Le cas étrange de Mister Hank et du Docteur Farcet

Photo_portrait_Gilles_Farcet_le_24-09-2016_à_17.49_-2Gilles Farcet est intensément vivant. Il appartient à cette catégorie d’êtres humains qui ne se contentent pas de vieillir mais continuent tout au long de leur existence à muer et à grandir. Ce faisant, il semble se rapprocher toujours plus du noyau essentiel de sa personnalité. Au fil des années, j’ai ainsi vu se révéler un homme d’une originalité et d’une authenticité presque inquiétante. Cette liberté croissante se reflète désormais dans son écriture. Dans ses deux derniers livres, Gilles a trouvé une voix qui n’appartient qu’à lui. Jaillie des profondeurs de son intimité, cette voix simple et mystérieuse est celle de son âme. Elle le contient tout entier et le dépasse infiniment. Cette voix sans âge est celle de Hank Warshavsky, le héros improbable de La joie qui avance chancelante le long de la rue. Celle que chantait Jim Morrison au détour de l’une de ses dernières chansons : « I am an old bluesman / and I hope that you understand / I’ve been singing the blues ever since the world began. »

la-joie-qui-avance-chancelante-le-long-de-la-rue-gilles-farcet-image-1402x2048Frédéric Blanc : Pour peu qu’il soit distrait, le lecteur peut facilement avoir l’impression que La joie qui avance en chancelant le long de la rue est un livre d’interviews comparable à ceux que tu as écrits en collaboration avec Stephen Jourdain ou Alexandro Jodorowski. Ceux qui sont un peu plus attentifs remarqueront cependant la mention « roman » sur la couverture. Qu’en est-il exactement ? Hank est-il un homme réel ou un personnage de fiction ?

Gilles Farcet : Je dirais que Hank lui-même n’aurait pas souhaité que l’on réponde frontalement à cette question. Je vais donc respecter ses vœux et…

Frédéric Blanc : Excuse-moi de t’interrompre mais ta façon de répondre implique tout de même que Hank existe indépendamment de toi…

Gilles Farcet : Hank existe indépendamment de moi. Ça, c’est un fait. [Silence] La réponse à ta question est loin d’être aussi simple qu’il y paraît parce qu’elle touche à la relation entre « réalité » et « fiction ». Cette question fait depuis longtemps l’objet d’un intense débat philosophique et littéraire : comment définir les rapports existants entre ces deux pôles ? Quelle est, par exemple, la nature de la relation qu’un écrivain entretient avec ses personnages ? Pour reprendre l’exemple emblématique entre tous : peut-on affirmer que Mme Bovary existe indépendamment de Flaubert ? Je ne me compare évidement pas à Flaubert. Je me réfère uniquement à lui pour illustrer ce questionnement… De par leur nature largement autobiographique, les romans de Jack Kerouac contribuent à brouiller encore un peu plus les frontières. On sait par exemple que le personnage de Dean Moriarty s’inspire très largement de Neal Cassady. Dean Moriarty peut-il pour autant se réduire à une simple copie de Neal Cassidy ? Lequel des deux est le plus réel ? Le personnage qui a marqué des millions de lecteurs ou l’homme relativement obscur mais qui a effectivement foulé le sol de cette planète ? Cette incertitude s’étend également aux lieux. Pour les lecteurs de Proust, Combray est beaucoup plus « réel » qu’Illiers. A tel point que le village d’Illiers a d’ailleurs fini par être rebaptisé Illiers-Combray. Dans ce cas, c’est la « réalité » qui s’est pliée à la « fiction ». Je vais aller plus loin. Pour des raisons chronologiques évidentes, je n’ai jamais rencontré l’écrivain Henry David Thoreau. L’importance et la réalité du rôle qu’il a joué dans ma vie égale, voire surpasse, celui de certaines personnes que j’ai effectivement eu l’occasion de rencontrer en chair et en os. On me répondra sans doute que Thoreau a vraiment existé et que de nombreuses preuves sont là pour en témoigner. Cela m’est égal. [Silence] On pourrait après tout très bien imaginer que Thoreau ne soit lui aussi qu’un personnage de fiction. Walden pourrait être une sorte de gag littéraire ; l’œuvre parodique d’un écrivain qui aurait imaginé l’histoire improbable d’un type parti vivre au fin fond de la forêt… Quelle importance ? Cela ne changerait rien au rôle déterminant que ce livre a joué dans ma vie. La même chose vaut d’ailleurs pour le Christ et les Evangiles.

ThoreauFrédéric Blanc : Il y a quelques années, tu as écrit une autobiographie intitulée : Sur la route spirituelle. Tu y réfléchis longuement sur les expériences et les rencontres qui ont marqué ton existence. Ayant lu les deux livres, j’ai le sentiment que ton roman nous permet d’entrer bien plus profondément dans ton intimité que ta biographie.

Gilles Farcet : Je dirais que c’est très perceptif de ta part. C’est tout à fait exact. Sur la route spirituelle est un livre dont le propos était de retracer un parcours en centrant le récit sur un certain nombre de rencontres fondamentales. Je consacre par exemple tout un chapitre à Yvan Amar. J’y raconte la manière dont je l’ai rencontré, j’esquisse son portait et décrit l’impact qu’il a eu sur ma vie. Ce livre est une alternance de récits et de réflexions générales inspirées par ma biographie. Je commence par exemple par raconter mon expérience des lyings avant de réfléchir sur le travail sur l’inconscient. D’un certain point de vue ce n’est effectivement pas un livre très intime. Je parle abondamment de ma vie mais sans dévoiler grand-chose de mon intimité. Il en va tout autrement dans ce roman. Hank est une voix qui exprime à sa manière des choses dont Gilles ne parlera jamais ou en tout cas pas de cette façon. Ce livre est une fenêtre sur mon intimité la plus profonde.

