House of cards

bookMon grand-père aimait à répéter que « ceux qui tapent le carton laissent leur cerveau au vestiaire. » Imbu des préjugés de son temps, cet intellectuel allemand n’éprouvait que mépris pour les jeux de cartes et les malheureux assez fous pour s’y adonner. J’ignore si la lecture du dernier livre de Marianne Costa aurait suffit à ébranler ses convictions. Elle l’aurait en tout cas aidé à replacer les choses dans une perspective plus vaste et plus juste. Brillant, érudit, passionné, Le Tarot pas à pas (Dervy, 2018) est l’un des ouvrages les plus sérieux sur l’histoire et les significations de ce drôle de jeu de cartes. Le caractère précieux de ce travail tient au parcours et à la personnalité uniques de son auteure. Ayant pratiqué la tarologie pendant un quart de siècle, Marianne associe une connaissance intime de cette discipline à une culture encyclopédique et des capacités d’analyse particulièrement fines et rigoureuses. 

Frédéric Blanc: De quelle manière le Tarot est-il entré dans ta vie?

d00055j02Marianne Costa: Au départ le Tarot était pour moi un simple jeu de société. « Taper le carton » a été l’une des passions de mon adolescence. Puis, vers 16/17 ans, j’ai commencé à fréquenter les librairies ésotériques. J’y ai découvert le Tarot de Marseille qui m’a ouvert d’autres perspectives… C’était une période difficile. Mes parents étaient en train de se séparer et ma mère, ne sachant à quel saint se vouer, m’avait offert un petit livre qui me permettait de lui tirer les cartes! Etant alors totalement identifiée à un rôle de « sauveur », j’ai accepté. Je l’ai fait d’autant plus volontiers que je me suis rapidement découvert des facilités dans ce domaine : je lisais les cartes à jouer communes, les Tarots en tout genre, des oracles un peu inquiétants… J’ai continué à bricoler comme ça jusqu’à l’âge de 20 ans. L’exercice d’interprétation des cartes me séduisait énormément. Cela ne m’empêchait pas de me sentir complètement perdue dans la jungle foisonnante des jeux et des grilles de lectures… Faute de point d’appui suffisamment convaincant, j’ai décidé un beau jour de rompre tout contact avec le monde de la cartomancie. J’étais d’autant plus désireuse de m’éloigner de cet univers que certains jeux émanaient une noirceur qui me rebutait de plus en plus. Je conservais malgré tout le désir très puissant de rencontrer un maître dans ce domaine. Je voulais aller au fond des choses… Ce désir s’est réalisé en 1997, lorsque j’ai assisté pour la première fois à l’un des tirages publics d’Alejandro Jodorowsky. En le regardant faire, j’ai eu un déclic. J’ai été immédiatement convaincue par son approche… Je sentais qu’il maîtrisait son sujet. Contrairement à tant d’autres, il savait de quoi il parlait. Je me souviens qu’il a désigné la carte du Chariot et dit à la consultante : “cette carte représente l’action dans le monde”, et j’ai su que c’était juste. Je me suis donc rapidement engagée auprès de lui. D’abord comme élève, puis, à notre grande surprise à tous les deux, nous nous sommes retrouvés en couple pratiquement du jour au lendemain. Même si nos routes se sont séparées (le couple s’est terminé en 2006 et notre collaboration active, en 2011), j’éprouve toujours une immense gratitude pour tout ce que m’a apporté Jodo. Je lui suis également reconnaissante pour tout ce que notre rupture m’a obligée à construire par la suite. En ce qui concerne le Tarot, Alejandro reste mon maître. C’est lui qui m’a initiée à cet art. Je lui dois d’être entrée dans cette tradition…

Frédéric Blanc: La publication en 2004 de La Voie du Tarot représente l’un des sommets de votre collaboration intellectuelle…

71ORCEL1QNLMarianne Costa: Ce livre, c’est un peu la thèse de doctorat à laquelle me prédisposaient mes études et que je  n’ai jamais faite dans le cadre de l’université. Lorsque j’ai entamé la rédaction de ce livre sur la base des documents existants de l’enseignement de Jodo, notre intention commune (car évidemment il m’a guidée et nous avons interagi pendant tout le processus d’écriture) était d’organiser la prodigieuse luxuriance de ces années de stages, conférences, articles etc. Nous voulions présenter ses idées de manière aussi exhaustive et structurée que possible. La matière de départ était tellement riche et baroque que cela représentait un gros défi… Au final, c’est une vraie réussite. Je le dis sans fausse modestie. C’est une somme qui a marqué son époque. Elle a révolutionné le petit monde du Tarot en inspirant une décennie de recherches et de publications.

Frédéric Blanc: Quinze ans après, tu publies Le Tarot pas à pas, un livre tout aussi dense et encyclopédique que le premier.

21Marianne Costa: Ce livre commence presque comme un roman. Je prends mes lecteurs par la main et les guide à travers l’histoire du Tarot. Je me penche sur ses significations et les différentes manières dont il a été utilisé. Je propose ensuite une série de questionnements approfondis sur plusieurs aspects de la pratique du Tarot : lecture et interprétation, mais aussi travail artistique, psychologique, jeux de rôles, méditation active, et tous les aspects graphiques et artistiques : redessiner les cartes, le colorier différemment de l’original, etc. J’ai pris soin de faire en sorte que ma réflexion reste ouverte. Je la laisse parfois volontairement en suspens, car je me suis aperçue que l’histoire du Tarot est pleine de trous, d’hypothèses, de mystères, et que ce serait une escroquerie intellectuelle d’affirmer une sorte de vérité originelle… Mes conclusions sont donc souvent provisoires et susceptibles d’être modifiées si de nouveaux éléments apparaissent. Il y a enfin l’aspect manuel. J’y explique la structure du jeu et l’ensemble des interprétations possibles des cartes. Je donne également des bases de pratique assez variées. Mais là encore, je me garde bien de fermer et de figer les choses en donnant, par exemple, une signification définitive à chaque carte… D’un certain point de vue, il s’agit d’un anti-manuel du Tarot. 

Frédéric Blanc: Qu’est-ce qui justifie la sortie d’un nouveau livre sur le Tarot? Tout n’a-t-il pas déjà été dit sur le sujet?

Marianne 3Marianne Costa: Le Tarot est un domaine inépuisable. Il est par définition impossible d’en faire le tour. Ce nouveau livre fait le point sur quinze années de réflexions, d’enseignement, de recherche et de pratique. Depuis 2004, la manière dont je comprends et diffuse le Tarot a beaucoup changé. A l’époque, j’étais une sorte de “grande prêtresse” de l’école jodoroswskyenne, et bien sûr très fière de cette posture. Ce qu’il disait était pour moi paroles d’Évangile! Je peux être très dévotionnelle quand je m’y mets! (Rires) Mais une fois dissipé le choc initial du livre, les lecteurs ont commencé à me poser des questions de plus en plus pointues : « Jodo affirme que le Tarot a été crée par une confrérie de sages regroupant des représentants des trois grands monothéismes. Peux-tu nous dire sur quelles sources il s’appuie pour affirmer une telle chose? » Je devais bien avouer que j’en étais incapable. Je m’étais tellement absorbée dans l’étude et la contemplation des symboles spécifiques au Tarot de Jodorowsky que j’en avais oublié de faire mon boulot d’intellectuelle. J’étais comme une élève de yoga qui aurait rencontré un professeur particulièrement séduisant, original et charismatique. Après des années passées en vase clos avec lui à pratiquer sa version particulière du yoga, elle sort de sa bulle et découvre l’existence des Upanishad et de la Bhagavad-Gita… L’approche de Jodorowsky est infiniment précieuse et puissante. Elle s’inscrit cependant dans un contexte beaucoup plus large que j’avais négligé. Depuis, je l’ai étudié de manière approfondie.

Frédéric Blanc: Quel contexte?

Marianne Costa: Celui d’une certaine tradition du jeu de Tarot, qui s’est imposée sous le nom de “standard de Marseille”. Ce standard artisanal (dessins et symboliques relativement fixes) s’est constitué par strates, entre le XVème et le XVIIème siècle, et du point de vue commercial ce sont les jeux de Tarot des artisans français qui ont été les plus vendus à leur époque. Une forme artisanale s’impose par sa beauté intrinsèque et aussi par son utilité, comme la forme d’une guitare, par exemple : la classique, la flamenca, etc : ce sont des standards, des lois de fabrication que des générations de luthiers vont ensuite s’acharner à copier et perfectionner et personnaliser juste ce qu’il faut (ô le merveilleux Art Objectif de l’artisanat…) avec plus ou moins d’amour, de savoir-faire et de créativité. La succession de tous ces artisans constitue des lignées, qui renforcent l’existence d’une forme : celle de la guitare, celle du jeu de Tarot… En réinterprétant et en enrichissant le jeu, chaque maître cartier rend hommage à une tradition qu’il contribue à enrichir. C’est cette richesse que j’ai voulu présenter au grand public en décidant de commercialiser mon livre avec la réédition d’un Tarot ancien. En l’occurence celui de Pierre Madenié.

Frédéric Blanc: Pourquoi précisément ce jeu là?

f34d17d3c0f107c4574cc3722b376c57Marianne Costa: J’aime énormément ce jeu, les dessins sont délicats et forts en même temps et il émane de lui une sorte d’influx esthétique et de bienveillance auquel je suis très sensible. Chaque jeu de Tarot a une identité. Pour celui de Madenié, je me suis demandé s’il était directement porteur d’un influx spirituel. Il y a une hypothèse, peut-être une peu tirée par les cheveux mais que j’aime beaucoup : Madenié était le maître cartier du Duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV. Or le précepteur de ce jeune prince n’était autre que Fénelon qui fut un disciple fervent de Mme Guyon. C’est un détail. Il revêt cependant à mes yeux une importance énorme puisqu’il me permet de connecter le Tarot avec cette grande dame persécutée par Bossuet, qui fut embastillée de longues années et supporta les épreuves dans un état de béatitude qui ferait passer Martin Luther King pour un petit joueur. Son histoire m’a bouleversée. Mme Guyon a été la dernière grande mystique laïque produite par la culture française. Après elle, c’est le désert. Nous basculons définitivement dans l’âge de la raison raisonnante qui se poursuit jusqu’à nos jours. Pour te donner une idée de l’envergure de Mme Guyon, on pourrait la comparer à certains mystiques de l’Inde. Je n’en ai aucune preuve mais j’aime à croire que la Papesse du jeu de Pierre Madenié rend un hommage discret à cette femme remarquable. Cette possibilité n’a rien d’impossible puisque l’Impératrice de ce jeu est le portrait craché de l’Impératrice de l’époque (nous parlons évidemment du Saint Empire Romain Germanique), Wilhelmine-Amélie de Brünswick-Lunebourg. Si ce Tarot fait référence au monde du pouvoir politique, il n’y a pas de raison qu’il ne puisse pas comporter également un clin d’oeil à la vie spirituelle et intérieure…

Frédéric Blanc: La parution de La Voie du Tarot en 2004 avait elle aussi coïncidé avec celle d’un jeu. Je parle bien sûr du Tarot restauré (certains diraient recréé) par les soins d’Alexandro Jodorowsky et Philippe Camoin. A l’époque, les deux compères n’ont pas hésité à proclamer qu’ils étaient parvenus à « reconstituer le Tarot tel qu’il était à son origine » Depuis, de nombreuses voix se sont élevées pour mettre en doute cette prétention. As-tu une opinion à ce sujet?

Marianne Costa: Je ne crois plus aujourd’hui à la possibilité d’une restauration objective du Tarot. La démesure poétique d’un tel projet m’inspire certes beaucoup de sympathie. Il n’en reste pas moins que ce genre d’ambition relève du fantasme. C’est tout bonnement irréalisable.

Frédéric Blanc: Pourquoi?

13-2Marianne Costa: Une restauration objective est un oxymoron. Quand on se lance dans un travail de ce type, on est obligé de faire des choix qui seront forcément subjectifs. Ceux d’Alexandro ont été profondément influencés par sa nature d’artiste et sa culture remarquable de l’occultisme, et en particulier des interprétations occultistes de la Kabbale. Cette érudition vertigineuse a laissé des traces plus ou moins discrètes dans le dessin de toutes les cartes. Et puis il y a l’apport non négligeable de Philippe Camoin. C’est un homme extrêmement intuitif qui, à l’époque, était parfois sujet à des visions spontanées… Il est par exemple convaincu que la carte de la Lune représente le port de Marseille, et que la femme dansant dans la mandrole du Monde est une évocation directe de Marie-Madeleine… Leur univers à tous les deux est donc très présent dans cette restauration du Tarot, ce qui fait de Jodo et Camoin, tout simplement, deux interprètes de plus dans une longue lignée… En dépit de toute leur ferveur, ces deux passionnés n’ont donc pas pu faire autrement que d’imprégner leur version du Tarot de leurs préoccupations. Ce faisant, il n’ont d’ailleurs pas fait autre chose que les maîtres cartiers qui les ont précédés. Tous les artisans qui ont successivement reproduit le standard de Marseille y ont apporté leur patte. Impossible de faire autrement! Même les puristes n’échappent pas à la règle. Certains maîtres cartiers contemporains font un travail remarquable. Je pense à des gens comme Bertrand Saint-Guillain ou Yves Reynaud, Pablo Robledo ou le regretté Yoav Ben-Dov. Même s’ils n’ont pas l’auditoire large et la puissance de conviction d’un Jodo, ces artisans expriment eux aussi leur vision, de manière plus confidentielle et tout aussi subjective. Toute tentative de “restauration” du Tarot est selon moi plutôt une réinterprétation. Je m’apprête d’ailleurs à mettre en ligne, début ou mi-2020, un jeu “copyleft” en noir et blanc, qui ne sera certainement pas présenté comme une restauration mais bien comme une variation à l’intérieur de la riche histoire du Tarot. Cela me semble plus adéquat.

Frédéric Blanc: Après toutes ses années, quel jugement portes-tu sur la qualité du jeu de Jodo?

Marianne Costa: En dépit de ses inévitables limites, le jeu d’Alexandro est d’une qualité exceptionnelle. Il a été crée par un artiste authentique qui y a mis sa passion, son talent et cet amour éperdu du Tarot qui remonte aux premières années de son enfance. Je ne saurai donc que trop conseiller l’étude et l’usage de ce jeu. Sa contemplation assidue peut nous aider à éduquer notre regard. Sa palette très coloré (il y a onze couleurs dont le violet) est séduisante pour beaucoup de gens, et peut en fatiguer d’autres. C’est un jeu qui a beaucoup d’énergie et d’intensité.

Frédéric Blanc: A quoi tiennent les limites de ce jeu?

f1a514c0596fca3fca26bc430627beacMarianne Costa: Elles sont inséparables du contexte qui l’ont vu naître. Jodo et Camoin ont basé leur travail sur les connaissances de l’époque qui étaient loin d’être aussi riches que celles dont nous disposons aujourd’hui. Si l’on veut juger la qualité de leur travail, il faut se remettre dans le contexte des années 90. A l’époque, Internet en était à ses tous premiers balbutiements. Il ne suffisait pas d’aller en ligne pour pouvoir étudier les détails de tel ou tel jeu. Avoir accès à certains jeux anciens n’était pas une mince affaire. Cela impliquait souvent de longs et coûteux déplacements. La tarologie avait encore un petit côté Indiana Jones. Il y avait un prix à payer. Jodo et Camoin ont entrepris avec beaucoup de sincérité et de persévérance une entreprise à laquelle peu de gens avaient osé s’essayer avant eux. (Silence) N’oublions pas non plus que les possibilités techniques étaient incomparablement plus limitées que celles dont nous disposons aujourd’hui. Jodo et Camoin ont photographié les moules d’un certain nombre de Tarots anciens et les ont superposés sur Photoshop… L’usage de cet outil s’est tellement banalisé qu’on oublie qu’à l’époque, il tenait encore un peu de la science fiction… Je me souviens qu’Alejandro parlait avec éblouissement du fait que Philippe Camoin dessinait au stylet électronique.  À l’époque c’était le summum de la technologie, mais les applications graphiques ont tellement évolué en si peu de temps qu’il est aujourd’hui possible de faire un travail très fin, comme si l’on reproduisait numériquement dans ses moindre détails le moule initial en bois de poirier. Et dans vingt ans il y aura encore des progrès, c’est sûr !

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Photo: Mona Boitière

 Frédéric Blanc: Revenons maintenant à ton livre. Dans l’un de ses chapitres les plus prenants, tu t’interroges sur les enjeux d’une séance de tirage. Tu réfléchis au rôle de chacun des protagonistes impliqués dans la lecture. 

Marianne Costa: Ces questions importantes sont malheureusement trop rarement abordées. Alexandro les a traitées à ma demande dans la conclusion de La Voie du Tarot. Ayant été fortement marqué par le zen, Alexandro y assimile la lecture du Tarot à la cérémonie du thé. C’est une très belle métaphore qui rend bien compte de la finesse de sa pratique. A ses yeux, un tirage est presque un rituel. Alexandro insiste sur la nécessaire beauté et mesure des gestes. Il rappelle également que le consultant devrait être considéré comme un hôte. Au sens presque soufi et initiatique du terme… Dans mon nouveau livre, j’ai ressenti le besoin de reprendre et d’élargir ces questionnements. Je les aborde sous un angle différent: Pour quelles raisons décide-t-on d’aller se faire tirer les cartes? Comment allons nous choisir la personne que nous allons aller consulter? Que fait exactement cette personne quand elle nous lit le Tarot? Comment le lecteur et le consultant peuvent-ils influer sur la qualité de ce moment? Et, last but not least, comment le consultant se situe-t-il face à la réponse qui lui est donnée?

Frédéric Blanc: Où en es tu de tes réflexions?

Marianne Costa: C’est vaste comme question! Ma réponse serait trop complexe pour être résumée en quelques mots. J’ai déjà eu assez de mal à la faire tenir en un chapitre! (Rires)

Frédéric Blanc: Je vais donc te poser une question plus spécifique. Quelles sont les raisons qui poussent une personne à venir se faire tirer les cartes?

Marianne Costa: J’incline aujourd’hui à penser que c’est le désir de trouver un mentor.

Frédéric Blanc: Et en qui s’incarne ce mentor? Dans le lecteur ou le jeu de carte?

Marianne Costa: Ni l’un ni l’autre et les deux à la fois! (Rires) Il est faux de prétendre que le lecteur est un ignorant qui laisse parler les cartes à sa place. Mais il serait tout aussi erroné d’affirmer que le Tarot se réduit à n’être qu’un ensemble inerte d’images imprimées au travers desquelles s’exprimerait mon inspiration ou ma fantaisie du moment. Une lecture du Tarot est toujours une interaction entre le jeu et le lecteur.

Frédéric Blanc: C’est à dire?

Marianne Costa: L’architecture du Tarot est très rigoureuse. Son langage précis représente un point d’appui solide sur lequel je peux étayer ma lecture. Si cette colonne vertébrale reste toujours suffisamment souple pour me laisser une certaine liberté, elle ne laisse cependant jamais place au caprice.

Frédéric Blanc: Revenons à cette histoire de mentor…

A06Marianne Costa: Lors d’une lecture de Tarot, la présence d’un guide plus averti s’avère indispensable : une personne qui soit à la fois avertie de la structure du tarot pour “traduire” les cartes, mais qui fasse aussi office de miroir impartial et d’interlocuteur pour que la personne qui consulte obtienne une réponse satisfaisante. Il faut donc se débrouiller pour que cette dimension du “mentor” soit présente d’une manière ou d’une autre. Ainsi que je l’ai dit, le lecteur de Tarot est, en fait, incapable d’assumer pleinement ce rôle, car le mentor est la voie de la sagesse, et nous ne sommes pas 100% sages! Quels que soient notre talents et notre maturité, il reste des scories. Mais nous pouvons nous rendre disponible à cette dimension de sagesse présente en chacun de nous, lecteur et consultant y compris, et faire en sorte que la séance se déroule sous ses auspices. J’utilise le mot mentor, mais il en existe beaucoup d’autres susceptibles de désigner cette dimension. On peut parler de Dieu, de la Vie, du Tout. Le Tarot est franchement déiste. On le constate à chaque carte ou presque. Cela ne nous oblige pas forcément à parler de Dieu dans une lecture, puisque la lecture est au service du consultant : la formulation la plus utile et la plus acceptable pour le consultant est toujours la meilleure. Mais la dimension du Plus Vaste est, pour moi, toujours présente dans une lecture de Tarot : sortir les cartes est un appel à la synchronicité, au Grand Inconscient, à la magie du réel, à l’intention de découvrir la meilleure réponse, celle qui nous rapproche de notre humanité.

Frédéric Blanc: Comment définirais-tu rôle du lecteur?

lookup rougeMarianne Costa: Là encore, il y aurait énormément de choses à dire… Trop… Je vais forcément rester à la surface… Pour faire court, je dirais que le lecteur se met au service du consultant. Pour cela, il doit être capable de s’observer lui-même. Durant toute la séance, il porte une attention extrêmement fine à ses réactions et à ses jugements. Il veille à ne pas se laisser emporter par ses pulsions: peur, agressivité, velléités de séduction ou de domination… Un ou une tarologue digne de ce nom se soumet à un cahier des charges strict et exigeant, dont il ou elle définit à l’avance les principes, et qu’il ou elle ajuste au fur et à mesure de son cheminement. Cette discipline lui permet d’influer très directement sur la qualité de la séance. Certaines personnes utilisent des rituels très visibles, comme d’allumer une bougie ou de prier avant une séance, d’autres, comme moi, ont un attirail de pratiques intérieures invisibles mais destinées à rendre l’atmosphère la plus recueillie possible… Cette déontologie présente un autre avantage collatéral, c’est qu’elle nous sauve de l’ennui et de la routine. Chaque tirage est passionnant, parce qu’il devient un moment de méditation, d’observation de soi, de découverte de l’humain…

Frédéric Blanc: Ma question précédente était un peu trop abstraite. Permets-moi de la personnaliser… Peux-tu nous parler de quelques-uns des aspects importants de ta pratique?

Marianne Costa: L’une des dimensions importantes de ma fonction consiste à aider le consultant à reformuler sa question afin qu’elle soit la plus juste possible. Un tirage peut nous donner l’occasion de retrouver notre axe et de nous connecter (même de manière momentanée) à notre sagesse intrinsèque (ce que bouddhistes et hindous appellent la prajña). Il m’est arrivé de lire les cartes à des personnes qui ne me posaient pas la question qu’elles portaient mais celle qui leur était imposée par le Surmoi. Je me souviens par exemple d’un homme qui prétendait être venue me consulter pour savoir comment se réconcilier avec ses frères et soeurs. J’ai senti que ce n’était pas sa vraie demande. Comme j’ai pour principe de toujours laisser le consultant souverain dans sa lecture, j’ai fait en sorte de l’accompagner de mon mieux dans son questionnement apparent tout en ne manquant pas une occasion de lui donner des indices susceptibles de l’orienter vers ce que je ressentais comme sa véritable problématique.

Frédéric Blanc: Quelle était-elle?

Marianne Costa: Je la formulerai de la manière suivante: « Qui suis-je? Qu’est-ce qui reste de moi si je ne suis plus celui qui a pour mission de faire régner l’ordre et l’harmonie au sein de ma fratrie? »

Frédéric Blanc: Tu défends une conception très exigeante du Tarot. J’imagine qu’elle n’est pas partagée par tous les consultants. Un certain nombre d’entre eux se contenteraient certainement de réponses toutes faites…

A13Marianne Costa: Si un consultant me demande une réponse toute faite, ma responsabilité est de le ramener sur terre en lui signalant que je ne l’ai pas. Alejandro était très prudent à cet égard. Quand il lisait le Tarot au café, il se laissait la liberté de ne pas systématiquement donner de réponse définitive au consultant. Comme les tirages étaient gratuits, il pouvait se permettre de lui conseiller de revenir le voir à un moment plus opportun… Il arrive aussi que les cartes restent muettes. Au moment du tirage, la personne peut être tellement confuse que cela brouille momentanément toute possibilité d’interprétation car les cartes ne font état que de cette confusion. Dans ces cas là, il est important de ne pas essayer de répondre coûte que coûte. Le mieux est de laisser reposer et de réessayer une autre fois. Après, s’il existe des cartomanciens capables de fournir des réponses clef en main et de lire l’avenir, je trouve ça super! S’ils ne font de mal à personne, je leur tire même mon chapeau. Lorsque j’étais encore la Jeanne d’Arc du Tarot de Jodorowsky j’aurais été beaucoup plus intolérante. (Rires) Aujourd’hui, je suis tranquille avec ce que je fais et je ne ressens plus le besoin de convertir les autres à la bonne parole. Je me contente de cultiver mon petit espace à moi. Un potager en biodynamie. (Silence) Cela fait d’ailleurs longtemps que j’ai cessé de donner des consultations régulières. Lorsqu’il m’arrive encore de faire des lectures, je reçois plutôt des gens qui essaient sérieusement de prendre la responsabilité de leur vie. Cela inclut des personnes qui s’inscrivent sur un chemin spirituel ou qui s’impliquent dans une démarche thérapeutique. S’y ajoutent évidemment ceux qui étudient le Tarot avec moi. (Silence) J’applique souvent le principe de la donation libre. En choisissant de ne recevoir qu’un certain public, je réduis le risque de me faire arnaquer. Ceux qui essaient tant bien que mal de mettre un peu d’ordre dans leurs existences auront en effet tendance à faire une donation décente. De cette manière, je me respecte moi-même. Je pourrais également faire écho à ce que disent beaucoup de psychanalystes: le fait de payer un certain prix responsabilise le consultant. Il renforce son investissement dans la lecture et donc la valeur qu’il lui accorde. Et par ailleurs, j’ai enseigné pendant des années et donc, j’ai d’excellents collègues qui sont mes anciens élèves. Je réfère souvent les gens en demande de consultation vers ces collègues et amis.

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Photo: Mona Boitière

 Frédéric Blanc: Pour beaucoup de nos contemporains, les tirages de Tarot sont une aberration. Ils s’indignent en particulier à la pensée que l’on puisse attendre des réponses sérieuses de quelque chose d’aussi trivial qu’un jeu de cartes.

2-LA-PAPESSEMarianne Costa: Je commencerai par faire remarquer que contrairement à une opinion très répandue, les jeux ne sont ni frivoles ni inoffensifs. Beaucoup possèdent même une profondeur insoupçonnée. Il est par exemple possible de faire remonter le football à un jeu aztèque qui avait pour vocation de décrire la course du soleil dans le monde visible et dans l’inframonde. Il ne s’agit pas d’un exemple isolé. Un certain nombre d’universitaires se penchent par exemple sur la dimension initiatique des échecs ou du jeu de l’oie… Même si nous n’en sommes pas conscients, nous avons tendance à nous passionner pour les jeux qui font sens. Une grande partie de leur intérêt vient de ce qu’ils nous offrent la représentation la plus juste et la plus complète possible de l’univers dans lequel nous vivons… Il est également possible de réinterpréter un jeu afin d’en enrichir la signification. Un maître spirituel contemporain comme Lee Lozowick a ainsi utilisé le bridge comme exercice d’attention au sein de son école. Pour ses élèves, chaque partie pouvait ainsi devenir une opportunité d’en apprendre plus sur eux-mêmes et sur les autres: Avec qui ai-je tendance à créer des alliances? De quelle manière suis-je affecté par la victoire ou la défaite? Le fait qu’il y ait ou non un enjeu financier a-t-il un impact sur ma manière de jouer? Mon plaisir s’en trouve-t-il augmenté ou diminué? Je n’ai pas besoin de développer davantage… Insérées dans un certain contexte, des activités qui nous semblaient tout au plus distrayantes acquièrent une signification et une importance nouvelle.

Frédéric Blanc: N’importe quel jeu peut-il être utilisé pour devenir le point d’appui d’un travail sur la conscience?

Marianne Costa: Pas tout à fait… Le jeu en question doit posséder pour cela deux caractéristiques de base. Il doit d’abord avoir une dimension « traditionnelle ». Cela signifie simplement qu’il doit être suffisamment ancien pour avoir accompagné plusieurs générations de joueurs, et ne pas être une sorte de roman individuel, le produit du mental d’une personne en particulier, aussi fascinant soit-il. Il doit ensuite posséder une structure suffisamment élaborée pour offrir des combinaisons mathématiques et relationnelles suffisamment complexes pour être intéressantes. Nous retrouvons là les critères de ce que G.I. Gurdjieff appelle l’Art Objectif, calculé pour produire certains effets et libre des caprices tyranniques de l’ego.

Frédéric Blanc: Cela ne me dit toujours pas pourquoi le Tarot peut nous aider à résoudre nos problèmes?

Marianne Costa: J’avoue que je n’ai encore trouvé aucune réponse à ta question. La seule chose dont je sois certaine c’est que ça marche ! Après 25 ans de pratique, je reste toujours aussi stupéfaite de la profondeur de dialogue que le Tarot permet d’engager avec le consultant. La question de savoir pourquoi, reste un mystère.

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Frédéric Blanc: J’aimerais que nous nous penchions à présent sur les cartes elles-mêmes. Tout d’abord que savons-nous de l’origine des jeux de cartes en général et du Tarot en particulier?

T12Marianne Costa: L’origine des jeux de cartes reste incertaine. La plupart des historiens s’accordent aujourd’hui à dire qu’il s’agit d’une création du monde arabo-musulman au sens large. On évoque l’Arménie, la Syrie, et les Mamelouks d’Egypte (les couleurs du jeu de carte contiennent des références à leurs arts martiaux : le sabre, qui devient l’épée et le pique, et les bâtons de polo, qui deviennent les suites de bâton ou trèfle)… En ce qui concerne le Tarot, les historiens affirment qu’il dériverait du jeu de cartes commun, avec l’ajout d’une suite spécifique : celle des atouts. Cette innovation décisive (une suite dont n’importe quelle carte peut battre toutes celles des quatre autres couleurs) explique l’engouement dont le Tarot va faire l’objet à partir du XVème siècle. En permettant de créer de nouvelles combinaisons, l’atout rend la partie infiniment plus intéressante. Le joueur n’est plus enfermé dans le sempiternel conflit opposant quatre royaumes ennemis et dans une hiérarchie rigide où la figure du Roi est toujours certaine de l’emporter. L’introduction de l’atout ouvre de nouvelles perspectives. Les choses deviennent plus complexes, plus instables, plus intéressantes… J’aime à penser que le principe de l’atout, qui émerge à la fin du Moyen Âge au sein d’une société à la fois très philosophique et profondément religieuse, repose sur une interrogation mystique: Quelle dimension en nous est susceptible de vaincre toutes les autres? Il n’est donc peut-être pas absurde de penser que dès l’origine le Tarot était une façon de jouer avec le chemin spirituel… J’évoque d’ailleurs dans mon livre une hypothèse d’Idries Shah qui voit dans le Tarot actuel la déformation d’un jeu de cartes crée par un maître soufi dans le but d’instruire ses élèves. J’aime cette proposition mais suis incapable de la justifier. Au cours de mes recherches, j’ai cependant trouvé un certain nombre d’éléments qui pourraient aller dans son sens.

Frédéric Blanc: Tu nous donnes un exemple?

Marianne Costa: Certains amis ont attiré mon attention sur l’existence des tsakalis tibétaines. Bien qu’elles ressemblent aux cartes à jouer chinoises, il est clair qu’elles ont dès le départ été conçues pour un tout autre usage. Ce sont des cartes initiatiques que les maîtres donnaient à leurs disciples afin qu’ils s’en servent de support d’apprentissage et de méditation. Insérées dans des autels portatifs, elles pouvaient accompagner les moines dans leurs pèlerinages. Le British Museum en possède quelques séries qui remontent au XVème siècle…

Frédéric Blanc: En quoi l’existence de ces cartes te paraît-elle susceptible de confirmer l’hypothèse d’Idries Shah?

Marianne Costa: Il n’est pas impossible que vers le XVème siècle, dans ce grand melting pot culturel qui s’étendait de la Chine au Moyen Orient en passant par le Tibet, l’Afghanistan, l’Inde et la Perse, un maître soufi soit entré en contact avec des éléments de la tradition tibétaine et qu’il ait décidé de les adapter à sa propre pratique. Mais, encore une fois, rien ne permet de l’affirmer avec certitude.

Frédéric Blanc: Parfait. Passons rapidement à un autre sujet. Je t’ai entendu dire que le Tarot était porteur d’une « vision humaniste et poétique. » Qu’entends-tu exactement par là?

Marianne Costa: Le Tarot est un instrument qui réunit toutes les qualités nécessaires pour être assimilable par les psychologies humaniste et transpersonnelle. Cette compatibilité tient sans doute au fait que ce jeu est l’émanation d’une époque où psychologie et spiritualité faisaient bon ménage. La suite des arcanes majeurs peut être lue comme le parcours d’une âme vers son accomplissement ultime. En ce sens, l’humanisme de la Renaissance entre, aujourd’hui, en résonance avec la psychologie humaniste. Ils invitent tous deux à un cheminement progressif vers le développement de tous les potentiels de l’humain.

Frédéric Blanc: D’accord, mais la poésie dans tout ça?

81+bnI+hSNLMarianne Costa: Le Tarot a depuis longtemps partie liée avec la poésie. Les étapes cruciales de son développement présentent d’étonnants parallèles avec l’histoire de la littérature occidentale. Par exemple, les triomphes du Tarot (c’est le nom qui avait initialement été donné aux atouts) font écho au fameux recueil de Pétrarque, I trionfi, où le poète expose les six “stations” que l’amour de Laure révèle en lui : triomphe de l’amour amoureux, puis de la chasteté (Laure le refuse), de la mort, etc, jusqu’à l’éternité. Ce long poème a été un best-seller de la Renaissance, abondamment illustré, avec une iconographie très similaire à certains atouts du Tarot comme l’Amoureux, la Mort, le Jugement… La diffusion du jeu en France est contemporaine du grand mouvement de la poésie pétrarquiste (la Pléiade, avec Ronsard, du Bellay et surtout Maurice Scève) et du développement des livres d’emblèmes, où l’image, le mot, parfois le chiffre et la “morale” sont réunis dans un seul ensemble graphique. Or, la carte du Tarot se présente elle aussi comme la combinaison d’un numéro, d’une image et d’une courte devise. Au XIXème siècle, la réinvention du Tarot par l’occultisme coïncide avec l’émergence de l’école symboliste et la croyance que tout  élément du Réel résonne avec un ou plusieurs autres, comme dans le fameux poème “Les Correspondances” de Baudelaire. Le Tarot passionnera ensuite les surréalistes avant d’intriguer Italo Calvino qui, dans un exercice digne des recherches de l’OULIPO, l’utilisera comme une machine à produire de la narration avec son fameux ouvrage Le château des destins croisés. Au fil des siècles, l’histoire Tarot se tisse avec celle des mouvements poétiques dont il est contemporain. D’une manière plus fondamentale, si on prend la notion de “poésie” dans un sens plus surréaliste, de “beauté accidentelle ou intentionnelle”, je dirais que la beauté constitue l’une des dimensions essentielle de ce jeu. Beaucoup de gens sont attirés vers le Tarot pour des raisons purement esthétiques. Ce sentiment de beauté a des racines très profonds : l’essence même du Tarot est fondée sur des lois d’harmonie, sur un résumé de l’expression allégorique et symbolique de son époque… Jodorowsky, avec son art inégalé de la formule, le considérait comme une “encyclopédie de symboles” ou une “cathédrale nomade”.

Photo: Mona Boitière

 Frédéric Blanc: J’aimerais maintenant que nous mettions encore un peu plus les mains dans le cambouis et que nous examinions en détail cet objet étrange qu’est le Tarot. Que peux-tu nous en dire?

68771468982d15276104098eb56fac33Marianne Costa: Comme le savent probablement tous nos lecteurs, le jeu du Tarot comporte soixante dix huit cartes. On les divise traditionnellement en deux groupes distincts que le XIXème siècle a respectivement baptisé arcanes « majeurs » et « mineurs ». Les Arcanes majeurs ou atouts sont des cartes énigmatiques au symbolisme très prolixe, très belles, et les plus connues du jeu. Elles sont aussi les plus utilisées dans les tirages. Au nombre de vingt-deux (numérotées de I à XXI, avec une carte sans numéro qu’on appelle le Mat dans le Tarot de Marseille, ou l’Excuse dans le tarot à jouer), elles s’organisent en une suite cohérente qui ouvre des possibilités presque infinies de lectures. Une de mes grilles d’interprétation préférées est que l’ensemble figurerait un pèlerinage, au cours duquel le Mat (une sorte de bouffon-vagabond qui présente aussi de nombreuses similitudes avec Saint Roch) commence par traverser dix cartes symbolisant les différentes couches de la société (L’Impératrice, Le Pape etc.). Comme pour le Chemin de Compostelle, on part “de chez soi”, c’est à dire du monde connu, visible, qui commence au seuil de notre porte. Au milieu du voyage, l’Arcane X (la Roue de Fortune) représente une sorte de frontière entre le monde connu et le monde inconnu : nous pénétrons dans un univers surnaturel et allégorique qui commence avec La Force (une femme tenant les mâchoires d’un lion, allégorie de la Vertu Cardinale du même nom, mais associée aussi à Sainte Blandine) qui sera suivie d’une série de cartes représentant tour à tour un pendu, un squelette, un ange, un diable, une tour qui explose, une femme nue arrosant la rivière sous les étoiles, puis la Lune, le Soleil… Bref, des rencontres et des paysages qui dépassent le cadre de l’expérience ordinaire. Ces nouvelles aventures conduisent le pèlerin à la culmination qu’est l’arcane XX (Le Jugement). On y voit l’ange de l’Apocalypse présider à la résurrection des morts. Le Monde (Arcane XXI) représente le terme du voyage. Rappelant à la fois une dakini tibétaine et les images du Christ en majesté, une femme y danse mystérieusement au centre d’une mandrole flanquée de quatre gardiens. Ce pèlerinage, ce cheminement, est selon moi un modèle de toutes les situations intérieures ou extérieures qu’il nous sera demandé d’embrasser, d’accepter, de voir et de reconnaître au cours de l’existence. Le principe de l’Arcane Majeur, c’est le Oui intérieur, ce geste de la conscience qui accepte totalement chacune des situations dans lesquelles nous sommes impliqués. Selon ce point de vue, ces cartes nous demandent de nous situer au niveau où seuls l’être, la conscience et la béatitude nous séparent encore de la totalité. Si nous admettons ce point de vue, notre lecture des arcanes majeures s’en trouve à jamais transformée. Même des cartes inquiétantes comme le Pendu (XII) ou l’Arcane sans nom (XIII) changent de signification. Leur contenu reste le même mais le contexte dans lequel il s’inscrit change radicalement. (Silence) Pour donner un exemple concret et remarquable de cet horizon dont je parle, on pourrait évoquer Arnaud Desjardins qui,  dans son ashram d’Hauteville, a animé les méditations matinales jusqu’à un âge avancé. Il a un jour confié à l’un de ses proches que, l’âge venant, le fait de se lever ainsi aux aurores représentait une véritable torture pour son corps. En cela son expérience ressemble à celle de millions de personnes dont l’organisme accuse le coup d’une vie très active. Le vécu d’Arnaud se distingue pourtant par un détail: il était totalement en communion avec les souffrances de son corps vieillissant. A tel point que celles-ci ne l’empêchaient pas d’être parfaitement heureux et en paix. Je crois que c’est vers cet horizon que pointent les lames des arcanes majeures.

Frédéric Blanc: Qu’en est-il des arcanes mineures?

fullsizeoutput_4Marianne Costa: Sont désignées sous ce nom les cinquante-six cartes restantes. Elles sont divisées en quatre suites: les Deniers, les Bâtons, les Coupes et les Epées. Chacune de ces suites est elle-même subdivisée en une série de cartes numérotées de I à X et en un ensemble de quatre figures (Valet/Roi/Reine/Cavalier). Jodorowsky part du principe que chacune de ces suites représente un domaine d’action ou une spécificité de l’être humain, et pour citer une formule qui lui est chère,   « si ce n’est pas vrai, c’est tout de même sacrément bien trouvé! » Selon lui, le royaume des Deniers est celui de la matière. Cette suite de cartes nous parle de nos besoins concrets et quotidiens: l’argent, la nourriture, la santé corporelle… Mais aussi l’espace et le temps. D’un point de vue du Travail sur soi, les Deniers nous renvoient à la voie du Sentir telle que l’enseignait Luis Ansa, ou encore au Zen, que ce soit dans l’assise ou dans la vie quotidienne. Ils pointent vers le corps comme possible porte initiatique. Pour reprendre la terminologie de G.I.G. Gurdjieff, je dirais que le royaume des Bâtons correspond au centre instinctif et moteur. C’est le domaine du souffle et de l’énergie vitale. Plus largement c’est aussi celui de la sexualité et de la créativité. La couleur des Bâtons est donc en rapport avec le désir, la frustration, le pouvoir et l’impuissance. Comme tu peux le constater, cela couvre un domaine très vaste. Pour résumer, les Bâtons c’est la vie animée alors que les Deniers c’est la vie tout court. Le royaume des Coupes correspond grosso modo à ce que M.Gurdjieff appelle les centres émotionnels inférieur et supérieur de l’homme. C’est le réceptacle de toutes nos empreintes émotionnelles et mentales. C’est la force qui préside à nos aveuglements et à nos illusions. Mais c’est également là, cachée parmi nos peurs, et nos colères que se situe la porte du coeur. Le royaume des Coupes est l’enfer qu’il faut traverser avant d’arriver à la paix qui dépasse toute compréhension. Et puis il y a le royaume des Epées… C’est celui du verbe. Gurdjieff parlerait des centres intellectuels inférieur et supérieur. La suite des Épées illustre la nécessité de se forger des opinions, d’apprendre à communiquer. Il est en effet impossible de passer directement de l’incapacité de parler à la connaissance de la vérité sous sa forme non verbale. Entre ces deux extrémités se situe tout le processus de maturation de l’enfant qui apprend à articuler sa pensée au fur et à mesure qu’il commence à maîtriser une langue. Cette croissance passe forcément par le mensonge et l’erreur. Mais quand ses opinions sont suffisamment élaborées et affirmées, le jeune adulte peut commencer à les laisser derrière lui pour se diriger vers une forme d’intelligence plus objective. Tout au bout du chemin, la parole peut enfin céder la place au silence et à la certitude intérieure. C’est ce qui est exprimé dans le VIII d’Epées. Dans la carte suivante, l’épée se fracture. C’est le moment où la vérité de la parole prononcée a moins d’importance que l’acceptation totale du monde de l’autre tel qu’il se manifeste ici et maintenant. Tout ce que je te dis sur ces cartes concerne leur versant positif, fluide, qui va dans le sens de la vie. Mais il existe aussi une possibilité de lecture des cartes “stagnantes”, anti-vie, dans le refus : c’est l’aspect du Tarot où au lieu de contempler l’horizon du développement possible de l’être humain, nous nous consacrons à ce que Gurdjieff appelait “l’étude de la prison”. Ces deux aspects du Tarot, fluide et stagnant, sont utiles et très complémentaires. Tout l’art consiste à les tisser ensemble lorsqu’on lit les cartes pour quelqu’un ou pour soi-même… Voilà, on a fait le tour des quatre couleurs du Tarot.

Frédéric Blanc: Tu ne me parles pas des « figures ».

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Marianne Costa:
Il y a deux écoles, celle du Tarot à jouer et l’école jodorowskyenne, dans la quelle je me situe. Quand on “tape le carton”, c’est assez simple, la hiérarchie des figures est plus ou moins celle de la famille traditionnelle. En termes de points, le Valet =1 (le frère cadet), le Cavalier = 2 (le frère aîné), la Reine = 3 (Maman, inférieure à Papa dans la conception patriarcale) et enfin le Roi = 4. La proposition révolutionnaire de Jodorowsky a été de situer le Cavalier à un niveau en quelque sorte supérieur au Roi et à la Reine, car il représente le possible dépassement des royaumes déjà connus. Le cavalier représente cette part de nous qui ose abandonner le connu pour se mettre en quête du tout autre. D’un point de vue historique, l’intuition de Jodo est très juste : du Moyen Âge à la Renaissance, le Cavalier est une figure initiatique fondamentale. C’est l’émissaire, le trait d’union entre deux mondes, et sur le plan intérieur la part de nous qui entreprend la pérégrination vers la Source… Le Chevalier dans la littérature médiévale est une figure paradoxale. Il est à la fois vainqueur et vaincu. S’il est défait sur le plan existentiel, il triomphe sur le plan spirituel. On peut presque en dire autant de tout maître spirituel. A commencer par le Christ… Dans une lecture initiatique du Tarot, le cavalier incarne la valeur suprême, celle du dépassement de la condition humaine. De ce point de vue, il est l’aboutissement du Valet. Ce dernier dépeint la figure du débutant. C’est le blanc-bec qui frétille à l’idée de se faire initier. L’apprenti débordant d’énergie et d’innocence mais qui est encore maladroit et encombré de lui-même. (Silence) Ma lecture du Roi et de la Reine diffère aujourd’hui de celle proposée par Jodorowsky. Je les visualise comme les aspects intérieurs (la Reine) et extérieur (le Roi) d’une même réalité. Le féminin est ésotérique-concave et le masculin exotérique-convexe. C’est la dimension initiatique du couple dont chacun des éléments ne fonctionne qu’en relation et en accord avec l’autre. Pour grandir, le valet doit s’élever entre ces deux forces complémentaires, si différentes dans leurs modalités. Il doit intégrer tour à tour les potentialités des pôles maternel et paternel avant de s’efforcer de les laisser derrière lui… De mon point de vue, les pôles masculin et féminin sont égaux et interdépendant. Cette lecture est le fruit d’une longues années consacrées à l’étude des différents Tarots du standard de Marseille. Elle a contribué à enrichir ma manière de comprendre et de lire le Tarot.

