Leçon de ténèbres

William Oldham n’a décidément pas la tête de l’emploi. Taillé à la serpe, son visage n’est pas celui d’un futur dieu du rock. La beauté difficile de ses traits conviendrait beaucoup mieux à un marin, un repris de justice ou un poète maudit. C’est le genre de détail insignifiant qui peut ruiner une carrière. Peu sensible aux sirènes de la célébrité, le jeune Will s’en accommode pourtant avec sérénité. Il prend même un malin plaisir à brouiller les pistes en changeant compulsivement le nom de son groupe. Celui-ci se baptisera successivement The Palace Brothers, Palace, Palace Music, Palace Songs, Days In The Wake etc.

En dépit de tous ses efforts, Oldham finit tout de même par être repéré. Ce n’est certes pas la gloire mais le guitariste misanthrope peut désormais compter sur un solide noyau de fans. Impossible de savoir si cela lui fait plaisir.

Publié en 1993, There Is No One What Will Take Care Of You est le premier d’une longue série d’albums énigmatiques et émouvants.

En 1997, Oldham trouve enfin son pseudonyme le plus durable. Il sera désormais Bonnie « Prince » Billy.

Les chansons d’Oldham racontent des histoires étranges et sinistres. Il y est question de folie, d’abandon, d’inceste et de morts prématurées… On y croise des personnages désaxés, rongés par la culpabilité et le désespoir.

Ces textes gais chics et entraînants sont interprétés avec sobriété sur un fond de musique folk et country. Légèrement éraillée, la voix d’Oldham est parfois fausse. Il lui arrive aussi de manquer de puissance. Le musicien assume tranquillement ses imperfections vocales. Au grand dam de sa maison de disque, il refuse obstinément que sa voix soit retravaillée en studio. A l’ère du tout digital, son chant a quelque chose de dérangeant. Il faut remonter aux enregistrements de blues des années 30 pour retrouver la même vulnérabilité. Un truc à vous donner la chair de poule.

I See A Darkness paraît en 1999. Plus accessible que ses nombreux prédécesseurs, cet album consacre définitivement le succès d’Oldham. Alors qu’on le compare à lui, Leonard Cohen répond laconiquement : « Oldham est sans égal ». Un an plus tard, Johnny Cash lui rend hommage à son tour en reprenant magnifiquement la chanson titre de l’album.

I See A Darkness illustre bien le style d’écriture d’Oldham. C’est une ode minimaliste à l’amitié virile. L’orchestration est squelettique. Le rythme sautillant de la musique forme un contraste bizarre avec la gravité du texte. Puis Oldham se met à chanter. Sa voix est douce, presque hésitante. On a un peu l’impression d’entendre une fanfare de l’armée du salut. « Well I hope that some day, buddy / We have peace in our lives / Together or apart / Alone or with our wives… » La fin de la chanson s’éclaire d’une furtive lueur d’espoir. « Did you know how much I love you / Is a hope that somehow you / Can save me from this darkness »

Le reste de l’album est à peine plus gai. Il suffit, pour s’en rendre compte, de lire la liste des titres : Another Day Full Of Dread, Death To Everyone, Black… La musique d’Oldham ne se contente cependant pas d’être désespérée. Elle est également merveilleusement belle. Loin d’être amères, ses chansons sont pleines d’humanité et de compassion . On reçoit chacune d’elles comme une accolade chaleureuse.

Little Nameless Nemo

AC/DC – Pour l’enfer c’est tout droit

Dans le rock n’ roll, il y a ceux qui aiment le « rock » et ceux qui préfèrent le « roll ». Il ne fait aucun doute qu’AC/DC appartient à la première catégorie. Depuis sa création en 1973, le groupe est une institution du gros rock qui tache et qui décape. Une musique de bûcheron pour imbéciles heureux.