Frédéric Blanc : Même s’il est en lien étroit avec un certain nombre d’écrivains de la Beat Generation, Hank n’est pas à proprement parlé un poète. Et pourtant, tu commences le livre que tu lui consacres par une saisissante réflexion sur la poésie. Pourquoi ?

Gilles Farcet : Le livre s’ouvre effectivement par cette tirade de Hank sur la nature et le rôle du poète. Mais la définition que Hank donne de ce terme n’est pas tout à fait celle à laquelle nous sommes habitués. Les êtres humains que Hank qualifie de poètes ne sont pas ceux qui écrivent et produisent une œuvre littéraire plus ou moins orginale. Ce sont ceux qui, petit à petit, sont passés de l’autre côté du miroir. Ce que décrit Hank, c’est le voyant au sens rimbaldien du terme. Un être humain qui est allé au bout d’un certain processus de maturation et d’apprentissage. On pourrait employer le mot d’initiation au sens large. Ce « poète » est celui qui a franchi une sorte de frontière subtile, invisible et qui est prêt à en témoigner.

Frédéric Blanc : Ce travail de maturation humaine n’est pas (ou plus) une qualité que nous cherchons en priorité chez nos écrivains. Nous mettons plutôt l’accent sur le développement exclusif de leurs qualités stylistiques et intellectuelles. Pour peu qu’ils soient doués, certains en viennent d’ailleurs à produire des textes qui excèdent parfois considérablement leur qualité d’être. Cela peut donner lieu à quelques déconvenues. Nous avons tous entendus parler de lecteurs qui ont été terriblement déçus par la rencontre de l’un de leurs auteurs favoris…

C.S. Nott

Gilles Farcet : C’est vrai. Beaucoup vont d’ailleurs considérer que cela n’a aucune importance. Ils te répondraient que la littérature n’a pas et ne peut avoir d’autre objet qu’elle même. Peu importe que Rimbaud ait eu tel ou tel défaut humain. L’important est qu’il nous ait légué ses textes qui continuent, génération après génération, à bouleverser de nouveaux lecteurs. Je connais bien toute cette rhétorique et, d’un certain point de vue, je peux même y souscrire. Mais tout est une question d’échelle de valeur… Comme tu le sais, j’ai eu le privilège de pouvoir approcher d’un peu près quelques grands écrivains. Même si j’ai beaucoup admiré leur créativité et leur puissance intellectuelle, je les ai souvent trouvés moins impressionnants que des personnes, certes infiniment moins talentueuses, mais dont l’être avait acquis une densité et une profondeur remarquable. Encore une fois, il n’y a pas de place pour la comparaison et le jugement. Chacun est à sa place [Silence] Je ne t’apprendrai rien en te disant que je me passionne pour la vie et l’œuvre de Monsieur Gurdjieff. Je suis en train de lire et de relire les deux magnifiques livres de mémoire que lui a consacré Charles Stanley Nott . Ce sont des témoignages passionnants. Ils constituent une mine de renseignements inépuisable pour tous ceux qui s’intéressent à Gurdjieff et, plus largement, pour tous ceux qui se sentent concernés par le travail spirituel. Eh bien, il se trouve que ce Charles Nott a fréquenté toute sa vie des écrivains et des artistes de premier plan. Il a bien connu des figures culturelles aussi incontournables qu’Ezra Pound, T.S. Eliott et Franck Loyd Wright. Là aussi, quelle que soit l’admiration qu’il leur voue, il est évident qu’à ses yeux, ces génies ne font pas le poids face à Gurdjieff en termes de maturité humaine et spirituelle. Nott se rendait bien compte que Gurdjieff ne possédait pas un très grand talent d’écrivain. Si ses écrits sont infiniment précieux, ils sont, d’un point de vue strictement littéraire, souvent lourds et confus. Mais sur le plan de l’être, Gurdijeff est hors catégorie… Nott évoque également longuement le philosophe Bertrand Russell dont il était très proche et avec qui il est quelque fois parti en vacances. Il observe qu’en dépit de son intelligence vertigineuse, Russell se comportait souvent comme un enfant. Bref, pour C.S. Nott, ces intellectuels brillantissimes ne représentent pas l’aboutissement de l’être humain. Hank se range dans la même catégorie que Gurdjieff. Il est l’archétype de la personne qui en impose par son être.

GURDJIEFF

Frédéric Blanc : Ce qui frappe à la lecture de ce nouveau livre c’est un souffle, une puissance d’écriture qui ne se retrouve dans aucun de tes ouvrages précédents. Ton écriture est plus dense tout en étant infiniment plus lâchée.

Gilles Farcet : Il ne m’appartient évidement pas de me prononcer sur les éventuelles qualités littéraires de ce livre. Certains y seront sensibles, d’autres non. Tout ce que je peux te dire, c’est que je n’ai pas écrit ce livre de la même manière dont j’ai écrit tous les autres. Mes livres précédents n’ont pas une grande prétention littéraire. Ce sont des biographies, des livres de témoignage et de rencontre. Comme j’aime l’écriture, j’ai toujours fait en sorte qu’ils aient une certaine tenue stylistique. On a pu dire de moi que j’étais une « plume » dans le domaine de la spiritualité. Il est vrai que de manière générale, les livres spirituels sont assez mal écrits. Ceux qui les commettent se sentent peut-être au-dessus de ce genre de considérations profanes… J’ai toujours eu à cœur que les miens fassent un peu exception à la règle. Le projet de ce livre, qui est en effet unique dans ma bibliographie, s’est imposé à moi d’une manière mystérieuse. Pour le mener à bien, j’ai été amené à expérimenter une démarche d’écriture qui m’était jusque là restée inconnue.

