Marianne Costa & la Psychopoésie

Marianne 1Marianne Costa aime parler. Ça tombe bien car elle a énormément de choses intéressantes à partager. Loin de vous fatiguer, sa conversation torrentielle vous stimule et vous ouvre sans cesse de nouveaux univers. On prend toujours congé d’elle avec le sentiment finalement assez rare de s’être enrichi. Le but initial de cet interview était d’interroger Marianne au sujet de ce qu’elle appelle : la « psychopoésie ». A certains moments, la densité de notre entretien nous a cependant entraînés bien loin de notre sujet initial… Essayer de rendre compte de nos échanges revient donc à vouloir transformer une jungle luxuriante en un jardin à la française. C’est ce à quoi je me suis vaillamment essayé dans les pages suivantes. Suivez moi. Vous n’allez pas être déçus.

Frédéric Blanc : L’une des caractéristiques les plus marquantes de ton parcours est d’avoir été jalonné par de nombreuses rencontres inspirantes. Peux tu évoquer quelques-unes des personnes auprès desquelles tu t’es formée et qui ont, de manière plus ou moins indirecte, contribué à la genèse de la psychopoésie ?

Lion vertMarianne Costa : Pour rendre à César ce qui est à César, je vais d’abord évoquer ma rencontre avec Alexandro Jodorowsky, dont j’ai été la compagne de 1997 à 2006 et la collaboratrice jusqu’à l’automne 2011. Cette relation a joué un rôle crucial dans ma vie. C’est vrai aussi bien sur le plan personnel que sur le plan professionnel. Entrer en relation intime avec Jodorowsky a quelque chose d’irrévocable… Je l’ai vécu comme un pacte. C’était un peu comme entrer en apprentissage chez un chaman : tu es là 24h sur 24, tu ne protestes pas et tu te soumets à la règle. Je le remercie d’avoir été aussi radical avec moi. A l’époque mon ego était si putridement gonflé d’illusions que ce vitriol était indispensable à sa purification. Pour l’exprimer à l’aide des images de la symbolique alchimique, Alexandro a été « le lion vert qui mord le soleil pour le faire saigner »... C’est lui qui m’a initiée à la pratique du Tarot, et à ce qu’il appelle la « psychomagie ». C’est à dire la prescription d’actes métaphoriques destinés à dénouer un nœud inconscient. Il reste aujourd’hui encore le grand maître de cette technique dont l’invention est intimement liée à sa personne et à sa biographie. Du temps de notre collaboration, je l’ai toujours vu lire le Tarot avec une intuition et une lions-vert 2justesse stupéfiante. J’aimais le fait qu’il s’autorise parfois à introduire un grain de folie libératrice dans sa pratique. Il lui arrivait par exemple de suggérer des actes extrêmes à des personnes qui n’avaient visiblement aucune intention de les accomplir. Le seul fait de formuler des actes aussi fous pouvait cependant s’avérer précieux pour elles. C’est comme s’il avait pété au beau milieu d’une cérémonie de mariage ou qu’il s’était mis à danser nu sur une table. Cela créait un effet de stupéfaction qui permettait d’ouvrir une brèche dans le bunker des habitudes psychiques… Pendant ces années d’apprentissage avec Jodorowsky, j’ai également bénéficié de l’attention bienveillante de ma psychanalyste de l’époque. Cette femme remarquable était psychiatre, psychanalyste freudienne et membre de la Société Psychanalytique de Paris. Elle était donc en apparence très éloignée de l’univers d’Alexandro. Elle a néanmoins accepté de m’aider à apporter un supplément de lucidité sur ma pratique. Pour moi cela a été très important. J’avais travaillé 14 ans avec elle et j’avais besoin de pouvoir m’inspirer de son intégrité et de sa persévérance.

F.B. : Existe-t-il une autre personne qui ait joué un rôle aussi crucial dans ta vie ?

Marianne Costa : Je pense immédiatement à Luis Ansa. Il fait indéniablement partie de ceux qui ont exercé sur moi une influence déterminante.

F.B. : Peux-tu nous rappeler qui était Luis Ansa?

Luis AnsaMarianne Costa : Luis est né en Argentine en 1922. Il était originaire de la région de Cordoba. Sa mère était une indienne quechua. En Europe, son étincelant parcours de chercheur spirituel l’a mis en contact avec Véra Daumal, épouse de René Daumal et disciple directe de Gurdjieff. Il a également rencontré les Swâmis Siddeshwarananda et Ritajanananda de l’ordre de Ramakrishna, et surtout le maître soufi Omar Ali-Shah dont il a été le disciple puis le représentant à Paris, avant que celui-ci ne lui demande de se séparer de lui et d’enseigner en son nom propre, sans rien utiliser de la forme de la voie naqshbandi. Luis s’est alors tourné vers ses racines chamaniques pour offrir ce qu’il a appelé « la Voie du Sentir ». Pour aller à l’essentiel, la voie du sentir consiste, avant toute chose, à fermer sa gueule et à s’enfoncer dans la sensation du corps beaucoup plus loin et beaucoup plus longtemps que ne le voudrait le mental. Autrement dit un millimètre et une seconde de plus que ce que l’on se croit capable de supporter. Et s’il se passe quelque chose d’important à un endroit, tu continues à fermer ta gueule et à t’y enfoncer avec douceur et persévérance. Pardon pour mon langage, mais c’est Luis lui-même qui, goguenard et très sérieux, nous a transmis le Mantra : « Ta gueule! » Je conseille à ceux qui voudraient découvrir le parcours de Luis Ansa de lire Les Sept Plumes de l’aigle de l’écrivain et conteur Henri Gougaud, consacré aux premières étapes de l’initiation de Luis, ainsi que l’excellent ouvrage de Robert Eymeri intitulé La Voie du sentir. Robert a fait un travail très précieux : il a préservé la « parole de feu » de son maître et ami. Grâce à cette transcription fidèle de l’enseignement oral de Luis, nous avons aujourd’hui encore la possibilité de nous exposer à sa verve hors du commun, qui pénètre jusqu’au cœur de nos cellules.

F.B. : Dans quelles circonstances as-tu été amené à rencontrer Luis Ansa?

Marianne 13Marianne Costa : C’était en 1999, deux ans après ma rencontre avec Jodorowsky. J’ai découvert son existence sur une chaîne obscure du câble. Ce jour là, Alexandro et moi étions en train de regarder la télévision. Comme à son habitude, Alexandro zappait comme un fou. Les images se succédaient à un rythme infernal. Tout d’un coup je lui crie : « Stop !«  L’image s’est alors figée sur un homme à l’accent indéfinissable. Même par écran interposé, sa présence était sidérante. Ça m’a bouleversé… Un peu plus tard, je croise dans une formation Feldenkrais une femme originaire de Bruxelles, qui avait participé à un atelier avec Luis Ansa. Ce n’était pas encore un contact direct mais je me suis dit : « Alors il existe. C’est vrai !« . Cette femme m’a donné son adresse. J’avais cependant tellement peur que j’ai bien dû mettre six mois avant d’oser le contacter. Il fallait en principe se soumettre à une sorte de rituel avant de voir Luis : passer par l’un de ses assistants, avoir lu plusieurs ouvrages de Gurdjieff Cela incitait les gens à faire l’effort de s’informer, de pratiquer la division de l’attention, de se décrasser un peu… Je ne sais pas comment cela s’est fait mais je suis passée entre les gouttes… Un jour, je me suis simplement retrouvée assise dans son atelier, au 37 bis rue de Montreuil, à 500 mètres de chez nous… Luis m’a semblé immense, alors qu’il était physiquement plutôt petit. Il dégageait une énergie colossale, de nature à la fois spirituelle et créative. Elle était encore plus confondante que celle d’Alexandro. C’est tout dire ! Je me souviens très bien de cette première rencontre. Luis, si élégant, qui me demande avec un sourire amusé : « Et vous, alors, qu’est-ce que vous cherchez ?«  Cette question m’a fait plonger au fond de ma présence et je me suis entendu bégayer : « Je… ne cherche pas… Je voudrais seulement comprendre comment faire en sorte que ce qui me cherche me trouve… » Luis a éclaté de rire. Je garde l’image d’un sourire gigantesque, d’une explosion blanche… Il m’a simplement dit : « dans le mille ! ». C’est ainsi que j’ai été intégrée à un tout petit groupe de femmes qui se réunissaient chaque vendredi, sous la houlette de son assistante de l’époque. Pendant nos rencontres, Luis travaillait à ses livres. Il y avait toujours un fauteuil vide qui lui était réservé. Au moment voulu, il venait nous nous rejoindre et prenait la parole.

F.B. : Tu as évoqué la qualité de l’enseignement oral de Luis Ansa. Qu’est-ce qui le rendait si remarquable à tes yeux ?

Les_sept_plumes_de_l_aigleMarianne Costa : C’est difficile à décrire autrement que par métaphores. Son verbe était à la fois un brasier, une fécondation, un chant enivrant, une pluie sur le désert… Il véhiculait quelque chose que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. Et j’ai pourtant croisé la route de nombreux conteurs d’exception… Un jour, à un homme qui arrivait en retard à une réunion et voulait s’asseoir derrière lui, il a dit : « Pas là. Il y a du feu derrière moi ». Et je suis sûre que c’était vrai, que ses mots émanaient d’un autre espace, invoqué ou suscité par sa présence. Luis était ce que dans la tradition chamanique on appelle un nagual. C’est à dire un être (homme ou femme) capable de transmuter l’énergie des lieux et des gens par la seule qualité de sa présence. Je ne sais pas si Luis était ce qu’on appelle un maître spirituel, cela m’est d’ailleurs complètement égal, mais je sais qu’il était un puissant générateur de conscience. Chacun de ses mots était une occasion de réveil. Je me souviens par exemple qu’un jour, au retour d’un voyage en Belgique où il avait donné un séminaire, il nous a raconté son voyage en Thalys : « Les vallons succédaient aux plaines, quand soudain par la fenêtre du train j’ai vu… Des lions! » Silence dans la salle. L’auditoire avait momentanément perdu la connexion et l’identification avec son mental. Disruption cognitive totale. Un silence habité, parfait, un joyau d’étonnement et de sans-commentaire. Et Luis continue, imperturbable : « Des lions noirs et blancs qui broutaient l’herbe. » Personne n’a éclaté de rire. Il avait l’art de faire ça, ce qu’il appelait “créer des mondes”, pratiquer le « comme si », l’imagination créatrice, pour rejoindre cet espace que Henri Corbin a appelé l’Imaginal, un seuil où la forme est encore présente à l’aube du sans-forme, et d’où émanent les grandes visions mystiques, la Parole révélée, ou encore ce que Gurdjieff appelait l’Art Objectif.

F.B. : Parle nous un peu de l’homme…

Luis LivreMarianne Costa : Si l’on devait retenir quelque chose de Luis c’est une bonté colossale. Au cours de sa vie il est venu en aide à des centaines de gens de manière gratuite et anonyme. En ce sens là, il est resté jusqu’au bout un soufi authentique. Comme beaucoup de soufis Luis était aussi un artisan : professeur d’aquarelle à la Ville de Paris, et spécialiste de la technique des laques chinoises. Sur la porte de son atelier figurait la mention : Luis Ansa – Restauration. C’était lui tout craché. Cette notation si simple, dont le double ou triple sens échappait probablement à la plupart des visiteurs… A l’époque où je l’ai rencontré, j’étais encore très jeune et très encombrée de moi-même. J’avais aussi une sorte d’obligation de loyauté vis à vis de Jodo. Comme dans Harry Potter où tu ne peux pas être apprenti de deux sorciers en même temps… Bref, j’étais totalement à côté de la plaque… J’ai grappillé ce que j’ai pu avant de m’éloigner pour tout un tas de raisons. Entre autres parce que j’avais une phobie du groupe, de la sangha. Seuls la communauté et l’influx spirituel d’Arnaud Desjardins ont réussi à m’en débarrasser.

F.B. : Quelle est, d’après toi, la chose la plus importante que tu as appris auprès de Luis Ansa?

jardinMarianne Costa Cet « art de faire comme-si » et cette verve de conteur, me sont restées comme un joyau. Comme quand tu étudies le tango avec un professeur argentin qui le porte dans ses veines, et qui te le transmet rien que par la qualité de son abrazo, de sa marche, de son souffle. Mais je dirai que l’essentiel de ce que j’ai appris de lui, c’est à cheminer vers le féminin — étape vitale avant d’en arriver un jour, peut-être, à la non-identification, au-delà des genres. Ma féminité, comme celle de mes contemporaines et celle du monde entier, était très mal en point malgré des apparences flamboyantes. Luis disait « les chamans m’ont appris à ovuler, je suis devenu une femme ». En ce qui le concerne, ce n’était pas une formule. Il était en pleine communion avec sa concavité. Quand il est décédé en juin 2011 des suites d’une chute dans un escalier, cela faisait plusieurs années que je ne l’avais pas vu. En apprenant la nouvelle, j’ai su que je l’aimais infiniment. La reconnaissance de cet amour m’a amené à tourner à nouveau mon attention vers l’endroit où il avait inséminé, informé et enchanté mon être. Et là, j’ai découvert un jardin, un Eden fleuri, précieux, infiniment proche de mon cœur. Une roseraie pour reprendre une image traditionnelle du soufisme. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, car j’ai compris à quel point il était vivant dans ce qu’il avait transmis. Une révolution s’est alors opérée dans mon travail et dans ma vie, dont je pourrais dire qu’elle m’a amenée directement vers Arnaud Desjardins. Cet héritage si vivant ma fait comprendre la différence qui existe entre une pratique purement masculine susceptible de donner des résultats visibles et immédiats, rentables, parfois m’as-tu vu, et une pratique féminine dont les résultats sont moins spectaculaires mais ô combien plus profonds, et durables. Pour moi Luis a été le révélateur de la dimension féminine du Travail, dans le sens où l’entendait Gurdjieff.

F.B. : Cette dimension féminine du travail spirituel me semblait pourtant aller de soi…

Marianne 8Marianne Costa : Je t’assure que ce n’est pas le cas pour tout le monde ! Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil à la liste des best-sellers spirituels. La plupart des livres qui « marchent » ont été écrits par des hommes et portent, même inconsciemment, la marque d’un vocabulaire viril. On en vient parfois à se demander si le fait d’avoir un vagin ne suffit pas à te priver de toute crédibilité. Si tu veux avoir une chance d’être écoutée en tant que femme tu dois attendre d’avoir atteint un âge canonique. A moins, bien sûr, que tu ne sois en couple avec quelqu’un d’important… Je sais de quoi je parle ! Tu as certainement entendu parler d’un livre, par ailleurs remarquable, intitulé : Trois amis en quête de sagesse. Essaie de mettre le titre au féminin. Trois amies en quête de sagesse ? C’est mort ! C’est tout au plus le titre d’un porno lesbien… Pour continuer sur ce thème, je me souviens de l’époque où Jodorowsky a inventé le « psychochamanisme ». Cette technique s’inspirait de ce qu’il avait appris auprès de la grande guérisseuse mexicaine Pachita. Elle opérait à mains nues et utilisait un arsenal rituel impresionnant, couteaux, poules éventrées, sang, crottes de rats, etc. J’avais 31 ans et adorais tout ce qui était un peu rock’n’roll. Le psychochamanisme m’a immédiatement passionnée, je voulais devenir spécialiste. Une super-psychochamane… Et puis Boum ! Alexandro décrète brusquement: « Pour être un chaman il faut avoir des couilles ». Au sens littéral du terme… Je respecte sa décision. Dans son monde à lui elle est totalement légitime. Mais quel choc! Encore recalée à l’examen génital! Dieu merci, cette histoire de « couilles » m’a plongée dans une grande perplexité, car j’avais l’intuition que dans les profondeurs utérines de l’être, dans le cœur des cellules, une sagesse profonde et des mémoires invisibles avaient leur mot à dire. Cela m’a conduite jusqu’à Luis, puis jusqu’à Arnaud… Refouler le féminin de l’être est dommageable pour tout le monde. Il y a, à mon sens, un grand travail de restauration à accomplir dans ce domaine, et je m’emploie à faire ma part.

F.B. : Après ces longues années de formation, tu travailles à l’invention d’une nouvelle technique de travail intérieur. Cette technique est encore un work in progress. Il se passera probablement encore du temps avant qu’elle ne trouve sa forme définitive. Elle porte cependant déjà un nom. Quel est-il ?

Marianne 3Marianne Costa : Je dis « Psychopoésie » ou « Fictions réparatrices », selon ce qui sonne le mieux dans les langues où je travaille (espagnol, italien, anglais…). Jodo a inventé la Psychomagie, qui est l’une des formes de ce que j’appelle les « fictions réparatrices » au même titre que les cérémonies chamaniques, que les métaphores de l’hypnothérapeute américain Erickson, qu’une lecture de Tarot ou qu’un documentaire qui rétablit la vérité sur un événement historique. Tout cela tourne autour du pouvoir de la fiction, qui est le propre de l’être humain : produire et consommer des histoires, des images, de la poésie. Tu sais, je viens d’une éducation et d’une vie professionnelle de « raconteuse d’histoires » : études de lettres à Normale Sup, théâtre et chant, traduction, écriture… Puis là-dessus le Tarot et l’étude des sagas familiales… Je m’interrogeais depuis longtemps sur les liens entre neurologie et fiction : comment produisons-nous des histoires? Pourquoi et comment recevons-nous certaines fictions ou certains héros de manière cruciale, comme des événements de notre propre vie, qui nous marquent à jamais? D’où émerge une image sublime, un texte sacré, une saga cosmogonique, par rapport à un film d’horreur ou un roman policier? Voilà comment j’ai commencé à développer cette notion de « fictions réparatrices » et de « psychopoésie »

F.B. : Pourquoi cette référence à la poésie ?

Marianne Costa : Le mot français « poésie » vient du grec « poiêsis » qui signifie « créer ». La « psychopoésie » consiste donc, entre autres, à réinventer ou recréer certaines mémoires individuelles présentes en nous, à reconfigurer notre image de nous-même, à nous appuyer sur des archétypes qui soient plus alignés avec notre intention véritable. Exactement comme le fait un aspirant spirituel lorsqu’il pratique la contemplation d’un maître, d’un symbole sacré ou d’une divinité. Il s’agit, au sens symbolique mais aussi très concret du terme, de réaménager son psychisme. Dans une certaine mesure j’ai prise sur le « mobilier » de mon âme. Je peux décider de ne plus me laisser envahir par des fictions toxiques qui tournent en boucle, comme quand une radio allumée vocifère dans la pièce d’à côté. J’ouvre les portes, je casse les murs s’il le faut, et je tourne moi-même le bouton de la radio… avant de découvrir comment l’éteindre, ce qui est de l’ordre de la méditation.

F.B. : Pourquoi ne pas continuer à appeler ça « psychomagie » ?

Marianne Costa : Je n’appelle pas ça de la magie parce que je suis incompétente dans ce domaine. Toute magie, même la « blanche » (positive), consiste à travailler à partir du centre de pouvoir pour influencer la réalité, fût-ce dans le but de venir en aide à quelqu’un. Je n’ai pas envie de m’aventurer dans ces espaces-là. Ils sont forcément imbibés de violence, d’ego, de rivalités et d’illusions excessives. Mais narratrice et poète, oui. J’ai publié pas mal de livres, gagné mes galons en quelque sorte… Donc ça me va comme ça : « Psychopoésie et Fictions Réparatrices ».

F.B. : Je ne comprends pas. Quel est le rapport entre le psychisme et la narration ?

Marianne Costa : Ceux qui se sont essayé à la méditation ont pu constater que le cerveau humain sécrète de la narration de manière aussi constante et naturelle que les glandes salivaires sécrètent de la salive. C’est sa fonction. Il est complètement irréaliste de lui demander de faire autre chose. En tout cas avant d’être parvenu, par une ascèse spécifique, à un certain état d’être. Dans un premier temps, disons le temps du « défroissage personnel » préalable au chemin spirituel proprement dit, il est impossible d’imposer silence à cette sécrétion. On peut en revanche parvenir à ne plus s’identifier à elle. Pour ce faire, une des stratégies possibles consiste à intervenir sur la qualité de son contenu.

F.B. : Et comment faut-il s’y prendre ?

Marianne Costa : Il y a plusieurs voies. Toute personne qui a par exemple a effectué une retraite sérieuse et de longue durée dans un lieu spirituel constate qu’après une phase d’intensification du mental, les pensées s’épurent de plus en plus. Après deux ou trois semaines, elles se rapprochent de ce que l’on pourrait appeler une narration pure. Ses pensées sont alors majoritairement produites par ce que hindous et bouddhistes appellent la « Buddhi », l’intelligence objective. Ce qui continue à émerger du fond émotionnel et traumatique est reconnu comme tel et n’est plus divinisé comme la sacro-sainte blessure. C’est un des moyens de transformer les processus de “narration par défaut” de notre esprit.

F.B. : Ce genre de résultat peut-il être obtenu par d’autres moyens ?

BrainMarianne Costa : Le premier pas, consiste à comprendre comment fonctionne notre cerveau. Les neurologues ont aujourd’hui prouvé un certain nombre de choses : D’une part, notre cerveau cortical fonctionne comme un appareil prédictif. Pour faire court, on peut dire que son activité principale consiste à tricoter de l’avenir à partir d’éléments puisés dans le passé. C’est un mécanisme de survie. Sachant cela on peut intervenir à deux niveaux. On peut d’une part travailler sur la nature des éléments du passé qui sont considérés comme vitaux par le système nerveux, puis dans un deuxième temps, agir sur les scénarios de narration à vocation prédictive. Par ailleurs, le cerveau humain est gouverné par ce que les neurologues appellent le « negative bias », traduit en français par « biais de négativité ». De quoi s’agit-il ? Pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, notre intelligence s’est organisée et développée pour pouvoir faire face aux menaces de mort immédiate que constituaient les prédateurs, l’activité de chasse, la guerre, les périls naturels etc. Et, alors que depuis environ un siècle nous connaissons, en tout cas en Occident, des conditions de sécurité et de confort inédites dans l’histoire de l’humanité, le cerveau s’obstine aujourd’hui encore à chercher constamment la menace, la faille, l’ennemi, ce qui ne va pas. Ce fonctionnement par défaut produit un degré de négativité quasiment sans précédent dans les sociétés dites « développées ». A l’époque de l’homme de Cro-Magnon cette négativité systématique avait une utilité vitale. C’est grâce à elle que nous sommes encore là pour en parler. De nos jours ce mécanisme est complètement obsolète. Sa puissance le rend cependant difficile à contrer. Il faut enfin se souvenir que le cerveau narratif est un cerveau collectif. Pour faire court, la narration a une fonction de cohésion sociale. Ce que je raconte à un autre, et qu’il reçoit comme vrai ou valable, acquiert à mes yeux une solidité accrue. D’où l’idée de travailler de manière collective sur ces renforcements positifs. Cela peut se faire en duo, en trio ou en grands groupes. La qualité d’attention et de présence d’un groupe renforce aussi bien le silence (on connaît ça en méditation) que la narration positive.

F.B. : Parles-nous de la manière dont tu travailles à approfondir cette nouvelle technique.

