Leçon de ténèbres

William Oldham n’a décidément pas la tête de l’emploi. Taillé à la serpe, son visage n’est pas celui d’un futur dieu du rock. La beauté difficile de ses traits conviendrait beaucoup mieux à un marin, un repris de justice ou un poète maudit. C’est le genre de détail insignifiant qui peut ruiner une carrière. Peu sensible aux sirènes de la célébrité, le jeune Will s’en accommode pourtant avec sérénité. Il prend même un malin plaisir à brouiller les pistes en changeant compulsivement le nom de son groupe. Celui-ci se baptisera successivement The Palace Brothers, Palace, Palace Music, Palace Songs, Days In The Wake etc.

En dépit de tous ses efforts, Oldham finit tout de même par être repéré. Ce n’est certes pas la gloire mais le guitariste misanthrope peut désormais compter sur un solide noyau de fans. Impossible de savoir si cela lui fait plaisir.

Publié en 1993, There Is No One What Will Take Care Of You est le premier d’une longue série d’albums énigmatiques et émouvants.

En 1997, Oldham trouve enfin son pseudonyme le plus durable. Il sera désormais Bonnie « Prince » Billy.

Les chansons d’Oldham racontent des histoires étranges et sinistres. Il y est question de folie, d’abandon, d’inceste et de morts prématurées… On y croise des personnages désaxés, rongés par la culpabilité et le désespoir.

Ces textes gais chics et entraînants sont interprétés avec sobriété sur un fond de musique folk et country. Légèrement éraillée, la voix d’Oldham est parfois fausse. Il lui arrive aussi de manquer de puissance. Le musicien assume tranquillement ses imperfections vocales. Au grand dam de sa maison de disque, il refuse obstinément que sa voix soit retravaillée en studio. A l’ère du tout digital, son chant a quelque chose de dérangeant. Il faut remonter aux enregistrements de blues des années 30 pour retrouver la même vulnérabilité. Un truc à vous donner la chair de poule.

I See A Darkness paraît en 1999. Plus accessible que ses nombreux prédécesseurs, cet album consacre définitivement le succès d’Oldham. Alors qu’on le compare à lui, Leonard Cohen répond laconiquement : « Oldham est sans égal ». Un an plus tard, Johnny Cash lui rend hommage à son tour en reprenant magnifiquement la chanson titre de l’album.

I See A Darkness illustre bien le style d’écriture d’Oldham. C’est une ode minimaliste à l’amitié virile. L’orchestration est squelettique. Le rythme sautillant de la musique forme un contraste bizarre avec la gravité du texte. Puis Oldham se met à chanter. Sa voix est douce, presque hésitante. On a un peu l’impression d’entendre une fanfare de l’armée du salut. « Well I hope that some day, buddy / We have peace in our lives / Together or apart / Alone or with our wives… » La fin de la chanson s’éclaire d’une furtive lueur d’espoir. « Did you know how much I love you / Is a hope that somehow you / Can save me from this darkness »

Le reste de l’album est à peine plus gai. Il suffit, pour s’en rendre compte, de lire la liste des titres : Another Day Full Of Dread, Death To Everyone, Black… La musique d’Oldham ne se contente cependant pas d’être désespérée. Elle est également merveilleusement belle. Loin d’être amères, ses chansons sont pleines d’humanité et de compassion . On reçoit chacune d’elles comme une accolade chaleureuse.

Little Nameless Nemo

AC/DC – Pour l’enfer c’est tout droit

Dans le rock n’ roll, il y a ceux qui aiment le « rock » et ceux qui préfèrent le « roll ». Il ne fait aucun doute qu’AC/DC appartient à la première catégorie. Depuis sa création en 1973, le groupe est une institution du gros rock qui tache et qui décape. Une musique de bûcheron pour imbéciles heureux.

Au début des années 70, le groupe se forme en réaction contre le rock progressif qui domine alors les ondes. Écouter AC/DC, c’est rejeter les références musicales de ses parents tout comme celles de son grand frère. Ce faisant, le groupe anticipe largement le punk. Mais qui a dit que le punk avait inventé quoi que ce soit ?

Alors que les membres d’AC/DC ont déjà largement dépassé l’âge de la retraite, leur guitariste continue aujourd’hui encore à parcourir le monde en short et en uniforme d’écolier. C’est sympathique et tout de même un peu gênant… Le groupe reste cependant l’un des meilleurs du genre. En réécoutant récemment les six albums qu’il a enregistré entre 1974 et 1979, j’ai été frappé par leur indéniable qualité.

Highway To Hell sort nettement du lot. Avec ce disque, le groupe effectue un véritable saut quantique. Il pousse sa formule musicale à son point de perfection. Highway To Hell vous donne à entendre la quintessence du rock d’AC/DC : un rythme primitif et irrésistible dominé par la chaleur d’une guitare rageuse. J’allais oublier les vocalises rocailleuses et bien timbrées du chanteur Bon Scott…

Faute d’argent, AC/DC a dû bâcler l’enregistrement de ses cinq premiers albums en quelques semaines. Au moment de la conception de Highway to Hell, le groupe peut enfin se permettre de passer trois mois d’affilé en studio. Le résultat n’est forcément pas le même. En cette époque reculée (1979), AC/DC n’a pas encore la notoriété nécessaire pour choisir son producteur. Leur maison de disque leur impose donc un certain Robert John Lange. Ce dernier n’a encore jamais travaillé avec un groupe de hard rock. Il n’en a peut être même jamais écouté. Sans à priori esthétique, il accepte cependant de mettre ses compétences au service de cette étrange musique. Entre minimalisme et raffinement, sa production saura mettre en valeur chacun des morceau de l’album.

La qualité de son travail est particulièrement audible sur Touch Too Much. En harmonisant de manière très fine la guitare rythmique, les éructations de Bon Scott et les interventions des chœurs, Lange réussit à donner un nouveau relief au morceau.

Il n’y a rien à jeter sur Highway To Hell. Tous les titres de l’album sont aujourd’hui devenus des standards du hard rock. Près de quarante ans plus tard, le groupe continue à les jouer sur scène.

Propulsée par un riff entêtant, la chanson éponyme célèbre un hédonisme décomplexé, irresponsable et morbide. Girls Got Rhythym, Shot Down In Flames et If You Want Blood… sont suffisamment puissantes pour faire crouler les murs de Jéricho.

L’album se clôt sur Night Prowler (Un rôdeur dans la nuit). Ce morceau allait durablement empoisonner le vie du groupe. En 1985, un tueur en série du nom de Richard Ramirez affirmerait en effet s’être inspiré de cette chanson pour commettre ses crimes. Ce sinistre individu alla même jusqu’à déposer une casquette ornée du logo du groupe près du cadavre de l’une de ses victimes. Même si l’on considère qu’un groupe de rock se doit de cultiver sa mauvaise réputation, il y a tout de même des limites à ne pas dépasser.

L’album donna lieu à un autre drame. Six mois après la sortie de Highway To Hell Bon Scott fut retrouvé mort dans sa voiture. A l’instar de beaucoup de ses collègues, il fut victime d’une consommation excessive d’alcool et de drogue. Il avait visiblement pris les paroles de sa chanson un peu trop au pied de la lettre.

La mort de Scott fut un coup dur pour AC/DC. Les survivants décidèrent que la vie, le spectacle et le business devaient continuer malgré tout. On remplaça donc promptement le défunt. Il n’était pas enterré depuis neuf moisqu’AC/DC publiait déjà un nouvel album : Back In Black. C’est ce qu’on appelle un travail de deuil rondement mené.

Little Nameless Nemo

Les Beach Boys assurent comme des bêtes

Contrairement aux Beatles et aux Rolling Stones, les Beach Boys n’ont jamais été foutu de gérer leur image. La pochette lamentable de Pet Sounds reste sans doute l’illustration la plus choquante de cette incompétence. Il y a un tel contraste entre la subtilité de la musique et la photo idiote qui fut mise en avant que le résultat en devient presque comique. Un bijou de surréalisme involontaire.

Un mot à propos du titre qui risque d’être mal compris par les francophones. Contrairement à ce que pourraient suggérer certains esprits malicieux, Pet Sounds n’est pas un hymne à la gloire de l’aérophagie. A mon sens, la traduction la plus satisfaisante de ce titre serait : Le carnaval des animaux.

Lorsque l’on parle de Pet Sounds, il est difficile d’éviter les superlatifs. En plus d’être LE chef d’œuvre des Beach Boys, ce disque est un classique increvable du rock. Avec le Revolver des Beatles, Pet Sounds est aussi l’un des albums charnière qui inaugura le bref âge d’or de la pop music (On situe généralement cette époque entre 1966 et 1969. Certains optimistes béats veulent à toute force la voir se prolonger jusqu’en 1971).

Pet Sounds regorge d’innovations et fut une source d’inspiration inépuisable pour tous les musiciens de la période. L’album incita les groupes à réévaluer le rôle joué par la batterie et les percussions. Il les encouragea aussi à expérimenter des changements d’accords et de tonalités inhabituels. Il leur montra enfin le parti esthétique que l’on pouvait tirer des bruitages et autres effets sonores bizarroïdes. George Martin est catégorique. Sans Pet Sounds, les Beatles n’auraient jamais pu enregistrer Sgt. Pepper.

Pet Sounds eut une autre conséquence positive. Sa qualité inhabituelle contribua à accroître le niveau d’exigence du public. Après la sortie de cet album, les groupes ne pourraient plus se contenter de bricoler un album à partir de deux ou trois tubes et d’une demi douzaine de titres « bouche-trous ». Pet Sounds est l’un des premiers albums cohérents de la pop music.

Sa qualité est d’autant plus remarquable qu’elle est l’œuvre d’un tout jeune homme. Brian Wilson, le leader et le compositeur du groupe, est à peine âgé de 23 ans au moment de l’enregistrement du disque. Ce galopin timide et adipeux a déjà un très beau palmarès à son actif. Auteur de onze albums, il a réussi à surmonter deux dépressions nerveuses.

Même si elles peuvent être d’une écoute très agréable, il faut avouer que ses chansons de jeunesse sont tout de même très stéréotypées. Il n’y est question que de belles blondes se prélassant au soleil tandis que de jeunes surfeurs bodybuildés font les kékés au volant de bolides surpuissants. Rien de très passionnant.

Fort de cette expérience, Brian se sent néanmoins prêt pour autre chose. Laissant les Beach Boys partir en tournée sans lui, il s’enferme deux mois en studio. Il inaugure à cette occasion une collaboration avec le parolier Tony Asher. Les textes des Beach Boys vont enfin être à la hauteur de leur musique.