Au début des années 70, le groupe se forme en réaction contre le rock progressif qui domine alors les ondes. Écouter AC/DC, c’est rejeter les références musicales de ses parents tout comme celles de son grand frère. Ce faisant, le groupe anticipe largement le punk. Mais qui a dit que le punk avait inventé quoi que ce soit ?

Alors que les membres d’AC/DC ont déjà largement dépassé l’âge de la retraite, leur guitariste continue aujourd’hui encore à parcourir le monde en short et en uniforme d’écolier. C’est sympathique et tout de même un peu gênant… Le groupe reste cependant l’un des meilleurs du genre. En réécoutant récemment les six albums qu’il a enregistré entre 1974 et 1979, j’ai été frappé par leur indéniable qualité.

Highway To Hell sort nettement du lot. Avec ce disque, le groupe effectue un véritable saut quantique. Il pousse sa formule musicale à son point de perfection. Highway To Hell vous donne à entendre la quintessence du rock d’AC/DC : un rythme primitif et irrésistible dominé par la chaleur d’une guitare rageuse. J’allais oublier les vocalises rocailleuses et bien timbrées du chanteur Bon Scott…

Faute d’argent, AC/DC a dû bâcler l’enregistrement de ses cinq premiers albums en quelques semaines. Au moment de la conception de Highway to Hell, le groupe peut enfin se permettre de passer trois mois d’affilé en studio. Le résultat n’est forcément pas le même. En cette époque reculée (1979), AC/DC n’a pas encore la notoriété nécessaire pour choisir son producteur. Leur maison de disque leur impose donc un certain Robert John Lange. Ce dernier n’a encore jamais travaillé avec un groupe de hard rock. Il n’en a peut être même jamais écouté. Sans à priori esthétique, il accepte cependant de mettre ses compétences au service de cette étrange musique. Entre minimalisme et raffinement, sa production saura mettre en valeur chacun des morceau de l’album.

La qualité de son travail est particulièrement audible sur Touch Too Much. En harmonisant de manière très fine la guitare rythmique, les éructations de Bon Scott et les interventions des chœurs, Lange réussit à donner un nouveau relief au morceau.

Il n’y a rien à jeter sur Highway To Hell. Tous les titres de l’album sont aujourd’hui devenus des standards du hard rock. Près de quarante ans plus tard, le groupe continue à les jouer sur scène.

Propulsée par un riff entêtant, la chanson éponyme célèbre un hédonisme décomplexé, irresponsable et morbide. Girls Got Rhythym, Shot Down In Flames et If You Want Blood… sont suffisamment puissantes pour faire crouler les murs de Jéricho.

L’album se clôt sur Night Prowler (Un rôdeur dans la nuit). Ce morceau allait durablement empoisonner le vie du groupe. En 1985, un tueur en série du nom de Richard Ramirez affirmerait en effet s’être inspiré de cette chanson pour commettre ses crimes. Ce sinistre individu alla même jusqu’à déposer une casquette ornée du logo du groupe près du cadavre de l’une de ses victimes. Même si l’on considère qu’un groupe de rock se doit de cultiver sa mauvaise réputation, il y a tout de même des limites à ne pas dépasser.

L’album donna lieu à un autre drame. Six mois après la sortie de Highway To Hell Bon Scott fut retrouvé mort dans sa voiture. A l’instar de beaucoup de ses collègues, il fut victime d’une consommation excessive d’alcool et de drogue. Il avait visiblement pris les paroles de sa chanson un peu trop au pied de la lettre.

La mort de Scott fut un coup dur pour AC/DC. Les survivants décidèrent que la vie, le spectacle et le business devaient continuer malgré tout. On remplaça donc promptement le défunt. Il n’était pas enterré depuis neuf moisqu’AC/DC publiait déjà un nouvel album : Back In Black. C’est ce qu’on appelle un travail de deuil rondement mené.