Frédéric Blanc: Si les arcanes majeures nous parlent de notre point de visée, quel est le message des arcanes mineurs?

Marianne Costa: Mon hypothèse c’est que le rôle des arcanes dits mineurs est d’attirer notre attention sur les étapes concrètes et précises du chemin que nous sommes en train de parcourir. Où en suis-je dans ma tête, mes projets? C’est l’Épée. Où en suis-je dans mes émotions, mon coeur? C’est la Coupe. Comment vont mon corps, mon sens de l’ordre ou du désordre, mes finance? C’est le Denier. Comment va mon désir? Que m’apprend la frustration? Comment est-ce que je gère mon énergie? Voilà le Bâton qui vient m’informer sur moi-même… Si nous sommes totalement unifiés dans nos tribulations, celles-ci peuvent se révéler fluides, voire joyeuses. En cas de résistance acharnée, nous entrons en état de stagnation, voire de régression, et la souffrance s’invite dans nos vie, la nôtre ou celle de nos proches… Ce constat est dépourvu de tout jugement moral. Les cartes nous invitent simplement à nous situer par rapport à notre vécu. Que m’est-il possible d’entreprendre pour m’unifier avec moi-même et ma situation présente?

Frédéric Blanc: Je te propose d’illustrer ton propos par un exemple…

b5d155f3ae7f92c64a848dc5f952bddeMarianne Costa: OK. Imagine que l’une des cartes que je tire soit le IV d’Epées. Nous avons vus que le royaume de l’Epée est celui du verbe et de l’intellect. Le chiffre IV représente quand à lui un niveau de stabilisation et de sécurité. Le IV d’Epée symbolise donc le moment où je suis capable de lire un mode d’emploi, de le comprendre et de l’appliquer. Je sais faire mes comptes, exprimer clairement mes besoins et faire des projets à moyen et long terme. Si ma dynamique est fluide, le Tarot me confirme que mon intellect est aiguisé et que je sais m’en servir pour mettre ma vie en ordre. Mais si mon énergie est stagnante, la carte m’indique que mes facultés tournent à vide. Pointilleuse, rationaliste, je passe mon temps à calculer, à corriger les autres, je refuse toute pensée qui ne rentre pas dans ma boîte étroite… Un IV d’Epées stagnant souligne également le risque d’une régression vers le III c’est à dire vers une pensée brouillonne, jaillissante mais bancale et potentiellement fanatique. C’est l’adolescent qui t’explique la vie sans se rendre compte que son expérience est limitée! J’espère que ce petit exemple pourra faire entrevoir l’immense richesse d’un outil qui combine le foisonnement d’un symbolisme percutant avec la rigueur structurante de la numérologie. Il illustre aussi la difficulté de l’exercice d’interprétation. Faute de pouvoir s’appuyer sur un catalogue stéréotypé de significations, l’interprète du jeu ne peut se reposer que sur son intuition, sa propre expérience, ses capacités d’écoute et d’observation de soi. Une lecture de Tarot se fait toujours en direct et sans filet. J’espère t’avoir fait entrevoir comment le Tarot peut devenir un outil d’introspection extraordinaire, susceptible d’être utilisé au service d’une démarche de psychologie transpersonnelle ou même d’une démarche spirituelle… Quel merveilleux développement pour ce qui n’était au départ, en apparence, qu’un jeu de société taxé par l’État et vilipendé par l’Église !

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Christian Petit : du Zone System au Zen System

Christian est peu porté à la frivolité. Son travail photographique est à l’image de son caractère : sensible, intègre et dépouillé. Fruits d’un travail minutieux et passionné, ses photos témoignent d’une quête de profondeur et d’authenticité. Dans un monde saturé d’images anecdotiques, les paysages de Christian détonnent par la qualité et l’intensité de la charge émotionnelle dont ils sont porteurs. On y décelle en filigrane la force bien réelle d’une présence et d’un regard. C’est tout juste s’ils ne relèvent pas de l’autoportrait. Plutôt introverti de nature, Christian a longtemps œuvré dans l’ombre. Je suis heureux qu’il en sorte aujourd’hui et souhaite que son travail connaisse une diffusion plus large.

Frédéric Blanc : Cher Christian, peux-tu nous dire à quand remonte ta passion pour la photographie ?

Christian Petit : Mes premiers souvenirs associés à la photographie remontent très loin dans mon enfance. A cette époque, nous vivions à Lyon… Je me souviens que mon père possédait un Kodak Instamatic 255-X. Pour moi cet appareil représentait le summum de la beauté… Je n’avais évidemment pas le droit d’y toucher et encore moins de m’en servir… Mon père le sortait en de très rares occasions. Uniquement lorsque la famille recevait des personnes de marque… Il chargerait l’appareil avec une pellicule qui me paraissait presque aussi précieuse que l’appareil lui-même. Mon père n’a jamais photographié autre chose que ces réunions de famille. Cette activité revêtait toujours un caractère très solennel. Il nous faisait poser… Je me souviens qu’il m’arrivait de faire exprès de bouger. Je me demandais en effet de quelle manière l’appareil allait enregistrer le mouvement. Si je bougeais pendant la prise, allais-je continuer à bouger sur la photo ? J’ai fini par poser la question à mon père. Comme il n’était pas doué d’un grand sens de l’humour sa réponse a été assez cinglante…

Frédéric Blanc : Comment as-tu commencé à pratiquer ?

Christian Petit : Mon premier appareil sérieux m’a été offert par mon parrain. C’était un polaroid. L’immense avantage du polaroid c’est que le résultat est quasiment instantané. A l’époque, son gros inconvénient c’est que les pellicules étaient rares et chères. Je dépendais donc entièrement de la générosité et de la bonne volonté de mes parents. Leur largesse était assortie d’une obligation majeure : je n’étais pas libre de mes sujets. Mon activité de photographe devait se cantonner aux fêtes de familles. Il était hors de question que j’utilise cet appareil avec un peu plus de créativité ou de fantaisie. [Silence] Au collège et au lycée mon intérêt a fini par se détourner de la photo pour se fixer sur l’appareil photographique lui-même. Comme j’étais doué pour la physique, j’ai très logiquement commencé à me passionner pour l’optique et la mécanique. Je passais des heures, plongé dans des brochures et des catalogues publicitaires vantant les mérites de tel ou tel appareil. Je comparais et classais de manière méticuleuse les performances d’appareils que je n’avais de toute façon pas les moyens de m’offrir. Ces brochures étaient illustrées de photos magnifiques que je contemplais avec ravissement. Je me suis contenté de ça pendant des années. Je n’ai vraiment commencé à pratiquer la photographie de manière sérieuse qu’après avoir décroché mon diplôme d’ingénieur. J’avais 29 ans.

Frédéric Blanc : Sais-tu d’où te vient ton désir de photographie ?

Christian Petit : L’origine de ce désir est sans doute à chercher dans le plaisir avec lequel je contemplais les images magnifiques qui illustraient les brochures publicitaires dont j’étais si friand dans mon adolescence. De manière sans doute plus profonde, je pourrais évoquer la fascination que je j’éprouvais enfant à voir les épisodes de notre vie transformés en images brillantes et colorées. Ces photos me permettaient de me reconnecter à la qualité émotionnelle liée à certains lieux et à ce que nous y avions vécu. Je ne comprenais pas comment cela était possible. C’est peut-être ce mystère que j’essaie de percer en m’adonnant à la photographie.

Frédéric Blanc : Ton père était-il un bon photographe ?

Christian Petit : Non… Honnêtement, je ne peux pas dire ça. Il n’utilisait d’ailleurs pas la photographie comme moyen d’expression. L’art en général ne l’a jamais beaucoup attiré. Je me souviens tout de même avoir été frappé par quelques-unes de ses photos de famille toutes simples. Elles constituent mes premiers souvenirs en la matière.

Frédéric Blanc : Et toi, comment t’es tu ouvert au monde de l’art ?

Christian Petit : Je ne sais plus trop. J’ai peu à peu cessé de me focaliser sur les performances des appareils pour m’intéresser davantage à la qualité des résultats que l’on pouvait en tirer Cela m’a amené à m’ouvrir à l’œuvre de certains photographes. Mon regard n’était plus seulement celui d’un technicien mais aussi celui d’un amateur d’art. Il est vrai qu’au début, je me suis plutôt intéressé à des photographes qui avaient une approche très technique de l’image. Des gens qui connaissaient et maîtrisaient à fond leur médium.

Frédéric Blanc : Qu’entends-tu par « approche technique » ?

Christian Petit : Ce que j’appelle un photographe « technique » est un photographe qui représente le monde tel qu’il est. C’est à dire de manière nette avec un maximum de finesse et de précision. C’est une approche qui porte une grande attention aux détails. Si on photographie un champ, le moindre brin d’herbe doit être visible. Y compris ceux qui poussent à l’ombre d’un arbre… Je dirais que c’est une approche quasi scientifique de la réalité. Je perçois un signal extérieur et je me demande comment faire en sorte de le reproduire d’une manière aussi fidèle et objective que possible. C’est vrai que dans ce type de démarche, l’intervention de l’être du photographe est nulle ou du moins extrêmement limitée. Mais à l’époque ce genre de questions ne m’intéressait pas du tout. Je confondais allègrement l’expression personnelle avec la maîtrise technique. A partir de là, je me suis efforcé d’acquérir une maîtrise aussi poussée que possible des différents aspects techniques de la photographie. Ma démarche était très influencée par ma formation d’ingénieur.

Frédéric Blanc : Puisque nous parlons de maîtrise, parle nous un peu de la manière dont tu as appris ton « métier » de photographe.

Christian Petit : J’ai commencé par me former dans une MJC avant de fréquenter plusieurs clubs photo. Le gros avantage que je trouvais à ce type de structures c’est qu’elles me donnaient accès à un laboratoire. L’inconvénient, c’est qu’elles ne m’offraient pas la possibilité de me former de façon sérieuse. Il n’y avait pas vraiment de prof. Les personnes qui nous formaient n’avaient pas une pratique photographique très convaincante. Elles se contentaient de nous transmettre une série de trucs et d’astuces plus ou moins approximatifs. Dans certains cas ces recettes fonctionnaient plutôt bien alors que dans d’autres elles donnaient des résultats carrément catastrophiques. J’ai fini par me lasser du caractère imprévisible de cette approche. Je pouvais travailler des après-midis entières pour me retrouver au final avec des photos dégueulasses. C’était très frustrant. En 2003, j’ai pris conscience qu’il me manquait des connaissances et une méthode structurante. C’est alors que je me suis décidé à effectuer un premier stage pour apprendre les bases du zone system. Je me suis rendu dans le sud de la France chez un photographe qui m’a initié de façon systématique à l’exposition et au développement du film. Nous utilisions le densitomètre ainsi que différents autres appareils de mesure qui m’étaient déjà familiers. Pauvre sur le plan artistique, ce stage s’est en revanche avéré très riche sur le plan technique. J’en suis sorti très enrichi. Toujours désireux de m’améliorer, j’ai par la suite encore approfondi mes connaissances en effectuant un stage d’une semaine chez le photographe américain John Sexton. Très célèbre aux Etats-Unis, John Sexton fut l’élève d’Ansel Adams. Il est l’un des grands représentants du courant photographique de la côte Ouest aux côtés de gens comme Brett Weston, Edward Weston, Ruth Bernhard, Michael Kenna… Ce technicien hors pair est considéré par les spécialistes comme étant l’une des références mondiales de la photographie en noir et blanc.

Frédéric Blanc : Avant de continuer, j’aimerais te demander de nous préciser ce qu’est le zone system.

Christian Petit : Le zone system est une méthode de planification de l’exposition et du développement du film qui permet maîtriser les rapports existants entre l’objet photographié et son rendu photographique. On peut en quelque sorte prévisualiser l’image finale au moment de la prise de vue. C’est une technique très puissante qui a exercé une influence majeure sur la pratique de la photographie. Elle est très utilisée par les héritiers d’Ansel Adams. [Silence] Lorsque je contemple, par exemple, un paysage magnifique, je me demande comment je vais procéder pour en reproduire la beauté sur papier. Cela n’a rien d’évident car il faut tenir compte d’un très grand nombre de paramètres. Et face à ce problème, notre œil ne va pas être notre allié. L’œil humain possède en effet une puissance qui fait défaut à tous les capteurs argentiques ou numériques. Il est par exemple capable de percevoir sans aucune difficulté des écarts de luminosité considérables. Sur la place qui nous fait face, il y a des immeubles éclairés de manière frontale par la lumière du soleil alors que d’autres sont plongés dans l’ombre. Nous distinguons sans problème la totalité des nuances de cette scène. Mais si je veux en retranscrire la richesse sur film puis sur papier je vais devoir me livrer à un travail infiniment plus complexe qu’on ne le pense. Le zone system a été inventé pour nous faciliter la tâche. Il permet au photographe d’utiliser au mieux tous les outils dont il dispose.

Frédéric Blanc : Revenons au stage que tu as effectué chez John Sexton. Cela a dû être un grand moment pour toi. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Christian Petit : Les stages de John Sexton ressemblaient un peu à des cours magistraux. Nous le regardions mettre en œuvre des techniques sans qu’il nous les fasse appliquer dans la foulée. Ces stages n’offraient donc pas la possibilité d’une intégration par la pratique. L’apprentissage empirique de ces techniques était entièrement laissé à notre responsabilité. Ceux qui voulaient les maîtriser devaient s’en donner les moyens et travailler dur à la maison. Au cours de cette semaine très dense, John Sexton nous a dévoilé une très large panoplie de techniques dont plusieurs étaient alors encore totalement inconnues en France. Il y en avait tellement que je n’ai commencé à pratiquer certaines d’entre d’elles que tout récemment. Il y en aussi que je n’essaierai jamais de mettre en pratique car elles ne correspondent pas chez moi à un besoin particulier.

Frédéric Blanc : As-tu eu l’occasion de revoir John Sexton par la suite ?

Christian Petit : Oui. Mon premier stage avec John Sexton ayant pleinement répondu à mes attentes, j’ai décidé d’en effectuer un deuxième. Celui-ci ne s’est pas du tout déroulé comme prévu. Je n’en ai pas retiré ce que j’en attendais. Au lieu d’en revenir comblé, je suis rentré déçu et blessé.

Frédéric Blanc : Blessé ?

Christian Petit : Comme les autres participants du stage, j’avais apporté quelques photographies pour les soumettre au regard de l’instructeur. Le style de certaines d’entre elles était encore très proche de celui de Sexton alors que d’autres, plus personnelles, s’en éloignaient de manière plus ou moins prononcée. Les premières ont été très bien accueillies alors que les secondes ont reçues un accueil beaucoup plus critique. C’est ce manque d’ouverture qui m’a blessé. J’ai senti qu’une part de mon travail et de mon être n’avait pas été reconnue. Le fait que Sexton soit une référence incontournable dans son domaine a rendu cette blessure d’autant plus cuisante… Au final, ce second stage m’aura tout de même mis sur une piste décisive. Il faut savoir que les photographes ont l’habitude de s’échanger leurs photos. Les murs de la maison de John Sexton étaient donc couverts par les chefs d’œuvres de ses nombreux amis. Un vrai musée… Lors de ce dernier séjour, j’ai repéré une petite photo très différente de toutes les autres. Elle représentait une vitre givrée laissant filtrer la lumière du soleil levant. Son esthétique différait beaucoup de celle du maître des lieux. Je me suis empressé de lui demander qui avait pris cette photo. Il m’a répondu : « Paul Caponigro ».

Frédéric Blanc : Je crois savoir que ce monsieur Caponigro va jouer un rôle décisif dans l’évolution de ta pratique photographique…

Christian Petit : Oui. Quand John Sexton mentionne le nom de Paul Caponigro, je ne sais strictement rien à son sujet. Je suis cependant tellement impressionné par cette photo que, de retour en France, je m’empresse de chercher toutes les informations disponibles sur cet homme. Je commence par acheter un livre, puis deux, puis trois… Je suis sidéré. Bouleversé. Les photographies de cet artiste m’amènent à entrer en contact avec ma propre profondeur. Rien ne m’avait jamais touché de manière aussi intime. La beauté qui se dégage du travail de Paul Caponigro dépasse les préoccupations purement esthétiques. Cela va bien au-delà de l’art, de la photo, de la beauté… Techniquement, son travail est étonnant. Il pulvérise toutes les règles de l’esthétique classique. En regardant encore et encore ses photos, il me devient évident que ce gars-là s’est libéré de tous les diktats techniques. Il n’y a pas une de ses photos qui ressemble à l’autre. Il est tout le temps en train d’inventer, d’innover… Plus je m’intéresse à lui et plus j’ai envie d’en apprendre davantage.

Frédéric Blanc : Les choses ne vont pas tarder à prendre une tournure plus personnelle…

Christian Petit : En effet. Peu de temps après, je traverse un moment de crise. Je suis chez moi, un livre de Caponigro ouvert sous les yeux… Je suis en proie à une terrible frustration. Je me sens complètement coincé dans ma pratique photographique et me demande désespérément comment je vais pouvoir m’en sortir. Dans un moment d’inspiration, je décide alors d’écrire à Caponigro. Je lui résume mon parcours et lui explique dans quel genre d’impasse je me trouve. Je lui demande des conseils pour m’en sortir. Dois-je encore apprendre de nouvelles techniques, effectuer de nouveaux stages… J’accompagne mon courrier de quelques photos que j’estime être révélatrices de mon travail. Je lui demande également où il me serait possible de me procurer l’une de ses photos qui me touche tout particulièrement. Après avoir envoyé ce courrier, je me sens en paix. Je n’ai pas à proprement parlé progressé dans ma pratique de la photographie mais j’ai la certitude que cet acte contribue à dénouer quelque chose. Quelques semaines après mon épouse m’appelle sur mon lieu de travail pour me dire de ne pas revenir trop tard. Quelque chose qui m’attend à la maison. A mon retour, je trouve une grande enveloppe cartonnée en provenance des États-Unis. Il s’agit de la réponse de Paul Caponigro. A l’intérieur, se trouve l’un de ses livres (de mémoire il s’agit de The voice of the print). Il me l’a gentiment dédicacé. Il y a également un long courrier tapé à la machine à écrire (Caponigro est réfractaire à tout ce qui touche aux nouvelles technologies. Il n’a ni ordinateur ni de connexion internet. C’est un choix de vie.) ainsi qu’un « inspirering gift » : un tirage grand format de la photo que je lui avais demandé. C’est un déluge de cadeaux. Je suis bouleversé par cette générosité gratuite et spontanée.

Frédéric Blanc : Que dit son courrier ?

Christian Petit : Je me serais spontanément attendu à ce qu’il me conseille d’effectuer quelques stages supplémentaires afin de perfectionner encore ma technique et d’accumuler davantage de connaissances. Mais Caponigro me prend complètement à rebrousse-poil. Il me dit que je n’ai plus besoin de stage et qu’à en juger d’après mon travail, ma maîtrise technique est largement suffisante. Il ajoute même avec un brin d’ironie : « Je vois que vous connaissez le fameux zone system. » Il me félicite, me dit que je me suis visiblement donné les moyens d’acquérir des bases solides et ajoute qu’il est maintenant temps d’explorer une autre voie. Le premier conseil qu’il me donne, c’est d’aimer mes matériaux : aimez votre appareil, le papier dont vous vous servez, les produits chimiques que vous utilisez etc. Pour faire court, le premier conseil de Caponigro c’est d’aimer. Sa deuxième recommandation c’est de revenir vers moi. Il me recommande également de m’intéresser à d’autres arts, d’écouter de la musique classique etc. Il conclut en disant : « Faites cela et peut-être qu’au bout d’un certain temps ce que vous avez au fond de vous finira par trouver une manière de s’exprimer ». J’ai suivi ses conseils. Je me suis intéressé à d’autres arts et j’ai commencé à pratiquer autrement. Avec le temps, je peux dire que ses conseils se sont avérés très justes. J’ai clairement franchi une étape. Ma rencontre avec Paul Caponigro a donc été décisive. C’est une très belle personne. En m’intéressant de plus près à sa biographie, j’ai découvert que dans les années 50, il avait fait partie des groupes Gurdjieff. C’est donc quelqu’un qui est animé par une réelle recherche intime. Suite à ce premier contact épistolaire, nous avons continué à nous écrire un peu. Avec le temps, nos échanges se sont espacés. J’ai reçu encore quelques cadeaux de sa part. Actuellement nous ne sommes plus en contact mais, et c’est le plus important, sa présence continue à être vivante dans ma vie et ma pratique photographique.

Frédéric Blanc : Peux-tu nous dire en quoi il a influencé cette dernière ?

Christian Petit : La rencontre avec Paul Caponigro a eu pour effet de me détendre. Je ne suis plus aussi maniaque. Dans l’ensemble, je suis beaucoup moins obsédé par l’aspect technique de ma pratique. L’ai-je pour autant mis à la poubelle ? Certainement pas. Par contre, j’en relativise très fortement l’importance. Je mets la technique au service d’une intention artistique. Je n’en fais plus le cœur de l’affaire. Je suis moins crispé… Je n’essaie plus de passer en force. Si je sens que la relation que j’entretiens avec mon matériel tourne au rapport de force, j’arrête tout de suite. Je sais qu’il n’en sortira rien de bon… Dans le meilleur des cas, la photo sera techniquement bonne mais ce qu’elle communiquera sera froid et stérile. Dans l’ensemble, ma pratique de la photographie est devenue beaucoup plus joyeuse. Désormais, je ne suis plus seulement photographe lorsque je travaille dans mon labo ou que je me sers de mon appareil. Je peux tout aussi bien être « photographe » lorsque j’écoute un disque ou que j’assiste à un bon spectacle. Le mot « photographe » me sert dorénavant à désigner la part la plus sensible et la plus créative de mon être. Je la nourris de toutes sortes de nourritures artistiques. Elle grandit et s’approfondit en dehors d’une pratique strictement photographique. On peut dire que je fais dorénavant feu de tout bois.

Frédéric Blanc : Tu dis que tu n’essaies plus de passer en force. La pratique de tout art implique cependant de surmonter l’inévitable résistance des matériaux que l’artiste essaie de travailler. Comment viens-tu à bout de cette résistance ?

Christian Petit : Dans mon expérience, il n’y a pas résistance mais résonance. Je vais te répondre en ingénieur. A partir du moment où je me cale sur la bonne fréquence et j’entre en harmonie avec la vibration de mon appareil, de la scène que je photographie, de la chimie et du papier que j’utilise en laboratoire alors tout devient fluide et le résultat s’obtient avec une facilité déconcertante. Cette absence d’obstacle peut même finir par devenir franchement dérangeante. Mon éducation ne m’y a pas préparé ! Je vais avoir tendance à me dire qu’un résultat obtenu avec si peu d’effort n’a aucune valeur. J’ai été élevé dans l’idée que je dois souffrir pour obtenir ce que je veux.

Frédéric Blanc : Et qu’est-ce qui se passe dans le cas où tu ne parviens pas à te caler sur la bonne fréquence ?

Christian Petit : Bon, d’accord, les choses ne sont pas toujours aussi faciles. Parfois je dois ajouter un peu d’huile de coude pour arriver à un résultat satisfaisant. C’est vrai que dans ces cas-là, je suis confronté à la résistance du matériau. Mais dorénavant j’ai tendance à le vivre sur un fond de détente. Et puis, dès que le travail devient trop pénible, j’arrête. Pour moi, cette résistance est un signe. Si elle devient trop forte, je sais que je vais m’épuiser pour un résultat décevant. Dans ces moments là, j’ai appris à m’incliner. Ce n’est tout simplement pas le jour. Je peux alors commencer à travailler sur une autre photo ou sortir carrément du laboratoire pour passer à autre chose. [Silence] L’une des choses les plus importantes que j’ai apprises ces dernières années c’est que les obstacles sont liés à mon état intérieur. Pendant longtemps, j’étais persuadé du contraire. J’avais pris l’habitude de pester contre mon agrandisseur, la mauvaise qualité de la chimie ou du papier… [Silence] Cela ne signifie pas pour autant que le matériel soit dépourvu d’importance. Je sais par exemple qu’il y a des appareils avec lesquels je me sens beaucoup mieux. Sur le papier, ce ne sont pas forcément les plus performants mais je travaille mieux avec parce qu’ils me correspondent plus. En choisissant mon matériel avec soin, j’essaie de diminuer la résistance que tu évoquais. J’opte pour des matériaux que je connais bien et qu’il m’est facile d’aimer. De cette manière je peux arriver à un maximum de résonance et un minimum de résistance.

Frédéric Blanc : Quelle est aujourd’hui ta définition d’une photo réussie ?

Christian Petit : [Silence] Une photo réussie est une photo dont la contemplation nous connecte de façon intime à l’émotion que le photographe a ressenti devant un paysage, une personne, une lumière, une atmosphère… On pourrait dire que c’est la transmission réussie d’un ressenti. Pour ma part, j’ajouterai que c’est la transmission d’un ressenti qui élève. Certains photographes contemporains mettent un point d’honneur à mettre le spectateur mal à l’aise. Je ne suis personnellement pas favorable à ce genre de démarche. Elle se situe en tout cas aux antipodes de ma pratique. Je préfère photographier du positif. (Rires)

Frédéric Blanc : De ce point de vue, tu es assez proche de Swami Prajnanpad qui veut que l’art donne une haute idée de l’être humain…

Christian Petit : Tout à fait. Certains photographes parlent d’ailleurs de leur art en des termes très proches. Ansel Adams affirme par exemple s’être donné pour mission de témoigner de ce qu’il y a de « plus beau dans l’homme ». Pour lui la photographie doit élever celui qui la regarde.

Frédéric Blanc : As-tu des sujets de prédilection ? Tu nous as raconté que lors de tes débuts, tes parents t’avaient imposé le sujet des réunions de famille. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Christian Petit : J’aime les scènes familiales non imposées ! (Rires) En tant que père et mari, j’en prends évidement un nombre conséquent et le fais avec le plus grand plaisir ! Mon sujet de prédilection reste cependant le paysage. C’est le cas depuis le tout début ou presque.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Christian Petit : Cette pratique constitue un chemin vers moi-même. C’est difficile à expliquer en termes plus précis… Tout ce que je peux dire, c’est qu’à certains moments je constate une résonance entre ce que vois et ce que je ressens. Cette résonance n’est pas forcément d’ordre esthétique. Il s’agit plutôt d’une reconnaissance. L’enjeu est alors de capter la qualité émotionnelle de cet instant et de le fixer sur pellicule. J’ai plus de mal à ressentir ça en présence d’êtres humains… Il est cependant à noter que depuis quelques temps mes paysages se peuplent. C’est une tendance très récente. Pendant longtemps, j’ai considéré qu’un beau paysage était forcément vierge de toute présence humaine. Je change ! Je ne deviendrai cependant jamais un photographe de mariage professionnel. (Rires) Ce n’est pas ma forme.

Frédéric Blanc : Quelle serait ta forme de prédilection ?

Christian Petit : J’ai découvert récemment que j’aimais raconter des histoires à partir d’une succession d’images. Je suis donc en train d’explorer l’intérêt d’une nouvelle forme : celle de la série. En septembre, j’ai notamment réalisé une série consacrée à la rentrée des classes de ma fille. Comme elle changeait d’école, c’était un jour très important pour elle. J’ai réussi à capter plusieurs moments clefs de cette matinée spéciale. Je l’ai suivi de son réveil jusqu’au moment où elle est entrée dans sa nouvelle école. Certains de ces clichés ont capté la qualité émotionnelle particulière de cette matinée. En les regardant, j’en retrouve la saveur.

Frédéric Blanc : Qu’est-ce qui différencie la série du portrait ?

Christian Petit : La série diffère du portrait unique et statique en ce qu’elle me permet de raconter ou de suggérer une histoire. Elle dit quelque chose des liens qui existent entre les personnes. Cela m’intéresse énormément. J’apprécie le portrait mais je n’en ferai pas une pratique. Je ne m’imagine pas, par exemple, organiser une exposition de trente portraits. Je compte en revanche continuer à approfondir le paysage et la série.

Frédéric Blanc : Nous réalisons cette interview à l’occasion de ta première exposition. Peut-être pourrais-tu dire quelques mots à propos de cet événement ?

Christian Petit : Cette exposition représente une étape importante dans ma vie. Si on en croit l’état civil, elle se déroulera alors que je vais entrer dans ma cinquantième année. Cet événement coïncide aussi avec une période de troubles et de transitions. L’année qui vient de s’écouler a été riche et secouante. Je suis en train de passer d’un mode de fonctionnement à un autre… Aujourd’hui, je ne me pose plus la question de savoir ce que je devrais photographier et comment je devrais le photographier. C’est sans doute le signe que je quitte peu à peu le monde de mes parents pour aller vers le mien. Et c’est ce monde que je prends le risque d’exposer et de montrer à mes amis. Tu te doutes bien que cela n’a pour moi rien d’anodin. Cette perspective m’a longtemps fait peur. D’autant plus que ma démarche de photographe n’a pas une visée exclusivement esthétique. Il s’agit toujours pour moi d’explorer un ressenti intime. Autant dire que je me mets vraiment à nu.

Frédéric Blanc : Comment as-tu choisi les photos que tu vas exposer ?

Christian Petit : J’ai hésité à exposer des photos retraçant l’ensemble de ma trajectoire. Après mûre réflexion, j’ai choisi de ne pas donner dans le genre de la rétrospective.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Christian Petit : Parce que ce n’était pas le plus important. Ce qui me tient à cœur c’est de montrer mes travaux les plus récents qui sont également ceux que j’aime le plus. Les photos qui seront exposées à La Pinsonnerie sont essentiellement des photos qui ont été prises fin 2017, début 2018. Elles appartiennent à deux séries. La première est consacrée aux paysages de la région d’Angles sur l’Anglin. La seconde se compose d’une série de prise de vue réalisées à Paris à l’occasion de ballades que nous avons faites ensemble. Ces deux séries ne sont pas disjointes. Elles se répondent mutuellement. On peut voir ces deux séries comme la trace de nos allées et venues entre Angles et Paris. Nous sommes un certain nombre à vivre ça. Ces deux mondes si différents possèdent chacun leur part de poésie. C’est ce dont je souhaitais témoigner.

Frédéric Blanc : Aimerais-tu ajouter quelque chose en guise de conclusion ?

Christian Petit : Oui. Il y a en effet un aspect que nous n’avons pas abordé et qui à mon avis est fondamental. Ma pratique photographique est certes un chemin profondément personnel. Un travail solitaire qui commence dans l’enfance et qui n’a cessé d’évoluer au gré de ma maturation intérieure. Je n’aurais cependant pas pu progresser dans ma pratique si je n’avais pas été accompagné. Je t’ai parlé du rôle joué central joué par Paul Caponigro. Il n’a pas été le seul, loin de là. Mon épouse figure au premier rang des personnes dont j’ai le plus reçu. Cela fait des années qu’elle me soutient fidèlement et ses retours ont joué un rôle considérable dans l’affinement de ma pratique. Elle est mon meilleur critique. Ses remarques sont parfois sans concession mais elles sont toujours constructives et bienveillantes. Lorsque j’étais trop obsédé par la perfection technique elle pouvait me dire quelque chose du genre : « Oui, c’est très joli mais ça ne transmet rien. » Ce n’était pas toujours facile à entendre mais au fond, je savais qu’elle avait raison. Elle m’aide à progresser, à dépasser mes limites. Ma pratique de la photo a également été largement influencé par la rencontre de la photographe Flore dont le travail m’inspire beaucoup. Je n’oublie pas bien-sûr l’accompagnement intime dont nous bénéficions ainsi que mes ballades avec toi. Parmi mes compagnons de route les plus chers figurent donc : Paul Caponigro, Flore, mon épouse, Gilles Farcet et Frédéric Blanc.

Marianne Costa & la Psychopoésie

Marianne 1Marianne Costa aime parler. Ça tombe bien car elle a énormément de choses intéressantes à partager. Loin de vous fatiguer, sa conversation torrentielle vous stimule et vous ouvre sans cesse de nouveaux univers. On prend toujours congé d’elle avec le sentiment finalement assez rare de s’être enrichi. Le but initial de cet interview était d’interroger Marianne au sujet de ce qu’elle appelle : la « psychopoésie ». A certains moments, la densité de notre entretien nous a cependant entraînés bien loin de notre sujet initial… Essayer de rendre compte de nos échanges revient donc à vouloir transformer une jungle luxuriante en un jardin à la française. C’est ce à quoi je me suis vaillamment essayé dans les pages suivantes. Suivez moi. Vous n’allez pas être déçus.

Frédéric Blanc : L’une des caractéristiques les plus marquantes de ton parcours est d’avoir été jalonné par de nombreuses rencontres inspirantes. Peux tu évoquer quelques-unes des personnes auprès desquelles tu t’es formée et qui ont, de manière plus ou moins indirecte, contribué à la genèse de la psychopoésie ?

Lion vertMarianne Costa : Pour rendre à César ce qui est à César, je vais d’abord évoquer ma rencontre avec Alexandro Jodorowsky, dont j’ai été la compagne de 1997 à 2006 et la collaboratrice jusqu’à l’automne 2011. Cette relation a joué un rôle crucial dans ma vie. C’est vrai aussi bien sur le plan personnel que sur le plan professionnel. Entrer en relation intime avec Jodorowsky a quelque chose d’irrévocable… Je l’ai vécu comme un pacte. C’était un peu comme entrer en apprentissage chez un chaman : tu es là 24h sur 24, tu ne protestes pas et tu te soumets à la règle. Je le remercie d’avoir été aussi radical avec moi. A l’époque mon ego était si putridement gonflé d’illusions que ce vitriol était indispensable à sa purification. Pour l’exprimer à l’aide des images de la symbolique alchimique, Alexandro a été « le lion vert qui mord le soleil pour le faire saigner »... C’est lui qui m’a initiée à la pratique du Tarot, et à ce qu’il appelle la « psychomagie ». C’est à dire la prescription d’actes métaphoriques destinés à dénouer un nœud inconscient. Il reste aujourd’hui encore le grand maître de cette technique dont l’invention est intimement liée à sa personne et à sa biographie. Du temps de notre collaboration, je l’ai toujours vu lire le Tarot avec une intuition et une lions-vert 2justesse stupéfiante. J’aimais le fait qu’il s’autorise parfois à introduire un grain de folie libératrice dans sa pratique. Il lui arrivait par exemple de suggérer des actes extrêmes à des personnes qui n’avaient visiblement aucune intention de les accomplir. Le seul fait de formuler des actes aussi fous pouvait cependant s’avérer précieux pour elles. C’est comme s’il avait pété au beau milieu d’une cérémonie de mariage ou qu’il s’était mis à danser nu sur une table. Cela créait un effet de stupéfaction qui permettait d’ouvrir une brèche dans le bunker des habitudes psychiques… Pendant ces années d’apprentissage avec Jodorowsky, j’ai également bénéficié de l’attention bienveillante de ma psychanalyste de l’époque. Cette femme remarquable était psychiatre, psychanalyste freudienne et membre de la Société Psychanalytique de Paris. Elle était donc en apparence très éloignée de l’univers d’Alexandro. Elle a néanmoins accepté de m’aider à apporter un supplément de lucidité sur ma pratique. Pour moi cela a été très important. J’avais travaillé 14 ans avec elle et j’avais besoin de pouvoir m’inspirer de son intégrité et de sa persévérance.

F.B. : Existe-t-il une autre personne qui ait joué un rôle aussi crucial dans ta vie ?

Marianne Costa : Je pense immédiatement à Luis Ansa. Il fait indéniablement partie de ceux qui ont exercé sur moi une influence déterminante.

F.B. : Peux-tu nous rappeler qui était Luis Ansa?

Luis AnsaMarianne Costa : Luis est né en Argentine en 1922. Il était originaire de la région de Cordoba. Sa mère était une indienne quechua. En Europe, son étincelant parcours de chercheur spirituel l’a mis en contact avec Véra Daumal, épouse de René Daumal et disciple directe de Gurdjieff. Il a également rencontré les Swâmis Siddeshwarananda et Ritajanananda de l’ordre de Ramakrishna, et surtout le maître soufi Omar Ali-Shah dont il a été le disciple puis le représentant à Paris, avant que celui-ci ne lui demande de se séparer de lui et d’enseigner en son nom propre, sans rien utiliser de la forme de la voie naqshbandi. Luis s’est alors tourné vers ses racines chamaniques pour offrir ce qu’il a appelé « la Voie du Sentir ». Pour aller à l’essentiel, la voie du sentir consiste, avant toute chose, à fermer sa gueule et à s’enfoncer dans la sensation du corps beaucoup plus loin et beaucoup plus longtemps que ne le voudrait le mental. Autrement dit un millimètre et une seconde de plus que ce que l’on se croit capable de supporter. Et s’il se passe quelque chose d’important à un endroit, tu continues à fermer ta gueule et à t’y enfoncer avec douceur et persévérance. Pardon pour mon langage, mais c’est Luis lui-même qui, goguenard et très sérieux, nous a transmis le Mantra : « Ta gueule! » Je conseille à ceux qui voudraient découvrir le parcours de Luis Ansa de lire Les Sept Plumes de l’aigle de l’écrivain et conteur Henri Gougaud, consacré aux premières étapes de l’initiation de Luis, ainsi que l’excellent ouvrage de Robert Eymeri intitulé La Voie du sentir. Robert a fait un travail très précieux : il a préservé la « parole de feu » de son maître et ami. Grâce à cette transcription fidèle de l’enseignement oral de Luis, nous avons aujourd’hui encore la possibilité de nous exposer à sa verve hors du commun, qui pénètre jusqu’au cœur de nos cellules.

F.B. : Dans quelles circonstances as-tu été amené à rencontrer Luis Ansa?

Marianne 13Marianne Costa : C’était en 1999, deux ans après ma rencontre avec Jodorowsky. J’ai découvert son existence sur une chaîne obscure du câble. Ce jour là, Alexandro et moi étions en train de regarder la télévision. Comme à son habitude, Alexandro zappait comme un fou. Les images se succédaient à un rythme infernal. Tout d’un coup je lui crie : « Stop !«  L’image s’est alors figée sur un homme à l’accent indéfinissable. Même par écran interposé, sa présence était sidérante. Ça m’a bouleversé… Un peu plus tard, je croise dans une formation Feldenkrais une femme originaire de Bruxelles, qui avait participé à un atelier avec Luis Ansa. Ce n’était pas encore un contact direct mais je me suis dit : « Alors il existe. C’est vrai !« . Cette femme m’a donné son adresse. J’avais cependant tellement peur que j’ai bien dû mettre six mois avant d’oser le contacter. Il fallait en principe se soumettre à une sorte de rituel avant de voir Luis : passer par l’un de ses assistants, avoir lu plusieurs ouvrages de Gurdjieff Cela incitait les gens à faire l’effort de s’informer, de pratiquer la division de l’attention, de se décrasser un peu… Je ne sais pas comment cela s’est fait mais je suis passée entre les gouttes… Un jour, je me suis simplement retrouvée assise dans son atelier, au 37 bis rue de Montreuil, à 500 mètres de chez nous… Luis m’a semblé immense, alors qu’il était physiquement plutôt petit. Il dégageait une énergie colossale, de nature à la fois spirituelle et créative. Elle était encore plus confondante que celle d’Alexandro. C’est tout dire ! Je me souviens très bien de cette première rencontre. Luis, si élégant, qui me demande avec un sourire amusé : « Et vous, alors, qu’est-ce que vous cherchez ?«  Cette question m’a fait plonger au fond de ma présence et je me suis entendu bégayer : « Je… ne cherche pas… Je voudrais seulement comprendre comment faire en sorte que ce qui me cherche me trouve… » Luis a éclaté de rire. Je garde l’image d’un sourire gigantesque, d’une explosion blanche… Il m’a simplement dit : « dans le mille ! ». C’est ainsi que j’ai été intégrée à un tout petit groupe de femmes qui se réunissaient chaque vendredi, sous la houlette de son assistante de l’époque. Pendant nos rencontres, Luis travaillait à ses livres. Il y avait toujours un fauteuil vide qui lui était réservé. Au moment voulu, il venait nous nous rejoindre et prenait la parole.

F.B. : Tu as évoqué la qualité de l’enseignement oral de Luis Ansa. Qu’est-ce qui le rendait si remarquable à tes yeux ?

Les_sept_plumes_de_l_aigleMarianne Costa : C’est difficile à décrire autrement que par métaphores. Son verbe était à la fois un brasier, une fécondation, un chant enivrant, une pluie sur le désert… Il véhiculait quelque chose que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. Et j’ai pourtant croisé la route de nombreux conteurs d’exception… Un jour, à un homme qui arrivait en retard à une réunion et voulait s’asseoir derrière lui, il a dit : « Pas là. Il y a du feu derrière moi ». Et je suis sûre que c’était vrai, que ses mots émanaient d’un autre espace, invoqué ou suscité par sa présence. Luis était ce que dans la tradition chamanique on appelle un nagual. C’est à dire un être (homme ou femme) capable de transmuter l’énergie des lieux et des gens par la seule qualité de sa présence. Je ne sais pas si Luis était ce qu’on appelle un maître spirituel, cela m’est d’ailleurs complètement égal, mais je sais qu’il était un puissant générateur de conscience. Chacun de ses mots était une occasion de réveil. Je me souviens par exemple qu’un jour, au retour d’un voyage en Belgique où il avait donné un séminaire, il nous a raconté son voyage en Thalys : « Les vallons succédaient aux plaines, quand soudain par la fenêtre du train j’ai vu… Des lions! » Silence dans la salle. L’auditoire avait momentanément perdu la connexion et l’identification avec son mental. Disruption cognitive totale. Un silence habité, parfait, un joyau d’étonnement et de sans-commentaire. Et Luis continue, imperturbable : « Des lions noirs et blancs qui broutaient l’herbe. » Personne n’a éclaté de rire. Il avait l’art de faire ça, ce qu’il appelait “créer des mondes”, pratiquer le « comme si », l’imagination créatrice, pour rejoindre cet espace que Henri Corbin a appelé l’Imaginal, un seuil où la forme est encore présente à l’aube du sans-forme, et d’où émanent les grandes visions mystiques, la Parole révélée, ou encore ce que Gurdjieff appelait l’Art Objectif.

F.B. : Parle nous un peu de l’homme…

Luis LivreMarianne Costa : Si l’on devait retenir quelque chose de Luis c’est une bonté colossale. Au cours de sa vie il est venu en aide à des centaines de gens de manière gratuite et anonyme. En ce sens là, il est resté jusqu’au bout un soufi authentique. Comme beaucoup de soufis Luis était aussi un artisan : professeur d’aquarelle à la Ville de Paris, et spécialiste de la technique des laques chinoises. Sur la porte de son atelier figurait la mention : Luis Ansa – Restauration. C’était lui tout craché. Cette notation si simple, dont le double ou triple sens échappait probablement à la plupart des visiteurs… A l’époque où je l’ai rencontré, j’étais encore très jeune et très encombrée de moi-même. J’avais aussi une sorte d’obligation de loyauté vis à vis de Jodo. Comme dans Harry Potter où tu ne peux pas être apprenti de deux sorciers en même temps… Bref, j’étais totalement à côté de la plaque… J’ai grappillé ce que j’ai pu avant de m’éloigner pour tout un tas de raisons. Entre autres parce que j’avais une phobie du groupe, de la sangha. Seuls la communauté et l’influx spirituel d’Arnaud Desjardins ont réussi à m’en débarrasser.

F.B. : Quelle est, d’après toi, la chose la plus importante que tu as appris auprès de Luis Ansa?

jardinMarianne Costa Cet « art de faire comme-si » et cette verve de conteur, me sont restées comme un joyau. Comme quand tu étudies le tango avec un professeur argentin qui le porte dans ses veines, et qui te le transmet rien que par la qualité de son abrazo, de sa marche, de son souffle. Mais je dirai que l’essentiel de ce que j’ai appris de lui, c’est à cheminer vers le féminin — étape vitale avant d’en arriver un jour, peut-être, à la non-identification, au-delà des genres. Ma féminité, comme celle de mes contemporaines et celle du monde entier, était très mal en point malgré des apparences flamboyantes. Luis disait « les chamans m’ont appris à ovuler, je suis devenu une femme ». En ce qui le concerne, ce n’était pas une formule. Il était en pleine communion avec sa concavité. Quand il est décédé en juin 2011 des suites d’une chute dans un escalier, cela faisait plusieurs années que je ne l’avais pas vu. En apprenant la nouvelle, j’ai su que je l’aimais infiniment. La reconnaissance de cet amour m’a amené à tourner à nouveau mon attention vers l’endroit où il avait inséminé, informé et enchanté mon être. Et là, j’ai découvert un jardin, un Eden fleuri, précieux, infiniment proche de mon cœur. Une roseraie pour reprendre une image traditionnelle du soufisme. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, car j’ai compris à quel point il était vivant dans ce qu’il avait transmis. Une révolution s’est alors opérée dans mon travail et dans ma vie, dont je pourrais dire qu’elle m’a amenée directement vers Arnaud Desjardins. Cet héritage si vivant ma fait comprendre la différence qui existe entre une pratique purement masculine susceptible de donner des résultats visibles et immédiats, rentables, parfois m’as-tu vu, et une pratique féminine dont les résultats sont moins spectaculaires mais ô combien plus profonds, et durables. Pour moi Luis a été le révélateur de la dimension féminine du Travail, dans le sens où l’entendait Gurdjieff.