La collaboration entre Wilson et Asher est fluide. Le duo écrit God Only Knows en l’espace d’une demie heure. C’est la première fois que le mot Dieu est employé dans le cadre d’une chanson pop. Dans l’Amérique du milieu des années 60 cela fait toute une histoire. Certains sujets sont encore tabous. Un an plus tard, les fondamentalistes de la Bible Belt manqueront de lyncher John Lennon qui avait commis l’imprudence d’affirmer que les Beatles étaient dorénavant plus célèbres que le Christ.

Lorsque les Beach Boys rentrent de tournée, l’album est pratiquement écrit. Affirmer qu’ils ne sont pas contents est un euphémisme. Leur seule ambition est de cartonner au hit parade, de brasser du fric et d’emballer un maximum de nanas. Et voilà que ce fou de Brian se découvre des ambitions artistiques. C’est mauvais pour le business…

Pour couronner le tout, Brian s’est mis en tête de les faire travailler. Ce n’est plus du perfectionnisme, c’est de la dictature. L’ensemble de l’équipe est priée d’être au taquet.

Sous l’impulsion de Brian, les Beach Boys se transforment en groupe de studio. Les séances d’enregistrement expédiées à la va vite entre deux tournées hold-up appartiennent désormais au passé.

Brian travaille et retravaille ses chansons avec un enthousiasme et une patience de monomaniaque. Il n’arrête pas de modifier les arrangements vocaux et de vouloir changer le mixage des chansons déjà enregistrées : « Eh les gars, et si on mettait la batterie un peu plus en avant sur celle-là ? J’ai aussi des doutes à propos du clavecin… Vous ne le trouvez pas un peu trop discret ? » Epuisés et dépassés, les gars en question laissent faire.

Si Pet Sounds n’est pas un « concept album » au sens strict du terme, les dix chansons qui le composent n’en racontent pas moins une histoire. Elles retracent l’éducation sentimentale par laquelle doivent passer tous les adolescents. Chaque morceau est consacré à l’une des étapes de cette carte du tendre.

Wouldn’t It Be Nice fait parler un garçon. Il exprime avec ferveur le désir de s’endormir et de se réveiller dans les bras de celle qu’il aime. Le disque s’achève sur Caroline No. Une jeune femme y évoque les expériences douloureuses qui l’on fait mûrir.

Entre les deux, l’album égrène quelques perles comme la reprise très réussie du classique Sloop John B., ou la sublime rengaine I Know There Is An Answer. Cette dernière chanson devait à l’origine s’intituler Hang On To Your Ego (Accroche toi à ton ego). C’était sans doute pousser le bouchon un peu trop loin. Les membres du groupe insistèrent lourdement pour que Brian et Asher trouvent un texte et un titre moins excentriques.

La sortie de Pet Sounds donna à Brian Wilson l’occasion de savourer son quart d’heure de gloire. Le Capitole n’est cependant pas loin de la roche tarpéienne. Moins de six mois après son triomphe Brian, incapable de donner une suite à son chef d’œuvre, sombrait dans la folie. Son calvaire devait durer quarante ans.

Pour remercier Brian d’avoir cité Son Nom dans l’une de ses chansons, Dieu finira tout de même par faire un geste. En 2004, le compositeur trouva le courage et les appuis humains nécessaires pour enregistrer la suite de Pet Sounds. Ce sera Smile. Un autre chef d’œuvre. C’est con, mais une histoire qui se termine bien ça fait toujours plaisir.

Little Nameless Nemo

KLF – Les Pieds Nickelés foutraques du show business

William Drummond et Jimmy Cauty ont un sens de l’humour bien à eux. Leurs plaisanteries absconces ne font pas rire tout le monde. Certains les considèrent comme des dadaïstes modernes, d’autres comme des carriéristes cyniques. Les plus grincheux s’obstinent à ne voir en eux que des mystificateurs minables et sans talent. Il en est même qui leur prêtent du génie. Mais les gens racontent tellement de choses…

Lorsqu’il rencontre Jimmy Cauty, Bill Drummond travaille déjà depuis dix ans dans l’industrie musicale. Fondateur du Label Zoo, il lui arrive également d’officier comme guitariste ou comme producteur. Son plus haut fait d’arme est d’avoir été un temps le manager d’Echo & The Bunnymen. Entre Drummond et Cauty se noue immédiatement une amitié vive et féconde. Du genre : « parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Ils se découvrent un but commun : faire tourner l’industrie musicale en bourrique.

Leur premier groupe porte un nom parfaitement ridicule : The Justified Ancients of the MU-MU. C’est sous cette appellation affligeante que les deux amis vont jouer leur premier tour pendable. Ce gag prend la forme d’un album entièrement composé de samples. En 1987 c’est du jamais vu. What The Fuck Is Going On ? est un collage sonore qui mêle de manière rudimentaire des extraits de chansons d’ABBA, des Beatles, de Led Zeppelin etc. L’objectif de cette démarche est de dénoncer le manque d’imagination d’une industrie qui passe son temps à recycler les mêmes idées sous des étiquettes à peine différentes. C’est presque de l’art conceptuel. Peu sensibles à cette forme de militantisme d’avant garde, les avocats des maisons de disques n’y virent pour leur part qu’une pure et simple violation du copyright. Les deux complices furent finalement contraints de brûler la totalité des exemplaires de ce premier album.

Cauty & Drummond ne se déclarèrent pas vaincus pour autant. Ils se contentèrent tout simplement de dissoudre leur groupe… et de le reformer aussitôt sous un autre nom. Devenus The Timelords, ils publient un 45 tours intitulé Doctorin’ The Tardis. En dépit de son titre incompréhensible, le single se hissa à la première place des classements.

Forts de ce premier succès, nos deux Pieds nickelés changent à nouveau le nom de leur groupe. Ils se baptisent The KLF (The Kopyright Liberation Front). Chill Out, leur premier album, ne contient qu’un seul morceau de 45 minutes. Les spécialistes prétendent que cet opus inaugure un nouveau style : « l’ambient house ». Bruitages, sons synthétiques et samples de toutes sortes sont censés entraîner l’auditeur dans une errance somnambulique à travers le sud des États-Unis. Même si on est à mon sens très loin du Texas ou de la Louisiane, le disque vaut tout de même le détours.

Peu après la sortie de Chill Out, Cauty & Drummond décident de changer radicalement de style. Délaissant « l’ambient house», ils se concentrent désormais sur la « transe ». En 1990 le groupe publie trois 45 tours qui connaîtront un succès planétaire. What Time Is Love ?, 3 A.M. Eternal et Last Train To Trancentral connaîtront de nombreuses rééditions et variantes.

Le succès a rattrapé nos activistes anti-establishment. Pour un temps, ils seront même les plus gros vendeurs de disques de Grande Bretagne.

KLF applique une recette simple et efficace. Leur musique est une combinaison endiablée de rap et de « dance music ». S’y ajoutent des voix féminines ensorcelantes et l’habituelle panoplie de bruitages. L’effet est garanti.

Cauty & Drummond se prennent au jeu. Il veulent concrétiser ces premiers succès en enregistrant un deuxième album. The White Room est conçu pour être un best seller. Le résultat dépassera de beaucoup cette ambition limitée. En plus des trois tubes déjà cités, le disque contient une kyrielle de titres intéressants.

Build A Fire est un pastiche de musique country. Dominé par les riffs plaintifs d’une steel guitar, le morceau dégage une atmosphère sereine et contemplative. Le rappeur Black Steel fait une apparition très remarquée sur la chanson éponyme.

No More Tears, démontre de manière brillante que le sampling est un art à part entière. La musique de King Tubby, un pionnier du reggae, y trouve une seconde jeunesse.

L‘album se clôt sur Justified And Ancient. KLF poussera le vice jusqu’à réenregistrer cette chanson en compagnie de la célèbre chanteuse country Tammy Wynette. Cette collaboration contre nature se soldera par un succès commercial retentissant. Comme quoi, les goûts du public ne sont pas aussi prévisibles et rationnels que l‘on veut bien le prétendre.

En 1992, The KLF est élu meilleur groupe britannique de l’année. Cauty & Drummond en profitent pour cracher dans la soupe. Ils annoncent aux médias incrédules qu’ils arrêtent la musique. Drummond parle vaguement de se faire garde forestier dans une réserve naturelle du Sussex. Nos deux hurluberlus referont surface deux ans plus tard sous le nom de la K Foundation. Au cours d’un happening largement médiatisé, ils brûlent un énorme tas de billets de banque. Le montant des dégâts s’élève à un million de livres sterling. Gainsbourg, en comparaison, fait pâle figure.

Little Nameless Nemo

David Bowie – Low

Sale temps pour les rock stars. La grande faucheuse les a visiblement dans le collimateur. Après Lemmy Kilmister c’est au tour de David Bowie de tirer sa révérence. Elle fait dans l’écclectisme la salope. On ne saurait en effet imaginer deux artistes plus différents. Lemmy était du genre prolo et monolithique. Il a fini par imposer son groupe en refusant obstinément de faire la moindre concession. Pas question pour lui de tenir compte des exigences de l’industrie musicale, des goûts du moment ou du principe de réalité… Pendant quarante ans, Motörhead a joué la même musique, a porté les mêmes fringues, s’est adonné aux mêmes frasques et a utilisé le même logo affligeant… Hésitant entre le grandiose et le grand-guignolesque ce groupe fit preuve d’une générosité et d’un héroïsme peu commun.

David Bowie est aux antipodes de cet univers de bière, de motos et de poitrines surdimensionnées. Tout comme Bob Dylan, David Bowie a fondé sa carrière sur le changement. Doué d’un génie et d’un sens du calcul évident, il est parvenu à épouser toutes les modes sans jamais se perdre de vue. Dès le début des années 70, ses apparitions flamboyantes fascinent la critique et le public européen.

Entre science fiction et music-hall des personnages comme Major Tom, Ziggy Stardust ou le Thin White Duke renouvellent en profondeur le monde du rock. En 1975, l’album Young Americans lui ouvre les portes de l’Amérique. David est alors au sommet de sa carrière. Sa vie privée, en revanche, est un désastre. Jeune divorcé, il sombre dans la cocaïne, l’ésotérisme et la folie des grandeurs. C’est alors que lui vient l’idée lumineuse de quitter Los Angeles pour Berlin.

C’est dans l’atmosphère dramatique de la capitale allemande que David Bowie entreprend l’un des changements de cap les plus radicaux de sa longue carrière. Accompagné d’Iggy Pop, il fait chaque nuit la tournée des Night-club, des cabarets et des bars gay. Il s’imprègne de la détresse de cette ville sinistrée qui devient à ses yeux le symbole d’un monde en perdition. Son contact quotidien avec la souffrance, la solitude et l’angoisse lui inspire des chansons dont le style glaçant tranche radicalement avec le glam-rock de ses débuts. De quoi scandaliser les fans et désespérer Billancourt.