Frédéric Blanc : Tu m’intrigues. D’où t’es venue l’idée et le désir de ce livre ?

Gilles Farcet : Mais je n’en sais rien ! [Silence] La genèse de ce roman s’est déroulée exactement telle que je la raconte dans le livre. Cet épisode n’a pas été romancé ! (Rires) Il y a un peu plus de trois ans mon épouse et moi avons décidé de nous installer dans la Vienne. J’avais 56 ans à l’époque. Pour beaucoup de raisons, j’ai vécu ce déménagement comme un acte symbolique très chargé. Si mon installation dans cette maison correspond à un retour aux sources, elle est également l’occasion d’entamer une nouvelle phase de mon existence. Même s’il est permis d’espérer que je n’en sois pas encore à la phase finale , il n’en reste pas moins vrai que j’entre à présent dans la dernière partie de ma vie…

Frédéric Blanc : Pourrions-nous revenir à la genèse du livre…

Gilles Farcet : Oui ! (Rires) Peu de temps après notre arrivée dans ce lieu, peut-être le deuxième ou le troisième jour, je me suis donc posé dans une pièce et, pour une raison qui me reste inconnue, j’ai commencé à écrire. A ce moment-là quelque chose s’est imposé à moi. Je pourrais presque parler de « channeling » si cette pratique n’était pas à mes antipodes. Toujours est il que j’ai basculé dans un processus d’écriture très différent où la réflexion et la maîtrise entrent très peu en ligne de compte. Pour le coup, je me suis effectivement « lâché » en accueillant sans filtre tout ce qui venait. J’ai bien sûr relu après coup et corrigé certaines choses mais finalement assez peu. L’écriture de ce livre s’est faite de manière spontanée. Un vrai processus de lâcher prise.

Frédéric Blanc : Le gros défi qui attend tout écrivain qui boucle son manuscrit est la recherche d’un éditeur. Si tu es une figure bien connue du monde de l’édition spirituelle, tu ne bénéficies pas de la même notoriété auprès des éditeurs littéraires. Ton livre paraît au final chez maelstrÖm. Peux-tu nous raconter les circonstances de cette rencontre ?

Gilles Farcet : Je savais dès le départ qu’il était hors de question de publier ce livre aux éditions du Relié. Il fallait que je trouve un éditeur littéraire. Si je sais me montrer très patient sur le plan de l’essentiel, je ne le suis plus du tout dès qu’il s’agit de mes œuvres et de certains détails de la vie quotidienne. Quand j’ai fini un texte, je cherche à le faire publier immédiatement. Je n’ai aucune envie de passer des années à planifier, à manœuvrer et à faire jouer toutes mes relations pour lui assurer une audience maximale. Contrairement à ce que d’aucuns ont pu imaginer quand j’étais jeune, je ne suis pas du tout ce genre de personne… Même en tenant compte de la difficulté qu’il y a à se faire publier, j’ai abordé cette recherche avec confiance. J’étais sûr que ce livre allait trouver sa destination. Et comme beaucoup de choses essentielles dans mon existence, une solution a fini par s’imposer de manière aussi naturelle que mystérieuse. Il se trouve que dans un passé très lointain, j’avais vaguement croisé David Giannoni qui dirige les éditions maelstrÖm. Je lui ai donc écrit un mot. Il m’a répondu, a accepté de lire le texte et l’a trouvé à son goût. Nous nous sommes rencontrés dans la foulée et il a publié le livre. Voilà ! Ça devait se faire. J’ai une vision très irrationnelle de ce genre de choses. Le livre n’a bien entendu pas fait la une des magazines littéraires francophones. Mais il existe. Il vit sa vie et a commencé à trouver son public. J’ai notamment eu la surprise de le voir citer de manière très élogieuse dans les pages d’une sorte d’anthologie critique de la Beat Generation. Son auteur consacre plusieurs paragraphes au livre en disant qu’il continue la tradition de la littérature beat francophone. Il m’assimile à des auteurs comme Michel Bulteau et Serge Pey. Cela m’honore énormément. Parfait ! (Rires) J’ajoute que le roman a figuré parmi les sept finalistes d’un prix littéraire belge et a également été retenu dans une autre sélection.

maelstom_logo

Frédéric Blanc : Pourquoi maelstrÖm ?

Gilles Farcet : C’est simple : il s’agit d’une excellente maison d’édition. Qui plus est, elle est l’une des rares dans le monde francophone a avoir un lien profond et authentique avec la Beat Generation. Lawrence Ferlinghetti a été l’un de ses parrains ! C’était donc tout compte fait un choix idéal.

Frédéric Blanc : Peux-tu nous parler de la relation de travail que tu as noué avec maelstrÖm ?