F.B. : Cette dimension féminine du travail spirituel me semblait pourtant aller de soi…

Marianne 8Marianne Costa : Je t’assure que ce n’est pas le cas pour tout le monde ! Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil à la liste des best-sellers spirituels. La plupart des livres qui « marchent » ont été écrits par des hommes et portent, même inconsciemment, la marque d’un vocabulaire viril. On en vient parfois à se demander si le fait d’avoir un vagin ne suffit pas à te priver de toute crédibilité. Si tu veux avoir une chance d’être écoutée en tant que femme tu dois attendre d’avoir atteint un âge canonique. A moins, bien sûr, que tu ne sois en couple avec quelqu’un d’important… Je sais de quoi je parle ! Tu as certainement entendu parler d’un livre, par ailleurs remarquable, intitulé : Trois amis en quête de sagesse. Essaie de mettre le titre au féminin. Trois amies en quête de sagesse ? C’est mort ! C’est tout au plus le titre d’un porno lesbien… Pour continuer sur ce thème, je me souviens de l’époque où Jodorowsky a inventé le « psychochamanisme ». Cette technique s’inspirait de ce qu’il avait appris auprès de la grande guérisseuse mexicaine Pachita. Elle opérait à mains nues et utilisait un arsenal rituel impresionnant, couteaux, poules éventrées, sang, crottes de rats, etc. J’avais 31 ans et adorais tout ce qui était un peu rock’n’roll. Le psychochamanisme m’a immédiatement passionnée, je voulais devenir spécialiste. Une super-psychochamane… Et puis Boum ! Alexandro décrète brusquement: « Pour être un chaman il faut avoir des couilles ». Au sens littéral du terme… Je respecte sa décision. Dans son monde à lui elle est totalement légitime. Mais quel choc! Encore recalée à l’examen génital! Dieu merci, cette histoire de « couilles » m’a plongée dans une grande perplexité, car j’avais l’intuition que dans les profondeurs utérines de l’être, dans le cœur des cellules, une sagesse profonde et des mémoires invisibles avaient leur mot à dire. Cela m’a conduite jusqu’à Luis, puis jusqu’à Arnaud… Refouler le féminin de l’être est dommageable pour tout le monde. Il y a, à mon sens, un grand travail de restauration à accomplir dans ce domaine, et je m’emploie à faire ma part.

F.B. : Après ces longues années de formation, tu travailles à l’invention d’une nouvelle technique de travail intérieur. Cette technique est encore un work in progress. Il se passera probablement encore du temps avant qu’elle ne trouve sa forme définitive. Elle porte cependant déjà un nom. Quel est-il ?

Marianne 3Marianne Costa : Je dis « Psychopoésie » ou « Fictions réparatrices », selon ce qui sonne le mieux dans les langues où je travaille (espagnol, italien, anglais…). Jodo a inventé la Psychomagie, qui est l’une des formes de ce que j’appelle les « fictions réparatrices » au même titre que les cérémonies chamaniques, que les métaphores de l’hypnothérapeute américain Erickson, qu’une lecture de Tarot ou qu’un documentaire qui rétablit la vérité sur un événement historique. Tout cela tourne autour du pouvoir de la fiction, qui est le propre de l’être humain : produire et consommer des histoires, des images, de la poésie. Tu sais, je viens d’une éducation et d’une vie professionnelle de « raconteuse d’histoires » : études de lettres à Normale Sup, théâtre et chant, traduction, écriture… Puis là-dessus le Tarot et l’étude des sagas familiales… Je m’interrogeais depuis longtemps sur les liens entre neurologie et fiction : comment produisons-nous des histoires? Pourquoi et comment recevons-nous certaines fictions ou certains héros de manière cruciale, comme des événements de notre propre vie, qui nous marquent à jamais? D’où émerge une image sublime, un texte sacré, une saga cosmogonique, par rapport à un film d’horreur ou un roman policier? Voilà comment j’ai commencé à développer cette notion de « fictions réparatrices » et de « psychopoésie »

F.B. : Pourquoi cette référence à la poésie ?

Marianne Costa : Le mot français « poésie » vient du grec « poiêsis » qui signifie « créer ». La « psychopoésie » consiste donc, entre autres, à réinventer ou recréer certaines mémoires individuelles présentes en nous, à reconfigurer notre image de nous-même, à nous appuyer sur des archétypes qui soient plus alignés avec notre intention véritable. Exactement comme le fait un aspirant spirituel lorsqu’il pratique la contemplation d’un maître, d’un symbole sacré ou d’une divinité. Il s’agit, au sens symbolique mais aussi très concret du terme, de réaménager son psychisme. Dans une certaine mesure j’ai prise sur le « mobilier » de mon âme. Je peux décider de ne plus me laisser envahir par des fictions toxiques qui tournent en boucle, comme quand une radio allumée vocifère dans la pièce d’à côté. J’ouvre les portes, je casse les murs s’il le faut, et je tourne moi-même le bouton de la radio… avant de découvrir comment l’éteindre, ce qui est de l’ordre de la méditation.

F.B. : Pourquoi ne pas continuer à appeler ça « psychomagie » ?

Marianne Costa : Je n’appelle pas ça de la magie parce que je suis incompétente dans ce domaine. Toute magie, même la « blanche » (positive), consiste à travailler à partir du centre de pouvoir pour influencer la réalité, fût-ce dans le but de venir en aide à quelqu’un. Je n’ai pas envie de m’aventurer dans ces espaces-là. Ils sont forcément imbibés de violence, d’ego, de rivalités et d’illusions excessives. Mais narratrice et poète, oui. J’ai publié pas mal de livres, gagné mes galons en quelque sorte… Donc ça me va comme ça : « Psychopoésie et Fictions Réparatrices ».

F.B. : Je ne comprends pas. Quel est le rapport entre le psychisme et la narration ?

Marianne Costa : Ceux qui se sont essayé à la méditation ont pu constater que le cerveau humain sécrète de la narration de manière aussi constante et naturelle que les glandes salivaires sécrètent de la salive. C’est sa fonction. Il est complètement irréaliste de lui demander de faire autre chose. En tout cas avant d’être parvenu, par une ascèse spécifique, à un certain état d’être. Dans un premier temps, disons le temps du « défroissage personnel » préalable au chemin spirituel proprement dit, il est impossible d’imposer silence à cette sécrétion. On peut en revanche parvenir à ne plus s’identifier à elle. Pour ce faire, une des stratégies possibles consiste à intervenir sur la qualité de son contenu.

F.B. : Et comment faut-il s’y prendre ?

Marianne Costa : Il y a plusieurs voies. Toute personne qui a par exemple a effectué une retraite sérieuse et de longue durée dans un lieu spirituel constate qu’après une phase d’intensification du mental, les pensées s’épurent de plus en plus. Après deux ou trois semaines, elles se rapprochent de ce que l’on pourrait appeler une narration pure. Ses pensées sont alors majoritairement produites par ce que hindous et bouddhistes appellent la « Buddhi », l’intelligence objective. Ce qui continue à émerger du fond émotionnel et traumatique est reconnu comme tel et n’est plus divinisé comme la sacro-sainte blessure. C’est un des moyens de transformer les processus de “narration par défaut” de notre esprit.

F.B. : Ce genre de résultat peut-il être obtenu par d’autres moyens ?

BrainMarianne Costa : Le premier pas, consiste à comprendre comment fonctionne notre cerveau. Les neurologues ont aujourd’hui prouvé un certain nombre de choses : D’une part, notre cerveau cortical fonctionne comme un appareil prédictif. Pour faire court, on peut dire que son activité principale consiste à tricoter de l’avenir à partir d’éléments puisés dans le passé. C’est un mécanisme de survie. Sachant cela on peut intervenir à deux niveaux. On peut d’une part travailler sur la nature des éléments du passé qui sont considérés comme vitaux par le système nerveux, puis dans un deuxième temps, agir sur les scénarios de narration à vocation prédictive. Par ailleurs, le cerveau humain est gouverné par ce que les neurologues appellent le « negative bias », traduit en français par « biais de négativité ». De quoi s’agit-il ? Pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, notre intelligence s’est organisée et développée pour pouvoir faire face aux menaces de mort immédiate que constituaient les prédateurs, l’activité de chasse, la guerre, les périls naturels etc. Et, alors que depuis environ un siècle nous connaissons, en tout cas en Occident, des conditions de sécurité et de confort inédites dans l’histoire de l’humanité, le cerveau s’obstine aujourd’hui encore à chercher constamment la menace, la faille, l’ennemi, ce qui ne va pas. Ce fonctionnement par défaut produit un degré de négativité quasiment sans précédent dans les sociétés dites « développées ». A l’époque de l’homme de Cro-Magnon cette négativité systématique avait une utilité vitale. C’est grâce à elle que nous sommes encore là pour en parler. De nos jours ce mécanisme est complètement obsolète. Sa puissance le rend cependant difficile à contrer. Il faut enfin se souvenir que le cerveau narratif est un cerveau collectif. Pour faire court, la narration a une fonction de cohésion sociale. Ce que je raconte à un autre, et qu’il reçoit comme vrai ou valable, acquiert à mes yeux une solidité accrue. D’où l’idée de travailler de manière collective sur ces renforcements positifs. Cela peut se faire en duo, en trio ou en grands groupes. La qualité d’attention et de présence d’un groupe renforce aussi bien le silence (on connaît ça en méditation) que la narration positive.

F.B. : Parles-nous de la manière dont tu travailles à approfondir cette nouvelle technique.

Marianne 5Marianne Costa : La question de base est : comment puis-je raffiner ma capacité à « raconter des histoires » de manière à intervenir comme une force de bénédiction pour l’autre? C’est exactement ce qu’un parent fait pour l’un de ses enfants qui vient d’avoir un cauchemar, de rencontrer une situation traumatique à l’école, ou qui fait face à la mort d’une grand-mère très aimée. Notre éducation est pleine de narrations qui n’ont pas forcément été réparatrices. Nous gardons en nous des émotions encapsulées par des mots et des phrases toxiques. Que puis-je par exemple répondre à ma petite nièce de cinq ans qui me demande, alors que nous visitons une église dans un village Corse : « Pourquoi le monsieur il est cloué sur une croix? » Où vais-je puiser une narration qui soit à la fois véridique et à sa portée tout en étant également « interactive » au sens où elle peut la faire sienne, la développer, la modifier, et au bout du compte y trouver son propre équilibre? Eh bien dans les laboratoires psychopoétiques on commence par là. Par cette mémoire où quelque chose de l’enfance est resté en suspens, n’a pas pu « aller de l’avant » comme dit Swâmi Prajñanpad, suivre le flux et éclore dans la danse sans fin de l’impermanence. Ces lieux stagnants, ce sont des mémoires traumatiques, souffrantes, qui tournent dans nos têtes comme un cauchemar récurrent, comme une définition sans appel de notre petit « moi ». Pour tenter d’y remédier on réunit un groupe de « pauvres créatures impuissantes » comme toi et moi pour entamer ensemble un travail destiné à remettre ces narrations en question. Le premier pas, consiste à s’apercevoir que nos souvenirs sont en fait des fictions. Pour le cerveau, il n’y a aucune différence entre la mémoire d’une fiction et la mémoire d’un fait réel. Immédiatement après avoir vécu quelque chose, on commence à fabriquer une réalité mémorielle qui est un montage, une narration. Et dès la deuxième remémoration, la mémoire est fixée comme un scénario fictif. Sachant cela on va pouvoir travailler sur ce scénario, qui n’est pas obligé d’être fixe : la mémoire n’est pas la vérité. On peut donc le relire dans un autre éclairage, voire l’altérer en lui donnant une fin alternative… Mais sur quoi va-t-on s’appuyer? Dans un tirage de Tarot, la personne vient avec une question, et elle choisit pour y répondre trois ou quatre cartes qui formeront la base d’un scénario, qui sera interprété par le lecteur ou la lectrice de Tarot. La qualité de cette interprétation dépendra d’une part du niveau d’être de la personne qui lit, et d’autre part du niveau de conscience de l’outil utilisé. Si tu as la bonne idée d’utiliser un tarot de la tradition dite “de Marseille” et pas n’importe quel jeu artificiel conçu par un mégalomane quelconque, ta fiction bénéficiera d’un influx spirituel positif. Mais pour relire une fiction du passé, quelle aide pouvons-nous avoir? La psychopoésie est née le jour où j’ai compris que notre mémoire consciente et inconsciente baignait elle aussi dans cet influx spirituel. Nous sommes après tout « les enfants du soleil ». C’est ce qu’affirment à la fois les chamans et le Gayatri Mantra de l’Inde védique. Notre mémoire remonte jusqu’aux origines du monde. Elle englobe la totalité de l’expérience humaine. Nos souvenirs ont donc potentiellement tous une dimension sacrée. Se remémorer une expérience traumatique, même mineure, peut donc s’avérer aussi riche et bénéfique qu’un tirage de tarot.

F.B. : Peux-tu nous donner un exemple du genre de traumatisme dont tu parles?

dialogueMarianne Costa : Je commence toujours par travailler sur des traumas minimes, des mémoires presque banales, pour ne pas risquer de provoquer des explosions émotionnelles. L’important c’est de commencer à tirer un fil, car toute notre histoire est présente comme un hologramme dans le moindre souvenir… Je vais te décrire un exercice de base que j’ai inventé et qui sert de modèle à tout un pan de la pratique. Cet exercice m’est venu parce que j’avais conseillé à une petite fille qui faisait des cauchemars de réinventer la fin du cauchemar, le plus vite possible, après l’avoir rêvé. Elle m’a confirmé quelques temps plus tard : « Ça marche! Mais quand j’ai voulu en parler à ma maîtresse d’école, elle s’est moquée de moi ». Là j’ai compris qu’il était important d’initier les adultes… Voici comment on commence. Deux personnes se font face. La personne A va narrer un souvenir traumatique et la personne B va l’écouter. La dimension d’une écoute incarnée, ancrée dans la sensation, est indispensable. Les enfants le font très bien. Pour partager son souvenir, A s’exprime au présent, à la première personne et avec un maximum de notations concrètes. Pourquoi utiliser le présent ? C’est une façon de reconnaître l’évidence : même s’ils se sont déroulés il y a de nombreuses années, les événements qu’il évoque n’appartiennent pas vraiment au passé. Ici et maintenant, leur souvenir est toujours vivant et agissant. Pourquoi la première personne ? En utilisant la première personne pour s’adresser à l’autre, A se livre dans un geste de confiance absolu. Il se met en situation de vulnérabilité. Et si j’insiste sur les notations concrètes, c’est parce qu’elles agissent comme des éveilleurs. Elles nous font sortir de la geôle rationnelle. Elles coupent court aux cogitations et aux commentaires pour nous ramener à la saveur… Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’étymologiquement ce mot appartient à la même famille que le mot sagesse… Ces notations concrètes ont donc le pouvoir de réactiver des mémoires encapsulées dans le corps, mémoires qui peuvent être porteuses d’un potentiel extatique, d’une force d’acceptation et de présence à la vie. Mettons que A ob_5da9d586147f522da055903360dbee73_soleilse remémore un souvenir d’enfance : « J’ai dix ans. Je suis assise sur le sable, face à la mer. C’est le mois de juillet. Derrière moi, le parasol, ma mère, la glacière pleine de bonnes choses… Le soleil est chaud, jaune, brillant, la mer est un peu verte et un peu bleue, la brise souffle sur mon corps… Je sens ma poitrine se dilater. J’ai envie de manger encore une pêche et un peu de Nutella… Mon papa est assis à ma gauche. Qu’est-ce qu’il est beau! Sa peau est belle, toute bronzée alors que la mienne a tendance à prendre des coups de soleil… Tiens, il se tourne vers moi. Il se met à rire…. Oh là là ! J’ai le coeur qui se serre. Il va encore se moquer de moi… Il pointe en effet du doigt les trois petits bourrelets que j’ai sur le ventre et il chante « Oh, mes bouées ». Il ricane, je me sens toute laide, je n’ai plus envie de manger du Nutella…«  B a écouté de toute son âme et de tout son corps, sans rien dire, en respirant. C’est un souvenir anodin. Il n’y a pas mort d’homme. Pourtant tout un destin peut se jouer dans un moment comme ça : dévalorisation, perfectionnisme, difficulté avec les hommes, peut-être des troubles du comportement alimentaire ou vertige de la chirurgie esthétique… B le sait peut-être, ou pas… Aucune importance ! Il n’y aura ni commentaires, ni interprétation. Rien qui nous renvoie à la communication habituelle. Ce n’est pas le café du commerce (« tous les hommes sont des salauds, c’est si difficile d’être une femme, etc « ), ni une psychanalyse sauvage, et pas question de jouer au bon copain qui tente de remonter le moral à l’autre. Ça ne sert à rien. Au pire cela il en résultera une projection (conflictuelle, amoureuse, familiale, tout le bataclan). STOP! On va soigneusement éviter tous ces espaces là. Au lieu de ça, nous allons travailler ensemble à la création d’une fiction réparatrice…

F.B. : D’accord, mais si on évite d’entrer dans tous les espaces que tu as cités, comment allons-nous procéder ?

Marianne 9Marianne Costa : L’aspect douloureux est la première couche, il faut la toucher. B se laisse bouleverser, dans le silence et la sensorialité. En écoutant de tout son corps et de tout son cœur, on peut traverser la couche de douleur et entrer dans la vastitude de cet instant remémoré. En fait, le souvenir ne se réduit pas au comportement blessant du père. Si on le prend dans son intégralité on s’aperçoit qu’il est infiniment plus riche. Il y a le bonheur sans mélange d’être assise face à la mer, de ressentir la chaleur du soleil et la fraîcheur du vent, le plaisir de la gourmandise, un instant d’unité avec la nature… Et puis cette qualité d’amour humain, cette ouverture du cœur spontanée et inconditionnelle qu’une petite fille peut ressentir vis à vis de son père. Cette joie de vivre, cette innocence, cette capacité d’émerveillement ne demandent qu’à se réactualiser. Ce qui rend les choses difficiles c’est que ces aspects lumineux du souvenir tendent à s’amalgamer avec la souffrance ressentie ce jour-là, de sorte qu’il est presque impossible de réactualiser les uns sans réveiller l’autre. Pour forcer le trait, à chaque fois que je vais me retrouver sur une plage magnifique, le mental s’affolera et me dira : « ATTENTION, tiens toi sur tes gardes ! La dernière fois que tu t’es retrouvée dans cette situation ça s’est très mal terminé ! » Résultat des courses je ne peux jamais profiter de l’instant présent. Ce fonctionnement me condamne à vivre dans une frustration perpétuelle. Quelle escroquerie ! Voilà le mécanisme que la fiction réparatrice va tenter denrayer, ou du moins d’affaiblir. Tout au bout de cette ligne de travail, on trouve Etty Hillesum en état d’extase, respirant le parfum d’une fleur de tout son être, alors qu’elle est, avec l’ensemble de sa communauté, menacée de mort imminente.

F.B. : Quel est le rôle de celui qui écoute l’histoire ?

Marianne 12Marianne Costa : Pendant que A parle, le job de B est d’accueillir cette histoire sans filtre, de toute sa présence attentive, de façon aussi peu mentale que possible. Puis, lorsque nous passons à la deuxième étape de l’exercice, le rôle de B devient actif. C’est maintenant à son tour de narrer l’histoire qu’il vient d’entendre. La narration doit être fidèle comme un miroir. Tout comme A, B s’exprime au présent et à la première personne. Idéalement il utilise les mêmes mots. Ce faisant, B assume en quelque sorte le rôle d’un acteur sacré qui me dit : « Je suis un autre toi, tu es un autre moi. Ce qui t’est arrivé m’est arrivé. » Le fait de me faire entendre ma propre histoire peut sembler tout bête mais c’est généralement un moment d’une énorme puissance. Tout d’abord parce nous avons très rarement l’impression d’être entendu. L’exactitude verbale et charnelle avec laquelle tu me racontes mon histoire me permet de sentir que j’ai été comprise. Ce sentiment profondément réparateur, ajouté au fait que je ne suis plus la seule à qui cette histoire est arrivée, me permet d’amorcer un travail de désidentification. Grâce à ce travail, la mémoire peut enfin récupérer son statut de fiction. Je prends conscience que ce que tu viens de me raconter n’est rien de plus qu’une fiction tragique, sublime et grotesque que je me ressasse de manière régulière… Une goutte d’eau dans l’océan du samsara, pour parler en termes ronflants. Enfin, dans une troisième temps, B va prendre un risque créatif. Après avoir narré le souvenir tel quel, il ou elle va créer ce que les scénaristes d’Hollywood appellent un « alternate ending », une autre fin possible. Il le fait à son gré. Elle peut être courte ou longue, réaliste ou fantastique, sobre ou extravagante, l’essentiel est que tout se termine « bien », en tout cas selon le monde de B. C’est à la fois un cadeau que B va faire à A (je t’offre la possibilité d’un autre scénario) et une prise de risque énorme : il dévoile son propre monde, sa créativité, son panthéon intérieur, ses ressources, ses insuffisances… Cela permet à la personne qui joue le rôle B de découvrir sa forme et son style. Il se met à nu et se voit sous un angle jusque-là inconnu. Pour beaucoup de gens l’exercice n’est pas facile. Alors, pour amplifier cette créativité positive, on peut faire appel à un allié.

F.B. : Un allié?

AlbatorMarianne Costa : Il existe un principe chamanique fondamental selon lequel on ne travaille jamais seul ou en son nom propre. On a besoin d’un allié. Cet allié peut être un objet, un être vivant, ou un archétype à forte charge affective ou symbolique. Il peut aussi s’agir d’une pensée ou d’un sentiment. Dès que je me branche sur mon corps, je suis par exemple en contact avec Luis. Je suis aussi en relation avec un certain nombre de lieux avec lesquels j’ai fait alliance. Un instructeur spirituel va “utiliser” comme allié le ou les maîtres qui l’ont formé. Plus modestement, si on ne sait pas à qui ou à quoi se raccrocher, il est possible de recourir à nos héros d’enfance. Albator, Fifi Brindacier ou un membre de la famille qui nous a tendrement aimé… En tant qu’enfant nous avons projeté sur ces figures certaines de nos qualités les plus précieuses, et il est possible en retour de les convoquer, pour nous aider à créer une narration réparatrice. Jodo disait « Ne travaillez pas en votre nom propre » et il citait Lacan qui disait à ses élèves : « Vous pouvez être lacaniens, mais moi je reste freudien ». Cette dédicace au maître, à l’allié, c’est très puissant. C’est un pas vers la transparence, et si tu ne peux convoquer que Fifi Brindacier parce que Kangyur Rinpoché n’est pas dans tes cordes, ça marche quand même. Surtout si ton lien de coeur avec Fifi est, à l’instant T, plus authentique. Il ne faut pas frimer dans ce domaine. Il faut, comme en escalade, s’appuyer là où on a prise. Si ton point d’appui est un grand maître spirituel, ou un esprit-groupe de la nature, ou une divinité, c’est merveilleux, mais même un grand-père bienveillant ou un personnage de BD peuvent rayonner à travers toi avec une qualité d’amour et de sagesse impressionnante. Donc B pourrait dire par exemple (toujours au présent et à la première personne) : « J’ai dix ans. Je suis assise face à la mer. C’est le mois de juillet. Le soleil est chaud, jaune, la mer est verte et bleue. La brise souffle… Je sens ma poitrine se dilater. J’ai envie de manger encore des bonnes choses et de les partager avec mon papa… Il se retourne justement vers moi et je reconnais son regard moqueur. J’ai peur qu’il se moque de moi… Mais à ce moment-là le ciel change de couleur et le vaisseau spatial d’Albator émerge des nuages! Ça alors! C’est bien lui ! Il est rectangulaire, et vole à toute vitesse! Je cours vers mon père : “Regarde, papa, c’est Albator!” Il lève la tête, ouvre grand la bouche de stupéfaction : « Incroyable! une aile delta! ». En fait c’est le premier deltaplane dans la région. Ils viennent d’ouvrir un centre de loisirs dans le village voisin. Mon père, qui a toujours rêvé de voler, me félicite de l’avoir aperçu. L’après-midi même il m’emmène faire mon baptême de deltaplane. Il prend des photos de moi et m’encourage. On rigole beaucoup avant d’aller manger une glace au chocolat. »

F.B. : L’exercice se termine sur cette fin alternative ?

Marianne Costa : Non. Il s’agit juste d’une proposition qui sert à ouvrir le monde de A, à lui offrir une brèche… On en arrive alors à la quatrième étape. A reprend la parole et invente sa propre fin alternative. Il est soutenu par l’écoute sans faille de B qui en profite au passage pour digérer tous les délires que le mental ne manquera pas de produire : « J’ai réussi, j’ai raté, mon histoire était nulle, il ou elle n’en a retenu qu’un seul élément, etc. » A est en effet totalement libre de reprendre ou non les propositions de B. Cela constitue un feedback non-jugeant, objectif et valable dans l’instant. Si je ne m’inspire que très légèrement de ce que tu as proposé cela ne veut pas dire que tu t’es complètement planté. Cela signifie seulement que, en cet instant, nos mondes ne sont pas très compatibles. Si tu fais un guacamole sublime mais que je n’aime pas l’avocat, je n’en mangerai qu’une toute petite cuillère pour te faire plaisir. Cela ne dit rien de la qualité de ta cuisine. Le fait que la personne en qui le souvenir s’est incarné puisse reprendre la parole en fin de séance lui permet de conclure sur une note profondément personnelle. Le processus dure en tout une trentaine de minutes. Il est rythmé par un petit bol zen qui voyage toujours avec moi et que j’utilise aussi pour ma méditation personnelle. Il est strictement interdit de parler en dehors de l’échange proprement dit. A la pause, on reprend une conversation sociale, mais sans commentaires sur le processus. Au cours de ce travail se développe une qualité d’écoute et d’attention intense. Les narrations croisées portent un haut niveau de synchronicité et en général les participants finissent la séance dans un état de gratitude chaleureuse les uns vis à vis des autres. Chacun aura évidemment l’occasion de se retrouver dans le rôle A et de B.

F.B. : Ton travail accorde une grande importance à la créativité

God_the_GeometerMarianne Costa : Oui. Dieu n’est pas seulement la Vie, l’Intelligence et l’Amour. Il est aussi le Créateur. Lorsque qu’elle reste à sa place, la créativité individuelle a un rôle important à jouer dans notre évolution humaine et spirituelle. Lors de mes ateliers, je propose une ouverture vers l’espace artistique. Mais sans obligation de résultat. Jodo disait que « toute maladie est un manque de beauté ». C’est l’une de ces formules lapidaires et géniales dont il a le secret. « Manquer de beauté » ce n’est pas seulement vivre dans un environnement laid ou quelconque. Cela consiste aussi, surtout, à se sentir coupé(e) de sa créativité. De nombreuses personnes souffrent de leur impossibilité d’enrichir le monde en engendrant de la beauté. C’est pourquoi j’ai à cœur de travailler dans tous les domaines artistiques. Chacun se voit ainsi offrir la possibilité d’explorer ses goûts et son talent : poésie, narration, théâtralité, voix, mouvement, danse, musique… Je suis un peu gauche dans le domaine des arts plastiques mais je les ai tout de même intégrés à mon travail. Ils y figurent entre autres sous la forme du coloriage, du collage, ou au travers des tarots reproduits en très grand format en noir et blanc. Le but est de permettre aux participants de découvrir quel est le chemin de beauté qui les attire le plus. On gagne à explorer sa propre beauté de manière non narcissique. Comme une capacité à incarner le Beau dans ses actes, à communier avec lui. C’est tout sauf secondaire.

F.B. : Comment résumerais-tu le principal bénéfice du genre de pratique que tu viens de décrire ?

Marianne Costa : La psychopoésie nous apprend à développer notre intelligence du cœur. Elle nous permet de rencontrer l’autre à un endroit où il est intégral. On y rencontre son corps, son esprit, son désir et sa frustration, sa bonté, sa vulnérabilité… Mais aussi l’ensemble de ses émotions négatives. Cet exercice leur offre un cadre au sein duquel elles peuvent se déployer sans se déverser partout de manière chaotique et destructrice. La notion d’intégrité est l’une des choses qui a résonné en premier pour moi quand j’ai intégré la sangha d’Arnaud Desjardins. A ce stade là de ma vie, je considérais que c’était ce qu’il y avait de plus important et Arnaud avait réussi à créer autour de lui un espace d’une fabuleuse intégrité. Cela ma profondément impressionnée. C’est l’une des raisons qui m’ont poussée à m’engager si fortement auprès de lui. Je sentais que cette intégrité était un trésor. Plus le temps passe et plus je me dis qu’il n’y a pas d’intégrité sans intégralité. Si tu t’acharnes à refuser certaines parties de toi, tu ne peux pas vraiment être intègre. « Vous entrerez entiers au paradis ou vous n’y entrerez pas », dit la tradition mystique de l’Islam… Mon travail utilise à dessein toutes les parties de nous mêmes que nous laissons habituellement de côté parce qu’elles nous paraissent trop humbles, trop honteuses ou trop inintéressantes…

F.B. : Ainsi que nous l’avons déjà dit, la « psychopoésie » est une technique qui commence tout juste à se déployer. En dehors de l’exercice cohérent et bien rodé que tu décris plus haut, existe-t-il d’autres directions que tu aimerais explorer à l’avenir ?

dorjeMarianne Costa : Depuis quatre ou cinq ans la psychopoésie est devenue ma technique de prédilection et nous avons exploré diverses directions : lectures de Tarot mises en scène comme des constellations, applications du travail théâtral, du souffle, du mouvement, ainsi que des collages (par exemple pour représenter l’arbre généalogique guéri)… Mais j’ai le sentiment d’être encore au tout début de l’aventure. Je sais que cette approche peut se déployer de manière très vaste. Dernièrement, j’ai par exemple décidé de travailler avec des objets qui représentent nos nœuds principaux : objets de pouvoir, de honte, objets inséparables, objets qui nous encombrent. C’est une façon un peu originale de travailler sur ce « que je devrais être pour être aimé de tous » et sur « ce que je dois absolument cacher pour éviter d’être rejeté ». Ou encore sur « ce que je n’arrive pas à lâcher ». La plupart des participants arrivent avec un à priori. Ils s’attendent à quelque chose de linéaire. Ils sont persuadés que je vais leur demander de parler de leur objet, d’expliquer rationnellement la relation qu’ils entretiennent avec lui. Ce n’est absolument pas le cas. Je commence par faire circuler les objets. Ce faisant nous jouons avec les dynamiques du désir et de la frustration, de l’appropriation et de la perte pour ensuite commencer peu à peu à apaiser les blessures. Je peux par exemple demander aux participants de déposer leurs objets au centre de la pièce puis de choisir son préféré. Il ne s’agit pas de se jeter dessus comme la vérole sur le bas-clergé! Je suis passée par l’école de théâtre de Jacques Lecoq et je sais ce que l’on ressent quand il y a dix masques pour trente acteurs. C’est une douleur inouïe. Je ne vois pas l’utilité de s’infliger ce genre de torture… L’appropriation se fait par le sentir. Ce processus d’intégration s’apparente à une pratique tantrique. Tu laisses progressivement un objet entrer en toi et circuler dans l’ensemble ton corps jusqu’à ce qu’il soit réfracté par toutes tes fibres comme un micro-hologramme. Si ça se trouve la totalité du groupe a choisi le même objet que toi. Mais comme la lumière ou le parfum de la rose, il est à la fois indivisible et inépuisable. L’objet aimé te raconte alors son histoire. Lorsque tu t’es approprié cette force réparatrice, je te demande de prendre en main… l’objet pour lequel tu éprouves la plus grande répugnance. L’exercice consiste à voir quel type d’émotions se lève en toi quand tu te vois attribuer ce dont tu ne voulais en aucun cas. C’est le genre de chose nous arrive tout le temps… L’idée est d’arriver à réhabiliter ces objets de honte en les intégrant dans une histoire belle et sensible. Ce type de travail n’a rien d’anodin. Il rejoint à mes yeux le cœur de la pratique spirituelle. Il s’agit ni plus ni moins de prendre la responsabilité de notre vie et de décider à chaque instant, selon la magnifique formule d’Arnaud Desjardins, si nous nous dirigeons vers l’enfer ou le paradis.

F.B. : Je sais l’amour que tu portes à certains contes traditionnels ou à de grands textes sacrées tels que Les Upanishads ou Le Mahabharata. Ce genre de textes jouent-ils un rôle dans ton travail?

Vyasa-1-1-1200x850Marianne Costa : Oui. A mesure que le temps passe, je travaille de plus en plus à partir de fragments de narrations sacrées. Dans mes ateliers j’utilise volontiers certains extraits des Upanishads ou de contes chamaniques. Nous avons parlé des alliés tout à l’heure. Eh bien, il est tout à fait possible de prendre un conte sacré pour allié. Pour permettre aux participants de mieux s’imprégner de cette narration, il m’arrive d’utiliser certaines techniques facilitatrices. Je peux ainsi leur proposer de s’allonger sur le sol après leur avoir demandé de se couvrir les yeux d’un bandeau. La privation visuelle et la position couchée permettent au cortex d’être beaucoup plus disponible à l’histoire qui est racontée. La vision et l’activation des muscles de la statique oblige en effet le cerveau à consommer énormément d’énergie. Se coucher dans le noir a donc pour effet d’améliorer nos performances cérébrales et de permettre au conte de s’ancrer plus profondément en nous.

F.B. : Animer un groupe est un travail exigeant. Que fais tu pour t’y préparer ?

Marianne 10Marianne Costa : C’est un aspect de mon travail au sujet duquel je me pose énormément de questions. Dans ma jeunesse, j’ai été victime de divers abus ou dérapages de la part de thérapeutes. Je sais quelle souffrance on peut ressentir quand la personne qui est chargée de nous guider dans nos profondeurs ne tient pas son rôle correctement. Être capable d’assumer cette fonction présuppose évidemment que l’on soit à même de faire preuve d’un minimum de psychologie et de bon sens. Le plus important de tout est cependant d’avoir le sens du service. En situation je fais, avant tout appel à ma présence incarnée. J’ai également l’habitude de dédider mon travail à ce qu’il y a de plus sacré pour moi. C’est un facteur de rappel. Si je me plante, je ne peux pas me voiler la face. L’essentiel de ce que tu transmets ne passe pas par la parole mais par la qualité de ta présence. C’est la même chose pour un acteur sur scène ou une mère face à son nouveau-né… Le fait d’être vraiment dans ton corps peut t’éviter de commettre certaines erreurs. Comme le corps est toujours au présent, il est complètement imperméable au baratin du mental. Quand tu fais une erreur, quand tu laisses filer une émanation d’agressivité, de séduction ou de jugement égocentrique, tu peux compter sur le corps pour te rappeler immédiatement à l’ordre : ça pue, ça se tend, ça tire, ça fatigue, ça réagit… J’ai commencé à en prendre conscience à l’époque où je lisais régulièrement le tarot. Comme tu t’en doutes, la lecture du tarot n’est pas une activité anodine. Elle peut nous faire tomber dans de nombreux pièges. L’un des plus communs consiste à essayer d’être un « bon lecteur » c’est à dire à se donner pour mission de sauver l’autre. Il est tellement facile de basculer dans une lecture projective, séductrice, ou inconsciemment agressive ! Pour éviter ces pièges, j’ai commencé à m’imposer une division de l’attention très simple qui dérive une part de l’énergie sur la respiration et l’assise. On peut commencer en maintenant une conscience des pieds, du bassin et de l’espace viscéral. On peut également travailler utilement sur la focalisation du regard. Au lieu de fixer la personne dans les yeux, je dirige brièvement mon regard vers son cœur, et mon intention derrière son coeur, dans le dos. Cela change beaucoup de choses à la qualité de la relation que je noue avec elle.

F.B. : Fais-tu également appel à des « alliés » ? Comment travailles-tu avec eux ?

Marianne 11Marianne Costa : J’ai quelques rituels d’origine chamanique, les uns secrets, les autres dont je peux parler. Je ne leur accorde pas une importance excessive mais l’expérience m’a par exemple, appris que le sel et le feu sont vraiment purificateurs. Par ailleurs, dans la plupart des lieux où je travaille, j’installe un petit autel avec la photo de Swamiji ou de Mâ. Il peut être visible ou invisible. Cela dépend du type de public auquel j’ai à faire et du feeling que j’en ai. Cet autel est un facteur de rappel ainsi qu’une bénédiction que je me permets de solliciter. Avant de commencer un travail, il est important de se demander « à quoi on fait le pranam » ou, si tu préfères, au nom de qui ou de quoi on va travailler aujourd’hui. Pour certaines pratiques, j’utilise des prières ou des visualisations spécifiques qui sonnent juste. Il m’arrive aussi de brûler du copal ou d’utiliser des parfums utilisés en magie traditionnelle. C’est de l’ordre de la prophylaxie : lorsque tu travailles sur les traumatismes d’un groupe tu es forcément amené à réveiller des énergies négatives très puissantes. Il faut faire attention à ne pas se laisser engloutir. Il y a toujours le risque de déraper vers ce que les taoïstes appellent la « dimension des fantômes ». Cette dimension est réelle et cauchemardesque. Mieux vaut ne pas y mettre un orteil si tu n’es pas tracté par un influx spirituel très puissant… Ce danger est d’autant plus réel quand tu occupes une position d’enseignant. Lorsque j’étais plus jeune il m’arrivait d’être très sévère à l’égard de tous ces maîtres qui n’avaient pas réussi à rester intègres que ce soit en cédant à la tentation de séduire l’un(e) de leurs élèves, à l’orgueil, ou à l’appât du gain… Je ne suis pas devenue plus laxiste avec le temps mais plus indulgente. Oui, je sais qu’il est difficile de rester aligné. Pour cela il faut une intention claire, une dédicace à une dimension plus vaste et un certain sens (raisonné) du sacrifice. C’est à dire que l’on va utiliser chaque occasion pour émietter un petit bout d’identification. Pour cela mieux vaut mettre toutes les chances de son côté et utiliser tous les moyens à sa disposition. D’où les rituels et les alliés de toutes sortes.

F.B. : Dans quel contexte pratiques-tu la psychopoésie ?

Marianne Costa : J’ai longtemps travaillé à Paris, de manière tout à fait confidentielle, avec un groupe de passionnés. Aujourd’hui ce petit laboratoire s’est déplacé à Barcelone.

F.B. : Pourquoi Barcelone ?

Sagrada FamiliaMarianne Costa : Parce que ça s’est trouvé comme ça! Dans ce domaine, je ne fais que surfer les vagues qui se présentent. Quelques unes des personnes qui suivaient mon travail « officiel » dans cette ville ont insisté pour tenter l’aventure… Un ami, praticien Feldenkrais et moine zen, qui possède une belle salle accepte de me la louer pour une bouchée de pain… Une complice de longue date m’héberge dans le quartier de la sagrada familia…. Mes séjours à Barcelone me donnent aussi l’occasion de rencontrer un autre copain qui est prof de tango. J’adore danser avec lui et j’en profite pour écumer les milongas… Changer de langue est également intéressant. L’espagnol enrichit ce que j’ai appris en français… Et voilà! Le petit noyau du groupe est composé de jeunes artistes passionnés et dotés d’un grand cœur. Je pratique un tarif volontairement très modeste. Cela couvre les frais. Quand j’ai de la chance, il m’arrive même de faire un modeste bénéfice. Mais, tu l’auras compris, la psychopoésie n’est pas une activité lucrative. Dans l’équipe il y a un jeune homme de 30 ans qui s’est donné pour but de narrer l’intégralité du Mahabharata, un prof aux Beaux Arts d’Alicante qui s’est spécialisé dans les pratiques druidiques traditionnelles, une jeune argentine qui chante sublimement le tango et lit le Tarot depuis son enfance… Ce sont des gens vivants, inspirants, qui inventeront leur propre cheminement à partir de là… Le groupe fonctionne sur ce principe de collaboration et de découverte, il durera ce qu’il devra durer. Comme c’est moi qui ai créé la technique et que j’assume le rôle de modératrice, j’y occupe forcément une place particulière. Cela me donne une certaine autorité. Je suis l’aînée, j’apporte les propositions, je décide du timing… Mais nous travaillons et cherchons tous ensemble. Sur un pied d’égalité. Quand les participants sont en nombre impair je participe aux pratiques. Autrement, je soutiens le processus en cours en m’enfonçant dans mon sentir. Les deux positions m’apprennent beaucoup. Tu sais, mon rêve c’est qu’un jour plus personne n’ait besoin de moi, et que je puisse bifurquer encore une fois vers quelque chose de complètement différent. Je rêve de faire le tour du monde à la voile, d’être cuisinière dans un ashram, belle-grand-mère des petits-enfants d’un amoureux à venir, ou je ne sais quoi… On verra. A la grâce de Dieu!

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Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

José 21©Photo. R.M.N. / R.-G. OjŽdaMon éducation m’a transmis une image déplorable de l’astrologie. Ces croyances d’un autre âge me choquaient moins par leur absurdité que par leur utilisation frauduleuse. Je regardais les astrologues comme des truands qui exploitaient notre misère affective et intellectuelle. Les publicités criardes que l’on trouvait insérées dans les dernières pages de certains magazines achevaient de me conforter dans mon mépris. Je n’aurai sans doute jamais eu l’occasion de changer d’opinion si ma route n’avait pas croisé celle de José Sol-Rolland. J’ai consulté José dans l’un de ces moments difficiles où l’on est pratiquement prêt à essayer n’importe quoi… Si je ne fus pas entièrement converti par cette première consultation, je n’en sortis pas moins avec la conviction qu’il y avait plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêvait ma pauvre philosophie. J’avais été touché par la personnalité directe, intelligente et chaleureuse de José. J’avais surtout été intrigué par la précision de son interprétation. Comment cet inconnu s’était-il débrouillé pour en savoir aussi long sur moi ? Voilà qui justifierait déjà en soi un entretien. Ce qui rend le cas de José encore plus piquant c’est qu’il est sans doute l’un des rares astrologues à avoir soutenu une thèse de biochimie structurale et métabolique. De quoi m’inciter à réviser un certain nombre de mes préjugés. Peut-on vraiment être à la fois du côté de la science et de celui de la superstition ?

Frédéric Blanc : Cher José, peux-tu nous parler de ta passion pour les sciences…

José 1José Sol-Rolland : Les sciences de la vie me passionnent depuis que je suis tout môme. Je garde encore des souvenirs très vivaces de certains cours de biologie… Je me rappelle par exemple d’une expérience toute simple qui consistait à verser des lentilles dans un bocal et à y ajouter une petite quantité d’eau. Je me souviens de ma surprise en remarquant que cela produisait un léger dégagement de chaleur. Ça m’avait captivé… Au moment de choisir mon orientation universitaire, je me suis donc lancé assez naturellement dans un DEUG de Biologie. J’ai ensuite enchaîné sur une licence, une maîtrise, un ingéniorat universitaire, un DEA, une thèse…

F.B. : C’est très complet comme formation…

José Sol-Rolland : Oui ! Avec le recul, je me dis que la longueur de mes études reflète aussi bien la profondeur de ma passion pour la biologie que l’intensité de mon désir de fuir la vie active (rires)…

F.B. : Pourrais-tu nous expliquer pourquoi les sciences de la vie te passionnaient autant ?

Add. 11639 f.517José Sol-Rolland : Non. Au risque de te décevoir, je ne pense pas être capable de répondre à ta question. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il est impossible d’expliquer une passion. Cela tient-il à la qualité de mes professeurs ? Je me doute cependant bien que tous leurs élèves n’ont pas gardé un souvenir impérissable de leurs cours. L’intensité de mon intérêt tient donc certainement aussi à ce que je porte en moi… Une chose est sûre, ma passion pour les sciences de la vie a été profonde et durable. Elle est restée intacte jusqu’à ma thèse. Je me souviens très bien des cours de chimie moléculaire que je suivais en DEA. On étudiait le fonctionnement des cellules du corps humain. J’étais tout simplement émerveillé. J’en tombais presque à genoux ! Cet émerveillement n’a d’ailleurs pas disparu. Le seul fait de t’en parler me donne la chair de poule…

F.B. : A quel moment as-tu senti faiblir ton intérêt?

José Sol-Rolland : C’est en travaillant sur ma thèse que j’ai commencé à m’emmerder profondément. Tant qu’il s’agissait de s’intéresser aux découvertes des autres, je trouvais la biochimie passionnante. Mais dès que j’ai commencé à passer le plus clair de mes journées dans un laboratoire à me casser la tête sur des problématiques hyper techniques et hyper pointues ça n’a plus du tout été la même chose… J’ai dû me rendre à l’évidence : je n’avais pas du tout « l’être d’un chercheur. ». J’étais en train de m’enfermer dans quelque chose qui ne me correspondait pas.

F.B. : Qu’est-ce qui ne te convenait pas ?

José 19José Sol-Rolland : C’était très solitaire comme travail… Je me souviens que cette absence de relations me faisait souffrir… C’est à cette époque que je me suis découvert un intérêt très puissant pour « l’humain ». Il m’arrivait de penser que j’aurais dû faire des études de psychologie ou de sociologie… Cela restait encore très confus et ne dépassait pas le stade de la rêverie. Ce genre de pensées revenait tout de même avec beaucoup d’insistance… A ce stade, ma seule certitude était que je n’allais pas passer le reste de ma vie dans un laboratoire. C’était absolument hors de question !