Little Nameless Nemo

Les Beach Boys assurent comme des bêtes

Contrairement aux Beatles et aux Rolling Stones, les Beach Boys n’ont jamais été foutu de gérer leur image. La pochette lamentable de Pet Sounds reste sans doute l’illustration la plus choquante de cette incompétence. Il y a un tel contraste entre la subtilité de la musique et la photo idiote qui fut mise en avant que le résultat en devient presque comique. Un bijou de surréalisme involontaire.

Un mot à propos du titre qui risque d’être mal compris par les francophones. Contrairement à ce que pourraient suggérer certains esprits malicieux, Pet Sounds n’est pas un hymne à la gloire de l’aérophagie. A mon sens, la traduction la plus satisfaisante de ce titre serait : Le carnaval des animaux.

Lorsque l’on parle de Pet Sounds, il est difficile d’éviter les superlatifs. En plus d’être LE chef d’œuvre des Beach Boys, ce disque est un classique increvable du rock. Avec le Revolver des Beatles, Pet Sounds est aussi l’un des albums charnière qui inaugura le bref âge d’or de la pop music (On situe généralement cette époque entre 1966 et 1969. Certains optimistes béats veulent à toute force la voir se prolonger jusqu’en 1971).

Pet Sounds regorge d’innovations et fut une source d’inspiration inépuisable pour tous les musiciens de la période. L’album incita les groupes à réévaluer le rôle joué par la batterie et les percussions. Il les encouragea aussi à expérimenter des changements d’accords et de tonalités inhabituels. Il leur montra enfin le parti esthétique que l’on pouvait tirer des bruitages et autres effets sonores bizarroïdes. George Martin est catégorique. Sans Pet Sounds, les Beatles n’auraient jamais pu enregistrer Sgt. Pepper.

Pet Sounds eut une autre conséquence positive. Sa qualité inhabituelle contribua à accroître le niveau d’exigence du public. Après la sortie de cet album, les groupes ne pourraient plus se contenter de bricoler un album à partir de deux ou trois tubes et d’une demi douzaine de titres « bouche-trous ». Pet Sounds est l’un des premiers albums cohérents de la pop music.

Sa qualité est d’autant plus remarquable qu’elle est l’œuvre d’un tout jeune homme. Brian Wilson, le leader et le compositeur du groupe, est à peine âgé de 23 ans au moment de l’enregistrement du disque. Ce galopin timide et adipeux a déjà un très beau palmarès à son actif. Auteur de onze albums, il a réussi à surmonter deux dépressions nerveuses.

Même si elles peuvent être d’une écoute très agréable, il faut avouer que ses chansons de jeunesse sont tout de même très stéréotypées. Il n’y est question que de belles blondes se prélassant au soleil tandis que de jeunes surfeurs bodybuildés font les kékés au volant de bolides surpuissants. Rien de très passionnant.

Fort de cette expérience, Brian se sent néanmoins prêt pour autre chose. Laissant les Beach Boys partir en tournée sans lui, il s’enferme deux mois en studio. Il inaugure à cette occasion une collaboration avec le parolier Tony Asher. Les textes des Beach Boys vont enfin être à la hauteur de leur musique.

La collaboration entre Wilson et Asher est fluide. Le duo écrit God Only Knows en l’espace d’une demie heure. C’est la première fois que le mot Dieu est employé dans le cadre d’une chanson pop. Dans l’Amérique du milieu des années 60 cela fait toute une histoire. Certains sujets sont encore tabous. Un an plus tard, les fondamentalistes de la Bible Belt manqueront de lyncher John Lennon qui avait commis l’imprudence d’affirmer que les Beatles étaient dorénavant plus célèbres que le Christ.

Lorsque les Beach Boys rentrent de tournée, l’album est pratiquement écrit. Affirmer qu’ils ne sont pas contents est un euphémisme. Leur seule ambition est de cartonner au hit parade, de brasser du fric et d’emballer un maximum de nanas. Et voilà que ce fou de Brian se découvre des ambitions artistiques. C’est mauvais pour le business…

Pour couronner le tout, Brian s’est mis en tête de les faire travailler. Ce n’est plus du perfectionnisme, c’est de la dictature. L’ensemble de l’équipe est priée d’être au taquet.