Marianne 5Marianne Costa : La question de base est : comment puis-je raffiner ma capacité à « raconter des histoires » de manière à intervenir comme une force de bénédiction pour l’autre? C’est exactement ce qu’un parent fait pour l’un de ses enfants qui vient d’avoir un cauchemar, de rencontrer une situation traumatique à l’école, ou qui fait face à la mort d’une grand-mère très aimée. Notre éducation est pleine de narrations qui n’ont pas forcément été réparatrices. Nous gardons en nous des émotions encapsulées par des mots et des phrases toxiques. Que puis-je par exemple répondre à ma petite nièce de cinq ans qui me demande, alors que nous visitons une église dans un village Corse : « Pourquoi le monsieur il est cloué sur une croix? » Où vais-je puiser une narration qui soit à la fois véridique et à sa portée tout en étant également « interactive » au sens où elle peut la faire sienne, la développer, la modifier, et au bout du compte y trouver son propre équilibre? Eh bien dans les laboratoires psychopoétiques on commence par là. Par cette mémoire où quelque chose de l’enfance est resté en suspens, n’a pas pu « aller de l’avant » comme dit Swâmi Prajñanpad, suivre le flux et éclore dans la danse sans fin de l’impermanence. Ces lieux stagnants, ce sont des mémoires traumatiques, souffrantes, qui tournent dans nos têtes comme un cauchemar récurrent, comme une définition sans appel de notre petit « moi ». Pour tenter d’y remédier on réunit un groupe de « pauvres créatures impuissantes » comme toi et moi pour entamer ensemble un travail destiné à remettre ces narrations en question. Le premier pas, consiste à s’apercevoir que nos souvenirs sont en fait des fictions. Pour le cerveau, il n’y a aucune différence entre la mémoire d’une fiction et la mémoire d’un fait réel. Immédiatement après avoir vécu quelque chose, on commence à fabriquer une réalité mémorielle qui est un montage, une narration. Et dès la deuxième remémoration, la mémoire est fixée comme un scénario fictif. Sachant cela on va pouvoir travailler sur ce scénario, qui n’est pas obligé d’être fixe : la mémoire n’est pas la vérité. On peut donc le relire dans un autre éclairage, voire l’altérer en lui donnant une fin alternative… Mais sur quoi va-t-on s’appuyer? Dans un tirage de Tarot, la personne vient avec une question, et elle choisit pour y répondre trois ou quatre cartes qui formeront la base d’un scénario, qui sera interprété par le lecteur ou la lectrice de Tarot. La qualité de cette interprétation dépendra d’une part du niveau d’être de la personne qui lit, et d’autre part du niveau de conscience de l’outil utilisé. Si tu as la bonne idée d’utiliser un tarot de la tradition dite “de Marseille” et pas n’importe quel jeu artificiel conçu par un mégalomane quelconque, ta fiction bénéficiera d’un influx spirituel positif. Mais pour relire une fiction du passé, quelle aide pouvons-nous avoir? La psychopoésie est née le jour où j’ai compris que notre mémoire consciente et inconsciente baignait elle aussi dans cet influx spirituel. Nous sommes après tout « les enfants du soleil ». C’est ce qu’affirment à la fois les chamans et le Gayatri Mantra de l’Inde védique. Notre mémoire remonte jusqu’aux origines du monde. Elle englobe la totalité de l’expérience humaine. Nos souvenirs ont donc potentiellement tous une dimension sacrée. Se remémorer une expérience traumatique, même mineure, peut donc s’avérer aussi riche et bénéfique qu’un tirage de tarot.

F.B. : Peux-tu nous donner un exemple du genre de traumatisme dont tu parles?

dialogueMarianne Costa : Je commence toujours par travailler sur des traumas minimes, des mémoires presque banales, pour ne pas risquer de provoquer des explosions émotionnelles. L’important c’est de commencer à tirer un fil, car toute notre histoire est présente comme un hologramme dans le moindre souvenir… Je vais te décrire un exercice de base que j’ai inventé et qui sert de modèle à tout un pan de la pratique. Cet exercice m’est venu parce que j’avais conseillé à une petite fille qui faisait des cauchemars de réinventer la fin du cauchemar, le plus vite possible, après l’avoir rêvé. Elle m’a confirmé quelques temps plus tard : « Ça marche! Mais quand j’ai voulu en parler à ma maîtresse d’école, elle s’est moquée de moi ». Là j’ai compris qu’il était important d’initier les adultes… Voici comment on commence. Deux personnes se font face. La personne A va narrer un souvenir traumatique et la personne B va l’écouter. La dimension d’une écoute incarnée, ancrée dans la sensation, est indispensable. Les enfants le font très bien. Pour partager son souvenir, A s’exprime au présent, à la première personne et avec un maximum de notations concrètes. Pourquoi utiliser le présent ? C’est une façon de reconnaître l’évidence : même s’ils se sont déroulés il y a de nombreuses années, les événements qu’il évoque n’appartiennent pas vraiment au passé. Ici et maintenant, leur souvenir est toujours vivant et agissant. Pourquoi la première personne ? En utilisant la première personne pour s’adresser à l’autre, A se livre dans un geste de confiance absolu. Il se met en situation de vulnérabilité. Et si j’insiste sur les notations concrètes, c’est parce qu’elles agissent comme des éveilleurs. Elles nous font sortir de la geôle rationnelle. Elles coupent court aux cogitations et aux commentaires pour nous ramener à la saveur… Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’étymologiquement ce mot appartient à la même famille que le mot sagesse… Ces notations concrètes ont donc le pouvoir de réactiver des mémoires encapsulées dans le corps, mémoires qui peuvent être porteuses d’un potentiel extatique, d’une force d’acceptation et de présence à la vie. Mettons que A ob_5da9d586147f522da055903360dbee73_soleilse remémore un souvenir d’enfance : « J’ai dix ans. Je suis assise sur le sable, face à la mer. C’est le mois de juillet. Derrière moi, le parasol, ma mère, la glacière pleine de bonnes choses… Le soleil est chaud, jaune, brillant, la mer est un peu verte et un peu bleue, la brise souffle sur mon corps… Je sens ma poitrine se dilater. J’ai envie de manger encore une pêche et un peu de Nutella… Mon papa est assis à ma gauche. Qu’est-ce qu’il est beau! Sa peau est belle, toute bronzée alors que la mienne a tendance à prendre des coups de soleil… Tiens, il se tourne vers moi. Il se met à rire…. Oh là là ! J’ai le coeur qui se serre. Il va encore se moquer de moi… Il pointe en effet du doigt les trois petits bourrelets que j’ai sur le ventre et il chante « Oh, mes bouées ». Il ricane, je me sens toute laide, je n’ai plus envie de manger du Nutella…«  B a écouté de toute son âme et de tout son corps, sans rien dire, en respirant. C’est un souvenir anodin. Il n’y a pas mort d’homme. Pourtant tout un destin peut se jouer dans un moment comme ça : dévalorisation, perfectionnisme, difficulté avec les hommes, peut-être des troubles du comportement alimentaire ou vertige de la chirurgie esthétique… B le sait peut-être, ou pas… Aucune importance ! Il n’y aura ni commentaires, ni interprétation. Rien qui nous renvoie à la communication habituelle. Ce n’est pas le café du commerce (« tous les hommes sont des salauds, c’est si difficile d’être une femme, etc « ), ni une psychanalyse sauvage, et pas question de jouer au bon copain qui tente de remonter le moral à l’autre. Ça ne sert à rien. Au pire cela il en résultera une projection (conflictuelle, amoureuse, familiale, tout le bataclan). STOP! On va soigneusement éviter tous ces espaces là. Au lieu de ça, nous allons travailler ensemble à la création d’une fiction réparatrice…

F.B. : D’accord, mais si on évite d’entrer dans tous les espaces que tu as cités, comment allons-nous procéder ?

Marianne 9Marianne Costa : L’aspect douloureux est la première couche, il faut la toucher. B se laisse bouleverser, dans le silence et la sensorialité. En écoutant de tout son corps et de tout son cœur, on peut traverser la couche de douleur et entrer dans la vastitude de cet instant remémoré. En fait, le souvenir ne se réduit pas au comportement blessant du père. Si on le prend dans son intégralité on s’aperçoit qu’il est infiniment plus riche. Il y a le bonheur sans mélange d’être assise face à la mer, de ressentir la chaleur du soleil et la fraîcheur du vent, le plaisir de la gourmandise, un instant d’unité avec la nature… Et puis cette qualité d’amour humain, cette ouverture du cœur spontanée et inconditionnelle qu’une petite fille peut ressentir vis à vis de son père. Cette joie de vivre, cette innocence, cette capacité d’émerveillement ne demandent qu’à se réactualiser. Ce qui rend les choses difficiles c’est que ces aspects lumineux du souvenir tendent à s’amalgamer avec la souffrance ressentie ce jour-là, de sorte qu’il est presque impossible de réactualiser les uns sans réveiller l’autre. Pour forcer le trait, à chaque fois que je vais me retrouver sur une plage magnifique, le mental s’affolera et me dira : « ATTENTION, tiens toi sur tes gardes ! La dernière fois que tu t’es retrouvée dans cette situation ça s’est très mal terminé ! » Résultat des courses je ne peux jamais profiter de l’instant présent. Ce fonctionnement me condamne à vivre dans une frustration perpétuelle. Quelle escroquerie ! Voilà le mécanisme que la fiction réparatrice va tenter denrayer, ou du moins d’affaiblir. Tout au bout de cette ligne de travail, on trouve Etty Hillesum en état d’extase, respirant le parfum d’une fleur de tout son être, alors qu’elle est, avec l’ensemble de sa communauté, menacée de mort imminente.

F.B. : Quel est le rôle de celui qui écoute l’histoire ?

Marianne 12Marianne Costa : Pendant que A parle, le job de B est d’accueillir cette histoire sans filtre, de toute sa présence attentive, de façon aussi peu mentale que possible. Puis, lorsque nous passons à la deuxième étape de l’exercice, le rôle de B devient actif. C’est maintenant à son tour de narrer l’histoire qu’il vient d’entendre. La narration doit être fidèle comme un miroir. Tout comme A, B s’exprime au présent et à la première personne. Idéalement il utilise les mêmes mots. Ce faisant, B assume en quelque sorte le rôle d’un acteur sacré qui me dit : « Je suis un autre toi, tu es un autre moi. Ce qui t’est arrivé m’est arrivé. » Le fait de me faire entendre ma propre histoire peut sembler tout bête mais c’est généralement un moment d’une énorme puissance. Tout d’abord parce nous avons très rarement l’impression d’être entendu. L’exactitude verbale et charnelle avec laquelle tu me racontes mon histoire me permet de sentir que j’ai été comprise. Ce sentiment profondément réparateur, ajouté au fait que je ne suis plus la seule à qui cette histoire est arrivée, me permet d’amorcer un travail de désidentification. Grâce à ce travail, la mémoire peut enfin récupérer son statut de fiction. Je prends conscience que ce que tu viens de me raconter n’est rien de plus qu’une fiction tragique, sublime et grotesque que je me ressasse de manière régulière… Une goutte d’eau dans l’océan du samsara, pour parler en termes ronflants. Enfin, dans une troisième temps, B va prendre un risque créatif. Après avoir narré le souvenir tel quel, il ou elle va créer ce que les scénaristes d’Hollywood appellent un « alternate ending », une autre fin possible. Il le fait à son gré. Elle peut être courte ou longue, réaliste ou fantastique, sobre ou extravagante, l’essentiel est que tout se termine « bien », en tout cas selon le monde de B. C’est à la fois un cadeau que B va faire à A (je t’offre la possibilité d’un autre scénario) et une prise de risque énorme : il dévoile son propre monde, sa créativité, son panthéon intérieur, ses ressources, ses insuffisances… Cela permet à la personne qui joue le rôle B de découvrir sa forme et son style. Il se met à nu et se voit sous un angle jusque-là inconnu. Pour beaucoup de gens l’exercice n’est pas facile. Alors, pour amplifier cette créativité positive, on peut faire appel à un allié.

F.B. : Un allié?

AlbatorMarianne Costa : Il existe un principe chamanique fondamental selon lequel on ne travaille jamais seul ou en son nom propre. On a besoin d’un allié. Cet allié peut être un objet, un être vivant, ou un archétype à forte charge affective ou symbolique. Il peut aussi s’agir d’une pensée ou d’un sentiment. Dès que je me branche sur mon corps, je suis par exemple en contact avec Luis. Je suis aussi en relation avec un certain nombre de lieux avec lesquels j’ai fait alliance. Un instructeur spirituel va “utiliser” comme allié le ou les maîtres qui l’ont formé. Plus modestement, si on ne sait pas à qui ou à quoi se raccrocher, il est possible de recourir à nos héros d’enfance. Albator, Fifi Brindacier ou un membre de la famille qui nous a tendrement aimé… En tant qu’enfant nous avons projeté sur ces figures certaines de nos qualités les plus précieuses, et il est possible en retour de les convoquer, pour nous aider à créer une narration réparatrice. Jodo disait « Ne travaillez pas en votre nom propre » et il citait Lacan qui disait à ses élèves : « Vous pouvez être lacaniens, mais moi je reste freudien ». Cette dédicace au maître, à l’allié, c’est très puissant. C’est un pas vers la transparence, et si tu ne peux convoquer que Fifi Brindacier parce que Kangyur Rinpoché n’est pas dans tes cordes, ça marche quand même. Surtout si ton lien de coeur avec Fifi est, à l’instant T, plus authentique. Il ne faut pas frimer dans ce domaine. Il faut, comme en escalade, s’appuyer là où on a prise. Si ton point d’appui est un grand maître spirituel, ou un esprit-groupe de la nature, ou une divinité, c’est merveilleux, mais même un grand-père bienveillant ou un personnage de BD peuvent rayonner à travers toi avec une qualité d’amour et de sagesse impressionnante. Donc B pourrait dire par exemple (toujours au présent et à la première personne) : « J’ai dix ans. Je suis assise face à la mer. C’est le mois de juillet. Le soleil est chaud, jaune, la mer est verte et bleue. La brise souffle… Je sens ma poitrine se dilater. J’ai envie de manger encore des bonnes choses et de les partager avec mon papa… Il se retourne justement vers moi et je reconnais son regard moqueur. J’ai peur qu’il se moque de moi… Mais à ce moment-là le ciel change de couleur et le vaisseau spatial d’Albator émerge des nuages! Ça alors! C’est bien lui ! Il est rectangulaire, et vole à toute vitesse! Je cours vers mon père : “Regarde, papa, c’est Albator!” Il lève la tête, ouvre grand la bouche de stupéfaction : « Incroyable! une aile delta! ». En fait c’est le premier deltaplane dans la région. Ils viennent d’ouvrir un centre de loisirs dans le village voisin. Mon père, qui a toujours rêvé de voler, me félicite de l’avoir aperçu. L’après-midi même il m’emmène faire mon baptême de deltaplane. Il prend des photos de moi et m’encourage. On rigole beaucoup avant d’aller manger une glace au chocolat. »

F.B. : L’exercice se termine sur cette fin alternative ?

Marianne Costa : Non. Il s’agit juste d’une proposition qui sert à ouvrir le monde de A, à lui offrir une brèche… On en arrive alors à la quatrième étape. A reprend la parole et invente sa propre fin alternative. Il est soutenu par l’écoute sans faille de B qui en profite au passage pour digérer tous les délires que le mental ne manquera pas de produire : « J’ai réussi, j’ai raté, mon histoire était nulle, il ou elle n’en a retenu qu’un seul élément, etc. » A est en effet totalement libre de reprendre ou non les propositions de B. Cela constitue un feedback non-jugeant, objectif et valable dans l’instant. Si je ne m’inspire que très légèrement de ce que tu as proposé cela ne veut pas dire que tu t’es complètement planté. Cela signifie seulement que, en cet instant, nos mondes ne sont pas très compatibles. Si tu fais un guacamole sublime mais que je n’aime pas l’avocat, je n’en mangerai qu’une toute petite cuillère pour te faire plaisir. Cela ne dit rien de la qualité de ta cuisine. Le fait que la personne en qui le souvenir s’est incarné puisse reprendre la parole en fin de séance lui permet de conclure sur une note profondément personnelle. Le processus dure en tout une trentaine de minutes. Il est rythmé par un petit bol zen qui voyage toujours avec moi et que j’utilise aussi pour ma méditation personnelle. Il est strictement interdit de parler en dehors de l’échange proprement dit. A la pause, on reprend une conversation sociale, mais sans commentaires sur le processus. Au cours de ce travail se développe une qualité d’écoute et d’attention intense. Les narrations croisées portent un haut niveau de synchronicité et en général les participants finissent la séance dans un état de gratitude chaleureuse les uns vis à vis des autres. Chacun aura évidemment l’occasion de se retrouver dans le rôle A et de B.

F.B. : Ton travail accorde une grande importance à la créativité

God_the_GeometerMarianne Costa : Oui. Dieu n’est pas seulement la Vie, l’Intelligence et l’Amour. Il est aussi le Créateur. Lorsque qu’elle reste à sa place, la créativité individuelle a un rôle important à jouer dans notre évolution humaine et spirituelle. Lors de mes ateliers, je propose une ouverture vers l’espace artistique. Mais sans obligation de résultat. Jodo disait que « toute maladie est un manque de beauté ». C’est l’une de ces formules lapidaires et géniales dont il a le secret. « Manquer de beauté » ce n’est pas seulement vivre dans un environnement laid ou quelconque. Cela consiste aussi, surtout, à se sentir coupé(e) de sa créativité. De nombreuses personnes souffrent de leur impossibilité d’enrichir le monde en engendrant de la beauté. C’est pourquoi j’ai à cœur de travailler dans tous les domaines artistiques. Chacun se voit ainsi offrir la possibilité d’explorer ses goûts et son talent : poésie, narration, théâtralité, voix, mouvement, danse, musique… Je suis un peu gauche dans le domaine des arts plastiques mais je les ai tout de même intégrés à mon travail. Ils y figurent entre autres sous la forme du coloriage, du collage, ou au travers des tarots reproduits en très grand format en noir et blanc. Le but est de permettre aux participants de découvrir quel est le chemin de beauté qui les attire le plus. On gagne à explorer sa propre beauté de manière non narcissique. Comme une capacité à incarner le Beau dans ses actes, à communier avec lui. C’est tout sauf secondaire.

F.B. : Comment résumerais-tu le principal bénéfice du genre de pratique que tu viens de décrire ?

Marianne Costa : La psychopoésie nous apprend à développer notre intelligence du cœur. Elle nous permet de rencontrer l’autre à un endroit où il est intégral. On y rencontre son corps, son esprit, son désir et sa frustration, sa bonté, sa vulnérabilité… Mais aussi l’ensemble de ses émotions négatives. Cet exercice leur offre un cadre au sein duquel elles peuvent se déployer sans se déverser partout de manière chaotique et destructrice. La notion d’intégrité est l’une des choses qui a résonné en premier pour moi quand j’ai intégré la sangha d’Arnaud Desjardins. A ce stade là de ma vie, je considérais que c’était ce qu’il y avait de plus important et Arnaud avait réussi à créer autour de lui un espace d’une fabuleuse intégrité. Cela ma profondément impressionnée. C’est l’une des raisons qui m’ont poussée à m’engager si fortement auprès de lui. Je sentais que cette intégrité était un trésor. Plus le temps passe et plus je me dis qu’il n’y a pas d’intégrité sans intégralité. Si tu t’acharnes à refuser certaines parties de toi, tu ne peux pas vraiment être intègre. « Vous entrerez entiers au paradis ou vous n’y entrerez pas », dit la tradition mystique de l’Islam… Mon travail utilise à dessein toutes les parties de nous mêmes que nous laissons habituellement de côté parce qu’elles nous paraissent trop humbles, trop honteuses ou trop inintéressantes…

F.B. : Ainsi que nous l’avons déjà dit, la « psychopoésie » est une technique qui commence tout juste à se déployer. En dehors de l’exercice cohérent et bien rodé que tu décris plus haut, existe-t-il d’autres directions que tu aimerais explorer à l’avenir ?

dorjeMarianne Costa : Depuis quatre ou cinq ans la psychopoésie est devenue ma technique de prédilection et nous avons exploré diverses directions : lectures de Tarot mises en scène comme des constellations, applications du travail théâtral, du souffle, du mouvement, ainsi que des collages (par exemple pour représenter l’arbre généalogique guéri)… Mais j’ai le sentiment d’être encore au tout début de l’aventure. Je sais que cette approche peut se déployer de manière très vaste. Dernièrement, j’ai par exemple décidé de travailler avec des objets qui représentent nos nœuds principaux : objets de pouvoir, de honte, objets inséparables, objets qui nous encombrent. C’est une façon un peu originale de travailler sur ce « que je devrais être pour être aimé de tous » et sur « ce que je dois absolument cacher pour éviter d’être rejeté ». Ou encore sur « ce que je n’arrive pas à lâcher ». La plupart des participants arrivent avec un à priori. Ils s’attendent à quelque chose de linéaire. Ils sont persuadés que je vais leur demander de parler de leur objet, d’expliquer rationnellement la relation qu’ils entretiennent avec lui. Ce n’est absolument pas le cas. Je commence par faire circuler les objets. Ce faisant nous jouons avec les dynamiques du désir et de la frustration, de l’appropriation et de la perte pour ensuite commencer peu à peu à apaiser les blessures. Je peux par exemple demander aux participants de déposer leurs objets au centre de la pièce puis de choisir son préféré. Il ne s’agit pas de se jeter dessus comme la vérole sur le bas-clergé! Je suis passée par l’école de théâtre de Jacques Lecoq et je sais ce que l’on ressent quand il y a dix masques pour trente acteurs. C’est une douleur inouïe. Je ne vois pas l’utilité de s’infliger ce genre de torture… L’appropriation se fait par le sentir. Ce processus d’intégration s’apparente à une pratique tantrique. Tu laisses progressivement un objet entrer en toi et circuler dans l’ensemble ton corps jusqu’à ce qu’il soit réfracté par toutes tes fibres comme un micro-hologramme. Si ça se trouve la totalité du groupe a choisi le même objet que toi. Mais comme la lumière ou le parfum de la rose, il est à la fois indivisible et inépuisable. L’objet aimé te raconte alors son histoire. Lorsque tu t’es approprié cette force réparatrice, je te demande de prendre en main… l’objet pour lequel tu éprouves la plus grande répugnance. L’exercice consiste à voir quel type d’émotions se lève en toi quand tu te vois attribuer ce dont tu ne voulais en aucun cas. C’est le genre de chose nous arrive tout le temps… L’idée est d’arriver à réhabiliter ces objets de honte en les intégrant dans une histoire belle et sensible. Ce type de travail n’a rien d’anodin. Il rejoint à mes yeux le cœur de la pratique spirituelle. Il s’agit ni plus ni moins de prendre la responsabilité de notre vie et de décider à chaque instant, selon la magnifique formule d’Arnaud Desjardins, si nous nous dirigeons vers l’enfer ou le paradis.

F.B. : Je sais l’amour que tu portes à certains contes traditionnels ou à de grands textes sacrées tels que Les Upanishads ou Le Mahabharata. Ce genre de textes jouent-ils un rôle dans ton travail?

Vyasa-1-1-1200x850Marianne Costa : Oui. A mesure que le temps passe, je travaille de plus en plus à partir de fragments de narrations sacrées. Dans mes ateliers j’utilise volontiers certains extraits des Upanishads ou de contes chamaniques. Nous avons parlé des alliés tout à l’heure. Eh bien, il est tout à fait possible de prendre un conte sacré pour allié. Pour permettre aux participants de mieux s’imprégner de cette narration, il m’arrive d’utiliser certaines techniques facilitatrices. Je peux ainsi leur proposer de s’allonger sur le sol après leur avoir demandé de se couvrir les yeux d’un bandeau. La privation visuelle et la position couchée permettent au cortex d’être beaucoup plus disponible à l’histoire qui est racontée. La vision et l’activation des muscles de la statique oblige en effet le cerveau à consommer énormément d’énergie. Se coucher dans le noir a donc pour effet d’améliorer nos performances cérébrales et de permettre au conte de s’ancrer plus profondément en nous.

F.B. : Animer un groupe est un travail exigeant. Que fais tu pour t’y préparer ?