F.B. : Tu as tout de même décroché ton doctorat…

José Sol-Rolland : Oui… Avec le recul je me dis d’ailleurs que cela tient du miracle…

F.B. : Pourquoi ?

José Sol-Rolland : Le manque d’intérêt… Pour réussir ton doctorat, tu dois être obsédé en permanence par ton sujet. La plupart des thésards y pensent sans arrêt. Ils y pensent dans le métro, sous leur douche, au petit déjeuner… Certains doivent même pousser le vice jusqu’à y réfléchir en faisant l’amour… C’est parfaitement normal. C’est la seule manière de s’y prendre pour que ça marche… Je n’ai jamais atteint ce degré d’implication… J’avais vraiment une attitude de fonctionnaire. Dès que je sortais du labo, c’était terminé. Je ne pensais plus du tout à mon travail. Là dessus se sont rajoutés des difficultés psychologiques liées à ma peur d’intégrer le monde du travail. Au moment de soutenir ma thèse j’ai failli partir sans laisser d’adresse. C’est là que je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait franchement pas rond… J’ai décidé de me lancer dans une thérapie. Il m’a fallu une bonne année de travail sur moi avant que je réussisse à soutenir ma thèse. C’est dire qu’il y avait un gros bouchon à faire sauter (rires)…

F.B. : A quel moment l’astrologie est-elle rentrée dans ta vie ?

José 10José Sol-Rolland : J’ai commencé à m’intéresser à l’astrologie pendant ma thèse. D’un certain point de vue, on pourrait dire que ça s’est fait par « hasard ». Après avoir pratiqué l’astrologie pendant 30 ans je ne crois cependant plus au hasard… J’avais sympathisé avec la secrétaire du laboratoire. Elle m’a avoué un jour être allée consulter un astrologue et m’a chaudement encouragé à suivre son exemple… J’ignore pourquoi j’ai fini par suivre son conseil. Tout ce que je sais c’est que je ne le regrette pas… Le type que j’ai consulté m’a convaincu que l’on pouvait connaître la psychologie et l’histoire d’un parfait inconnu en se servant d’une simple carte du ciel. Ça m’avait d’autant plus impressionné que ce n’était même pas un bon astrologue. Ce qu’il me disait n’avait pas beaucoup d’intérêt. Ça partait dans tous les sens… Ce qui m’épatait c’est qu’il soit en mesure d’accéder à ces informations ! Cela me donnait la preuve que l’astrologie était un instrument précieux. Utilisé de manière habile, il pouvait même être utile.

F.B. : Quel était ton état d’esprit après ce premier contact avec l’astrologie ?

José Sol-Rolland : J’ai immédiatement pris feu intérieurement. Ça a été le début d’une longue histoire d’amour.

F.B. : Tu décris les choses de manière très intense. As-tu une idée de ce qui t’a si profondément fasciné dans l’astrologie ?

José 31José Sol-Rolland : Je n’en ai franchement aucune idée. C’est la même chose que pour les sciences de la vie… Je te l’ai dit. Je ne pense vraiment pas que l’on puisse expliquer une passion. Se passionner pour une discipline c’est un peu comme tomber amoureux de quelqu’un. Tu peux essayer de chercher des raisons rationnelles. Elles seront toujours fausses. Tu es amoureux parce que tu es amoureux. Un point c’est tout ! Mais comme je ne veux pas te frustrer d’une réponse, je dirais que ce que je trouve absolument merveilleux dans l’astrologie c’est qu’elle nous relie au mystère le plus profond de la vie tout en nous apportant une aide dans les aspects les plus concrets de notre existence. C’est ça qui me fait vibrer. Il y a d’un côté ce lien avec le ciel. L’astrologie nous ouvre de vastes horizons en nous montrant de manière limpide que notre existence s’inscrit dans un ensemble immense sur lequel nous n’avons aucun contrôle. D’un autre côté elle est un instrument éminemment pratique et terre à terre qui nous permet de mener nos petites affaires de manière plus efficace. Elle va éclairer les causes des crises professionnelles ou affectives que nous sommes en train d’affronter et va nous donner des clefs pour nous affranchir de la tyrannie du passé. En résumé, l’astrologie nous montre à quel point tout ce qui existe est interdépendant et que les grandes lois cosmiques sont également à l’œuvre à notre niveau minuscule. C’est vertigineux.

F.B. : Revenons aux débuts de ta passion. As-tu immédiatement éprouvé le désir de consacrer ta vie à l’astrologie ?

José Sol-Rolland : Pas tout de suite, non. Suite à cette première consultation, j’ai commencé à courir les librairies ésotériques pour acheter tous les livres que je pouvais trouver sur le sujet. Et alors là, grosse déception ! Une vraie douche froide. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’approche « traditionnelle » de l’astrologie peut être très morbide.

José6F.B. : Morbide ?

José Sol-Rolland : Enfermante, si tu préfères… La plupart des livres qui me sont alors passés entre les mains étaient imprégnés d’un déterminisme féroce. Leurs auteurs décrivaient le thème de naissance comme une véritable prison. Leurs analyses étaient aussi simplistes que définitives. Aucune place pour le doute. Ils n’envisageaient pas non plus qu’un individu puisse évoluer… Pour moi ce dernier aspect était extrêmement perturbant.

F.B. : Malgré cette déception tu décides quand même de persévérer dans l’étude de l’astrologie…

José Sol-Rolland : Tout à fait. Mais pendant un certain temps, je me suis senti pris entre deux feux. L’astrologie était entrée dans ma vie et je sentais bien que je ne pourrais plus revenir en arrière. Je devais cependant constater que tous les ouvrages qui traitaient du sujet étaient plutôt toxiques. Je me souviens même avoir rapporté quelques livres à la librairie tellement je les trouvais nuls. Je ne pouvais décidément pas adhérer à leur vision de l’astrologie, donc de la vie.

José 28F.B. : Qu’est-ce qui a fait pencher la balance ?

José Sol-Rolland : Un autre soit disant « hasard » ! Je pratiquais le zen à l’époque. En bavardant un jour dans les vestiaires du dojo, j’ai appris que l’une de mes amies suivait des cours d’astrologie avec un certain Christian Duchaussoy. J’ai immédiatement été séduit par son enthousiasme. Peu de temps après, j’assistais à une conférence de ce monsieur…

F.B. : Et alors ?

José Sol-Rolland : En entendant parler Christian Duchaussoy, j’ai très clairement senti qu’une porte s’ouvrait J’avais enfin découvert une approche de l’astrologie qui me correspondait. Je pourrais dire qu’à partir de là, la route était toute tracée. Je me suis immédiatement inscrit à ses cours, je l’ai consulté en séance individuelle… Bref, j’ai commencé à m’impliquer de manière très sérieuse. Petit détail rigolo : Christian Duchaussoy avait baptisé son approche « l’astrologie structurale ». Or, de mon côté, je préparais justement une thèse de biochimie structurale. On pourrait y voir une certaine forme de continuité (rires)…

José 15F.B. : Avant d’aller plus loin, j’aimerais te demander durant combien de temps tu t’es formé à l’astrologie? As-tu étudié cette discipline de manière aussi exhaustive que la biochimie?

José Sol-Rolland : Oui. J’aime bien aller au fond des choses (rires)… Je me suis formé pendant dix ans au centre d’astrologie structurale de Montpellier. J’y allais le soir, les week-ends… J’ai également participé à beaucoup de stages… J’ai commencé par suivre la formation de base, avant d’enchaîner sur la formation professionnelle. J’ai complété mon cursus par la formation de formateur qui exige de reprendre l’ensemble des bases théoriques.

F.B. : Tu as dit que le fait d’entendre parler Christian Duchaussoy t’avait ouvert des portes. En quoi son approche différère-t-elle de celle d‘une certaine astrologie traditionnelle ?

José Sol-Rolland : C’est simple : elle est beaucoup moins déterministe. Duchaussoy ne voit pas la carte du ciel comme un verdict définitif et implacable. Il la voit plutôt comme la description des cartes qui t’ont été distribuées au moment de ta naissance. A chacun d’en tirer le meilleur parti. Sa vision de l’astrologie est complexe, humaniste et profondément intelligente. Elle laisse toujours la porte ouverte à une évolution de conscience. C’est ça qui m’a convaincu.

F.B. : Peux-tu nous donner un peu plus de détails à propos de l’astrologie structurale ?

José5José Sol-Rolland : L’astrologie structurale s’inscrit dans le courant de l’astrologie humaniste apparu avec un certain Dane Rudhyar. Son fondateur, Christian Duchaussoy a été très marqué par la lecture de La structure absolue de Raymond Abellio ainsi que par la Phénoménologie du philosophe Edmund Husserl. Je ne te cache pas que La structure absolue m’est tombé des mains. C’est l’un de ces livres trapus dont raffole Christian Duchaussoy. Moi, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé (rires)… La définition que je vais te donner va donc être assez simple. L’astrologie structurale vise essentiellement à étudier la structure fondamentale d’un individu. Cette structure est constituée de deux éléments principaux. D’un côté on trouve nos potentiels naturels et de l’autre les conditionnements de l’enfance qui leur ont servi de tuteurs de croissance. Comme tu le sais, l’éducation peut stimuler la nature d’un enfant mais elle peut aussi l’abîmer. C’est la source de nos névroses. L’astrologie structurale nous donne les outils pour nous aider à distinguer ce qui relève d’une tendance saine et naturelle et ce qui est de l’ordre des mécanismes répétitifs et morbides. Ce qu’Arnaud Desjardins appellerait « les fausses lois du mental ». Cela nous donne des clefs très utiles et très concrètes pour travailler sur nos croyances inconscientes et dépasser certains blocages handicapants. Nous sommes donc très loin du déterminisme désespérant de l’astrologie traditionnelle.

F.B. : Tu présentes l’astrologie structurale comme un outil nous permettant de mieux comprendre notre passé. Dans l’esprit du grand public, l’astrologie est tout de même plus souvent associée à la possibilité de prédire l’avenir. Cette dernière dimension est-elle aussi présente dans l’astrologie structurale ?

José 17José Sol-Rolland : C’est une question intéressante parce qu’elle est très délicate… Jusqu’au siècle dernier, la prédiction de l’avenir était l’unique objectif de l’astrologie. Personne n’aurait pensé à l’utiliser pour autre chose… Elle remplissait d’ailleurs très bien son office. Certains astrologues se montraient d’une précision redoutable… Il ne s’agit pas du tout d’un mythe. L’astrologie est bel et bien capable de faire des prédictions. L’astrologie structurale a cependant une finalité différente. On en revient à ce que nous avons dit sur le libre arbitre. Le gros inconvénient de la prédiction est de priver le consultant de son libre arbitre. Le moins que l’on puisse dire c’est que cela ne l’incite pas à agir. Il y a quelque chose d’enfermant dans ce genre de démarche. Je ne fais donc pas de prédictions… Par contre je fais des prévisions… La distinction n’est pas aussi subtile ni aussi artificielle qu’il n’y paraît. J’aide le consultant à anticiper les mouvements de son inconscient. Je peux lui dire à quelle période tel ou tel vieux scénario inconscient va redevenir actif. Je peux également l’avertir que cela risque de faire bouger les choses dans tel ou tel domaine de sa vie. Je peux même lui décrire à grands traits le contexte dans lequel l’inconscient va se réveiller. L’idée n’est cependant pas de dire au consultant : « voilà ce qui va se passer, et comment cela va se passer. Maintenant il ne te reste plus qu’à attendre les bras croisés. » Chaque réveil d’une vieille croyance peut au contraire être vécue de manière active. C’est un défi et une opportunité . L’occasion inespérée d’exercer son libre arbitre et de gagner une petite liberté par rapport à nos vieux mécanismes… (silence)… En même temps tu sens bien que tout ça reste assez ambigu. J’avoue que dans les faits, la distinction entre prévision et prédiction n’est pas aussi claire que ça. Il m’arrive quelque fois, notamment à travers ce qu’on appelle le « thème anniversaire » ou « thème de révolution solaire », d’être à même de décrire assez précisément l’intervention d’une personne dans la vie du consultant et de constater après coup que cela s’est vérifié dans les faits… Mais tu l’auras compris, dans le cadre de ma pratique professionnelle, la prédiction ne m’intéresse pas. Elle ferme les portes. Or, ce qui me plaît dans ma pratique, c’est au contraire d’aider la personne qui me consulte à prendre conscience qu’elle peut se libérer de son histoire et que les blessures de son passé ne sont en rien une fatalité.

F.B. : Tu dis que la prédiction ne t’intéresse pas… dans le cadre de ta pratique professionnelle. T’arrive-t-il de t’y livrer pour ton propre compte ?

José 27José Sol-Rolland : Pas vraiment, non… Il se trouve que depuis quelques années, je me forme pour le plaisir à l’astrologie indienne. Or l’astrologie indienne n’a pas d’autre but que la prédiction. Les astrologues indiens jouissent d’ailleurs d’une excellente réputation dans ce domaine. Leur dernier fait d’arme a été de prédire l’élection de Donald Trump très longtemps à l’avance. A ce moment là personne n’y croyait ! Par jeu, je m’amuse parfois à faire de toutes petites prédictions dans des domaines qui ont très peu d’importance pour moi. Je me souviens notamment d’un match de foot. La France jouait contre le Portugal… J’avais prédit que Ronaldo allait se blesser pendant le match. Ma prédiction s’est avérée juste. Ça m’a fait un effet dingue ! Mais encore une fois, je n’utiliserai jamais ce genre d’instrument dans ma pratique professionnelle. Cela reste de l’ordre du plaisir intellectuel.

F.B. : J’aimerais maintenant te poser une question naïve. Es-tu en mesure d’expliquer comment fonctionne l’astrologie ? En quoi la position des astres au moment de ma naissance influence-t-elle mon histoire et ma psychologie ? Je n’arrive pas à comprendre en quoi les deux peuvent être liés.

José 34José Sol-Rolland : Personne n’est vraiment en mesure de répondre à cette question. Voilà un autre aspect de l’astrologie qui m’émerveille. L’astrologie te permet de comprendre un aspect de la réalité sans que personne ne soit capable d’expliquer comment elle y parvient. D’une certaine manière l’astrologie fonctionne comme les mathématiques. Elle est basée sur des postulats c’est à dire sur des vérités indémontrables mais qui ne sont jamais contredites par l’expérience… On pourrait en rester là mais, l’esprit humain étant ce qu’il est, de nombreuses personnes ont tout de même tenté d’expliquer l’inexplicable… En général ceux que j’appelle les astrologues traditionnels optent pour le modèle « influentiel ». Pour faire court, ce modèle affirme que nous sommes physiquement influencés par les astres dont nous recevons les rayons au moment de la naissance. Certains de ces « rayons » sont supposés avoir des effets positifs et d’autres des effets négatifs… Tout ça ne tient naturellement pas la route… Il existe un autre modèle d’explication plus satisfaisant. A mes yeux en tout cas… Il a été proposé par Carl Gustav Jung. Ce modèle est basé sur la notion de synchronicité. En résumé, on parle de synchronicité quand quelque chose se produit à un certain niveau de réalité (le système solaire par exemple) et qu’au même moment quelque chose d’équivalent advient à un autre niveau de réalité (la vie d’un individu vivant sur la planète terre). Jung donnait un exemple qui m’a beaucoup marqué. Quand en milieu de journée, les deux aiguilles de l’horloge se superposent sur le 12, de nombreuses personnes ressentent une sensation de faim. Il est évident que ce n’est pas la position des aiguilles qui influence les gens et les amène à passer à table. C’est la synchronicité entre deux événements qui n’ont aucune relation de cause à effet entre eux : le mouvement de aiguilles sur le cadran d’une horloge d’une part et le fonctionnement de la physiologie humaine de l’autre. L’astrologie humaniste se fonde sur ce modèle. Il y a une correspondance entre la réalité céleste et la réalité terrestre. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et vice versa. Cela ne signifie évidemment pas que ce qui est en haut est identique à ce qui est en bas… Quelle que soit la manière dont on aborde le problème, on retombe sur le mystère… La seule chose dont nous soyons certains c’est que le mouvement des astres est régulier, que l’on peut donc l’anticiper ce qui nous permet de faire des prévisions… L’expérience nous prouve que ces prévisions sont toujours corroborées par les faits.

F.B. : L’astrologie et la science sont-elles selon toi entièrement contradictoires dans leur mode d’approche du réel ?

José 29José Sol-Rolland : Je ne pense pas que leurs approches soient contradictoires. Elles sont en revanche radicalement différentes. Cela veut dire qu’on ne peut pas les comparer. Je ne peux absolument pas suivre ceux qui tentent coûte que coûte de justifier l’astrologie au moyen de démonstrations pseudo scientifiques. L’astrologie n’est pas une science exacte comme l’astronomie ou la physique. C’est un art de l’interprétation. On peut évidemment s’amuser à faire des statistiques très pointues sur des thèmes astrologiques et en tirer je ne sais quelles conclusions concernant leur efficacité. Je ne vois cependant pas l’intérêt de ce genre de rapprochements…

F.B. : En quoi les deux approches diffèrent-elles le plus radicalement ?

José 30José Sol-Rolland : La science, telle qu’elle s’est développée en Occident depuis la fin du XVIIIème siècle, prétend à l’objectivité. L’expérimentateur étudie un sujet qui lui est extérieur et avec lequel il n’entretient aucune relation personnelle. Les conclusions qu’il tire de ses observations n’ont rien de subjectif. Chacun de ses collègues aurait pu aboutir au même résultat… L’astrologie, en revanche, est profondément subjective. Je ne le dis pas dans un sens péjoratif. J’insiste lourdement sur ce point parce que notre civilisation moderne s’acharne à nier toute valeur à la subjectivité c’est à dire à notre vie intérieure. Contrairement au scientifique, l’astrologue a l’obligation de s’impliquer de manière très forte dans son travail. Comme son rôle est d’interpréter des symboles, il doit au préalable les faire vivre à l’intérieur de lui. Avec la notion de symbole on touche à la grande différence entre science et astrologie. Alors que la science s’exprime par des signes (les signes mathématiques par exemple), l’astrologie s’exprime au moyen de symboles. Les signes ont un nombre de significations très limité. La grande majorité d’entre eux n’ont qu’une signification unique. C’est le cas du signe + ou du signe – par exemple. En revanche, les symboles se voient attribuer un nombre illimité de significations qui peuvent même être contradictoires entre elles. Le signe est exclusif alors que le symbole est infiniment inclusif. Tout l’art de l’astrologue va consister à choisir la bonne signification en fonction de la question posée par le consultant.

F.B. : Peux-tu nous donner un exemple?

José Sol-Rolland : Les symboles que l’on rencontre en astrologie prennent essentiellement la forme de planètes. Prenons Jupiter par exemple. Pour faire court, on peut dire que Jupiter symbolise le principe de l’expansion. C’est vaste comme principe. Tu peux le comprendre au niveau psychologique : un jupitérien possède un caractère expansif, jovial (cet adjectif dérive d’ailleurs de Jupiter), sociable. Pris dans le contexte économique, Jupiter va symboliser le profit, cette fameuse croissance dont on nous rebat tant les oreilles… C’est le succès, la richesse etc. Sur le plan physique, Jupiter pourra symboliser la croissance du corps etc. C’est la question du consultant qui va me permettre d’interpréter ce symbole de la manière la plus fine possible.

F.B. : Dans quelles circonstances peut-il être utile de consulter un astrologue?

José4José Sol-Rolland : Sans surprise, la plupart des gens consultent un astrologue lorsqu’ils traversent une crise importante : rupture affective, maladie, difficultés professionnelles, j’en passe… Une telle crise coïncide souvent avec le réveil de vieux scénarios inconscients. Les personnes font alors face à une charge émotionnelle énorme et ont souvent le sentiment d’être perdues. L’astrologue les aide à prendre du recul, à retrouver leurs repères. En expliquant à ses consultants ce qui se joue pour eux dans la profondeur, il les aide à donner du sens à ce qui leur arrive. Au passage, il peut également leur donner quelques clefs de compréhension plus universelles en leur rappelant par exemple que les périodes de transition sont toujours plus ou moins critiques et douloureuses. Lorsque tu mets deux corps chimiques en présence et que tu soumets le mélange à une forme ou une autre de chaleur, tu vas forcément commencer par générer du chaos. Ce n’est que dans un deuxième temps que les corps chimiques vont se réorganiser en une nouvelle molécule. En résumé, je dirai donc que l’utilité de l’astrologie réside dans le fait qu’elle donne aux gens la possibilité de mieux vivre ces périodes de crise. Elle les aide à comprendre ce qui se passe et leur donne les moyens de s’appuyer sur ces difficultés pour devenir un peu plus libres et plus conscients.

F.B. : L’astrologie peut-elle se substituer à une thérapie ?

José Sol-Rolland : Bien sûr que non ! Je dirai que l’astrologie et la thérapie sont complémentaires. A mes yeux, l’astrologie structurale peut jouer le rôle d’un puissant accélérateur d’évolution. Consulter un astrologue n’a rien d’anodin. Pour certains c’est même une sorte d’électrochoc. L’astrologie peut en effet pointer de manière précise les zones d’ombres de notre psyché ; elle va nous aider à mieux cerner les racines de notre névrose… Elle ne constitue cependant jamais une alternative à la thérapie. Elle peut tout au plus donner envie à une personne de mieux se connaître… (Silence)… L’astrologie éclaire un chemin possible. Ensuite , c’est à chacun de le parcourir… L’astrologie reste un art de la parole. Elle explique, elle interprète… Ce n’est cependant pas parce que quelqu’un a compris l’origine de sa problématique qu’il va s’en libérer. Une telle prise de conscience peut être parfois décisive mais elle ne constitue que le début d’un long travail d’intégration. Comme tu n’auras pas manqué de le remarquer, au cours d’une consultation d’astrologie c’est l’astrologue qui parle. Dans une séance de thérapie c’est la personne qui va à la rencontre d’elle même au moyen de sa propre parole. C’est une différence essentielle.

F.B. : Quelles sont les qualités d’un bon astrologue ?

josé 34José Sol-Rolland : La qualité essentielle d’un bon astrologue c’est le sens de l’autre. L’astrologue est au service de son consultant. Son rôle consiste à mettre à la disposition des autres des connaissances qui peuvent leur être profitables. Toutes ses autres qualités découlent de celle-là : sens de la responsabilité, sens de l’écoute, bien sûr, empathie, intuition… Ce que j’entends par intuition n’a rien de très mystérieux. C’est la capacité à sentir au plus près l’impact que mes paroles vont avoir sur la personne qui me consulte… Il existe malheureusement quelques rares astrologues qui ne peuvent s’empêcher de faire sentir à leurs consultants qu’ils ont un pouvoir sur eux. Cette forme d’inflation de l’ego peut avoir des effets très destructeurs.

F.B. : On en arrive à la question des dérives. Du fait de son statut marginal, l’astrologie n’est pas une profession très encadrée. Il n’existe pas un ordre des astrologues comme il existe un ordre des médecins. Dans ces conditions, comment séparer le bon grain de l’ivraie ?

José Sol-Rolland : C’est bien simple, on ne sépare pas ! Il n’y a aucun moyen de le faire. Comme tu l’as souligné, l’astrologie ne jouit d’aucune reconnaissance officielle. Cette absence de légitimité sociale ouvre évidemment la porte à toutes les dérives. Certains individus peu scrupuleux vont commencer à exercer après avoir simplement lu quelques bouquins alors que d’autres vont consacrer dix ans de leur vie à l’étude de cet art… Le public porte aussi sa part de responsabilité. J’ai toujours été épaté par l’espèce de naïveté qui pousse des gens par ailleurs très censés à prêter une oreille attentive à toute personne qui se proclame astrologue. Il ne leur vient pas à l’idée de se poser la moindre question au sujet de ses compétences : Quelle est sa formation ? Auprès de qui a-t-il étudié ? Combien de temps ? etc. Ce manque d’esprit critique encourage les vocations malhonnêtes. Certaines personnes ne devraient pas être autorisées à exercer. Il m’est arrivé de recevoir des personnes qui avaient été très esquintées après avoir consulté un escroc. C’est heureusement très rare mais de telles mésaventures pourraient être évitées.

F.B. : Peux-tu nous dire deux mots de ta clientèle ? Quel type de personne vient te consulter ?

José 8José Sol-Rolland : En terme de classes d’âge et de catégories socioprofessionnelles je peux dire que ma clientèle est extrêmement variée. Ces derniers temps j’ai par exemple reçu un jardinier, une étudiante, un procureur de la République, pas mal de militaires… En règle générale, j’ai plutôt le sentiment de ne pas attirer une « clientèle d’astrologue ». Beaucoup de ceux qui viennent me voir commencent par me dire qu’ils ont de gros doutes par rapport à l’astrologie mais qu’un collègue, une amie ou un membre de leur famille leur a parlé de moi en termes positifs… Les gens que je reçois ont aussi un autre point commun : ils se posent des questions sur eux mêmes et ont très envie d’évoluer…

F.B. : Qu’est-ce que tu appelles une « clientèle d’astrologue » ?

José Sol-Rolland : Je pensais à des gens qui considèrent leur astrologue comme une sorte d’oracle. Ils le consultent à chaque fois qu’ils rencontrent un problème et s’attendent à ce qu’il leur donne une solution clef en main. C’est très infantile comme attitude. Très déresponsabilisant. Ces personnes consultent en général leur astrologue de manière régulière. Elles prennent rendez-vous dès qu’elles ont une décision à prendre. L’approche que je pratique n’encourage pas du tout ce type de comportement. Les plus fidèles de mes clients ne viennent pas me voir plus d’une fois par an. Le propos n’est certainement pas que je me retrouve à prendre des décisions à leur place.

F.B. : Nous l’avons évoqué tout à l’heure. En Occident, particulièrement en France, l’astrologie est dépourvue de toute légitimité sociale. C’est une activité suspecte volontiers associée à la superstition et à l’escroquerie. As-tu eu du mal à assumer ton statut d’astrologue vis à vis de tes parents et de tes amis ?

José 23José Sol-Rolland : J’ai eu beaucoup de chance avec mes parents. Ingénieur de formation, mon père est un homme extrêmement rationnel. L’astrologie ne fait absolument pas partie de son monde. Pourtant quand je lui ai annoncé mon intention de devenir astrologue, il a eu une réaction très intelligente. Il a senti que cela me correspondait et m’a accompagné dans cette direction sans discuter. Je lui en suis d’autant plus reconnaissant que la pilule a dû être difficile à avaler… Il faut se souvenir que je venais enfin de décrocher mon doctorat de biochimie et que je pouvais avoir une place de directeur de laboratoire dans l’industrie pharmaceutique. Et c’est le moment que je choisissais pour tout plaquer et commencer une formation d’astrologue. Il a dû halluciner… Mes amis étant mes amis, ils l’ont bien pris eux aussi. Je comprends bien ta question mais cela n’a jamais été un problème pour moi. Je n’ai jamais eu de mal à assumer mon statut vis à vis de qui que ce soit. Cela vient peut-être du fait que je n’ai jamais non plus été touché par les moqueries dont l’astrologie peut faire l’objet. Je comprends très bien que beaucoup de gens aient une image désastreuse de l’astrologie. Les astrologues ont d’ailleurs largement contribué à creuser leur propre tombe. Ils ont par exemple énormément abîmé l’image de l’astrologie à travers les horoscopes publiés dans les journaux ou diffusés à la radio… Si la vie ne m’avait pas donné l’opportunité d’approfondir cette discipline, je ferais certainement partie des sceptiques.

F.B. : Cela fait maintenant 30 ans que tu es tombé amoureux de l’astrologie. Comme tu en as fait ta profession, on peut dire que la passion du début s’est transformée en mariage de raison. Ma question est simple : ta passion pour l’astrologie est-elle toujours intacte après 30 ans de vie commune ?

José 35José Sol-Rolland : Oui (rires). Je suis récemment passé par une période de crise durant laquelle j’ai ressenti un léger désintérêt pour l’activité d’astrologue. Mais ma passion pour l’astrologie en elle même reste aussi vivace qu’au premier jour. Pour reprendre l’expression de Swami Prajnanpad, j’ai vraiment « l’être d’un astrologue ». A tel point que durant ma psychanalyse, mes rêves prenaient souvent la forme d’une carte du ciel. Il ne me restait plus qu’à décrypter cette carte pour comprendre le message de l’inconscient. J’étais complètement habité par ça… Dans les premiers temps, c’était presque devenu une obsession. Une sorte de filtre entre le monde et moi. C’est tout juste si à chaque fois que je rencontrais un inconnu, je ne lui demandais pas quelles étaient sa date et son heure de naissance. Tu vois le genre ? Ce genre de comportement excessif est cependant nécessaire au début pour bien intégrer les connaissances et les techniques que tu découvres. Aujourd’hui, mon rapport à l’astrologie est beaucoup plus détendu. Elle n’interfère plus du tout dans mes relations avec les autres. Il est par contre évident que l’astrologie continue à me nourrir intérieurement. Le simple fait de la pratiquer me donne de l’énergie. Au bout de quinze jours de vacances ça me manque. J’ai envie d’étudier un thème. Je me souviens même d’une époque où le simple fait de regarder un thème me faisait du bien… Pour répondre donc clairement à ta question : OUI, je suis toujours amoureux de l’astrologie !

José16

Un hiver à Montréal

Un_Hiver_A_Montreal_Chez_ValentineLa sortie d’Un hiver à Montréal m’a donné l’opportunité de m’entretenir avec Benjamin Sabalot dont j’apprécie la gentillesse, la sensibilité et la créativité tous azimuts. Je suis d’autant plus heureux de contribuer à la promotion de ce carnet de voyage qu’il a visiblement été confectionné avec soin et amour. La beauté des illustrations, la qualité du papier, de l’impression et de la mise en page contribuent à en faire un bel objet. On prend plaisir à le manipuler et on continue à le feuilleter longtemps après en voir achevé la lecture. Je vous le recommande de tout cœur.

Frédéric Blanc: Dans quelles circonstances es-tu parti au Québec?

Ben_telBenjamin Sabalot: A l’époque, j’étais encore à l’université. En science de l’éducation… Tous mes camardes semblaient avoir des projets très définis : un tel voulait se présenter au concours de professeur des écoles, un autre se destinait à être conseiller d’éducation, un troisième voulait passer un doctorat… A 22 ou 23 ans, ils parlaient tous carrière. Certains évoquaient même leur retraite ! Je n’étais pas du tout dans ce genre de trip… Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire de ma vie… Cela me donnait l’impression d’être un peu à part, un peu dingo (rires)… Tout ce que je savais c’est que j’étais encore jeune et que c’était le moment de réaliser mes rêves… J’étais porté par une forte pulsion de vie… C’est alors que j’ai entendu parler d’un programme d’échanges universitaire avec le Québec. J’ai immédiatement sauté sur l’occasion…

F.B.: Pourquoi avoir choisi de séjourner aussi longtemps au Québec ? Tu aurais très bien pu te contenter d’y passer quelques semaines pendant tes vacances universitaires.

Benjamin Sabalot: Bien sûr, mais il était très important pour moi de ne pas tricher en partant seulement un mois ou deux… Ce qui fait la force de cette expérience c’est que je me suis autorisé à séjourner 8 mois au Québec. J’ai osé ne pas être raisonnable…

F.B.: Comment ton entourage a-t-il réagi à ce projet ?

Benjamin Sabalot: Mon projet a forcément généré de l’inquiétude dans mon entourage… Certains sentaient que cette histoire échange universitaire n’était qu’un mauvais prétexte… Du coup ils étaient un peu soucieux… Ils auraient voulu que je fasse comme les copains… Que je commence tout de suite à faire carrière… Quand je leur disais que j’avais besoin de prendre du temps pour moi, ils ne comprenaient pas…

F.B.: Du temps pour toi ? De quoi avais-tu besoin exactement ?

Un_Hiver_A_Montreal_DepanneurBenjamin Sabalot: J’avais besoin de m’oxygéner… Au début du carnet, je cite Antoine de Saint-Exupéry : « Fais de ta vie un rêve et d’un rêve une réalité »… Après avoir vécu quelques années très intenses, j’ai ressenti le besoin de m’accorder une plage de rêve. Il fallait que je ressource certaines parts de moi-même… Un peu comme des champs que tu mets temporairement en jachère… Tu les laisses reposer un temps pour mieux les cultiver par la suite… Le Québec est l’endroit idéal pour faire ce genre de choses… En hiver tu as ces grands espaces blancs et immaculés… Et par dessus il y a ce ciel bleu incroyable… Tellement bleu, tellement vaste, tellement limpide… En t’en parlant j’ai des images qui me reviennent… C’est très très différent de la France… En hiver, lorsque les rues sont recouvertes de neige, même les bruits de la vie quotidienne sont différents… Ils sont plus feutrés, moins agressifs… Tu entres dans un monde un peu onirique… C’est de tout ça dont j’avais besoin de me nourrir.

F.B.: A quoi as-tu consacré ton temps au Québec ?

Benjamin Sabalot: Je me suis surtout offert le luxe de prendre du temps libre…

Un_Hiver_A_Montreal_Chez_moiF.B.: Tu étais tout de même censé suivre des cours à l’université…

Benjamin Sabalot: Oui, mais le programme n’était pas très contraignant (rires)… Je n’avais que douze heures de cours par semaine… Parfois moins… Pour la petite histoire, mon séjour a coïncidé avec l’une des rares grèves estudiantines qu’ait connu le Québec… Certains jours, je n’étais donc même pas obligé de mettre mon réveil… C’est trop bon de se réveiller le matin et de savoir qu’on a toute la journée devant soi… Aucun programme… Rien de prévu…

F.B.: Ça peut être assez angoissant comme perspective…

Benjamin Sabalot: Je ne l’ai pas du tout vécu comme ça. Au contraire ! Il faut dire que j’étais très à l’écoute de moi-même… En me libérant complètement de toutes les contraintes extérieures, j’ai eu la bonne surprise de retrouver spontanément mon rythme personnel… Une sorte d’horloge biologique naturelle…

F.B.: Tu n’avais jamais eu l’occasion de vivre une vie aussi libre ?

Un_Hiver_A_Montreal_AppartementBenjamin Sabalot: Ben non… Tu sais, on te scolarise vers trois, quatre ans et après tu es sur les rails. Tu suis un parcours hyper balisé jusqu’à l’université. Même pendant les vacances tu as la famille et les amis pour boucher les trous… Tu n’as jamais vraiment l’occasion de te retrouver seul et inactif… C’était d’autant plus vrai pour moi qu’entre 19 et 24 ans, j’ai enchaîné plusieurs années particulièrement actives… Parallèlement à l’université, j’avais un boulot, je jouais dans un groupe. Et pour couronner le tout j’étais en couple. J’étais à fond les ballons ! Toujours dans l’action et l’interaction… En 2004, j’ai senti que j’avais besoin de me poser pour faire le point. J’avais besoin de beaucoup de temps et de beaucoup de silence… De solitude aussi… La meilleure façon de m’offrir ce luxe c’était de partir à l’étranger… C’est le genre de chose qui bouleverse complètement tes repères… Pour moi ce voyage était donc une première… Un vrai saut dans l’inconnu…

F.B.: Tu t’es fait beaucoup de nouveaux amis au Québec ?

Benjamin Sabalot: Non. Ce n’était pas ma priorité. En partant au Québec mon but était vraiment de me mettre face à moi même. Un peu comme le moine zen qui se plante devant son mur. C’était peut-être un peu extrême comme démarche mais c’est de ça dont j’avais besoin…

F.B.: Ton séjour a donc été assez contemplatif…

Benjamin Sabalot: C’est très juste. Trois mois avant mon départ, j’ai fait ma toute première retraite de méditation. Ça a été une expérience très puissante. Ça m’a vraiment ouvert les yeux… Il n’est pas surprenant que l’ensemble de mon séjour à Montréal ait été dominé par cette découverte. Avec le recul, je me dis même que les 8 mois que j’ai passé au Québec ont été une sorte de continuation de cette semaine d’initiation. J’ai mis ce voyage à profit pour aller vers l’intérieur…

F.B.: Que veux-tu dire exactement quand tu parles « d’aller vers l’intérieur »…

Un_Hiver_A_Montreal_ArbreBenjamin Sabalot: Bonne question… (rires)… Comment te décrire ça ? Ça n’a rien de très sorcier… Pour moi, « aller vers l’intérieur » consiste simplement à ne plus passer son temps à courir après quelque chose… A se projeter vers une personne, une destination, un projet à terminer. Dans ces moments là, il n’existe plus rien d’autre que le fameux « ici et maintenant »… Tout ce qui est là devient important. Le moindre détail devient un point d’appui pour revenir vers soi. Tu observes tes pensées, la manière dont tu te tiens, dont tu respires… Cette expérience m’a permis par exemple de devenir beaucoup plus conscient de mes pensées… Je suis assis quelque part à Montréal et je me souviens d’un truc que j’ai vécu au collège. Je prends alors conscience du caractère étrange de cette pensée. Qu’est-ce que ce souvenir vient faire là ? (silence)… C’est comme ça que j’ai commencé ce carnet de voyage. En notant toutes les pensées incongrues qui me traversaient l’esprit. Je n’avais absolument rien d’autre à faire. Grâce à ça, j’ai commencé à comprendre un peu mieux la manière dont je fonctionnais…

F.B.: Venons en maintenant à ton retour en France…

Benjamin Sabalot: Ouille ouille ouille… (rires)… Le retour… Comment dire… Ça n’a pas franchement été la partie la plus facile de l’expérience… Il a fallu redescendre… La vie est redevenue plus… quotidienne… J’ai dû trouver la force de me réadapter au cadre, aux contraintes… Au début ça a été violent…

F.B.: Avec le recul est-ce que tu dirais que ce voyage a changé quelque chose dans ta vie ?

Benjamin Sabalot: Tout à fait. Ça a été une expérience riche et très porteuse… Des années après, il m’arrive encore d’aller puiser de l’énergie dans cette expérience québécoise. Elle m’a nourri en profondeur…

Un_Hiver_A_Montreal_Metro_BeaubienF.B.: Pourrais-tu développer un petit peu ?

Benjamin Sabalot: Ce voyage m’a aidé à entrer dans la vie adulte. Il a joué le rôle d’une sorte rite de passage… Je peux dire qu’à mon retour en France j’étais « mieux armé » pour affronter le réel. En tout cas je m’y cognais un peu moins… Avant mon départ je vivais encore « aux crochets » de mes parents… Comme j’ai la chance d’avoir des parents profondément généreux et aimants, j’aurais très pu recommencer à mon retour… J’ai cependant rapidement senti que ce n’était plus juste et que je devais impérativement gagner ma vie. A l’époque je n’avais qu’un boulot à mi temps. Je gagnais quelque chose comme 600€ par mois… Pas facile de commencer avec aussi peu… Je savais cependant qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible…

F.B.: Et cette belle prise de conscience découle directement de ton séjour au Québec ?

Benjamin Sabalot: Oui. Ça s’est fait de manière très progressive. Au travers de tout petits détails. Je payais par exemple mon loyer en liquide. Chaque mois, j’allais à la banque pour retirer 440$. Ça faisait déjà un sacré paquet de billets ! C’est tout bête mais ça rend tout de suite le rapport à l’argent plus concret. A chaque fois, je me disais WAOUH ! Et ça, c’est seulement pour le loyer… Moi qui avait la carte bleue assez facile, j’ai peu à peu appris à gérer un budget…

F.B.: Ce voyage t’as il permis de faire d’autres prises de conscience ?

Un_Hiver_A_Montreal_Tour_MetalBenjamin Sabalot: Au Québec, j’ai essayé de me détacher consciemment de certaines habitudes… J’ai passé de nombreuses années à graviter dans le milieu du rock indépendant. Contrairement à ce que l’on peut croire de l’extérieur, les codes du milieux sont extrêmement précis… Tout est codifié en fait… Depuis la marque des amplis et des guitares jusqu’aux vêtements portés par les musicos. Le moindre détail est révélateur. On sait immédiatement qui appartient à la tribu et qui fait genre… Mon look et ma coupe de cheveux étaient donc très reconnaissables… Au Québec je me suis autorisé à faire certaines expériences que je n’aurais peut-être pas osées en France… A un moment j’ai par exemple décidé de ne plus aller chez le coiffeur et de me couper moi-même les cheveux… Le résultat était loin d’être toujours convainquant mais je ne m’en souciais plus vraiment… J’étais tellement tourné vers l’intérieur que l’apparence était remise à sa juste place… A ce moment là j’étais plongé dans le Walden d’Henry David Thoreau… Ça m’a familiarisé avec la notion « d’économie » au sens le plus essentiel du terme… Vu mon budget, ma coupe de cheveux est-elle vraiment importante ? Bien sûr que non ! Cela m’a permis de me désidentifier de mon look… De ne plus être seulement dans le regard de l’autre mais plus en contact avec mes propres envies… C’est moi qui sens si j’ai envie de me raser ou non, de porter de belles dreadlocks ou une coupe maison approximative… Je ne me laisse plus imposer mon look par des conventions extérieures… C’est bien plus important qu’il n’y paraît.

Un_Hiver_A_Montreal_Teen_AgesF.B.: Passons maintenant à la genèse de ce carnet de voyage…

Benjamin Sabalot: Le point de départ de ce projet ce sont toutes les notes que j’ai prises au cours du voyage… Je les prenais sur le vif, dans des carnets tout pourris que je trimballais toujours avec moi… J’y notais absolument tout ce qui me passait par la tête… J’écrivais partout, dans la rue, dans le bus… Arrivé en France, j’ai rangé tout ça dans un carton. C’est la rencontre avec Anyse Alagama qui m’a donné l’envie de les exploiter… A cette époque, on bossait tous les deux comme assistant d’éducation dans un collège… Un jour je la vois dessiner en salle de permanence… J’insiste pour regarder et je flashe direct sur son style… A un moment j’ai osé lui parler de mes carnets… Je lui ai proposé de les illustrer… Dès le début j’ai vu que le résultat serait fantastique. Ça m’a donné envie d’aller au bout du projet. Je ne le faisais plus simplement pour moi mais aussi pour elle… J’avais envie de valoriser la qualité incroyable de son travail…

F.B.: Tu as collaboré avec deux illustrateurs. Tu peux nous parler un peu second ?

les_voisinesBenjamin Sabalot: Il s’appelle Gregory Cugnod. Il est arrivé à la toute fin du projet… La rencontre avec Greg s’est faite d’abord par la musique… Avant d’être un dessinateur, Greg est un musicien fabuleux. J’ai été bluffé par son talent d’auteur… A tel point que c’est moi qui ai produit et financé la sortie de son premier album… Toujours l’esprit rock indépendant (rires)… Le style d’Anyse est très fin. Il se rapproche beaucoup de la gravure. Celui de Greg fait beaucoup plus BD. J’ai trouvé que ça créait un contraste intéressant et dynamique… S’ajoute à ça qu’Anyse ne souhaitait pas dessiner beaucoup de portraits. A l’époque ce n’est pas trop son truc… Ça bien changé depuis… Dans la première version du livre ma tronche n’apparaissait donc que rarement. Au début, je dois avouer que ça m’arrangeait plutôt (rires)… En y réfléchissant avec Anyse on s’est quand même dit que ça manquerait… C’était un peu trop froid, trop impersonnel… J’ai alors proposé à Greg de se joindre à nous pour remédier à ce manque.

F.B.: Comment as-tu retravaillé tes notes ?

Benjamin Sabalot: Je ne l’ai pas fait ! (rires)… J’ai les ai publié telles quelles… Rien n’a été retouché, rien n’a été effacé. Mon seul travail a consister à trier mes notes. J’y ai consacré beaucoup de temps et d’attention. Il n’en reste pas moins que le résultat reste spontané et brut de décoffrage… C’est évidement imparfait. Avec le temps je vois encore plus clairement les défauts de mon texte… J’ai malgré tout résisté à la tentation de la réécriture… Je voulais publier quelque chose d’absolument honnête. Ce carnet reflète mes limites et mes forces… C’est un parti pris qui vaut ce qu’il vaut. L’important est que je ne le regrette pas… C’est un portrait fidèle de ce que j’étais à l’époque… Après l’avoir lu, Anyse m’a dit : « Je sais comment tu penses Ben. » Ça m’a fait plaisir… C’est le résultat auquel je voulais arriver (sourire).

Un_Hiver_A_Montreal_UniversiteF.B.: Le journal intime n’est pas un genre facile. Il n’est intéressant que s’il est absolument sincère. C’est un risque qu’il faut ensuite assumer…

Benjamin Sabalot: Certains passages de ce carnet sont effectivement assez intimes. Parmi toutes les pensées que j’ai notées, certaines sont forcément un peu gênantes… Pas très valorisantes… Comme je suis très pudique, j’ai trouvé que ce n’était pas très évident de mettre tout ça par écrit. Je ne voulais surtout pas être exhibitionniste… Au début, j’ai hésité à le diffuser de manière large. Je me suis même posé la question du pseudonyme… Mais comme je voulais être très honnête vis à vis de moi-même, j’ai finalement décidé de relever le défi (rires)

F.B.: Comment avez-vous choisi de diffuser le livre ?

