«Le goût du bon» : Philippe Delorme parle de sa pratique du tai chi

«Il n’y a pas d’espoir dans la spiritualité si vous ne savez rien faire.» Arnaud Desjardins (Un grain de sagesse)

IMG_9575Philippe Delorme a découvert le tai chi il y a 14 ans. La pratique de cette discipline lui est rapidement devenue tellement naturelle, qu’il n’a eu aucun mal à l’intégrer à son quotidien. Elle joue aujourd’hui un rôle central dans son existence. Il y a six ans, à la demande expresse de son instructeur, il a lui même commencé à enseigner le tai chi. J’ai par nature un faible pour les personnes entières et passionnées. C’est la raison qui m’a poussé à interroger Philippe sur le rapport qu’il entretien avec l’art du tai chi. Les photos utilisées pour illustrer cet article ont été prises par Emmanuelle, Pascale, Patrice, Philippe et Nathalie.

Frédéric Blanc: Cher Philippe, cet entretien sera donc entièrement consacré à ta pratique du tai chi…

Philippe Delorme: Avant que tu ne me poses ta première question, j’aimerais préciser un point. Je vais te parler du tai chi P1050327-Pen me basant exclusivement sur ma propre expérience. Ce que je vais pouvoir t’en dire est donc limité à ce que j’ai pu en comprendre. Même si je pratique quotidiennement le tai chi depuis 14 ans, je n’ai pas la prétention d’être une autorité en la matière. Je ne me suis jamais fait d’illusions à ce sujet. Je m’en fais encore moins après mon récent voyage en Chine. Pour moi, ce séjour ça a été une grosse claque. J’ai eu l’occasion de côtoyer de près des pratiquants très avancés. Les gens que j’ai rencontrés là bas pratiquent le tai chi plusieurs heures par jour et ce depuis trente ans ou plus. Au bout de 14 ans de pratique j’en suis donc encore au début de mon apprentissage. Il me reste encore tellement de choses nouvelles à découvrir ! Parfois, j’ai même l’impression de redécouvrir des choses que je sais déjà… Au fur et à mesure du temps, la pratique s’affine. Alors tu t’aperçois qu’il y a encore énormément de détails à épurer afin que le mouvement puisse couler de manière plus harmonieuse à travers toi. C’est comme en musique ou en peinture. J’imagine mal Matisse posant un jour ses pinceaux et disant OK les gars ! Je sais peindre ! Cette fois, j’ai vraiment fait le tour de la question. A quoi est-ce que je vais bien pouvoir m’intéresser maintenant ?

F.B.: Qu’est-ce qui t’as le plus impressionné chez les maîtres et les élèves chinois que tu as eu l’occasion de croiser ?

Philippe Delorme: Leur degré d’implication dans la pratique. Ils s’y dédient corps et âme. Ils y consacrent leur vie. A ce niveau, il n’est même plus possible de parler de régularité dans la pratique. Il serait plus exact de dire que leur pratique est constante.

F.B.: C’est à dire ?

Philippe Delorme: Tu peux soit travailler le tai chi de façon formelle en pratiquant les différents enchaînements que tu as appris en cours. Mais en dehors des moments de pratique proprement dits, tu peux aussi mettre à profit les moments creux de la journée pour continuer à t’entraîner.

F.B.: Peux-tu être plus précis ?

Philippe Delorme: Quand tu n’as rien à faire, que tu attends un ami ou que tu fais la queue à la caisse d’un supermarché, tu as, mine de rien, la possibilité de pratiquer de petits exercices qui vont t’aider à mieux prendre conscience de ton corps.

F.B.: Lesquels ?

DSCF2535Philippe Delorme: Je vais te donner un exemple concret. (Philippe se lève de sa chaise et commence à pratiquer un exercice) Le tai chi est avant tout une pratique. Il est donc toujours préférable de joindre le geste à la parole. Tu vois, il existe un exercice tout simple qui consiste à faire tourner son buste d’un côté puis de l’autre tout en balançant ses bras de manière très détendue… En fait, tu ne t’occupes pas du tout du mouvement de tes bras…Tu les laisses aller… Un peu comme des ficelles… Pour ça, tu détends complètement tes épaules… Il existe un petit jouet africain qui se compose de deux ficelles et d’un petit tambour… Ça fait tac et tac et tac… C’est pareil… Dans cet exercice, l’important c’est d’écouter ton ventre… Tu te poses dans ton ventre, tu bouges le bassin et le reste suit. Eh bien en Chine certains pratiquants faisaient cela tout le temps. Même quand ils nous parlaient… Cela te donne une idée de l’intensité de pratique de ces gens là. Ça n’a rien à voir avec la mienne…

F.B.: Quelle est l’utilité de ce genre d’exercice ?