Avec Low, David Bowie tombe le masque pour la première fois. L’album possède une dimension explicitement autobiographique. Le disque se scinde bizarrement en deux parties strictement étanches l’une à l’autre. La face A se compose uniquement de chansons tandis que la face B est exclusivement instrumentale. Selon l’auteur lui-même, ce cloisonnement est le reflet de son état psychique. Passant sans transition de la pulsion maniaque au laisser-aller le plus total, Bowie perd le contrôle de sa vie et se voit sombrer lucidement dans la folie. A quelques mètres du mur, l’artiste tente tant bien que mal de faire face à ses divisions intérieures.

Sound And Vision est l’un des sommets de la face A. Ce petit chef d’œuvre d’inventivité musicale continue à me ravir après un bon millier d’écoutes. Bowie y évoque son mal être en des termes simples et précis. Tous ceux qui ont connu ce genre de passages à vide s’y reconnaîtront sans peine.

Breaking Glass est de la même veine. Cette très courte chanson (102 secondes à peine) décrit la terreur sans nom qui accompagne les accès de folie.

Les instrumentaux de la face B sont s’inspirent directement du son de Kraftwerk dont Bowie tentera en vain de s’assurer la collaboration. Il réussira en revanche à embarquer Brian Eno et Robert Fripp dans l’aventure.

A New Career In A Town sonne comme le mot d’ordre d’une forme toute personnelle d’art thérapie. Bowie prend appui sur sa créativité musicale pour faciliter une renaissance intime et professionnelle. Weeping Wall est une allusion transparente au mur de Berlin. Subterraneans se veut une description sonore du secteur soviétique de la ville.

S’il ruine encore un peu plus sa santé et ne s’avére pas très convainquant sur le plan commercial, le séjour allemand de Bowie s’avére en revanche très fructueux sur le plan artistique. Le chanteur en tirera la matière de trois albums. Après Low (1977), Heroes (1977) et Lodger (1979) viendront compléter ce la critique intitule aujourd’hui sa Trilogie Berlinoise. On connaît la suite. Rentré à New York en 1980, il enregistre avec Ashes To Ashes un best seller planétaire qui lui permettra de relancer une nouvelle fois sa carrière.

Dans les années 90 Low et Heroes seront sublimés par le compositeur Philip Glass. Comme l’a récemment écrit un journaliste, « L’actualité de Low restera brûlante tant que des hommes mèneront des existences déchirées dans des villes inhumaines. » Si le ton grandiloquent de cette phrase frise franchement le ridicule, je suis assez d’accord sur le fond.

Little Nameless Nemo

The Fall – Hex Enduction Hour

Les compositions erratiques de Mark Edward Smith ont ceci de captivant qu’elles transcendent tous les critères d’évaluation habituels. Sont-elles « commerciales » ou « underground » ? Platement « banales » ou puissamment « originales » ? « Bonnes » ou « mauvaises » ? The Fall est l’un des rares groupes à propos duquel je ne suis jamais parvenu à me faire une opinion définitive. Je n’arrête pas de changer d’avis à leur sujet. A l’écoute de certaines de leurs chansons, je me surprends même à être simultanément de deux avis contradictoires. La seule chose qu’il me reste à faire est d’éclater de rire. Tout bien considéré, The Fall n’est peut-être rien de plus qu’une mauvaise blague.

Crée en 1977, The Fall (le nom du groupe fait évidement allusion au célèbre roman d’Albert Camus) survit à l’essoufflement programmé du Punk. Poursuivant une carrière improbable, le groupe continue à enregistrer avec un enthousiasme intact une flopée de disques aussi inécoutables qu’inimitables.

The Fall est une formation volatile, déconcertante et, pour tout dire, profondément énervante. Le groupe est par exemple dépourvu de style musical clairement identifiable. Il semble même prendre un malin plaisir à changer de registre tous les deux ou trois albums. Comme il aborde tous ces genres de manière éminemment personnelle on peut tout de même affirmer que ses « chansons » sont immédiatement reconnaissables. S’il fallait absolument leur coller une étiquette, je choisirais celle de l’art brut.

Parler de groupe en ce qui concerne The Fall est déjà un abus de langage. Avec ses changements de personnel constants, le groupe semble avoir été créé dans l’unique but d’illustrer le concept bouddhiste de l’impermanence : « Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ». La voix assourdissante et plaintive de Mark Edward Smith est l’unique fil rouge d’une discographie anarchique et surabondante. Le chanteur le confirme à sa manière : « A partir du moment où tu m’entends chanter, tu être sûr que tu écoutes un album des Fall… Même si c’est ta grand-mère qui m’accompagne aux percussions. »

Mark Edward Smith n’est pas un révolté. Il ne s’indigne pas. Il se contente de ne prendre absolument rien au sérieux. La désinvolture considérée comme l’un des beaux arts. La grosse industrie du rock « mainstream » est à ses yeux aussi risible que le petit monde des puristes du rock alternatif. Les conventions étriquées de la bourgeoise ne lui inspirent pas plus de respect que l’ignorance et la vulgarité du prolétariat. Pour tonitruantes qu’elles soient, ses positions politiques ne sont pas faciles à cerner. Adversaire acharné de feu Margaret Thatcher, il n’hésite pas à critiquer l’URSS en des termes que n’aurait pas désavoués la dame de fer : « Les communistes sont directement responsables du fait que des millions de gens mènent une existence de merde. Allez donc faire un tour en Union Soviétique si vous ne me croyez pas… C’est absolument dégueulasse… Tout est à mourir d’ennui… Ces cons ont réussi à transformer leur putain de pays en une gigantesque banlieue dortoir. Au point où on en est, la seule chose à faire serait de leur balancer une bombe atomique sur le coin de la gueule. Je sais, ça a l’air un peu radical comme solution mais, honnêtement, je ne vois pas trop ce qu’on pourrait faire d’autre… »

La carrière de Mark Edward Smith doit énormément au soutient indéfectible de John Peel, le disc jockey mythique de la BBC. Ce dernier s’est arrangé pour promouvoir son groupe fétiche en toute occasion.

Hex Enduction Hour est l’un des albums les plus aboutis et les plus accessibles jamais enregistré par les Fall. A cette époque la musique du groupe est dominée par deux guitares désaccordées, deux batteries arythmiques et une basse omniprésente. Le résultat a au moins le mérite de retenir l’attention.

Première chanson de l’album, The Classical, est un morceau pleine d’entrain qui vous casse les oreilles avec l’obstination d’un marteau piqueur. Selon Smith, The Winter raconte l’histoire d’un enfant fou mais doué de pouvoirs paranormaux . Un jour, ce charmant bambin choisit de s’emparer de l’esprit d’un vieux prisonnier alcoolique… Hip Priest est un portrait de l’artiste en prêtre pervers et manipulateur. L’atmosphère pleine de menace et d’angoisse du morceau retient l’attention des producteurs du Silence des agneaux. Ils s’empressent de l’inclure dans la bande son du film.

And This day est un morceau particulièrement éprouvant. Long de seize minutes, il peut être considéré comme une sorte de rite initiatique proposé aux fans les plus endurcis du groupe. C’est un peu comme si Smith leur demandait : « Jusqu’où allez vous accepter de me suivre dans mon délire ? A quel moment allez-vous craquer ? »

Ceux qui auront surmonté l’épreuve seront récompensés par Lie Dream Of A Casino. On retrouve là le style rude, hypnotique et sans fioritures du groupe.

Entièrement recouverte de gribouillages dégueulasses, la pochette de Hex Enduction Hour ressemble un peu aux murs d’un squat sinistré. Lors de la sortie de l’album, les disquaires britanniques s’en émurent tellement qu’ils refusèrent tout simplement de mettre l’album en vitrine.

Le responsable de ce design déplorable n’est autre que Smith lui-même. Interrogé à ce sujet par un journaliste, il répondit : « J’aime quand la couverture d’un album reflète fidèlement ce qui se passe à l’intérieur. »

Little Nameless Nemo

Sonic Youth – Daydream Nation

L’impact d’un bon album de rock ne tient pas uniquement à ses qualités musicales. L’originalité esthétique de la pochette et la pertinence du titre jouent un rôle non négligeable dans l’affaire. Simple histoire de marketing me direz vous. Oui, mais pas seulement. Le choix d’une image et d’un titre en disent parfois très long sur les intentions d’un groupe.

Le cinquième album de Sonic Youth s’intitule Daydream Nation. Minimaliste et intrigante, la pochette s’orne d’une bougie éclairant un fond flou et uniforme. Ce choix est d’autant plus significatif que leurs albums précédents portaient des titres franchement plus rock n’ roll comme Confusion Is Sex ou Bad Moon Rising. Le graphisme des pochettes était à l’avenant : visage crispé et déformé pour l’une, épouvantail incandescent pour l’autre. Pas de doute possible. Le public savait d’emblée à quoi s’en tenir.

Daydream Nation signale tout aussi clairement son originalité. Tout amateur d’art contemporain a immédiatement repéré que cette mystérieuse bougie est tiré d’une toile hyperréaliste du peintre allemand Gerhard Richter. Une façon pour le groupe de suggérer à l’auditeur que le groupe a su évoluer. Le disque qu’il est sur le point d’écouter ne se rattache pas plus au rock « mainstream » qu’au rock alternatif.

La première écoute peut s’avérer décevante. On entend surtout les guitares. Elles sont énormes, hurlantes et distordues. Rien que du bon vieux rock qui tache, en somme. Ceux qui sont allergiques au genre s’en tiendront là. Les plus curieux, s’apercevront cependant assez vite que sous ces apparences simplistes, chaque chanson possède une structure subtile et originale. Les climats sonores sont très travaillés et les textes sont étonnamment consistants.

Le titre de l’album fait évidement allusion à l’Amérique de la fin des années 80. Ce vieux filou de George Bush senior vient de remplacer cette vieille crapule de Ronald Reagan. La guerre froide va faire place au choc des civilisations.A chaque génération ses peurs et ses haines.

Daydream Nation peut se comprendre comme un commentaire de ces années de néo-libéralisme triomphant. C’est la bande son dissonante de cette idéologie cynique qui accélérera la macdonalisation généralisée du monde occidental.

Sonic Youth a l’intelligence de délaisser les slogans faciles et les mots d’ordre primaires. Ils se concentrent entièrement sur la musique. Résolument bruitistes, les membres de Sonic Youth élargissent radicalement les possibilités sonores de leurs instruments. A leurs oreilles, une guitare n’est jamais désaccordée. Ce que d’autres qualifieraient de fausses notes ne sont pour eux que des sons insolites dont il convient de tirer le meilleur parti esthétique. C’est une manière comme une autre de régénérer le rock.