Un_Hiver_A_Montreal_Fleur_NeigeBenjamin Sabalot: Au départ, on prévoyait de tirer le livre à deux exemplaires… Un pour moi, un pour Anyse… Mais plus le projet prenais forme et plus je me disais que les dessins d’Anyse méritaient une diffusion beaucoup plus large… On a démarché plusieurs maisons d’édition mais le projet n’a finalement pas été retenu. Le livre a un petit côté OVNI. Il se situe entre le carnet de voyage et la BD… Du coup, les maisons spécialisées dans le carnet de voyage avaient tendance à nous renvoyer vers les éditeurs de BD et vice-versa… On a finalement opté pour l’auto-édition. On a couvert les frais en lançant un financement participatif… C’était une étape excitante… On ne savait pas trop ce qui allait se passer … On a réunit assez d’argent pour tirer 200 exemplaires. On voulait produire un beau livre… On a été particulièrement exigeant sur la qualité du papier et de l’encre… Un noir profond qui rappelle l’encre de Chine…

F.B.: Tu es content du résultat final ?

Benjamin Sabalot: Oui. (grand sourire) Le résultat est à la hauteur de mes espérances. Je le trouve très beau ce livre… Pas simplement joli. Beau ! Je suis très heureux que nous soyons allés jusqu’au bout… C’est super émouvant de voir un de ses rêves prendre corps… Quand le bouquin est sorti, j’ai mis un peu de temps avant de l’ouvrir… Je le tenais et le soupesais… Il pèse 500 grammes ! On a vraiment l’impression d’avoir quelque chose entre les mains… C’est génial comme sensation ! J’entre maintenant dans la phase, « Bon, ça c’est fait ! C’est quoi la suite ??? »… Il reste beaucoup de notes que je n’ai pas exploitées. Le carnet s’arrête au tout début du printemps et j’ai quitté Montréal au mois d’août… Et puis il y a tout ce que j’ai écrit depuis mon retour. Qu’est-ce que je vais faire de tout ça ? La question reste ouverte…

Un_Hiver_A_Montreal_Guitare

Jean-Louis Accarias : Un passeur d’essentiel

photo-jlaCela fait déjà de nombreuses années que je connais les Editions Accarias-L’Originel. J’apprécie la qualité et l’exigence exemplaires de leur catalogue. Je reste également admiratif devant l’audace et la persévérance de leur fondateur. Consacrer sa vie à éditer de grands textes spirituels est un pari qui en aurait fait hésiter plus d’un. C’est parce que Jean-Louis Accarias a su aller à l’encontre du bon sens ordinaire que le public francophone a désormais accès à un vaste corpus de textes décapants et radicaux. La richesse et la générosité de ce parcours méritait bien une interview.

Frédéric Blanc : Les éditions l’Originel se sont spécialisées dans la publication de livres spirituels. A quel âge as-tu commencé à t’intéresser à ces questions ?

Jean-Louis Accarias : Il y a longtemps… Je dirais que tout a commencé à l’adolescence… Je lisais déjà shiva-advaitaénormément à l’époque… Je me souviens que vers l’âge de 17 ans je suis tombé sur Amour et connaissance d’Alan Watts… Ce livre a joué pour moi un rôle essentiel. Il m’a permis de mettre enfin des mots sur mes intuitions d’enfant… Tout môme, je devais avoir entre 8 et 10 ans, j’ai compris, j’ai vu que la vie « ce n’était pas ça »… J’avais le sentiment très net qu’il devait y avoir « autre chose »… J’aurais cependant été bien en peine de dire quoi… En lisant Alan Watts, j’ai compris que mes intuitions d’enfant étaient quelque chose de vrai. Pour moi, cette lecture tient plus de la reconnaissance que de la révélation… Alan, ce n’était pas juste un vulgarisateur de génie. C’était un homme qui savait de quoi il parlait. Il était évident qu’il avait vécu quelque chose de profond… Une sorte de bascule… Par la suite, j’ai élargi mon horizon. Je me suis intéressé à des auteurs très différents… Krishnamurti bien sûr, mais aussi Gurdjieff ou René Guénon… Cette ouverture tout azimuts se reflétera par la suite dans la ligne éditoriale de L’Originel, d’autant plus que nous étions plusieurs à animer cette revue, chacun avec sa sensibilité et ses idées.

F.B. : Tu ne t’es pas contenté de lire. Tu as également beaucoup voyagé. Je crois savoir que tu as été tout particulièrement marqué par tes séjours en Inde.

oshoJean-Louis Accarias : Oui. Mon premier voyage en Inde remonte au début des années 70. C’était en 1973 ou en 1974. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Rajneesh (on l’appelle aujourd’hui Osho). Ce sera mon premier maître. Cette rencontre m’a bouleversé. A mes yeux, Rajneesh incarnait la sagesse de l’Inde traditionnelle telle que j’avais pu l’entrevoir dans les pages de la Bhagavad-Gita ou des Upanishads et une ouverture au monde moderne, à cette liberté qui soufflait après mai 68. J’ai été complètement convaincu par l’homme et son enseignement. Je me suis immédiatement investi dans la pratique qu’il proposait. Rajneesh avait un côté très rebelle. Ça s’accordait bien avec mon côté anarchiste et libertaire. Il était très critique à l’égard des institutions sociales et religieuses. Il aimait parler de « Zorba le Bouddha » : réconcilier la vie des sens et la sagesse. C’est auprès de lui que j’ai vécu mes premières grandes expériences spirituelles.

F.B. : Te considères-tu toujours comme un disciple de Rajneesh ?

Jean-Louis Accarias : Non. Je ne le renie cependant pas du tout. L’homme et l’enseignement qu’il dispensait restent toujours valables à mes yeux. Je me suis éloigné de Rajneesh au moment où son enseignement est devenu très à la mode. Son ashram était fréquenté par des centaines de gens et il était devenu impossible de nouer une relation personnelle et directe avec lui.

F.B. : En quelle année as-tu fondé les Editions de L’Originel ?

Jean-Louis Accarias : Au départ l’Originel n’était pas une maison d’édition mais une revue. Je l’ai fondé couv-eclats-de-silenceen 1977 avec l’aide de quelques amis. Le sous-titre avait une connotation un peu guénonienne : « Revue des sciences traditionnelles »… Nous avons rencontré un succès d’estime. C’était la première publication qui parlait régulièrement de Tai chi, de yoga, de Vedanta, de philosophie bouddhiste etc. En revanche sur le plan commercial et financier ça a été un désastre… Nous nous étions lancés dans l’aventure sans la moindre expérience. Nous ne nous sommes pas du tout préoccupés de marketing… Nous pensions qu’il suffisait que la revue soit intéressante pour qu’elle se vende… Cette aventure a tout de même duré deux ans… Après je me suis tourné vers l’édition. C’était en 1981.

F.B. : As-tu abordé cette nouvelle carrière avec un peu plus de « professionnalisme » que la précédente?

Jean-Louis Accarias : J’y ai mis la même passion… Tu sais, je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je n’ai jamais essayé de me projeter dans le futur… Toute cette aventure s’est faite au coup par coup… Un livre à la fois, un instant après l’autre… Pas de plan mais une direction. Ça fait plus 35 ans et près de 200 livres que ça dure… Les débuts n’ont évidement pas été faciles. Les premières années, je ne publiais souvent que quelques livres par an. La maison était déficitaire… Je n’avais pas un tempérament de commercial. Pour ne rien arranger, j’avais choisi de ne publier que des livres qui me plaisaient et qui me semblaient justes. Mes goûts ne coïncidaient pas forcément avec ceux du public… De mon côté, il y avait une grande exigence. Les choses ont commencé à bouger quand j’ai édité les premiers livres du maître indien Svâmi Prajnânpad…

F.B. : D’où te vient ta vocation d’éditeur ?

osho2Jean-Louis Accarias : Partager représentait pour moi une nécessité absolue. Je voulais transmettre ce que j’avais reçu au cours des lectures, des voyages et des rencontres que j’avais pu faire… Mon premier long séjour en Inde m’avait donné une certitude sur que j’appelais à l’époque : « la grande aventure de l’être ». Et ces séjours à l’ashram de Rajneesh avaient provoqués de grands moments de compréhension, des expériences fortes, des aperçus sur ce que j’étais vraiment… Je voulais toucher le plus grand nombre de gens possible… J’avais un ego très fort mais aussi très généreux… (rires)… Je n’aurais pas pu me contenter de travailler dans une librairie de quartier (bien que j’aime beaucoup les librairies). Je sais que certains grands soufis ont occupé des emplois très modestes. Ils étaient cordonniers ou possédaient une petite échoppe. J’aspirais à autre chose… J’avais également besoin de créer. Pour moi, le livre c’était parfait… J’aimais que mon travail aboutisse à la naissance d’un objet tangible. C’était très important à mes yeux… Le livre, surtout quand il traite de thématiques spirituelles, est un objet paradoxal. C’est un objet limité dont le contenu renvoie à une réalité sans limites…

F.B. : Quelles étaient tes ambitions de jeune éditeur ?

Jean-Louis Accarias : L’une de mes premières grandes ambitions c’était de sortir la spiritualité de son ghetto. Dans les années 70, les livres de spiritualité se vendaient dans quelques rares librairies poussiéreuses, fréquentées par une poignée de spécialistes… Mon but était de reconnecter la spiritualité au quotidien… Je voulais montrer au public que la spiritualité c’était la vie même… Je n’ai pas changé d’avis à ce sujet. Je suis un peu attristé de constater que la notoriété de Accarias-l’Originel reste limitée à un petit cercle de connaisseurs. Il existe certains auteurs qui arrivent à toucher un public plus vaste. Dans l’ensemble, ils restent tout de même rares.

F.B. : Sur quels critères choisis-tu tes auteurs ?

Jean-Louis Accarias : Je me fie à mon ressenti… Quand je lis un texte, j’ai l’impression d’être capable de balshekarsentir s’il est juste c’est à dire s’il y a une cohérence entre l’être de l’auteur et son texte… Je me base aussi sur des critères plus objectifs… Comme j’ai énormément lu et que j’ai rencontré pas mal de gens, je sais rapidement si un livre apporte vraiment quelque chose de nouveau ou s’il se contente de reformuler de manière plus ou moins habile et originale des idées déjà connues… Un auteur n’a pas à être original mais il est important qu’il soit singulier… C’est très utile de lire beaucoup de mauvais manuscrits. Ça donne une base… (silence)… Je me méfie du « fantastique ». Je n’ai jamais publié un manuscrit dans lequel il est question d’anges ou de connexions astrales. Ce n’est pas très grave. D’autres sont là pour s’en occuper… Tous les livres que je publie témoignent d’une dimension verticale. Les auteurs qui m’intéressent ont, d’une manière ou d’une autre, expérimenté une percée, vécu un basculement… Ils ne se limitent pas à la dimension psychologique. Ils ont dépassé le point de vue de la personne.

F.B. : Ton choix se base-t-il également sur des critères littéraires ?

Jean-Louis Accarias : Je ne supporte pas les livres mal écrits… J’accorde donc beaucoup d’importance à la qualité du style. C’est la base. Cet aspect est malheureusement de plus en plus négligé aujourd’hui. C’est fou le nombre d’auteurs qui écrivent mal ! Ils ne font aucun effort… Or un livre mal écrit n’est jamais percutant. Les idées peuvent être bonnes mais si elles sont exprimées de manière brouillonne elles ne touchent pas le lecteur. C’est aussi simple que ça. Quand on lit beaucoup de manuscrits, on s’aperçoit d’ailleurs que les auteurs expriment très peu d’idées vraiment originales. Il est donc d’autant plus important de soigner la forme ! Lorsqu’elle est formulée de manière précise et inspirée, une idée peut avoir un impact très fort sur le lecteur. La compréhension cesse alors d’être purement mentale pour devenir plus intuitive et globale.

F.B. : Il n’y a pas que les auteurs qui sont en cause. Les traducteurs aussi… Beaucoup de livres de Lee Lozowick ont été par exemple effroyablement mal traduits. Cela les rend tout simplement illisibles en français.

tony-parsonsJean-Louis Accarias : C’est très dommage. Une mauvaise traduction peut effectivement rendre un bon livre illisible. Cela dit, il faut être indulgent. Un traducteur est amené à résoudre des problèmes très délicats. Au mois de juillet, j’ai publié un nouveau livre de Tony Parsons. Le texte est traduit par Philippe de Henning. C’est un très bon traducteur. Philippe a pris le parti de coller à l’anglais. Il préfère faire une faute de grammaire en français plutôt que de risquer d’être infidèle au texte original… Je ne suis pas toujours d’accord et nous avons souvent l’occasion de nous disputer. (rires) Je dois cependant avouer que ses arguments sont valables. Il me fait par exemple remarquer que le but de Tony Parsons est de nous faire sortir de notre logique habituelle. Or cette logique est également entretenu par le langage que nous employons. Pour penser et vivre différemment il faut donc parfois oser s’éloigner des conventions grammaticales et syntaxiques. Je le redis, le plus important pour moi, c’est la force et la vérité qui se dégagent d’un texte.

F.B. : Parmi tous les livres que tu as publié quel est ton préféré ?

Jean-Louis Accarias : La réponse à cette question n’a rien d’évident car je me suis toujours offert le luxe de ne publier que des auteurs que j’aime et qui ont une radicalité.

F.B. : S’il fallait tout de même en choisir un ?

photo-svamiji-2Jean-Louis Accarias : Dans ce cas, je choisirais sans doute L’Expérience de l’unité qui retranscrit les entretiens de Svâmi Prajnânpad et de l’un de ses disciples indiens. C’est un maître livre… Un texte d’une richesse inouïe. Ce livre pourrait justifier à lui seul ma vocation d’éditeur… L’Expérience de l’unité fut un chantier de longue haleine. Au départ, le livre se présentait sous la forme d’un manuscrit de 1000 pages. Pour finir, nous avons abouti à un pavé très dense de 500 pages. Quelque soit le domaine qu’il aborde, Svâmi Prajnânpad se montre étonnant de pertinence. C’est un interlocuteur d’une grande intelligence mais il est aussi exemplaire de patience et de bonté. S’il peut se montrer ferme, il n’est jamais dur ou dogmatique. Il fait preuve d’une ouverture incroyable. Je le trouve convaincant du début à la fin. Ce livre m’a valut un abondant courrier de lecteurs. Certains m’ont écrit que ce livre avait changé leur vie. C’est gratifiant. Je ne voudrais cependant pas que Svâmi Prajnânpad éclipse le reste de mes publications. Mon catalogue contient de nombreux autres auteurs importants, j’aimerai en citer deux.

F.B. : Lesquels ?

Jean-Louis Accarias : Stephen Jourdain et Tony Parsons. La découverte de Tony Parsons a été un éblouissement. Le premier livre que j’ai publié de lui s’intitule Ce qui est. C’est un livre phare, radical. A mes yeux il est aussi important que L’Expérience de l’unité. Arnaud Desjardins n’était pas de cet avis bien qu’il reconnaissait la valeur de Tony. Il m’avait écrit (je cite de mémoire) : « tout Tony tient dans Svâmi Prajnânpad mais pas l’inverse ».

F.B. : Qu’en est-il de Stephen Jourdain ?

stephen-jourdainJean-Louis Accarias : J’ai été l’éditeur de Steve durant les dix dernières années de sa vie. J’ai énormément aimé l’homme. Il était d’une originalité et d’une simplicité désarmantes. J’appréciais beaucoup qu’il ose parler d’éveil sans jamais recourir à une terminologie orientale. Il avait élaboré son propre langage. Sa parole était précise, directe, décapante. Poétique aussi…Il démontait très bien la mécanique humaine. Il nous invitait à « sortir du roman de notre vie »… Tout comme Rajneesh ou Svâmi Prajnânpad, Steve était un esprit libre. Ce qui me touche beaucoup. Mais j’ai publié beaucoup d’autres auteurs singuliers et attachants comme Daniel Morin et plein d’autres.

F.B. : Quelle est ta meilleure vente ?

Jean-Louis Accarias : C’est plus facile comme question ! (rires) A ce jour, ma meilleure vente reste De l’autre côté du désespoir. Il s’agit du livre qu’André Comte-Sponville a consacré à Svâmi Prajnânpad. Je crois qu’il s’est vendu à plus de 20 000 exemplaires. C’est mon seul vrai best seller ! J’ai découvert André Comte-Sponville à l’occasion d’une série d’émissions que France Culture avait consacrées à Svâmi Prajnânpad. J’ai beaucoup aimé ses interventions. J’ai eu alors l’idée de lui demander de préfacer l’un des volumes de la correspondance de Svâmiji. Je trouvais cette préface tellement bonne que quelques années plus tard je lui ai demandé de l’étoffer un peu. Je pensais qu’il se limiterait à rédiger une petite plaquette. Au final cela a donné un vrai livre. Je continue à le trouver excellent.

F.B. : As-tu aujourd’hui encore une ambition éditoriale qui te tient particulièrement à cœur ?

Jean-Louis Accarias : Comme je te l’ai dit, j’ai publié près de 200 livres et mon catalogue est couv-la-traversee-vers-lautre-riveuniquement composé d’auteurs que j’apprécie. Quand je le feuillette, il m’arrive d’être moi-même étonné par sa richesse. Je n’ai donc plus d’ambitions spéciales. Enfin ! Aujourd’hui, si ambition il y a, c’est de faire mieux connaître la non-dualité. L’advaïta décrit ce qui est. C’est la perspective la plus juste à mes yeux. Elle va directement à l’essentiel et pointe l’illusion de la séparation… (silence)… C’est drôle le rapport que j’ai avec ce catalogue. Je ne le ressens pas du tout comme une œuvre personnelle. Un peu, bien sûr mais surtout je suis très conscient du fait qu’il existe grâce aux auteurs et au travail de nombreuses personnes. Je ne suis que le point de confluence de leurs talents… Bref, je ne m’identifie pas au catalogue de mes livres. S’identifier à un catalogue de livres spirituels, ce serait tout de même le comble ! (rires)

La Stratégie de Survie

« It ain’t about money, it ain’t about power and fame

It ain’t about defending your sacred family name

What has got us caught in its claws

It’s survival, survival – it’s done in every rival. Survival. »

Lee Lozowick – Survival

thangka-mahakala-1024-03Je vous propose de débuter cette nouvelle année scolaire par un long interview de Gilles Farcet consacré à ce qu’il appelle la « stratégie de survie ». Bonne rentrée à tous !

Frédéric Blanc : La stratégie de survie. Voilà une expression bien dramatique. D’où vient-elle ?

Gilles Farcet : Pour être honnête, je ne m’en souviens plus… Ce qui est certain c’est que je ne l’ai pas inventée. Je sais que Lee Lozowick l’emploie dans son livre Alchemy of Transformation que j’ai ensuite traduit en français sous le titre L’Alchimie du réel. Je ne suis cependant pas sûr qu’il soit le premier à l’employer. Cela n’a d’ailleurs pas grande importance… Si j’ai choisi d’utiliser cette expression à mon tour c’est qu’elle décrit précisément le mécanisme dont je veux parler.

F.B. : Entrons immédiatement dans le vif du sujet. C’est quoi la stratégie de survie ?

Gilles Farcet : La stratégie de survie est un plan de bataille qui s’élabore souvent très tôtStrat15 dans la petite enfance. Il s’agit d’une réaction massive par rapport à des émotions que l’enfant ressent comme ingérables et face auxquelles il se sent complètement affolé et démuni. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un processus conscient… L’enfant ne décide pas délibérément de faire face à ses angoisses en adoptant tel ou tel positionnement. Cette formidable mécanique se met en place à son insu… La deuxième étape de ce processus intervient de manière tout aussi inconsciente au moment de l’adolescence. Le jeune homme doit alors relever le terrible défi consistant à exister de manière autonome et originale. C’est le moment où les cartes de la stratégie de survie cherchent non pas à se redistribuer mais à se jouer pour de bon. A partir de ce qui a cristallisé dans l’enfance, une forme de rapport au monde, donc d’identité, commence à se développer…

F.B. : Elaborons-nous une stratégie de survie unique ou sommes nous à même d’en développer une grande variété ?

Gilles Farcet : Autant que je le comprenne aujourd’hui, la stratégie de survie peut prendre différentes formes sans pour autant changer de nature. C’est un peu comme un tronc d’arbre sur lequel poussent de nombreuses branches. Les différentes formes prises par cette stratégie de survie se rattachent toutes à une base commune. En dépit de la multiplicité de ses ramifications, la stratégie de survie reste unique.

F.B. : Notre vie entière est donc contrôlée par un mécanisme unique ?

Gilles Farcet : Oui. Il faut se rappeler que la stratégie de survie émane de notre blessure la plus fondamentale. Elle va donc se manifester de manière globale. Tous les domaines de notre vie vont s’en trouver affectés: notre carrière professionnelle, nos relations amicales, amoureuses et familiales. Si nous entreprenons un travail spirituel elle influencera également notre relation avec les personnes qui nous accompagneront dans cette démarche.

F.B. : A ce stade, je te propose de clarifier ton propos en nous donnant un exemple de stratégie de survie…

Strat6Gilles Farcet : Comme tu me l’as fait justement remarquer au début, l’expression « stratégie de survie » a effectivement une connotation un peu tragique… Cela peut facilement nous donner l’impression que sa mise en place répond à la nécessité d’échapper à un danger physique mortel… La réalité est souvent loin d’être aussi spectaculaire. Les individus qui élaborent une stratégie de survie ne sont pas uniquement ceux qui ont vécu des enfances effroyables. Nous savons tous que ces histoires existent et leurs protagonistes ne manquent pas de développer des stratégies de survie à la mesure du traumatisme subi… Pour aujourd’hui, je vais laisser ces cas extrêmes de côté pour me contenter de parler des stratégies de survie qui se situent dans « la moyenne ». Elles sont le produit d’une histoire ordinaire qui n’a rien de tragique ou d’idéal. Les ressentis ingérables dont je parle peuvent très bien ne pas attirer l’attention d’un témoin extérieur. Objectivement parlant il ne se passe rien de particulièrement frappant… Pas de quoi faire la une de Paris Match… Imaginons par exemple un enfant plutôt doué intellectuellement mais très maladroit de ses mains… Né dans une famille d’intellectuels, sa maladresse n’a pas grande importance. C’est à peine si on la remarque. L’enfant se sent plutôt aimé, valorisé et soutenu par les siens… Arrive le moment d’entrer à l’école primaire… Ce garçon un peu gauche se sent alors agressé par ses petits camarades qui tournent son manque d’habileté en dérision. Confronté à cette expérience, l’enfant ne comprend pas. Son émotion est si forte qu’elle en devient ingérable...

F.B. : En quoi cette émotion est-elle « ingérable » ?

Gilles Farcet : Son ressenti est ingérable dans la mesure où sa famille lui renvoie une certaine image de lui-même alors que son instituteur et ses copains de classe le perçoivent de manière radicalement différente… Il se demande donc qui il est. Est-il cet être aimé et admiré par sa famille ou cet empoté dont on se moque à l’école ? Cette situation en apparence anodine le confronte à quelque chose qu’il ne maîtrise pas et vis à vis duquel il ne sait pas comment se positionner… Ajoutons à cela que les moqueries font inévitablement naître des émotions d’impuissance, de désespoir mais aussi de colère. Comme l’enfant est incapable d’exprimer ce genre de ressentis au grand jour, le cycle des émotions refoulées se met aussitôt en route…

F.B. : Excuse-moi d’insister mais l’adjectif « ingérable » n’est-il pas un peu exagéré pour décrire les émotions générées par une bagarre de cours de récréation ?

Gilles Farcet : Quand j’emploie le mot « ingérable » je pointe vers quelque chose qui est strat2ressenti comme incohérent, incompréhensible et d’une certaine manière absurde… Quand on en parle à l’âge adulte tout cela paraît bien banal et inoffensif. Il ne faut cependant pas oublier que l’enfant fait preuve d’une sensibilité exacerbée et qu’à ses yeux tout prend une valeur absolue. C’est seulement en grandissant que nous commençons à « relativiser » comme on dit… Et encore ! Il suffit de voir la facilité avec laquelle nous nous laissons emporter par nos émotions… L’enfant, et plus encore le nourrisson, interprètent toutes leurs expériences en termes de survie. Si la nourriture arrive à temps tout va bien. Si elle tarde il se sent immédiatement en danger de mort imminente. Il est incapable de rationaliser, de se dire que sa mère est un peu fatiguée ou qu’elle a été retardée… Il fait alors face à « la différence ». Ce que Swami Prajnanpad appelait « la première grande loi du réel ». D’une certaine manière on pourrait dire que la stratégie de survie naît avec la prise de conscience de la différence. Je ne suis pas seul au monde. Ma mère n’est pas une extension de mon être. Je ne la contrôle absolument pas. Elle peut agir à sa fantaisie ce qui implique que je suis totalement à sa merci. C’est avec ce sentiment d’impuissance radical que tout commence…

F.B. : Qu’est-ce qui commence ?

Gilles Farcet : C’est à ce moment là que cette fameuse stratégie de survie va cristalliser en nous. Elle prend d’abord la forme d’une certaine vision du monde. L’enfant dont je parlais tout à l’heure va commencer par se persuader que le monde extérieur est dangereux et qu’il ne peut pas se sentir en sécurité en dehors de son cercle familial et intime. Plutôt favorisé intellectuellement, il aura aussi mécaniquement tendance à surévaluer les activités cérébrales et artistiques au dépend des activités manuelles et sportives. Il se dira par exemple : « je suis différent de toutes ces brutes épaisses qui font la loi dans la cour de récréation. Ils sont certes plus forts et plus habiles mais je suis tellement plus intelligent, sensible et profond que ces imbéciles ». Il en tire inévitablement la conclusion qu’il leur est supérieur et se met à les mépriser.

F.B. : La première conséquence de notre stratégie de survie est de déformer notre vision du monde ?

Gilles Farcet : Tout à fait. Pour citer Swami Prajnanpad, nous ne vivons alors plus dans « le monde mais dans notre monde ». La stratégie de survie se situe donc au cœur de ce que l’on appelle l’ego et le mental. L’ego c’est à dire la conviction que nous sommes fondamentalement séparés du reste du monde et le mental qui désigne la somme des élaborations intellectuelles qui tendent à justifier ce sens fondamental de la séparation. C’est là que le travail spirituel rencontre le domaine de la psychologie… A mon avis, la séparation entre travail spirituel et travail psychologique est erronée et artificielle. C’est une manière assez grossière de découper l’humain en tranches. S’il est approprié de distinguer le niveau psychologique du niveau spirituel, il est en revanche absurde de vouloir les séparer dans le travail de maturation intérieur.

F.B. : Pourquoi est-il indispensable de tenir compte de la dimension psychologique pour effectuer un travail spirituel ?

Strat14Gilles Farcet : Si j’aborde les choses sur un plan purement métaphysique je vais inévitablement manquer de pertinence et d’efficacité. Si je te jette par exemple à la tête que ton vrai problème est de te prendre pour une entité séparée, ça peut t’intéresser intellectuellement. Si tu as une certaine tournure d’esprit, ça peut même te passionner… Ce qui est sûr c’est que cela ne te mettra pas en danger. Par contre, si je mets en cause de manière très concrète un certain nombre de tes dysfonctionnements et si je te fais comprendre qu’ils sont l’expression de ta souffrance la plus intime, il y a de fortes chances que tu sois sérieusement secoué. C’est l’un des sens que l’on peut donner à cette formule de Swami Prajnanapad : « la voie est dans le particulier, pas dans le général. » Je répète qu’à mon avis le sens fondamental de la séparation dont nous cherchons à émerger n’est pas uniquement un principe métaphysique abstrait. Ce principe s’incarne. Il s’articule chez chacun autour de quelques nœuds très précis qui relèvent de la psychologie. Par contre, si nous voulons réellement émerger de ce nœud, une perspective purement psychologique ne suffit pas. Nous devons nous ouvrir à une perspective spirituelle…

F.B. : La virulence de cette stratégie de survie est-elle identique chez tout le monde ?

Gilles Farcet : Non… La puissance de la stratégie de survie peut varier selon les individus. Nous n’avons pas tous connus la même existence. Au sortir de l’enfance certains sont profondément blessés alors que d’autres ont pu conserver une bonne part de leur liberté et de leur innocence… Il existe des éducations extrêmement aliénantes et destructrices. Elles conduisent tout droit à la folie ou tout au moins à des dysfonctionnements massifs. D’autres formes d’éducation sont en revanche beaucoup plus positives. Elles produisent des individus beaucoup plus proches de ce qu’ils ressentent et mieux à même de se comprendre et de s’ouvrir aux autres… Mais personne ou presque ne sort totalement indemne de l’enfance… Même les enfants les plus privilégiés vont être exposés à un certain nombre d’expériences traumatisantes…

F.B. : Il semble que nous soyons tous condamnés à élaborer une stratégie de survie. Son apparition semble aussi inévitable que l’apparition du désir sexuel à l’adolescence…

Gilles Farcet : Oui, l’élaboration d’une stratégie de survie et l’apparition du sens de la séparation qui en résulte sont des étapes apparemment inévitables et hautement nécessaires du développement humain… Ceux qui en font l’économie finissent en général à l’H.P…

F.B. : Notre stratégie de survie a donc aussi une dimension très positive. Après-tout, nous lui devons d’être là aujourd’hui… Pourquoi la remettre en cause ?

Gilles Farcet : Entre autre chose parce que notre stratégie de survie a depuis longtemps cessé d’être adaptée à notre situation présente. Comme je le dis parfois en riant : le refuge d’hier est le trou à rat d’aujourd’hui.

F.B. : A quoi reconnaît-on que notre stratégie de survie ne nous est plus d’aucune utilité ?

Gilles Farcet : Le signe qui ne trompe pas c’est qu’elle s’accompagne toujours d’un sentiment Strat7de peur et de crispation. Lee Lozowick en parlait également comme de notre « crampe fondamentale ». Elle nous oblige à mettre compulsivement en avant certaines facettes valorisantes de nous même et à refouler toutes celles qui nous paraissent inacceptables. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la stratégie de survie ne parvient pas à nous sécuriser. Elle est impuissante à faire taire nos doutes. Je dirais même qu’elle les attise : Et si mes accomplissements et mes soi-disantes qualités n’étaient finalement que du vent ? Il m’a été possible de faire illusion jusqu’à maintenant. Il suffirait cependant que les autres prennent conscience de ma faiblesse ; qu’ils comprennent à quel point je suis terrorisé et démuni pour que je sois démasqué et que je perde tout etc. etc. C’est le fameux syndrome de l’imposteur dont sont affligés la très grande majorité des occidentaux. Crois-tu vraiment que l’on puisse être en paix dans ces conditions là ?

F.B. : La stratégie de certains semble pourtant gagnante…

Gilles Farcet : Elle peut être socialement gagnante sans être véritablement satisfaisante sur le plan humain. Certains d’entre nous sont par exemple affligés d’un fort besoin de reconnaissance. Nous connaissons tous des personnes qui cherchent à se rassurer en monopolisant compulsivement l’attention. Leur stratégie est gagnante dans la mesure où ils dominent la conversation. Elle est cependant perdante si l’on considère qu’ils sont beaucoup trop tendus et inquiets pour goûter pleinement la reconnaissance à laquelle ils accèdent. La stratégie de survie nous empêche de jouir de la vie. Etant incapables d’intégrer nos expériences, nous sommes condamnés à les répéter. C’est sans fin… La stratégie de survie recycle tout dans une même mécanique. Elle fabrique du vieux au kilomètre.

F.B. : Bien sûr… Tu ne m’enlèveras cependant pas de l’idée que certains semblent « avoir adopté » une stratégie plus enviable que d’autres. L’existence d’un alcoolique est par exemple très différente de celle d’un sportif de haut niveau par exemple…

Strat3Gilles Farcet : Il est certain que du point de vue de la réussite sociale, le grand sportif a développé une stratégie de survie « gagnante » tandis que celle de l’alcoolique sévère est « perdante ». Il n’en reste pas moins qu’un certain nombre de sportifs de haut niveau ont développé leurs aptitudes pour échapper à une béance émotionnelle qui menaçait de les engloutir… A un certain niveau, l’athlète va évidemment mener une existence incomparablement plus riche et valorisante que celle du pauvre type occupé à cuver sa cuite dans un gourbi infâme. Mais si l’on se place du point de vue de la liberté, de la détente et de la capacité de communion, on constatera souvent qu’il n’y a pas de vraie différence entre le sportif et le soiffard… L’un et l’autre sont mus par la peur. Leurs actions ne sont que des tentatives plus ou moins habiles et lucides pour échapper à la souffrance. Au risque de me répéter, je maintiens qu’au final, le seul critère valable c’est celui de la paix intérieure. C’est un critère spirituel… La personne se sent-elle oui ou non ouverte, détendue et compatissante ? Tout le reste est littérature… On retrouve chez les mystiques de toutes les traditions à peu près toutes les catégories socioprofessionnelles… Certains étaient de grands marginaux. Ce fut par exemple le cas de Yogi Ramsuratkumar. Pendant plusieurs décennies, il a mené l’existence d’un mendiant. Il se situait tout en bas de l’échelle sociale. Il était méprisé par beaucoup de ses concitoyens. Certains allaient même jusqu’à lui jeter des pierres… A l’inverse, on a également des exemples de saints ou sages qui ont connus une réussite sociale éclatante. Ce fut le cas du même Yogi Ramsuratkumar à la fin de sa vie. Mais qu’il ait été un mendiant persécuté ou un maître spirituel honoré, il est toujours resté détendu, ouvert et plein de compassion… Le critère n’est pas de savoir si notre stratégie de survie est « gagnante » ou « perdante » mais jusqu’à quel point nous en sommes libres.

F.B. : Je ne comprends pas pourquoi un comportement autodestructeur comme l’alcoolisme peut être qualifié de stratégie de survie…

Gilles Farcet : Une stratégie de survie « perdante» peut être comprise comme une réaction malheureuse à des chocs traumatiques. C’est la seule manière que la personne a trouvée pour se protéger et tenter de gérer sa souffrance. La dépendance d’un alcoolique, pour prendre un exemple malheureusement très courant, s’explique par son incapacité de faire face à des émotions ingérables. Cette stratégie est évidemment « perdante » dans la mesure où elle finira par aboutir à une forme ou une autre de tragédie. Pour beaucoup de personnes, c’est cependant la seule manière de ne pas couler à pic. A court terme en tout cas…

F.B. : Ceux qui sont affligés d’une stratégie de survie perdante ont-ils au moins plus de facilité à la remettre en cause ?

Gilles Farcet : Pas du tout. Ils sont confrontés aux mêmes difficultés que les autres. Strat16L’identification est tout aussi forte. Il est difficile de remettre son monde en cause même si celui-ci est douloureusement dysfonctionnel. L’identification a partie liée avec la peur. Cela est particulièrement frappant chez ceux qui souffrent de ce que j’appelle parfois « le syndrome de l’enfant blessé ». Ces personnes croient dur comme fer qu’il est très dangereux de s’ouvrir à l’amour ou à l’amitié. Elles ont la conviction qu’elles finiront inévitablement par être trahies, bafouées et abandonnées… Cette stratégie peut être qualifiée de « perdante » dans la mesure où la personne finit par croupir seule dans son trou à rat. En dépit de cette souffrance, la peur est tellement forte et l’identification si absolue que la personne cherchera à saborder de manière consciente ou inconsciente la moindre opportunité de relation… Elle fera le nécessaire pour que sa conception du monde soit à nouveau vérifiée et justifiée… C’est tragique… Lorsque cet enfant blessé commence miraculeusement à s’ouvrir, la stratégie de survie ne tarde pas à reprendre brutalement le dessus. C’est « le retour offensif de la bête immonde » pour citer le titre d’un passage des évangiles… A partir de là, l’enfant blessé va déployer une créativité effrénée et inconsciente pour décourager la personne qui a été assez téméraire pour chercher à entrer en relation avec lui… Il se montre généralement d’une efficacité redoutable. C’est un cas que j’ai souvent rencontré au cours de ma petite carrière d’accompagnateur… La dynamique de l’enfant blessé est parfois si puissante qu’il est complètement impossible de lui venir en aide…

F.B. : Comment est-il possible de prendre conscience de sa stratégie de survie et d’en émerger ?

Gilles Farcet : Ah, voilà une question intéressante ! On aborde enfin ce que M. Gurdjieff appelait le « travail ». Notre stratégie de survie représente pour nous un angle mort. Il est très difficile d’en sortir. Notre seule chance d’y arriver est de bénéficier de l’aide de personnes qualifiées. La présence d’un groupe bienveillant, ce que les bouddhistes appellent une « sangha », est une aide très précieuse.

F.B. : Pourquoi est-il tellement difficile d’être lucides sur nous-mêmes ?

Gilles Farcet : Ce qui nous empêche d’être lucides sur nous mêmes c’est que nous sommes totalement identifiés à notre monde… La plus grande difficulté de ce travail vient de ce que notre stratégie de survie se fonde souvent sur des qualités objectivement précieuses : le charisme, l’intelligence, la précision, la force de travail… Ces qualités nous sont souvent d’autant plus précieuses que se sont précisément elles qui nous ont permis de survivre et de nous déployer dans le monde. Lorsque nous commençons à remettre en cause notre stratégie de survie nous avons l’impression de devoir renoncer aux talents sur lesquels nous avons fondé notre identité. En fait, il nous est seulement demandé de ne plus en faire un usage névrotique…

F.B. : A quel signe pouvons-nous reconnaître que nous faisons un usage névrotique de nos qualités ?

Srtat4Gilles Farcet : Dès qu’un comportement, même tout à fait légitime, commence à devenir excessif, tu peux être sûr qu’il y a quelque chose de suspect. Swami Prajnanpad utilisait souvent le terme « overemphasis » pour désigner ce genre de dérive. Prenons l’exemple du besoin de contrôle… Au quotidien, un minimum de maîtrise est évidemment nécessaire. Il faut prévoir, planifier, organiser… Imaginons maintenant une personne mue par une puissante pulsion de contrôle. Elle est intelligente, efficace, fiable… On peut avoir toute confiance en elle. Si ces qualités sont instrumentalisées par sa stratégie de survie, son comportement sera rigide, obsessionnel et au final contre-productif. Comme l’ego et le mental prêchent toujours le vrai pour perpétuer le faux, elle justifiera son attitude inappropriée en mettant en avant des nécessités réelles. Elle pourra même se réclamer de certains aspects de l’enseignement de Swami Prajnanpad pour légitimer sa névrose. Swamiji n’a t’il pas affirmé que le fait de ne pas remettre un objet à sa place constituait un « crime contre le Soi » ? etc. etc.

F.B. : En quoi la présence d’un groupe peut-il nous être utile dans ce travail de remise en cause ?

Gilles Farcet : Si notre stratégie de survie représente pour nous un angle mort, elle est en revanche bien connue de nos proches… Ils nous percent très facilement à jour… Il se peut qu’ils ne le fassent pas toujours de manière très consciente ou très articulée. Le fait est qu’ils reconnaissent immédiatement certains de nos traits de caractère : « Ah oui ! C’est tellement lui ! » Tous ceux qui connaissent X. intimement s’accorderont par exemple à dire qu’elle est remarquablement organisée mais que son comportement confine souvent à la maniaquerie… Tout le monde est au courant sauf la personne concernée.

F.B. : Ce que tu veux dire c’est que le groupe aide la personne en jouant un rôle de miroir. Si je comprends la nécessité de ce regard extérieur, je ne comprends toujours pas la nécessité du groupe. L’instructeur spirituel ne peut-il pas assumer seul cette fonction ?

Gilles Farcet : Pour commencer, je rappellerais que la sangha est un outil traditionnel qui aStrat5 joué un rôle déterminant dans de nombreuses traditions religieuses. Dans le christianisme, cette communauté porte le nom de « paroisse ». Elle permet au « travail » de prendre une dimension publique, familiale et sociale… Il est bien sûr très précieux que la stratégie de survie d’une personne puisse être remise en cause dans le secret d’une relation qui s’apparente à celle d’un confesseur et de son pénitent. La valeur de cette mise à nu est encore plus grande lorsqu’elle se produit en public. L’une de nos plus grandes peurs est d’être démasqué en public. Si cela arrive et que cela se produit dans une atmosphère de bienveillance et de sécurité affective, cette expérience peut revêtir une immense valeur. A ce moment, peut cristalliser en nous la conviction qu’il est possible de vivre sans son masque… Je l’ai vérifié moi-même à plusieurs reprises. Je me souviens qu’un jour Arnaud avait relevé dans l’un de mes livres un passage qui, à ses yeux, exprimait parfaitement le cœur de ma stratégie de survie. Il a alors demandé à un certain nombre de personnes dont j’étais proche de passer une soirée en ma compagnie dans le but de me montrer, texte en main, un aspect de moi-même dont je n’étais pas du tout conscient… J’aurais pu vivre cette confrontation comme une sorte de crucifixion… de mise au pilori… Sa « réussite » dépendait de ma détermination à remettre en cause ma manière de fonctionner… et à me souvenir surtout de ce que j’étais venu chercher auprès de mon maître… Je m’en souviens comme d’un choc salutaire. Un grand et beau moment de vérité… Après cette soirée, je suis allé m’asseoir dans le jardin. Il faisait beau. J’étais sonné, chancelant… J’avais l’impression bizarre qu’un aspect peu flatteur de ma personnalité avait été exposé sur la place publique et que les autres ne m’en aimaient pas moins pour ça. Tout au contraire ! Je pourrais te citer encore beaucoup d’autres exemples, certains très récents, au cours desquels j’ai pu sentir qu’un aspect de ma souffrance et de ma crispation fondamentale était mis à jour en présence de mes frères et mes sœurs sur le chemin… Dans un tel contexte, j’ai constaté à chaque fois que non seulement cela ne posait aucun problème mais qu’il s’agissait même d’une forme de libération… Le groupe donne donc à nos prises de conscience une puissance et une profondeur dont elles seraient autrement dépourvues. Après tout, nous avons forgé notre masque à l’intention des autres…

F.B. : J’imagine que ce travail requiert un groupe particulièrement soudé et mature…

Gilles Farcet : Oui. Le type de travail dont je te parle n’est envisageable que dans un contexte de proximité. Il est impossible de le mener à bien dans un environnement où il y a trop de monde, où les gens ne se connaissent pas assez et ne partagent pas suffisamment de choses ensemble. Les « conditions chimiques » ne sont alors tout simplement pas réunies… C’est un travail qui demande aussi beaucoup de temps et de persévérance. Si les gens ne viennent que de manière ponctuelle l’espace d’un séjour, d’un stage ou d’une réunion, il ne peut évidemment pas se passer grand chose. Pour que les choses deviennent intéressantes, il faut que les gens se sentent impliqués dans un travail à durée indéterminée. Il n’est pas nécessaire de vivre en communauté mais les membres d’une sangha doivent tout de même avoir la possibilité de tisser des liens profonds… Il est nécessaire qu’il y ait une vie collective. Il faut donc s’arranger pour que les gens aient l’occasion de se voir souvent et de vivre des choses ensemble. Cela leur permettra de développer une forme de fraternité qui donnera à son tour naissance à un sentiment de sécurité. A partir de là, une intimité est possible.

F.B. : Une telle proximité doit engendrer beaucoup de frictions…

Strat11Gilles Farcet : De ce point de vue, une sangha digne de ce nom ressemble beaucoup à une famille… Mais c’est une famille fonctionnelle. Pourquoi est-ce que l’occident chrétien a tellement exalté la Sainte Famille ? La Sainte famille ne renvoie pas seulement à l’image délicieusement naïve et désuète du petit Jésus étendu dans sa mangeoire entre un âne et un bœuf. C’est un symbole beaucoup plus puissant et profond que ça. La vocation de la famille est d’être un espace d’accueil. C’est le lieu dans lequel naît et se développe la personne humaine. Une famille fonctionnelle n’est pas une famille idéale au sein de laquelle il n’y a jamais de problèmes, de tensions et d’incompréhensions. Cet idéal n’existe pas. Une famille fonctionnelle est une famille où les difficultés sont vues et reconnues avec lucidité et bienveillance. Tout cela se déroule au sein d’un cadre juste autrement dit d’un cadre qui est au service du développement de la personne… De chaque personne telle qu’elle est. Une famille fonctionnelle implique une bienveillance ferme mais sans rejet et sans condamnation… Chacun des membres qui la composent est légitime, nécessaire et irremplaçable. Tous ont leur place particulière qui ne peut lui être enlevée. Voilà ce qu’est une sangha digne de ce nom… Un tel niveau de maturité collective est évidemment très rare. Il faut beaucoup de temps pour constituer une sangha. Il ne suffit pas de réunir des gens qui habitent dans un même lieu et qui professent plus ou moins la même intention. C’est un travail long et exigeant. Il est tout à fait réalisable mais il ne va pas de soi.