Philippe Delorme: Cela t’aide à prendre conscience de ton axe… En le pratiquant, tu peux visualiser un axe qui passe par un point situé au fond du périnée. On peut le localiser juste entre entre le sexe et l’anus. A partir de là, il continue en ligne droite jusqu’au sommet du crâne… Prendre conscience de cet axe t’apprend à te tenir vraiment debout. C’est tellement difficile de se tenir simplement debout sur ses deux pieds… On en a pas conscience mais la station debout ne nous est pas du tout naturelle… C’est même l’une des positions les plus difficiles qui soient. Si au bout d’un an, j’ai réussi à expliquer aux gens avec qui je travaille comment se tenir droit et détendu, je suis aux anges. Mais souvent ce n’est pas le cas…

F.B.: Pourquoi est-il si difficile de se tenir debout ?

Philippe Delorme: Je te montre… (Philippe se relève) Quand tu es môme tu te fait très souvent agresser. Tu te prends desDSC_0186 coups… Alors tu te protèges. Tu protèges ta tête, ton ventre, tes organes génitaux… Pour se faire, tu te crispes, tu te rétractes, tu te contractes… Tu te fermes de toutes les façons possibles. Non ! Non ! Non ! Ton corps garde la mémoire des agressions qu’il a subies. Au fil des années, le corps se constitue une armure des muscles. Cette armure est différente pour chacun. Elle raconte notre histoire. Les muscles de cette armure sont les muscles « conscients ». C’est eux que tu contractes. C’est avec eux que tu te protèges. Il existe une deuxième « couche » de muscles. Une couche interne. Il s’agit de tout petits muscles qui relient les vertèbres entre elles. On les appelle les muscles posturaux. Ces muscles sont rarement sollicités parce qu’on ne peut pas les travailler de manière volontaire. La pratique du tai chi a pour but de faire fondre peu à peu l’armure de muscles extérieurs afin d’ obliger les muscles posturaux à travailler. En te détendant, tu muscles ton corps d’une autre manière. Et en te relâchant, tu modifies ta posture du tout au tout. Tu ne te tiens plus debout de la même manière…

F.B.: OK Philippe. Merci pour ces précisions. Pourrais-tu me dire dans quelles circonstances tu as commencé la pratique du tai chi ?

DSCF2533Philippe Delorme: J’ai commencé le tai chi après avoir lu un texte d’Arnaud Desjardins. Il y encourageait ses élèves à maîtriser une technique physique. Peu importe laquelle… Il pouvait s’agir d’un sport, d’un art, d’un artisanat… Ce texte a fait une grosse impression sur moi. J’ai été tout de suite convaincu. Le lendemain, je suis allé voir Sylvie Peytel. C’est la thérapeute avec laquelle je travaillais à l’époque. Je voulais lui demander conseil. A l’époque, j’avais déjà pratiqué le karaté de façon intense. J’étais ceinture marron. Mais cela ne me plaisait pas trop. Cette fois-ci, je voulais quelque chose qui me corresponde vraiment. Sylvie m’a immédiatement parlé de l’un de ses vieux amis. Un certain Patrick Nogier. Elle savait que sur le plan humain ça collerai très bien entre nous. J’ai immédiatement téléphoné à Patrick. Je me souviens encore de cette première conversation. J’ai commencé en lui disant : « Alors, il paraît que vous enseignez une pratique à base de tai chi ? » Il m’a répondu du tac au tac : « Non, j’enseigne le tai chi. » Lors de notre premier rencontre, j’ai expliqué à Patrick que je me sentais en quelque sorte coupé de mon corps… Je n’arrivais pas vraiment à le sentir. En guise de réponse, il m’a proposé de m’asseoir en face de lui et de bien poser les pieds par terre. Après un moment il m’a demandé : « Et maintenant ? Vous les sentez vos pieds ? » J’ai dis que oui. La sensation était très nette. Ce n’était pas du tout un oui de politesse. Patrick m’a alors répondu qu’on allait pouvoir commencer à pratiquer…

F.B.: Tu as tout de suite accroché à la pratique ?