Sonic Youth a également la particularité de ne pas avoir de chanteur « lead ». Les parties chantées sont réparties de manière équilibrée entre les différents membres du groupe.

Seul le batteur, Steve Shelley, reste muet. Véritable métronome vivant, il consacre tous ses efforts à poser le cadre rythmique impeccable à partir duquel ses collègues pourront improviser en toute liberté. Thurston Moore et Lee Ranaldo sont deux excellents guitaristes. Ambitieux et exigeants, ils ont l’immense vertu de ne pas se prendre pour des guitar heroes. La bassiste Kim Gordon complète puissamment le quatuor. Elle apporte à l’ensemble un son particulièrement riche, grave et chaleureux. On peut prendre la mesure de sa contribution sur Hey Joni.

Les autres morceaux phares de l’album sont l’hymne punk Teen Age Riot, le rock délibérément brouillon de Eric’s Trip ou le très lénifiant Providence.

La qualité principale de Daydream Nation est sa cohérence. Les morceaux s’enchaînent de manière fluide et pertinente. Long de quatorze morceaux, cet album n’est jamais gâché par aucune longueur. En soi, c’est déjà un exploi.

Le disque culmine sur un final de 14 minutes. Profondément déroutant, Trilogy, fait sans cesse passer l’auditeur du malaise à l’exaltation. Le silence qui suit la dernière note est chargé d’une inquiétante étrangeté. Daydream Nation n’est décidément pas une œuvre anodine. C’est à mes yeux ce qui fait toute sa valeur.

Little Nameless Nemo

La graine préfabriquée de Paddy Mc Aloon

Paddy Mc Aloon consacre une partie non négligeable des années 70 à inventer des titres pour des albums de rock qui n’existent que dans son imagination. Perdu dans ses rêves, il passe un temps considérable à s’imaginer ce qu’il ressentirait s’il était une pop star.

Cela aurait pu continuer ainsi indéfiniment. Heureusement pour lui (et pour nous…), Paddy trouve un jour la détermination de se confronter au réel. Il entreprend alors courageusement de transformer ses rêves en réalité. En compagnie de son frère Martin et de la choriste Wendy Smith, il fonde un groupe au nom improbable :Prefab Sprout (La graine ou la pousse préfabriquée). En dépit d’une musique difficile et de textes volontiers obscurs et fantaisistes le groupe commence à attirer quelques rares inconditionnels. Il faudra encore cinq ans au groupe pour enregistrer son premier 45 tours (Lions In My Own Garden – Exit Someone-).

Deux ans plus tard, Prefab Sprout sort enfin son premier album : Swoon (acrostiche pour songs written out of necessity). Truffées de changements d’accords complexes et déroutants, les chansons de Swoon peinent à trouver leur public. Le groupe est cependant repéré par plusieurs critiques britanniques qui lui resteront fidèles tout au long de sa carrière. S’il est parfois à la limite de l’autisme, Paddy Mc Aloon sait également faire preuve d’un sens stratégique remarquable. Décidé à donner corps aux visions de sa jeunesse, il ne se laisse décourager par aucun obstacle. L’arrivée du batteur Neil Conti et du producteur Thomas Dolby (le bien nommé) Prefab Sprout passe à la vitesse supérieure. L’expression est peut-être mal choisie si l’on songe à la lenteur dont font preuve ces perfectionnistes. Paddy travaille comme si il avait l’éternité devant lui.

Pour une raison mystérieuse, le nouvel album s’intitule Steve Mc Queen. On y entend des chansons d’une qualité rare. Complexe et intelligente, la musique de Prefab Sprout tranche de manière très nette avec le reste de la production rock et pop des années 80 (en 85 nous sommes vraiment au creux de la vague synthétique). Le clavier de Thomas Dolby enrichi considérablement le son du groupe. Sans être vraiment accessible, les textes se font un tantinet moins obscurs. Certaines formules font mouche (« when love breaks down the things you do to stop the truth from hurting you »). Du coup, on a parfois l’impression d’y comprendre quelque chose.

La presse spécialisée est dithyrambique. Le commun des auditeurs a besoin d’un peu plus de temps pour lui emboîter le pas. Cette fois-ci, le succès fini malgré tout par être au rendez-vous. Pour Paddy c’est l’occasion de faire enfin l’expérience de la célébrité.

L’album s’ouvre sur un rock splendide et nerveux. Faron Young est un hommage au chanteur country du même nom. Après ce début en fanfare, les chansons suivantes se maintiennent heureusement au même niveau de qualité. Les mentors de Mc Aloon sont particulièrement présents sur Steve Mc Queen. When The Angels est dédiée à Marvin Gaye qui vient tout juste de se faire assassiner par son père. Quand à Hallelujah, cest une tribut à George Gershwin.

La mélodie simpliste d’Appetite se combine avec une rythmique étonnamment complexe. Le résultat est irrésistible. When Love Breaks Down prouve qu’une chanson mélodique et intelligente peut caracoler au sommets des hits parades. Le single connaît un tel succès qu’il sera republié cinq fois de suite. La voix de Mc Aloon s’y mêle harmonieusement avec le synthétiseur de Dolby et les choeurs de Wendy Smith. Les roucoulades de cette dernière apportent une touche de tendresse au texte mélancolique de la chanson.

Le succès international de Steve Mc Queen et de ses successeurs fut un cadeau empoisonné pour Paddy Mc Aloon. Incapable de supporter une célébrité qu’il a pourtant désiré de tout son être, le chanteur anglais perd pied. Des ennuis de santé particulièrement graves ne feront qu’aggraver son état. Il faudra attendre 2009 pour le voir revenir sur le devant de la scène. Qui a dit que le succès représentait une solution à nos problèmes existentiels ?

Little Nameless Nemo

Pink Floyd – Wish You Where Here

La réussite s’avère souvent aussi dévastatrice que l’échec. Le succès planétaire de Dark Side Of The Moon (1973) a profondément déstabilisé Pink Floyd. Certains vont même jusqu’à avancer que les quatre anglais ne se remettront jamais vraiment de ce sale coup. Du jour au lendemain, Pink Floyd passe en effet du statut de groupe encore relativement underground à celui de superstar mondiale. Quel but reste-t-il a atteindre lorsque l’on a réalisé tous ses rêves ?

Sur le plan créatif, l’effet est désastreux. Après une année sabbatique, le groupe retrouve difficilement le chemin des studios. Les premières semaines du mois de janvier 1975 sont difficiles. Les musiciens semblent tétanisés. Comme aux premiers temps de leur carrière, le salut viendra de l’improvisation. Il leur reste justement une chute de studio. Une mélodie encore vague mais déjà prometteuse. Au fil des séances de travail, le morceau s’étoffe et se structure. Sa durée dépasse bientôt les 20 minutes. C’est alors que Roger Waters a l’idée d’y ajouter des paroles. Shine On You Crasy Diamond vient de voir le jour.

Shine On You Crasy Diamond est une méditation lugubre sur le destin tragique de Syd Barrett, le fondateur mythique du groupe. Tous les fans connaissent l’histoire par cœur. Je vais donc faire court. Sensible, brillant et charismatique, le jeune Syd est étudiant aux beaux arts lorsqu’il tombe à son tour sous le charme de la culture rock. Inconditionnel de Bob Dylan, il admire également les Beatles et les Rolling Stones. Comme beaucoup de jeunes musiciens de l’époque, il se passionne aussi pour le blues. En 1965, il saute enfin le pas et fonde Pink Floyd. A cette occasion, il se découvre un vrai talent de songwriter. Leader de la bande, c’est lui qui signe tous les morceaux de leur premier album. Paru en 1967, The Piper At The Gates Of Dawn reste l’un des disques les plus importants des années 60. Une consommation excessive de LSD aura raison de sa santé mentale. Devenu violent et dysfonctionnel, Syd se fait virer de son propre groupe. Il sera remplacé par l’un de ses amis d’enfance. Un certain David Gilmour. Tout comme les membres de la horde primitive imaginée par Freud, les ex-collègues de Syd n’en finiront pas d’idéaliser en lui leur père fondateur assassiné. Son spectre planera longtemps sur leur carrière.

En attendant, Pink Floyd a dépassé l’angoisse de la page blanche. Après avoir enregistré Shine On You Crasy Diamond le groupe compose trois nouvelles chansons. Leur thématique est on ne peut plus réaliste. Rien à voir avec le surréalisme pompeux de la période Echoes.

Have A Cigar et Welcome To The Machine crachent carrément dans la soupe et s’en prennent violemment à l’industrie musicale. Déformé, distordu, écrasé, le son du synthétiseur VC3 anticipe le rock industriel des années 80. Les maisons de disques y sont présentées comme un nid d’affairistes stupides et cyniques qui vendent des disques comme ils vendraient des préservatifs.

Wish You Where Here est une chanson introspective qui semble s’adresser elle aussi à Syd Barrett. Elle parle de la perte de l’innocence et du sentiment d’amertume et de découragement qui l’accompagne inévitablement.

L’enregistrement de Wish You Where Here donne lieu à une incroyable synchronicité. Le 5 juin 1975, les musiciens voient débarquer dans le studio un homme hagard. Le visage bouffi, le crâne et les sourcils méticuleusement rasés, l’inconnu furète mystérieusement autour de leurs instruments. Il leur faut un bon quart d’heure avant d’accepter de reconnaître leur ancien leader dans cette pauvre loque humaine.

Profondément perturbé le groupe fait écouter au fantôme de Syd la chanson qu’il a composé à sa mémoire. Ce dernier semble médiocrement intéressé. Au bout d’un moment, il dispaît aussi mystérieusement qu’il était apparu. Il retourne vivre à Cambridge où il finira ses jours dans la cave du pavillon de sa mère (tout un symbole).

Après le grandiose Dark Side Of The Moon, Wish You Where Here est l’album de toutes les incertitudes. C’est le moment où Pink Floyd cesse de planer pour revenir s’écraser sur terre. « The dream is over » comme chantait déjà John Lennon en 1970.

Little Nameless Nemo

The Magnetic Fields – 69 Love Songs

69 Love Songs est sans doute l’album le plus long de l’histoire du rock. C’est également l’un des rares disques qui tient scrupuleusement les promesses de son titre. Paru en 1999, ce triple CD contient très exactement… soixante neuf chansons d’amour. L’ensemble est attribué à un groupe américain baptisé The Magnetic Fields (clin d’œil au livre d’André Breton et de Philippe Soupault). Derrière ce nom de guerre se cache en réalité un homme orchestre du nom de Stephin Merritt.

Chanteur, songwriter, producteur et multi-instrumentiste, Stephin est un esthète new-yorkais aussi raffiné que profondément névrosé. Son humour acerbe, sinistre et provocateur apporte au rock un accent inédit.