Sous l’impulsion de Brian, les Beach Boys se transforment en groupe de studio. Les séances d’enregistrement expédiées à la va vite entre deux tournées hold-up appartiennent désormais au passé.

Brian travaille et retravaille ses chansons avec un enthousiasme et une patience de monomaniaque. Il n’arrête pas de modifier les arrangements vocaux et de vouloir changer le mixage des chansons déjà enregistrées : « Eh les gars, et si on mettait la batterie un peu plus en avant sur celle-là ? J’ai aussi des doutes à propos du clavecin… Vous ne le trouvez pas un peu trop discret ? » Epuisés et dépassés, les gars en question laissent faire.

Si Pet Sounds n’est pas un « concept album » au sens strict du terme, les dix chansons qui le composent n’en racontent pas moins une histoire. Elles retracent l’éducation sentimentale par laquelle doivent passer tous les adolescents. Chaque morceau est consacré à l’une des étapes de cette carte du tendre.

Wouldn’t It Be Nice fait parler un garçon. Il exprime avec ferveur le désir de s’endormir et de se réveiller dans les bras de celle qu’il aime. Le disque s’achève sur Caroline No. Une jeune femme y évoque les expériences douloureuses qui l’on fait mûrir.

Entre les deux, l’album égrène quelques perles comme la reprise très réussie du classique Sloop John B., ou la sublime rengaine I Know There Is An Answer. Cette dernière chanson devait à l’origine s’intituler Hang On To Your Ego (Accroche toi à ton ego). C’était sans doute pousser le bouchon un peu trop loin. Les membres du groupe insistèrent lourdement pour que Brian et Asher trouvent un texte et un titre moins excentriques.

La sortie de Pet Sounds donna à Brian Wilson l’occasion de savourer son quart d’heure de gloire. Le Capitole n’est cependant pas loin de la roche tarpéienne. Moins de six mois après son triomphe Brian, incapable de donner une suite à son chef d’œuvre, sombrait dans la folie. Son calvaire devait durer quarante ans.

Pour remercier Brian d’avoir cité Son Nom dans l’une de ses chansons, Dieu finira tout de même par faire un geste. En 2004, le compositeur trouva le courage et les appuis humains nécessaires pour enregistrer la suite de Pet Sounds. Ce sera Smile. Un autre chef d’œuvre. C’est con, mais une histoire qui se termine bien ça fait toujours plaisir.

Little Nameless Nemo

KLF – Les Pieds Nickelés foutraques du show business

William Drummond et Jimmy Cauty ont un sens de l’humour bien à eux. Leurs plaisanteries absconces ne font pas rire tout le monde. Certains les considèrent comme des dadaïstes modernes, d’autres comme des carriéristes cyniques. Les plus grincheux s’obstinent à ne voir en eux que des mystificateurs minables et sans talent. Il en est même qui leur prêtent du génie. Mais les gens racontent tellement de choses…

Lorsqu’il rencontre Jimmy Cauty, Bill Drummond travaille déjà depuis dix ans dans l’industrie musicale. Fondateur du Label Zoo, il lui arrive également d’officier comme guitariste ou comme producteur. Son plus haut fait d’arme est d’avoir été un temps le manager d’Echo & The Bunnymen. Entre Drummond et Cauty se noue immédiatement une amitié vive et féconde. Du genre : « parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Ils se découvrent un but commun : faire tourner l’industrie musicale en bourrique.

