Pink Floyd – Wish You Where Here

La réussite s’avère souvent aussi dévastatrice que l’échec. Le succès planétaire de Dark Side Of The Moon (1973) a profondément déstabilisé Pink Floyd. Certains vont même jusqu’à avancer que les quatre anglais ne se remettront jamais vraiment de ce sale coup. Du jour au lendemain, Pink Floyd passe en effet du statut de groupe encore relativement underground à celui de superstar mondiale. Quel but reste-t-il a atteindre lorsque l’on a réalisé tous ses rêves ?

Sur le plan créatif, l’effet est désastreux. Après une année sabbatique, le groupe retrouve difficilement le chemin des studios. Les premières semaines du mois de janvier 1975 sont difficiles. Les musiciens semblent tétanisés. Comme aux premiers temps de leur carrière, le salut viendra de l’improvisation. Il leur reste justement une chute de studio. Une mélodie encore vague mais déjà prometteuse. Au fil des séances de travail, le morceau s’étoffe et se structure. Sa durée dépasse bientôt les 20 minutes. C’est alors que Roger Waters a l’idée d’y ajouter des paroles. Shine On You Crasy Diamond vient de voir le jour.

Shine On You Crasy Diamond est une méditation lugubre sur le destin tragique de Syd Barrett, le fondateur mythique du groupe. Tous les fans connaissent l’histoire par cœur. Je vais donc faire court. Sensible, brillant et charismatique, le jeune Syd est étudiant aux beaux arts lorsqu’il tombe à son tour sous le charme de la culture rock. Inconditionnel de Bob Dylan, il admire également les Beatles et les Rolling Stones. Comme beaucoup de jeunes musiciens de l’époque, il se passionne aussi pour le blues. En 1965, il saute enfin le pas et fonde Pink Floyd. A cette occasion, il se découvre un vrai talent de songwriter. Leader de la bande, c’est lui qui signe tous les morceaux de leur premier album. Paru en 1967, The Piper At The Gates Of Dawn reste l’un des disques les plus importants des années 60. Une consommation excessive de LSD aura raison de sa santé mentale. Devenu violent et dysfonctionnel, Syd se fait virer de son propre groupe. Il sera remplacé par l’un de ses amis d’enfance. Un certain David Gilmour. Tout comme les membres de la horde primitive imaginée par Freud, les ex-collègues de Syd n’en finiront pas d’idéaliser en lui leur père fondateur assassiné. Son spectre planera longtemps sur leur carrière.

En attendant, Pink Floyd a dépassé l’angoisse de la page blanche. Après avoir enregistré Shine On You Crasy Diamond le groupe compose trois nouvelles chansons. Leur thématique est on ne peut plus réaliste. Rien à voir avec le surréalisme pompeux de la période Echoes.

Have A Cigar et Welcome To The Machine crachent carrément dans la soupe et s’en prennent violemment à l’industrie musicale. Déformé, distordu, écrasé, le son du synthétiseur VC3 anticipe le rock industriel des années 80. Les maisons de disques y sont présentées comme un nid d’affairistes stupides et cyniques qui vendent des disques comme ils vendraient des préservatifs.

Wish You Where Here est une chanson introspective qui semble s’adresser elle aussi à Syd Barrett. Elle parle de la perte de l’innocence et du sentiment d’amertume et de découragement qui l’accompagne inévitablement.

L’enregistrement de Wish You Where Here donne lieu à une incroyable synchronicité. Le 5 juin 1975, les musiciens voient débarquer dans le studio un homme hagard. Le visage bouffi, le crâne et les sourcils méticuleusement rasés, l’inconnu furète mystérieusement autour de leurs instruments. Il leur faut un bon quart d’heure avant d’accepter de reconnaître leur ancien leader dans cette pauvre loque humaine.

Profondément perturbé le groupe fait écouter au fantôme de Syd la chanson qu’il a composé à sa mémoire. Ce dernier semble médiocrement intéressé. Au bout d’un moment, il dispaît aussi mystérieusement qu’il était apparu. Il retourne vivre à Cambridge où il finira ses jours dans la cave du pavillon de sa mère (tout un symbole).

Après le grandiose Dark Side Of The Moon, Wish You Where Here est l’album de toutes les incertitudes. C’est le moment où Pink Floyd cesse de planer pour revenir s’écraser sur terre. « The dream is over » comme chantait déjà John Lennon en 1970.

Little Nameless Nemo