Gilles Farcet : Tu as raison de m’interroger sur ce point. Le rôle de maelstrÖm dans l’élaboration du texte définitif mérite d’être souligné. J’ai été très impressionné par la qualité de l’accompagnement dont j’ai bénéficié. David Giannoni m’a assigné deux lecteurs passionnés avec lesquels il m’a été possible de mener un fructueux travail de collaboration. Cristiana Panella et Benjamin Porquier se sont tous deux pris d’amour pour ce manuscrit. Ils y ont consacré énormément de temps et d’énergie. Dans un premier temps nous avons échangé par mail. Ils m’ont chacun envoyé quantité d’observations et de suggestions précieuses. Je suis ensuite allé les retrouver à Bruxelles où nous avons travaillé une journée entière, crayon et texte en main. Nous avons revu le manuscrit quasiment paragraphe par paragraphe. Ils m’ont suggéré de changer certaines choses : un mot par-ci, une phrase par là. J’ai fait certaines coupures et de légers ajouts. Nous avons énormément discuté. Je n’étais pas toujours d’accord avec eux mais j’ai toujours tenu compte de leur avis. J’ai été très nourri par l’amour qu’ils ont mis dans leur travail. On aurait dit qu’ils s’occupaient d’un enfant. Il se sont vraiment mis au service de ce texte. Ils ont travaillé de manière totalement désintéressée. Sans ego. A aucun moment je n’ai senti qu’ils cherchaient à s’approprier le texte. Leur seul but était d’aboutir au meilleur livre possible. Au final ça a été une très belle rencontre.

Frédéric Blanc : Tu dis de ton dernier recueil de poèmes…

Gilles Farcet : Qui est aussi mon premier…

Frédéric Blanc : Non. Tout jeune homme tu as publié à compte d’auteur une plaquette intitulée Détails de la grande image et dans les années 80 tu as publié un recueil intitulé L’aube de l’autre. Techniquement Rédemptions ordinaires est donc ton troisième recueil…

Gilles Farcet : Ah oui ! (Rires)

Frédéric Blanc : Tu dis donc de ton dernier recueil de poèmes qu’il est un livre d’enseignement. En est-il de même pour ce roman ?

Gilles Farcet : La grande affaire de ma vie n’est pas d’être un écrivain. Aujourd’hui je suis avant tout un instructeur spirituel c’est-à-dire le serviteur d’une tradition, d’une lignée, d’une pratique. Le plus important pour moi est d’accompagner au mieux de mes capacités des personnes en quête de maturation humaine et spirituelle. J’espère que les textes de Rédemptions ordinaires possèdent une certaine dimension poétique. Mais là n’est pas leur visée essentielle. Sous couvert de poésie ces textes abordent de manière frontale des thèmes que j’ai pu traiter de manière beaucoup moins tranchée, charnelle et intime dans des livres d’enseignement. C’est également le cas de La joie qui avance chancelante le long de la rue.

Frédéric Blanc : Le fait de dévoiler de manière vulnérable une partie de ta vie intérieure a donc valeur d’enseignement ?

Gilles Farcet : Non. Ce qui a valeur d’enseignement ce n’est pas mon expérience intime en elle même mais ce qu’elle peut contenir d’objectif au sens gurdjievien du terme. Écrire de manière plus personnelle et vulnérable me permet paradoxalement d’accéder parfois à une dimension de lucidité objective. Mon écriture cesse alors de refléter uniquement les opinions et la sensibilité d’un individu pour dire quelque chose de l’humain.

Frédéric Blanc : Revenons au livre. Tu nous as dit que tu n’avais pas déployé des trésors de stratégie pour planifier sa publication. Comment vois-tu son destin ?

Gilles Farcet : Encore une fois, le plus important pour moi est que je sois allé au bout du projet. Le livre existe. Il a été publié de manière remarquable par une maison d’édition qui lui correspond. A partir de là, cela m’échappe complètement. Mon ami Frédérick Houdaer m’a répété à plusieurs reprises que ce roman avait toutes les qualités pour devenir un « livre culte ». C’est possible. Personnellement, je n’en sais rien. Mais pourquoi pas ? Il se peut également qu’il soit complètement oublié dans dix ans. En fait c’est impossible à savoir. Ce qui m’importe, en revanche, c’est que ce livre ait d’ores et déjà eu un impact profond et positif sur la vie de certaines personnes. Le reste, je m’en fous. Je ne ressens plus la pulsion de me fabriquer une pseudo éternité au travers de mes écrits ou de quoi que ce soit d’autre. Cela me ferait évidement très plaisir que ce livre continue à être lu longtemps après ma mort même si par définition je ne serai plus là pour profiter de cette gloire posthume. Pas au sens habituel du terme en tout cas… Livre culte ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce livre est un ovni.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

Gilles Farcet : Eh bien tout d’abord, je ne sais vraiment pas d’où il est venu. J’étais sérieux quand je parlais de « Channeling ». Ce livre, je ne l’ai pas vu venir. Il est apparu dans mon ciel par surprise. En le voyant prendre forme, je me suis senti comme un type qui sort un matin dans son jardin et se trouve nez à nez avec une soucoupe volante.

Frédéric Blanc : Est-ce la première fois que tu vis ce genre de chose ?

Gilles Farcet : Oui et non. J’avais déjà eu quelques éclairs qui m’ont inspiré une poignée textes courts. La plupart sont restés inédits même s’il m’arrive d’en poster certains sur ma page Facebook. Mais jusqu’à ce livre, cela se limitait à de brèves fulgurances. Des fragments…

Frédéric Blanc : Crois-tu que tu écriras d’autres textes de la même veine ?