Leur premier groupe porte un nom parfaitement ridicule : The Justified Ancients of the MU-MU. C’est sous cette appellation affligeante que les deux amis vont jouer leur premier tour pendable. Ce gag prend la forme d’un album entièrement composé de samples. En 1987 c’est du jamais vu. What The Fuck Is Going On ? est un collage sonore qui mêle de manière rudimentaire des extraits de chansons d’ABBA, des Beatles, de Led Zeppelin etc. L’objectif de cette démarche est de dénoncer le manque d’imagination d’une industrie qui passe son temps à recycler les mêmes idées sous des étiquettes à peine différentes. C’est presque de l’art conceptuel. Peu sensibles à cette forme de militantisme d’avant garde, les avocats des maisons de disques n’y virent pour leur part qu’une pure et simple violation du copyright. Les deux complices furent finalement contraints de brûler la totalité des exemplaires de ce premier album.

Cauty & Drummond ne se déclarèrent pas vaincus pour autant. Ils se contentèrent tout simplement de dissoudre leur groupe… et de le reformer aussitôt sous un autre nom. Devenus The Timelords, ils publient un 45 tours intitulé Doctorin’ The Tardis. En dépit de son titre incompréhensible, le single se hissa à la première place des classements.

Forts de ce premier succès, nos deux Pieds nickelés changent à nouveau le nom de leur groupe. Ils se baptisent The KLF (The Kopyright Liberation Front). Chill Out, leur premier album, ne contient qu’un seul morceau de 45 minutes. Les spécialistes prétendent que cet opus inaugure un nouveau style : « l’ambient house ». Bruitages, sons synthétiques et samples de toutes sortes sont censés entraîner l’auditeur dans une errance somnambulique à travers le sud des États-Unis. Même si on est à mon sens très loin du Texas ou de la Louisiane, le disque vaut tout de même le détours.

Peu après la sortie de Chill Out, Cauty & Drummond décident de changer radicalement de style. Délaissant « l’ambient house», ils se concentrent désormais sur la « transe ». En 1990 le groupe publie trois 45 tours qui connaîtront un succès planétaire. What Time Is Love ?, 3 A.M. Eternal et Last Train To Trancentral connaîtront de nombreuses rééditions et variantes.

Le succès a rattrapé nos activistes anti-establishment. Pour un temps, ils seront même les plus gros vendeurs de disques de Grande Bretagne.

KLF applique une recette simple et efficace. Leur musique est une combinaison endiablée de rap et de « dance music ». S’y ajoutent des voix féminines ensorcelantes et l’habituelle panoplie de bruitages. L’effet est garanti.

Cauty & Drummond se prennent au jeu. Il veulent concrétiser ces premiers succès en enregistrant un deuxième album. The White Room est conçu pour être un best seller. Le résultat dépassera de beaucoup cette ambition limitée. En plus des trois tubes déjà cités, le disque contient une kyrielle de titres intéressants.

Build A Fire est un pastiche de musique country. Dominé par les riffs plaintifs d’une steel guitar, le morceau dégage une atmosphère sereine et contemplative. Le rappeur Black Steel fait une apparition très remarquée sur la chanson éponyme.

No More Tears, démontre de manière brillante que le sampling est un art à part entière. La musique de King Tubby, un pionnier du reggae, y trouve une seconde jeunesse.

L‘album se clôt sur Justified And Ancient. KLF poussera le vice jusqu’à réenregistrer cette chanson en compagnie de la célèbre chanteuse country Tammy Wynette. Cette collaboration contre nature se soldera par un succès commercial retentissant. Comme quoi, les goûts du public ne sont pas aussi prévisibles et rationnels que l‘on veut bien le prétendre.

En 1992, The KLF est élu meilleur groupe britannique de l’année. Cauty & Drummond en profitent pour cracher dans la soupe. Ils annoncent aux médias incrédules qu’ils arrêtent la musique. Drummond parle vaguement de se faire garde forestier dans une réserve naturelle du Sussex. Nos deux hurluberlus referont surface deux ans plus tard sous le nom de la K Foundation. Au cours d’un happening largement médiatisé, ils brûlent un énorme tas de billets de banque. Le montant des dégâts s’élève à un million de livres sterling. Gainsbourg, en comparaison, fait pâle figure.