Philippe Delorme: Non ! Les six premiers mois, ça ne me plaisait pas du tout cette histoire ! Ça me faisait même profondément chier ! [rires] Pour commencer, le tai chi ne correspondait pas du tout à mon image. Le karaté : oui ! Le judo, oui!… Mais le tai chi… C’était mou, c’était lent… Un sport de vieux, quoi! Je ne comprenais pas quel pouvait être l’intérêt de cette pratique. Bon, je savais quand même pourquoi j’étais là. Je savais que Patrick m’avait été chaudement recommandé par Sylvie et je savais que je faisais confiance à Sylvie. Alors je me suis accroché. J’ai tout de suite commencé à pratiquer entre les cours. Je bossais avec beaucoup de régularité et pas mal d’acharnement. Je pratiquais dans le noir pour ainsi dire… Sans vraiment comprendre ce que mon prof me demandait. Et puis un jour, à force de pratique, ça a été le déclic. J’avais enfin compris quelque chose !

F.B.: Qu’est-ce que tu avais compris ?

Philippe Delorme: J’ai compris que faire des mouvements pouvait être très agréable. J’ai découvert que l’entraînement pouvait être un moment joyeux. Je n’en revenais pas Ce n’était pas du tout le cas avec le karaté! C’est vrai qu’après un cours de karaté, je me sentais vachement bien. Mais la pratique en elle même était un vrai calvaire. On devait cracher ses poumons à chaque cours… Aller toujours jusqu’à la limite de soi-même et un peu au-delà… Ça me pétait les couilles ! [rires] Je me souviens que je devais me pousser au cul pour aller en cours. Avec le tai chi, j’ai découvert quelque chose de complètement différent. Plus je m’entraînais, et plus la pratique devenais agréable. Ça, c’est encore vrai aujourd’hui.

F.B.: Je me permets d’insister. Qu’est-ce que tu as compris exactement au moment de ce fameux « déclic » ?

Philippe Delorme: [rires] Il est très difficile de transmettre le tai chi à l’aide de mot. Comment peux-tu parler de sensations internes. Cela revient à essayer de décrire le goût d’une mangue à des gens qui n’en n’ont jamais mangé.

F.B.: Et si on essayait quand-même ?

P1040515Philippe Delorme: (Philippe prend un moment pour réfléchir puis répond d’une voix concentrée) Si jamais tu pratiques un mouvement de manière suffisamment persévérante tout en restant un peu spectateur de ton mouvement, tu t’aperçois qu’il se déploie tout seul sans que tu y sois absolument pour rien. Et ça, c’est très agréable.

F.B.: Ça veut dire quoi exactement « rester un peu spectateur de son mouvement » ?

Philippe Delorme: Je t’ai bien dit que ce n’était pas facile d’en parler ! [rires] Au moment de démarrer un mouvement, tu as une idée assez claire du résultat auquel tu souhaites arriver. Mais sur la base de cette intention, tu lâches. C’est difficile à expliquer. Tu laisses le mouvement se déployer sans essayer à tout prix de piloter intellectuellement chaque étape. Tu es beaucoup plus dans l’écoute que dans l’action volontaire… Tu écoutes, tu cherches les endroits de moindre résistance, ceux dans lesquels le mouvement va couler tout seul. Une fois que tu as chopé ça, une fois que tu l’a compris avec le corps, alors les mouvements prennent une autre dimension… Plus tu lâches le contrôle, plus le mouvement devient agréable. Ce n’est plus vraiment toi qui agit. Tu n’es plus là à essayer de diriger le mouvement de ton pied, de ton bras, de ton ventre… Il faut cesser de vouloir toujours interférer avec le mental… Le plus important c’est d’essayer d’être bien… Dans le tai chi, on recherche l’agréable. Ce que les chinois appellent le «goût du bon». A partir du moment où j’ai pressenti (même de manière très incomplète) ce dont je viens de te parler, je n’ai plus arrêté de mettre en pratique… J’allais dire de m’amuser…

F.B.: Mais est-ce que le tai chi n’est pas un art martial à la base?