Gilles Farcet : Peut-être… Je n’en sais rien. J’ai un sentiment curieux à propos de ce roman. D’un côté, ce livre me donne l’impression d’être absolument unique dans le sens où rien de ce que j’ai écrit ou de ce que j’écrirai ne lui ressemblera jamais. Et en même temps, je sens paradoxalement que j’ai découvert une certaine longueur d’ondes sur laquelle il serait possible de me rebrancher si je le sentais nécessaire et approprié… Mais à l’heure actuelle ça n’est pas le cas.

Frédéric Blanc : Tu es en train de ma dire que tu pourrais avoir accès à une source d’inspiration littéraire mais que tu refuses de l’exploiter ?

Gilles Farcet : Hou-là, ne nous emballons pas ! Il est tout à fait possible que je me trompe et que cette source d’inspiration se soit tarie à jamais. En écrivant ce livre, j’ai cependant eu le sentiment d’entrevoir un canal. Et j’ai également la certitude qu’il ne m’est pas demandé d’exploiter tout de suite. J’ai d’autres choses plus importantes à faire. Mais si Dieu me prête longue vie (et lucidité!) il n’est pas exclu que j’écrive encore un ou deux autres textes de la même veine. Il y aurait par exemple un livre à écrire sur ma relation à Arnaud Desjardins. Je pense que je porte en moi un livre assez déjanté sur ma relation à mon maître spirituel. Quand j’emploie le mot « déjanté », je ne veux pas du tout dire que j’aurais des révélations négatives à faire à propos de cet homme. Bien au contraire ! Ce serait un livre à la « gloire » de ce maître et de la relation qui m’unit à lui. J’entrevois un livre d’un ton complètement inédit, en tout cas dans ce milieu. Cela me permettrait d’évoquer des aspects de cette relation dont il m’est quasiment impossible de parler et ce, même avec des élèves très proches de ce maître. Bon, ce n’est pas un projet auquel je m’attellerai avant un certain temps. On a le temps de voir venir !

Frédéric Blanc : En t’entendant parler, je suis surpris du détachement tranquille dont tu fais preuve à l’égard de tes activités littéraires. Pour beaucoup d’Européens, l’art en général et la littérature en particulier ont quasiment acquis un statut de religion. Beaucoup d’auteurs s’identifient massivement à cette activité propre à leur conférer un statut spécial, à leur yeux comme tout comme à ceux des autres…

Gilles Farcet : Comme je l’ai déjà laissé entendre au cours de cet entretien, mes valeurs sont ailleurs. En dépit de l’amour profond que j’éprouve pour la littérature et la poésie, celles-ci sont loin de constituer pour moi la valeur suprême. Comme tu le vois, j’ai ici une bibliothèque bien remplie, même si elle est finalement assez réduite pour un homme de mon âge qui a eu la chance de faire beaucoup de rencontres. J’y conserve précieusement, je pourrais dire pieusement, un certain nombre d’ouvrages d’auteurs que j’ai aimés et que j’ai parfois approchés. Je n’ai pas l’intention de m’en séparer. Mais si quelqu’un me disait : vous pouvez aller passer une heure dans l’appartement parisien de Monsieur Gurdjieff en échange des dix livres les plus précieux de votre bibliothèque, je les donnerais sans hésiter. Il se trouve que j’ai pu aller me recueillir dans le sanctuaire de M. Gurdjieff sans avoir à faire ce sacrifice. Mais s’il l’avait fallu je n’aurais pas tergiversé. A mes yeux, la valeur suprême, c’est l’être humain capable de témoigner d’une maturité humaine et spirituelle. L’être humain parvenu à la cristallisation d’un sujet responsable et en relation avec le plus grand. Ces êtres humains, je ne les situe pas tous sur le même plan. Yogi Ramsuratkumar n’est pas au même niveau que Monsieur Gurdjieff qui à son tour ne se place pas dans la même catégorie qu’Arnaud Desjardins ou Yvan Amar. Leurs réalisations pointent cependant dans la même direction. Pour finir, je vais te raconter une histoire que tu m’as sans doute déjà entendu répéter bien souvent. Il y a bien longtemps, je devais avoir autour de trente ans, Arnaud Desjardins m’a demandé ce que je voulais être à cinquante ans. Il m’avait cité des noms d’écrivains et de journalistes célèbres à cette époque. Ces gens incarnaient-ils l’accomplissement de mes idéaux ? Sans hésiter, j’avais alors répondu à Arnaud : « A cinquante ans, je veux être Karlfried Graf Dürkheim. » J’avais cité Dürckheim en tant qu’archétype : une figure d’occidental témoignant d’une maturité humaine et spirituelle remarquable. J’aurais tout aussi bien pu citer une figure équivalente même s’il est vrai que j’ai une profonde admiration pour le Graf. En tout cas, la « sagesse » incarnée dans le monde constitue plus que jamais mon unique point de visée.

Sabine Breysse: la Sadhana de la beauté

«May the heat of suffering become the fire of love» Lee Lozowick 

YOGI RAMSURATKUMAR

Parmi les peintres que je connais, Sabine est la seule dont les oeuvres me touchent de manière aussi intime. Leur fréquentation me fait chaud au coeur. J’ai le sentiment que ces oeuvres contribuent à me rendre un peu le sens de ma propre dignité. Cela tient peut-être au fait que leur attrait n’est pas uniquement d’ordre esthétique. Les toiles de Sabine ne se contentent pas d’être belles. Elles sont vivantes. Improvisée sur un coin de table, l’interview suivante donna lieu à un moment de partage d’une qualité rare et précieuse. Ce modeste miracle doit aussi à la présence chaleureuse et attentive de ma compagne Odile. Pétillante de charme et de malice, Sabine se laisse interroger de bonne grâce et parle de son art avec humour et simplicité. Le seul problème des moments enchanteurs vient de ce qu’ils ne se laissent que difficilement partager. Coupés de leur contexte, les mots échangés ce soir là, ne rendent que très imparfaitement le climat qui présida à nos échanges. Ils disent cependant une chose essentielle: la lutte obstinée de ce petit bout de femme pour donner forme à la beauté dont elle se sent traversée.