Marianne 10Marianne Costa : C’est un aspect de mon travail au sujet duquel je me pose énormément de questions. Dans ma jeunesse, j’ai été victime de divers abus ou dérapages de la part de thérapeutes. Je sais quelle souffrance on peut ressentir quand la personne qui est chargée de nous guider dans nos profondeurs ne tient pas son rôle correctement. Être capable d’assumer cette fonction présuppose évidemment que l’on soit à même de faire preuve d’un minimum de psychologie et de bon sens. Le plus important de tout est cependant d’avoir le sens du service. En situation je fais, avant tout appel à ma présence incarnée. J’ai également l’habitude de dédider mon travail à ce qu’il y a de plus sacré pour moi. C’est un facteur de rappel. Si je me plante, je ne peux pas me voiler la face. L’essentiel de ce que tu transmets ne passe pas par la parole mais par la qualité de ta présence. C’est la même chose pour un acteur sur scène ou une mère face à son nouveau-né… Le fait d’être vraiment dans ton corps peut t’éviter de commettre certaines erreurs. Comme le corps est toujours au présent, il est complètement imperméable au baratin du mental. Quand tu fais une erreur, quand tu laisses filer une émanation d’agressivité, de séduction ou de jugement égocentrique, tu peux compter sur le corps pour te rappeler immédiatement à l’ordre : ça pue, ça se tend, ça tire, ça fatigue, ça réagit… J’ai commencé à en prendre conscience à l’époque où je lisais régulièrement le tarot. Comme tu t’en doutes, la lecture du tarot n’est pas une activité anodine. Elle peut nous faire tomber dans de nombreux pièges. L’un des plus communs consiste à essayer d’être un « bon lecteur » c’est à dire à se donner pour mission de sauver l’autre. Il est tellement facile de basculer dans une lecture projective, séductrice, ou inconsciemment agressive ! Pour éviter ces pièges, j’ai commencé à m’imposer une division de l’attention très simple qui dérive une part de l’énergie sur la respiration et l’assise. On peut commencer en maintenant une conscience des pieds, du bassin et de l’espace viscéral. On peut également travailler utilement sur la focalisation du regard. Au lieu de fixer la personne dans les yeux, je dirige brièvement mon regard vers son cœur, et mon intention derrière son coeur, dans le dos. Cela change beaucoup de choses à la qualité de la relation que je noue avec elle.

F.B. : Fais-tu également appel à des « alliés » ? Comment travailles-tu avec eux ?

Marianne 11Marianne Costa : J’ai quelques rituels d’origine chamanique, les uns secrets, les autres dont je peux parler. Je ne leur accorde pas une importance excessive mais l’expérience m’a par exemple, appris que le sel et le feu sont vraiment purificateurs. Par ailleurs, dans la plupart des lieux où je travaille, j’installe un petit autel avec la photo de Swamiji ou de Mâ. Il peut être visible ou invisible. Cela dépend du type de public auquel j’ai à faire et du feeling que j’en ai. Cet autel est un facteur de rappel ainsi qu’une bénédiction que je me permets de solliciter. Avant de commencer un travail, il est important de se demander « à quoi on fait le pranam » ou, si tu préfères, au nom de qui ou de quoi on va travailler aujourd’hui. Pour certaines pratiques, j’utilise des prières ou des visualisations spécifiques qui sonnent juste. Il m’arrive aussi de brûler du copal ou d’utiliser des parfums utilisés en magie traditionnelle. C’est de l’ordre de la prophylaxie : lorsque tu travailles sur les traumatismes d’un groupe tu es forcément amené à réveiller des énergies négatives très puissantes. Il faut faire attention à ne pas se laisser engloutir. Il y a toujours le risque de déraper vers ce que les taoïstes appellent la « dimension des fantômes ». Cette dimension est réelle et cauchemardesque. Mieux vaut ne pas y mettre un orteil si tu n’es pas tracté par un influx spirituel très puissant… Ce danger est d’autant plus réel quand tu occupes une position d’enseignant. Lorsque j’étais plus jeune il m’arrivait d’être très sévère à l’égard de tous ces maîtres qui n’avaient pas réussi à rester intègres que ce soit en cédant à la tentation de séduire l’un(e) de leurs élèves, à l’orgueil, ou à l’appât du gain… Je ne suis pas devenue plus laxiste avec le temps mais plus indulgente. Oui, je sais qu’il est difficile de rester aligné. Pour cela il faut une intention claire, une dédicace à une dimension plus vaste et un certain sens (raisonné) du sacrifice. C’est à dire que l’on va utiliser chaque occasion pour émietter un petit bout d’identification. Pour cela mieux vaut mettre toutes les chances de son côté et utiliser tous les moyens à sa disposition. D’où les rituels et les alliés de toutes sortes.

F.B. : Dans quel contexte pratiques-tu la psychopoésie ?

Marianne Costa : J’ai longtemps travaillé à Paris, de manière tout à fait confidentielle, avec un groupe de passionnés. Aujourd’hui ce petit laboratoire s’est déplacé à Barcelone.

F.B. : Pourquoi Barcelone ?

Sagrada FamiliaMarianne Costa : Parce que ça s’est trouvé comme ça! Dans ce domaine, je ne fais que surfer les vagues qui se présentent. Quelques unes des personnes qui suivaient mon travail « officiel » dans cette ville ont insisté pour tenter l’aventure… Un ami, praticien Feldenkrais et moine zen, qui possède une belle salle accepte de me la louer pour une bouchée de pain… Une complice de longue date m’héberge dans le quartier de la sagrada familia…. Mes séjours à Barcelone me donnent aussi l’occasion de rencontrer un autre copain qui est prof de tango. J’adore danser avec lui et j’en profite pour écumer les milongas… Changer de langue est également intéressant. L’espagnol enrichit ce que j’ai appris en français… Et voilà! Le petit noyau du groupe est composé de jeunes artistes passionnés et dotés d’un grand cœur. Je pratique un tarif volontairement très modeste. Cela couvre les frais. Quand j’ai de la chance, il m’arrive même de faire un modeste bénéfice. Mais, tu l’auras compris, la psychopoésie n’est pas une activité lucrative. Dans l’équipe il y a un jeune homme de 30 ans qui s’est donné pour but de narrer l’intégralité du Mahabharata, un prof aux Beaux Arts d’Alicante qui s’est spécialisé dans les pratiques druidiques traditionnelles, une jeune argentine qui chante sublimement le tango et lit le Tarot depuis son enfance… Ce sont des gens vivants, inspirants, qui inventeront leur propre cheminement à partir de là… Le groupe fonctionne sur ce principe de collaboration et de découverte, il durera ce qu’il devra durer. Comme c’est moi qui ai créé la technique et que j’assume le rôle de modératrice, j’y occupe forcément une place particulière. Cela me donne une certaine autorité. Je suis l’aînée, j’apporte les propositions, je décide du timing… Mais nous travaillons et cherchons tous ensemble. Sur un pied d’égalité. Quand les participants sont en nombre impair je participe aux pratiques. Autrement, je soutiens le processus en cours en m’enfonçant dans mon sentir. Les deux positions m’apprennent beaucoup. Tu sais, mon rêve c’est qu’un jour plus personne n’ait besoin de moi, et que je puisse bifurquer encore une fois vers quelque chose de complètement différent. Je rêve de faire le tour du monde à la voile, d’être cuisinière dans un ashram, belle-grand-mère des petits-enfants d’un amoureux à venir, ou je ne sais quoi… On verra. A la grâce de Dieu!

Marianne 2

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

José 21©Photo. R.M.N. / R.-G. OjŽdaMon éducation m’a transmis une image déplorable de l’astrologie. Ces croyances d’un autre âge me choquaient moins par leur absurdité que par leur utilisation frauduleuse. Je regardais les astrologues comme des truands qui exploitaient notre misère affective et intellectuelle. Les publicités criardes que l’on trouvait insérées dans les dernières pages de certains magazines achevaient de me conforter dans mon mépris. Je n’aurai sans doute jamais eu l’occasion de changer d’opinion si ma route n’avait pas croisé celle de José Sol-Rolland. J’ai consulté José dans l’un de ces moments difficiles où l’on est pratiquement prêt à essayer n’importe quoi… Si je ne fus pas entièrement converti par cette première consultation, je n’en sortis pas moins avec la conviction qu’il y avait plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêvait ma pauvre philosophie. J’avais été touché par la personnalité directe, intelligente et chaleureuse de José. J’avais surtout été intrigué par la précision de son interprétation. Comment cet inconnu s’était-il débrouillé pour en savoir aussi long sur moi ? Voilà qui justifierait déjà en soi un entretien. Ce qui rend le cas de José encore plus piquant c’est qu’il est sans doute l’un des rares astrologues à avoir soutenu une thèse de biochimie structurale et métabolique. De quoi m’inciter à réviser un certain nombre de mes préjugés. Peut-on vraiment être à la fois du côté de la science et de celui de la superstition ?

Frédéric Blanc : Cher José, peux-tu nous parler de ta passion pour les sciences…

José 1José Sol-Rolland : Les sciences de la vie me passionnent depuis que je suis tout môme. Je garde encore des souvenirs très vivaces de certains cours de biologie… Je me rappelle par exemple d’une expérience toute simple qui consistait à verser des lentilles dans un bocal et à y ajouter une petite quantité d’eau. Je me souviens de ma surprise en remarquant que cela produisait un léger dégagement de chaleur. Ça m’avait captivé… Au moment de choisir mon orientation universitaire, je me suis donc lancé assez naturellement dans un DEUG de Biologie. J’ai ensuite enchaîné sur une licence, une maîtrise, un ingéniorat universitaire, un DEA, une thèse…

F.B. : C’est très complet comme formation…

José Sol-Rolland : Oui ! Avec le recul, je me dis que la longueur de mes études reflète aussi bien la profondeur de ma passion pour la biologie que l’intensité de mon désir de fuir la vie active (rires)…

F.B. : Pourrais-tu nous expliquer pourquoi les sciences de la vie te passionnaient autant ?

Add. 11639 f.517José Sol-Rolland : Non. Au risque de te décevoir, je ne pense pas être capable de répondre à ta question. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il est impossible d’expliquer une passion. Cela tient-il à la qualité de mes professeurs ? Je me doute cependant bien que tous leurs élèves n’ont pas gardé un souvenir impérissable de leurs cours. L’intensité de mon intérêt tient donc certainement aussi à ce que je porte en moi… Une chose est sûre, ma passion pour les sciences de la vie a été profonde et durable. Elle est restée intacte jusqu’à ma thèse. Je me souviens très bien des cours de chimie moléculaire que je suivais en DEA. On étudiait le fonctionnement des cellules du corps humain. J’étais tout simplement émerveillé. J’en tombais presque à genoux ! Cet émerveillement n’a d’ailleurs pas disparu. Le seul fait de t’en parler me donne la chair de poule…

F.B. : A quel moment as-tu senti faiblir ton intérêt?

José Sol-Rolland : C’est en travaillant sur ma thèse que j’ai commencé à m’emmerder profondément. Tant qu’il s’agissait de s’intéresser aux découvertes des autres, je trouvais la biochimie passionnante. Mais dès que j’ai commencé à passer le plus clair de mes journées dans un laboratoire à me casser la tête sur des problématiques hyper techniques et hyper pointues ça n’a plus du tout été la même chose… J’ai dû me rendre à l’évidence : je n’avais pas du tout « l’être d’un chercheur. ». J’étais en train de m’enfermer dans quelque chose qui ne me correspondait pas.

F.B. : Qu’est-ce qui ne te convenait pas ?

José 19José Sol-Rolland : C’était très solitaire comme travail… Je me souviens que cette absence de relations me faisait souffrir… C’est à cette époque que je me suis découvert un intérêt très puissant pour « l’humain ». Il m’arrivait de penser que j’aurais dû faire des études de psychologie ou de sociologie… Cela restait encore très confus et ne dépassait pas le stade de la rêverie. Ce genre de pensées revenait tout de même avec beaucoup d’insistance… A ce stade, ma seule certitude était que je n’allais pas passer le reste de ma vie dans un laboratoire. C’était absolument hors de question !

F.B. : Tu as tout de même décroché ton doctorat…

José Sol-Rolland : Oui… Avec le recul je me dis d’ailleurs que cela tient du miracle…

F.B. : Pourquoi ?

José Sol-Rolland : Le manque d’intérêt… Pour réussir ton doctorat, tu dois être obsédé en permanence par ton sujet. La plupart des thésards y pensent sans arrêt. Ils y pensent dans le métro, sous leur douche, au petit déjeuner… Certains doivent même pousser le vice jusqu’à y réfléchir en faisant l’amour… C’est parfaitement normal. C’est la seule manière de s’y prendre pour que ça marche… Je n’ai jamais atteint ce degré d’implication… J’avais vraiment une attitude de fonctionnaire. Dès que je sortais du labo, c’était terminé. Je ne pensais plus du tout à mon travail. Là dessus se sont rajoutés des difficultés psychologiques liées à ma peur d’intégrer le monde du travail. Au moment de soutenir ma thèse j’ai failli partir sans laisser d’adresse. C’est là que je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait franchement pas rond… J’ai décidé de me lancer dans une thérapie. Il m’a fallu une bonne année de travail sur moi avant que je réussisse à soutenir ma thèse. C’est dire qu’il y avait un gros bouchon à faire sauter (rires)…

F.B. : A quel moment l’astrologie est-elle rentrée dans ta vie ?

José 10José Sol-Rolland : J’ai commencé à m’intéresser à l’astrologie pendant ma thèse. D’un certain point de vue, on pourrait dire que ça s’est fait par « hasard ». Après avoir pratiqué l’astrologie pendant 30 ans je ne crois cependant plus au hasard… J’avais sympathisé avec la secrétaire du laboratoire. Elle m’a avoué un jour être allée consulter un astrologue et m’a chaudement encouragé à suivre son exemple… J’ignore pourquoi j’ai fini par suivre son conseil. Tout ce que je sais c’est que je ne le regrette pas… Le type que j’ai consulté m’a convaincu que l’on pouvait connaître la psychologie et l’histoire d’un parfait inconnu en se servant d’une simple carte du ciel. Ça m’avait d’autant plus impressionné que ce n’était même pas un bon astrologue. Ce qu’il me disait n’avait pas beaucoup d’intérêt. Ça partait dans tous les sens… Ce qui m’épatait c’est qu’il soit en mesure d’accéder à ces informations ! Cela me donnait la preuve que l’astrologie était un instrument précieux. Utilisé de manière habile, il pouvait même être utile.

F.B. : Quel était ton état d’esprit après ce premier contact avec l’astrologie ?

José Sol-Rolland : J’ai immédiatement pris feu intérieurement. Ça a été le début d’une longue histoire d’amour.

F.B. : Tu décris les choses de manière très intense. As-tu une idée de ce qui t’a si profondément fasciné dans l’astrologie ?

José 31José Sol-Rolland : Je n’en ai franchement aucune idée. C’est la même chose que pour les sciences de la vie… Je te l’ai dit. Je ne pense vraiment pas que l’on puisse expliquer une passion. Se passionner pour une discipline c’est un peu comme tomber amoureux de quelqu’un. Tu peux essayer de chercher des raisons rationnelles. Elles seront toujours fausses. Tu es amoureux parce que tu es amoureux. Un point c’est tout ! Mais comme je ne veux pas te frustrer d’une réponse, je dirais que ce que je trouve absolument merveilleux dans l’astrologie c’est qu’elle nous relie au mystère le plus profond de la vie tout en nous apportant une aide dans les aspects les plus concrets de notre existence. C’est ça qui me fait vibrer. Il y a d’un côté ce lien avec le ciel. L’astrologie nous ouvre de vastes horizons en nous montrant de manière limpide que notre existence s’inscrit dans un ensemble immense sur lequel nous n’avons aucun contrôle. D’un autre côté elle est un instrument éminemment pratique et terre à terre qui nous permet de mener nos petites affaires de manière plus efficace. Elle va éclairer les causes des crises professionnelles ou affectives que nous sommes en train d’affronter et va nous donner des clefs pour nous affranchir de la tyrannie du passé. En résumé, l’astrologie nous montre à quel point tout ce qui existe est interdépendant et que les grandes lois cosmiques sont également à l’œuvre à notre niveau minuscule. C’est vertigineux.

F.B. : Revenons aux débuts de ta passion. As-tu immédiatement éprouvé le désir de consacrer ta vie à l’astrologie ?

José Sol-Rolland : Pas tout de suite, non. Suite à cette première consultation, j’ai commencé à courir les librairies ésotériques pour acheter tous les livres que je pouvais trouver sur le sujet. Et alors là, grosse déception ! Une vraie douche froide. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’approche « traditionnelle » de l’astrologie peut être très morbide.

José6F.B. : Morbide ?

José Sol-Rolland : Enfermante, si tu préfères… La plupart des livres qui me sont alors passés entre les mains étaient imprégnés d’un déterminisme féroce. Leurs auteurs décrivaient le thème de naissance comme une véritable prison. Leurs analyses étaient aussi simplistes que définitives. Aucune place pour le doute. Ils n’envisageaient pas non plus qu’un individu puisse évoluer… Pour moi ce dernier aspect était extrêmement perturbant.

F.B. : Malgré cette déception tu décides quand même de persévérer dans l’étude de l’astrologie…

José Sol-Rolland : Tout à fait. Mais pendant un certain temps, je me suis senti pris entre deux feux. L’astrologie était entrée dans ma vie et je sentais bien que je ne pourrais plus revenir en arrière. Je devais cependant constater que tous les ouvrages qui traitaient du sujet étaient plutôt toxiques. Je me souviens même avoir rapporté quelques livres à la librairie tellement je les trouvais nuls. Je ne pouvais décidément pas adhérer à leur vision de l’astrologie, donc de la vie.

José 28F.B. : Qu’est-ce qui a fait pencher la balance ?

José Sol-Rolland : Un autre soit disant « hasard » ! Je pratiquais le zen à l’époque. En bavardant un jour dans les vestiaires du dojo, j’ai appris que l’une de mes amies suivait des cours d’astrologie avec un certain Christian Duchaussoy. J’ai immédiatement été séduit par son enthousiasme. Peu de temps après, j’assistais à une conférence de ce monsieur…

F.B. : Et alors ?

José Sol-Rolland : En entendant parler Christian Duchaussoy, j’ai très clairement senti qu’une porte s’ouvrait J’avais enfin découvert une approche de l’astrologie qui me correspondait. Je pourrais dire qu’à partir de là, la route était toute tracée. Je me suis immédiatement inscrit à ses cours, je l’ai consulté en séance individuelle… Bref, j’ai commencé à m’impliquer de manière très sérieuse. Petit détail rigolo : Christian Duchaussoy avait baptisé son approche « l’astrologie structurale ». Or, de mon côté, je préparais justement une thèse de biochimie structurale. On pourrait y voir une certaine forme de continuité (rires)…

José 15F.B. : Avant d’aller plus loin, j’aimerais te demander durant combien de temps tu t’es formé à l’astrologie? As-tu étudié cette discipline de manière aussi exhaustive que la biochimie?

José Sol-Rolland : Oui. J’aime bien aller au fond des choses (rires)… Je me suis formé pendant dix ans au centre d’astrologie structurale de Montpellier. J’y allais le soir, les week-ends… J’ai également participé à beaucoup de stages… J’ai commencé par suivre la formation de base, avant d’enchaîner sur la formation professionnelle. J’ai complété mon cursus par la formation de formateur qui exige de reprendre l’ensemble des bases théoriques.

F.B. : Tu as dit que le fait d’entendre parler Christian Duchaussoy t’avait ouvert des portes. En quoi son approche différère-t-elle de celle d‘une certaine astrologie traditionnelle ?

José Sol-Rolland : C’est simple : elle est beaucoup moins déterministe. Duchaussoy ne voit pas la carte du ciel comme un verdict définitif et implacable. Il la voit plutôt comme la description des cartes qui t’ont été distribuées au moment de ta naissance. A chacun d’en tirer le meilleur parti. Sa vision de l’astrologie est complexe, humaniste et profondément intelligente. Elle laisse toujours la porte ouverte à une évolution de conscience. C’est ça qui m’a convaincu.

F.B. : Peux-tu nous donner un peu plus de détails à propos de l’astrologie structurale ?

José5José Sol-Rolland : L’astrologie structurale s’inscrit dans le courant de l’astrologie humaniste apparu avec un certain Dane Rudhyar. Son fondateur, Christian Duchaussoy a été très marqué par la lecture de La structure absolue de Raymond Abellio ainsi que par la Phénoménologie du philosophe Edmund Husserl. Je ne te cache pas que La structure absolue m’est tombé des mains. C’est l’un de ces livres trapus dont raffole Christian Duchaussoy. Moi, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé (rires)… La définition que je vais te donner va donc être assez simple. L’astrologie structurale vise essentiellement à étudier la structure fondamentale d’un individu. Cette structure est constituée de deux éléments principaux. D’un côté on trouve nos potentiels naturels et de l’autre les conditionnements de l’enfance qui leur ont servi de tuteurs de croissance. Comme tu le sais, l’éducation peut stimuler la nature d’un enfant mais elle peut aussi l’abîmer. C’est la source de nos névroses. L’astrologie structurale nous donne les outils pour nous aider à distinguer ce qui relève d’une tendance saine et naturelle et ce qui est de l’ordre des mécanismes répétitifs et morbides. Ce qu’Arnaud Desjardins appellerait « les fausses lois du mental ». Cela nous donne des clefs très utiles et très concrètes pour travailler sur nos croyances inconscientes et dépasser certains blocages handicapants. Nous sommes donc très loin du déterminisme désespérant de l’astrologie traditionnelle.

F.B. : Tu présentes l’astrologie structurale comme un outil nous permettant de mieux comprendre notre passé. Dans l’esprit du grand public, l’astrologie est tout de même plus souvent associée à la possibilité de prédire l’avenir. Cette dernière dimension est-elle aussi présente dans l’astrologie structurale ?

José 17José Sol-Rolland : C’est une question intéressante parce qu’elle est très délicate… Jusqu’au siècle dernier, la prédiction de l’avenir était l’unique objectif de l’astrologie. Personne n’aurait pensé à l’utiliser pour autre chose… Elle remplissait d’ailleurs très bien son office. Certains astrologues se montraient d’une précision redoutable… Il ne s’agit pas du tout d’un mythe. L’astrologie est bel et bien capable de faire des prédictions. L’astrologie structurale a cependant une finalité différente. On en revient à ce que nous avons dit sur le libre arbitre. Le gros inconvénient de la prédiction est de priver le consultant de son libre arbitre. Le moins que l’on puisse dire c’est que cela ne l’incite pas à agir. Il y a quelque chose d’enfermant dans ce genre de démarche. Je ne fais donc pas de prédictions… Par contre je fais des prévisions… La distinction n’est pas aussi subtile ni aussi artificielle qu’il n’y paraît. J’aide le consultant à anticiper les mouvements de son inconscient. Je peux lui dire à quelle période tel ou tel vieux scénario inconscient va redevenir actif. Je peux également l’avertir que cela risque de faire bouger les choses dans tel ou tel domaine de sa vie. Je peux même lui décrire à grands traits le contexte dans lequel l’inconscient va se réveiller. L’idée n’est cependant pas de dire au consultant : « voilà ce qui va se passer, et comment cela va se passer. Maintenant il ne te reste plus qu’à attendre les bras croisés. » Chaque réveil d’une vieille croyance peut au contraire être vécue de manière active. C’est un défi et une opportunité . L’occasion inespérée d’exercer son libre arbitre et de gagner une petite liberté par rapport à nos vieux mécanismes… (silence)… En même temps tu sens bien que tout ça reste assez ambigu. J’avoue que dans les faits, la distinction entre prévision et prédiction n’est pas aussi claire que ça. Il m’arrive quelque fois, notamment à travers ce qu’on appelle le « thème anniversaire » ou « thème de révolution solaire », d’être à même de décrire assez précisément l’intervention d’une personne dans la vie du consultant et de constater après coup que cela s’est vérifié dans les faits… Mais tu l’auras compris, dans le cadre de ma pratique professionnelle, la prédiction ne m’intéresse pas. Elle ferme les portes. Or, ce qui me plaît dans ma pratique, c’est au contraire d’aider la personne qui me consulte à prendre conscience qu’elle peut se libérer de son histoire et que les blessures de son passé ne sont en rien une fatalité.

F.B. : Tu dis que la prédiction ne t’intéresse pas… dans le cadre de ta pratique professionnelle. T’arrive-t-il de t’y livrer pour ton propre compte ?

José 27José Sol-Rolland : Pas vraiment, non… Il se trouve que depuis quelques années, je me forme pour le plaisir à l’astrologie indienne. Or l’astrologie indienne n’a pas d’autre but que la prédiction. Les astrologues indiens jouissent d’ailleurs d’une excellente réputation dans ce domaine. Leur dernier fait d’arme a été de prédire l’élection de Donald Trump très longtemps à l’avance. A ce moment là personne n’y croyait ! Par jeu, je m’amuse parfois à faire de toutes petites prédictions dans des domaines qui ont très peu d’importance pour moi. Je me souviens notamment d’un match de foot. La France jouait contre le Portugal… J’avais prédit que Ronaldo allait se blesser pendant le match. Ma prédiction s’est avérée juste. Ça m’a fait un effet dingue ! Mais encore une fois, je n’utiliserai jamais ce genre d’instrument dans ma pratique professionnelle. Cela reste de l’ordre du plaisir intellectuel.