Philippe Delorme: Il l’est toujours! Le tai chi tel que je l’ai vu pratiquer en Chine est un art martial véritable et terriblement efficace. Mais ce n’est pas comme ça que je le pratique. Pour ça, il faudrait que je m’entraîne beaucoup plus.

F.B.: La dimension de la «détente», du «lâcher prise» n’est-telle pas incompatible avec un art martial?

Philippe Delorme: C’est ce que je croyais au début… Je suis venu au tai chi, riche de tout mon héritage de karaté. Et IMG_20150606_015503pendant des années mon prof a essayé de me faire comprendre que je n’avais pas besoin de mettre autant d’énergie dans mes mouvements… Je ne comprenais pas… Quand je suivais ses conseils, j’avais l’impression de ne rien donner. Le karaté, tel que le l’ai vu pratiquer, n’est rien d’autre qu’une démonstration de force. Au moment où tu portes un coup, tu contractes tous tes muscles… Résultat, toutes tes articulations morflent… Certains enchaînements de tai chi et de karaté se ressemblent énormément. La manière dont tu pratiques ces mouvements n’est cependant pas du tout la même. Dans le tai chi, quand tu portes un coup, tu te fiches entièrement du résultat. Tu laisses simplement ton poing traverser une feuille de papier.

F.B.: «Traverser une feuille de papier?» Est-ce que cette méthode pourrait être efficace s’il s’agissait de se battre pour de bon?

Philippe Delorme: Cela peut paraître surprenant à entendre mais un mouvement détendu est incomparablement plus efficace qu’un mouvement contracté. Ce que je dis là, je l’ai expérimenté par moi-même. Adolescent, je pratiquais le karaté dans un club de Villeneuve Saint Georges. Un jour, un des grands maîtres de l’époque est venu visiter notre club. Je ne me souviens plus de son nom. Histoire de se faire une idée de notre niveau, il se met face à nous et nous demande de le frapper le plus fort possible dans le ventre. Quand arrive mon tour, je rassemble mes forces et lui donne un coup terrible. Le mec ne bronche pas et me dit: «mouais…» J’étais vexé, forcément. Je recommence avec toute la puissance et la conviction dont je suis capable. Rien. Le type reste de marbre. Je m’acharne, je frappe encore cinq ou six fois. Sans résultat. Là j’en avais marre, quoi! J’étais crevé, j’avais donné tout ce que je pouvais. Je voulais arrêter. Il me restait juste un dernier coup à porter mais je n’en avais plus rien à foutre. J’étais complètement détendu. J’ai frappé et le mec s’est littéralement plié en deux. Il m’a dit: «OK, tu as compris!» Cette expérience a été une révélation. J’avais donné le dernier coup en me fichant complètement du résultat. J’avais tout lâché. J’avais fait du tai chi sans le savoir.

DSCF2316F.B.: Au final, quelle différence vois-tu entre le tai chi et le karaté?

Philippe Delorme: Avant de répondre à la question, je voudrais préciser que le karaté que j’ai pratiqué n’est pas un karaté très authentique. Il m’a fallut des années pour découvrir une forme plus vraie de karaté. Cela s’est fait par le biais du tai chi. Les deux disciplines reposent d’ailleurs sur les mêmes principes. Tous les très grands maîtres de karaté sont également d’excellents pratiquants de tai chi… (Philippe réfléchit en silence un petit moment)… Pour répondre à ta question, je dirai que la grosse différence entre le tai chi et la forme de karaté que j’ai pratiqué dans ma jeunesse c’est que le tai chi possède une dimension interne.

F.B.: C’est à dire?

Philippe Delorme: Tel que je l’ai vu pratiquer, le karaté n’est rien d’autre qu’une forme de gymnastique. C’est le genre de sport où tu n’excelles que par la force de tes muscles ou la souplesse de tes articulations.

F.B.: Ça n’est pas le cas dans le tai chi?

Philippe Delorme: Non.

F.B.: Qu’est-ce qui importe alors dans le tai chi?

Philippe Delorme: L’écoute. Le tai chi est une combinaison entre la gymnastique et la méditation. Pour pratiquer le tai chi tu dois être constamment à l’écoute de ton corps… Enfin, de manière aussi constante que possible… Quand tu pratiques un enchaînement de mouvements, il faut que tu sois conscient de la manière dont les choses se goupillent à l’intérieur.