F.B. : Et « l’éveil ? » dans tout ça ? Voilà près d’une heure que nous parlons et nous n’avons toujours pas prononcé le gros mot…

Gilles Farcet : C’est vrai… La notion « d’éveil » est aujourd’hui très tendance dans le microcosme spiritualiste… Elle a fini par devenir un cliché irritant. S’il faut en croire les vidéos qui prolifèrent sur YouTube, le monde moderne regorgerait d’éveillés… Inutile, je crois, de préciser que la plupart d’entre eux sont autoproclamés… Le phénomène a pris de telles proportions que j’en suis arrivé à éprouver une certaine répugnance par rapport à un terme qui, à force d’être galvaudé, est désormais dépourvu de signification…

F.B. : Le sujet n’en est pas moins incontournable. Après tout c’est tout de même le but de la vie spirituelle…

Gilles Farcet : Je ne suis pas d’accord… J’irais même jusqu’à dire qu’en ce qui me concerne, il n’est pas très important de vivre cette expérience dite « d’éveil ». Ce qui est en revanche essentiel, c’est de travailler à émerger de son égocentrisme et de grandir en bonté, en générosité, en ouverture, en empathie et en compassion… Non, je ne considère pas du tout que l’expérience de « l’éveil », entendue comme un éveil métaphysique à sa véritable nature, soit forcément un pré requis pour un travail spirituel digne de ce nom. Il s’agit certes d’une expérience fascinante, mais elle est en fin de compte très secondaire…

F.B. : Voilà une déclaration qui ne va pas manquer de susciter quelques réactions…

Gilles Farcet : Je n’en doute pas (sourire)… Puisque tu m’as lancé sur le sujet, j’aimerais partager quelques réflexions qui me tiennent très à cœur… Après plus de trente ans de pratique et de réflexion, il m’apparaît clairement qu’il existe deux grandes conceptions de l’éveil. La première de ces conceptions repose en effet sur l’idée que le but de la vie spirituelle est d’expérimenter d’une manière ou d’une autre la réalité de la non séparation. Il s’agit de réaliser une fois pour toute que notre nature essentielle n’est ni séparée ni limitée… Nous ne sommes pas uniquement ce corps et cet esprit périssables… Pour reprendre la métaphore ô combien classique et indémodable, notre identité ne se limite pas à la vague. Elle englobe également la totalité de l’océan. Beaucoup voient dans la réalisation de cette vérité métaphysique la solution globale et définitive à toutes nos problématiques existentielles… Cette conception simpliste est aujourd’hui de plus en plus répandue. Elle en est même venue à représenter le courant majoritaire. Il existe cependant une autre approche de l’éveil. Cette deuxième conception inclue la première tout en considérant qu’elle est insuffisante… Décréter que la dimension métaphysique est réelle alors que le monde dit phénoménal est illusoire revient à affirmer que l’existence de la physique quantique invalide la physique classique. Ce n’est pas parce que le physicien quantique conçoit le monde comme une myriade de particules qui dansent dans le vide qu’il peut se dispenser de tenir compte des lois de la physique classique. Même le plus pointu des physiciens quantiques ne traverse pas les murs. S’il prétend le faire, il comprendra immédiatement qu’il y a un problème…

F.B. : Tu dis que la seconde conception de l’éveil inclue la première… Elles ne sont donc pas incompatibles. Qu’est-ce qui les distingue radicalement l’une de l’autre ?

Gilles Farcet : Ce qui distingue ces deux approches c’est que la première essaie de prendre Dorje-Gotrab-AK3-zentralfigurles choses par le haut alors que la deuxième les prend par le bas c’est à dire de manière beaucoup plus sobre et pragmatique. Quand Swami Prajnanpad dit « vous ne vivez pas dans le monde, vous vivez dans votre monde » ou « Swamiji ne connaît rien d’autre que d’être un avec » il ne fait en rien référence à des expériences sublimes. Il invite tout simplement ses élèves à se familiariser avec leur monde de manière à être peu à peu capables d’en émerger et de s’en détacher. Aux yeux de Swami Prajnanpad, les expériences exceptionnelles n’avaient aucune valeur tant qu’elles n’avaient pas été vraiment intégrées par la personne… Il fallait que celle-ci l’harmonise avec son humanité nécessairement limitée et conditionnée… Pour juger de l’intérêt d’une telle expérience d’éveil, Swâmi Prajnanpad utilisait un critère simple et exigeant : dans quelle mesure cette expérience aidait-t-elle son élève à changer de manière profonde et durable sa manière d’entrer en relation avec les autres… Selon cette conception, un être éveillé n’est donc pas un individu qui expérimenterait en permanence une sorte d’état de conscience supérieur mais une personne s’efforçant d’être de moins en moins soumise à la dictature de son monde donc de son ego, de son mental et de sa stratégie de survie fondamentale. Il s’agit donc de quelqu’un qui est fondamentalement apte à entrer en communion avec lui-même et avec chacun.

F.B. : Que veux tu dire quand tu affirmes que l’expérience de l’éveil doit être harmonisée avec notre humanité ?

Gilles Farcet : Il arrive que certaines personnes manifestent une forme de réalisation hors du commun tout en restant prisonnières de leur stratégie de survie fondamentale. Elles font preuve d’un rayonnement indéniable et tiennent parfois des propos remarquables. Dans certaines circonstances, elles n’en continuent pas moins à se comporter de manière purement égocentrique.

F.B. : Peux-tu développer ton propos ?

Strat10Gilles Farcet : Pour donner un peu de consistance à mes propos, je vais être obligé de te donner un exemple… Il y a quelques mois j’ai lu le texte qu’un physicien indien du nom de Ravi Ravindra, a consacré à Krishnamurti. Élève des groupes Gurdjieff, Ravindra était un ami et un grand admirateur de Krishnamurti Il n’était cependant pas un de ses zélateurs fanatiques. Son témoignage est intelligent… Il est critique tout en demeurant profondément respectueux… Selon Ravi il y avait deux Krishnamurti. Il y avait bien sûr le Krishnamurti transcendant et magnifique habité par une dimension toute autre et émanant ce charisme bouleversant qui a fait sa réputation dans le monde entier… Il existait cependant un Krishnamurti moins inspirant… Un homme qui pouvait facilement être en proie à de très fortes émotions dès qu’il s’agissait de dénoncer les religions constituées, la relation maître / disciple et les hiérarchies de tous ordres… Ravi explique que Krishnamurti se comportait alors comme un être humain ordinaire exprimant des tensions très fortes et non résolues… Il est également intéressant de noter que Krishnamurti n’a pas été très sincère à propos de sa vie personnelle. Il s’est toujours ostensiblement présenté comme un célibataire et a même incité un certain nombre de ses admirateurs à suivre son exemple. Or il se trouve qu’il a vécu toute sa vie une liaison amoureuse intense, compliquée et empreinte de beaucoup de souffrance que ce soit pour lui, pour la femme qu’il aimait mais aussi pour le mari de cette dernière et leurs enfants… Tout cela a été bien entendu soigneusement caché et n’a émergé que de nombreuses années après sa mort…

F.B. : Où veux-tu en venir ?

Gilles Farcet : Je n’ai aucune intention de me placer sur un plan moral. J’ai bien trop d’admiration pour Krishnamurti pour le juger et le condamner. Et d’ailleurs qui suis-je, moi, pauvre pékin, pour prétendre lui faire la morale? Tant mieux pour lui s’il a pu vivre une vie amoureuse et sexuelle… Il le méritait… Ça ne me choque pas du tout. Par contre il est légitime de s’interroger sur les raisons de ce double discours. On peut se demander s’il est légitime de tromper des centaines de milliers de personnes à son sujet. Un tel comportement n’est-il pas né d’une peur, d’un égocentrisme, d’une souffrance ? Il ne s’agit encore une fois pas de juger ce comportement mais simplement de prendre cet exemple célèbre comme base de réflexion. Ce faisant, je me situe dans une ligne que Krishnamurti lui-même n’aurait pas désavouée. Je m’efforce d’utiliser mon intelligence pour essayer d’aller au fond des choses et ne pas laisser les autres penser à ma place. Krishnamurti est l’exemple typique de d’un éveil qui n’a pas été complètement intégré… Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples moins fameux dont certains que j’ai eu l’opportunité de côtoyer et d’observer de près… Chez de telles personnes une dimension vaste, transcendante et infinie peut coexister avec des comportements médiocres qui conduisent à la souffrance pour soi-même et pour les autres. Or, j’ai à ce sujet une position très claire : telle que j’en suis arrivé à la concevoir à mon niveau, la vie spirituelle ne peut être qu’au service de l’allègement de la souffrance. C’est un instrument de la compassion. Son but est de contribuer « au bien de tous les êtres sensibles » comme disent les bouddhistes. Elle est par conséquent incompatible avec des comportements mécaniques qui sont uniquement des réactions nées de la peur et de l’égocentrisme.

F.B. : Est-ce que tu ne pinailles pas un peu ? Après-tout ce Krishnamurti passe pour avoir été un homme extraordinaire. Il a changé la vie de milliers de personnes… Yogi Ramsuratkumar lui même le tenait en grande estime. Est-ce qu’on ne peut pas lui passer quelques « faiblesses » ?

Gilles Farcet : Bien sûr ! Il ne s’agit pas d’être idéaliste. « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » Les saints, les éveillés et les maîtres spirituels restent des êtres humains c’est à dire des créatures nécessairement imparfaites… Toute la question est de savoir si le saint justifie ses failles ou s’il considère qu’elles font partie des faiblesses dont il doit encore se libérer… A ce propos, il est intéressant de noter que les tenants d’un non dualisme radical en arrivent à considérer que les manifestations mécaniques et égocentriques de ceux qu’ils considèrent comme des « éveillés » n’ont aucune importance. Ils en arrivent ainsi à justifier l’injustifiable… Peu leur importe si le comportement de cet « éveillé » engendre beaucoup de souffrance et de confusion autour de lui. Ils vous diront que l’éveil n’est en rien affecté par ces actes qui appartiennent au « complexe corps esprit » de la personne. Cela revient à dire que je peux allègrement écraser un piéton avec ma voiture parce que du point de vue de la physique quantique il n’existe rien d’autre que le vide en train de danser avec le vide. En ce qui me concerne, ce point de vue est indéfendable.

F.B. : De leur côté, les néo-Vedantins dont tu parles reprochent certainement à Swami Prajnanpad de faire la part trop belle à la psychologie…

Gilles Farcet : M. Gurdjieff, qui par bien des aspects était très proche de Swami Prajnanpad, Strat17faisait une distinction entre « l’essence » et « la personnalité ». Il était selon lui indispensable de développer les deux. Certaines personnes peuvent avoir une « essence » exceptionnelle et une « personnalité » très défaillante. Elles peuvent faire preuve d’une innocence bouleversante, avoir de profondes intuitions métaphysiques tout en se comportant comme des gamins stupides et immatures. Est-ce idéal ? Certainement pas… Pour se développer de manière harmonieuse, un être humain doit développer sa « personnalité » tout en restant en contact avec son « essence »… Pour effectuer un tel travail, il est effectivement nécessaire de se confronter sérieusement à la psychologie humaine… Pour ce qui est de Swami Prajnanpad, j’ai souvent l’occasion de répéter que même s’il s’est effectivement beaucoup intéressé à la psychanalyse, il se considérait avant tout comme un maître spirituel s’insérant dans la plus pure tradition du Vedanta. Il était très clair à ce sujet… Quelques-unes de ses formules expriment d’ailleurs un point de vue radicalement non dualiste. Elles restent cependant rares et ne sont pas considérées comme les plus importantes. Il les a prononcées à la toute fin de sa vie à l’attention de personnes comme Arnaud Desjardins qui étaient à ce moment là suffisamment avancées pour en faire leur profit ou en tout cas pour les entendre et les méditer en leur cœur jusqu’à la fin de leur vie… Vu son éducation, son parcours et sa personnalité, Swami Prajnanpad aurait très bien pu se contenter de délivrer un enseignement purement métaphysique sans se donner la peine (et Dieu sait que c’est bien l’expression qui convient) d’entrer dans le monde compliqué, torturé, conflictuel et laborieux de ses élèves indiens et occidentaux. S’il l’a fait, c’est encore une fois que les dimensions psychologique et spirituelle sont inséparables. Elles forment un tout. Swami Prajnanpad souhaitait amener ses élèves à travailler sur leur stratégie de survie parce que c’est la seule manière de les faire émerger de leur monde pour les faire vivre dans le monde. Vivre dans le monde c’est être capable d’être un avec tout ce que l’on y rencontre. C’est ça la non dualité.

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Pascale Gruenberg : l’émergence d’une vocation

« Je vous invite maintenant à passer la main à la main » Lily Jattiot

DSCF2199Pascale Gruenberg est une femme profondément sensible et chaleureuse. Comme beaucoup, elle s’est longtemps cherchée sur le plan professionnel. A l’âge où d’autres commencent à rêver à la retraite, elle trouve enfin sa vocation. En l’écoutant parler de sa formation d’art thérapeute et des ateliers qu’elle anime, j’ai le sentiment très net que ce nouveau métier constitue l’aboutissement logique de tout son parcours. Cette activité lui offre en effet la possibilité de tirer avantage de l’ensemble de ses expériences passées. Le puzzle se met en place et prend sens.

Frédéric Blanc : Pour commencer, nous allons parler un peu de ton parcours. Dans quelles circonstances as-tu commencé à t’intéresser à l’art ?

P.G.1Pascale Gruenberg : Les arts plastiques ont toujours fait partie intégrante de mon univers… J’ai hérité ça de ma mère… Sans être une artiste professionnelle, elle a peint toute sa vie… Je me rappelle très bien de l’odeur d’essence de térébenthine qui imprégnait l’air de la chambre où elle avait l’habitude de travailler. C’est l’un des souvenirs agréables de mon enfance. Pour moi, la création artistique était donc quelque chose de familier, de familial… J’ai commencé à me l’approprier quand j’étais enfant. Je bricolais, je bidouillais… J’aimais beaucoup le modelage. Je me souviens que je fabriquais de petits personnages à l’aide de branches, de feuilles et de brindilles. Plus tard, j’ai voulu en faire un métier. J’ai donc préparé le concours d’entrée de toutes les grandes écoles : les Arts déco, les Arts Appliqués etc. Au final, j’ai été reçu aux Beaux Arts de Paris.

F.B. : Quel souvenir gardes-tu de ton passage aux Beaux Arts ?

Pascale Gruenberg : Je ne garde pas un très bon souvenir de cette période. Je me suis rapidement aperçue que l’enseignement dispensé aux Beaux Arts ne me convenait pas. C’était beaucoup trop vaste, trop riche, trop foisonnant. Ça partait littéralement dans tous les sens. A cette époque, je n’avais pas la structure intérieure nécessaire pour fonctionner dans un monde aussi ouvert. Je manquais trop d’autonomie… Je n’ai évidemment pas tenu très longtemps. Je suis partie après une année. Ça reste un regret.

F.B. : Comment as-tu rebondi ?

P.G.9Pascale Gruenberg : J’ai continué à peindre avec un groupe d’amis que j’avais rencontré lors de mon année préparatoire. On formait un genre de collectif. On peignait sur du bois tissé. C’est un matériau assez original… Nos productions se situaient entre la déco et la peinture. On peignait beaucoup de trompe l’œil. Des fenêtres s’ouvrant sur des paysages oniriques. Ce genre de choses… Ça s’inspirait un peu du surréalisme. Comme nos créations accrochaient le regard, on s’est mis dans l’idée de les vendre. Ça tournait plutôt bien… Cette période a pris fin lorsque j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari. Nous avons rapidement eu des enfants. Trois garçons… J’ai donc provisoirement mis mes activités artistiques de côté. J’étais bien trop occupée par ailleurs (rires)…

F.B. : A quel moment as-tu renoué avec la peinture ?

Pascale Gruenberg : J’ai repris la peinture à trente ans. J’ai décidé de me focaliser sur la peinture décorative. J’avais besoin d’utiliser mon savoir faire pour réaliser des projets pratiques. Suite à une formation technique, j’ai été amenée à faire de la peinture murale sur différents chantiers de décoration. J’ai travaillé dans des lieux publics, des boutiques, des restaurants et chez beaucoup de particuliers. Il m’est aussi arrivé de travailler pour des salles de théâtre. C’est de loin ce que j’ai préféré. Le travail était varié, on bossait en équipe, l’atmosphère était chaleureuse…

F.B. : Comment es-tu finalement passé de la peinture décorative à l’art thérapie ?

P.G.10Pascale Gruenberg : Est arrivé un moment où j’ai commencé à fatiguer physiquement. C’est dur la peinture murale ! Tu passes souvent ta journée à te contorsionner dans tout les sens. Au bout de quelques années j’ai commencé à sentir que ça faisait trop… Et puis le trompe l’œil ne faisait plus vraiment recette… Bref, les conditions étaient mûres pour que je passe à autre chose… Il y a eu un temps de gestation. Après coup je pourrais dire que je voulais m’investir dans une activité qui fasse à la fois appel à mes qualifications plastiques et à tout ce que j’avais pu apprendre au cours d’une thérapie jungienne approfondie. J’ai réalisé que je voulais continuer à faire la même chose mais en passant à un niveau plus profond. Je voulais passer de l’harmonisation de l’habitat extérieur à l’harmonisation de l’espace intérieur. A l’époque, je n’avais jamais entendu parler d’art thérapie. Quand j’ai découvert ce domaine, ça a été une évidence. Je me suis dis : c’est ça ma voie.

F.B. : Une évidence ? Pourrais-tu nous décrire un peu plus en détails le moment où tu as enfin trouvé ta vocation ?

Pascale Gruenberg : Ce projet n’est pas le fruit d’une réflexion rationnelle… L’idée m’est venue à l’improviste… J’étais en train de peindre lorsque m’est venu l’envie d’aider les enfants à travers les arts plastiques… Ça a surgit du fond de l’inconscient comme une petite bulle venue du fond de l’eau. Cette envie était en quelque sorte déposée en moi. Elle correspondait à vécu d’enfant… Cette prise de conscience a été précédée par un rêve simple et éloquent. Je me tiens près d’un puits. Un bébé émerge à la surface de l’eau. Je lui tends la main et le prend dans mes bras. Tel que je le ressens, le bébé symbolise le projet émergeant du fond l’inconscient. Ma main représente le conscient qui s’en saisit. Ce rêve a été très soutenant.

F.B. : Que veux-tu dire quand tu affirmes que « quelque chose était déjà déposé en toi? »

Pascale Gruenberg : Dans mon enfance, j’avais déjà pratiquée une forme d’art thérapie. A l’âge de huit ans environ, j’ai arrêté de parler à l’école. Ma mère m’a alors emmenée consulter un psychologue. Je me souviens qu’il me faisait faire beaucoup de pâte à modeler. Ce travail s’est avéré très positif. Il m’a permis de débloquer quelque chose… J’avais complètement oublié cette expérience pourtant fondamentale. C’est elle qui a validé mon intuition.

F.B. : Peux-tu me dire quelques mots sur la formation que as-tu suivie ?

P.G.5Pascale Gruenberg : J’ai commencé par suivre un premier cursus de médiation artistique. Suite à ce premier cycle de deux ans, j’ai trouvé un premier emploi en MJC. J’animais des ateliers créatifs de forme très libre. Ce n’était pas le genre de cours où les enfants apprennent à dessiner. Ce n’était pas un enseignement didactique. Les enfants acquéraient un savoir-faire en expérimentant. J’essayais de mettre en place un espace de récréation au sein duquel les enfants pouvaient se détendre, respirer et jouer. Je ne leur demandais pas de faire du beau ou du bien… L’objectif c’était de faire du vrai… Winicott en parle très bien. Il appelle ça « l’espace transitionnel ». Il s’agit d’un espace de repos psychique situé à mi chemin entre le monde intérieur et le monde extérieur. Un espace de jeu où les enfants ont la possibilité de symboliser et de construire sans exigence de résultat. C’est malheureusement de plus en plus rare. La pression des parents, de l’école et de la société réduit dramatiquement cet espace de rêverie et de déambulation gratuite. Dans la foulée, j’ai également commencé à travailler pour l’association Les Toiles. Je suis intervenue pendant une année sur « La péniche du cœur ». Elle est amarrée P.G.7à deux pas de la gare d’Austerlitz. J’y côtoyais des hommes en grande difficulté sociale. Il pouvait s’agir de SDF, de sans papiers ou de personnes à la dérive suite à un licenciement ou un divorce… Dans ce cadre, j’animais un atelier d’art plastique. Sur un plan strictement thérapeutique, ça restait très modeste. Dans le cas de pathologies lourdes, l’art thérapie doit toujours s’insèrer dans un protocole de soins plus large. Ce n’était pas du tout le cas ici… Je crois tout de même que cet atelier apportait quelque chose à ceux qui y participaient. Ça leur ouvrait un espace de détente intérieure. Pour certains de ces hommes c’était même leur tout premier contact avec le monde de l’art. Beaucoup n’avaient plus touché un pinceau depuis la maternelle… Ça leur redonnait un peu confiance en eux. Ils découvraient qu’ils étaient capables de faire preuve de créativité. Certains se surprenaient eux-mêmes…

F.B. : Où en es-tu aujourd’hui ?

Pascale Gruenberg : J’ai terminé la deuxième partie du cursus. J’aborde la rédaction du mémoire. Je le soutiendrai à la fin de l’année. Par ailleurs, en septembre, je démarre un atelier dans un réseau d’oncologie.

F.B. : Être étudiante à plus de cinquante ans ça n’est tout de même pas rien…

Pascale Gruenberg : Ça n’a effectivement rien d’évident… Je me sens complètement décalée par rapport aux gens de mon âge. Ils sont tous plus ou moins en fin de carrière. Ils n’arrêtent pas de parler de retraite alors que moi je fini tout juste mes études. Je commencerai à travailler sérieusement l’année prochaine. Heureusement, l’art thérapie est une discipline dans laquelle on se bonifie avec l’âge. On peut exercer longtemps…

F.B. : J’ai cru comprendre que tu animais déjà un atelier ?

Pascale Gruenberg : Oui. Dès que l’on a terminé le premier cursus, on est habilité à animer des ateliers. A l’heure actuelle, je ne me présente pas comme art thérapeute mais comme médiatrice artistique. Mon atelier s’adresse à toute personne qui désire se relier à elle-même par le biais des arts plastiques.

F.B. : A quel public s’adressent tes ateliers ?

P.G.4Pascale Gruenberg : Pour le moment, je ne reçois que des adultes. Il s’agit de personnes bien intégrées socialement et qui ne souffrent d’aucune pathologie psychique sérieuse. Ce sont surtout des personnes qui une sensibilité à l’art. Ces gens ont également un autre point commun. Ils sont tous intéressés par une forme ou une autre de développement personnel. Ils ressentent tous une nécessité de prendre un temps pour eux. Un moment libre de toute de toute contrainte de résultat, d’efficacité, de performance. On retrouve l’espace transitionnel de Winnicott dont je t’ai déjà parlé.

F.B. : En quoi le fait de se confronter avec la matière peut-il avoir une répercussion sur la psyché ?

Pascale Gruenberg : Un matériau est régi par des lois propres inhérentes à sa structure et à sa composition. A chaque matériau correspondent des potentialités propres de malléabilité et de résistance. Ces propriétés deviennent hautement signifiantes dans les expériences que vivent les personnes. Dans sa relation avec le matériau, le sujet ressens que celui-ci le porte, l’accompagne ou au contraire fait résistance à ses tentatives d’expression. Cette confrontation est le lieu de transfert sur la matière. Prenons l’exemple de l’argile. Certaines personnes vont la trouver chaude, douce, agréable tandis que d’autres vont la ressentir comme froide, collante, sans forme voire carrément dégoûtante. Chacun projette donc son monde intérieur sur ce matériau. L’argile est un bon exemple. C’est un matériau franchement archaïque. Son contact peut être vécu comme très régressif. A travers le toucher (l’haptique), elle nous connecte à nos tous premiers ressentis sensoriels.

F.B. : N’importe quelle activité artistique peut-elle être thérapeutique ?

Pascale Gruenberg : Tu fais bien de poser la question. En soi, le fait de peindre ou de modeler de la glaise n’a rien de thérapeutique. Cela peut aider à décharger un monde intérieur envahissant… Si l’expression soulage elle ne soigne pas. L’art thérapie inscrit l’expression dans un processus progressif qui fait évoluer la forme créée et remet l’énergie psychique en mouvement. La dimension thérapeutique d’un travail d’art thérapie est également liée au dispositif symbolisant mis en place.

F.B. : Qu’est-ce que tu entends exactement par « dispositif symbolisant» ?

P.G.3Pascale Gruenberg : Quand on parle de dispositif symbolisant, on pense évidement en premier lieu à la relation transférentielle avec l’accompagnant. Ça ne s’arrête cependant pas là. Ce dispositif inclus aussi l’ensemble des conditions proposées aux participants. Elles sont importantes car elles leur offrent la possibilité de symboliser des « éprouvés psychiques » non intégrés. On commence par définir un cadre spacio-temporel et certaines règles de bienveillance à l’égard de soi-même et des autres. On continue par une proposition de matière comme la peinture, l’argile, l’encre, le papier mâché etc. Il peut également s’agir d’une proposition de technique : l’estampe, le pochoir, le collage, la mise en volume… La manière dont chacun vivra ces propositions dépend essentiellement de son monde intérieur. Chacun rencontrera des problèmes qui lui sont spécifiques et trouvera des solutions qui n’appartiennent qu’à lui. L’art thérapeute doit être à même de repérer les blocages, les impasses, les mouvements évolutifs. De séance en séance il proposera à la personne d’effectuer un petit pas en avant… ou de côté… Le chemin se fait dans « le mine de rien ». Il peut parfois s’écouler des mois sans que rien ne bouge… Et puis un beau jour, une personne qui refusait telle technique va brusquement demander à la travailler. Une autre va décider de changer de format ou d’aborder la couleur etc.

F.B. : Quelle est la différence entre l’art thérapie et une thérapie à support artistique?

Pascale Gruenberg : Le travail thérapeutique à support artistique met l’accent sur l’analyse de ce qui a été créé. Ce qui importe, c’est l’explication. Le dessin ou le modelage n’ont pas de valeur en eux-mêmes. Ils n’existent que pour être décryptés. On s’intéresse à ce que l’expression dit en amont. Dans l’art thérapie, en revanche, on s’intéresse à la création en elle-même. On est tourné vers l’aval. Mes échanges avec les élèves ne sont pas interprétatifs. Ils restent techniques et descriptifs. Je cherche toujours « l’équivocité » des mots. Je peux pointer qu’un dessin manque de racines mais je ne dirai jamais que la personne est coupée de son ressenti. J’utilise uniquement le vocabulaire de la plastique tel que « structurer », « dénuder », « faire corps », « envelopper », « déborder »… Compte tenu que nous nous trouvons dans un cadre thérapeutique, la personne va plus ou moins consciemment entendre ces mots de façon symbolique. C’est un dialogue souterrain qui s’adresse à la profondeur. Il arrive aussi que les participants comprennent les choses de manière spontanée et intuitive. Face à ses appréhensions plastiques, l’une de mes élèves s’est par exemple exclamée à plusieurs reprises « je me croyais beaucoup plus libre que ça  ».

F.B. : Si je comprends bien, le travail qui prend place au cours d’une séance est intérieur. Il ne repose pas sur tes analyses. Pourquoi dans ce cas, les gens ont-ils besoin de se déplacer pour participer à un atelier ? Ne peuvent-ils se contenter de dessiner tranquillement chez eux?

P.G.6Pascale Gruenberg : Le fait que les choses n’aient pas forcément besoin d’être expliquées n’implique pas que l’on puisse effectuer ce travail sans aide. Cela reviendrai à dire que l’on peut faire une psychanalyse en s’allongeant tout seul sur son canapé et en parlant au mur. Cela ne donnerait rien. Il manque un cadre et par dessus tout la présence vivante de l’autre. La relation. Il est nécessaire d’offrir aux personnes un espace d’accueil et de reconnaissance dans ce qu’elles montrent à voir. Accueillir sans jugements leurs maladresses, leurs hésitations et leurs doutes. Mon rôle consiste à accompagner et soutenir les personnes dans leurs productions, leurs réussites, leurs frustrations… Je suis là pour leur donner des conseils techniques. Je n’ai cependant pas d’attentes ou de projet les concernant… Je n’essaie pas de trouver des solutions plastiques à leur place (il est parfois difficile de résister à cette tentation), je n’interviens pas sur leur travail (parfois ça démange), et je fais en sorte d’être dans leur temporalité. Parfois, il faut aussi que je tienne face à leurs attaques. Pour qu’advienne un « je », il faut qu’il y ait un « tu ». On en revient à l’importance de la relation transférentielle…

F.B. : Parlons pour terminer de tes activités de plasticienne. L’art thérapie exerce-t-elle une influence sur ton travail personnel ?

Pascale Gruenberg : Pour commencer, l’art thérapie a réveillé chez moi l’envie de créer. Cette dimension avait totalement disparu après ma formation de peintre déco. Je ne peignais plus pour le plaisir… J’étais devenue une technicienne réalisant des produits… L’art thérapie a fait remonter ce désir à la surface. Elle a également influencé ma manière de peindre… Maintenant, quand je commence à peindre, je ne sais jamais ce que je vais faire… Je ne pars plus avec une idée en tête. J’essaie, j’expérimente, je triture la matière jusqu’à ce qu’une idée surgisse. J’ai inversé l’ordre du processus créatif. Je commence par le geste et je laisse émerger l’idée dans un deuxième temps.

F.B. : Est-ce qu’il t’arrive désormais de porter un regard d’art thérapeute sur tes propres créations ?

Pascale G. 1Pascale Gruenberg : Ça m’arrive. Je comprends mieux certains de mes choix… Le support par exemple. Je constate que je peins exclusivement sur du dur. L’explication rationnelle, c’est que je viens du mural et que j’ai été habituée à peindre sur des supports très fermes. Il y a une explication plus profonde… J’ai besoin d’un support qui a un minimum de répondant. Je n’ai jamais peins sur toile. Pour moi, il n’y a pas d’appui. C’est trop fragile, trop peu soutenant. J’utilise un panneau de bois sur lequel je peux m’appuyer pour frotter, gratter, graver ou même poncer… J’ai besoin qu’il tienne. Je relie évidemment cela à tout ce que j’ai appris sur moi.

Rédemptions Ordinaires (rencontre avec Frédérick Houdaer 2ème partie)

12998728_1090832557642890_2481657931114238954_nLe texte suivant est la retranscription de la deuxième partie de ma conversation lyonnaise avec le poète et éditeur Frédérick Houdaer (pour accéder à la première partie de cet entretien cliquez ICI). Avec sa drôlerie et sa pertinence habituelles, il nous y parle de Gilles Farcet et des poèmes de son dernier recueil publié sous le titre de Rédemptions ordinaires.

Frédéric Blanc : Tu viens de publier Rédemptions ordinaires, un recueil de poèmes signé Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : En même temps que le livre de Gilles, je publie aussi un recueil de Jean-Pierre Andrevon. A plus de 70 ans, Jean-Pierre compte parmi les très grands noms de la science-fiction française. Pas moins de 150 livres au compteur ! C’est une sorte de Stephen King français… Je suis très heureux que Gilles et Jean-Pierre nous aient envoyé leurs recueils. Je vois ça comme une validation du travail que nous avons effectué ces dernières années… Gilles et Jean-Pierre ce n’est pas du tout le même profil… A y regarder de plus près, on peut cependant leur trouver certaines ressemblances. Le fait que je les publie tous les deux a donc tout son sens.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Frédérick Houdaer : Il s’agit de deux écrivains atypiques. Leur œuvre détonne fortement frederick-houdaer-01dans le paysage littéraire français… Jean-Pierre Andrevon est un auteur de science fiction et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la science fiction n’est pas un genre très aimé en France. En général, le monde littéraire ne la prend pas très au sérieux. Pour être honnête, il n’y comprend strictement rien… La singularité de Gilles tient à d’autres raisons. Gilles est à cheval sur plusieurs champs éditoriaux. Ça, en France, c’est déjà un très mauvais point ! Pour aggraver encore son cas, Gilles se situe à la croisée du monde littéraire et du monde spirituel. En France, ce sont deux milieux qui ne se rencontrent pas, ou si peu… Avec sa pertinence habituelle, Roland Barthes avait dressé la liste des cinq tabous majeurs de notre société moderne : la mort, le sexe, la merde, Dieu… je m’aperçois que j’ai complètement oublié le cinquième… (silence)… Dieu, en France, c’est un énorme sujet de crispation… Christ and JohnUn objet de dégoût et de scandale… Comme la merde et le sexe… Ce n’est pas du tout vrai aux États-Unis. Là-bas, n’importe quel auteur, même profondément athée, peut prendre ce matériau à bras le corps. Il a la possibilité (l’autorisation!) de le traiter comme une question intime et pas seulement comme un fait de société. Il y aurait quelque chose d’indécent à faire la même chose en France… Il y a des écrivains français qui sont hyper coincés sur les questions spirituelles. Un peu comme on pouvait être coincé du cul au XIXème… Je suis très curieux de voir comment le livre de Gilles va être reçu. Il va forcément susciter quelques réactions très fortes. Gilles prend des risques sur ce coup là… Je ne sais pas s’il s’en rend vraiment compte… Rédemptions ordinaires… Rien que le titre ! Ça va faire grincer des dents… Certaines personnes n’auront même pas la curiosité d’ouvrir le livre. On va perdre des lecteurs, c’est sûr… (rires)…

Frédéric Blanc : Comment as-tu rencontré Gilles Farcet ?

Frédérick Houdaer : J’ai d’abord rencontré Gilles Farcet à travers ses livres… Ça fait très Thoreaulongtemps maintenant… J’ai commencé par son essai sur Henry David Thoreau. Je suis tombé dessus un jour par hasard en écumant les rayons d’une bibliothèque municipale… Je dévore le livre aussi sec sans trop prêter attention au nom de son auteur… Dans la foulée, je lis un livre d’entretiens fabuleux avec Alejandro Jodorowsky et, un peu plus tard, je tombe sur une biographie passionnante de Thomas Merton… Toute une nourriture revigorante! C’est à ce moment là que je commence à entendre parler d’Hauteville (l’ashram d’Arnaud Desjardins). Je me précipite évidemment sur la biographie de cet Arnaud et découvre qu’elle a été écrite par un certain Gilles Farcet… C’est là que je réalise que ce nom m’est déjà familier… Je farfouille dans ma bibliothèque et commence à faire des liens… La relation que j’ai avec Gilles est donc très différente de celle que j’ai avec les autres auteurs du Pédalo Ivre. C’est la première fois que je publie un auteur avec qui j’entretiens un tel degré d’intimité… J’ai lu tous ses livres et, pour dire les choses simplement, je lui dois aussi beaucoup sur le plan humain… Mais que les choses soient claires ! En tant qu’éditeur, je garde mon cap. Si son manuscrit avait été mauvais, je ne l’aurais pas publié.

Frédéric Blanc : C’est toi qui est à l’initiative de ce recueil ?

Frédérick Houdaer : Non. Ce n’est pas moi qui suis allé draguer Gilles pour qu’il m’envoie des poèmes. Ces poèmes lui sont en quelque sorte tombés dessus. Il les a écrits de façon spontanée et rapide sous le coup de moments d’inspiration sporadiques. Il faut dire un mot de l’utilisation que Gilles a fait de Facebook. Il a utilisé ce réseau social pour tester l’impact de ses textes. Les réactions très positives qui ont accompagné chacune de ses publications l’ont encouragé à continuer. C’est en consultant sa page que j’en ai pris, moi aussi, connaissance pour la première fois… Au final Facebook aura joué un rôle important dans la gestation de ce recueil.

Frédéric Blanc : Parle-moi de la poésie de Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : La poésie de Gilles est généreuse, crue, sensible, provocatrice et intelligente. Elle ne craint pas la trivialité du quotidien tout en ne s’interdisant pas d’être profonde. Elle aborde la plupart des grands thèmes de l’expérience humaine : la vieillesse, la mort, la solitude, l’amitié, la trahison et… Dieu, bien entendu… Si le mot n’était pas tellement dévoyé, je dirais que la poésie de Gilles est profondément humaniste.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

GillesFrédérick Houdaer : La poésie de Gilles est incarnée. Pour qu’un texte soit bon, il faut que l’auteur s’investisse complètement dedans. On doit sentir que ce texte n’aurait pas pu être écrit par quelqu’un d’autre. C’est le cas des poèmes de Gilles. Il s’y donne tout entier… Ses textes s’enracinent dans son parcours. Ils sont en quelque sorte l’aboutissement de sa biographie… En apparence, Gilles a peut être rédigé certains de ses poèmes en dix minutes mais en réalité il ne lui aura fallu pas moins de cinquante sept ans et dix minutes pour les écrire. La poésie de Gilles est écrite à hauteur d’homme. Il s’y montre dans sa vérité. Il n’y a aucune pause, aucune prétention. Il ne joue ni au philosophe, ni au poète visionnaire… Ses poèmes sont désarmants de sincérité. C’est ce qui fait leur force… Parler de son expérience la plus intime est encore la meilleure manière de toucher un grand nombre de lecteurs. Les approches pseudo universalistes et les points de vue surplombants, c’est creux et ça emmerde tout le monde. Mais là encore, il faut oser. Il faut une certaine audace pour assumer une telle proximité avec soi-même.

Frédéric Blanc : Peux-tu développer ?

Frédérick Houdaer : En étant aussi honnête, Gilles court de vrais risques. Il ne se soucie aucunement de son image. Dans son recueil de poèmes, tout comme dans sa biographie, Gilles ne se fait aucun cadeau. Il a même tendance à insister lourdement sur les moments où il estime être en deçà de ce qui lui est demandé… J’aime ce travail de vérité… Au bout du compte, il est possible que la poésie ait plus à voir avec la vérité qu’avec la beauté. Désolé, je deviens grandiloquent… Je déteste ça mais pour cette fois j’assume… La poésie, ça consiste aussi à arracher les masques. Avec ce recueil, Gilles en arrache quelques-uns. Les siens et ceux des autres… Tout le monde ne lui dira pas forcément merci ! Je suis estomaqué par la crudité de certains de ses textes. Quand Gilles les a retravaillés, il n’en a pas atténué la violence. Au contraire…

Frédéric Blanc : Certains lecteurs reprochent à Gilles d’écrire des textes beaucoup trop longs. Que penses-tu de cette critique ?

Frédérick Houdaer : Gilles écrit effectivement des poèmes assez longs. C’est la forme qui est la plus spontanément en accord avec sa tournure d’esprit. S’il écrivait des haïkus 13247939_791433787665601_3612510676908583956_oou des sonnets, ça ne marcherait probablement pas aussi bien. Cette forme correspond également à la tradition poétique dans laquelle il s’inscrit. Je fais encore une fois référence à la poésie nord-américaine. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’une forme de poésie orale, elle peut être lue à voix haute. L’auteur partage son œuvre en direct avec quelques dizaines de personnes agglutinées dans un bar ou dans le sous sol d’une librairie… Il ne s’agit pas d’un fantasme ou d’une exagération exotique. Cette tradition reste encore très vivante aux États-Unis et au Québec… Ceci dit, je lui ai fait retravailler son manuscrit en profondeur. Ça veut dire qu’il a pas mal coupé. Comme le dit Stephen King, la deuxième version d’un texte, c’est la première moins 10 %. En l’occurrence, Gilles a coupé beaucoup plus que 10 %. Beaucoup d’auteurs ratent leur fin en la dépassant. Pendant ce travail, Gilles a été d’une humilité absolue. Il a tout de suite compris que ses textes gagneraient à être abrégés. Il ne lui a pas fallu longtemps pour anticiper les coupes nécessaires… Ce n’est pas forcément évident comme boulot. Je me souviens du jour où mon éditrice m’a demandé de couper toutes les citations qui figuraient en tête des chapitres de mon premier polar. Il m’a fallut un mois pour me décider à passer à l’acte. C’était une souffrance physique… Le travail de coupe fait partie intégrante du travail d’écriture. Quand on oublie de le faire, on est pas allé au bout.

Frédéric Blanc : D’autres reprochent à sa poésie de manquer précisément de poésie. Il ne ferait que répéter sur un mode mineur ce qu’il a déjà exprimé dans ses essais.

Sur-la-route-spirituellesFrédérick Houdaer : Je ne suis pas d’accord. Je crois que pour Gilles la forme poétique correspond à une vraie nécessité. « Une nécessité impérieuse » comme dirait l’autre… Quand Gilles a écrit son gros ouvrage technique sur l’enseignement d’Arnaud, je me suis demandé ce qu’il allait pouvoir écrire ensuite. Ce livre est tellement riche, tellement complet que cela aurait vraiment pu être son dernier livre. Il a enchaîné avec sa biographie. Là encore, je me suis demandé ce qui pourrait suivre. La réponse, c’est ce recueil de poèmes. Les sujets qu’il aborde dans ce recueil ne sont effectivement pas très différents de ceux qu’il aborde dans ces autres livres mais il les aborde sous un autre angle. C’est incontestablement l’un de ses livres les plus intimes. Ça pourrait s’intituler Mon coeur mis à nu. De mon point de vue, tous ses poèmes sonnent juste. A chaque fois que je remets le nez dans ce recueil, je me dit : « ouais ! ».

Frédéric Blanc : Gilles s’inscrit selon toi dans une tradition poétique nord-américaine. N’est-t-il pas risqué pour un auteur français de vouloir jouer au poète beat ?

Frédérick Houdaer : Gilles ne joue pas du tout à l’amerloque ! Ce serait ridicule et ça n’aurait effectivement aucune chance de fonctionner. Certains écrivains français l’ont magistralement prouvé… (rires)… S’il a de très profondes affinités avec la littérature nord américaine, Gilles est très à l’aise pour assumer sa condition d’écrivain frenchy.

Frédéric Blanc : Quelles sont selon toi les principales influences de Gilles ?

Frédérick Houdaer : Dans le courte biographie de Gilles qui figure en quatrième de couverture, tu trouves quelques noms : Jodorowsky, Allen Ginsberg, Arnaud Desjardins… Si tu mélanges déjà ces trois là, tu n’es pas loin d’obtenir ce recueil. Ce livre n’est cependant pas du tout un exercice de style. Gilles a pleinement assimilé ses influences.

Frédéric Blanc : Quel est le poème du recueil que tu préfères ?

Frédérick Houdaer : Le poème que je préfère dans ce recueil est un texte tout simple que JourdainGilles consacre à sa maison de famille. Il l’a paradoxalement intitulé Neuve. C’est un texte relativement court. Deux pages et demie. Ce n’est pas le plus spectaculaire du recueil. Mais s’il n’y en avait qu’un, ce serait celui-là… Je considère que Neuve est le cœur du recueil. Ce n’est évidement pas un hasard s’il est situé au milieu du livre. Ça dit beaucoup de choses sur ce que Gilles vit en ce moment. Actuellement, ce qui se passe de plus important pour lui se situe là, autour de cette maison. Ce n’était peut-être pas encore le cas il y a seulement dix ans et ce ne le sera peut être plus dans quelques années… Mais pour le moment c’est là que ça se passe. Pour ceux qui connaissent la maison en question, ça va paraître évident. Quand à ceux qui sont très loin de tout ça, ils peuvent le deviner en étant un tout petit peu attentifs. Pour la quatrième de couverture j’ai bien sûr choisis un extrait de Neuve. Ce texte énonce un programme. C’est à la fois un constat et un programme :

« Les jeux d’autrefois ont repris

Ils ont seulement mûri

Les ancêtres se réjouissent

Les paysages s’offrent

Le village s’ouvre

La vieille demeure s’éprouve neuve »

jusqu'à l'os

Rencontre avec Frédérick Houdaer

LPI 10La récente publication aux Éditions du Pédalo Ivre de Rédemptions ordinaires, le dernier livre de Gilles Farcet, m’a donné envie de prendre le train pour Lyon afin d’y rencontrer son éditeur. L’occasion pour moi de passer quelques heures chaleureuses en compagnie de Frédérick Houdaer, le directeur de la collection poésie. Poète, auteur de polars, lecteur vorace hanté par les œuvres de Richard Brautigan, de Céline, de Bukowski ou de Tristan Corbière, Frédérick est aussi le créateur d’un Cabaret Poétique qui accueille mensuellement une centaine de personnes. Un véritable exploit si l’on songe aux tirages confidentiels des poètes contemporains. Dans la première partie de cet entretien, il sera question du métier d’éditeur, de l’état de la poésie française et de la différence radicale qui sépare un poème d’un discours… Comme toute première partie qui se respecte, celle-ci est suivie d’une seconde. Cliquez ICI pour y accéder.

Frédéric Blanc: Cher Frédérick, peux tu te présenter en quelques mots ?

Frédérick Houdaer: Avant d’être un écrivain ou un éditeur, je suis et reste un lecteur…

F.B. : En tant que lecteur, quels sont tes goûts littéraires ?

Frédérick Houdaer: En matière de lecture, je suis boulimique et omnivore… Éclectique si tuLe pédalo Ivre 3 veux. Quand j’ai commencé à lire de la poésie, je me suis très vite intéressé à toutes les familles de poètes. Il n’est, par exemple, pas rare que je lise Charles Bukowski et Philippe Jaccottet dans la même journée. Beaucoup de journalistes à qui j’ai dit ça ont cru que c’était une boutade. Pas du tout ! Je profite même de cette interview pour dire que j’aime beaucoup Philippe Jaccottet. Même s’il n’a, à priori, pas le profil pour me plaire, j’ai énormément de respect pour son travail de traducteur et de poète. Je l’ai d’ailleurs croisé l’autre jour sur le marché de Grignan. J’avais complètement oublié qu’il habitait là. Je venais acheter des olives. Lui, il regardait les poireaux… Ça m’a fait un choc de le voir soudain devant moi. Voilà, tu as ton scoop. J’ai fait mon coming-out à propos de Jaccottet.