Enfant, Stephin se raccrocha à la musique comme à une planche de salut inespérée. Passionné au départ par les « girl groups » des années 60 (les Ronettes, les Shirelles…) ses goûts finissent par inclure à peu près tous les genres existants.

Doué d’une puissance de travail peu commune il compose très jeune une quantité impressionnante de chansons. Cette facilité l’incite à jouer simultanément au sein de plusieurs « formations » dont il est toujours plus ou moins le leader et l’unique musicien. Voilà qui facilite considérablement la gestion des conflits d’ego.

Les années 90 le voit ainsi se produire au sein des Future Bible Heroes, des 6THS ou des Gothic Archies. Il passe déjà sans difficulté de chansons sentimentales et subtiles à un rock brouillon et intello qui force volontiers sur les larsens et la saturation. Quelque soit le registre abordé, Merritt y apporte sa touche personnelle sous la forme de ce qu’il faut bien appeler un génie mélodique.

En dépit de ses talents évidents, Merritt peine longtemps à trouver un auditoire.

La sortie de 69 Love Songs change radicalement la donne. Les critiques de rock adorent et, pour une fois, le public partage massivement leur avis. Le jour de sa mise en vente, l’album est déjà en rupture de stock.

Il n’y a pas de quoi s’étonner. En dépit de son caractère loufoque et démesuré l’album est une réussite incontestable.

69 Love Songs parle d’amour… mais pas seulement. On pourrait même soutenir que le thème central de l’album n’est autre que la musique elle même. Au travers du genre emblématique de la chanson d’amour, Stephin Merritt aborde tous les styles de la musique populaire. Il s’autorise même en passant quelques détours par la musique savante (free jazz, musique d’avant garde…). Le disque peut s’écouter comme une véritable anthologie.

Loin d’être un exercice de style impersonnel, 69 Love Songs s’avère être une œuvre sincère, profonde et intimiste. A sa manière érudite et pince sans rire, Stephin y met véritablement son cœur à nu.

69 Love Songs est disque baroque. Stephin Merritt y laisse libre court à son goût pour les sonorités inattendues et les orchestrations bizarres. Il y recourt à une instrumentation hétéroclite. On peut entendre sur certains morceaux cohabiter un violoncelle, un ukulélé et une guitare électrique. Ce garnement de Merritt s’amuse énormément.

Long de plus de trois heures, 69 Love Songs est une œuvre infiniment trop touffue pour que l’on puisse répertorier et analyser les sources auxquelles il puise. Je me contenterai donc de le survoler et indiquer rapidement les chansons qui m’ont le plus marquées.

Yeah ! Oh Yeah ! est un pastiche réussi de Sonny & Cheer. Kiss Me Like You Mean It mélange le gospel et la country et oscille allègrement entre amour profane et amour sacré. The Night You Can’t Remember est une chanson réaliste qui raconte les tribulations sentimentales et sexuelles d’un marin alcoolique. Let’s Pretend We Are Bunny Rabbits célèbre avec fraîcheur et (fausse) innocence les joies d’une vie sexuelle débridée. Underwear chante les mérites des dessous chics. Fido Your Leash Is Too Long peut être au choix comprise comme une déclaration d’amour ironique aux représentants de la race canine ou une description métaphorique de la dépendance affective. Come Back From San Francisco est une agréable rengaine romantique tandis que No One Will Ever Love You est une analyse cruelle de la frustration amoureuse.

69 Love Songs propose également un morceau de free jazz (Love Is Like Jazz), une incursion dans la world music (World Love) et dans la musique élisabéthaine (For We Are The Kings Of The Boudoir). On y trouve aussi un sympathique pastiche de chanson punk (Punk Love), un beau détour par la musique folk (Wi’ Nae Bairn Ye’ll Me Beget) ainsi qu’un hommage à Philip Glass (Experimental Love Music).

Parmi les chansons incontournables de l’album figurent encore Sweet Lovin’ Man, une balade soul sirupeuse mais redoutablement bien troussée, un hymne de bastringue intitulé Washington D.C. et une chanson électropop : Long Forgotten Fairytale.

De part son thème et éclectisme échevelé 69 Love Songs est un album susceptible de toucher un très large public. Tout le monde peut y trouver son compte. C’est un disque monde. On peut s’y plonger et s’y perdre le temps d’une soirée, d’une semaine ou d’un mois.

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Mouse on Mars – Niun Niggung

Le disque s’ouvre sur un murmure. Quelques brèves syllabes prononcées d’une voix imperceptible. Il faut vraiment tendre l’oreille pour comprendre. Au bout d’un certain temps on arrive tout de même à distinguer les mots : « nouvelle prise ! » L’instant d’après l’auditeur est propulsé dans un sympathique foutoir sonore intitulé Download Sofist. Des accords de guitare acoustique surnagent tant bien que mal sur des nappes de sons synthétiques. Quelque part un cor de chasse entonne une mélodie bizarre et mélancolique.

Le premier titre s’achève après deux minutes de douce cacophonie. Il laisse aussitôt place au second. C’est du moins ce que nous indique les notes de la pochette. Privé de ces précieuses indications, nous pourrions croire que nous sommes toujours en train d’écouter le même morceau. Yippie est un collage anarchique de bribes sonores de provenances diverses. Des samples de cuivre s’y mélangent curieusement avec un air de synthétiseur tordu et distordu. Le tout est soutenu par rythmique effervescente. Voilà à quoi pourrait ressembler la polka à l’âge cybernétique.

Niun Niggung est un disque plein de sursauts, de ricochets, de friture et de crépitements. L’auteur de ce méli-mélo musical est un groupe allemand baptisé Mouse on Mars. Respectivement originaires de Düsseldorf et de Cologne, Jan St. Werner et Andi Toma se sont rencontrés lors d’un concert de death metal. Quelques semaines plus tard ils se croisent à nouveau dans les rayons d’une épicerie bio. C’est forcément un signe…

Sorti un an plus tard, leur premier album semble leur donner raison. Vulvaland (amis de la poésie…), est considéré par les spécialistes du genre comme l’un des albums clefs du renouveau de la pop électronique.

Remarquons au passage que les deux compères sont originaires de la même région que les membres de Kraftwerk. Mouse on Mars se range d’ailleurs parmi les héritiers légitimes du Krautrock. Le groupe s’inspire de son esprit tout en l’adaptant avec intelligence à un contexte culturel radicalement différent. Mouse on Mars nous permet ainsi de goûter en ce début de XXI ème siècle hyper normalisé un peu de l’audace et de l’exubérance qui fut jadis l’apanage de groupes comme Faust ou Neu!.

Tout comme celle de leurs illustres prédécesseurs, la musique de Mouse on Mars n’est jamais purement électronique. Ordinateurs et synthétiseurs en tout genre sont complétés par l’instrumentation traditionnelle du rock (guitare, basse, batterie), ainsi que par de nombreux instruments à vent. Chaleureux et profond, le son de Mouse on Mars tranche radicalement sur le professionnalisme impeccable et impersonnel de la techno moderne.

Les amateurs de techno ne portent pas nécessairement Mouse on Mars dans leur cœur. Ces drôles de souris martiennes sont bien trop imprévisibles et second degré à leur goût. Le groupe passe sans cesse d’un style à l’autre et semble se faire une joie sinon une spécialité de bousculer leur habitudes et de décevoir leur attentes.

Aux yeux des puristes du genre, Mouse on Mars présente aussi l’inconvénient d’être beaucoup trop « pop » et commercial. Un crime impardonnable aux yeux de ceux qui ont élevé l’échec au rang de vertu. La durée moyenne des morceaux présents sur Niun Niggung tourne autour de cinq minutes. Nous sommes donc beaucoup plus proche du format de la chanson pop que des mega-mix interminables plébiscités par le public des rave parties.

Albion Rose ressemble à la musique d’un jeu électronique sérieusement barré. Diskdusk se situe quelque part entre la disco et la jungle. Mompou est la rencontre improbable entre la musique militaire et l’Ambient music façon Brian Eno. Sale, brutal et primitif, Circloid Bricklett Sprüngli nous tire de cette rêverie envapée pour un final plein d’énergie. Distoria fut l’un des titres les plus remarqués de l’album. Avec son brouillamini de break beats saturés d’électricité statique il est presque dansant.

Je recommanderais volontiers Nium Niggung à tous ceux qui souhaitent se familiariser avec la musique électronique. Il y découvriront un humour et une subtilité insoupçonnée. Encore faut-il oser se défaire de quelques préjugés esthétiques tenaces.

Little Nameless Nemo

Something Else By The Kinks

Muswell Hill est un quartier paisible du nord de Londres. Dans les années 40 c’est l’un des bastions où prospère la middle class avec ses chapeaux melon, ses parapluies et ses théières. Il se situe à deux pas du parc de Hampstead Heath et à un saut de puce du vénérable cimetière de Highgate où Karl Marx dort son dernier sommeil. Si tout n’y est pas luxe, calme et volupté, rien n’y rappelle les côtés sombres et sordides de la capitale britannique.

C’est dans cette atmosphère préservée (certains diraient confinée) que les frères David et Raymond Davies virent le jour à trois années d’intervalle. Leur enfance se déroula dans l’une de ces modestes maisons pleines de charme qui s’étagent à flanc de colline. Il y connurent la quintessence du « british way of life« .

Galvanisé par le succès planétaire des Beatles, Dave fonde un groupe de rock en 1964. L’initiative n’a pas grand chose d’original. Dans un premier temps, leur musique ne se différencie guère de celle des innombrables orchestres de rhythm’n’blues qui pullulent au même moment. C’est l’exceptionnel talent musical de Ray (le frère cadet) qui finira par faire toute la différence.

Le groupe se baptise les « Kinks ». Le sens de ce nom n’est pas immédiatement limpide. De part sa prononciation, il rappelle l’obsession britannique pour la monarchie (King). Son orthographe en revanche rappelle l’adjectif «kinky» (tordu) qui sert à désigner de manière dépréciative l’ensemble des personnes sexuellement déviantes. L’idée est de souligner de manière malicieuse les liens existants entre l’étouffante pudibonderie victorienne et la vie sexuellement tourmentée de bien des sujets de sa gracieuse majesté.

Les Kinks sont sans conteste le plus « british » des groupes britanniques. Parolier de talent, Ray décrit la vie de ses compatriotes avec tendresse authentique et une lucidité sans complaisance. L’humour pince sans rire de ses textes fera grincer bien des dents.

A l’instar de tous les grands narrateurs, Ray Davies façonne notre perception du réel. Tout comme les romans de Charles Dickens, ses chansons ont incontestablement contribué à changer notre regard sur l’Angleterre. Paru en 1967, l’album Something Else est l’un des sommets de leur discographie.