F.B.: Je suppose que cette capacité d’écoute s’acquiert et s’approfondit elle aussi par la pratique…

Philippe Delorme: C’est exact. L’écoute interne doit se travailler de façon douce mais régulière. Au début, quand tu DSC_0187t’allonges et que tu fermes les yeux, c’est un vaste foutoir… Un vaste chaos de sensations à demi ressenties… Tu n’arrives pas vraiment à en prendre conscience. Ce n’est pas du tout évident… Dans mon cours, 9 personnes sur 10 s’endorment à ce moment là…. Avec un peu de pratique, tu commences à pouvoir écouter de manière ciblée telle ou telle partie de ton corps. Tu peux par exemple avoir une sensation très fine de tes pieds. Ce sont des milliards de micro vibrations qui t’arrivent de partout… Mais ce n’est pas cela que l’on recherche dans le tai chi. Ce à quoi on veut arriver, c’est à une écoute d’ensemble… Un sentiment global de la manière dont le mouvement se déploie dans ton corps… Tu dois sentir la manière dont ton corps se situe dans l’espace; la façon dont il tient sur ses appuis et se situe par rapport au centre, au hara. Une bonne écoute de ton corps te permet de rectifier ta position. C’est important car si tu mets trop de poids sur un pied, si tu n’es pas dans l’axe ou si tu te tiens un peu tordu, tu ne peux pas vraiment être posé dans ton mouvement.

F.B.: Ça n’a pas l’air très évident…

Philippe Delorme: Ça ne l’est pas, en effet… Heureusement pour nous, les maîtres du tai chi sont très malins. Ils ont élaboré un nombre incalculable d’exercices différents. Dans les uns on te demande de faire attention à ton ventre, dans les autres tu dois être conscient de ton dos, puis de tes épaules, puis de tes pieds etc. On t’en donne tellement qu’au bout d’un moment le mental disjoncte. Tu es obligé de lâcher prise et tu commences à développer cette écoute globale dont je viens de te parler!

F.B.: Tu parles beaucoup d’écoute «interne». Qu’en est-il de l’écoute «externe»?

IMG_20150606_042801Philippe Delorme: Ces deux formes d’écoutes sont bien sûr très liées. Dans la pratique du tai chi, le travail à deux revêt autant d’importance que le travail en solitaire. Ces deux pôles de la pratique s’enrichissent mutuellement. Si tu en négliges un, ton tai chi s’appauvrit. C’est la raison pour laquelle je fais du tai chi plutôt que du chi gong. Le contact physique avec l’autre, c’est terriblement enrichissant. Mais ça n’est pas facile. Imagine un jeune mec nerveux qui se retrouve en face d’une mémé de 70 balais, percluse de rhumatismes et très mal positionnée… Le type s’énerve parce qu’elle ne lui propose que des trucs pourris et qu’il pourrait la balancer d’un simple revers de la main. Mais enfin voilà… C’est elle qui est en face de lui et pas la petite minette super canon qui pratique à l’autre bout de la salle. Le tai chi consiste à accepter tout ce qui se passe et à essayer de travailler avec… Bienveillance, douceur, humour sont les maîtres mots de cette pratique. L’humour est particulièrement important. Si tu ne fais pas preuve d’un peu d’humour, tu es déjà foutu. Mon enseignement passe beaucoup par la rigolade. J’ai appris ça de mon prof. Quand tu rigoles, tu te détends et c’est précisément ce que l’on recherche. L’humour est donc un instrument pédagogique très efficace.

F.B.: La pratique à deux semble te tenir très à coeur…

Philippe Delorme: Oui! [rires] Quand l’enchaînement à deux se passe bien, on a la possibilité d’engager une véritable DSCF2374conversation avec son partenaire. Tu donnes quelque chose, l’autre le transforme et te le renvoie. Tu écoutes à ton tour ce qu’il te dit avant de le lui redonner sous une autre forme… Il ne s’agit pas d’un combat même si rien n’interdit de jouer un peu… [rires] Tu bloques le pied ou le bras de ton partenaire mais toujours dans un échange malicieux et bienveillant. Encore une fois, la bienveillance est un des aspects fondamentaux de la pratique. Cela demande du courage. Cela suppose de dépasser ses peurs. Beaucoup de gens donnent dans la violence parce qu’ils n’osent pas s’exposer à la relation.