F.B. : Dis-moi un peu quel genre d’écrivain tu es…

Le pédalo Ivre 6Frédérick Houdaer: En tant qu’écrivain, j’appartiens à la famille des autodidactes… Ce mot ne désigne pas forcément quelqu’un qui n’a jamais posé son cul sur les bancs de l’université. Cela veut simplement dire qu’on a pas fait d’études littéraires… Beaucoup de mes auteurs favoris sont dans ce cas. Un certain nombre d’entre eux ont été médecin. C’est le cas de Rabelais, de Tchekov, de Céline bien sûr… Gilles Farcet a eu un cursus beaucoup plus classique. Heureusement, pour lui (et pour nous!), il a très vite dérapé… Je suis devenu auteur de polar à 29 ans. J’ai publié une petite dizaine de romans chez des éditeurs très variés. Ça va du Serpent à Plumes, dans un genre très littéraire, à Gérard de Villiers dans un genre… très différent… Et puis j’ai changé de cap. Ça s’est passé il y a une grosse dizaine d’années, à la faveur d’une résidence d’auteur à Montréal… J’ai soudain basculé dans la poésie. C’était inattendu. Je n’avais jamais pratiqué ce genre. J’avais toujours lu de la poésie, sans en écrire. Même à l’adolescence ! Quand j’avais 16 ans, je n’écrivais pas de mauvais poèmes mais de mauvais romans… Il a suffit d’une matinée pour tout bouleverser. Tout ce que j’écris depuis résulte des choix que j’ai faits à ce moment là. En tant que poète, je me suis par exemple promis d’employer un vocabulaire assez pauvre. Paradoxalement beaucoup plus pauvre que celui que j’employais dans mes polars… Je me suis également posé des questions concernant la présence ou l’absence de titre, de ponctuation, de retour à la ligne… Ce sont des questions simples mais auxquelles il faut apporter des réponses précises. Pour être auteur, il faut commencer par faire des choix. Mon premier recueil (celui que j’ai écrit à Montréal) a été publié assez rapidement. Le livre a reçu un bon accueil. L’effet de surprise. J’étais « l’auteur de polars qui écrivait de la poésie »… Bon, les années passent, les recueils se suivent. Sans la moindre subvention, je finis par créer un cabaret poétique à Lyon qui réunit cent personnes tous les mois. Un vrai succès. En parallèle, je me lance dans l’édition. Je commence par diriger une collection de romans francophones chez un petit éditeur avant de me voir offrir la possibilité de créer une collection poésie aux éditions du Pédalo Ivre.

F.B. : Justement, parles-moi un peu des Éditions du Pédalo Ivre…

Le pédalo Ivre 4Frédérick Houdaer: Les Editions du Pédalo Ivre ont été fondées il y a quatre ou cinq ans par mon ami Jean-Marc Luquet. Au départ, il ne s’agit pas du tout une maison d’édition littéraire. Avant que Jean-Marc ne me propose d’héberger une collection de poésie, Le Pédalo Ivre publiait exclusivement des ouvrages sur la décroissance et la désindustrialisation… J’ai fait le coucou dans le Pédalo Ivre. Le coucou est rapidement devenu très gros. Maintenant il prend pas mal de place ! (rires) Concrètement cela veut dire que la maison est beaucoup plus connue pour sa collection de poésie (une quinzaine de titres en trois ans, c’est plutôt pas mal. Merci Jean-Marc !) que pour ses publications à thématique sociale et économique. Aujourd’hui, notre collection de poésie est très repérée. Cet engouement m’étonne un peu… Je dirais que la « notoriété » dont elle bénéficie est disproportionnée par rapport à sa taille réelle.

F.B. : Quelles qualités faut-il posséder pour être un bon éditeur ?

Frédérick Houdaer: Pour s’occuper d’une maison de poésie, il faut commencer par avoir une LPI7vraie ligne éditoriale. Autrement dit une vision. Je m’excuse d’employer ce genre de grands mots. J’ai plutôt tendance à m’en méfier. Je vais essayer de ne de plus le refaire. Promis ! (rires) Ce que je veux dire, c’est qu’on ne dirige pas une collection de poésie pour publier les copains. Ça n’a aucun intérêt. Comme je le répète à tout bout de champ, être éditeur de poésie ça consiste à ne pas gagner un euro et à dire souvent « non » aux copains ou copines.

F.B. : Sur quels critères te bases-tu pour choisir les auteurs que tu publies au Pédalo Ivre ?

LPI8Frédérick Houdaer: Les auteurs que j’ai publiés au Pédalo Ivre ont un certain nombre de points communs. Ils partagent un certains nombre de références. Les noms de Richard Brautingan et de Charles Bukowski leurs sont par exemple extrêmement familiers. Stylistiquement parlant, ils appartiennent un peu à la même famille. La poésie qu’ils écrivent est en général assez narrative. Pour certains critiques c’est un gros mot ! Leurs poèmes osent raconter quelque chose. Ils prennent le lecteur à parti. Ils s’adressent à lui de manière directe, sensible et généreuse. Mon mètre étalon : la première phrase de Moby Dick: “Call me Ishmaël”. Ça, c’est une adresse au lecteur ! Il y a beaucoup de formes de poésie qui ne sont même pas faites pour être lues. Ce sont des jeux de langage artificiels à la limite de l’autisme qui ne s’adressent en aucune façon au lecteur. Ce mépris là, parce que j’appelle ça un mépris, n’a pas sa place au Pédalo Ivre… La poésie que nous publions fait également place à l’humour. Maintenant que j’y réfléchis, elle fait place à énormément de choses… J’aime la poésie qui ne s’interdit rien.

F.B. : En gros, tu publies des gens qui te ressemblent…

Frédérick Houdaer: Je sais que ça sonne comme un cliché, mais chaque livre que je publie est 12901550_975221302559723_8177066321039308510_oune aventure humaine. Chacun d’eux correspond à une vraie rencontre. Je ne veux plus travailler avec des poètes dont je trouverais le style brillant mais avec lesquels je n’aurais pas envie de boire un café… C’est arrivé une ou deux fois. C’est fini. Au départ, je ne prenais pas forcément la peine de rencontrer tous les auteurs que je publiais. J’ai totalement changé d’avis. Comme je l’ai dit, ce travail ne me fait pas gagner un euro. Je veux au moins qu’il ait du sens. Je ne m’attends pas forcément à nouer une grande histoire d’amitié avec chacun de « mes » auteurs. Il faut cependant que nous ayons un minimum d’affinités… (silence)… Le Pédalo Ivre me donne la possibilité de réunir une famille d’auteurs dans une espèce de petite auberge espagnole. Le résultat est intéressant, cohérent. Je crois qu’il y a des personnes qui aiment vraiment le Pédalo Ivre et d’autres qui le détestent. Le plus beau, c’est que c’est réciproque. La vie est tout de même bien faite, non ?

F.B. : Je vais oser une question tarte à la crème. C’est quoi la poésie ?

hqdefaultFrédérick Houdaer: C’est une question qu’on n’arrête pas de me poser. Des définitions, je pourrais t’en sortir au moins une dizaine… Des petites phrases futées qui claquent bien et qui t’en mettent plein la vue… Au final, la réponse qui m’a le plus marquée est celle de Serge Pey. Serge est un poète que j’admire énormément. Il était interrogé par un journaliste qui n’entendait strictement rien à la poésie. Serge était assez énervé et il était à deux doigts de mettre une claque au gars. Il lui a finalement répondu qu’au lieu d’essayer de lui expliquer ce qu’était la poésie, il allait lui dire ce qu’elle n’était pas. Ça tenait en une phrase : « La poésie c’est ni le bavardage, ni le discours. » Pour moi ça a été une révélation. C’est une définition à laquelle je reviens régulièrement.

F.B. : Le bavardage, je vois à peu près ce que c’est. Mais qu’est-ce tu appelles le discours ?

Frédérick Houdaer: C’est une question qui mérite vraiment d’être posée. Le discours est uneLPI mécanique qui tourne à vide. En lui même, le discours peut être intéressant. Il peut être au point. Certains sont même remarquables de subtilité. Il n’en reste pas moins qu’ils sont sans âme. Leurs auteurs ne s’y impliquent pas le moins du monde. Ils ne courent aucun risque. On pense bien entendu au discours politique. Mais c’est presque trop facile… Le discours politique, c’est la caricature de la caricature. On est dans la com pure. Personne n’est vraiment dupe. Le discours culturel est beaucoup plus insidieux. J’en ai pris conscience il y a quelques années lors d’une résidence d’auteur dans un musée d’art contemporain. Les œuvres présentées n’existaient pas vraiment en tant que telles. Elles reposaient exclusivement sur un discours. C’était exemplaire de fumisterie.

F.B. : Quel regard portes-tu sur la poésie française de ce début du XXIème siècle ?

LPI 7Frédérick Houdaer: Pour être franc, je crois que dans le domaine de la poésie, il y a tout à faire ou à refaire en France. Le petit, le tout petit milieu, de la poésie est actuellement noyauté par une clique de mandarins fadasses. Tant qu’ils resteront aux commandes, la poésie française continuera à sentir le renfermé. Comme le formule Whitman : « le cadavre continue d’obstruer le passage. » Dans la poésie officielle, il y a beaucoup de choses qui sont d’une tiédeur écœurante. Il y a encore quarante ou cinquante ans, les choses étaient très différentes. Si tu lis Les oiseaux Mohicans de Daniel Biga, un excellent recueil parut en 1969 (l’année de ma naissance!), tu hallucines. On est très très loin de tous ces poètes de la CAMIF qui font du sous-Eluard… sous eux. Il y a eu régression. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Nous manquons certainement pas de bons poètes aujourd’hui. Il y en a autant que dans les années 60. Alors ? Tout ce que je sais, c’est que depuis 30 ans l’université française à joué un sale rôle dans l’affaire.

F.B. : C’est à dire ?

Frédérick Houdaer: Ce n’est pas un sujet sur lequel j’ai spécialement envie de m’attarder. hqdefault (1)Disons simplement que l’université française a prétendu que la création allait se faire exclusivement dans son sein… Elle est là l’escroquerie principale ! Au Québec, l’université n’a pas du tout la même politique. Elle permet à des autodidactes intégraux de venir enseigner dans ses murs. On n’imagine pas la Sorbonne demander à Jean Genet de donner des cours. Hubert Selby Jr., lui, a pu animer des ateliers dans une fac américaine… Mon rapport à la poésie a toujours été profondément démocratique. C’est peut être le seul domaine dans lequel je le suis vraiment. Il est évident que la poésie se fait dans la rue, dans les bars, les HLM et le métro… Je ne veux pas non plus tomber dans la démagogie. Nous sommes peut être tous des poètes mais nous ne sommes pas tous prêts à passer des milliers d’heures à gribouiller dans notre cuisine. En même temps, il n’est pas nécessaire d’avoir une agrégation ou un doctorat pour se lancer. « Just do it ! » C’est une phrase que j’ai souvent entendu de la part des poètes québecois.

F.B. : Revenons à la situation de la poésie dans la société actuelle. Comment expliques-tu son maigre succès ?

Les amours jaunes de Tristan Corbière par F. HoudaerFrédérick Houdaer: C’est vrai que la poésie est complètement sortie des écrans radars. Il faut voir jusqu’à quel point ! J’ai été journaliste. Je sais de quoi je parle ! Autrefois on parlait de poésie dans les grands journaux. Elle intéressait les critiques littéraires. Elle suscitait des enthousiasmes, des polémiques, des controverses… Elle était vraiment intégrée à la vie quotidienne. Aujourd’hui, c’est à peine si on en parle dans les revues spécialisées. L’une des raisons de cette désaffection, c’est qu’on ne peut pas gagner d’argent avec la poésie. Imposible de spéculer dessus. J’ai la chance de m’occuper d’un rendez-vous poétique qui attire beaucoup de monde. Ceci dit, on est obligé de garder un minimum d’intimité pour que ça marche. Pour moi, cent personnes c’est le maximum. Je ne pense pas qu’on pourrait faire la même chose dans un stade de foot.

F.B. : Tu te résous donc à rester dans un relatif anonymat ?

Frédérick Houdaer: Pas vraiment. Au fond, je suis très confiant dans l’avenir de la poésie. Je Frédéric Houadersuis convaincu que les habitudes de lecture vont changer et que dans dix ou quinze ans les recueils de poésie connaîtront un succès beaucoup plus importants. A mesure que les choses iront plus mal le besoin de poésie se fera plus pressant… Maintenant, c’est vrai qu’il y a tout un travail pédagogique à faire… C’est un très gros chantier. Beaucoup de gens ont totalement perdu contact avec la poésie. Certains en sont même venus à la haïr… Elle leur rappelle souvent des moments d’ennui mortel à l’école. Les quelques rares personnes qui ont eu la chance d’avoir de bons enseignants se sont la plupart du temps enkystées dans une certaine forme le plus souvent issue du XIXème siècle. Comme cette forme est parfaite et indépassable (Les fleurs du mal par exemple…), elles ne sont pas forcément prêtes à s’ouvrir à d’autres styles… Nous devons donc sensibiliser le public à notre travail. Bien sûr, si mes chers amis de la presse culturelle s’obstinent à passer la poésie sous silence on arrivera à rien. Idem pour les libraires. Beaucoup de librairies ne défendent pas du tout la poésie. Pire, ils n’en lisent pas !

N.B. Toutes les photos qui illustrent cet articles ont été piquées sur Google Image.

Le pédalo ivre 2

Emmanuelle Martin – La voix du coeur

« Listenig to that music I felt homesickness for a vanished world I was never a part of »

Emmanuelle Martin 1Autant l’avouer tout de suite. J’ai une grande admiration pour le talent et le parcours d’Emmanuelle Martin. A la voir si simple et souriante on ne prend pas immédiatement la mesure de son audace et de sa détermination. Partie à 19 ans vivre en Inde, elle a étudié pendant dix ans auprès de T.M. Krishna, l’une des sommités actuelles de la musique carnatique. Au terme d’un apprentissage qui ressemble beaucoup à une épreuve initiatique, cette jeune femme de 31 ans est aujourd’hui l’une des rares occidentales à avoir poussé aussi loin l’apprentissage du chant carnatique. Seul l’américain John B. Higgins était allé aussi loin en son temps. Mais ce qui m’impressionne peut-être le plus chez cette jeune femme c’est sa maturité. J’ai été conquis par son assurance, sa gentillesse et son absence de prétention. Je ne m’attendais pas nécessairement à cela de la part d’une artiste aussi accomplie.

Frédéric Blanc : Depuis plus de douze ans, tu consacres le meilleur de ton existence à l’étude du chant carnatique. Pourrais-tu commencer par nous définir en quelques mots ce qu’est le chant carnatique ?

Emmanuelle Martin :  En sanscrit, « musique carnatique » se dit : « Karnataka Sangeetham ». Une expression qui peut se traduire très simplement par : « musique de l’Inde du Sud ». La musique carnatique donne une place centrale au chant. Mais si l’on parle de « musique » carnatique et non de « chant » carnatique c’est que de nos jours le chanteur est très souvent accompagné par des instruments tels que le violon, les percussions (mridangam, ghatam, kanjira), la tampura etc. Le rôle de ces instruments est très important. J’aimerais finir en ajoutant que la musique carnatique est une musique très ancienne. Ses origines remontent au XIIème siècle.

F.B. : Y a-t-il autre chose que nous devrions savoir à propos de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Oui. Traditionnellement, la musique carnatique est une musique dévotionnelle voire carrément mystique. Elle est inséparable de la spiritualité hindoue. Les paroles de ces chants sont des poèmes qui célèbrent le divin sous la forme de certaines divinités du panthéon hindou. La musique et les paroles de ces chants ont été composées par des hommes très religieux. Par la suite, beaucoup d’entre eux ont même été considérés comme des saints. Chaque compositeur se voue à une divinité d’élection. Il va lui dédier la totalité ou la plus grande partie de son œuvre. Ces chants sont comme une conversation entre le dévot et son Dieu. C’est une manière pour lui de l’invoquer et d’exprimer le « languissement » qu’il éprouve à son égard.

F.B. : Tel que tu nous le décris, l’univers de la musique carnatique paraît se situer à des années lumières de celui d’une jeune française du XXIème siècle. Comment en es-tu venue à te prendre de passion pour cette musique ?

Emmanuelle Martin :  Si seulement je le savais ! (rires) Faute de mieux, je vais te répéter l’histoire que j’ai l’habitude de raconter à tous ceux qui me posent la même question… La première chose à savoir c’est que je viens d’une famille de musiciens professionnels. Mon père est hautboïste et ma mère violoncelliste. Il y a une trentaine d’années environ, à peu près au moment de ma naissance, mon père s’est pris de passion pour la musique carnatique. Arnaud Desjardins lui a donné les coordonnées de Savitri Nair, une grande spécialiste de la danse et de la musique indienne qui habite et travaille à Paris. Mon père a fini par rejoindre son groupe d’élèves au début des années 80. Il est par la suite devenu l’élève de Seetarama Sharma, un maître de musique résidant à Chennai (Madras). Aujourd’hui encore, mon père entretient un lien de cœur vivant et profond avec le monde de la musique carnatique.

F.B. : Tu as donc été bercée toute jeune par les classiques de la musique carnatique.

Emmanuelle Martin : Non. Pas du tout. Je ne suis pas tombée tout bébé dans l’univers de laEmmanuelle Martin 2 musique carnatique… C’était présent, bien sûr, mais pas plus que ça. Je dois préciser qu’enfant, je n’avais pas d’attirance particulière pour la musique indienne. Le chant carnatique m’était assez insupportable. Quand mon père en écoutait, je le suppliais d’éteindre cette musique « horrible ». (rires) Mes réactions de rejet pouvaient être très violentes. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je réagissais comme ça. Tout ce que je sais, c’est que cette musique faisait lever en moi beaucoup de peurs et de colère. C’était viscéral. En même temps, quand j’entendais la tampura, je me sentais touchée d’une manière que je ne comprenais pas trop. J’essayais de l’étouffer un peu mais c’était indéniable. A l’époque, j’étais fascinée par le flamenco. J’aimais également beaucoup la musique tzigane ou gipsy. J’écoutais aussi du blues… Mais le flamenco ça a vraiment été mon rêve…

F.B. : A quel âge as-tu commencé ton apprentissage de la musique ?

Emmanuelle Martin : Comme je l’ai dis, je viens d’une famille de musiciens… J’ai donc commencé à jouer de la musique très jeune. J’ai dû commencer le piano à l’âge de quatre ans. Le chant a toujours été ma vraie passion. Petite fille, je chantais du matin au soir… Ça commençait parfois au réveil. J’ouvrais les yeux et je chantais à tue-tête (rires). Il m’arrivait aussi souvent d’improviser.

F.B. : Quels styles de chant as-tu étudié ?

Emmanuelle Martin : Enfant, j’ai fait beaucoup de chant lyrique. J’ai longtemps fait partie de la maîtrise de l’Opéra de Nantes. Adolescente, je me suis cherchée. J’ai chanté avec des amis dans des groupes… Quand j’ai pris des cours de flamenco à Paris, j’en ai aussi profité pour m’initier un peu au chant indien traditionnel. Juste histoire de voir… Mais à l’époque, ça n’a pas pris… J’étais une ado très révoltée et je ne voulais surtout pas faire comme mon père… (rires)

F.B. : Comment en es-tu finalement venue à étudier le chant carnatique ?

Emmanuelle Martin : Quand mon père étudiait auprès de Seetarama Sharma, il s’était lié d’amitié avec un très jeune élève du nom de T.M. Krishna. A dix ans, c’était une sorte d’enfant prodige. Il était brillant et incroyablement doué pour la musique. En 2004, Krishna est venu passer une semaine de vacances chez nous. Mon père a alors énormément insisté pour que je prenne au moins un cours de chant avec lui. Il s’est donné beaucoup de mal pour me faire prendre conscience que Krishna était devenu un très grand musicien et qu’il serait stupide de laisser passer cette opportunité. Moi, ça ne m’intéressait pas ! Plus mon père insistait et plus je lui résistais. (rires) Au bout de quelques jours, j’ai fini par me rendre à l’évidence. Dès que Krishna ouvrait la bouche, je sentais que mon attention se focalisait entièrement sur lui. J’étais littéralement fascinée par sa présence. Je me souviens que je rentrais exprès du lycée pendant la pause de midi pour l’entendre parler dix minutes. Si j’avais de la chance, il se mettait à chanter… Finalement, j’ai accepté de prendre un cours avec lui. Je ne le faisais plus pour faire plaisir à mon père mais parce que cela s’imposait à moi.

F.B. : Comment s’est déroulé ce premier cours ?

Emmanuelle Martin : Oh, très simplement. Krishna m’a demandé d’interpréter un morceau simple, un truc pour débutants… J’ai commencé à le chanter d’une petite voix doucereuse car pour moi, la musique carnatique était un genre doux et apaisant. Soporifique… Au bout de deux notes, Krishna m’a fait taire. Il dit : « Mais qu’est-ce que tu fais ? Je t’ai entendu t’engueuler ce matin avec ta mère dans l’escalier. Tu étais au troisième étage et elle au rez-de-chaussée. Je suis donc bien placé pour savoir que tu as beaucoup plus de coffre que ça ! Alors ne te pose pas de questions. Ouvre simplement la bouche et chante ! » Il a réussi à m’ouvrir la voix. Il m’a montré que je pouvais monter dans les aigus sans passer en voix de tête. Ça a été une révélation. Je me suis dis que si la musique carnatique pouvait s’interpréter avec cette voix là alors ça changeait tout ! Les choses se sont encore précisées après le deuxième cours.

F.B. : C’est à dire ?

12800190_1673498149555637_8649329146754242393_nEmmanuelle Martin : Après ce deuxième cours, Krishna s’est attardé pour admirer la très belle collection de tampuras de mon père. Il a pris l’une des plus belles et a commencé à jouer. Moi, j’étais fatiguée. J’en avais franchement marre. Je n’avais pas envie de m’éterniser. J’avais cours le lendemain matin et le bac n’était pas très loin… Je trépignais, debout, prête à partir au premier signal tandis que Krishna était assis et jouait la tampura comme s’il avait l’éternité devant lui. Puis il s’est mis à chanter. A ce moment là, il s’est produit comme un déclic. C’était une sensation physique… Je sais pas trop comment en parler… En tout cas, j’ai compris qu’il fallait que je reste et que, pour une fois, je mette un peu en sourdine mon personnage d’ado révoltée… Krishna continuait à chanter. Ce que j’ai ressenti en l’écoutant était tout simplement incroyable. Je n’avais jamais rien éprouvé de semblable auparavant. Les seules expériences qui pouvaient s’en rapprocher, c’étaient les moments, qu’enfant, j’avais passés auprès d’Arnaud Desjardins ou, plus tard, et de manière encore plus intense, ceux que j’ai passés en compagnie de Lee Lozowick. Mais là, c’était encore plus fort. Une véritable explosion ! J’ai commencé à pleurer. D’abord quelques larmes pudiques. Mon père était avec nous dans la pièce et je n’allais tout de même pas me monter vulnérable devant lui… Alors je m’essuyais discrètement les yeux en me cachant comme je pouvais… (rires)… Et puis c’est devenu incontrôlable. J’ai dû aller chercher le rouleau de sopalin parce que je pleurais comme une madeleine…

F.B. : Qu’est-ce qui te touchait tellement à ce moment là ?

Emmanuelle Martin : Difficile à dire… Krishna n’a pas chanté longtemps. Quarante minutes à tout casser. Il était à deux mètres de moi. Il ne chantait aucun morceau en particulier. Il improvisait dans différents ragas. A ce moment là, il n’était pas du tout en représentation. Il ne portait aucune tenue particulière. Il était simple, naturel, sans aucun artifice. Krishna est quelqu’un de très talentueux. Il a énormément de charisme. Au début, j’étais donc en admiration devant LUI. Je pensais : « mais qu’est ce qu’IL chante bien ». Au bout d’un moment, la musique a pris totalement le dessus. J’avais l’impression que Krishna s’était effacé en tant qu’interprète. Il ne restait plus que la musique. Krishna se laissait traverser par la musique. On avait basculé dans un domaine totalement différent. Ce soir là, j’ai entendu la musique comme je ne l’avais jamais entendue avant. C’est comme si je découvrais son vrai visage. Je faisais l’expérience de la beauté pure. C’est à ce moment là que j’ai commencé à aimer la musique carnatique. Je n’avais plus le choix.

F.B. : C’est là que tu as pris ta décision ?

Emmanuelle Martin : Entendre Krishna chanter ce soir là a été une ouverture extraordinaire. C’est tout simplement le moment le plus important de ma vie. J’ai eu du mal à mettre des mots dessus… Je me souviens avoir fait plusieurs dessins pour essayer d’expliquer à mon père ce que j’avais vraiment vécu. Tout ce que je peux te dire aujourd’hui, c’est que pour la première fois de ma vie, j’étais absolument certaine de quelque chose. Cela faisait déjà quelques années que je me demandais ce que j’allais faire après le bac. Est-ce que j’allais faire de la musique, des études de lettres ou tout autre chose ? Je pouvais aussi commencer par voyager un peu… Ce soir là, j’ai su que la seule chose que j’avais à faire était d’aller à la source de cet art. J’avais trouvé mon maître. J’allais me donner totalement à l’apprentissage de la musique carnatique. Tout le reste allait nécessairement suivre. C’était vraiment la confiance absolue. J’ai vécu les mois suivants dans une joie parfaite. Je me sentais vivante. Tout était clair, facile… J’avais l’impression que mon esprit était ouvert à 360 degrés.

F.B. : Je suppose qu’après ça tu es partie directement rejoindre T.M. Krishna en Inde ?

Emmanuelle Martin : Quasiment. J’ai d’abord passé mon bac puis je suis partie en Inde au mois11012425_1640900012815451_608642128017612515_n d’août. En compagnie de deux grandes amies, j’ai commencé par effectuer un pèlerinage qui nous a amené à sillonner le pays sur les traces d’Arnaud Desjardins. J’ai débarquée à Chennai (Madras) en septembre. Je ne savais pas du tout comment les choses allaient se passer. Je savais simplement que j’allais désormais me consacrer corps et âme à la musique carnatique. Après 6 mois, j’ai profité d’une absence de mon prof pour rentrer quelques temps en France. Quand je suis revenue en Inde, il était clair que j’allais m’y installer pour un bon bout de temps. Je me suis immédiatement mise à la recherche d’un appartement, j’ai commencé à acheter des meubles… Au final, je suis restée 10 ans. Comme Krishna voyageait souvent aux Etats-Unis, je rentrais en France une à deux fois par an pour quelques semaines… Au cours de mon apprentissage, il y a aussi eu quelques moments très difficiles. J’ai donc fait quelques poses imprévues. Je me disais : « Bon, là je prends trois semaines et je rentre me ressourcer en France. » Dans l’ensemble ces dix ans ont tout de même été une période d’immersion totale dans la culture indienne.

F.B. : L’Inde est un pays très différent de la France. Par bien des aspects, sa culture nous reste incompréhensible. Le fait de s’y installer doit être un sacré dépaysement. Comment s’est passée ton insertion ?

Emmanuelle Martin : C’est vrai…L’Inde est un monde vraiment à part… C’est très différent de l’Occident… Pour une française, ça n’est pas évident de s’y intégrer. J’ai cependant eu de la chance… J’ai découvert le pays relativement jeune. La première fois que je suis allée là bas, j’avais quinze ans. Quand j’ai décidé de m’y installer j’en avais 19. A cet âge, j’étais encore assez ouverte… malléable… Ce qui m’a beaucoup facilité les choses, c’est qu’à cette époque Krishna devait avoir 27 ou 28 ans. C’est particulièrement jeune pour un prof… Son milieu social d’origine a également eu son importance. Krishna est un brahmane. Il appartient une classe sociale élevée. Il y a longtemps que sa famille est en lien avec l’Occident… Lui même habite dans une grande ville et se produit régulièrement partout dans le monde… Tout ça m’a grandement aidée. Ce n’est pas comme si j’étais allée étudier auprès d’un vieux maître obscur habitant dans un minuscule village complètement coupé du monde…

F.B. : Comment as-tu été acceptée par les autres élèves de T.M. Krishna ?

Emmanuelle Martin : Avec les autres élèves ça a été une aventure… (rires)… Les difficultés auxquelles j’ai été confrontée étaient principalement d’ordre relationnelles. Elles prenaient racine dans la différence radicale qui sépare la mentalité indienne de la mentalité occidentale… A certains moments, on ne se comprenait vraiment pas… Les indiens ont par exemple une manière très différente de gérer les conflits. En bonne française, dès que je sentais une tension, j’allais voir les personnes concernées et je leur disais : « Bon, il y a quelque chose qui ne va pas. Est-ce que vous voulez qu’on en parle ? » Et eux, ils ouvraient de grands yeux. Ils ne voyaient pas de quoi je voulais qu’on parle. Quand il y a un problème, on se contente de ne pas en parler. On ne s’adresse plus la parole pendant des jours, des semaines ou des mois. Et puis un jour, la tension disparaît d’elle même (rires)… Bon et puis il y a les jalousies et les rivalités qui surgissent toujours entre les élèves d’un maître charismatique. Cela m’a parfois beaucoup fait souffrir. Il faut s’imaginer que là bas, Krishna, sa famille et ses élèves représentaient la totalité de mon monde. Mais ce genre de frictions sont inévitables dès qu’on cesse de se protéger en restant à l’extérieur. J’ai choisi de plonger dans le bain et je ne le regrette pas. Aujourd’hui tous ces gens sont un peu comme ma famille.

F.B. : Comment as tu fait pour tenir dans les moments difficiles ?

Emmanuelle Martin : L’une des choses qui m’ont le plus aidées, c’est que je n’ai jamais douté de mon choix. A mes yeux, ma présence auprès de Krishna tenait de l’évidence. Je ne me suis jamais posé de questions à ce sujet. Je savais que j’étais à ma place. C’est ça qui m’a donné la force de surmonter toutes les difficultés qui se sont présentées… Pendant ces années, j’ai reçu un très grand soutient de la part de mes parents et de quelques amis dont je suis très proche. Je leur dois énormément. C’est particulièrement le cas de Lee Lozowick qui m’a toujours encouragé à poursuivre dans mon aventure. Il a joué un rôle essentiel à certains moments critiques où tout aurait pu s’arrêter ! La persévérance dont j’ai fait preuve à l’égard de cette pratique n’a pas toujours été comprise. Certaines personnes me demandaient parfois pourquoi je m’infligeais toues ces épreuves. Lee a toujours compris l’importance que cette musique avait pour moi. Dans mes moments de doutes, il me répondait toujours : « Yes… Just keep on going on !!!! »

F.B. : Pourrais-tu nous parler un peu des conditions dans lesquelles tu as étudié ?

Emmanuelle Martin: Auprès de Krishna, j’ai étudié la musique de manière traditionnelle. J’ai noué avec lui une véritable relation guru/shishya (maître/élève). En pratique cela veut dire que j’ai été totalement intégrée dans sa vie familiale. Même si j’avais mon propre appartement, j’étais avec lui et sa famille quasiment du matin au soir. En tout cas pendant les six ou sept premières années… J’accompagnais Krishna dans beaucoup de ses déplacements. Au bout d’un certain temps, la famille et les élèves de Krishna ont pris conscience que je n’étais pas là en touriste. J’ai donc cessé d’avoir un statut à part… Tout le monde s’est mis à me traiter comme une indienne, je veux dire l’une des leurs. D’un certain point de vue, c’était comme si notre différence culturelle, très palpable au début, disparaissait peu à peu au fil des années. Elle n’est maintenant plus qu’un lointain souvenir. Ils ne font plus de différence… Je peux dire que cela a été un cadeau très précieux parce que cela m’a permis de m’intégrer à leur milieu, à leur culture. J’ai vraiment pu vivre les choses de l’intérieur.

F.B. : Intéressons-nous maintenant à la musique en elle même. Tu nous as dis au début de cet entretien qu’à l’origine, la musique carnatique était une musique dévotionnelle. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Je précise ma question ; en Occident, l’œuvre d’un Jean-Sébastien Bach comporte une grande majorité de compositions religieuses. Aujourd’hui, ses cantates et ses passions sont cependant interprétées à l’intention d’un public qui s’intéresse presque exclusivement à leurs qualités esthétiques. En va-t-il de même pour le chant carnatique dans l’Inde contemporaine ?

12370804_1650001481905304_8572251375958155046_oEmmanuelle Martin : Exactement. Il faut cependant se souvenir que dans l’Inde d’aujourd’hui, l’hindouisme est beaucoup plus vivant que le christianisme en Europe. Ses rituels imprègnent toujours la vie quotidienne de nombreux indiens modernes. Cette influence se fait donc aussi sentir dans le domaine de la musique… Un certain nombre de jeunes musiciens avec lesquels je suis en contact, veulent cependant nier la dimension spirituelle du chant carnatique au profit de ses seules qualités esthétiques. Ils clament à tout bout de champ qu’il ne faut accorder aucune importance au sens des textes et que la musique carnatique n’a pas de liens véritables avec la religion hindoue. C’est très « fashion » comme prise de position. (silence)… Au début, je ne me préoccupais pas beaucoup du sens des textes. Mon maître me disait que je devais me concentrer sur la musique et que le reste finirait par suivre… C’est ce que j’ai fait. Cela m’était d’autant plus facile, qu’à l’époque, ces textes ne me parlaient pas vraiment. Petit à petit, les choses ont changé. J’ai commencé par prendre conscience que tel texte décrit précisément les attributs du dieu Ganesh par exemple et que tel autre est dédié à Sarasvati. Cela a contribué à une relation de plus en plus intime avec ces chants. Il m’arrive même de sentir de manière mystérieuse « la présence » de la divinité à laquelle ils sont dédiés. En 2010, j’ai rencontré un artiste d’un très grand talent qui se consacre en priorité à la représentation des grandes divinités du sud de l’Inde. Nous travaillons donc tous deux dans le même domaine : celui de l’art sacré et particulièrement celui du Tamilnadu. A ses yeux, ces dieux et ces déesses ne sont pas seulement des symboles ou de belles images. Elles sont bel et bien vivantes… A sa manière, il m’a aidée à approfondir la compréhension que j’ai de mon art. Même si la musique carnatique est extraordinairement riche et belle en elle-même, elle ne peut, selon moi, pas être uniquement considérée comme une musique esthétique. C’est une musique de prière et de méditation. Elle sera d’autant plus bouleversante si celui qui l’interprète est authentiquement en relation avec le divin. C’est bien sûr plus facile à dire qu’à faire ! (rires)

F.B. : Comment est-elle perçue en Inde ?

Emmanuelle Martin : J’ai l’impression qu’un certain sens du sacré est en train de se perdre en Inde. Aujourd’hui beaucoup de concerts ont lieu sur des scènes dont le fond est occupé par un grand écran sur lequel clignotent les logos des sponsors qui financent l’événement. Dans la salle, les gens parlent entre eux pendant le concert, ils lisent le journal, répondent au téléphone et n’arrêtent pas de se lever pour aller chercher ceci ou cela…

F.B. : Les paroles des chants que tu interprètes sont profondément ancrées dans la culture hindoue. Comment peuvent-elles toucher un public qui ignore souvent tout de cette religion ?

Emmanuelle Martin : C’est une bonne question… Je me la pose depuis longtemps… Je me la suis d’ailleurs à nouveau posée hier soir avant d’entrer sur scène… (rires)… La lecture d’un texte de Gurdjieff m’a beaucoup éclairée. Il y parle de ce qu’il appelle l’art objectif. Selon lui, certaines formes d’art sont objectives. Même si cet art est complètement étranger à ta culture, même si tu ne sais pas vraiment l’apprécier, le seul fait d’être en contact avec une œuvre de ce genre affecte ton être à un niveau très profond. Elle contribue subtilement à ta transformation. Elle t’aide à te tourner vers le divin. Ça ne m’empêche pas de me poser beaucoup de questions. J’ai parfois des moments de découragement. Je me dis : « à quoi bon ? » J’ai bien conscience que pour les occidentaux, la musique carnatique n’est pas facile d’accès. Depuis deux ans que je donne des concerts en Occident, je constate malgré tout que cette musique peut bouleverser des gens qui n’ont strictement aucun lien avec elle et qui ne connaissent rien à la culture qui l’a vue naître. Je réfléchis à la meilleure manière de communiquer l’essence de cette musique au public occidental. Je me demande en particulier comment partager le sens des textes. C’est une question qui me passionne. Pour l’instant je n’y ai pas encore apporté de réponse définitive. Je suis toujours en recherche…

F.B. : Comment vois-tu l’avenir de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Chaque forme de musique est une entité vivante et intelligente. C’est particulièrement le cas de la musique carnatique. Elle vient du fond des âges. Alors que beaucoup d’autres styles musicaux ont péri au fil des siècles, le chant carnatique a toujours su s’adapter à de nouveaux environnements. Avant l’arrivée des colons anglais, les concerts de musique carnatique avaient lieu dans les temples. Ils pouvaient durer huit heures ou bien davantage. Pendant la période coloniale, la musique carnatique s’est adaptée aux goûts et aux cadres mentaux des Anglais. Elle était désormais écoutée dans des salles de concert tout comme les œuvres de Mozart, de Beethoven ou de Brahms. La durée des représentations a été réduite à environ deux heures et demie. Selon moi, ce nouveau format ne convient pas vraiment à la musique carnatique. Il lui a au moins permis de rester vivante. Peut-être que pour survivre dans le monde de demain, la musique carnatique devra se transformer encore plus radicalement. Je ne sais pas.

F.B. : A chaque fois que je t’ai vue en concert tu portais un sari. C’est très beau et ça te va très bien. N’as tu cependant pas peur que le public occidental perçoive cette tenue comme une sorte de déguisement exotique et que cela l’empêche de concentrer son attention sur l’essentiel ?

Emmanuelle Martin : Je me suis souvent posé la question en effet. Cet aspect me touche d’autant plus que j’ai toujours été agacée par les occidentaux qui se déguisent en indiens. Certains se donnent même beaucoup de mal… (rires)… En théorie, il serait tout à fait envisageable pour moi de jouer cette musique en jeans par exemple. Je l’ai fait lorsque j’ai brièvement travaillé avec le Workcenter de Jerzy Grotowsky et Thomas Richards. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai cependant choisi de rester en sari. A mes yeux, c’est simplement un costume de scène. Un peu comme le queue de pie pour les musiciens classiques… Cela pourrait changer…

F.B. : Après dix ans d’apprentissage intensif, comment es-tu perçue dans le monde de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Il faut savoir que dans le monde de la musique carnatique, et 12977078_1689806327924819_6116880821981918638_oparticulièrement a Chennai il y a une hiérarchie très stricte. Ça marche par paliers. Aujourd’hui, je suis encore dans le groupe des débutants. J’ai encore beaucoup de travail pour affiner et approfondir tous les aspects de mon art. En ce qui concerne la manière dont le public indien me perçoit c’est difficile à dire. Le mieux serait peut-être de leur demander… (rires)… Ce que je peux dire, c’est que pendant mes dix années d’apprentissage, j’ai eu très souvent l’occasion d’accompagner mon maître sur scène. Cela m’a donné l’opportunité de côtoyer les plus grands maestros de la musique carnatique. Toutes générations confondues. Un certain nombre d’Indiens peuvent donc avoir un à priori positif à mon égard… (silence)… Oui, je sens un certain respect de la part des indiens… D’un certain côté, ça les fascine que je sois blanche. Mais ça les rend aussi un peu dubitatifs… Je me souviens d’une femme qui m’a dit : « Tout est parfait. Le seul problème c’est ta couleur de peau. » Pour sa part, Krishna ne considère pas que mes origines soient un handicap. Il ne fait aucune différence entre ses autres élèves et moi… (silence)… Quand je chante, je suis très impliquée. Je pense que les indiens reconnaissent ma passion et mon investissement. Reste à savoir si je vais continuer à évoluer musicalement ou si je vais commencer à stagner parce que je ne pourrai pas dépasser certaines limites. C’est ça qui va vraiment faire la différence. Du moins c’est ce que je suppose.

F.B. : Une dernière question pratique pour finir. Nos lecteurs peuvent-ils se procurer un disque de toi ?

Emmanuelle Martin : Il y a quelques années, j’ai enregistré un premier disque en Arizona. Il est en cours de réédition. Je travaille à un deuxième projet.

Crédit photo: photos 1 & 2: Laurent Belmonte, photo n°: 5 Lola Casamitjana

Philippe Blanchard – De Dieu à Dieu

10169418_803811472970370_7850539511895771391_nAncien élève de l’Ecole Normale Supérieure, Philippe Blanchard est un rédacteur et un traducteur émérite. Cet hédoniste savant et chaleureux est notamment l’auteur d’une très belle traduction de Flatland, le chef d’œuvre d’Edwin Abbott Abbott. Philippe ne se passionne pas seulement pour le vin, la bonne chère et les finesses du langage. Les questions spirituelles retiennent depuis longtemps son attention. Porteur de l’héritage de trois traditions, Philippe nous parle ici de la manière dont il intègre ces différentes identités.

Frédéric Blanc : Cher Philippe, peux-tu nous dire à quels courants spirituel tu te rattaches ?

Philippe Blanchard : J’ai trois identités spirituelles… Enfant, j’ai été baptisé. Le christianisme est ma première identité. A partir de la 8ème, j’aitrinité été scolarisé dans une école catholique où je suis resté jusqu’en terminale. Il m’en reste de très bons souvenirs. A cette époque, j’étais plutôt fervent. Adolescent, j’ai pris un peu mes distances. Je me souviens de Sartre décrivant dans Les Mots l’origine de son athéisme : il avait « vu » Dieu tomber du ciel comme une statue et s’enfoncer dans les profondeurs de la mer… J’avais très envie de vivre la même chose. Cela ne m’est évidement jamais arrivé… Il s’est même passé exactement le contraire ! En seconde j’ai traversé une période d’angoisses intenses parce que j’avais la conviction que j’étais appelé à devenir prêtre. Le problème, c’est que concomitamment à cet élan spirituel sont apparus des désirs beaucoup plus profanes… J’éprouvais un désir furieux d’être amoureux, de connaître des femmes… Ces deux aspirations s’excluaient mutuellement. Du moins c’est ce que je croyais à cette époque. Comme me l’a dit récemment mon rabbin : « Tu ne t’étais pas trompé de vocation, tu t’étais simplement trompé de religion. » C’est une façon de voir les choses (rires)…

F. B. : Pourrais-tu nous dire un mot de ta seconde identité spirituelle ?

Philippe Blanchard : Elle découle de mon éloignement par rapport à la première. Il s’agit, comme tu t’en doutes, de l’enseignement d’Arnaud Desjardins que j’ai rencontré au début des années 90. A cette époque, je traversais une période de grand désarroi… Je lorgnais vers une forme de tantrisme quand une amie, Sophie Bernier, pour ne pas la nommer, m’a fait découvrir le premier volume de A la recherche du Soi.

Arnaud-2Bmai-2B2008F. B. : Parle moi un peu de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.

Philippe Blanchard : Je trouve qu’on a du mal à nommer ce à quoi on appartient lorsque on est disciple d’Arnaud Desjardins et de Swami Prajnanpad. Il n’existe pas vraiment de terme pour ça. On n’est ni bouddhiste, ni hindouiste, ni adepte de la philosophie du Vedenta… Tout ce que je sais c’est que mon engagement à Hauteville a été long et assez fort… Je ne considère d’ailleurs pas que cette période soit terminée… Au début, le plus important pour moi, c’était que le chemin spirituel proposé par Arnaud se passait entièrement de la figure de Dieu. Ça m’enlevait une sacrée épine du pied. Dieu, c’est ce qui m’a toujours posé problème chez les catholiques…

F. B. : C’est quoi le problème avec Dieu ?

Philippe Blanchard : C’est un mot très chargé. Quand tu as été élevé chez les cathos, tu peux difficilement te débarrasser de l’image du vieux barbu perché sur sonGod and lovers nuage… Plus sérieusement, j’ai énormément de mal avec la notion d’un Dieu personnel… De mon point de vue, c’est juste absurde… Et je ne te parle même pas d’un Dieu qui s’incarne ! A mes yeux, cette figure du Dieu chrétien est aussi très liée à la rigidité du dogme et de l’institution… D’un point de vue plus émotionnel, je me représente toujours ce Dieu comme quelqu’un qui a des reproches à me faire. C’est comme s’Il m’en voulait encore de ne pas avoir répondu à son appel…

F. B. : Pour toi, Dieu est donc plutôt du côté du surmoi ?

Philippe Blanchard : Oui !

F. B. : Parle moi encore un peu de ta rencontre avec Arnaud Desjardins et Hauteville. Qu’est-ce qui t’a particulièrement plu ?

Philippe Blanchard : Ma rencontre avec la spiritualité « athée » d’Hauteville a répondu pour moi à un besoin très profond. En outre, lors des premières assemblées générales j’ai ressenti très fortement la dimension ecclésiale de la sangha. Je n’avais jamais ressenti cette dimension de fraternité à l’église.

F. B. : Qu’est-ce qui t’a poussé à aller séjourner dans un centre comme Hauteville ?

Philippe Blanchard : Quand je suis arrivé à Hauteville j’avais le sentiment de vivre les choses de manière peu consciente. Il arrivait souvent qu’on me dise : à tel moment tu as dit ça, tu as fait ça… et je ne m’étais juste rendu compte de rien. Mon désir de changement a d’abord pris la forme d’une crainte d’un désir de ne plus être pris à défaut. Une de mes premières aspirations « spirituelles » a donc été de vivre de manière plus vigilante, plus adulte… Je ne voulais plus vivre dans un emportement permanent… 15 ans après, je me sens plus centré, plus présent. Je pense aussi faire preuve d’une ouverture d’esprit et de cœur beaucoup plus grande.

Torah_ScrollF. B. : Quelle est ta troisième identité spirituelle?

Philippe Blanchard : Je suis juif. La découverte de cette identité remonte à l’année de mes 15 ans. C’est à cet âge que j’ai appris que ma mère était juive. Je n’en avais rien su jusque là.