Véritable tour de force émotionnel, Waterloo Sunset est le morceau le plus célèbre du disque. Deux amants se retrouvent le soir sur le pont de Londres. Ils contemplent ensemble la vue archi- célèbre qui s’offrent à leurs regards tandis que les derniers rayons du soleil se reflètent sur les flots troubles de la « dirty old river ». Un cliché me direz-vous. Certes, mais la scène est esquissée avec tant de délicatesse et d’innocence qu’elle nous émeut malgré nous .

Contrairement à des groupes comme les Beatles dont la période psychédélique est très influencée par le non sense de Lewis Caroll, les Kinks prennent le parti de s’en tenir au style de la chanson réaliste. Ils cherchent l’émerveillement dans la banalité de la vie ordinaire.

Autumn Almanac traite des petits plaisir du quotidien. « I like my football on a Saturday/ Roast beef on Sunday is alright/ I go to blackpool for my holiday/ Sit in the autumn sunlight ». David Watts traite des difficultés des homosexuels à s’intégrer dans une société encore largement intolérante et conservatrice. Harry Rag s’amuse des inconvénients de l’addiction au tabac.

Le bouleversant Two Sisters est une description à peine voilée des relations souvent explosives entre David et Ray. La jalousie dont il est question dans la chanson est celle que Dave éprouve à l’égard d’un jeune frère infiniment plus doué que lui.

C’est pourtant ensemble qu’il écrivirent Death Of A Clown une balade mélancolique et débraillée. Une vraie chanson à boire. Funny Face et Love Me Till The Sunshines sont signées du seul Dave. Il est malheureusement évident que la qualité de son écriture ne peut se comparer à celle de Ray.

En dépit de ces deux faux pas, Something Else est un classique. Contemporain du Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles et du Pet Sounds des Beach Boys, il marque l’apogée d’un genre et d’une époque.

Little Nameless Nemo

Iggy Pop & The Stooges – Raw Power

Iggy Pop est l’incarnation magnifique du corps électrique chanté par Walt Withman. Rock and roll animal a la constitution étonnante, il a survécu à des excès qui furent fatals à nombre de ses collègues. Ses performances sont sauvages et torrides. Elles suscitent chez le spectateur autant de fascination que d’effroi. On n’avait pas vu quelque chose d’aussi scandaleux depuis les concerts du jeune Elvis Presley. Mais alors que le King est mort obèse à 42 ans dans sa villa ultra kitsch de nouveau riche, l’iguane continue, à près de 70 ans a enchaîner les tournées. Dans l’un de ses sketchs, le chanteur et performeur Henry Rollins raconte de façon hilarante comment il n’a cessé de se faire voler la vedette par cet irritant arrière grand-père du punk.

En compagnie des Stooges, (Les Larbins) Iggy Pop s’est donné beaucoup de mal pour réintroduire le sens du danger dans le rock n’ roll. A la grande époque, chacun de ses concerts se voulait un flirt avec la mort. On le voyait arpenter la scène comme un lion en rut. Il exhibait crânement ses organes génitaux à grand renfort de mimiques extatiques et de contorsions épileptiques. Certains grands soirs, Iggy se lacérait férocement le torse à coups de couteau avant de se jeter tête la première dans la foule de ses fans déchaînés. On s’étonne qu’il soit toujours vivant.

Iggy Pop a évidement frôlé le pire en plusieurs occasions. Ce fut notamment le cas en juillet 1972. Sa consommation d’héroïne atteint alors des proportions alarmantes. Forcé de dissoudre les Stooges, il est mis en demeure de suivre sa première cure de désintoxication. A ce stade, la maison de disque des Stooges commence sérieusement à paniquer. Après avoir publié leurs deux premiers albums, elle se dépêche de rompre toute relation avec ces incontrôlables voyous. Excellents dans leur genre, les deux premiers disques des Stooges sont des classiques. Leur impact sera inversement proportionnel à leur succès commercial.

La situation est désespérée. Par son comportement erratique, Iggy Pop semble avoir définitivement ruiné ses dernières chances de faire carrière dans la musique. Dieu ne l’entend cependant pas de cette oreille. Il aime le rock n’ roll primitif des Stooges. Il est donc bien décidé à leur accorder une seconde chance. Enfreignant allègrement toutes les lois du réalisme et de la vraisemblance, il charge la superstar David Bowie de se porter au secours de cette bande de loosers désespérants. Ce dernier est alors au somment de sa carrière. Ayant jadis assisté à l’un des tout premiers concerts du groupe, Bowie en est sorti subjugué. Il décide de reconstituer les Stooges et fait de leur réussite une affaire personnelle.

Après leur avoir trouvé une nouvelle maison de disque, Bowie embarque Iggy et ses acolytes pour Londres. C’est là qu’ils travailleront à leur troisième album. David supervise personnellement les séances d’enregistrement.

Raw Power fait honneur à son titre. Sombre, agressif, assourdissant, c’est un disque étouffant qui ne laisse pour ainsi dire aucune place à l’auditeur. C’est une apocalypse musicale. Des chansons comme Search And Destroy, Penetration ou Death Trip véhiculent une rage meurtrière qui n’a guère d’équivalent dans le rock. Toute tentative pour écouter cet album in extenso devient assez vite éprouvante.

C’est sans doute cela qui poussa David Bowie a en nuancer quelque peu la brutalité au mixage. La qualité et la pertinence de son travail firent longtemps l’objet d’une controverse effrénée. On reprocha notamment au White Duke d’avoir mis exagérément en avant la voix et la guitare rendant presque inaudible la basse et de la batterie. Il faudra attendre 1997 et la réédition du disque en CD pour pouvoir entendre un mix plus conforme aux intentions originelles du groupe. Il n’est pas certain que le parti pris de David ait été si mauvais que cela.

Little Nameless Nemo

Peter Gabriel – troisième partie

Le rock progressif est aussi peu ma tasse de thé que le heavy metal. C’est un genre prétentieux, grandiloquent et terriblement conventionnel. On ferait mieux d’appeler ça «le rock pompier». Quant aux «opéras rock», ce ne sont en général rien de plus que des comédies musicales mal ficelées. West Side Story avec des guitares électriques en plus et l’indéniable talent de Leonard Bernstein en moins. Pas de quoi se relever la nuit.

Il existe bien sûr des exceptions. The Lamb Lies Down On Broadway en est une. Ce double album constitue de toute évidence l’un des sommets créatifs de la carrière de Genesis. Pour Peter Gabriel, c’est l’album de la maturité artistique. Après des années de tâtonnements bucoliques, il a enfin trouvé sa forme. Plus noire, plus cérébrale et plus directe. Il n’est donc guère étonnant de le voir quitter Genesis moins d’un an après la sortie du disque.

Les albums solo de Peter Gabriel voient le chanteur s’ouvrir à une grande variété d’influences. Leur style hétérogène et aventureux emprunte autant aux expérimentations des compositeurs d’avant-garde et de musiques électroniques qu’aux traditions musicales africaines et sud-américaines.

Ses quatre premiers disques sont dépourvus de titre. Sobrement numérotés de I à IV. Ils doivent être écoutés comme les différents chapitres d’un work in progress.

Si elles forment un tout cohérent, chacune de ces «étapes» possède néanmoins son originalité propre. C’est tout particulièrement le cas du troisième volume.

D’une beauté saisissante, la pochette de l’album n’a pas uniquement une fonction décorative. Elle est lourde de sens et contribue de manière importante à la manière dont l’auditeur va interpréter le contenu du disque. On y voit le visage du chanteur en train de fondre comme la cire d’une bougie allumée depuis trop longtemps. Cette image évoque la folie et la dissolution de la personnalité qui en résulte. Elle vaudra à l’album d’être baptisé le Melting Album (« l’album qui fond« ) par les fans.

Les modestes bénéfices de l’album précédent avaient permis à Peter Gabriel de faire l’acquisition d’un beau corps de ferme dans les environs de la ville de Bath. Il s’y fit aménager un home studio rudimentaire. Au fil des années et des succès cette installation embryonnaire deviendra sous le nom de Real World, l’un des plus beaux studios d’Angleterre.

En attendant, le fait de posséder son propre studio donne à Peter Gabriel la possibilité d’utiliser des techniques très novatrices pour l’époque. Celles-ci vont exercer une influence majeure sur le son du Melting Album. Le musicien reste en cela fidèle à l’esprit d’expérimentation qui fait le charme et l’intérêt de la pop britannique depuis les Beatles.

Peter Gabriel est ainsi l’un des tous premiers à faire usage d’une boîte à rythmes. C’est autour d’elle que se structure le très accrocheur I Don’t Remember.

En utilisant un synthétiseur Fairlight-CMI (ancêtre des échantillonneurs), Peter Gabriel s’approprie une invention encore plus révolutionnaire. Il en fait par exemple usage dans No Self Control où il sample un joueur de marimba (une forme de xylophone très répandue en Afrique et en Amérique du Sud). Son utilisation la plus marquante se remarque sur Biko où Peter Gabriel utilise des chants et des percussions funèbres d’Afrique du Sud. Cet hommage à Steve Biko, militant noir antiapartheid reste l’une «protest song» les plus célèbres de Peter Gabriel. Elle lui apportera son lot de critiques et d’ennuis.

Lead A Normal Life est une charge contre le conformisme social. Family Snapshot se penche sur les ruminations intérieures d’un terroriste. La chanson s’inspire des déclarations d’un certain Arthur Bremmer qui tenta d’assanier le gouverneur de l’Alabama en 1972.

Comparant la guerre à une émission de télévision très populaire, Games Without Frontiers met en lumière les aspects infantiles et aberrants de cette étrange activité sociale.

Lorsque Peter Gabriel eut achevé le Melting Album, sa maison de disque refusa catégoriquement de le publier. Il s’agissait selon elle d’un suicide commercial. Si l’on songe à la tournure que devait prendre la carrière de Peter Gabriel dans les années 80, ce pronostic alarmiste a de quoi faire sourire. Le fait est que les responsables de l’industrie musicale ne brillent que rarement par leur discernement.

Little Nameless Nemo

Endtroducing… DJ Shadow

La pochette d’Endtroducing… n’attire guère le regard. La photo banale nous montre deux collectionneurs de disques occupés à passer au peigne fin les rayons interminables d’un supermarché du vinyle. Il ne fait aucun doute que le jeune Josh Davies s’est lui aussi adonné à cette passion. Il a probablement dû passer des heures dans ce même magasin à rechercher fiévreusement la perle rare.

Dès le milieu des années 80, Josh ne se contente plus d’accumuler passivement des milliers d’albums. Il veut donner une tournure plus créative à son obsession. Sous le pseudonyme de DJ Shadow, il commence à puiser dans son immense collection pour élaborer sa propre version du hip-hop. Cérébrales et résolument avant-gardistes ses maquettes attirent peu à peu l’attention des amateurs.