F.B.: La pratique à deux semble ouvrir les portes de la créativité…

Philippe Delorme: Tout à fait! Lorsque tu maîtrises à fond les bases du tai chi, tu peux commencer à improviser. Un peu comme en musique… A mes yeux, il s’agit de l’exercice suprême. Ça se pratique forcément à deux. Pour ma part, je n’ai pas encore trouvé le bon partenaire pour ça. Tu t’appuies sur les différentes gammes de mouvements pour développer des variations et réagir de manière créative à tout ce que te proposes ton partenaire. Dans le travail à deux, le secret consiste à accepter l’autre aussi complètement que possible. Même si ce qu’il te donne ne te conviens pas, il ne faut jamais chercher à le contrecarrer. La créativité dans l’improvisation ne consiste pas à «parler» tout le temps, à essayer de placer son mouvement coûte que coûte. La beauté du mouvement se crée à deux… En harmonie avec l’autre.

F.B.: Le tai chi est-il pour toi une activité physique ou une discipline spirituelle?

Philippe Delorme: J’ai la conviction qu’avec le tai chi j’ai découvert un art sacré. Ce n’est pas le seul bien entendu. J’aurais pu découvrir la même chose en pratiquant le yoga ou une forme traditionnelle de karaté… En ce qui me concerne, beaucoup de choses que j’apprends dans le cadre du tai chi viennent ensuite nourrir ma pratique spirituelle. Au fond, c’est la seule chose qui compte vraiment… Le corps ne constitue pas le but du tai chi. Le tai chi s’appuie sur le corps pour dépasser le corps. Les grands maîtres taoïstes que nous avons rencontrés en Chine ont été très clairs à ce sujet. Ultimement, le but n’est pas du tout d’avoir un corps en parfaite santé. Il s’agit de se détacher progressivement du corps pour passer à autre chose. Plus tu travailles sur le corps et plus tu as la possibilité de t’en dégager. De ce point de vue, le tai chi est une pratique très paradoxale. Ceci dit, au point où j’en suis, le tai chi reste avant tout pour moi une pratique corporelle. Cela ne m’empêche pas pour autant de me souvenir du point de visée.

IMG_20150606_081105F.B.: Un dernier mot pour conclure?

Philippe Delorme: Oui… Comme toute pratique, le tai chi ne convient pas à tout le monde. Contrairement au yoga, le tai chi s’intéresse moins au postures qu’à ce qui se passe entre les postures. La conséquence c’est que dans la pratique du tai chi, on ne va pas dans les «extrêmes». Pas de contractions ou d’étirements «extrêmes». Jamais. Pour certaines personnes, ça peut être frustrant. Il faut donc que chacun trouve une activité qui corresponde à ses besoins et à sa nature.

Philippe Delorme: En route pour la joie

CitationCe qui m’inspire le plus chez Philippe, c’est sa détermination à ne pas en rester à la surface des choses. En dépit de ses peurs et de ses névroses, il a toujours eu le courage d’aller au bout des expériences qui lui tenaient à coeur. On a encore rien trouvé de mieux pour grandir.

IMG_9575-1«Je ne peux pas penser à ma vie sans ressentir un profond sentiment de gratitude… J’ai tellement reçu! Le pire, c’est que je n’ai pas vraiment eu l’impression de choisir… Ça s’est fait comme ça… Un peu par hasard… Quand j’y repense, j’ai presque envie de me prosterner… Je ne serai jamais assez reconnaissant pour tout ce qui m’a été donné…» C’est par ces mots que Philippe Delorme conclut les trois heures d’entretien qui nous ont été nécessaires pour préparer ce portrait. Si l’on me demandait pourquoi j’ai choisi de m’intéresser plus particulièrement à son parcours, je n’aurais pas à chercher plus loin ma réponse.