F.B. : J’aimerais maintenant te poser une question naïve. Es-tu en mesure d’expliquer comment fonctionne l’astrologie ? En quoi la position des astres au moment de ma naissance influence-t-elle mon histoire et ma psychologie ? Je n’arrive pas à comprendre en quoi les deux peuvent être liés.

José 34José Sol-Rolland : Personne n’est vraiment en mesure de répondre à cette question. Voilà un autre aspect de l’astrologie qui m’émerveille. L’astrologie te permet de comprendre un aspect de la réalité sans que personne ne soit capable d’expliquer comment elle y parvient. D’une certaine manière l’astrologie fonctionne comme les mathématiques. Elle est basée sur des postulats c’est à dire sur des vérités indémontrables mais qui ne sont jamais contredites par l’expérience… On pourrait en rester là mais, l’esprit humain étant ce qu’il est, de nombreuses personnes ont tout de même tenté d’expliquer l’inexplicable… En général ceux que j’appelle les astrologues traditionnels optent pour le modèle « influentiel ». Pour faire court, ce modèle affirme que nous sommes physiquement influencés par les astres dont nous recevons les rayons au moment de la naissance. Certains de ces « rayons » sont supposés avoir des effets positifs et d’autres des effets négatifs… Tout ça ne tient naturellement pas la route… Il existe un autre modèle d’explication plus satisfaisant. A mes yeux en tout cas… Il a été proposé par Carl Gustav Jung. Ce modèle est basé sur la notion de synchronicité. En résumé, on parle de synchronicité quand quelque chose se produit à un certain niveau de réalité (le système solaire par exemple) et qu’au même moment quelque chose d’équivalent advient à un autre niveau de réalité (la vie d’un individu vivant sur la planète terre). Jung donnait un exemple qui m’a beaucoup marqué. Quand en milieu de journée, les deux aiguilles de l’horloge se superposent sur le 12, de nombreuses personnes ressentent une sensation de faim. Il est évident que ce n’est pas la position des aiguilles qui influence les gens et les amène à passer à table. C’est la synchronicité entre deux événements qui n’ont aucune relation de cause à effet entre eux : le mouvement de aiguilles sur le cadran d’une horloge d’une part et le fonctionnement de la physiologie humaine de l’autre. L’astrologie humaniste se fonde sur ce modèle. Il y a une correspondance entre la réalité céleste et la réalité terrestre. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et vice versa. Cela ne signifie évidemment pas que ce qui est en haut est identique à ce qui est en bas… Quelle que soit la manière dont on aborde le problème, on retombe sur le mystère… La seule chose dont nous soyons certains c’est que le mouvement des astres est régulier, que l’on peut donc l’anticiper ce qui nous permet de faire des prévisions… L’expérience nous prouve que ces prévisions sont toujours corroborées par les faits.

F.B. : L’astrologie et la science sont-elles selon toi entièrement contradictoires dans leur mode d’approche du réel ?

José 29José Sol-Rolland : Je ne pense pas que leurs approches soient contradictoires. Elles sont en revanche radicalement différentes. Cela veut dire qu’on ne peut pas les comparer. Je ne peux absolument pas suivre ceux qui tentent coûte que coûte de justifier l’astrologie au moyen de démonstrations pseudo scientifiques. L’astrologie n’est pas une science exacte comme l’astronomie ou la physique. C’est un art de l’interprétation. On peut évidemment s’amuser à faire des statistiques très pointues sur des thèmes astrologiques et en tirer je ne sais quelles conclusions concernant leur efficacité. Je ne vois cependant pas l’intérêt de ce genre de rapprochements…

F.B. : En quoi les deux approches diffèrent-elles le plus radicalement ?

José 30José Sol-Rolland : La science, telle qu’elle s’est développée en Occident depuis la fin du XVIIIème siècle, prétend à l’objectivité. L’expérimentateur étudie un sujet qui lui est extérieur et avec lequel il n’entretient aucune relation personnelle. Les conclusions qu’il tire de ses observations n’ont rien de subjectif. Chacun de ses collègues aurait pu aboutir au même résultat… L’astrologie, en revanche, est profondément subjective. Je ne le dis pas dans un sens péjoratif. J’insiste lourdement sur ce point parce que notre civilisation moderne s’acharne à nier toute valeur à la subjectivité c’est à dire à notre vie intérieure. Contrairement au scientifique, l’astrologue a l’obligation de s’impliquer de manière très forte dans son travail. Comme son rôle est d’interpréter des symboles, il doit au préalable les faire vivre à l’intérieur de lui. Avec la notion de symbole on touche à la grande différence entre science et astrologie. Alors que la science s’exprime par des signes (les signes mathématiques par exemple), l’astrologie s’exprime au moyen de symboles. Les signes ont un nombre de significations très limité. La grande majorité d’entre eux n’ont qu’une signification unique. C’est le cas du signe + ou du signe – par exemple. En revanche, les symboles se voient attribuer un nombre illimité de significations qui peuvent même être contradictoires entre elles. Le signe est exclusif alors que le symbole est infiniment inclusif. Tout l’art de l’astrologue va consister à choisir la bonne signification en fonction de la question posée par le consultant.

F.B. : Peux-tu nous donner un exemple?

José Sol-Rolland : Les symboles que l’on rencontre en astrologie prennent essentiellement la forme de planètes. Prenons Jupiter par exemple. Pour faire court, on peut dire que Jupiter symbolise le principe de l’expansion. C’est vaste comme principe. Tu peux le comprendre au niveau psychologique : un jupitérien possède un caractère expansif, jovial (cet adjectif dérive d’ailleurs de Jupiter), sociable. Pris dans le contexte économique, Jupiter va symboliser le profit, cette fameuse croissance dont on nous rebat tant les oreilles… C’est le succès, la richesse etc. Sur le plan physique, Jupiter pourra symboliser la croissance du corps etc. C’est la question du consultant qui va me permettre d’interpréter ce symbole de la manière la plus fine possible.

F.B. : Dans quelles circonstances peut-il être utile de consulter un astrologue?

José4José Sol-Rolland : Sans surprise, la plupart des gens consultent un astrologue lorsqu’ils traversent une crise importante : rupture affective, maladie, difficultés professionnelles, j’en passe… Une telle crise coïncide souvent avec le réveil de vieux scénarios inconscients. Les personnes font alors face à une charge émotionnelle énorme et ont souvent le sentiment d’être perdues. L’astrologue les aide à prendre du recul, à retrouver leurs repères. En expliquant à ses consultants ce qui se joue pour eux dans la profondeur, il les aide à donner du sens à ce qui leur arrive. Au passage, il peut également leur donner quelques clefs de compréhension plus universelles en leur rappelant par exemple que les périodes de transition sont toujours plus ou moins critiques et douloureuses. Lorsque tu mets deux corps chimiques en présence et que tu soumets le mélange à une forme ou une autre de chaleur, tu vas forcément commencer par générer du chaos. Ce n’est que dans un deuxième temps que les corps chimiques vont se réorganiser en une nouvelle molécule. En résumé, je dirai donc que l’utilité de l’astrologie réside dans le fait qu’elle donne aux gens la possibilité de mieux vivre ces périodes de crise. Elle les aide à comprendre ce qui se passe et leur donne les moyens de s’appuyer sur ces difficultés pour devenir un peu plus libres et plus conscients.

F.B. : L’astrologie peut-elle se substituer à une thérapie ?

José Sol-Rolland : Bien sûr que non ! Je dirai que l’astrologie et la thérapie sont complémentaires. A mes yeux, l’astrologie structurale peut jouer le rôle d’un puissant accélérateur d’évolution. Consulter un astrologue n’a rien d’anodin. Pour certains c’est même une sorte d’électrochoc. L’astrologie peut en effet pointer de manière précise les zones d’ombres de notre psyché ; elle va nous aider à mieux cerner les racines de notre névrose… Elle ne constitue cependant jamais une alternative à la thérapie. Elle peut tout au plus donner envie à une personne de mieux se connaître… (Silence)… L’astrologie éclaire un chemin possible. Ensuite , c’est à chacun de le parcourir… L’astrologie reste un art de la parole. Elle explique, elle interprète… Ce n’est cependant pas parce que quelqu’un a compris l’origine de sa problématique qu’il va s’en libérer. Une telle prise de conscience peut être parfois décisive mais elle ne constitue que le début d’un long travail d’intégration. Comme tu n’auras pas manqué de le remarquer, au cours d’une consultation d’astrologie c’est l’astrologue qui parle. Dans une séance de thérapie c’est la personne qui va à la rencontre d’elle même au moyen de sa propre parole. C’est une différence essentielle.

F.B. : Quelles sont les qualités d’un bon astrologue ?

josé 34José Sol-Rolland : La qualité essentielle d’un bon astrologue c’est le sens de l’autre. L’astrologue est au service de son consultant. Son rôle consiste à mettre à la disposition des autres des connaissances qui peuvent leur être profitables. Toutes ses autres qualités découlent de celle-là : sens de la responsabilité, sens de l’écoute, bien sûr, empathie, intuition… Ce que j’entends par intuition n’a rien de très mystérieux. C’est la capacité à sentir au plus près l’impact que mes paroles vont avoir sur la personne qui me consulte… Il existe malheureusement quelques rares astrologues qui ne peuvent s’empêcher de faire sentir à leurs consultants qu’ils ont un pouvoir sur eux. Cette forme d’inflation de l’ego peut avoir des effets très destructeurs.

F.B. : On en arrive à la question des dérives. Du fait de son statut marginal, l’astrologie n’est pas une profession très encadrée. Il n’existe pas un ordre des astrologues comme il existe un ordre des médecins. Dans ces conditions, comment séparer le bon grain de l’ivraie ?

José Sol-Rolland : C’est bien simple, on ne sépare pas ! Il n’y a aucun moyen de le faire. Comme tu l’as souligné, l’astrologie ne jouit d’aucune reconnaissance officielle. Cette absence de légitimité sociale ouvre évidemment la porte à toutes les dérives. Certains individus peu scrupuleux vont commencer à exercer après avoir simplement lu quelques bouquins alors que d’autres vont consacrer dix ans de leur vie à l’étude de cet art… Le public porte aussi sa part de responsabilité. J’ai toujours été épaté par l’espèce de naïveté qui pousse des gens par ailleurs très censés à prêter une oreille attentive à toute personne qui se proclame astrologue. Il ne leur vient pas à l’idée de se poser la moindre question au sujet de ses compétences : Quelle est sa formation ? Auprès de qui a-t-il étudié ? Combien de temps ? etc. Ce manque d’esprit critique encourage les vocations malhonnêtes. Certaines personnes ne devraient pas être autorisées à exercer. Il m’est arrivé de recevoir des personnes qui avaient été très esquintées après avoir consulté un escroc. C’est heureusement très rare mais de telles mésaventures pourraient être évitées.

F.B. : Peux-tu nous dire deux mots de ta clientèle ? Quel type de personne vient te consulter ?

José 8José Sol-Rolland : En terme de classes d’âge et de catégories socioprofessionnelles je peux dire que ma clientèle est extrêmement variée. Ces derniers temps j’ai par exemple reçu un jardinier, une étudiante, un procureur de la République, pas mal de militaires… En règle générale, j’ai plutôt le sentiment de ne pas attirer une « clientèle d’astrologue ». Beaucoup de ceux qui viennent me voir commencent par me dire qu’ils ont de gros doutes par rapport à l’astrologie mais qu’un collègue, une amie ou un membre de leur famille leur a parlé de moi en termes positifs… Les gens que je reçois ont aussi un autre point commun : ils se posent des questions sur eux mêmes et ont très envie d’évoluer…

F.B. : Qu’est-ce que tu appelles une « clientèle d’astrologue » ?

José Sol-Rolland : Je pensais à des gens qui considèrent leur astrologue comme une sorte d’oracle. Ils le consultent à chaque fois qu’ils rencontrent un problème et s’attendent à ce qu’il leur donne une solution clef en main. C’est très infantile comme attitude. Très déresponsabilisant. Ces personnes consultent en général leur astrologue de manière régulière. Elles prennent rendez-vous dès qu’elles ont une décision à prendre. L’approche que je pratique n’encourage pas du tout ce type de comportement. Les plus fidèles de mes clients ne viennent pas me voir plus d’une fois par an. Le propos n’est certainement pas que je me retrouve à prendre des décisions à leur place.

F.B. : Nous l’avons évoqué tout à l’heure. En Occident, particulièrement en France, l’astrologie est dépourvue de toute légitimité sociale. C’est une activité suspecte volontiers associée à la superstition et à l’escroquerie. As-tu eu du mal à assumer ton statut d’astrologue vis à vis de tes parents et de tes amis ?

José 23José Sol-Rolland : J’ai eu beaucoup de chance avec mes parents. Ingénieur de formation, mon père est un homme extrêmement rationnel. L’astrologie ne fait absolument pas partie de son monde. Pourtant quand je lui ai annoncé mon intention de devenir astrologue, il a eu une réaction très intelligente. Il a senti que cela me correspondait et m’a accompagné dans cette direction sans discuter. Je lui en suis d’autant plus reconnaissant que la pilule a dû être difficile à avaler… Il faut se souvenir que je venais enfin de décrocher mon doctorat de biochimie et que je pouvais avoir une place de directeur de laboratoire dans l’industrie pharmaceutique. Et c’est le moment que je choisissais pour tout plaquer et commencer une formation d’astrologue. Il a dû halluciner… Mes amis étant mes amis, ils l’ont bien pris eux aussi. Je comprends bien ta question mais cela n’a jamais été un problème pour moi. Je n’ai jamais eu de mal à assumer mon statut vis à vis de qui que ce soit. Cela vient peut-être du fait que je n’ai jamais non plus été touché par les moqueries dont l’astrologie peut faire l’objet. Je comprends très bien que beaucoup de gens aient une image désastreuse de l’astrologie. Les astrologues ont d’ailleurs largement contribué à creuser leur propre tombe. Ils ont par exemple énormément abîmé l’image de l’astrologie à travers les horoscopes publiés dans les journaux ou diffusés à la radio… Si la vie ne m’avait pas donné l’opportunité d’approfondir cette discipline, je ferais certainement partie des sceptiques.

F.B. : Cela fait maintenant 30 ans que tu es tombé amoureux de l’astrologie. Comme tu en as fait ta profession, on peut dire que la passion du début s’est transformée en mariage de raison. Ma question est simple : ta passion pour l’astrologie est-elle toujours intacte après 30 ans de vie commune ?

José 35José Sol-Rolland : Oui (rires). Je suis récemment passé par une période de crise durant laquelle j’ai ressenti un léger désintérêt pour l’activité d’astrologue. Mais ma passion pour l’astrologie en elle même reste aussi vivace qu’au premier jour. Pour reprendre l’expression de Swami Prajnanpad, j’ai vraiment « l’être d’un astrologue ». A tel point que durant ma psychanalyse, mes rêves prenaient souvent la forme d’une carte du ciel. Il ne me restait plus qu’à décrypter cette carte pour comprendre le message de l’inconscient. J’étais complètement habité par ça… Dans les premiers temps, c’était presque devenu une obsession. Une sorte de filtre entre le monde et moi. C’est tout juste si à chaque fois que je rencontrais un inconnu, je ne lui demandais pas quelles étaient sa date et son heure de naissance. Tu vois le genre ? Ce genre de comportement excessif est cependant nécessaire au début pour bien intégrer les connaissances et les techniques que tu découvres. Aujourd’hui, mon rapport à l’astrologie est beaucoup plus détendu. Elle n’interfère plus du tout dans mes relations avec les autres. Il est par contre évident que l’astrologie continue à me nourrir intérieurement. Le simple fait de la pratiquer me donne de l’énergie. Au bout de quinze jours de vacances ça me manque. J’ai envie d’étudier un thème. Je me souviens même d’une époque où le simple fait de regarder un thème me faisait du bien… Pour répondre donc clairement à ta question : OUI, je suis toujours amoureux de l’astrologie !

José16

Un hiver à Montréal

Un_Hiver_A_Montreal_Chez_ValentineLa sortie d’Un hiver à Montréal m’a donné l’opportunité de m’entretenir avec Benjamin Sabalot dont j’apprécie la gentillesse, la sensibilité et la créativité tous azimuts. Je suis d’autant plus heureux de contribuer à la promotion de ce carnet de voyage qu’il a visiblement été confectionné avec soin et amour. La beauté des illustrations, la qualité du papier, de l’impression et de la mise en page contribuent à en faire un bel objet. On prend plaisir à le manipuler et on continue à le feuilleter longtemps après en voir achevé la lecture. Je vous le recommande de tout cœur.

Frédéric Blanc: Dans quelles circonstances es-tu parti au Québec?

Ben_telBenjamin Sabalot: A l’époque, j’étais encore à l’université. En science de l’éducation… Tous mes camardes semblaient avoir des projets très définis : un tel voulait se présenter au concours de professeur des écoles, un autre se destinait à être conseiller d’éducation, un troisième voulait passer un doctorat… A 22 ou 23 ans, ils parlaient tous carrière. Certains évoquaient même leur retraite ! Je n’étais pas du tout dans ce genre de trip… Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire de ma vie… Cela me donnait l’impression d’être un peu à part, un peu dingo (rires)… Tout ce que je savais c’est que j’étais encore jeune et que c’était le moment de réaliser mes rêves… J’étais porté par une forte pulsion de vie… C’est alors que j’ai entendu parler d’un programme d’échanges universitaire avec le Québec. J’ai immédiatement sauté sur l’occasion…

F.B.: Pourquoi avoir choisi de séjourner aussi longtemps au Québec ? Tu aurais très bien pu te contenter d’y passer quelques semaines pendant tes vacances universitaires.

Benjamin Sabalot: Bien sûr, mais il était très important pour moi de ne pas tricher en partant seulement un mois ou deux… Ce qui fait la force de cette expérience c’est que je me suis autorisé à séjourner 8 mois au Québec. J’ai osé ne pas être raisonnable…

F.B.: Comment ton entourage a-t-il réagi à ce projet ?

Benjamin Sabalot: Mon projet a forcément généré de l’inquiétude dans mon entourage… Certains sentaient que cette histoire échange universitaire n’était qu’un mauvais prétexte… Du coup ils étaient un peu soucieux… Ils auraient voulu que je fasse comme les copains… Que je commence tout de suite à faire carrière… Quand je leur disais que j’avais besoin de prendre du temps pour moi, ils ne comprenaient pas…

F.B.: Du temps pour toi ? De quoi avais-tu besoin exactement ?

Un_Hiver_A_Montreal_DepanneurBenjamin Sabalot: J’avais besoin de m’oxygéner… Au début du carnet, je cite Antoine de Saint-Exupéry : « Fais de ta vie un rêve et d’un rêve une réalité »… Après avoir vécu quelques années très intenses, j’ai ressenti le besoin de m’accorder une plage de rêve. Il fallait que je ressource certaines parts de moi-même… Un peu comme des champs que tu mets temporairement en jachère… Tu les laisses reposer un temps pour mieux les cultiver par la suite… Le Québec est l’endroit idéal pour faire ce genre de choses… En hiver tu as ces grands espaces blancs et immaculés… Et par dessus il y a ce ciel bleu incroyable… Tellement bleu, tellement vaste, tellement limpide… En t’en parlant j’ai des images qui me reviennent… C’est très très différent de la France… En hiver, lorsque les rues sont recouvertes de neige, même les bruits de la vie quotidienne sont différents… Ils sont plus feutrés, moins agressifs… Tu entres dans un monde un peu onirique… C’est de tout ça dont j’avais besoin de me nourrir.

F.B.: A quoi as-tu consacré ton temps au Québec ?

Benjamin Sabalot: Je me suis surtout offert le luxe de prendre du temps libre…

Un_Hiver_A_Montreal_Chez_moiF.B.: Tu étais tout de même censé suivre des cours à l’université…

Benjamin Sabalot: Oui, mais le programme n’était pas très contraignant (rires)… Je n’avais que douze heures de cours par semaine… Parfois moins… Pour la petite histoire, mon séjour a coïncidé avec l’une des rares grèves estudiantines qu’ait connu le Québec… Certains jours, je n’étais donc même pas obligé de mettre mon réveil… C’est trop bon de se réveiller le matin et de savoir qu’on a toute la journée devant soi… Aucun programme… Rien de prévu…

F.B.: Ça peut être assez angoissant comme perspective…

Benjamin Sabalot: Je ne l’ai pas du tout vécu comme ça. Au contraire ! Il faut dire que j’étais très à l’écoute de moi-même… En me libérant complètement de toutes les contraintes extérieures, j’ai eu la bonne surprise de retrouver spontanément mon rythme personnel… Une sorte d’horloge biologique naturelle…

F.B.: Tu n’avais jamais eu l’occasion de vivre une vie aussi libre ?

Un_Hiver_A_Montreal_AppartementBenjamin Sabalot: Ben non… Tu sais, on te scolarise vers trois, quatre ans et après tu es sur les rails. Tu suis un parcours hyper balisé jusqu’à l’université. Même pendant les vacances tu as la famille et les amis pour boucher les trous… Tu n’as jamais vraiment l’occasion de te retrouver seul et inactif… C’était d’autant plus vrai pour moi qu’entre 19 et 24 ans, j’ai enchaîné plusieurs années particulièrement actives… Parallèlement à l’université, j’avais un boulot, je jouais dans un groupe. Et pour couronner le tout j’étais en couple. J’étais à fond les ballons ! Toujours dans l’action et l’interaction… En 2004, j’ai senti que j’avais besoin de me poser pour faire le point. J’avais besoin de beaucoup de temps et de beaucoup de silence… De solitude aussi… La meilleure façon de m’offrir ce luxe c’était de partir à l’étranger… C’est le genre de chose qui bouleverse complètement tes repères… Pour moi ce voyage était donc une première… Un vrai saut dans l’inconnu…

F.B.: Tu t’es fait beaucoup de nouveaux amis au Québec ?

Benjamin Sabalot: Non. Ce n’était pas ma priorité. En partant au Québec mon but était vraiment de me mettre face à moi même. Un peu comme le moine zen qui se plante devant son mur. C’était peut-être un peu extrême comme démarche mais c’est de ça dont j’avais besoin…

F.B.: Ton séjour a donc été assez contemplatif…

Benjamin Sabalot: C’est très juste. Trois mois avant mon départ, j’ai fait ma toute première retraite de méditation. Ça a été une expérience très puissante. Ça m’a vraiment ouvert les yeux… Il n’est pas surprenant que l’ensemble de mon séjour à Montréal ait été dominé par cette découverte. Avec le recul, je me dis même que les 8 mois que j’ai passé au Québec ont été une sorte de continuation de cette semaine d’initiation. J’ai mis ce voyage à profit pour aller vers l’intérieur…

F.B.: Que veux-tu dire exactement quand tu parles « d’aller vers l’intérieur »…

Un_Hiver_A_Montreal_ArbreBenjamin Sabalot: Bonne question… (rires)… Comment te décrire ça ? Ça n’a rien de très sorcier… Pour moi, « aller vers l’intérieur » consiste simplement à ne plus passer son temps à courir après quelque chose… A se projeter vers une personne, une destination, un projet à terminer. Dans ces moments là, il n’existe plus rien d’autre que le fameux « ici et maintenant »… Tout ce qui est là devient important. Le moindre détail devient un point d’appui pour revenir vers soi. Tu observes tes pensées, la manière dont tu te tiens, dont tu respires… Cette expérience m’a permis par exemple de devenir beaucoup plus conscient de mes pensées… Je suis assis quelque part à Montréal et je me souviens d’un truc que j’ai vécu au collège. Je prends alors conscience du caractère étrange de cette pensée. Qu’est-ce que ce souvenir vient faire là ? (silence)… C’est comme ça que j’ai commencé ce carnet de voyage. En notant toutes les pensées incongrues qui me traversaient l’esprit. Je n’avais absolument rien d’autre à faire. Grâce à ça, j’ai commencé à comprendre un peu mieux la manière dont je fonctionnais…

F.B.: Venons en maintenant à ton retour en France…

Benjamin Sabalot: Ouille ouille ouille… (rires)… Le retour… Comment dire… Ça n’a pas franchement été la partie la plus facile de l’expérience… Il a fallu redescendre… La vie est redevenue plus… quotidienne… J’ai dû trouver la force de me réadapter au cadre, aux contraintes… Au début ça a été violent…

F.B.: Avec le recul est-ce que tu dirais que ce voyage a changé quelque chose dans ta vie ?