En 1996, l’artiste enregistre son premier album. Cela lui donne l’occasion d’effectuer un véritable saut quantique. Avec Endtroducing… DJ Shadow signe ni plus ni moins l’un des disques clefs du hip-hop.

Comme toutes les oeuvres novatrices, Endtroducing… viole allègrement les règles de base du genre dans lequel elle s’inscrit. DJ Shadow a par exemple l’extravagance de se passer complètement de rappeur. Du jamais vu dans un style musical qui accorde une telle importance aux textes. C’est un peu comme si l’on prétendait jouer du hard rock en faisant l’impasse sur le solo du guitariste.

Entièrement instrumental, Endtroducing… est ainsi le premier disque à mettre pleinement en valeur l’originalité spécifiquement musicale du hip-hop. Il nous permet de l’entendre d’une oreille entièrement neuve.

L’absence de «lyrics» permet à DJ Shadow de dissocier son art de la culture de la rue et des combats de la communauté afro américaine. Le rôle d’Endtroducing… à l’égard du hip-hop est assez semblable à celui que le Sgt Pepper’s des Beatles joua jadis pour le rock. Il le rend accessible à des publics qui lui étaient jusqu’alors hostiles ou indifférents.

Endtroducing… présente une autre particularité remarquable. Il est le premier disque de l’histoire a être entièrement composé de samples. Il est troublant de penser qu’une musique aussi singulière ne comporte pas la moindre note originale. Le studio d’enregistrement est devenu un instrument à part entière. Ce disque remet ainsi en cause le statut de l’auteur dans la musique populaire. On pourrait dire que la pop est désormais entré dans la postmodernité.

DJ Shadow a emprunté les éléments de son collage aux styles musicaux les plus divers. On y trouve des bribes de jazz, des bouffées de rock, des miettes de classique et des fragments de hip-hop. Le kaléidoscope sonore qui en résulte est cependant réalisé avec tant de finesse que ses sources sont méconnaissables.

Il convient enfin de remarquer que contrairement à beaucoup d’albums de hip-hop, Endtroducing… n’est pas dominé par la basse. La richesse de ses compositions est telle qu’il n’a pas besoin de recourir à ce genre de facilités pour retenir l’attention de l’auditeur.

Le disque s’ouvre sur une intro percutante et crépitante. DJ Shadow y vante ses propres mérites dans le style grandiloquent des «B-Boys».

Le temps de nous faire comprendre qu’il est le meilleur et il enchaîne déjà sur le morceau suivant. Building Steam With A Grain Of Salt s’ouvre sur des accords de piano dignes de figurer au générique d’un film noir. L’entrée d’un choeur de femmes aux voix spectrales désagréablement soutenu par un loop de batterie insistant achève de plomber l’ambiance. Le morceau finit heureusement par s’égarer vers des horizons plus psychédéliques.

Il n’en reste pas moins évident que DJ Shadow est un inconditionnel des films d’horreur. Les trois extraits de dialogues présents sur le disque sont tous empruntés au Prince des ténèbres de John Carpenter.

Cela ne l’empêche de faire preuve d’un humour pince sans rire. Sur Organ Donor, il fait groover les loops d’orgue en les associant à break beat de hip-hop aussi entraînant que subtil.

Annoncé par un crépitement de vieux vinyle, le morceau suivant, Why Hip-Hop Sucks In 1996, ne dure que 43 secondes. Une respiration bienvenue avant de poursuivre cet étrange et éprouvant voyage d’exploration sonore.

Endtroducing… est ce que l’on pourrait appeler un disque événement. Il est tout à fait inimitable. Y compris par son auteur.

Little Nameless Nemo

Radiohead – Kid A

Si le rock est souvent la musique de la révolte, il est beaucoup plus rarement celle de l’audace. La rage tonitruante des débuts fait long feu. La plupart des groupes tombent alors dans la routine et rentabilisent bourgeoisement la recette de leurs premiers succès. L’esprit s’en est allé. Restent le goût du lucre et un sens du spectacle plus ou moins bien rodé.

Ceux qui évoluent encore le font souvent par opportunisme. Il s’agit, pour rester jeune, de coller à l’incessante fluctuation des modes.

Il existe cependant une poignée de téméraires qui n’hésitent pas à se réinventer. Certains poussent même le goût de l’aventure jusqu’à prendre une direction musicale absolument imprévisible. Ce risque est d’autant plus admirable lorsqu’il est pris par des artistes parvenus au sommet de la gloire.

Depuis le milieu des années 90, Radiohead surfe sur le succès. Son rock déchiré et introspectif est en phase avec la confusion des années «grunge». Cette première manière culminera en 1995 avec la publication d’un chef d’oeuvre. The Bends combine avec élégance dissonances rageuses et délicatesse musicale.

Dans son genre The Bends constitue un sommet indépassable. Beaucoup de critiques n’envisagent alors que deux scénarios possibles pour le suite: la dissolution brutale du groupe ou un fastidieux déclin fait de redites et d’auto-caricatures.

La sortie d’OK Computer en 1997 fera taire toutes ces mauvaises langues. Situé quelque part entre Can, Pink Floyd et les Beatles, ce nouvel album renouvelle en profondeur l’univers musical du groupe. Ses compositions oniriques et raffinées s’écoutent en boucle. Intentionnellement ou non, Radiohead vient tout simplement de réinventer la musique planante.

L’album suivant se ferra attendre trois longues années. La surprise des fans sera à la mesure de leur impatience. Bizarre, avant-gardiste et dominé par l’électronique, Kid A déstabilise nombre de ses auditeurs. Les inconditionnels peinent à reconnaître «leur» groupe.

Confronté à une panne d’inspiration très sévère, Thom Yorke, a en effet décidé de révolutionner le fonctionnement de Radiohead. Désireux de sortir des clichés du rock, il proscrit pendant des mois l’usage de la guitare au sein du groupe. On utilisera à la place des instruments électroniques du tout début du XXème siècle tel que le telharmonium, le theremin ou l’électrophon. Les musiciens sont également invités à travailler en deux sous-groupes complètement indépendants l’un de l’autre.

Pendant des mois, le groupe laisse libre cours à une créativité débridée et chaotique. On viole méthodiquement toutes les règles de composition, de production et d’enregistrement. Il n’est même plus question d’écrire des chansons. On travaille sur des atmosphères, des paysages sonores abstraits et déstructurés. Pour les textes, on recourra au cut-up et à l’écriture automatique.

Au final l’album est plus proche des oeuvres de John Coltrane, de Karlheinz Stockhausen ou d’Aphex Twin que de la «Britpop».

Idioteque séduit par sa rythmique entêtante . Dominé par une section de cuivre, The National Anthem swingue de manière étrange et dissonante. Sur How To Disappear Completely des parties de violons qui semblent tout droit sorti de l’oeuvre du compositeur d’avant garde Krzysztof Penderecki s’intègrent avec grâce dans une chanson folk. High-tech et synthétique à souhait, Morning Bell garde un étrange parfum de country-blues.

Chaque morceau est différent de celui qui le précède. Aucun ne ressemble vraiment à une chanson de rock. L’album a ainsi le mérite d’élargir l’horizon d’un public aux références esthétiques parfois très standardisées.

Avec Kid A, Radiohead ne se contente pas d’innover artistiquement. La stratégie marketing qui accompagne le lancement du disque est tout aussi inattendue que son contenu musical. Le groupe refuse obstinément de publier le moindre single. Il décide également de ne pas tourner de clips et n’accorde que de très rares interviews. Au grand désespoir de sa maison de disque, il choisit enfin de ne signer aucun contrat d’exclusivité avec les stations de radio.

Le meilleur reste encore à venir. Trois semaines avant sa sortie officielle, l’album peut être téléchargé gratuitement sur le site du groupe… Quand je vous parlais de prise de risque…

La suite est connue. Contrairement aux prévisions les plus pessimistes, pardon, réalistes, cet ovni se classa presque instantanément en tête des «charts». On aurait naturellement pu espérer qu’un tel exemple fasse des émules. Mais non.

Little Nameless Nemo

Metallica is back in black

Le heavy metal est la musique la plus ennuyeuse que je connaisse. Elle n’a de lourd que le nom. Souvent exécutée avec une maestria époustouflante, elle ne véhicule en définitive qu’une sensation d’excitation superficielle et insatisfaisante. La plupart de ces chansons me font l’effet d’en rester au stade du prélude. Elles ne décollent jamais vraiment et me laissent au final avec la frustration d’une promesse non tenue. Coïts pesants et laborieux, elles ne tendent jamais vers l’orgasme. Elles «ardent mais ne se consument pas», aurait dit André Gide qui eût été bien étonné d’être cité dans un tel contexte.

Certains groupes s’en tirent tout de même un peu mieux que d’autres. C’est évidement le cas de Metallica. Souvent considéré comme le fondateur du genre, le groupe de Lars Ulrich et James Hetfield en fut longtemps la formation la plus emblématique.

Les membres de Metallica ne sont pas des puristes. C’est sans doute à cela qu’ils doivent une grande partie de leur immense succès. La musique du groupe est un mélange habile de rock «mainstream» et d’agressions sonores dignes des représentants les plus «hardcore» du genre.

Fondé en 1981 à San Franscisco, le groupe attire l’attention des amateurs de gros rock par des concerts d’une intensité exceptionnelle. D’une qualité supérieure à la moyenne, ses albums lui permettent de se constituer peu à peu un public d’inconditionnels. La célébrité se fera cependant attendre encore 10 ans.

Nous sommes donc en 1991. Metallica entre en studio pour enregistrer, sinon son chef d’oeuvre, du moins son plus grand succès. Preuve que le disque a su toucher leur coeur, les fans lui donnent même un « petit nom ». Il restera célèbre sous le titre (devenu presque officiel) de Black album.

A cette occasion le groupe travaille sous la férule du producteur canadien Bob Rock. Ce dernier oblige les musiciens à enregistrer dans les conditions du life. Ils y gagent en spontanéité et en sincérité. C’est déjà ça. Autre bonne nouvelle: James Hetfield s’est enfin décidé à prendre des cours de chant. Il aboie toujours autant, mais ses éclats de voix gagnent tout de même en subtilité. Tout porte à croire qu’il commence alors à acquérir le sens de la nuance.

Le Black album s’ouvre sur le megatube Enter Sandman. La chanson fera par la suite l’objet d’une magnifique reprise par Youn Sun Nah. La comparaison des deux versions est intéressante. Alors que les californiens se contentent d’être puissants et agressifs, la coréenne sait tirer parti de l’inquiétante étrangeté de la composition. La version de Metallica peut vous donner envie de danser; celle de Youn Sun Nah vous donne la chair de poule.