Une enfance africaine

Tout commence en Algérie. Nous sommes en 1957. Cela fait déjà trois ans que les «événements» 10750068_393064957529285_5941506585300852260_oensanglantent le pays. Même si Philippe et sa famille ont la chance de ne pas être aux premières loges, la menace n’en est pas moins réelle. Enlèvements, assassinats et exécutions politiques sont monnaie courante. La ferme où il grandit, vaste et riche propriété de 7000 hectares, doit être défendue contre les attaques. Philippe se souvient en particulier d’une tour, sorte de donjon, dont les murs de la cage d’escalier sont littéralement tapissés d’armes. Bref, l’ambiance n’est franchement pas à la détente… Si la famille Delorme ne déplore aucun mort lors de ce conflit, les accords d’Evian la précipitent, comme tant d’autres, dans la ruine la plus absolue. Se sentant trahi par sa patrie, le père de Philippe n’envisage pour rien au monde d’aller vivre et travailler en métropole. Même si le destin prend un malin plaisir à l’y ramener périodiquement, il trouvera toujours le moyen de repartir vers des contrées plus lointaines…et plus dangereuses. C’est à ce père baroudeur que Philippe doit de passer la plus grande partie de son enfance d’abord au Gabon puis à Madagascar. Ce n’est qu’à 15 ans qu’il regagnera définitivement la Métropole.

Le bardo de Villeneuve-Saint-Georges

L’adolescence de Philippe aura comme décor l’une de ces désolantes cités dortoir de la région parisienne qui tiennent plus du terrain vague que de la ville proprement dite. Il s’agit dès lors de survivre. Cheveux longs, mobylette, blouson de skaï noir et nunchaku, Philippe arbore sans grande conviction la panoplie du parfait petit loubard. Histoire d’épater les copains, il crapote un peu. «Des Gauloises!» se souvient-il en riant. Il écoute les Who, Led Zeppelin et Deep Purple. L’été, Philippe passe ses vacances a errer dans le centre commercial de Belle Epine… L’horizon paraît définitivement bouché… Mais un beau jour, au détour d’un couloir du lycée Fenelon…

La croisée des chemins

Elle s’appelle Nathalie. Elle est en terminale. Lui en math sup. Philippe n’a pas besoin de me raconter. Je n’ai qu’à regarder son sourire pour comprendre. Avec Nathalie, c’est la vie qui entre dans son existence. Lui, l’enfant de la guerre et de l’exil, apprend doucement à connaître autre chose que la peur et le danger. Ce petit bout de femme pétillant d’intelligence et de grâce a fait dérailler le train du karma.

¡Underground!

DSC_3359Fort de cette nouvelle sécurité affective Philippe peut commencer à se déployer. Etudiant joyeux et turbulent il ne manque jamais une occasion de faire le mariole. Qu’il s’agisse de participer à une bataille de lances à incendie dans les dortoirs ou de faire une incursion nocturne dans un pensionnat de jeunes filles, il est de toutes les initiatives merveilleusement stupides qui peuvent germer dans un cerveau d’étudiant. Un soir un camarade lui propose de descendre avec lui dans les catacombes. Philippe se prend immédiatement de passion pour ce Paris souterrain qui entre en résonance avec les aspects plus sombres de sa personnalité. Il s’empresse d’en dresser la carte. Ces centaines de kilomètres de galeries deviennent pour les cinq années à venir «son terrain de jeu aventureux». Inconditionnel de Donjons & Dragons, il a l’idée d’y organiser des parties de jeux de rôle grandeur nature. Il se lance dans la fabrication de costumes, de décors… de monstres. L’initiative a du succès et Philippe se retrouve bientôt à la tête d’une association de 50 personnes. Cette petite communauté est très vivante. Les parties se succèdent à un rythme infernal. Rétrospectivement, Philippe s’étonne de la quantité d’énergie colossale qu’il est parvenu à déployer à cette époque. Il faut tout de même se souvenir qu’en parallèle de cette débauche de jeux, de rires, et de fêtes il poursuit sérieusement des études d’ingénieur qu’il mènera jusqu’en doctorat. Puisque nous n’y reviendrons plus par la suite, autant profiter de l’occasion pour préciser que Philippe effectuera l’ensemble de sa carrière dans l’informatique. Après avoir débuté dans le domaine de la modélisation aéronautique, il travaille aujourd’hui dans celui de l’image de synthèse.