Frédéric Blanc: Ça t’est venu d’où cette envie de peindre?

Sabine Breysse: J’ai hérité cette envie de mon père… Il était artiste peintre. Et puis, ça m’est venu très tôt. J’étais encore toute petite quand je me suis aperçue que j’avais un don pour ce genre de choses… J’ai toujours été particulièrement visuelle… Chez moi tout passe par le regard… Je vois énormément de choses… J’engrange… Et à un moment donné, ça ressort… Comme ça, naturellement. (rires) Enfant, je me disais que, quand je serai plus grande, je travaillerais avec les animaux ou alors je serais peintre… Je suis devenue peintre. Une peintre de la nature… La nature joue un rôle immense dans ma vie… Pour moi, c’est un moyen d’entrer en contact avec le sacré… Ça me nourrit profondément. Lee a dit un jour que ma peinture ressemblait à celle des aborigènes d’Australie. Cela m’a surprise… Pour être honnête, je n’ai pas très bien compris où il voulait en venir… Car sur un plan formel, ça n’a quand même strictement rien à voir… Peut-être que Lee voulait tout simplement souligner que tout comme les aborigènes, je ressens ce qu’il y a de profondément sacré dans la nature…

FB: Peux-tu me parler de tes années de formation?

Sabine Breysse: De mes études? Je ne les ai pas poussées très loin, tu sais! (rires) Je n’ai même pas mon bac… Dans les années 70, j’ai fréquenté l’Académie Charpentier à Paris, dans le quartier Montparnasse. C’est une école d’art privée… Assez renommée d’ailleurs… J’y ai pratiqué la peinture à l’huile. On peignait dans les ateliers de la Grande Chaumière qui étaient tout à côté. Je devais être douée parce que j’ai fini par être admise aux Beaux Arts de Paris… Je n’y suis pas restée longtemps, remarque… Un mois peut-être. Ça ne me convenait pas du tout… J’avais plus ou moins 20 ans. J’étais encore trop immature pour suivre ce genre de cours… L’enseignement n’était pas assez structuré. Il m’aurait fallu quelque chose de beaucoup plus cadré… Après l’interruption de mes études, j’ai pratiquement cessé de peindre… Je n’ai repris que bien des années plus tard. A la fin des années 80, je crois… Je n’ai pas du tout la mémoire des dates (rires)… C’est Mister Lee qui m’a encouragée. Il avait une intuition incroyable pour ce genre de choses… Je me souviens de notre première rencontre… Il ne savait strictement rien de moi… Après m’avoir laissée un peu parler, il me regarde et me dit simplement: «Vous, vous devriez peindre»… J’ai fini par suivre son conseil, même s’il m’a fallut quelques années pour le mettre en pratique… Tu sais, je suis un peu rebelle (rires)…

FB: Entre la fin de tes études et ta rencontre avec Mr Lee tu avais donc entièrement cessé de peindre?

Sabine Breysse: Pas tout à fait. J’ai arrêté la peinture à l’huile mais j’ai continué à pratiquer régulièrement la peinture sur soie. Je réalisais des écharpes, des abat-jours de lampes… La peinture sur soie est cependant une technique très différente de la peinture à l’huile. Ça n’a rien à voir. C’est en ce sens que je peux dire que j’ai arrêté la peinture. La peinture sur soie n’a été pour moi qu’un gagne pain. Cela m’a un peu aidé à vivre… Enfin, si on peut appeler ça vivre… (rires) Je me nourrissais de noix et des légumes que mon grand père cultivait dans son jardin… Tu vois le tableau! (rires)

FB: Mais, au fond, pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour te remettre à la peinture?

Sabine Breysse: D’abord, comme je te l’ai dit, j’ai l’esprit de contradiction. J’ai une vraie nature de rebelle. Ensuite, ce qui a retardé les choses, c’est que je suis partie au Québec peu après ma première rencontre avec Lee. J’y suis restée très longtemps… Huit ou neuf ans je crois… Je travaillais à Mangalam. C’était une activité intense; vraiment très prenante. Je n’avais pas vraiment le temps de peindre… Mais j’y pensais… J’ai même acheté du matériel… Mais ça ne venait pas… J’ai fait quelques tentatives… Ça ne venait pas. Alors j’ai fini par abandonner…

FB: Comment as-tu finalement réussi à te remettre à peindre?

Sabine Breysse: Ça s’est brusquement débloqué quand je suis revenue en France. Je me suis retrouvée toute seule à Angles et je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir faire. J’ai donc acheté du matériel de peinture et je me suis mise à peindre… Je me suis enfin remise à la peinture à l’huile! J’ai énormément travaillé. Je n’ai plus arrêté. Et un jour, Lee est arrivé. Il m’a demandé si je peignais. J’ai répondu que oui, que j’avais recommencé… Il a tout de suite voulu visiter mon atelier. Il voulait voir mon travail. Mes toiles lui ont beaucoup plu… Il m’a immédiatement proposé d’organiser une exposition dans sa galerie. Il ne m’a donné que quelques semaines pour me préparer… C’est comme ça que ça marchait avec lui. (rires) Voilà comment ça a commencé. (rires)

FB: Comment est-ce que les choses se sont enchaînées à partir de là?