Benjamin Sabalot: Tout à fait. Ça a été une expérience riche et très porteuse… Des années après, il m’arrive encore d’aller puiser de l’énergie dans cette expérience québécoise. Elle m’a nourri en profondeur…

Un_Hiver_A_Montreal_Metro_BeaubienF.B.: Pourrais-tu développer un petit peu ?

Benjamin Sabalot: Ce voyage m’a aidé à entrer dans la vie adulte. Il a joué le rôle d’une sorte rite de passage… Je peux dire qu’à mon retour en France j’étais « mieux armé » pour affronter le réel. En tout cas je m’y cognais un peu moins… Avant mon départ je vivais encore « aux crochets » de mes parents… Comme j’ai la chance d’avoir des parents profondément généreux et aimants, j’aurais très pu recommencer à mon retour… J’ai cependant rapidement senti que ce n’était plus juste et que je devais impérativement gagner ma vie. A l’époque je n’avais qu’un boulot à mi temps. Je gagnais quelque chose comme 600€ par mois… Pas facile de commencer avec aussi peu… Je savais cependant qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible…

F.B.: Et cette belle prise de conscience découle directement de ton séjour au Québec ?

Benjamin Sabalot: Oui. Ça s’est fait de manière très progressive. Au travers de tout petits détails. Je payais par exemple mon loyer en liquide. Chaque mois, j’allais à la banque pour retirer 440$. Ça faisait déjà un sacré paquet de billets ! C’est tout bête mais ça rend tout de suite le rapport à l’argent plus concret. A chaque fois, je me disais WAOUH ! Et ça, c’est seulement pour le loyer… Moi qui avait la carte bleue assez facile, j’ai peu à peu appris à gérer un budget…

F.B.: Ce voyage t’as il permis de faire d’autres prises de conscience ?

Un_Hiver_A_Montreal_Tour_MetalBenjamin Sabalot: Au Québec, j’ai essayé de me détacher consciemment de certaines habitudes… J’ai passé de nombreuses années à graviter dans le milieu du rock indépendant. Contrairement à ce que l’on peut croire de l’extérieur, les codes du milieux sont extrêmement précis… Tout est codifié en fait… Depuis la marque des amplis et des guitares jusqu’aux vêtements portés par les musicos. Le moindre détail est révélateur. On sait immédiatement qui appartient à la tribu et qui fait genre… Mon look et ma coupe de cheveux étaient donc très reconnaissables… Au Québec je me suis autorisé à faire certaines expériences que je n’aurais peut-être pas osées en France… A un moment j’ai par exemple décidé de ne plus aller chez le coiffeur et de me couper moi-même les cheveux… Le résultat était loin d’être toujours convainquant mais je ne m’en souciais plus vraiment… J’étais tellement tourné vers l’intérieur que l’apparence était remise à sa juste place… A ce moment là j’étais plongé dans le Walden d’Henry David Thoreau… Ça m’a familiarisé avec la notion « d’économie » au sens le plus essentiel du terme… Vu mon budget, ma coupe de cheveux est-elle vraiment importante ? Bien sûr que non ! Cela m’a permis de me désidentifier de mon look… De ne plus être seulement dans le regard de l’autre mais plus en contact avec mes propres envies… C’est moi qui sens si j’ai envie de me raser ou non, de porter de belles dreadlocks ou une coupe maison approximative… Je ne me laisse plus imposer mon look par des conventions extérieures… C’est bien plus important qu’il n’y paraît.

Un_Hiver_A_Montreal_Teen_AgesF.B.: Passons maintenant à la genèse de ce carnet de voyage…

Benjamin Sabalot: Le point de départ de ce projet ce sont toutes les notes que j’ai prises au cours du voyage… Je les prenais sur le vif, dans des carnets tout pourris que je trimballais toujours avec moi… J’y notais absolument tout ce qui me passait par la tête… J’écrivais partout, dans la rue, dans le bus… Arrivé en France, j’ai rangé tout ça dans un carton. C’est la rencontre avec Anyse Alagama qui m’a donné l’envie de les exploiter… A cette époque, on bossait tous les deux comme assistant d’éducation dans un collège… Un jour je la vois dessiner en salle de permanence… J’insiste pour regarder et je flashe direct sur son style… A un moment j’ai osé lui parler de mes carnets… Je lui ai proposé de les illustrer… Dès le début j’ai vu que le résultat serait fantastique. Ça m’a donné envie d’aller au bout du projet. Je ne le faisais plus simplement pour moi mais aussi pour elle… J’avais envie de valoriser la qualité incroyable de son travail…

F.B.: Tu as collaboré avec deux illustrateurs. Tu peux nous parler un peu second ?

les_voisinesBenjamin Sabalot: Il s’appelle Gregory Cugnod. Il est arrivé à la toute fin du projet… La rencontre avec Greg s’est faite d’abord par la musique… Avant d’être un dessinateur, Greg est un musicien fabuleux. J’ai été bluffé par son talent d’auteur… A tel point que c’est moi qui ai produit et financé la sortie de son premier album… Toujours l’esprit rock indépendant (rires)… Le style d’Anyse est très fin. Il se rapproche beaucoup de la gravure. Celui de Greg fait beaucoup plus BD. J’ai trouvé que ça créait un contraste intéressant et dynamique… S’ajoute à ça qu’Anyse ne souhaitait pas dessiner beaucoup de portraits. A l’époque ce n’est pas trop son truc… Ça bien changé depuis… Dans la première version du livre ma tronche n’apparaissait donc que rarement. Au début, je dois avouer que ça m’arrangeait plutôt (rires)… En y réfléchissant avec Anyse on s’est quand même dit que ça manquerait… C’était un peu trop froid, trop impersonnel… J’ai alors proposé à Greg de se joindre à nous pour remédier à ce manque.

F.B.: Comment as-tu retravaillé tes notes ?

Benjamin Sabalot: Je ne l’ai pas fait ! (rires)… J’ai les ai publié telles quelles… Rien n’a été retouché, rien n’a été effacé. Mon seul travail a consister à trier mes notes. J’y ai consacré beaucoup de temps et d’attention. Il n’en reste pas moins que le résultat reste spontané et brut de décoffrage… C’est évidement imparfait. Avec le temps je vois encore plus clairement les défauts de mon texte… J’ai malgré tout résisté à la tentation de la réécriture… Je voulais publier quelque chose d’absolument honnête. Ce carnet reflète mes limites et mes forces… C’est un parti pris qui vaut ce qu’il vaut. L’important est que je ne le regrette pas… C’est un portrait fidèle de ce que j’étais à l’époque… Après l’avoir lu, Anyse m’a dit : « Je sais comment tu penses Ben. » Ça m’a fait plaisir… C’est le résultat auquel je voulais arriver (sourire).

Un_Hiver_A_Montreal_UniversiteF.B.: Le journal intime n’est pas un genre facile. Il n’est intéressant que s’il est absolument sincère. C’est un risque qu’il faut ensuite assumer…

Benjamin Sabalot: Certains passages de ce carnet sont effectivement assez intimes. Parmi toutes les pensées que j’ai notées, certaines sont forcément un peu gênantes… Pas très valorisantes… Comme je suis très pudique, j’ai trouvé que ce n’était pas très évident de mettre tout ça par écrit. Je ne voulais surtout pas être exhibitionniste… Au début, j’ai hésité à le diffuser de manière large. Je me suis même posé la question du pseudonyme… Mais comme je voulais être très honnête vis à vis de moi-même, j’ai finalement décidé de relever le défi (rires)

F.B.: Comment avez-vous choisi de diffuser le livre ?

Un_Hiver_A_Montreal_Fleur_NeigeBenjamin Sabalot: Au départ, on prévoyait de tirer le livre à deux exemplaires… Un pour moi, un pour Anyse… Mais plus le projet prenais forme et plus je me disais que les dessins d’Anyse méritaient une diffusion beaucoup plus large… On a démarché plusieurs maisons d’édition mais le projet n’a finalement pas été retenu. Le livre a un petit côté OVNI. Il se situe entre le carnet de voyage et la BD… Du coup, les maisons spécialisées dans le carnet de voyage avaient tendance à nous renvoyer vers les éditeurs de BD et vice-versa… On a finalement opté pour l’auto-édition. On a couvert les frais en lançant un financement participatif… C’était une étape excitante… On ne savait pas trop ce qui allait se passer … On a réunit assez d’argent pour tirer 200 exemplaires. On voulait produire un beau livre… On a été particulièrement exigeant sur la qualité du papier et de l’encre… Un noir profond qui rappelle l’encre de Chine…

F.B.: Tu es content du résultat final ?

Benjamin Sabalot: Oui. (grand sourire) Le résultat est à la hauteur de mes espérances. Je le trouve très beau ce livre… Pas simplement joli. Beau ! Je suis très heureux que nous soyons allés jusqu’au bout… C’est super émouvant de voir un de ses rêves prendre corps… Quand le bouquin est sorti, j’ai mis un peu de temps avant de l’ouvrir… Je le tenais et le soupesais… Il pèse 500 grammes ! On a vraiment l’impression d’avoir quelque chose entre les mains… C’est génial comme sensation ! J’entre maintenant dans la phase, « Bon, ça c’est fait ! C’est quoi la suite ??? »… Il reste beaucoup de notes que je n’ai pas exploitées. Le carnet s’arrête au tout début du printemps et j’ai quitté Montréal au mois d’août… Et puis il y a tout ce que j’ai écrit depuis mon retour. Qu’est-ce que je vais faire de tout ça ? La question reste ouverte…

Un_Hiver_A_Montreal_Guitare

Jean-Louis Accarias : Un passeur d’essentiel

photo-jlaCela fait déjà de nombreuses années que je connais les Editions Accarias-L’Originel. J’apprécie la qualité et l’exigence exemplaires de leur catalogue. Je reste également admiratif devant l’audace et la persévérance de leur fondateur. Consacrer sa vie à éditer de grands textes spirituels est un pari qui en aurait fait hésiter plus d’un. C’est parce que Jean-Louis Accarias a su aller à l’encontre du bon sens ordinaire que le public francophone a désormais accès à un vaste corpus de textes décapants et radicaux. La richesse et la générosité de ce parcours méritait bien une interview.

Frédéric Blanc : Les éditions l’Originel se sont spécialisées dans la publication de livres spirituels. A quel âge as-tu commencé à t’intéresser à ces questions ?

Jean-Louis Accarias : Il y a longtemps… Je dirais que tout a commencé à l’adolescence… Je lisais déjà shiva-advaitaénormément à l’époque… Je me souviens que vers l’âge de 17 ans je suis tombé sur Amour et connaissance d’Alan Watts… Ce livre a joué pour moi un rôle essentiel. Il m’a permis de mettre enfin des mots sur mes intuitions d’enfant… Tout môme, je devais avoir entre 8 et 10 ans, j’ai compris, j’ai vu que la vie « ce n’était pas ça »… J’avais le sentiment très net qu’il devait y avoir « autre chose »… J’aurais cependant été bien en peine de dire quoi… En lisant Alan Watts, j’ai compris que mes intuitions d’enfant étaient quelque chose de vrai. Pour moi, cette lecture tient plus de la reconnaissance que de la révélation… Alan, ce n’était pas juste un vulgarisateur de génie. C’était un homme qui savait de quoi il parlait. Il était évident qu’il avait vécu quelque chose de profond… Une sorte de bascule… Par la suite, j’ai élargi mon horizon. Je me suis intéressé à des auteurs très différents… Krishnamurti bien sûr, mais aussi Gurdjieff ou René Guénon… Cette ouverture tout azimuts se reflétera par la suite dans la ligne éditoriale de L’Originel, d’autant plus que nous étions plusieurs à animer cette revue, chacun avec sa sensibilité et ses idées.

F.B. : Tu ne t’es pas contenté de lire. Tu as également beaucoup voyagé. Je crois savoir que tu as été tout particulièrement marqué par tes séjours en Inde.

oshoJean-Louis Accarias : Oui. Mon premier voyage en Inde remonte au début des années 70. C’était en 1973 ou en 1974. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Rajneesh (on l’appelle aujourd’hui Osho). Ce sera mon premier maître. Cette rencontre m’a bouleversé. A mes yeux, Rajneesh incarnait la sagesse de l’Inde traditionnelle telle que j’avais pu l’entrevoir dans les pages de la Bhagavad-Gita ou des Upanishads et une ouverture au monde moderne, à cette liberté qui soufflait après mai 68. J’ai été complètement convaincu par l’homme et son enseignement. Je me suis immédiatement investi dans la pratique qu’il proposait. Rajneesh avait un côté très rebelle. Ça s’accordait bien avec mon côté anarchiste et libertaire. Il était très critique à l’égard des institutions sociales et religieuses. Il aimait parler de « Zorba le Bouddha » : réconcilier la vie des sens et la sagesse. C’est auprès de lui que j’ai vécu mes premières grandes expériences spirituelles.

F.B. : Te considères-tu toujours comme un disciple de Rajneesh ?

Jean-Louis Accarias : Non. Je ne le renie cependant pas du tout. L’homme et l’enseignement qu’il dispensait restent toujours valables à mes yeux. Je me suis éloigné de Rajneesh au moment où son enseignement est devenu très à la mode. Son ashram était fréquenté par des centaines de gens et il était devenu impossible de nouer une relation personnelle et directe avec lui.

F.B. : En quelle année as-tu fondé les Editions de L’Originel ?

Jean-Louis Accarias : Au départ l’Originel n’était pas une maison d’édition mais une revue. Je l’ai fondé couv-eclats-de-silenceen 1977 avec l’aide de quelques amis. Le sous-titre avait une connotation un peu guénonienne : « Revue des sciences traditionnelles »… Nous avons rencontré un succès d’estime. C’était la première publication qui parlait régulièrement de Tai chi, de yoga, de Vedanta, de philosophie bouddhiste etc. En revanche sur le plan commercial et financier ça a été un désastre… Nous nous étions lancés dans l’aventure sans la moindre expérience. Nous ne nous sommes pas du tout préoccupés de marketing… Nous pensions qu’il suffisait que la revue soit intéressante pour qu’elle se vende… Cette aventure a tout de même duré deux ans… Après je me suis tourné vers l’édition. C’était en 1981.

F.B. : As-tu abordé cette nouvelle carrière avec un peu plus de « professionnalisme » que la précédente?

Jean-Louis Accarias : J’y ai mis la même passion… Tu sais, je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je n’ai jamais essayé de me projeter dans le futur… Toute cette aventure s’est faite au coup par coup… Un livre à la fois, un instant après l’autre… Pas de plan mais une direction. Ça fait plus 35 ans et près de 200 livres que ça dure… Les débuts n’ont évidement pas été faciles. Les premières années, je ne publiais souvent que quelques livres par an. La maison était déficitaire… Je n’avais pas un tempérament de commercial. Pour ne rien arranger, j’avais choisi de ne publier que des livres qui me plaisaient et qui me semblaient justes. Mes goûts ne coïncidaient pas forcément avec ceux du public… De mon côté, il y avait une grande exigence. Les choses ont commencé à bouger quand j’ai édité les premiers livres du maître indien Svâmi Prajnânpad…

F.B. : D’où te vient ta vocation d’éditeur ?

osho2Jean-Louis Accarias : Partager représentait pour moi une nécessité absolue. Je voulais transmettre ce que j’avais reçu au cours des lectures, des voyages et des rencontres que j’avais pu faire… Mon premier long séjour en Inde m’avait donné une certitude sur que j’appelais à l’époque : « la grande aventure de l’être ». Et ces séjours à l’ashram de Rajneesh avaient provoqués de grands moments de compréhension, des expériences fortes, des aperçus sur ce que j’étais vraiment… Je voulais toucher le plus grand nombre de gens possible… J’avais un ego très fort mais aussi très généreux… (rires)… Je n’aurais pas pu me contenter de travailler dans une librairie de quartier (bien que j’aime beaucoup les librairies). Je sais que certains grands soufis ont occupé des emplois très modestes. Ils étaient cordonniers ou possédaient une petite échoppe. J’aspirais à autre chose… J’avais également besoin de créer. Pour moi, le livre c’était parfait… J’aimais que mon travail aboutisse à la naissance d’un objet tangible. C’était très important à mes yeux… Le livre, surtout quand il traite de thématiques spirituelles, est un objet paradoxal. C’est un objet limité dont le contenu renvoie à une réalité sans limites…

F.B. : Quelles étaient tes ambitions de jeune éditeur ?

Jean-Louis Accarias : L’une de mes premières grandes ambitions c’était de sortir la spiritualité de son ghetto. Dans les années 70, les livres de spiritualité se vendaient dans quelques rares librairies poussiéreuses, fréquentées par une poignée de spécialistes… Mon but était de reconnecter la spiritualité au quotidien… Je voulais montrer au public que la spiritualité c’était la vie même… Je n’ai pas changé d’avis à ce sujet. Je suis un peu attristé de constater que la notoriété de Accarias-l’Originel reste limitée à un petit cercle de connaisseurs. Il existe certains auteurs qui arrivent à toucher un public plus vaste. Dans l’ensemble, ils restent tout de même rares.

F.B. : Sur quels critères choisis-tu tes auteurs ?

Jean-Louis Accarias : Je me fie à mon ressenti… Quand je lis un texte, j’ai l’impression d’être capable de balshekarsentir s’il est juste c’est à dire s’il y a une cohérence entre l’être de l’auteur et son texte… Je me base aussi sur des critères plus objectifs… Comme j’ai énormément lu et que j’ai rencontré pas mal de gens, je sais rapidement si un livre apporte vraiment quelque chose de nouveau ou s’il se contente de reformuler de manière plus ou moins habile et originale des idées déjà connues… Un auteur n’a pas à être original mais il est important qu’il soit singulier… C’est très utile de lire beaucoup de mauvais manuscrits. Ça donne une base… (silence)… Je me méfie du « fantastique ». Je n’ai jamais publié un manuscrit dans lequel il est question d’anges ou de connexions astrales. Ce n’est pas très grave. D’autres sont là pour s’en occuper… Tous les livres que je publie témoignent d’une dimension verticale. Les auteurs qui m’intéressent ont, d’une manière ou d’une autre, expérimenté une percée, vécu un basculement… Ils ne se limitent pas à la dimension psychologique. Ils ont dépassé le point de vue de la personne.

F.B. : Ton choix se base-t-il également sur des critères littéraires ?

Jean-Louis Accarias : Je ne supporte pas les livres mal écrits… J’accorde donc beaucoup d’importance à la qualité du style. C’est la base. Cet aspect est malheureusement de plus en plus négligé aujourd’hui. C’est fou le nombre d’auteurs qui écrivent mal ! Ils ne font aucun effort… Or un livre mal écrit n’est jamais percutant. Les idées peuvent être bonnes mais si elles sont exprimées de manière brouillonne elles ne touchent pas le lecteur. C’est aussi simple que ça. Quand on lit beaucoup de manuscrits, on s’aperçoit d’ailleurs que les auteurs expriment très peu d’idées vraiment originales. Il est donc d’autant plus important de soigner la forme ! Lorsqu’elle est formulée de manière précise et inspirée, une idée peut avoir un impact très fort sur le lecteur. La compréhension cesse alors d’être purement mentale pour devenir plus intuitive et globale.

F.B. : Il n’y a pas que les auteurs qui sont en cause. Les traducteurs aussi… Beaucoup de livres de Lee Lozowick ont été par exemple effroyablement mal traduits. Cela les rend tout simplement illisibles en français.

tony-parsonsJean-Louis Accarias : C’est très dommage. Une mauvaise traduction peut effectivement rendre un bon livre illisible. Cela dit, il faut être indulgent. Un traducteur est amené à résoudre des problèmes très délicats. Au mois de juillet, j’ai publié un nouveau livre de Tony Parsons. Le texte est traduit par Philippe de Henning. C’est un très bon traducteur. Philippe a pris le parti de coller à l’anglais. Il préfère faire une faute de grammaire en français plutôt que de risquer d’être infidèle au texte original… Je ne suis pas toujours d’accord et nous avons souvent l’occasion de nous disputer. (rires) Je dois cependant avouer que ses arguments sont valables. Il me fait par exemple remarquer que le but de Tony Parsons est de nous faire sortir de notre logique habituelle. Or cette logique est également entretenu par le langage que nous employons. Pour penser et vivre différemment il faut donc parfois oser s’éloigner des conventions grammaticales et syntaxiques. Je le redis, le plus important pour moi, c’est la force et la vérité qui se dégagent d’un texte.

F.B. : Parmi tous les livres que tu as publié quel est ton préféré ?

Jean-Louis Accarias : La réponse à cette question n’a rien d’évident car je me suis toujours offert le luxe de ne publier que des auteurs que j’aime et qui ont une radicalité.

F.B. : S’il fallait tout de même en choisir un ?

photo-svamiji-2Jean-Louis Accarias : Dans ce cas, je choisirais sans doute L’Expérience de l’unité qui retranscrit les entretiens de Svâmi Prajnânpad et de l’un de ses disciples indiens. C’est un maître livre… Un texte d’une richesse inouïe. Ce livre pourrait justifier à lui seul ma vocation d’éditeur… L’Expérience de l’unité fut un chantier de longue haleine. Au départ, le livre se présentait sous la forme d’un manuscrit de 1000 pages. Pour finir, nous avons abouti à un pavé très dense de 500 pages. Quelque soit le domaine qu’il aborde, Svâmi Prajnânpad se montre étonnant de pertinence. C’est un interlocuteur d’une grande intelligence mais il est aussi exemplaire de patience et de bonté. S’il peut se montrer ferme, il n’est jamais dur ou dogmatique. Il fait preuve d’une ouverture incroyable. Je le trouve convaincant du début à la fin. Ce livre m’a valut un abondant courrier de lecteurs. Certains m’ont écrit que ce livre avait changé leur vie. C’est gratifiant. Je ne voudrais cependant pas que Svâmi Prajnânpad éclipse le reste de mes publications. Mon catalogue contient de nombreux autres auteurs importants, j’aimerai en citer deux.

F.B. : Lesquels ?

Jean-Louis Accarias : Stephen Jourdain et Tony Parsons. La découverte de Tony Parsons a été un éblouissement. Le premier livre que j’ai publié de lui s’intitule Ce qui est. C’est un livre phare, radical. A mes yeux il est aussi important que L’Expérience de l’unité. Arnaud Desjardins n’était pas de cet avis bien qu’il reconnaissait la valeur de Tony. Il m’avait écrit (je cite de mémoire) : « tout Tony tient dans Svâmi Prajnânpad mais pas l’inverse ».

F.B. : Qu’en est-il de Stephen Jourdain ?

stephen-jourdainJean-Louis Accarias : J’ai été l’éditeur de Steve durant les dix dernières années de sa vie. J’ai énormément aimé l’homme. Il était d’une originalité et d’une simplicité désarmantes. J’appréciais beaucoup qu’il ose parler d’éveil sans jamais recourir à une terminologie orientale. Il avait élaboré son propre langage. Sa parole était précise, directe, décapante. Poétique aussi…Il démontait très bien la mécanique humaine. Il nous invitait à « sortir du roman de notre vie »… Tout comme Rajneesh ou Svâmi Prajnânpad, Steve était un esprit libre. Ce qui me touche beaucoup. Mais j’ai publié beaucoup d’autres auteurs singuliers et attachants comme Daniel Morin et plein d’autres.

F.B. : Quelle est ta meilleure vente ?

Jean-Louis Accarias : C’est plus facile comme question ! (rires) A ce jour, ma meilleure vente reste De l’autre côté du désespoir. Il s’agit du livre qu’André Comte-Sponville a consacré à Svâmi Prajnânpad. Je crois qu’il s’est vendu à plus de 20 000 exemplaires. C’est mon seul vrai best seller ! J’ai découvert André Comte-Sponville à l’occasion d’une série d’émissions que France Culture avait consacrées à Svâmi Prajnânpad. J’ai beaucoup aimé ses interventions. J’ai eu alors l’idée de lui demander de préfacer l’un des volumes de la correspondance de Svâmiji. Je trouvais cette préface tellement bonne que quelques années plus tard je lui ai demandé de l’étoffer un peu. Je pensais qu’il se limiterait à rédiger une petite plaquette. Au final cela a donné un vrai livre. Je continue à le trouver excellent.

