Profession: comédienne

«À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues.» Arthur Rimbaud

 

ImageMarie-Pascale Grenier appartient à cette race de gens heureux (…et un peu énervants) qui se découvrent très jeunes une vocation. Petite fille intelligente, sensible et imaginative, elle lit tôt et beaucoup. Les livres ne représentent pas seulement à ses yeux un passe temps récréatif ou une occupation instructive. Elle y puise un plaisir infiniment plus intime et précieux. Pour elle, la littérature fut dès le départ un fil d’Ariane lui permettant de mieux appréhender le mystère du coeur et de l’âme humaine.

Le virus du théâtre la saisit dès l’école primaire. Contrairement à tant de ses petits camarades, elle attend avec impatience le moment où l’institutrice l’appellera au tableau pour y réciter un poème. C’est qu’elle n’a pas été longue à découvrir le plaisir de la scène et du public. Au-delà de la satisfaction d’un besoin naturel de reconnaissance, elle y goûte la joie réellement ineffable de se retrouver, pour quelques instants, dans une autre vie, un autre corps, un autre temps… Au fond, elle sait déjà qu’elle sera comédienne.

A dix sept ans, son bac en poche, Marie-Pascale quitte ses Ardennes natales pour monter à Paris où elle s’inscrit directement au cours Florent. Les tout débuts de cette nouvelle existence s’avèrent quelque peu déstabilisants car la réalité de cette respectable institution pédagogique ne correspond en rien aux rêves et aux aspirations qui l’y ont conduite. Issue d’une famille d’ouvriers, Marie-Pascale est encore très imprégnée des principes positifs et généreux que son milieu lui a transmis. Elle veut changer la vie… et le monde avec. Ses condisciples, pour leur part, ont des préoccupations bien plus superficielles. S’en suivent d’inévitables déceptions et de longs moments de solitude. Mais l’envie de jouer est toujours là. Intacte. On ne va tout de même pas s’arrêter pour si peu! D’autant plus que le cours Florent finit tout de même par déboucher sur quelques belles rencontres.

Dans sa confrontation avec le principe de réalité, Marie-Pascale bute rapidement sur un autre obstacle. Quelle que soit l’évidence de sa beauté et de son charisme, la jeune fille n’est cependant pas pourvue du genre de physique stéréotypé susceptible de rassurer les metteurs en scène en mal d’imagination. On ne sait trop dans quels rôles la distribuer. Elle qui voudrait tellement jouer Brecht se retrouve le plus souvent à interpréter des personnages de vieilles excentriques sorties du répertoire de Guitry ou de Feydeau. Pas vraiment ce qu’elle avait imaginé. Au vu de son talent, tous ses professeurs s’accordent pourtant à lui promettre une belle carrière. Mais pas avant une bonne dizaine d’années… Le temps qu’elle mûrisse et que les mentalités changent… De quoi décourager même la meilleure volonté!

L’acteur et metteur en scène José Valverde, dont elle fréquente les classes au sortir du cours Florent, se charge heureusement d’insuffler à la jeune actrice un courage et une énergie nouvelle. Joignant le geste à la parole, il va même jusqu’à lui mettre le pied à l’étrier en acceptant de monter dans son théâtre (le théâtre Essaïon) une pièce intitulée La Manekine dont le sujet, tiré d’un conte médiéval, a été adapté pour la scène par Marie-Pascale et deux de ses amies. Ce sont de vrais et beaux débuts professionnels!

Ce petit succès sera malgré tout suivi d’une longue période de flottement durant laquelle Marie-Pascale alterne diverses expériences d’assistante à la mise en scène (notamment avec Jérôme Savary) avec un travail d’aide-comptable qui lui permet de manger sans vraiment la nourrir. La fin de ce purgatoire de quatre ans intervient finalement en 1988 lorsqu’une série de rencontres successives la mettent en relation avec le metteur en scène Barthélémy Bompard qui est justement occupé à créer une nouvelle compagnie baptisée Kumulus…