Sabine Breysse: Quelques mois après cette première exposition, Lee est revenu vers moi. Il voulait savoir si j’étais partante pour en faire une deuxième. Il m’a demandé si je voulais bien la consacrer entièrement à Yogi Ramsuratkumar. J’étais d’accord. Il m’a alors fournit un petit dossier contenant des photos de Yogi Ramsuratkumar. J’y ai aussi trouvé des retranscriptions de son mantra… J’ai immédiatement commencé à travailler dessus. Ma première idée était de peindre le portrait de Yogi Ramsuratkumar (rires)… Ça n’a rien donné du tout! (rires) Le portrait, ça n’est décidément pas mon truc. C’est alors que j’ai eu l’idée d’utiliser le mantra… Le reste a suivi assez naturellement… Je commence par écrire le mantra de Yogi Ramsuratkumar sur toute la surface de ma toile. Je l’écris en sanskrit en traçant les lettres de manière traditionnelle. J’ai appris ça en suivant un cours sur Internet (rires)… Je procède un peu comme Ramdas et ses élèves qui passaient leurs journées à écrire le nom de Dieu sur des cahiers d’écoliers. OM SHRI RAM JAI RAM JAI JAI RAM… Ensuite je recouvre le nom de peinture. Le mantra est invisible mais comme il est inscrit dans la matière, il continue à vibrer. Et tout le monde m’a dit, sans voir ce qu’il y avait en dessous, que c’était puissant. Beaucoup de gens me disent qu’il y a quelque chose de puissant qui se dégage de mes toiles. Et pour moi il ne fait aucun doute qu’ils ressentent la puissance du mantra. Alors je continue… J’ai également peint d’autres mantras… Mais je me suis aperçue que je revenais toujours au mantra de Yogi Ramsuratkumar. C’est le mantra qui me nourrit le plus… bien que je ne sois pas du tout sa disciple. J’ai donc décidé que je ne peindrai plus d’autre mantra. Sauf si on me le demande bien sûr… Mais j’ai tout de même remarqué que le mantra de Yogi Ramsuratkumar était particulièrement puissant. et bénéfique. C’est vrai pour moi comme pour le spectateur.

FB: Au risque de paraître épais, je n’arrive pas à comprendre comment un spectateur peut être touché par quelque chose qu’il ne voit pas?

Sabine Breysse: Pour bien te faire comprendre ce dont il s’agit, je vais te raconter une histoire. Ce n’est pas un secret mais je ne la raconte que très rarement. Ça se passe avant que Lee ne me donne le mantra de Yogi Ramsuratkumar… C’était juste après mon retour du Québec. Dans la région où j’habite, il y a beaucoup d’églises romanes. Je suis très sensible à la beauté de cet art. Elle me nourrit énormément. Alors un soir d’hiver, je ressens le besoin de peindre une toile qui se situe dans cette tradition. Je veux peindre une icône. J’avais envie de rouge et d’or… Je commence par travailler le cadre. Puis je m’attaque au centre… Et là, il y a comme un personnage qui vient. C’est le Christ. Tout en travaillant, je sens mon coeur vibrant, dilaté… Je crois que je n’ai jamais rien senti d’aussi fort… Ça chauffait là dedans… Quelque chose de Dingue! Je ressentais un amour profond pour le Christ… Une chaleur, une chaleur, quelque chose d’incroyable. Quelques mois après, je retombe sur cette toile et je fais ce que je fais souvent: je repeins par dessus. Je finis par recouvrir entièrement mon icône. Au final, j’obtiens une toile qui représente un sous bois éclairé par la lumière du soleil. J’ai trouvé ça beau alors je l’ai laissé comme ça… Quand j’ai présenté la toile à Lee, les femmes qui étaient présentes m’ont immédiatement dit: «Oh, mais c’est le Christ, c’est le visage du saint suaire!» Imagine ma surprise. On ne voyait absolument plus rien de ce qui avait été peint sous le paysage. Mais elles le voyaient quand même. Et ce ne sont pas les seules à m’avoir fait ce retour. Quelques temps auparavant, alors que la toile était exposée dans une galerie de Montmorillon, une personne était déjà venue me voir pour me dire exactement la même chose… Et d’autres l’ont senti par la suite. Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que j’avais représenté le Christ debout, en pied, alors que tous les spectateurs ont uniquement vu son visage… En gros plan, comme lorsque l’on voit le visage du saint suaire. C’est très mystérieux. C’est à partir de là que j’ai compris que ce qu’il y a sous la surface vibre. Il faut donc qu’il y ait quelque chose de puissant en dessous pour nourrir la surface, pour que la peinture ne soit pas juste un tas de merde… Il faut nourrir ceux qui regardent votre oeuvre.

FB: Peux-tu nous parler de ta manière de travailler?

Sabine Breysse: Eh bien ça commence toujours par une phase de chaos… Parce que toute création vient du chaos… Je ne le sais que trop bien (rires)… Quand je commence une toile, je ne réfléchis pas. Je travaille de manière très spontanée. J’utilise tout ce qui traîne… N’importe quelle couleur, n’importe quel pinceau… Tout ce qui me tombe sous la main… Le cerveau est aux abonnés absents! OK? (rires)… Il faut que je tapisse, que je recouvre ce mantra… C’est un vrai foutoir! Des couleurs qui se mélangent… Un grand n’importe quoi. De la merde… Ceci dit, il y en a qui débarquent dans mon atelier et qui trouvent ça génial! (rires)… Tout ce mélange anarchique de couleurs… Ouah! Extraordinaire! (rires)… Alors que ce n’est que le début… C’est pour ça que je préfère qu’on ne vienne pas me voir quand je travaille…

FB: Comment vas-tu évoluer à partir de ce chaos initial?