F.B. : As-tu aujourd’hui encore une ambition éditoriale qui te tient particulièrement à cœur ?

Jean-Louis Accarias : Comme je te l’ai dit, j’ai publié près de 200 livres et mon catalogue est couv-la-traversee-vers-lautre-riveuniquement composé d’auteurs que j’apprécie. Quand je le feuillette, il m’arrive d’être moi-même étonné par sa richesse. Je n’ai donc plus d’ambitions spéciales. Enfin ! Aujourd’hui, si ambition il y a, c’est de faire mieux connaître la non-dualité. L’advaïta décrit ce qui est. C’est la perspective la plus juste à mes yeux. Elle va directement à l’essentiel et pointe l’illusion de la séparation… (silence)… C’est drôle le rapport que j’ai avec ce catalogue. Je ne le ressens pas du tout comme une œuvre personnelle. Un peu, bien sûr mais surtout je suis très conscient du fait qu’il existe grâce aux auteurs et au travail de nombreuses personnes. Je ne suis que le point de confluence de leurs talents… Bref, je ne m’identifie pas au catalogue de mes livres. S’identifier à un catalogue de livres spirituels, ce serait tout de même le comble ! (rires)

La Stratégie de Survie

« It ain’t about money, it ain’t about power and fame

It ain’t about defending your sacred family name

What has got us caught in its claws

It’s survival, survival – it’s done in every rival. Survival. »

Lee Lozowick – Survival

thangka-mahakala-1024-03Je vous propose de débuter cette nouvelle année scolaire par un long interview de Gilles Farcet consacré à ce qu’il appelle la « stratégie de survie ». Bonne rentrée à tous !

Frédéric Blanc : La stratégie de survie. Voilà une expression bien dramatique. D’où vient-elle ?

Gilles Farcet : Pour être honnête, je ne m’en souviens plus… Ce qui est certain c’est que je ne l’ai pas inventée. Je sais que Lee Lozowick l’emploie dans son livre Alchemy of Transformation que j’ai ensuite traduit en français sous le titre L’Alchimie du réel. Je ne suis cependant pas sûr qu’il soit le premier à l’employer. Cela n’a d’ailleurs pas grande importance… Si j’ai choisi d’utiliser cette expression à mon tour c’est qu’elle décrit précisément le mécanisme dont je veux parler.

F.B. : Entrons immédiatement dans le vif du sujet. C’est quoi la stratégie de survie ?

Gilles Farcet : La stratégie de survie est un plan de bataille qui s’élabore souvent très tôtStrat15 dans la petite enfance. Il s’agit d’une réaction massive par rapport à des émotions que l’enfant ressent comme ingérables et face auxquelles il se sent complètement affolé et démuni. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un processus conscient… L’enfant ne décide pas délibérément de faire face à ses angoisses en adoptant tel ou tel positionnement. Cette formidable mécanique se met en place à son insu… La deuxième étape de ce processus intervient de manière tout aussi inconsciente au moment de l’adolescence. Le jeune homme doit alors relever le terrible défi consistant à exister de manière autonome et originale. C’est le moment où les cartes de la stratégie de survie cherchent non pas à se redistribuer mais à se jouer pour de bon. A partir de ce qui a cristallisé dans l’enfance, une forme de rapport au monde, donc d’identité, commence à se développer…

F.B. : Elaborons-nous une stratégie de survie unique ou sommes nous à même d’en développer une grande variété ?

Gilles Farcet : Autant que je le comprenne aujourd’hui, la stratégie de survie peut prendre différentes formes sans pour autant changer de nature. C’est un peu comme un tronc d’arbre sur lequel poussent de nombreuses branches. Les différentes formes prises par cette stratégie de survie se rattachent toutes à une base commune. En dépit de la multiplicité de ses ramifications, la stratégie de survie reste unique.

F.B. : Notre vie entière est donc contrôlée par un mécanisme unique ?

Gilles Farcet : Oui. Il faut se rappeler que la stratégie de survie émane de notre blessure la plus fondamentale. Elle va donc se manifester de manière globale. Tous les domaines de notre vie vont s’en trouver affectés: notre carrière professionnelle, nos relations amicales, amoureuses et familiales. Si nous entreprenons un travail spirituel elle influencera également notre relation avec les personnes qui nous accompagneront dans cette démarche.

F.B. : A ce stade, je te propose de clarifier ton propos en nous donnant un exemple de stratégie de survie…

Strat6Gilles Farcet : Comme tu me l’as fait justement remarquer au début, l’expression « stratégie de survie » a effectivement une connotation un peu tragique… Cela peut facilement nous donner l’impression que sa mise en place répond à la nécessité d’échapper à un danger physique mortel… La réalité est souvent loin d’être aussi spectaculaire. Les individus qui élaborent une stratégie de survie ne sont pas uniquement ceux qui ont vécu des enfances effroyables. Nous savons tous que ces histoires existent et leurs protagonistes ne manquent pas de développer des stratégies de survie à la mesure du traumatisme subi… Pour aujourd’hui, je vais laisser ces cas extrêmes de côté pour me contenter de parler des stratégies de survie qui se situent dans « la moyenne ». Elles sont le produit d’une histoire ordinaire qui n’a rien de tragique ou d’idéal. Les ressentis ingérables dont je parle peuvent très bien ne pas attirer l’attention d’un témoin extérieur. Objectivement parlant il ne se passe rien de particulièrement frappant… Pas de quoi faire la une de Paris Match… Imaginons par exemple un enfant plutôt doué intellectuellement mais très maladroit de ses mains… Né dans une famille d’intellectuels, sa maladresse n’a pas grande importance. C’est à peine si on la remarque. L’enfant se sent plutôt aimé, valorisé et soutenu par les siens… Arrive le moment d’entrer à l’école primaire… Ce garçon un peu gauche se sent alors agressé par ses petits camarades qui tournent son manque d’habileté en dérision. Confronté à cette expérience, l’enfant ne comprend pas. Son émotion est si forte qu’elle en devient ingérable...

F.B. : En quoi cette émotion est-elle « ingérable » ?

Gilles Farcet : Son ressenti est ingérable dans la mesure où sa famille lui renvoie une certaine image de lui-même alors que son instituteur et ses copains de classe le perçoivent de manière radicalement différente… Il se demande donc qui il est. Est-il cet être aimé et admiré par sa famille ou cet empoté dont on se moque à l’école ? Cette situation en apparence anodine le confronte à quelque chose qu’il ne maîtrise pas et vis à vis duquel il ne sait pas comment se positionner… Ajoutons à cela que les moqueries font inévitablement naître des émotions d’impuissance, de désespoir mais aussi de colère. Comme l’enfant est incapable d’exprimer ce genre de ressentis au grand jour, le cycle des émotions refoulées se met aussitôt en route…

F.B. : Excuse-moi d’insister mais l’adjectif « ingérable » n’est-il pas un peu exagéré pour décrire les émotions générées par une bagarre de cours de récréation ?

Gilles Farcet : Quand j’emploie le mot « ingérable » je pointe vers quelque chose qui est strat2ressenti comme incohérent, incompréhensible et d’une certaine manière absurde… Quand on en parle à l’âge adulte tout cela paraît bien banal et inoffensif. Il ne faut cependant pas oublier que l’enfant fait preuve d’une sensibilité exacerbée et qu’à ses yeux tout prend une valeur absolue. C’est seulement en grandissant que nous commençons à « relativiser » comme on dit… Et encore ! Il suffit de voir la facilité avec laquelle nous nous laissons emporter par nos émotions… L’enfant, et plus encore le nourrisson, interprètent toutes leurs expériences en termes de survie. Si la nourriture arrive à temps tout va bien. Si elle tarde il se sent immédiatement en danger de mort imminente. Il est incapable de rationaliser, de se dire que sa mère est un peu fatiguée ou qu’elle a été retardée… Il fait alors face à « la différence ». Ce que Swami Prajnanpad appelait « la première grande loi du réel ». D’une certaine manière on pourrait dire que la stratégie de survie naît avec la prise de conscience de la différence. Je ne suis pas seul au monde. Ma mère n’est pas une extension de mon être. Je ne la contrôle absolument pas. Elle peut agir à sa fantaisie ce qui implique que je suis totalement à sa merci. C’est avec ce sentiment d’impuissance radical que tout commence…

F.B. : Qu’est-ce qui commence ?

Gilles Farcet : C’est à ce moment là que cette fameuse stratégie de survie va cristalliser en nous. Elle prend d’abord la forme d’une certaine vision du monde. L’enfant dont je parlais tout à l’heure va commencer par se persuader que le monde extérieur est dangereux et qu’il ne peut pas se sentir en sécurité en dehors de son cercle familial et intime. Plutôt favorisé intellectuellement, il aura aussi mécaniquement tendance à surévaluer les activités cérébrales et artistiques au dépend des activités manuelles et sportives. Il se dira par exemple : « je suis différent de toutes ces brutes épaisses qui font la loi dans la cour de récréation. Ils sont certes plus forts et plus habiles mais je suis tellement plus intelligent, sensible et profond que ces imbéciles ». Il en tire inévitablement la conclusion qu’il leur est supérieur et se met à les mépriser.

F.B. : La première conséquence de notre stratégie de survie est de déformer notre vision du monde ?

Gilles Farcet : Tout à fait. Pour citer Swami Prajnanpad, nous ne vivons alors plus dans « le monde mais dans notre monde ». La stratégie de survie se situe donc au cœur de ce que l’on appelle l’ego et le mental. L’ego c’est à dire la conviction que nous sommes fondamentalement séparés du reste du monde et le mental qui désigne la somme des élaborations intellectuelles qui tendent à justifier ce sens fondamental de la séparation. C’est là que le travail spirituel rencontre le domaine de la psychologie… A mon avis, la séparation entre travail spirituel et travail psychologique est erronée et artificielle. C’est une manière assez grossière de découper l’humain en tranches. S’il est approprié de distinguer le niveau psychologique du niveau spirituel, il est en revanche absurde de vouloir les séparer dans le travail de maturation intérieur.

F.B. : Pourquoi est-il indispensable de tenir compte de la dimension psychologique pour effectuer un travail spirituel ?

Strat14Gilles Farcet : Si j’aborde les choses sur un plan purement métaphysique je vais inévitablement manquer de pertinence et d’efficacité. Si je te jette par exemple à la tête que ton vrai problème est de te prendre pour une entité séparée, ça peut t’intéresser intellectuellement. Si tu as une certaine tournure d’esprit, ça peut même te passionner… Ce qui est sûr c’est que cela ne te mettra pas en danger. Par contre, si je mets en cause de manière très concrète un certain nombre de tes dysfonctionnements et si je te fais comprendre qu’ils sont l’expression de ta souffrance la plus intime, il y a de fortes chances que tu sois sérieusement secoué. C’est l’un des sens que l’on peut donner à cette formule de Swami Prajnanapad : « la voie est dans le particulier, pas dans le général. » Je répète qu’à mon avis le sens fondamental de la séparation dont nous cherchons à émerger n’est pas uniquement un principe métaphysique abstrait. Ce principe s’incarne. Il s’articule chez chacun autour de quelques nœuds très précis qui relèvent de la psychologie. Par contre, si nous voulons réellement émerger de ce nœud, une perspective purement psychologique ne suffit pas. Nous devons nous ouvrir à une perspective spirituelle…

F.B. : La virulence de cette stratégie de survie est-elle identique chez tout le monde ?

Gilles Farcet : Non… La puissance de la stratégie de survie peut varier selon les individus. Nous n’avons pas tous connus la même existence. Au sortir de l’enfance certains sont profondément blessés alors que d’autres ont pu conserver une bonne part de leur liberté et de leur innocence… Il existe des éducations extrêmement aliénantes et destructrices. Elles conduisent tout droit à la folie ou tout au moins à des dysfonctionnements massifs. D’autres formes d’éducation sont en revanche beaucoup plus positives. Elles produisent des individus beaucoup plus proches de ce qu’ils ressentent et mieux à même de se comprendre et de s’ouvrir aux autres… Mais personne ou presque ne sort totalement indemne de l’enfance… Même les enfants les plus privilégiés vont être exposés à un certain nombre d’expériences traumatisantes…

F.B. : Il semble que nous soyons tous condamnés à élaborer une stratégie de survie. Son apparition semble aussi inévitable que l’apparition du désir sexuel à l’adolescence…

Gilles Farcet : Oui, l’élaboration d’une stratégie de survie et l’apparition du sens de la séparation qui en résulte sont des étapes apparemment inévitables et hautement nécessaires du développement humain… Ceux qui en font l’économie finissent en général à l’H.P…

F.B. : Notre stratégie de survie a donc aussi une dimension très positive. Après-tout, nous lui devons d’être là aujourd’hui… Pourquoi la remettre en cause ?

Gilles Farcet : Entre autre chose parce que notre stratégie de survie a depuis longtemps cessé d’être adaptée à notre situation présente. Comme je le dis parfois en riant : le refuge d’hier est le trou à rat d’aujourd’hui.

F.B. : A quoi reconnaît-on que notre stratégie de survie ne nous est plus d’aucune utilité ?

Gilles Farcet : Le signe qui ne trompe pas c’est qu’elle s’accompagne toujours d’un sentiment Strat7de peur et de crispation. Lee Lozowick en parlait également comme de notre « crampe fondamentale ». Elle nous oblige à mettre compulsivement en avant certaines facettes valorisantes de nous même et à refouler toutes celles qui nous paraissent inacceptables. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la stratégie de survie ne parvient pas à nous sécuriser. Elle est impuissante à faire taire nos doutes. Je dirais même qu’elle les attise : Et si mes accomplissements et mes soi-disantes qualités n’étaient finalement que du vent ? Il m’a été possible de faire illusion jusqu’à maintenant. Il suffirait cependant que les autres prennent conscience de ma faiblesse ; qu’ils comprennent à quel point je suis terrorisé et démuni pour que je sois démasqué et que je perde tout etc. etc. C’est le fameux syndrome de l’imposteur dont sont affligés la très grande majorité des occidentaux. Crois-tu vraiment que l’on puisse être en paix dans ces conditions là ?

F.B. : La stratégie de certains semble pourtant gagnante…

Gilles Farcet : Elle peut être socialement gagnante sans être véritablement satisfaisante sur le plan humain. Certains d’entre nous sont par exemple affligés d’un fort besoin de reconnaissance. Nous connaissons tous des personnes qui cherchent à se rassurer en monopolisant compulsivement l’attention. Leur stratégie est gagnante dans la mesure où ils dominent la conversation. Elle est cependant perdante si l’on considère qu’ils sont beaucoup trop tendus et inquiets pour goûter pleinement la reconnaissance à laquelle ils accèdent. La stratégie de survie nous empêche de jouir de la vie. Etant incapables d’intégrer nos expériences, nous sommes condamnés à les répéter. C’est sans fin… La stratégie de survie recycle tout dans une même mécanique. Elle fabrique du vieux au kilomètre.

F.B. : Bien sûr… Tu ne m’enlèveras cependant pas de l’idée que certains semblent « avoir adopté » une stratégie plus enviable que d’autres. L’existence d’un alcoolique est par exemple très différente de celle d’un sportif de haut niveau par exemple…

Strat3Gilles Farcet : Il est certain que du point de vue de la réussite sociale, le grand sportif a développé une stratégie de survie « gagnante » tandis que celle de l’alcoolique sévère est « perdante ». Il n’en reste pas moins qu’un certain nombre de sportifs de haut niveau ont développé leurs aptitudes pour échapper à une béance émotionnelle qui menaçait de les engloutir… A un certain niveau, l’athlète va évidemment mener une existence incomparablement plus riche et valorisante que celle du pauvre type occupé à cuver sa cuite dans un gourbi infâme. Mais si l’on se place du point de vue de la liberté, de la détente et de la capacité de communion, on constatera souvent qu’il n’y a pas de vraie différence entre le sportif et le soiffard… L’un et l’autre sont mus par la peur. Leurs actions ne sont que des tentatives plus ou moins habiles et lucides pour échapper à la souffrance. Au risque de me répéter, je maintiens qu’au final, le seul critère valable c’est celui de la paix intérieure. C’est un critère spirituel… La personne se sent-elle oui ou non ouverte, détendue et compatissante ? Tout le reste est littérature… On retrouve chez les mystiques de toutes les traditions à peu près toutes les catégories socioprofessionnelles… Certains étaient de grands marginaux. Ce fut par exemple le cas de Yogi Ramsuratkumar. Pendant plusieurs décennies, il a mené l’existence d’un mendiant. Il se situait tout en bas de l’échelle sociale. Il était méprisé par beaucoup de ses concitoyens. Certains allaient même jusqu’à lui jeter des pierres… A l’inverse, on a également des exemples de saints ou sages qui ont connus une réussite sociale éclatante. Ce fut le cas du même Yogi Ramsuratkumar à la fin de sa vie. Mais qu’il ait été un mendiant persécuté ou un maître spirituel honoré, il est toujours resté détendu, ouvert et plein de compassion… Le critère n’est pas de savoir si notre stratégie de survie est « gagnante » ou « perdante » mais jusqu’à quel point nous en sommes libres.

F.B. : Je ne comprends pas pourquoi un comportement autodestructeur comme l’alcoolisme peut être qualifié de stratégie de survie…

Gilles Farcet : Une stratégie de survie « perdante» peut être comprise comme une réaction malheureuse à des chocs traumatiques. C’est la seule manière que la personne a trouvée pour se protéger et tenter de gérer sa souffrance. La dépendance d’un alcoolique, pour prendre un exemple malheureusement très courant, s’explique par son incapacité de faire face à des émotions ingérables. Cette stratégie est évidemment « perdante » dans la mesure où elle finira par aboutir à une forme ou une autre de tragédie. Pour beaucoup de personnes, c’est cependant la seule manière de ne pas couler à pic. A court terme en tout cas…

F.B. : Ceux qui sont affligés d’une stratégie de survie perdante ont-ils au moins plus de facilité à la remettre en cause ?

Gilles Farcet : Pas du tout. Ils sont confrontés aux mêmes difficultés que les autres. Strat16L’identification est tout aussi forte. Il est difficile de remettre son monde en cause même si celui-ci est douloureusement dysfonctionnel. L’identification a partie liée avec la peur. Cela est particulièrement frappant chez ceux qui souffrent de ce que j’appelle parfois « le syndrome de l’enfant blessé ». Ces personnes croient dur comme fer qu’il est très dangereux de s’ouvrir à l’amour ou à l’amitié. Elles ont la conviction qu’elles finiront inévitablement par être trahies, bafouées et abandonnées… Cette stratégie peut être qualifiée de « perdante » dans la mesure où la personne finit par croupir seule dans son trou à rat. En dépit de cette souffrance, la peur est tellement forte et l’identification si absolue que la personne cherchera à saborder de manière consciente ou inconsciente la moindre opportunité de relation… Elle fera le nécessaire pour que sa conception du monde soit à nouveau vérifiée et justifiée… C’est tragique… Lorsque cet enfant blessé commence miraculeusement à s’ouvrir, la stratégie de survie ne tarde pas à reprendre brutalement le dessus. C’est « le retour offensif de la bête immonde » pour citer le titre d’un passage des évangiles… A partir de là, l’enfant blessé va déployer une créativité effrénée et inconsciente pour décourager la personne qui a été assez téméraire pour chercher à entrer en relation avec lui… Il se montre généralement d’une efficacité redoutable. C’est un cas que j’ai souvent rencontré au cours de ma petite carrière d’accompagnateur… La dynamique de l’enfant blessé est parfois si puissante qu’il est complètement impossible de lui venir en aide…

F.B. : Comment est-il possible de prendre conscience de sa stratégie de survie et d’en émerger ?

Gilles Farcet : Ah, voilà une question intéressante ! On aborde enfin ce que M. Gurdjieff appelait le « travail ». Notre stratégie de survie représente pour nous un angle mort. Il est très difficile d’en sortir. Notre seule chance d’y arriver est de bénéficier de l’aide de personnes qualifiées. La présence d’un groupe bienveillant, ce que les bouddhistes appellent une « sangha », est une aide très précieuse.

F.B. : Pourquoi est-il tellement difficile d’être lucides sur nous-mêmes ?

Gilles Farcet : Ce qui nous empêche d’être lucides sur nous mêmes c’est que nous sommes totalement identifiés à notre monde… La plus grande difficulté de ce travail vient de ce que notre stratégie de survie se fonde souvent sur des qualités objectivement précieuses : le charisme, l’intelligence, la précision, la force de travail… Ces qualités nous sont souvent d’autant plus précieuses que se sont précisément elles qui nous ont permis de survivre et de nous déployer dans le monde. Lorsque nous commençons à remettre en cause notre stratégie de survie nous avons l’impression de devoir renoncer aux talents sur lesquels nous avons fondé notre identité. En fait, il nous est seulement demandé de ne plus en faire un usage névrotique…

F.B. : A quel signe pouvons-nous reconnaître que nous faisons un usage névrotique de nos qualités ?

Srtat4Gilles Farcet : Dès qu’un comportement, même tout à fait légitime, commence à devenir excessif, tu peux être sûr qu’il y a quelque chose de suspect. Swami Prajnanpad utilisait souvent le terme « overemphasis » pour désigner ce genre de dérive. Prenons l’exemple du besoin de contrôle… Au quotidien, un minimum de maîtrise est évidemment nécessaire. Il faut prévoir, planifier, organiser… Imaginons maintenant une personne mue par une puissante pulsion de contrôle. Elle est intelligente, efficace, fiable… On peut avoir toute confiance en elle. Si ces qualités sont instrumentalisées par sa stratégie de survie, son comportement sera rigide, obsessionnel et au final contre-productif. Comme l’ego et le mental prêchent toujours le vrai pour perpétuer le faux, elle justifiera son attitude inappropriée en mettant en avant des nécessités réelles. Elle pourra même se réclamer de certains aspects de l’enseignement de Swami Prajnanpad pour légitimer sa névrose. Swamiji n’a t’il pas affirmé que le fait de ne pas remettre un objet à sa place constituait un « crime contre le Soi » ? etc. etc.

F.B. : En quoi la présence d’un groupe peut-il nous être utile dans ce travail de remise en cause ?

Gilles Farcet : Si notre stratégie de survie représente pour nous un angle mort, elle est en revanche bien connue de nos proches… Ils nous percent très facilement à jour… Il se peut qu’ils ne le fassent pas toujours de manière très consciente ou très articulée. Le fait est qu’ils reconnaissent immédiatement certains de nos traits de caractère : « Ah oui ! C’est tellement lui ! » Tous ceux qui connaissent X. intimement s’accorderont par exemple à dire qu’elle est remarquablement organisée mais que son comportement confine souvent à la maniaquerie… Tout le monde est au courant sauf la personne concernée.

F.B. : Ce que tu veux dire c’est que le groupe aide la personne en jouant un rôle de miroir. Si je comprends la nécessité de ce regard extérieur, je ne comprends toujours pas la nécessité du groupe. L’instructeur spirituel ne peut-il pas assumer seul cette fonction ?