S’il faut en croire le batteur Lars Ulrich, Sad But True est une réflexion sur la part diabolique qui se cache en chaque être humain. Le début de la chanson me fait un peu penser à ces musiques de film jadis composées par Ennio Morricone. C’est bruyant et mélodramatique à souhait. Le reste du morceau est dominé par un riff puissant et diablement efficace. Le bourdonnement des guitares semble vraiment hanté par des plaintes tout droit sorties de l’enfer. Du bon boulot.

Don’t Tread On Me a un petit parfum de scandale. Le titre du morceau fait référence au cri de ralliement des colons américains au moment de la guerre d’indépendance. Publié au moment de la première guerre du Golf, cette apologie sans fard de la violence fait grincer quelques dents. A noter que le morceau débute par une allusion humoristique au I Want To Live In America de Leonard Bernstein.

Reste à parler de l’autre tube de l’album. Tous les occidentaux assez malchanceux pour posséder un poste de radio en 1991 ont dû l’entendre un bon million de fois. Je fais bien sûr allusion à Nothing Else Matters. Accompagné par un orchestre de quarante musiciens placés sous la direction du compositeur de musique new-age Michael Kamen, le groupe se fend d’une balade sirupeuse et conventionnelle qui fait encore hurler de nombreux fans de la première heure.

Vendu à 22 millions d’exemplaires, le Black Album fit de Metallica l’un des rares groupes vraiment incontournables de l’époque. Je ne suis pas absolument convaincu que ce soit une bonne chose.

Little Nameless Nemo

Johnny for real

Au cours de sa longue et tumultueuse carrière, Johnny Cash a publié plusieurs centaine d’albums. En comptant les live, les compilations, les rééditions et les pirates, la discographie de «l’homme en noir» dépasse allègrement les 1500 titres.

Au sein de cette oeuvre gigantesque, les American Recordings forment un groupe à part. Enregistrés durant les dix dernières années de son existence, ces disques nous font entendre un Johnny Cash au meilleur de sa forme. Certains disent qu’il n’a jamais été aussi sincère et poignant.

Ce chant du cygne doit beaucoup au talent de Rick Rubin. Producteur de hip hop et de métal, il a lancé la carrière des Beastie Boys et donné un nouveau souffle à celles des Red Hot Chilli Peppers, de Slayer, d’AC/DC ou de Metallica. Eclectique, ouvert et généreux, Rick Rubin a également travaillé avec Donovan ou Nusret Fateh Ali Khan.

Au moment où les deux hommes se rencontrent, Cash est aussi célèbre que démodé. On célèbre à l’envie sa gloire passée mais personne ne se risquerait plus à miser le moindre dollar sur son avenir. Le vieux est fini! Cash lui-même n’est guère plus optimiste que ses détracteurs. Revenu de tout, il est prêt à tout lâcher. C’est alors que Rubin rattrape in extremis le grand Johnny par la peau des fesses. Il le persuade de sortir de sa retraite pour enregistrer un ultime album de reprises.

Rick Rubin veut faire dans le dépouillé. Une voix, une guitare, un magnétophone. Pour ce premier disque, on ne fera appel à aucun autre musicien et le travail de production restera volontairement rudimentaire. Dans certains cas, Rick Rubin dédaignera les enregistrements réalisés en studio pour utiliser les maquettes capturées de manière informelle dans son salon.

Le résultat est si impressionnant qu’il propulse une dernière fois Johnny au sommet de la gloire. Cinq autres disques suivront ce premier succès. S’ils valent tous le détour, le troisième volet de la série, sous-titré Solitary Man, est de l’avis général le plus intéressant. C’est un mélange de compositions originales et de reprises de chansons pop et country.

Solitary Man s’ouvre sur les accords cristallins du Won’t Back Down des Traveling Wilburys avant d’enchaîner sur la chanson éponyme de Neil Diamond. La puissance émotionnelle véhiculée par ces deux chansons est d’autant plus saisissante qu’elles n’ont en elles-mêms pas grand chose d’exceptionnel. Johnny Cash les transcende par la sincérité de son interprétation et leur confère une profondeur qu’elles étaient loin d’avoir au départ.

That Lucky Old Sun est la première chanson que Cash ai jamais joué en public. Les reprises du One de U2 et de Mercy Seat de Nick Cave donnent à Johnny Cash l’occasion d’aligner deux autres morceaux de bravoure. Lorsqu’il les chante, il est évident que ces chansons ont été écrites pour lui. C’est à peine si on a envie de réécouter les originaux.

Autre sommet du disque, le I See A Darkness de Will Oldham est interprété en duo avec son auteur.

Parmi les compositions originales on retiendra surtout le splendide Field Of Diamond. Beaucoup plus sombre, Before My Time est une méditation amère sur le naufrage de la vieillesse.

La série des American Recordings a été réunie en coffret en 2003 sous le titre Unearthed. Avec cette série de disques la country devient enfin accessible à tous ceux qui n’ont aucun goût pour les cow-boys, les Santiags et les rodéos.

Little Nameless Nemo 

Dream City Film Club

«Some are born to sweet day light, some are born to endless night» chantaient les Doors en 1967. Dream City Film Club appartient de toute évidence à la catégorie des perdants. Fatalité ou maladresse, ces types mourront sans avoir connu leur proverbial quart d’heure de célébrité.

Fondé et animé par le chanteur et songwriter Michael J. Sheehy, le groupe avait pourtant l’étoffe des grands. Textes percutants, compositions accrocheuses et qualités scéniques indéniables… Si le succès d’un groupe était proportionnel à son talent, il ne fait aucun doute que Dream City Film Club serait aujourd’hui aussi connu que Sonic Youth, les Rolling Stones ou les Sex Pistols. Mais la vie ne se contente pas d’être dure. Elle est aussi profondément injuste.

Michael J. a emprunté le nom de son groupe à une salle de cinéma porno clandestine. Exclusivement fréquenté par la communauté gay, l’établissement fut ravagé par un incendie criminel. Cet attentat coûta la vie à une cinquantaine d’hommes…

Bienvenu dans le quotidien sordide et tragique du Londres des années 90. Les chansons du premier album éponyme de Dream City Fim Club sont une chronique sombre et brutale de la misère ordinaire en pays riche.

Sheehy sait de quoi il chante. Tout comme Johnny Rotten, il grandit au sein d’une famille d’immigrants irlandais. Son enfance a pour cadre un taudis insalubre du nord de Londres. Chômage, violence, drogue et criminalité. Tout y est. En dépit d’une éducation strictement catholique, le petit Michael ne tarde pas à aller lui aussi cueillir des remords dans la fête servile. Armé de sa guitare et de ses illusions, il titube courageusement d’un pub à l’autre.

Au final, ces années de confusion se révèlent pourtant fertiles. Michael a bientôt suffisamment de chansons pour remplir trois albums. Reste à fonder un groupe. En 1995 c’est chose faite. Il faudra au combo encore deux années de travail acharné pour accoucher de leur premier disque.

Mélange de ballades envoûtantes et de rocks agressifs, ce premier album est solide, intense et cohérent. Le disque s’ouvre sur Night Of Nights.sur laquelle plane l’echo du chant de Jim Morrison. Il y est question de l’audace dérisoire de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Plus mesquine, Prefect Piece Of Trash appartient à la catégorie des «hate songs». Le chanteur y injurie l’une de ses ex d’une voix rendue froide et métallique par la rage. Dans Pissboy, garage rock bourdonnant et efficace, il retourne cette haine contre lui.

If I Die, I Die est en revanche une chanson tendre et profondement humaine. S’il en avait eu connaissance, Johnny Cash aurait très pu la reprendre sur ses American Recordings. Cette échappée belle ne dure pas. Teenage Wife, le dernier morceau de l’album, traite des obsessions et des violences sexuelles.

Que vous dire pour finir sinon qu’il s’agit là d’un album incontournable. Vous ne pouvez pas prétendre vous intéresser sérieusement au rock et faire l’impasse sur la musique de Dream City Film Club.

Little Nameless Nemo

HOOD – The Cycle Of Days And Seasons

Chez certains groupes la magie opère dès le premier album. Ce fut le cas des Doors, de Joy Divison, de Pink Floyd ou des Sex Pistols. D’autres doivent en revanche tâtonner de longues et pénibles années avant d’enregistrer enfin leur chef d’oeuvre.
Les membres de Hood font partie de ces tâcherons héroïques. Il ne leur fallut pas moins de six albums avant d’être enfin touchés par la grâce.
Enregistré en 1999, The Cycle Of Days And Seasons est un disque exigeant. Le collectif anglais y prend un malin plaisir à brouiller les pistes et à désarçonner ses très rares auditeurs.
Leurs morceaux tiennent du collage, du patchwork, de la fusion et de la collision. Les styles les plus hétéroclites y entrent en harmonie et en dissonance.
Foisonnantes et chaotiques, les chansons des frères Adams mélangent sans vergogne de squelettiques mélodies acoustiques et une débauche de breakbeats bien cadencés. Le tout est vigoureusement relevé par un penchant marqué pour le bruitisme.
Le résultat est étrange, morbide et déprimant à souhait. La première écoute est particulièrement ingrate. Les chansons ne se distinguent pas vraiment les unes des autres. On a l’impression de s’enfoncer dans une sorte brouillard. Des sons décousus semblent en émerger au hasard pour se dissiper ensuite sans plus de raisons qu’ils sont apparus. Cette atmosphère oppressante devient rapidement insupportable et on arrête le disque en proie à une crise de claustrophobie aiguë.
Il faut plusieurs écoutes pour prendre conscience que chacun de ces morceaux se construit autour d’un noyau de ferveur ardente qui en contrebalance l’insupportable charge de négativité.
The Cycle Of Days And Seasons n’est pas le genre de disque que l’on peut se contenter d’écouter d’une oreille distraite. Pour en apprécier pleinement la beauté, il est nécessaire de lui accorder toute son attention. Il ne reste plus alors qu’à s’armer de patience et à attendre que la musique de Hood veuille bien vous livrer certains de ses secrets.
Les rares critiques musicaux qui acceptèrent de s’intéresser à l’album firent preuve d’un enthousiasme unanime. En vain… Leurs articles dithyrambiques ne convainquirent que les plus convaincus. Les ventes restèrent plus que confidentielles.
 La frustration des musiciens fut si forte que le groupe manqua d’éclater. Heureusement pour nous, Chris et Richard Adams en avaient vu d’autres. Ils n’avaient pas surmonté tous ces obstacles pour s’arrêter en si bon chemin.
Passée le plus gros de la déception, la fratrie Adams se remit au travail. Hood publia encore deux autres disques de la même qualité avant de disparaître des écrans radars.Ces opus sont respectivement intitulés: Home Is Where It Hurts et Cold House. A eux seuls ces titres reflètent leur vision riante et optimiste de l’existence.
Little Nameless Nemo