DJ RLZ (pour Raye Le Zinc)

Son engouement pour le jeu de rôle lui passe aussi subitement qu’il lui était venu. «A cette époque je IMG_5531fonctionnais un peu comme un interrupteur. On/Off. Les nuances c’était pas trop mon truc». Du jour au lendemain, Philippe se désintéresse donc complètement des dragons, des trésors et… des souterrains. Il vient de renouer avec une passion infiniment plus profonde. La musique tient depuis longtemps une place importante dans sa vie. Son amitié avec Dominique et Grégoire, deux luthiers du quartier de Pigalle le décide à sauter le pas. Ne sachant pas encore jouer d’un instrument il décide de devenir DJ. A son habitude, Philippe met un point d’honneur à ne pas vivre les choses à moitié. Il s’achète «tout le matosdes pros». Le voici bientôt équipé d’un ampli, de deux platines, de quatre enceintes, et d’un equalizer graphique. A quoi s’ajoute encore une collection de 5000 vinyles. C’est lourd mais Philippe a la foi. Il passe des heures à chercher de nouveaux disques à construire ses sets, à soigner ces transitions… Du travail d’orfèvre. Son enthousiasme maniaque porte ses fruits et Philippe finit par se faire un nom dans le milieu de la nuit parisienne. De l’Usine Ephémère aux squats de la goutte d’or en passant par le Palace et les salons hyper bourgeois de Versailles il anime un grand nombre de soirées importantes. L’occasion pour lui de s’enrichir au contact de gens très différents, de consommer quelques substances plus ou moins illicites et de faire ses dernières erreurs de jeunesse. Cette période prendra fin tout aussi brutalement que la précédente. Une nuit, alors qu’il peine à remonter tout son matériel chez lui, il est soudain pris de lassitude. Ça y est, il a fait le tour de l’expérience. Il peut définitivement tourner la page.

Je cherche l’or du temps

Cette décision s’impose avec d’autant plus d’évidence qu’il est désormais père d’une petite fille. Pour Philippe, la paternité est un émerveillement dont il ne s’est toujours pas remis. Si l’on excepte sa rencontre avec Nathalie, la naissance de ces trois enfants est sans doute ce qui aura le plus profondément contribué à lui ouvrir le coeur. Homme de passion, Philippe ne saurait cependant vivre longtemps sans s’enthousiasmer pour quelque-chose. A la musique succède l’ésotérisme. Il s’intéresse plus particulièrement à l’alchimie et troque son matériel de DJ contre d’énigmatiques grimoires qu’il dévore avidement. Ses lectures frénétiques finissent par l’orienter vers l’enseignement de Gurdjieff. Puis, c’est la découverte des livres et de la personne d’Arnaud Desjardins. Aujourd’hui, la seule «alchimie» pratiquée par Philippe consiste à émerger le plus souvent possible du monde de la peur et de la fermeture pour s’établir dans celui de la confiance.

Lust For Live

DSC_0186Si l’homme que j’ai devant moi bataille toujours contre certains de ses vieux démons, il est visiblement apaisé et se montre capable de bonté et de générosité. Il fait partie de ces rares êtres humains qui ont vraiment appris quelque chose de ce qu’ils ont vécu. Voilà qui me fait vraiment envie. A 57 ans, Philippe est étonnamment jeune de coeur et d’esprit. Son rythme de vie est d’ailleurs plus intense que jamais. Directeur Recherche & Développement au sein des studios Illumination Mac Guff, il partage le plus précieux de son temps entre la pratique de la basse et celle du tai-chi-chuan. Découvert il y a 13 ans sous la direction experte de Patrick Nogier, le tai-chi est aux yeux de Philippe bien plus qu’un sport. C’est un art sacré qui imprègne aujourd’hui jusqu’aux plus simples de ses gestes quotidiens. A la demande de son professeur, il a commencé, depuis 2009, à en enseigner à son tour les fondements. Mis entre parenthèse durant ses années de recherche «ésotériques», l’amour de la musique a heureusement fini par refaire surface dans sa vie. Ce n’est plus en tant que DJ mais en tant que musicien à part entière que Philippe se tient aujourd’hui sur scène. S’il joue principalement avec le groupe de «rock groove» EWO, il lui arrive également d’accompagner Ali Lham sur scène. Toujours aussi énergique et insatiable, il a même cédé à la tentation de monter un groupe avec ses collègues de bureau… En voilà un qui n’est décidément pas prêt de s’arrêter.

DJ White