Gilles Farcet : Pour commencer, je rappellerais que la sangha est un outil traditionnel qui aStrat5 joué un rôle déterminant dans de nombreuses traditions religieuses. Dans le christianisme, cette communauté porte le nom de « paroisse ». Elle permet au « travail » de prendre une dimension publique, familiale et sociale… Il est bien sûr très précieux que la stratégie de survie d’une personne puisse être remise en cause dans le secret d’une relation qui s’apparente à celle d’un confesseur et de son pénitent. La valeur de cette mise à nu est encore plus grande lorsqu’elle se produit en public. L’une de nos plus grandes peurs est d’être démasqué en public. Si cela arrive et que cela se produit dans une atmosphère de bienveillance et de sécurité affective, cette expérience peut revêtir une immense valeur. A ce moment, peut cristalliser en nous la conviction qu’il est possible de vivre sans son masque… Je l’ai vérifié moi-même à plusieurs reprises. Je me souviens qu’un jour Arnaud avait relevé dans l’un de mes livres un passage qui, à ses yeux, exprimait parfaitement le cœur de ma stratégie de survie. Il a alors demandé à un certain nombre de personnes dont j’étais proche de passer une soirée en ma compagnie dans le but de me montrer, texte en main, un aspect de moi-même dont je n’étais pas du tout conscient… J’aurais pu vivre cette confrontation comme une sorte de crucifixion… de mise au pilori… Sa « réussite » dépendait de ma détermination à remettre en cause ma manière de fonctionner… et à me souvenir surtout de ce que j’étais venu chercher auprès de mon maître… Je m’en souviens comme d’un choc salutaire. Un grand et beau moment de vérité… Après cette soirée, je suis allé m’asseoir dans le jardin. Il faisait beau. J’étais sonné, chancelant… J’avais l’impression bizarre qu’un aspect peu flatteur de ma personnalité avait été exposé sur la place publique et que les autres ne m’en aimaient pas moins pour ça. Tout au contraire ! Je pourrais te citer encore beaucoup d’autres exemples, certains très récents, au cours desquels j’ai pu sentir qu’un aspect de ma souffrance et de ma crispation fondamentale était mis à jour en présence de mes frères et mes sœurs sur le chemin… Dans un tel contexte, j’ai constaté à chaque fois que non seulement cela ne posait aucun problème mais qu’il s’agissait même d’une forme de libération… Le groupe donne donc à nos prises de conscience une puissance et une profondeur dont elles seraient autrement dépourvues. Après tout, nous avons forgé notre masque à l’intention des autres…

F.B. : J’imagine que ce travail requiert un groupe particulièrement soudé et mature…

Gilles Farcet : Oui. Le type de travail dont je te parle n’est envisageable que dans un contexte de proximité. Il est impossible de le mener à bien dans un environnement où il y a trop de monde, où les gens ne se connaissent pas assez et ne partagent pas suffisamment de choses ensemble. Les « conditions chimiques » ne sont alors tout simplement pas réunies… C’est un travail qui demande aussi beaucoup de temps et de persévérance. Si les gens ne viennent que de manière ponctuelle l’espace d’un séjour, d’un stage ou d’une réunion, il ne peut évidemment pas se passer grand chose. Pour que les choses deviennent intéressantes, il faut que les gens se sentent impliqués dans un travail à durée indéterminée. Il n’est pas nécessaire de vivre en communauté mais les membres d’une sangha doivent tout de même avoir la possibilité de tisser des liens profonds… Il est nécessaire qu’il y ait une vie collective. Il faut donc s’arranger pour que les gens aient l’occasion de se voir souvent et de vivre des choses ensemble. Cela leur permettra de développer une forme de fraternité qui donnera à son tour naissance à un sentiment de sécurité. A partir de là, une intimité est possible.

F.B. : Une telle proximité doit engendrer beaucoup de frictions…

Strat11Gilles Farcet : De ce point de vue, une sangha digne de ce nom ressemble beaucoup à une famille… Mais c’est une famille fonctionnelle. Pourquoi est-ce que l’occident chrétien a tellement exalté la Sainte Famille ? La Sainte famille ne renvoie pas seulement à l’image délicieusement naïve et désuète du petit Jésus étendu dans sa mangeoire entre un âne et un bœuf. C’est un symbole beaucoup plus puissant et profond que ça. La vocation de la famille est d’être un espace d’accueil. C’est le lieu dans lequel naît et se développe la personne humaine. Une famille fonctionnelle n’est pas une famille idéale au sein de laquelle il n’y a jamais de problèmes, de tensions et d’incompréhensions. Cet idéal n’existe pas. Une famille fonctionnelle est une famille où les difficultés sont vues et reconnues avec lucidité et bienveillance. Tout cela se déroule au sein d’un cadre juste autrement dit d’un cadre qui est au service du développement de la personne… De chaque personne telle qu’elle est. Une famille fonctionnelle implique une bienveillance ferme mais sans rejet et sans condamnation… Chacun des membres qui la composent est légitime, nécessaire et irremplaçable. Tous ont leur place particulière qui ne peut lui être enlevée. Voilà ce qu’est une sangha digne de ce nom… Un tel niveau de maturité collective est évidemment très rare. Il faut beaucoup de temps pour constituer une sangha. Il ne suffit pas de réunir des gens qui habitent dans un même lieu et qui professent plus ou moins la même intention. C’est un travail long et exigeant. Il est tout à fait réalisable mais il ne va pas de soi.

F.B. : Et « l’éveil ? » dans tout ça ? Voilà près d’une heure que nous parlons et nous n’avons toujours pas prononcé le gros mot…

Gilles Farcet : C’est vrai… La notion « d’éveil » est aujourd’hui très tendance dans le microcosme spiritualiste… Elle a fini par devenir un cliché irritant. S’il faut en croire les vidéos qui prolifèrent sur YouTube, le monde moderne regorgerait d’éveillés… Inutile, je crois, de préciser que la plupart d’entre eux sont autoproclamés… Le phénomène a pris de telles proportions que j’en suis arrivé à éprouver une certaine répugnance par rapport à un terme qui, à force d’être galvaudé, est désormais dépourvu de signification…

F.B. : Le sujet n’en est pas moins incontournable. Après tout c’est tout de même le but de la vie spirituelle…

Gilles Farcet : Je ne suis pas d’accord… J’irais même jusqu’à dire qu’en ce qui me concerne, il n’est pas très important de vivre cette expérience dite « d’éveil ». Ce qui est en revanche essentiel, c’est de travailler à émerger de son égocentrisme et de grandir en bonté, en générosité, en ouverture, en empathie et en compassion… Non, je ne considère pas du tout que l’expérience de « l’éveil », entendue comme un éveil métaphysique à sa véritable nature, soit forcément un pré requis pour un travail spirituel digne de ce nom. Il s’agit certes d’une expérience fascinante, mais elle est en fin de compte très secondaire…

F.B. : Voilà une déclaration qui ne va pas manquer de susciter quelques réactions…

Gilles Farcet : Je n’en doute pas (sourire)… Puisque tu m’as lancé sur le sujet, j’aimerais partager quelques réflexions qui me tiennent très à cœur… Après plus de trente ans de pratique et de réflexion, il m’apparaît clairement qu’il existe deux grandes conceptions de l’éveil. La première de ces conceptions repose en effet sur l’idée que le but de la vie spirituelle est d’expérimenter d’une manière ou d’une autre la réalité de la non séparation. Il s’agit de réaliser une fois pour toute que notre nature essentielle n’est ni séparée ni limitée… Nous ne sommes pas uniquement ce corps et cet esprit périssables… Pour reprendre la métaphore ô combien classique et indémodable, notre identité ne se limite pas à la vague. Elle englobe également la totalité de l’océan. Beaucoup voient dans la réalisation de cette vérité métaphysique la solution globale et définitive à toutes nos problématiques existentielles… Cette conception simpliste est aujourd’hui de plus en plus répandue. Elle en est même venue à représenter le courant majoritaire. Il existe cependant une autre approche de l’éveil. Cette deuxième conception inclue la première tout en considérant qu’elle est insuffisante… Décréter que la dimension métaphysique est réelle alors que le monde dit phénoménal est illusoire revient à affirmer que l’existence de la physique quantique invalide la physique classique. Ce n’est pas parce que le physicien quantique conçoit le monde comme une myriade de particules qui dansent dans le vide qu’il peut se dispenser de tenir compte des lois de la physique classique. Même le plus pointu des physiciens quantiques ne traverse pas les murs. S’il prétend le faire, il comprendra immédiatement qu’il y a un problème…

F.B. : Tu dis que la seconde conception de l’éveil inclue la première… Elles ne sont donc pas incompatibles. Qu’est-ce qui les distingue radicalement l’une de l’autre ?

Gilles Farcet : Ce qui distingue ces deux approches c’est que la première essaie de prendre Dorje-Gotrab-AK3-zentralfigurles choses par le haut alors que la deuxième les prend par le bas c’est à dire de manière beaucoup plus sobre et pragmatique. Quand Swami Prajnanpad dit « vous ne vivez pas dans le monde, vous vivez dans votre monde » ou « Swamiji ne connaît rien d’autre que d’être un avec » il ne fait en rien référence à des expériences sublimes. Il invite tout simplement ses élèves à se familiariser avec leur monde de manière à être peu à peu capables d’en émerger et de s’en détacher. Aux yeux de Swami Prajnanpad, les expériences exceptionnelles n’avaient aucune valeur tant qu’elles n’avaient pas été vraiment intégrées par la personne… Il fallait que celle-ci l’harmonise avec son humanité nécessairement limitée et conditionnée… Pour juger de l’intérêt d’une telle expérience d’éveil, Swâmi Prajnanpad utilisait un critère simple et exigeant : dans quelle mesure cette expérience aidait-t-elle son élève à changer de manière profonde et durable sa manière d’entrer en relation avec les autres… Selon cette conception, un être éveillé n’est donc pas un individu qui expérimenterait en permanence une sorte d’état de conscience supérieur mais une personne s’efforçant d’être de moins en moins soumise à la dictature de son monde donc de son ego, de son mental et de sa stratégie de survie fondamentale. Il s’agit donc de quelqu’un qui est fondamentalement apte à entrer en communion avec lui-même et avec chacun.

F.B. : Que veux tu dire quand tu affirmes que l’expérience de l’éveil doit être harmonisée avec notre humanité ?

Gilles Farcet : Il arrive que certaines personnes manifestent une forme de réalisation hors du commun tout en restant prisonnières de leur stratégie de survie fondamentale. Elles font preuve d’un rayonnement indéniable et tiennent parfois des propos remarquables. Dans certaines circonstances, elles n’en continuent pas moins à se comporter de manière purement égocentrique.

F.B. : Peux-tu développer ton propos ?

Strat10Gilles Farcet : Pour donner un peu de consistance à mes propos, je vais être obligé de te donner un exemple… Il y a quelques mois j’ai lu le texte qu’un physicien indien du nom de Ravi Ravindra, a consacré à Krishnamurti. Élève des groupes Gurdjieff, Ravindra était un ami et un grand admirateur de Krishnamurti Il n’était cependant pas un de ses zélateurs fanatiques. Son témoignage est intelligent… Il est critique tout en demeurant profondément respectueux… Selon Ravi il y avait deux Krishnamurti. Il y avait bien sûr le Krishnamurti transcendant et magnifique habité par une dimension toute autre et émanant ce charisme bouleversant qui a fait sa réputation dans le monde entier… Il existait cependant un Krishnamurti moins inspirant… Un homme qui pouvait facilement être en proie à de très fortes émotions dès qu’il s’agissait de dénoncer les religions constituées, la relation maître / disciple et les hiérarchies de tous ordres… Ravi explique que Krishnamurti se comportait alors comme un être humain ordinaire exprimant des tensions très fortes et non résolues… Il est également intéressant de noter que Krishnamurti n’a pas été très sincère à propos de sa vie personnelle. Il s’est toujours ostensiblement présenté comme un célibataire et a même incité un certain nombre de ses admirateurs à suivre son exemple. Or il se trouve qu’il a vécu toute sa vie une liaison amoureuse intense, compliquée et empreinte de beaucoup de souffrance que ce soit pour lui, pour la femme qu’il aimait mais aussi pour le mari de cette dernière et leurs enfants… Tout cela a été bien entendu soigneusement caché et n’a émergé que de nombreuses années après sa mort…

F.B. : Où veux-tu en venir ?

Gilles Farcet : Je n’ai aucune intention de me placer sur un plan moral. J’ai bien trop d’admiration pour Krishnamurti pour le juger et le condamner. Et d’ailleurs qui suis-je, moi, pauvre pékin, pour prétendre lui faire la morale? Tant mieux pour lui s’il a pu vivre une vie amoureuse et sexuelle… Il le méritait… Ça ne me choque pas du tout. Par contre il est légitime de s’interroger sur les raisons de ce double discours. On peut se demander s’il est légitime de tromper des centaines de milliers de personnes à son sujet. Un tel comportement n’est-il pas né d’une peur, d’un égocentrisme, d’une souffrance ? Il ne s’agit encore une fois pas de juger ce comportement mais simplement de prendre cet exemple célèbre comme base de réflexion. Ce faisant, je me situe dans une ligne que Krishnamurti lui-même n’aurait pas désavouée. Je m’efforce d’utiliser mon intelligence pour essayer d’aller au fond des choses et ne pas laisser les autres penser à ma place. Krishnamurti est l’exemple typique de d’un éveil qui n’a pas été complètement intégré… Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples moins fameux dont certains que j’ai eu l’opportunité de côtoyer et d’observer de près… Chez de telles personnes une dimension vaste, transcendante et infinie peut coexister avec des comportements médiocres qui conduisent à la souffrance pour soi-même et pour les autres. Or, j’ai à ce sujet une position très claire : telle que j’en suis arrivé à la concevoir à mon niveau, la vie spirituelle ne peut être qu’au service de l’allègement de la souffrance. C’est un instrument de la compassion. Son but est de contribuer « au bien de tous les êtres sensibles » comme disent les bouddhistes. Elle est par conséquent incompatible avec des comportements mécaniques qui sont uniquement des réactions nées de la peur et de l’égocentrisme.

F.B. : Est-ce que tu ne pinailles pas un peu ? Après-tout ce Krishnamurti passe pour avoir été un homme extraordinaire. Il a changé la vie de milliers de personnes… Yogi Ramsuratkumar lui même le tenait en grande estime. Est-ce qu’on ne peut pas lui passer quelques « faiblesses » ?

Gilles Farcet : Bien sûr ! Il ne s’agit pas d’être idéaliste. « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » Les saints, les éveillés et les maîtres spirituels restent des êtres humains c’est à dire des créatures nécessairement imparfaites… Toute la question est de savoir si le saint justifie ses failles ou s’il considère qu’elles font partie des faiblesses dont il doit encore se libérer… A ce propos, il est intéressant de noter que les tenants d’un non dualisme radical en arrivent à considérer que les manifestations mécaniques et égocentriques de ceux qu’ils considèrent comme des « éveillés » n’ont aucune importance. Ils en arrivent ainsi à justifier l’injustifiable… Peu leur importe si le comportement de cet « éveillé » engendre beaucoup de souffrance et de confusion autour de lui. Ils vous diront que l’éveil n’est en rien affecté par ces actes qui appartiennent au « complexe corps esprit » de la personne. Cela revient à dire que je peux allègrement écraser un piéton avec ma voiture parce que du point de vue de la physique quantique il n’existe rien d’autre que le vide en train de danser avec le vide. En ce qui me concerne, ce point de vue est indéfendable.

F.B. : De leur côté, les néo-Vedantins dont tu parles reprochent certainement à Swami Prajnanpad de faire la part trop belle à la psychologie…

Gilles Farcet : M. Gurdjieff, qui par bien des aspects était très proche de Swami Prajnanpad, Strat17faisait une distinction entre « l’essence » et « la personnalité ». Il était selon lui indispensable de développer les deux. Certaines personnes peuvent avoir une « essence » exceptionnelle et une « personnalité » très défaillante. Elles peuvent faire preuve d’une innocence bouleversante, avoir de profondes intuitions métaphysiques tout en se comportant comme des gamins stupides et immatures. Est-ce idéal ? Certainement pas… Pour se développer de manière harmonieuse, un être humain doit développer sa « personnalité » tout en restant en contact avec son « essence »… Pour effectuer un tel travail, il est effectivement nécessaire de se confronter sérieusement à la psychologie humaine… Pour ce qui est de Swami Prajnanpad, j’ai souvent l’occasion de répéter que même s’il s’est effectivement beaucoup intéressé à la psychanalyse, il se considérait avant tout comme un maître spirituel s’insérant dans la plus pure tradition du Vedanta. Il était très clair à ce sujet… Quelques-unes de ses formules expriment d’ailleurs un point de vue radicalement non dualiste. Elles restent cependant rares et ne sont pas considérées comme les plus importantes. Il les a prononcées à la toute fin de sa vie à l’attention de personnes comme Arnaud Desjardins qui étaient à ce moment là suffisamment avancées pour en faire leur profit ou en tout cas pour les entendre et les méditer en leur cœur jusqu’à la fin de leur vie… Vu son éducation, son parcours et sa personnalité, Swami Prajnanpad aurait très bien pu se contenter de délivrer un enseignement purement métaphysique sans se donner la peine (et Dieu sait que c’est bien l’expression qui convient) d’entrer dans le monde compliqué, torturé, conflictuel et laborieux de ses élèves indiens et occidentaux. S’il l’a fait, c’est encore une fois que les dimensions psychologique et spirituelle sont inséparables. Elles forment un tout. Swami Prajnanpad souhaitait amener ses élèves à travailler sur leur stratégie de survie parce que c’est la seule manière de les faire émerger de leur monde pour les faire vivre dans le monde. Vivre dans le monde c’est être capable d’être un avec tout ce que l’on y rencontre. C’est ça la non dualité.

Strat18

Pascale Gruenberg : l’émergence d’une vocation

« Je vous invite maintenant à passer la main à la main » Lily Jattiot

DSCF2199Pascale Gruenberg est une femme profondément sensible et chaleureuse. Comme beaucoup, elle s’est longtemps cherchée sur le plan professionnel. A l’âge où d’autres commencent à rêver à la retraite, elle trouve enfin sa vocation. En l’écoutant parler de sa formation d’art thérapeute et des ateliers qu’elle anime, j’ai le sentiment très net que ce nouveau métier constitue l’aboutissement logique de tout son parcours. Cette activité lui offre en effet la possibilité de tirer avantage de l’ensemble de ses expériences passées. Le puzzle se met en place et prend sens.

Frédéric Blanc : Pour commencer, nous allons parler un peu de ton parcours. Dans quelles circonstances as-tu commencé à t’intéresser à l’art ?

P.G.1Pascale Gruenberg : Les arts plastiques ont toujours fait partie intégrante de mon univers… J’ai hérité ça de ma mère… Sans être une artiste professionnelle, elle a peint toute sa vie… Je me rappelle très bien de l’odeur d’essence de térébenthine qui imprégnait l’air de la chambre où elle avait l’habitude de travailler. C’est l’un des souvenirs agréables de mon enfance. Pour moi, la création artistique était donc quelque chose de familier, de familial… J’ai commencé à me l’approprier quand j’étais enfant. Je bricolais, je bidouillais… J’aimais beaucoup le modelage. Je me souviens que je fabriquais de petits personnages à l’aide de branches, de feuilles et de brindilles. Plus tard, j’ai voulu en faire un métier. J’ai donc préparé le concours d’entrée de toutes les grandes écoles : les Arts déco, les Arts Appliqués etc. Au final, j’ai été reçu aux Beaux Arts de Paris.

F.B. : Quel souvenir gardes-tu de ton passage aux Beaux Arts ?

Pascale Gruenberg : Je ne garde pas un très bon souvenir de cette période. Je me suis rapidement aperçue que l’enseignement dispensé aux Beaux Arts ne me convenait pas. C’était beaucoup trop vaste, trop riche, trop foisonnant. Ça partait littéralement dans tous les sens. A cette époque, je n’avais pas la structure intérieure nécessaire pour fonctionner dans un monde aussi ouvert. Je manquais trop d’autonomie… Je n’ai évidemment pas tenu très longtemps. Je suis partie après une année. Ça reste un regret.

F.B. : Comment as-tu rebondi ?

P.G.9Pascale Gruenberg : J’ai continué à peindre avec un groupe d’amis que j’avais rencontré lors de mon année préparatoire. On formait un genre de collectif. On peignait sur du bois tissé. C’est un matériau assez original… Nos productions se situaient entre la déco et la peinture. On peignait beaucoup de trompe l’œil. Des fenêtres s’ouvrant sur des paysages oniriques. Ce genre de choses… Ça s’inspirait un peu du surréalisme. Comme nos créations accrochaient le regard, on s’est mis dans l’idée de les vendre. Ça tournait plutôt bien… Cette période a pris fin lorsque j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari. Nous avons rapidement eu des enfants. Trois garçons… J’ai donc provisoirement mis mes activités artistiques de côté. J’étais bien trop occupée par ailleurs (rires)…

F.B. : A quel moment as-tu renoué avec la peinture ?

Pascale Gruenberg : J’ai repris la peinture à trente ans. J’ai décidé de me focaliser sur la peinture décorative. J’avais besoin d’utiliser mon savoir faire pour réaliser des projets pratiques. Suite à une formation technique, j’ai été amenée à faire de la peinture murale sur différents chantiers de décoration. J’ai travaillé dans des lieux publics, des boutiques, des restaurants et chez beaucoup de particuliers. Il m’est aussi arrivé de travailler pour des salles de théâtre. C’est de loin ce que j’ai préféré. Le travail était varié, on bossait en équipe, l’atmosphère était chaleureuse…

F.B. : Comment es-tu finalement passé de la peinture décorative à l’art thérapie ?

P.G.10Pascale Gruenberg : Est arrivé un moment où j’ai commencé à fatiguer physiquement. C’est dur la peinture murale ! Tu passes souvent ta journée à te contorsionner dans tout les sens. Au bout de quelques années j’ai commencé à sentir que ça faisait trop… Et puis le trompe l’œil ne faisait plus vraiment recette… Bref, les conditions étaient mûres pour que je passe à autre chose… Il y a eu un temps de gestation. Après coup je pourrais dire que je voulais m’investir dans une activité qui fasse à la fois appel à mes qualifications plastiques et à tout ce que j’avais pu apprendre au cours d’une thérapie jungienne approfondie. J’ai réalisé que je voulais continuer à faire la même chose mais en passant à un niveau plus profond. Je voulais passer de l’harmonisation de l’habitat extérieur à l’harmonisation de l’espace intérieur. A l’époque, je n’avais jamais entendu parler d’art thérapie. Quand j’ai découvert ce domaine, ça a été une évidence. Je me suis dis : c’est ça ma voie.

F.B. : Une évidence ? Pourrais-tu nous décrire un peu plus en détails le moment où tu as enfin trouvé ta vocation ?

Pascale Gruenberg : Ce projet n’est pas le fruit d’une réflexion rationnelle… L’idée m’est venue à l’improviste… J’étais en train de peindre lorsque m’est venu l’envie d’aider les enfants à travers les arts plastiques… Ça a surgit du fond de l’inconscient comme une petite bulle venue du fond de l’eau. Cette envie était en quelque sorte déposée en moi. Elle correspondait à vécu d’enfant… Cette prise de conscience a été précédée par un rêve simple et éloquent. Je me tiens près d’un puits. Un bébé émerge à la surface de l’eau. Je lui tends la main et le prend dans mes bras. Tel que je le ressens, le bébé symbolise le projet émergeant du fond l’inconscient. Ma main représente le conscient qui s’en saisit. Ce rêve a été très soutenant.

F.B. : Que veux-tu dire quand tu affirmes que « quelque chose était déjà déposé en toi? »

Pascale Gruenberg : Dans mon enfance, j’avais déjà pratiquée une forme d’art thérapie. A l’âge de huit ans environ, j’ai arrêté de parler à l’école. Ma mère m’a alors emmenée consulter un psychologue. Je me souviens qu’il me faisait faire beaucoup de pâte à modeler. Ce travail s’est avéré très positif. Il m’a permis de débloquer quelque chose… J’avais complètement oublié cette expérience pourtant fondamentale. C’est elle qui a validé mon intuition.

F.B. : Peux-tu me dire quelques mots sur la formation que as-tu suivie ?