F. B. : Ça a dû être une sacrée surprise. Quel rapport as-tu entretenu avec cette identité inattendue ?

Philippe Blanchard : Au début, je ne savais pas trop quoi en faire. Je ne savais pas trop quoi en faire. Cette graine a germé en moi au fil du temps jusqu’à ce que je ressente le besoin de me faire reconnaître comme juif. Cela relevait un peu de la posture. C’est facile de dire qu’on est à moitié juif quand on s’appelle Philippe Blanchard. Quand je suis rentré à Normale Sup, j’ai commencé à jouer de cette posture. Je me suis d’ailleurs fait rabattre mon caquet par mon copain André Laks. Il venait d’une famille de juifs polonais très pratiquants qui avait fui les pogroms. Pour lui, qui avait été élevé dans le judaïsme dès sa plus tendre enfance, mes prétentions juives relevaient tout au plus du folklore. Au fond de moi, je savais cependant que ce n’était pas vrai… Il est vrai que j’ai mis beaucoup de temps à me mettre au clair avec ça… Le judaïsme me vient de ma mère et le catholicisme de mon père. Dans mon enfance, l‘une de ces deux identités a été amplement nourrie, reconnue et cultivée tandis que l’autre a été laissée complètement en jachère. Au départ, en revenant vers mes racines juives, j’avais le désir de réparer le tort qui avait été commis à l’égard de l’une des traditions dont je suis issu.

F. B. : En quoi consiste ce sentiment « d’appartenance au judaïsme »?

Philippe Blanchard : Le sentiment d’appartenance au judaïsme est difficile à définir… Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? (silence) C‘est vraiment très compliqué… IlTorah1 est difficile d’éprouver un sentiment d’appartenance au catholicisme. On est catholique ou on ne l’est pas. En ce sens, le catholicisme est une religion et non une culture. Le sentiment d’appartenance au judaïsme peut prendre mille formes différentes. Tu peux être croyant orthodoxe, croyant libéral, vaguement croyant et vaguement pratiquant… Tu peux même continuer à fréquenter la synagogue en n’étant ni croyant ni pratiquant… L’appartenance au judaïsme n’est pas binaire. En tant que juif, il est dit que tu appartiens au peuple d’Israël. C’est un peuple qui est uni par une tradition, une histoire et une langue commune. C’est un peuple qui est uni par la référence à un texte commun. C’est un peuple qui est uni par une culture du questionnement de ce texte. Le judaïsme ne t’oblige pas à croire mais il t’incite fortement à étudier. Étudier la Torah, c’est l’interpréter. Pourquoi un texte aussi ancien que la Torah est-il toujours vivant aujourd’hui ? Parce que de génération en génération chaque juif l’interprète et a le droit de l’interpréter de manière personnelle. Il n’existe pas de dogme dans le judaïsme. A l’occasion du shabbat, la drasha (c’est à dire le commentaire) du texte biblique n’est pas forcément faite par le rabbin. Elle peut être effectuée par n’importe quel fidèle. Chacun est encouragé à penser par lui-même.

F. B. : Les antisémites fantasment volontiers les juifs comme une race à part. Ce point de vue racial m’a toujours paru atterrant. Quelle n’a donc pas été ma surprise de découvrir un jour que beaucoup de juifs considèrent que le simple fait d’avoir une mère juive suffit à faire de vous un juif.

torah3Philippe Blanchard : Tu as raison de soutenir qu’il n’y a pas de « race juive » mais il est également vrai que le judaïsme se transmet par la mère. Oui, il est clair qu’il n’y a pas de race juive. Les biologistes sont d’ailleurs en train de remettre en cause la notion même de race. On ne peut pas imaginer de notion plus absurde que celle d’une race française. Les juifs eux-mêmes ne se considèrent pas comme une race à part. La Bible est très claire à ce sujet. Lorsqu’elle affirme qu’Adam et Eve sont les parents de l’humanité, elle proclame l’unicité de cette humanité. Nous venons tous de la même source. Le deuxième point, c’est la question de la transmission. Dans la Bible, on ne trouve pas de trace de transmission par la mère. Cette matrilinéarité a été codifiée dans le Talmud, peut-être à la suite des persécutions romaines, par compassion pour les femmes victimes de viols. Cela dit, les juifs ont été de tous temps soumis à des persécutions. Leur culture a failli disparaître à plusieurs reprises. Dans ces conditions, la question de la transmission prend une importance cruciale. On sait avec certitude que l’enfant d’une mère juive est juif. Comme tu le sais, la mère est toujours certaine et le père parfois douteux. Toutefois, le judaïsme libéral reconnaît comme juif tout enfant né de mère ou de père juif, s’il a été élevé dans le judaïsme et/ou affirme sa volonté d’y appartenir. Comme le dit Amos Oz dans un très joli livre intitulé Juif par les mots, « Est juive toute personne qui est assez cinglée pour vouloir se revendiquer comme juive à l’époque actuelle ».

F. B. : Où en es-tu aujourd’hui avec cette identité juive?

Philippe Blanchard : Cette identité juive s’est beaucoup clarifiée avec le temps. Elle consiste en un lien avec le divin. Un divin qui ne prend pas la forme d’un Dieu personnalisé. Tu remarqueras déjà que ce Dieu est dépourvu de nom. Le tétragramme (YHWH) n’est pas prononçable. Dieu est certes appelé Adonaï mais il ne s’agit pas d’un nom propre. Ce mot signifie simplement « Seigneur ».

F. B. : Pour quelqu’un qui ne voulait plus de Dieu, tu es servi! YHWH a beau rester anonyme, il n’en domine pas moins tout l’Ancien testament de sa présence écrasante. Pourquoi la religion juive est-elle à tes yeux tellement plus supportable que le catholicisme ?

Philippe Blanchard : Le Dieu du judaïsme n’a rien à avoir avec celui du catholicisme. Il nous a donné deux choses fondamentales. La première c’est l’interdiction du cultetorah 5 des idoles et la deuxième c’est la loi. Il n’exige pas que nous ayons foi en lui. Il nous demande simplement de mettre sa loi en pratique. Il ne nous demande donc pas de croire mais de faire. Dans le meilleur des cas, le Dieu du judaïsme est le Dieu de la pratique. Dans le pire des cas, il est le Dieu de la discussion sans fin pour savoir s’il faut par exemple laisser passer une heure, trois heures ou six heures entre le moment où tu bois du lait et celui où tu manges de la viande. La loi peut engendrer le meilleur comme le pire. Il y a dans le judaïsme une dimension chicanière que je trouve insupportable. Mais on y trouve aussi une dimension éthique que je trouve extraordinaire. Le judaïsme est aussi une religion de l’étude. Comme tu t’en doutes, cette dimension me convient à merveille. Ce n’est pas une étude aride. C’est une étude qui réunit l’esprit et le cœur. Le judaïsme est aussi une religion de la joie. Les fêtes qui ponctuent l’année judaïque sont de grands moments de joie. On danse, on chante, on jette des bonbons en l’air… Les enfants se précipitent pour les attraper… C’est une religion profondément humaine. Notre rabbin nous demandait l’autre jour ce qui différencie une synagogue d’une église. La réponse, humoristique, bien sûr, c’est que dans une synagogue, il y a des toilettes. Pourquoi ? Parce que la synagogue n’est pas seulement un lieu de prière. C’est aussi un lieu d’études et de convivialité. En hébreu, l’un des mots que l’on utilise pour désigner la synagogue, c’est « beth knesset ». Autrement dit, la maison de la réunion.

torah2F. B. : Comment est-ce que le judaïsme s’articule pour toi avec l’enseignement d’Arnaud Desjardins?

Philippe Blanchard : Je considère que le judaïsme et l’enseignement d’Arnaud sont des voies parallèles. Il y a entre elles une similarité et une complémentarité. Commençons par ce qui est complémentaire. Le judaïsme nourrit mon besoin de rituel. J’aime ce moment où à Kipour le chef de famille étend son talith afin d’offrir un refuge aux membres de sa famille et à toutes les personnes esseulées de la communauté. J’aime aussi chanter le Shema Israël « Ecoute Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un » De ce point de vue, le yoga de la connaissance tel qu’il nous a été transmis par Swami Prajnanpad et Arnaud Desjardins est, pour moi, un peu sec. Par ailleurs, il y a énormément de similarités entre le judaïsme et l’enseignement d’Arnaud. Dans le judaïsme, il y a par exemple ce qu’on appelle des bénédictions. En théorie, cent par jour ! Ce sont à la fois des gestes de remerciement et des rappels à la vigilance. Dieu a donné le monde à l’homme pour qu’il le parachève : il y a pour moi une similarité forte entre réparer le monde (le tikoun olam) dans le judaïsme et contribuer à sa guérison dans l’enseignement d’Arnaud. Ce ne sont là que quelques exemples…

F. B. : Un mot de conclusion ?

Philippe Blanchard : Je conclurais en disant que je suis vraiment le produit de trois identités. Il y a d’abord le catholicisme même si je me suis détaché. Il atorah_scroll profondément marqué mon enfance et m’a laissé un certain nombre de concepts auxquels je dois toujours me confronter aujourd’hui : la rédemption, le péché originel, l’immortalité de l’âme etc. Je dois ma deuxième identité à l’enseignement d’Arnaud. Cet enseignement m’a considérablement fait grandir même si je m’interroge aujourd’hui sur cette promesse d’éveil qui me semble définitivement hors de ma portée. Mon identité juive est semblable à un ruisseau qui n’a cessé de grossir au fil des années. Aujourd’hui le judaïsme m’apporte beaucoup de bonheur. Pour moi, le christianisme a été synonyme de ferveur mais jamais de bonheur. L’enseignement d’Arnaud a été synonyme de fraternité. Le judaïsme est synonyme de joie.

slides_pourim

Et Dieu dans tout ça?

12006103_815678441880603_8232593493918062010_nCe deuxième entretien avec Gilles Farcet fait suite à celui consacré au recueillement (cliquez ICI pour y accéder). La conversation suivante a eu lieu au mois de décembre, dans le cadre chaleureux d’une maison perdue au fin fond de la campagne. L’atmosphère paisible et intériorisée qui présida à notre rencontre m’a donné l’idée d’effleurer quelques unes de ces questions insolubles qui continuent à fasciner et à diviser l’humanité. Il sera donc question ici de sujets aussi complexes que Dieu, l’Eternité, le Hasard ou l’Eveil. Gilles Farcet n’est ni philosophe ni théologien. Je le pousse donc souvent à s’aventurer malgré lui sur des terrains qui ne lui sont pas forcément familiers. A l’heure où chacun a volontiers tendance à jeter ses certitudes à la tête du voisin, il est peut-être utile de rappeler que ces échanges cordiaux et informels ne sont ni des cours magistraux ni des bulles pontificales. Leur vocation n’est pas de convertir qui que ce soit à quoi que ce soit. Ils constituent tout au plus une incitation à la réflexion personnelle. Et tant pis si nous sommes un peu déroutés au passage. « Le chemin c’est le trouble même », dit Swâmi Prajnânpad dans l’une de ses formules les moins citées.

Frédéric Blanc : Lors de notre dernier entretien tu as longuement parlé de ce que tu appelles « le plus grand ». J’aimerais revenir sur la signification que tu donnes à ce terme. C’est quoi le plus grand pour toi ?

Gilles Farcet : Pour être très honnête… Je n’en sais strictement rien. (rires) Le plus grand… c’est ce que nous ne pouvons pas comprendre. En fait, il nous est même impossible de le concevoir. Nos tentatives pour le nommer ou le définir sont inévitablement vouées à l’échec. La seule chose que nous pouvons dire au sujet du plus grand, c’est qu’il est plus grand que tout… Y compris les pauvres conceptions que nous pouvons nous faire à son sujet. C’est le « Le grand je ne sais pas » pour reprendre l’expression de Daniel Morin.

Frédéric Blanc : Comment peux-tu te mettre en présence de ce que tu ne peux pas concevoir ?

Hildegard_Bingen_Lucca_Liber_Divinorum_Operum_Man_Microcosm_Vision_2Gilles Farcet : C’est possible. Tu peux très bien rabattre le caquet à ton arrogance et te mettre en présence de l’inconnaissable. Spirituellement parlant, cette confrontation avec le mystère peut s’avérer très fertile. Je me souviens par exemple de nos cours de catéchisme. Le prêtre nous avait expliqué que Dieu était éternel. Autrement dit, qu’Il se situait en dehors des limites du temps et de la causalité. Il n’était pas né et n’allait pas mourir. C’était une définition très intrigante. Comme beaucoup d’enfants, j’ai fait de mon mieux pour essayer de comprendre de quoi il en retournait. A chacune de mes tentatives, je butais évidemment assez vite sur une impossibilité radicale. Je devais me rendre à l’évidence… Je ne pouvais pas me représenter l’éternité ce qui impliquait qu’il m’était impossible de concevoir Dieu. Je pouvais à la rigueur me représenter Dieu sous les traits d’un père infiniment bon. Je pouvais également voir le Christ comme un messager ou une incarnation de ce Dieu. Je m’apercevais en revanche qu’il m’était impossible de me représenter Dieu lui même. Il m’est difficile d’en parler de manière plus précise… Même en essayant de toutes mes forces, je me rendais compte que je ne pouvais pas penser l’éternité. L’absence de commencement, ça me dépassait complètement. C’était carrément incompréhensible. Mais, même lorsque je me focalisais uniquement sur Son absence de fin, je me rendais compte que j’en revenais toujours à des limites. Je me représentais cette absence de fin comme quelque chose de long, de très long, de plus en plus long… Dans mon esprit, cette durée infinie restait cependant toujours soumise à une limite. Il y a eu tout de même de brèves percées. A quelques rares moments, il m’est arrivé d’entrevoir ce que pourrait être ce temps sans limites… Autant dire une absence de temps… Ça m’a donné le vertige… Si elles sont restées inabouties, ces premières tentatives n’ont pas été pour autant infructueuses… Elles ont représenté mes premiers pas sur le chemin spirituel. D’un certain point de vue, les questions que je me posais alors sont indépassables… Je pourrais même dire que je ne suis jamais allé plus loin…

Frédéric Blanc : Je ne comprends toujours pas. Comment peux-tu être certain que cette dimension inconnaissable existe bel et bien puisque, par définition, tu es dans l’incapacité de l’appréhender.

hildegarde 2Gilles Farcet : En pratique, je ne peux avoir aucune certitude objective à ce sujet. Ce dont je te parle est une expérience éminemment subjective. La mystique, tout comme la poésie, sont des disciplines qui requièrent beaucoup de précision et de rigueur. Ni l’une ni l’autre ne relèvent cependant du domaine des sciences exactes. Lorsque l’on essaie d’en parler de manière objective, on verse rapidement dans le ridicule. On est sûr, en tout cas, de passer à côté de l’essentiel. Ce qu’on appelait autrefois les preuves de l’existence de Dieu sont rarement convaincantes… Il s’agit d’une certitude intérieure. Ce que je te dis ne repose sur aucune preuve objective. Je n’ai d’ailleurs aucune envie de t‘en apporter. Je conçois parfaitement qu’aux yeux d’un certain nombre de personnes, la pratique du recueillement, telle que je te l’ai décrite l’autre jour, relève de l’illusion. Quelqu’un pourrait tout à fait m’objecter qu’il s’agit simplement d’un conditionnement, d’une forme d’autosuggestion : « Tu places devant toi une photo de ton maître, une icône du Christ, une statue du Bouddha et, toi, parce que tu y crois, tu considères que ces objets te mettent en relation avec le plus grand. Mais en réalité, tu te trompes, tu t’illusionnes… »

Frédéric Blanc : Bon, mais au final tu dois bien avoir une forme de certitude puisque que tu choisis de te recueillir plutôt que d’aller boire un verre de rouge au bistrot du coin.

Gilles Farcet : Oui. J’ai une certitude intérieure… Une « conviction intime » comme on disait autrefois. Je pourrais bien sûr essayer de te convaincre de la justesse de mon point de vue, mais cela resterait très superficiel. Personne ne peut prendre appui sur les certitudes du voisin. Si le sujet t’intéresse vraiment, c’est à toi de faire l’effort de vérifier, par toi même et pour toi même, la valeur de la pratique que je décris…

Frédéric Blanc : La croyance en l’existence de Dieu (j’ose prononcer le gros mot !) ne relève cependant pas uniquement d’une pratique. Elle s’appuie essentiellement sur une forme de foi. Sur quoi repose la tienne ?

Gilles Farcet : Lorsque l’on aborde le domaine de la métaphysique, l’approche la plus percutante reste à mon avis celle des enfants. Ce sont eux qui posent les questions les plus honnêtes, les plus directes et les plus percutantes. Par exemple : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » En ce qui me concerne, la seule preuve possible de l’existence de Dieu c’est précisément qu’il y a quelque chose. Comment se fait-il que toi et moi soyons là, incarnés dans ces corps incroyablement complexes dont tous les aspects du fonctionnement restent une source d’émerveillement ? A lui seul, le cerveau est encore plus stupéfiant que tout le reste. La science n’a pas fini d’en explorer les énigmes…

Frédéric Blanc : Ne perdons pas le fil s’il te plaît. Tu étais en train de te demander pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien…

Gilles Farcet : C’est une question vertigineuse… Pourquoi l’être humain existe-t-il ? On peut bien sûrAdd. 11639 f.517 expliquer sa présence en recourant à la théorie de l’évolution. Très bien. Cela n’explique cependant pas pourquoi il existait au départ quelque chose susceptible d’évoluer… D’explications en explications on va finir par remonter jusqu’à ce fameux « Big Bang » dont j’ignore au passage s’il est aujourd’hui encore considéré comme une hypothèse valide par les scientifiques… Faute de mieux, nous allons nous en tenir là… Imaginons donc un instant qu’un scientifique de haut vol parvienne à expliquer les raisons qui ont conduits à ce Big Bang. Cela ne nous expliquerait toujours pas pourquoi les conditions de ce Big Bang ont été réunies… Dans l’avenir, l’être humain aura peut-être la capacité d’élucider des processus qui remontent de plus en plus loin dans le temps. Cela lui permettra de s’approcher très près de l’origine. Mais quelles que soient la force, la profondeur et la pertinence de ses explications, elles n’apporteront jamais de réponse satisfaisante à ce pourquoi. Pourquoi y a-t-il quelque chose? Et puis d’abord, qu’est-ce que quelque chose ? On est là face à un mystère insondable. La seule manière de se rapprocher de Dieu c’est de se mettre face à ce mystère avec toute la ferveur, l’innocence et la curiosité de l’enfance…

Frédéric Blanc : L’absence de réponse à la question « pourquoi ? » pourrait peut-être s’expliquer par le fait que notre existence est le fruit d’un simple hasard…

Gilles Farcet : Tu sais, je suis un philosophe du dimanche… Tes questions me poussent à aborder des sujets que je maîtrise mal… Je veux bien jouer le jeu mais mes réponses risquent d’être très approximatives. Je te demande donc de ne pas leur accorder plus d’importance qu’elles ne le méritent… Ceci dit, si on réfléchit un peu on s’aperçoit vite que la notion de hasard ne peut se concevoir qu’en référence à une dimension plus vaste qui échappe à toute forme de contingence. Le hasard certes, mais par rapport à quoi ?

Frédéric Blanc : Etant encore moins philosophe que toi, je crains de ne pas te suivre. Les rapports entre le hasard et ce que tu appelles « une dimension plus vaste » sont-ils semblables à ceux qui existent entre le théisme et l’athéisme? Pour pouvoir se définir comme athée, une personne est obligée de se référer à Dieu. Elle doit commencer par admettre la notion de Dieu (theos) pour la nier ensuite à l’aide d’un « a » privatif bien senti.

hildegardeGilles Farcet : Tout à fait. A mon sens, « cette dimension plus vaste », fait partie des quelques notions fondamentales qui définissent le cadre à l’intérieur duquel pensent et agissent l’ensemble des êtres humains. Ces concepts se situent au cœur même du mystère de la nature humaine. Nous ne pouvons pas nous en affranchir. Qu’on le veuille ou non, ils demeurent pour nous un point de référence constant même s’il peut être implicite, voire complètement inconscient. A mon sens, les concepts de Bien et de Mal appartiennent, eux aussi, au petit nombre de ces notions fondamentales. Le contenu de ces concepts est évidemment très relatifs. Le sens que nous leur attribuons diffère selon les époques, les cultures, les classes sociales et même les individus. Lorsqu’il volait au secours des miséreux, Saint Vincent de Paul avait certainement l’intention de faire le « Bien ». Mais les islamistes radicaux qui ont massacré une centaine de parisiens au mois de novembre 2015 ont agit à partir de la même conviction. En construisant des colonies dans « les territoires occupés », les israéliens agissent conformément à leur compréhension du Bien. En résistant à ce qu’ils considèrent comme une invasion, les palestiniens agissent selon la leur. Il est, je pense, inutile de multiplier les exemples. Mais quelque soit le contenu que nous attribuons à cette notion, elle reste pour nous un point de repère indépassable. Elle préexiste à toutes nos actions… Pour les animaux, et pour beaucoup d’êtres humains qui ne sont pas beaucoup plus conscients qu’eux, le bien se confond tout bonnement avec l’agréable. Il n’est rien d’autre que la satisfaction de quelques besoins primordiaux.

Frédéric Blanc : Certains prétendent pourtant s’affranchir de la notion du Bien…

Gilles Farcet : Ils le prétendent en effet… Il n’en reste pas moins que c’est impossible. Ils peuvent tout au plus s’affranchir de la conception du Bien telle qu’elle leur a été transmise. Pour le meilleur ou pour le pire, nous avons la possibilité de nous inventer une conception nouvelle et plus ou moins personnelle du Bien.

Frédéric Blanc : Es-tu passé par une phase d’athéisme dans ta vie ?

Gilles Farcet : Non, je n’ai jamais été athée. Cette sensibilité m’est complètement étrangère. Quand on me parle d’athéisme, je suis comme quelqu’un qui aurait toujours vécu dans les paysages verdoyants de la vallée de l’Anglin et à qui on décrirait les vastes étendues sablonneuses et surchauffées du désert. Il peut s’imaginer de quoi il s’agit mais il ne le comprend pas vraiment. Je n’avais jamais réfléchi à sujet avant que tu me poses la question… En te parlant, je me rends compte que je n’ai aucun repère par rapport à ça.

Frédéric Blanc : Quelle est ta position vis à vis de l’athéisme ?

Gilles Farcet : Live and let live. (rires) Tout dépend d’ailleurs de quel athéisme on parle. Il s’agit d’un phénomène complexe. De même qu’il y a christianisme et christianisme, il y a athéisme et athéisme. Il existe une forme d’athéisme éclairé pour lequel j’ai le plus grand respect. C’est une position philosophique profonde, honnête et courageuse. Elle peut être assumée avec beaucoup de noblesse. Pour ma part, je préfère de très loin la compagnie d’un noble athée à celle chrétien crétin ou d’un bouddhiste bouché et fanatique. J’ai en revanche nettement moins d’affinités avec les variantes plus grossières de l’athéisme. 

Frédéric Blanc : Tu te situes dans la lignée du maître indien Swâmi Prajnânpad qui a parfois eu des mots très durs à l’égard du sentiment religieux et de la morale qui en découle. Le philosophe français André Comte-Sponville est même allé jusqu’à le dépeindre sous les traits d’un sage athée.

Svami-PrajnanpadGilles Farcet : Considérer Swâmi Prajnânpad comme un athée constitue à mon sens une interprétation hâtive et abusive. C’est oublier un peu vite qu’il était un religieux hindou. Comme son nom l’indique, Swâmi Prajnânpad était un swâmi, c’est à dire un ascète ayant « renoncé au monde » et prononcé un certain nombre de vœux très précis… Swâmi Prajnânpad n’est d’ailleurs pas son nom de baptême. C’est son nom de religieux. C’est quasiment l’équivalent de « Frère Jean de la Croix » ou de « Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus »… Les swamis se distinguent du reste de la population en portant une robe orange tout comme les moines chrétiens portent une robe de bure. Swâmi Prajnânpad n’a jamais quitté la sienne. Au sens propre comme au sens figuré, il ne s’est donc jamais défroqué. Jusqu’à sa mort, il est resté scrupuleusement fidèle à ses vœux. Après tout, il aurait très bien pu se dire : « Tout ça ce sont des superstitions. La seule raison qui m’a poussé à devenir swami est que je suis né dans une famille de brahmanes très religieux. Quand j’ai prononcé mes vœux, je pensais sincèrement que c’était la seule manière de progresser spirituellement. Après avoir lu Freud et réfléchi à la question, je me rends compte que je me suis lourdement trompé. C’est décidé, je jette ma robe aux orties ! » Swâmi Prajnânpad avait un tel sens de sa dignité qu’il n’aurait pas toléré de vivre dans le mensonge… On pourrait également ajouter que Swâmi Prajnânpad attachait une très grande importance aux écritures traditionnelles hindoues qu’il citait régulièrement de mémoire. Il s’est également référé toute sa vie à certaines notions de l’hindouisme classique. Il allait même jusqu’à accorder un certain crédit à ce que les occidentaux appellent abusivement « la réincarnation »… Là où je rejoins totalement André Conte-Sponville, c’est lorsqu’il souligne à quel point Swâmi Prajnânpad s’était affranchi des stéréotypes moraux et intellectuels de l’hindouisme traditionnel. En tant que maître spirituel, il s’est donné beaucoup de mal pour arracher ses élèves à une religiosité primaire et empreinte de superstitions. Le chemin spirituel qu’il propose est très éloigné d’une voie dévotionnelle. Il n’a jamais incité ses élèves à adhérer à un crédo. Bien au contraire. Il les a fortement encouragé à observer, à réfléchir et à toujours vérifier par eux même la validité des directives qu’il leur donnait.

Frédéric Blanc : Nous sommes en effet assez loin d’une conception traditionnelle de la vie religieuse. Un certain nombre de catholiques, de juifs ou de musulmans ne se reconnaîtraient pas dans cette description. Le moment est donc venu de te poser une question dont la réponse pourrait ne pas être aussi évidente qu’elle en a l’air. C’est quoi la recherche spirituelle ?

Gilles Farcet : Voilà une bonne question. Beaucoup de personnes qui se disent intéressées par la spiritualité seraient bien en peine d’y répondre de manière satisfaisante. Lorsqu’on les interroge à ce sujet, leurs explications sont en général assez vagues quand elles ne sont pas carrément confuses. Ceux qui répondent clairement se contentent en général de réciter avec plus ou moins de conviction et d’intelligence qu’elles ont lu ou entendu. Je ne le sais que trop bien. Cela a été mon cas pendant de nombreuses années. Il m’a fallu plusieurs décennies de pratique et d’engagement assidus avant de pouvoir répondre à cette question de manière précise et personnelle. Lorsque l’on s’engage sur un chemin spirituel, le plus sage est de commencer par admettre qu’on ne sait pas de quoi on parle et qu’il est indispensable de préciser le sens des mots que l’on utilise.

Frédéric Blanc : Nous allons y aller pas à pas alors. Commençons par le commencement. Qu’est-ce qui pousse certaines personnes à s’intéresser à la spiritualité ?

Christos_AcheiropoietosGilles Farcet : D’après ma propre expérience et ce que je peux pressentir de celle des autres, les raisons pour lesquelles nous sommes attirées par un chemin spirituel restent en fin de compte assez mystérieuses. Je ne crois pas que l’on puisse vraiment les expliquer de manière rationnelle. Pourquoi au sein d’une famille quelqu’un est-t-il touché par la dimension spirituelle alors qu’elle laisse tous les autres de marbre ? On peut bien sûr avancer des explications psychologiques, y voire une forme de névrose… Certains aspects de cette analyse sont évidemment très pertinents. Je ne pense cependant pas qu’elle suffise à rendre compte de tout ce qui se passe. Pour parler encore de moi, je me souviens avoir été tout enfant bouleversé par la figure du Christ. Autant la plupart des textes de l’ancien testament me laissaient indifférents, autant j’étais touché par la lecture des évangiles où l’on voit un maître vivre et porter témoignage à des disciples. Mais pourquoi ai-je été durablement touché alors que beaucoup de mes petits camarades ne l’ont pas été où ne le sont pas restés ? Au départ, il y a donc une sorte d’appel assez vague mais bien réel. Cette aspiration peut se focaliser sur une figure comme celle du Christ ou, comme aujourd’hui, sur l’aspiration à expérimenter un état spécial.

Frédéric Blanc : Un état spécial ?

Gilles Farcet : Pour beaucoup de nos contemporains, la recherche spirituelle est associée à possibilité d’atteindre un état spécial que l’on a pris l’habitude de nommer « éveil » ou « illumination ».

Frédéric Blanc : Et en quoi consisterait cet « éveil » ?

Gilles Farcet : Ceux qui font profession de gloser à ce sujet s’accordent en général à dire que cet état diffère radicalement de notre condition ordinaire. Beaucoup se le représentent comme un état de sérénité parfaite assez proche de ce que Romain Rolland appelait un « sentiment océanique ». Ils prétendent que nous nous éveillons à notre « nature essentielle » ce qui nous conduirait à réaliser que, loin d’être limités à notre corps physique, nous sommes en réalité le Soi infini… Comme je l’ai dit, cela reste assez vague et ne mange pas de pain. Quand nous parlons de l’éveil, nous sommes comme des enfants qui affirment : « Quand je serai grand, je serai pompier, astronaute ou président de la république… » Un enfant a conscience d’être un enfant. Il a conscience que l’univers des enfants diffère radicalement de celui des adultes mais il ne sait pas précisément en quoi. Comme nous le savons tous d’après nos propres souvenirs, un enfant a une représentation confuse quand ce n’est pas tout à fait erronée et fantasmatique du monde des adultes. Nos idées à propos de l’éveil ne sont pas beaucoup plus claires que ça… Il y a aussi autre chose. Beaucoup de ceux qui s’intéressent à cet éveil ont plus ou moins consciemment l’aspiration à devenir extraordinaires. Ils parlent constamment de non séparation mais se rêvent comme quelqu’un de tout à fait à part. Ils veulent être le type ou la nana génial qui a définitivement résolu les problèmes fondamentaux de l’existence. Ils s’imaginent en général sous les traits d’un sage connu et reconnu. Un enseignant juché sur une estrade prêchant à des disciples béats et dévoués. Il est rare que l’on se projette sur la figure du saint anonyme et méprisé. C’est déjà nettement moins intéressant pour l’ego.

Frédéric Blanc : En quoi ces sympathiques aspirations sont elles problématiques?

Gilles Farcet : Mettre exclusivement l’accent sur la recherche de ce genre d’expériences extraordinaires présente un grand nombre de dangers. Le principal d’entre eux est de confondre une expérience de cet ordre avec ce que l’on pourrait appeler une réalisation, autrement dit une intégration. Vivre une expérience d’éveil c’est finalement à la portée du premier venu. Ça peut vous arriver par hasard. Ça peut même vous tomber dessus contre votre gré.

Frédéric Blanc : Il ne faut quand même pas exagérer ! J’imagine au contraire que ce genre de chose est rarissime.

Gilles Farcet : Rien n’est moins sûr. Je suis certain que de nombreuses personnes ont vécu dansWish you were here (02-07-16) leur enfance ou leur adolescence des expériences d’ouverture à ce que j’appelle une dimension plus vaste. La plupart d’entre elles les oublient et passent à autre chose. Il faut dire que notre culture n’y attache pas d’importance particulière. Elle les tient même en grande suspicion. Ça n’incite guère les gens à en parler. Ils pourraient passer pour fous ou sérieusement inadaptés. La conséquence de ce rejet, est que la civilisation occidentale ne dispose plus des grilles d’analyse nécessaires pour nous permettre de comprendre et d’intégrer ce genre d’expérience. Faute de savoir quoi en faire, la plupart des gens préfèrent tout bonnement les oublier. Le climat intellectuel et affectif dans lequel nous vivons ne favorise pas non plus l’émergence de ce type d’état. On pourrait dire la même chose de nos conditions de vie. De ce point de vue là, nous sommes moins privilégiés que des hommes qui vivaient en contact constant avec les éléments et en meilleure harmonie avec les grands rythmes naturels. Ce type d’hommes était plus à même de se sentir réellement en communion avec l’univers.

Frédéric Blanc : Revenons à la question précédente. J’aimerais que tu précises la distinction que tu fais entre éveil et intégration.

Gilles Farcet : J’ai rencontré des personnes qui avaient vécu des expériences d’éveil bouleversantes. Leur témoignage était impressionnant et dans l’ensemble, elles étaient très convaincantes. Par moment, il m’est cependant arrivé de les voir fonctionner de manière égocentrique et maladroite. On pouvait donc légitimement se demander jusqu’à quel point elles avaient su intégrer leur expérience. En ce qui me concerne, je ne souscris pas du tout au discours selon lequel l’éveil n’aurait rien à voir avec le comportement quotidien de la personne. Son humanité ordinaire… C’est bien sûr un sujet très délicat. Il n’y a évidemment pas de norme morale universelle à laquelle tous les éveillés devraient se conformer. Mis à part quelques grands principes, la morale est un domaine très subjectif. Elle varie fortement selon les cultures et les époques. Ce qui allait de soit au Moyen Âge est devenu scandaleux de nos jours et vice versa. Selon leurs conditionnements culturels, des sages authentiques peuvent donc agir de manière très différente. La conduite du Christ ne ressemblait certainement pas à celle du Bouddha. Le Bouddha n’a pas chassé les marchands du temple ni traité ses adversaires de « sépulcres blanchis ». Ce n’était tout simplement pas le style de la maison. Ce qui est en revanche universel, c’est la compassion. Tous les êtres spirituels, qu’ils soient qualifiés de saints, de sages, d’éveillés, de réalisés vivants ont en commun d’être des personnes généreuses et compatissantes qui travaillent à dépasser leurs peurs et la vision exclusive de leur intérêt pour entrer en communion avec l’autre. Ils ont conscience qu’ils ne sont fondamentalement pas séparés de l’autre et que l’intérêt de leur prochain ne diffère pas du leur. Bref, ce qui compte ce n’est pas l’expérience de l’éveil mais son intégration. A moins qu’elles ne nous incitent à intensifier notre pratique, les expériences d’éveil sont dénuées d’importance réelle. Elles font partie de ce que le christianisme appelait autrefois les « consolations sensibles ».

Frédéric Blanc : Tu insistes beaucoup sur la compassion…

Yogi RamsuratkumarGilles Farcet : C’est vrai. La compassion est une vertu cardinale. Elle n’est d’ailleurs pas nécessairement associée à une croyance religieuse ou à une idéologie spirituelle. On peut faire preuve de beaucoup de compassion et de générosité par simple humanité. La référence à Dieu est donc loin d’être indispensable. Je suppose que les communistes de la grande époque, ceux qui avaient encore le cœur pur et les mains propres, étaient animés par une forme de compassion. C’étaient des gens sincères et courageux qui espéraient que le communisme ferait advenir une société plus juste d’où la misère serait absente et au sein de laquelle les hommes seraient enfin traités de manière équitable. Beaucoup étaient prêts à donner leur vie pour cet idéal. Certains l’ont fait… Je suppose que les sentiments qui les animaient n’étaient pas très éloignés de ceux que pouvaient éprouver à la même époque des bouddhistes sincères ou des chrétiens authentiques. Les uns comme les autres avaient en commun le désir de servir quelque chose de plus vaste que leurs personnes. Au fond, ils n’étaient séparés que par des références idéologiques radicalement incompatibles… Ceci dit, on peut tout de même pointer que toute compassion suppose nécessairement un certain dépassement de l’égocentrisme et du sens de la séparation. Pourquoi éprouverais-je de la compassion pour des êtres dont je me sens radicalement séparé ? Pourquoi me sentirais-je poussé à leur vouloir du bien ou simplement à les comprendre et à entrer en communion avec leur souffrance ? Qu’on le veuille ou non, la compassion présuppose l’existence d’une dimension qui dépasse mon égocentrisme ordinaire. Quelque chose de plus vaste que mes plaisirs, mes soucis et mes préoccupations. En ce sens, je dirais que la compassion est la pratique essentielle de toute spiritualité authentique. C’est pour ça que j’ai tendance à en reparler à tout bout de champ.

Frédéric Blanc : Je terminerai cet entretien sur une question pratique. Quelle est la première condition à remplir pour s’engager sur un chemin spirituel authentique ?

Gilles Farcet : Les questions pratiques sont celles que je préfère. (rires) A mon sens, la première gurdjieff-2chose à faire est de prendre conscience du fait que je ne suis pas libre. Pour mettre un enseignement en pratique, je dois d’abord être convaincu que je suis totalement déterminé et manipulé par toute une série de mécanismes implacables qui peuvent s’enraciner dans mon enfance mais qui en réalité vont bien au-delà. La mécanicité et la tendance à l’égocentrisme font partie de la nature humaine. C’est ce que le christianisme appelait « le péché originel ». A leur manière, Gurdjieff et Swâmi Prajnânpad insistent beaucoup sur cette réalité. L’être humain n’est rien d’autre qu’une machine. Il croit avoir la possibilité de « faire » alors qu’en réalité ses actions sont totalement mécaniques. Elles sont le produit d’un jeu d’actions et de réactions. Prendre réellement conscience de ce que Gurdjieff appelait « l’horreur de la situation » est un premier éveil. Je m’éveille à ma condition de prisonnier. Je prends conscience que ce n’est pas moi qui agit. Je suis entièrement manipulé par mes conditionnements. « Like a puppet » disait Swâmi Prajnânpad. Untel s’apercevra qu’il est toujours obligé de parader, de monopoliser la conversation. Un autre se rendra compte qu’il se met systématiquement en retrait. Un troisième prendra conscience de sa susceptibilité maladive ou de sa crainte de se voir rejeté… Cette prise de conscience est la première étape du chemin spirituel. C’est elle qui va vraiment nous pousser à nous mettre en route. Cela passe par une certaine connaissance de soi. Il faut se familiariser avec la manière dont nous fonctionnons sur différents plans : physique, émotionnel, intellectuel… Sur la base de cette connaissance on pourra ensuite mettre en pratique certains exercices destinés à nous faire peu à peu émerger de notre prison. Tant que nous n’avons pas conscience de notre mécanicité, nous ne pouvons évidemment rien mettre en pratique. Une personne qui se croit libre, ne passera pas ses journées à élaborer des plans d’évasion.

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Bouffées de vie

P1010314_Carte_de_Paris_Vaugondy-1760_nord_Bonne-Nouvelle_reductwkLes quelques textes suivants datent de 2012. Ils sont extraits de mon journal et rapportent avec une fidélité toute subjective des observations que j’ai pu faire sur le vif.

« Ecrire c’est être attentif à la manière dont on vit » Peter Handke

Rue Saint Denis. Un groupe de prostituées palabre devant une entrée d’immeuble. L’une d’elles ne contient plus sa rage et se met à crier : « Les hommes, j’en ai plein l’cul ! Toujours à m’occuper de leurs bites ! J’en ai plein l’cul de leurs bites ! J’en ai plein l’cul, j’vous dis ! Toi, ma vieille, tu devrais arrêter d’te faire enculer », commente laconiquement l’une de ses collègues.

Au croisement de la rue Montorgueil et de la rue Tiquetone, ce fragment de conversation saisi au vol. « Y a pas à dire ! », déclare la jeune femme avec véhémence, « dans le domaine de l’intellectuel, on est pas tous égaux ! »

Elle est marchande d’armes et s’appelle Catherine. Lui, c’est Marc. Il travaille dans l’immobilier. Le dîner a lieu dans leur 200 m² de Neuilly. Le repas, raffiné au possible, nous est servi par une jeune femme du nom d’Aïcha. Je goûte moins la conversation qui tourne autour des obsessions du moment : l’immigration, les valeurs de la France et l’importance de son drapeau. Alors que l’un des convives élève la voix au sujet des boucheries halal, la maîtresse de maison s’inquiète : « Ne parlez donc pas aussi fort mon cher Paul, je crois que notre Aïcha est un peu arabe. »

Il est 20h00. La Biocoop est sur le point de fermer ses portes. Comme tous les samedis soirs, le magasin regorge encore de monde. Une vingtaine de personnes s’impatientent devant les trois caisses. L’atmosphère est tendue, l’agressivité à fleur de peau. Epaules crispées, regard vissé sur l’écran de l’ordinateur, j’expédie chaque client à une cadence infernale. Arrivent deux hommes. Cheveux gominés, Rollex au poignet, peau brûlée par les UV. Pendant que le premier commence à vider son panier, le second me prend violemment à partie. Les français sont insupportables de paresse ! , hurle-t-il. Ils refusent de faire le moindre effort. Ils saisissent chaque occasion de tirer au flanc. Mais les temps vont changer. Bientôt ces misérables clampins viendront se prosterner devant lui. Ils le supplieront de leur donner du travail. Lui, il leur rira au nez. Il leur crachera à la gueule. Il leur crachera à la gueule ! Il répète cela à plusieurs reprises tandis que sa voix monte désagréablement dans les aigus. Puis il s’arrête. Brutalement. Comme coupé dans son élan. Après m’avoir décoché un dernier regard assassin, il se dirige vers la sortie aussitôt imité par son ami. Ils laissent derrière eux une montagne d’achats non réglés.

M. Pierre, l’un de nos meilleurs clients, entame un brin de causette avec moi. La proximité du deuxième tour des élections présidentielles nous offre un sujet de conversation tout trouvé. « J’espère que vous allez bien voter », me lance-t-il avec un regard appuyé. « Il est urgent de faire barrage au rouges. » L’ayant poliment détrompé sur mon orientation politique, il s’indigne et me rétorque d’une voix où se mêlent le dépit et l’étonnement : « Je ne vous comprends pas ! Vous êtes pourtant beaucoup trop joli pour voter à gauche ! »

« C’est vraiment la misère ce taf », soupire ma collègue Vanessa en repliant sa fiche de paie. Puis, sur un ton de véhémence contenu : « J’ai tout de même trente ans ! Merde ! J’ai le droit de gagner ma vie proprement. Avec tout ce que je bosse ! » Un instant de silence et la voilà qui vocifère : « Je veux du fric ! Pourquoi est-ce qu’on ne veut pas me donner du fric ? » Vanessa retombe dans son apathie et poursuit son monologue à mi voix : « De tout de façon, je vais crever… seule… pauvre… moche… Personne ne va s’occuper de moi. Personne ne m’aime… Ce qu’il me faudrait, c’est un enfant… » Nouveau sursaut hystérique : « Du sperme ! Je veux du sperme ! Donnez moi du sperme ! »

Constatant que le personnel rechigne obstinément à suivre l’une de ses directives, Bénédicte, la responsable du magasin, s’écrie d’un air féroce : « Si ça continue comme ça, j’irai acheter une machine à déchiqueter les cerveaux ! »

Paisiblement installé à la terrasse de l’un des turcs de la rue du Faubourg Saint-Denis, j’achève mon dîner en profitant du spectacle des passants. L’homme me fait une profonde révérence et me tient à peu près ce discours : « Noble seigneur, veuillez excuser mon outrecuidance. Je viens à vous pour quémander quelques euros. J’ai grand faim et aimerais manger à mon tour. Si vous aviez l’amabilité de remplir ma bourse, vous grandiriez considérablement dans l’estime des hommes et des dieux. Vous seriez, que sais-je, Sire Poséidon en personne. » Vexé par mon refus, il s’éloigne en me lançant : « L’Olympe ne vous remercie pas mon petit monsieur ».

Place de l’Opéra. A cette époque, je travaille pour le compte d’une modeste compagnie de théâtre masqué. Au sein de cette structure microscopique, mes fonctions d’Assistant de Production englobent une variété de tâches si vertigineuses que j’ai coutume de dire que je m’occupe de tout sauf de monter sur scène. Ce matin là, la promotion de notre dernier spectacle, me conduit à distribuer des tracts dans les beaux quartiers. Pour frapper l’imagination des passants et renforcer l’impact de cette opération, le directeur de la troupe a décidé que je porterai un masque de comedia del arte. Après vingt minutes environ, alors que je commence tout juste à prendre un peu d’assurance, un individu d’âge mûr m’enjoint de déguerpir. Mon accoutrement le heurte et il tient à me faire savoir qu’il n’apprécie guère les médiocres plaisantins dans mon genre. Vexé, je me laisse aller à lui répondre sur le même ton. Il me saisit alors brutalement par le col de ma chemise. Alors qu’il entreprend de m’étrangler, il se met à hurler : « Au secours, on m’attaque ! »

Station Europe. C’est la foule amorphe des grands soirs. Sur le quai il fait désagréablement froid et humide. Nous sommes tous mornes, blafards et impatients. A son arrivée, le métro est immédiatement pris d’assaut. Je me case comme je peux aux côtés d’un homme en costume gris et chemise blanche impeccable. Attaché case dans une main, il brandit Libération de l’autre. Mon regard glisse sur cette silhouette sans histoire pour se poser sur ses pieds nus… Il a les pieds nus… Je le fixe incrédule me demandant un instant si je dois lui adresser la parole. Il descend gare Saint Lazare et se dirige le plus naturellement du monde vers les escalators.

FNAC des Halles. Nous sommes une bonne centaine à faire la queue aux caisses. Devant moi, une dame n’en finit plus de donner des conseils à une amie déprimée. « Lâche prise et prends les choses en main ! » finit-t-elle par s’écrier.

La scène se déroule dans l’un des innombrables cafés de la rue Montorgeuil. Au bar, une conversation politique dégénère en pugilat. Le barman en tient pour Nicolas Sarkozy tandis que son client s’est entiché de François Hollande. Au plus fort de leurs échanges, le barman assène cet argument massue : « Ce que j’aime chez Nicolas Sarkozy c’est qu’il réfléchit avant de penser. »

Frédéric E. Blanc