Puisant son inspiration à des sources aussi ardentes que l’expressionisme allemand, la peinture de Jérôme Bosch et les OLYMPUS DIGITAL CAMERAchorégraphies de Pina Bausch, Barthélémy Bompard manifeste la volonté de créer un théâtre brut où la poésie puisse coexister avec l’engagement politique et où le réalisme le plus tragique et le plus trivial n’exclut pas le recours à une esthétique onirique. Pour accroître encore l’impact de ses spectacles, la compagnie choisit de délaisser l’espace protégé des salles de théâtre pour se produire dans la rue. Ils jouent sur des parkings, dans des ports fluviaux ou des entrepôts. L’idée est de faire revivre une forme de théâtre populaire susceptible de toucher un public aussi vaste et varié que possible. Après tant d’années de tâtonnements et d’incertitudes, Marie-Pascale a donc enfin trouvé une compagnie qui vibre à son niveau d’intensité. C’est le début d’une aventure au long cours qui dure depuis près de 26 ans.

Cette collaboration régulière n’est cependant pas exclusive. A côté des créations et des tournées qu’elle effectue avec Kumulus, Marie-Pascale multiplie les participations ponctuelles et enrichissantes. Citons par exemple sa rencontre avec la très talentueuse metteuse en scène Agathe Alexis qui lui fait jouer le rôle de Christine dans Le Belvédère d’Ödön von Horváth . Cette opportunité s’avère particulièrement nourrissante pour Marie-Pascale. En premier lieu parce que cela lui donne l’occasion revenir aux sources de sa vocation de comédienne en défendant un grand texte. Accessoirement, parce qu’à 28 ans, elle triomphe enfin dans l’un de ces rôles de jeune première que les metteurs en scène lui refusaient aux tout débuts de sa carrière.

De part l’ampleur de sa culture, la richesse de son expérience et l’évidence de son talent, Marie-Pascale est aujourd’hui une actrice très appréciée au sein du milieu théâtral français. Elle travaille beaucoup et passe plusieurs mois par an à sillonner les routes de France et d’Europe. Il arrive même qu’elle se trouve embarquée pour des destinations plus exotiques telles que l’Amérique du Sud. L’actualité de Marie-Pascale est aussi riche que trépidante. Revenue de Chine à la fin du mois d’avril 2014, elle se produira dans quelques jours dans Le Banquet de la vie, un spectacle de Léa Dant qu’elle interprétera avec les comédiens du Théâtre du voyage intérieur.

OLYMPUS DIGITAL CAMERASi la carrière de Marie-Pascale a souvent été éclairée par la grâce, la pesanteur et l’effort tiennent également une grande place dans son parcours. En cette période peu favorable à la vie culturelle, Marie-Pascale partage évidement les difficultés et les tribulations de beaucoup d’intermittents du spectacle. Le privilège d’exercer un métier passionnant et de pouvoir disposer de son temps avec plus de liberté que les autres se paie décidément au prix fort. Cigale dans une société de fourmis, le comédien doit consentir à bien des sacrifices et des frustrations pour continuer à exercer son art. Il arrive que l’incertitude, la précarité et le doute pèsent durement sur son quotidien. Ceci est d’autant plus vrai que la somme de travail colossale qu’il investit dans la préparation de chaque spectacle passe en général largement inaperçu.

Reste tout de même le miracle de pouvoir se produire régulièrement sur scène et d’y goûter par moments le mystère d’un autre état d’être.

Federico Bianco

Un silence encombrant (extrait vidéo)

La compagnie Kumulus (dont fait partie Marie-Pascale Grenier) joue le spectacle « Un silence encombrant » sur la Place de la Liberté de la ville de Brest (01/03/2012). Voici la note d’intention de l’auteur:
« Nous vivons dans un monde où la rentabilité
et l’efficacité sont un gage de reconnaissance.
Le capitalisme écrase tout ce qui ne marche pas
à son rythme, élimine les fragiles et les inutiles.
Hommes débris, hommes fragments,
hommes poussières, hommes humiliés,
hommes déchirés, hommes décomposés,
hommes ébréchés, hommes déchets…
Zone de honte où nous nous taisons.
Cette périphérie où nous entassons les encombrants est du domaine
de l’invisible et du sacré.
Nous n’aimons pas plus en parler que de la mort.
Le silence est son ciment.
S’ouvrent ainsi des mondes parallèles, des mondes minuscules,
des mondes sans cesse déplacés au gré des bennes et des ramassages… »