Sabine Breysse: Après le chaos, ça commence à devenir très dur… Très très dur… Tu ne sais pas où tu vas. Tu travailles, tu travailles, tu fignoles… Et puis… Tu regardes le résultat (soupir de découragement): Voie sans issue! T’arrives à rien… Tu as seulement perdu ton temps… Ça c’est désespérant… C’est… C’est l’errance totale…(soupir) T’es complètement écoeurée. Après une journée comme ça, t’as envie de te suicider… Non, c’est vraiment dur la peinture. Quand on l’envisage de cette façon là en tout cas… Mais je n’en connais pas d’autre… Je n’ai jamais réussi à peindre en ayant un projet précis en tête. Construire une toile de manière intellectuelle… C’est beau ça… Je voudrais bien pouvoir le faire… Mais ça ne marche pas… Ça ne peut pas marcher… En ce qui me concerne, ce qui fonctionne, c’est de partir du chaos et d’errer pendant des mois dans la merde… Il arrive même que cela dure un an… Bon, j’entreprends plusieurs toiles à la fois, hein… Sinon je ne m’en sortirais pas… Evidemment.

FB: Il y a bien un moment ou survient un déclic…

Sabine Breysse: Oui (sourire en coin), à un moment donné je vois arriver quelque chose… Je me dis: «Ah tiens! Ça va marcher ça. Ça va certainement très bien marcher» (rires)… Alors je me lance à fond. Je recommence à travailler de plus belle. Ça peut durer des jours et des jours ou s’arrêter au bout de quelques heures… Et puis non… Fausse alerte. Là encore c’est sans issue… Ce que j’ai produit est un truc léché, moche… mort. Alors, je suis obligée de tout défaire, de tout recouvrir, de tout détruire avant de tout recommencer à zéro (soupir)…

FB: J’entends bien, mais tu finis bien par achever tes toiles…

Sabine Breysse: Attends! (rires) Ça dure donc comme ça pendant un certain temps. Une fausse piste après l’autre. Je suis une idée jusqu’au bout avant d’être obligée de repartir à zéro. Et un beau jour (large sourire)… Après une dernière déception, je décide de prendre l’air… D’aller promener mon chien, de profiter de la campagne… Quelle merveille… Et puis je reviens et je me dis bon, puisque t’es là ma pauvre, autant travailler. Au fond, t’as rien à perdre. Et alors vas-y à fond! Et puis là, je sais pas trop ce qui se passe, vu que je suivais encore une voie sans issue, mais voilà que la sauce commence à prendre. Je laisse tomber les peurs, les masques, les prétentions et je commence à travailler de manière complètement libre… Ce que je fais devient vrai, authentique, vivant… Et alors je termine le tableau en cinq minutes (rires). J’exagère un peu mais pas tellement. Je vois arriver le tableau en cinq minutes… Et puis je ressens une chaleur… Une chaleur bienfaisante… Là, au niveau du coeur… J’ai hyper chaud alors que jusqu’à cet instant j’étais glacée… Glacée jusqu’à la moelle… Surtout dans mon atelier qui était mal chauffé (rires)… Quelle horreur! Mais au moment où ça commence à marcher je deviens une vraie fournaise…

FB: Tu m’as dit qu’il y avait un an que tu avais arrêté de peindre et que tu désirais t’y remettre…

Sabine Breysse: Oui, j’ai décidé de me remettre à la peinture. Je manque cependant de nourriture. J’ai besoin de replonger dans des lectures. J’ai besoin de nourriture spirituelle… Je me nourris au travers de lectures. Certains DVDs sont très utiles aussi. J’ai ici quelques DVDs du Karmapa, du Dalai Lama, de Lee, d’Arnaud bien sûr… Je les connais par coeur mais… Ils n’en continuent pas moins à me nourrir… Il me faut cependant quelques nouveaux livres… J’ai besoin d’être surprise…(rires)… Il faut aussi que je retourne au musée Guimet. Et puis j’ai besoin de faire de longues ballades dans la camapgne… Mais ça c’est quotidien… Enfin, il faut que je prépare mon espace, mon atelier… Je dois l’aménager de façon à ce que ce soit un espace sacré… C’est pas évident… Je dois m’y sentir bien… Il me faudrait la présence et les encouragements de Lee aussi. C’est son exigence qui me permettait de surmonter ma peur. Maintenant qu’il est parti je ne sais pas si je vais pouvoir recommencer. J’ai la trouille.

FB: De quoi as-tu peur?

Sabine Breysse: J’ai peur de devoir me faire violence. Je peins toujours de manière volontaire. Je me force. C’est vraiment la galère. Il faut galèrer, y aller au forceps. Pour certains ce n’est que du plaisir, que du bonheur. Pas pour moi. Ce doit être une question de Karma (rires)… C’est un accouchement lumineux mais la période de gestation qui le précède est atroce. Je ne sais pas où je vais trouver la force de recommencer… peut être devrais-je me lancer dans un nouveau registre… Repartir de zéro… Explorer des thèmes et des techniques que je ne connais pas…