P.G.5Pascale Gruenberg : J’ai commencé par suivre un premier cursus de médiation artistique. Suite à ce premier cycle de deux ans, j’ai trouvé un premier emploi en MJC. J’animais des ateliers créatifs de forme très libre. Ce n’était pas le genre de cours où les enfants apprennent à dessiner. Ce n’était pas un enseignement didactique. Les enfants acquéraient un savoir-faire en expérimentant. J’essayais de mettre en place un espace de récréation au sein duquel les enfants pouvaient se détendre, respirer et jouer. Je ne leur demandais pas de faire du beau ou du bien… L’objectif c’était de faire du vrai… Winicott en parle très bien. Il appelle ça « l’espace transitionnel ». Il s’agit d’un espace de repos psychique situé à mi chemin entre le monde intérieur et le monde extérieur. Un espace de jeu où les enfants ont la possibilité de symboliser et de construire sans exigence de résultat. C’est malheureusement de plus en plus rare. La pression des parents, de l’école et de la société réduit dramatiquement cet espace de rêverie et de déambulation gratuite. Dans la foulée, j’ai également commencé à travailler pour l’association Les Toiles. Je suis intervenue pendant une année sur « La péniche du cœur ». Elle est amarrée P.G.7à deux pas de la gare d’Austerlitz. J’y côtoyais des hommes en grande difficulté sociale. Il pouvait s’agir de SDF, de sans papiers ou de personnes à la dérive suite à un licenciement ou un divorce… Dans ce cadre, j’animais un atelier d’art plastique. Sur un plan strictement thérapeutique, ça restait très modeste. Dans le cas de pathologies lourdes, l’art thérapie doit toujours s’insèrer dans un protocole de soins plus large. Ce n’était pas du tout le cas ici… Je crois tout de même que cet atelier apportait quelque chose à ceux qui y participaient. Ça leur ouvrait un espace de détente intérieure. Pour certains de ces hommes c’était même leur tout premier contact avec le monde de l’art. Beaucoup n’avaient plus touché un pinceau depuis la maternelle… Ça leur redonnait un peu confiance en eux. Ils découvraient qu’ils étaient capables de faire preuve de créativité. Certains se surprenaient eux-mêmes…

F.B. : Où en es-tu aujourd’hui ?

Pascale Gruenberg : J’ai terminé la deuxième partie du cursus. J’aborde la rédaction du mémoire. Je le soutiendrai à la fin de l’année. Par ailleurs, en septembre, je démarre un atelier dans un réseau d’oncologie.

F.B. : Être étudiante à plus de cinquante ans ça n’est tout de même pas rien…

Pascale Gruenberg : Ça n’a effectivement rien d’évident… Je me sens complètement décalée par rapport aux gens de mon âge. Ils sont tous plus ou moins en fin de carrière. Ils n’arrêtent pas de parler de retraite alors que moi je fini tout juste mes études. Je commencerai à travailler sérieusement l’année prochaine. Heureusement, l’art thérapie est une discipline dans laquelle on se bonifie avec l’âge. On peut exercer longtemps…

F.B. : J’ai cru comprendre que tu animais déjà un atelier ?

Pascale Gruenberg : Oui. Dès que l’on a terminé le premier cursus, on est habilité à animer des ateliers. A l’heure actuelle, je ne me présente pas comme art thérapeute mais comme médiatrice artistique. Mon atelier s’adresse à toute personne qui désire se relier à elle-même par le biais des arts plastiques.

F.B. : A quel public s’adressent tes ateliers ?

P.G.4Pascale Gruenberg : Pour le moment, je ne reçois que des adultes. Il s’agit de personnes bien intégrées socialement et qui ne souffrent d’aucune pathologie psychique sérieuse. Ce sont surtout des personnes qui une sensibilité à l’art. Ces gens ont également un autre point commun. Ils sont tous intéressés par une forme ou une autre de développement personnel. Ils ressentent tous une nécessité de prendre un temps pour eux. Un moment libre de toute de toute contrainte de résultat, d’efficacité, de performance. On retrouve l’espace transitionnel de Winnicott dont je t’ai déjà parlé.

F.B. : En quoi le fait de se confronter avec la matière peut-il avoir une répercussion sur la psyché ?

Pascale Gruenberg : Un matériau est régi par des lois propres inhérentes à sa structure et à sa composition. A chaque matériau correspondent des potentialités propres de malléabilité et de résistance. Ces propriétés deviennent hautement signifiantes dans les expériences que vivent les personnes. Dans sa relation avec le matériau, le sujet ressens que celui-ci le porte, l’accompagne ou au contraire fait résistance à ses tentatives d’expression. Cette confrontation est le lieu de transfert sur la matière. Prenons l’exemple de l’argile. Certaines personnes vont la trouver chaude, douce, agréable tandis que d’autres vont la ressentir comme froide, collante, sans forme voire carrément dégoûtante. Chacun projette donc son monde intérieur sur ce matériau. L’argile est un bon exemple. C’est un matériau franchement archaïque. Son contact peut être vécu comme très régressif. A travers le toucher (l’haptique), elle nous connecte à nos tous premiers ressentis sensoriels.

F.B. : N’importe quelle activité artistique peut-elle être thérapeutique ?

Pascale Gruenberg : Tu fais bien de poser la question. En soi, le fait de peindre ou de modeler de la glaise n’a rien de thérapeutique. Cela peut aider à décharger un monde intérieur envahissant… Si l’expression soulage elle ne soigne pas. L’art thérapie inscrit l’expression dans un processus progressif qui fait évoluer la forme créée et remet l’énergie psychique en mouvement. La dimension thérapeutique d’un travail d’art thérapie est également liée au dispositif symbolisant mis en place.

F.B. : Qu’est-ce que tu entends exactement par « dispositif symbolisant» ?

P.G.3Pascale Gruenberg : Quand on parle de dispositif symbolisant, on pense évidement en premier lieu à la relation transférentielle avec l’accompagnant. Ça ne s’arrête cependant pas là. Ce dispositif inclus aussi l’ensemble des conditions proposées aux participants. Elles sont importantes car elles leur offrent la possibilité de symboliser des « éprouvés psychiques » non intégrés. On commence par définir un cadre spacio-temporel et certaines règles de bienveillance à l’égard de soi-même et des autres. On continue par une proposition de matière comme la peinture, l’argile, l’encre, le papier mâché etc. Il peut également s’agir d’une proposition de technique : l’estampe, le pochoir, le collage, la mise en volume… La manière dont chacun vivra ces propositions dépend essentiellement de son monde intérieur. Chacun rencontrera des problèmes qui lui sont spécifiques et trouvera des solutions qui n’appartiennent qu’à lui. L’art thérapeute doit être à même de repérer les blocages, les impasses, les mouvements évolutifs. De séance en séance il proposera à la personne d’effectuer un petit pas en avant… ou de côté… Le chemin se fait dans « le mine de rien ». Il peut parfois s’écouler des mois sans que rien ne bouge… Et puis un beau jour, une personne qui refusait telle technique va brusquement demander à la travailler. Une autre va décider de changer de format ou d’aborder la couleur etc.

F.B. : Quelle est la différence entre l’art thérapie et une thérapie à support artistique?

Pascale Gruenberg : Le travail thérapeutique à support artistique met l’accent sur l’analyse de ce qui a été créé. Ce qui importe, c’est l’explication. Le dessin ou le modelage n’ont pas de valeur en eux-mêmes. Ils n’existent que pour être décryptés. On s’intéresse à ce que l’expression dit en amont. Dans l’art thérapie, en revanche, on s’intéresse à la création en elle-même. On est tourné vers l’aval. Mes échanges avec les élèves ne sont pas interprétatifs. Ils restent techniques et descriptifs. Je cherche toujours « l’équivocité » des mots. Je peux pointer qu’un dessin manque de racines mais je ne dirai jamais que la personne est coupée de son ressenti. J’utilise uniquement le vocabulaire de la plastique tel que « structurer », « dénuder », « faire corps », « envelopper », « déborder »… Compte tenu que nous nous trouvons dans un cadre thérapeutique, la personne va plus ou moins consciemment entendre ces mots de façon symbolique. C’est un dialogue souterrain qui s’adresse à la profondeur. Il arrive aussi que les participants comprennent les choses de manière spontanée et intuitive. Face à ses appréhensions plastiques, l’une de mes élèves s’est par exemple exclamée à plusieurs reprises « je me croyais beaucoup plus libre que ça  ».

F.B. : Si je comprends bien, le travail qui prend place au cours d’une séance est intérieur. Il ne repose pas sur tes analyses. Pourquoi dans ce cas, les gens ont-ils besoin de se déplacer pour participer à un atelier ? Ne peuvent-ils se contenter de dessiner tranquillement chez eux?

P.G.6Pascale Gruenberg : Le fait que les choses n’aient pas forcément besoin d’être expliquées n’implique pas que l’on puisse effectuer ce travail sans aide. Cela reviendrai à dire que l’on peut faire une psychanalyse en s’allongeant tout seul sur son canapé et en parlant au mur. Cela ne donnerait rien. Il manque un cadre et par dessus tout la présence vivante de l’autre. La relation. Il est nécessaire d’offrir aux personnes un espace d’accueil et de reconnaissance dans ce qu’elles montrent à voir. Accueillir sans jugements leurs maladresses, leurs hésitations et leurs doutes. Mon rôle consiste à accompagner et soutenir les personnes dans leurs productions, leurs réussites, leurs frustrations… Je suis là pour leur donner des conseils techniques. Je n’ai cependant pas d’attentes ou de projet les concernant… Je n’essaie pas de trouver des solutions plastiques à leur place (il est parfois difficile de résister à cette tentation), je n’interviens pas sur leur travail (parfois ça démange), et je fais en sorte d’être dans leur temporalité. Parfois, il faut aussi que je tienne face à leurs attaques. Pour qu’advienne un « je », il faut qu’il y ait un « tu ». On en revient à l’importance de la relation transférentielle…

F.B. : Parlons pour terminer de tes activités de plasticienne. L’art thérapie exerce-t-elle une influence sur ton travail personnel ?

Pascale Gruenberg : Pour commencer, l’art thérapie a réveillé chez moi l’envie de créer. Cette dimension avait totalement disparu après ma formation de peintre déco. Je ne peignais plus pour le plaisir… J’étais devenue une technicienne réalisant des produits… L’art thérapie a fait remonter ce désir à la surface. Elle a également influencé ma manière de peindre… Maintenant, quand je commence à peindre, je ne sais jamais ce que je vais faire… Je ne pars plus avec une idée en tête. J’essaie, j’expérimente, je triture la matière jusqu’à ce qu’une idée surgisse. J’ai inversé l’ordre du processus créatif. Je commence par le geste et je laisse émerger l’idée dans un deuxième temps.

F.B. : Est-ce qu’il t’arrive désormais de porter un regard d’art thérapeute sur tes propres créations ?

Pascale G. 1Pascale Gruenberg : Ça m’arrive. Je comprends mieux certains de mes choix… Le support par exemple. Je constate que je peins exclusivement sur du dur. L’explication rationnelle, c’est que je viens du mural et que j’ai été habituée à peindre sur des supports très fermes. Il y a une explication plus profonde… J’ai besoin d’un support qui a un minimum de répondant. Je n’ai jamais peins sur toile. Pour moi, il n’y a pas d’appui. C’est trop fragile, trop peu soutenant. J’utilise un panneau de bois sur lequel je peux m’appuyer pour frotter, gratter, graver ou même poncer… J’ai besoin qu’il tienne. Je relie évidemment cela à tout ce que j’ai appris sur moi.

Rédemptions Ordinaires (rencontre avec Frédérick Houdaer 2ème partie)

12998728_1090832557642890_2481657931114238954_nLe texte suivant est la retranscription de la deuxième partie de ma conversation lyonnaise avec le poète et éditeur Frédérick Houdaer (pour accéder à la première partie de cet entretien cliquez ICI). Avec sa drôlerie et sa pertinence habituelles, il nous y parle de Gilles Farcet et des poèmes de son dernier recueil publié sous le titre de Rédemptions ordinaires.

Frédéric Blanc : Tu viens de publier Rédemptions ordinaires, un recueil de poèmes signé Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : En même temps que le livre de Gilles, je publie aussi un recueil de Jean-Pierre Andrevon. A plus de 70 ans, Jean-Pierre compte parmi les très grands noms de la science-fiction française. Pas moins de 150 livres au compteur ! C’est une sorte de Stephen King français… Je suis très heureux que Gilles et Jean-Pierre nous aient envoyé leurs recueils. Je vois ça comme une validation du travail que nous avons effectué ces dernières années… Gilles et Jean-Pierre ce n’est pas du tout le même profil… A y regarder de plus près, on peut cependant leur trouver certaines ressemblances. Le fait que je les publie tous les deux a donc tout son sens.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Frédérick Houdaer : Il s’agit de deux écrivains atypiques. Leur œuvre détonne fortement frederick-houdaer-01dans le paysage littéraire français… Jean-Pierre Andrevon est un auteur de science fiction et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la science fiction n’est pas un genre très aimé en France. En général, le monde littéraire ne la prend pas très au sérieux. Pour être honnête, il n’y comprend strictement rien… La singularité de Gilles tient à d’autres raisons. Gilles est à cheval sur plusieurs champs éditoriaux. Ça, en France, c’est déjà un très mauvais point ! Pour aggraver encore son cas, Gilles se situe à la croisée du monde littéraire et du monde spirituel. En France, ce sont deux milieux qui ne se rencontrent pas, ou si peu… Avec sa pertinence habituelle, Roland Barthes avait dressé la liste des cinq tabous majeurs de notre société moderne : la mort, le sexe, la merde, Dieu… je m’aperçois que j’ai complètement oublié le cinquième… (silence)… Dieu, en France, c’est un énorme sujet de crispation… Christ and JohnUn objet de dégoût et de scandale… Comme la merde et le sexe… Ce n’est pas du tout vrai aux États-Unis. Là-bas, n’importe quel auteur, même profondément athée, peut prendre ce matériau à bras le corps. Il a la possibilité (l’autorisation!) de le traiter comme une question intime et pas seulement comme un fait de société. Il y aurait quelque chose d’indécent à faire la même chose en France… Il y a des écrivains français qui sont hyper coincés sur les questions spirituelles. Un peu comme on pouvait être coincé du cul au XIXème… Je suis très curieux de voir comment le livre de Gilles va être reçu. Il va forcément susciter quelques réactions très fortes. Gilles prend des risques sur ce coup là… Je ne sais pas s’il s’en rend vraiment compte… Rédemptions ordinaires… Rien que le titre ! Ça va faire grincer des dents… Certaines personnes n’auront même pas la curiosité d’ouvrir le livre. On va perdre des lecteurs, c’est sûr… (rires)…

Frédéric Blanc : Comment as-tu rencontré Gilles Farcet ?

Frédérick Houdaer : J’ai d’abord rencontré Gilles Farcet à travers ses livres… Ça fait très Thoreaulongtemps maintenant… J’ai commencé par son essai sur Henry David Thoreau. Je suis tombé dessus un jour par hasard en écumant les rayons d’une bibliothèque municipale… Je dévore le livre aussi sec sans trop prêter attention au nom de son auteur… Dans la foulée, je lis un livre d’entretiens fabuleux avec Alejandro Jodorowsky et, un peu plus tard, je tombe sur une biographie passionnante de Thomas Merton… Toute une nourriture revigorante! C’est à ce moment là que je commence à entendre parler d’Hauteville (l’ashram d’Arnaud Desjardins). Je me précipite évidemment sur la biographie de cet Arnaud et découvre qu’elle a été écrite par un certain Gilles Farcet… C’est là que je réalise que ce nom m’est déjà familier… Je farfouille dans ma bibliothèque et commence à faire des liens… La relation que j’ai avec Gilles est donc très différente de celle que j’ai avec les autres auteurs du Pédalo Ivre. C’est la première fois que je publie un auteur avec qui j’entretiens un tel degré d’intimité… J’ai lu tous ses livres et, pour dire les choses simplement, je lui dois aussi beaucoup sur le plan humain… Mais que les choses soient claires ! En tant qu’éditeur, je garde mon cap. Si son manuscrit avait été mauvais, je ne l’aurais pas publié.

Frédéric Blanc : C’est toi qui est à l’initiative de ce recueil ?

Frédérick Houdaer : Non. Ce n’est pas moi qui suis allé draguer Gilles pour qu’il m’envoie des poèmes. Ces poèmes lui sont en quelque sorte tombés dessus. Il les a écrits de façon spontanée et rapide sous le coup de moments d’inspiration sporadiques. Il faut dire un mot de l’utilisation que Gilles a fait de Facebook. Il a utilisé ce réseau social pour tester l’impact de ses textes. Les réactions très positives qui ont accompagné chacune de ses publications l’ont encouragé à continuer. C’est en consultant sa page que j’en ai pris, moi aussi, connaissance pour la première fois… Au final Facebook aura joué un rôle important dans la gestation de ce recueil.

Frédéric Blanc : Parle-moi de la poésie de Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : La poésie de Gilles est généreuse, crue, sensible, provocatrice et intelligente. Elle ne craint pas la trivialité du quotidien tout en ne s’interdisant pas d’être profonde. Elle aborde la plupart des grands thèmes de l’expérience humaine : la vieillesse, la mort, la solitude, l’amitié, la trahison et… Dieu, bien entendu… Si le mot n’était pas tellement dévoyé, je dirais que la poésie de Gilles est profondément humaniste.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

GillesFrédérick Houdaer : La poésie de Gilles est incarnée. Pour qu’un texte soit bon, il faut que l’auteur s’investisse complètement dedans. On doit sentir que ce texte n’aurait pas pu être écrit par quelqu’un d’autre. C’est le cas des poèmes de Gilles. Il s’y donne tout entier… Ses textes s’enracinent dans son parcours. Ils sont en quelque sorte l’aboutissement de sa biographie… En apparence, Gilles a peut être rédigé certains de ses poèmes en dix minutes mais en réalité il ne lui aura fallu pas moins de cinquante sept ans et dix minutes pour les écrire. La poésie de Gilles est écrite à hauteur d’homme. Il s’y montre dans sa vérité. Il n’y a aucune pause, aucune prétention. Il ne joue ni au philosophe, ni au poète visionnaire… Ses poèmes sont désarmants de sincérité. C’est ce qui fait leur force… Parler de son expérience la plus intime est encore la meilleure manière de toucher un grand nombre de lecteurs. Les approches pseudo universalistes et les points de vue surplombants, c’est creux et ça emmerde tout le monde. Mais là encore, il faut oser. Il faut une certaine audace pour assumer une telle proximité avec soi-même.

Frédéric Blanc : Peux-tu développer ?

Frédérick Houdaer : En étant aussi honnête, Gilles court de vrais risques. Il ne se soucie aucunement de son image. Dans son recueil de poèmes, tout comme dans sa biographie, Gilles ne se fait aucun cadeau. Il a même tendance à insister lourdement sur les moments où il estime être en deçà de ce qui lui est demandé… J’aime ce travail de vérité… Au bout du compte, il est possible que la poésie ait plus à voir avec la vérité qu’avec la beauté. Désolé, je deviens grandiloquent… Je déteste ça mais pour cette fois j’assume… La poésie, ça consiste aussi à arracher les masques. Avec ce recueil, Gilles en arrache quelques-uns. Les siens et ceux des autres… Tout le monde ne lui dira pas forcément merci ! Je suis estomaqué par la crudité de certains de ses textes. Quand Gilles les a retravaillés, il n’en a pas atténué la violence. Au contraire…

Frédéric Blanc : Certains lecteurs reprochent à Gilles d’écrire des textes beaucoup trop longs. Que penses-tu de cette critique ?

Frédérick Houdaer : Gilles écrit effectivement des poèmes assez longs. C’est la forme qui est la plus spontanément en accord avec sa tournure d’esprit. S’il écrivait des haïkus 13247939_791433787665601_3612510676908583956_oou des sonnets, ça ne marcherait probablement pas aussi bien. Cette forme correspond également à la tradition poétique dans laquelle il s’inscrit. Je fais encore une fois référence à la poésie nord-américaine. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’une forme de poésie orale, elle peut être lue à voix haute. L’auteur partage son œuvre en direct avec quelques dizaines de personnes agglutinées dans un bar ou dans le sous sol d’une librairie… Il ne s’agit pas d’un fantasme ou d’une exagération exotique. Cette tradition reste encore très vivante aux États-Unis et au Québec… Ceci dit, je lui ai fait retravailler son manuscrit en profondeur. Ça veut dire qu’il a pas mal coupé. Comme le dit Stephen King, la deuxième version d’un texte, c’est la première moins 10 %. En l’occurrence, Gilles a coupé beaucoup plus que 10 %. Beaucoup d’auteurs ratent leur fin en la dépassant. Pendant ce travail, Gilles a été d’une humilité absolue. Il a tout de suite compris que ses textes gagneraient à être abrégés. Il ne lui a pas fallu longtemps pour anticiper les coupes nécessaires… Ce n’est pas forcément évident comme boulot. Je me souviens du jour où mon éditrice m’a demandé de couper toutes les citations qui figuraient en tête des chapitres de mon premier polar. Il m’a fallut un mois pour me décider à passer à l’acte. C’était une souffrance physique… Le travail de coupe fait partie intégrante du travail d’écriture. Quand on oublie de le faire, on est pas allé au bout.

Frédéric Blanc : D’autres reprochent à sa poésie de manquer précisément de poésie. Il ne ferait que répéter sur un mode mineur ce qu’il a déjà exprimé dans ses essais.

Sur-la-route-spirituellesFrédérick Houdaer : Je ne suis pas d’accord. Je crois que pour Gilles la forme poétique correspond à une vraie nécessité. « Une nécessité impérieuse » comme dirait l’autre… Quand Gilles a écrit son gros ouvrage technique sur l’enseignement d’Arnaud, je me suis demandé ce qu’il allait pouvoir écrire ensuite. Ce livre est tellement riche, tellement complet que cela aurait vraiment pu être son dernier livre. Il a enchaîné avec sa biographie. Là encore, je me suis demandé ce qui pourrait suivre. La réponse, c’est ce recueil de poèmes. Les sujets qu’il aborde dans ce recueil ne sont effectivement pas très différents de ceux qu’il aborde dans ces autres livres mais il les aborde sous un autre angle. C’est incontestablement l’un de ses livres les plus intimes. Ça pourrait s’intituler Mon coeur mis à nu. De mon point de vue, tous ses poèmes sonnent juste. A chaque fois que je remets le nez dans ce recueil, je me dit : « ouais ! ».

Frédéric Blanc : Gilles s’inscrit selon toi dans une tradition poétique nord-américaine. N’est-t-il pas risqué pour un auteur français de vouloir jouer au poète beat ?

Frédérick Houdaer : Gilles ne joue pas du tout à l’amerloque ! Ce serait ridicule et ça n’aurait effectivement aucune chance de fonctionner. Certains écrivains français l’ont magistralement prouvé… (rires)… S’il a de très profondes affinités avec la littérature nord américaine, Gilles est très à l’aise pour assumer sa condition d’écrivain frenchy.

Frédéric Blanc : Quelles sont selon toi les principales influences de Gilles ?

Frédérick Houdaer : Dans le courte biographie de Gilles qui figure en quatrième de couverture, tu trouves quelques noms : Jodorowsky, Allen Ginsberg, Arnaud Desjardins… Si tu mélanges déjà ces trois là, tu n’es pas loin d’obtenir ce recueil. Ce livre n’est cependant pas du tout un exercice de style. Gilles a pleinement assimilé ses influences.

Frédéric Blanc : Quel est le poème du recueil que tu préfères ?

Frédérick Houdaer : Le poème que je préfère dans ce recueil est un texte tout simple que JourdainGilles consacre à sa maison de famille. Il l’a paradoxalement intitulé Neuve. C’est un texte relativement court. Deux pages et demie. Ce n’est pas le plus spectaculaire du recueil. Mais s’il n’y en avait qu’un, ce serait celui-là… Je considère que Neuve est le cœur du recueil. Ce n’est évidement pas un hasard s’il est situé au milieu du livre. Ça dit beaucoup de choses sur ce que Gilles vit en ce moment. Actuellement, ce qui se passe de plus important pour lui se situe là, autour de cette maison. Ce n’était peut-être pas encore le cas il y a seulement dix ans et ce ne le sera peut être plus dans quelques années… Mais pour le moment c’est là que ça se passe. Pour ceux qui connaissent la maison en question, ça va paraître évident. Quand à ceux qui sont très loin de tout ça, ils peuvent le deviner en étant un tout petit peu attentifs. Pour la quatrième de couverture j’ai bien sûr choisis un extrait de Neuve. Ce texte énonce un programme. C’est à la fois un constat et un programme :

« Les jeux d’autrefois ont repris

Ils ont seulement mûri

Les ancêtres se réjouissent

Les paysages s’offrent

Le village s’ouvre

La vieille demeure s’éprouve neuve »

jusqu'à l'os