Little Nameless Nemo

David Bowie – Low

Sale temps pour les rock stars. La grande faucheuse les a visiblement dans le collimateur. Après Lemmy Kilmister c’est au tour de David Bowie de tirer sa révérence. Elle fait dans l’écclectisme la salope. On ne saurait en effet imaginer deux artistes plus différents. Lemmy était du genre prolo et monolithique. Il a fini par imposer son groupe en refusant obstinément de faire la moindre concession. Pas question pour lui de tenir compte des exigences de l’industrie musicale, des goûts du moment ou du principe de réalité… Pendant quarante ans, Motörhead a joué la même musique, a porté les mêmes fringues, s’est adonné aux mêmes frasques et a utilisé le même logo affligeant… Hésitant entre le grandiose et le grand-guignolesque ce groupe fit preuve d’une générosité et d’un héroïsme peu commun.

David Bowie est aux antipodes de cet univers de bière, de motos et de poitrines surdimensionnées. Tout comme Bob Dylan, David Bowie a fondé sa carrière sur le changement. Doué d’un génie et d’un sens du calcul évident, il est parvenu à épouser toutes les modes sans jamais se perdre de vue. Dès le début des années 70, ses apparitions flamboyantes fascinent la critique et le public européen.

Entre science fiction et music-hall des personnages comme Major Tom, Ziggy Stardust ou le Thin White Duke renouvellent en profondeur le monde du rock. En 1975, l’album Young Americans lui ouvre les portes de l’Amérique. David est alors au sommet de sa carrière. Sa vie privée, en revanche, est un désastre. Jeune divorcé, il sombre dans la cocaïne, l’ésotérisme et la folie des grandeurs. C’est alors que lui vient l’idée lumineuse de quitter Los Angeles pour Berlin.

C’est dans l’atmosphère dramatique de la capitale allemande que David Bowie entreprend l’un des changements de cap les plus radicaux de sa longue carrière. Accompagné d’Iggy Pop, il fait chaque nuit la tournée des Night-club, des cabarets et des bars gay. Il s’imprègne de la détresse de cette ville sinistrée qui devient à ses yeux le symbole d’un monde en perdition. Son contact quotidien avec la souffrance, la solitude et l’angoisse lui inspire des chansons dont le style glaçant tranche radicalement avec le glam-rock de ses débuts. De quoi scandaliser les fans et désespérer Billancourt.

Avec Low, David Bowie tombe le masque pour la première fois. L’album possède une dimension explicitement autobiographique. Le disque se scinde bizarrement en deux parties strictement étanches l’une à l’autre. La face A se compose uniquement de chansons tandis que la face B est exclusivement instrumentale. Selon l’auteur lui-même, ce cloisonnement est le reflet de son état psychique. Passant sans transition de la pulsion maniaque au laisser-aller le plus total, Bowie perd le contrôle de sa vie et se voit sombrer lucidement dans la folie. A quelques mètres du mur, l’artiste tente tant bien que mal de faire face à ses divisions intérieures.

Sound And Vision est l’un des sommets de la face A. Ce petit chef d’œuvre d’inventivité musicale continue à me ravir après un bon millier d’écoutes. Bowie y évoque son mal être en des termes simples et précis. Tous ceux qui ont connu ce genre de passages à vide s’y reconnaîtront sans peine.

Breaking Glass est de la même veine. Cette très courte chanson (102 secondes à peine) décrit la terreur sans nom qui accompagne les accès de folie.

Les instrumentaux de la face B sont s’inspirent directement du son de Kraftwerk dont Bowie tentera en vain de s’assurer la collaboration. Il réussira en revanche à embarquer Brian Eno et Robert Fripp dans l’aventure.

A New Career In A Town sonne comme le mot d’ordre d’une forme toute personnelle d’art thérapie. Bowie prend appui sur sa créativité musicale pour faciliter une renaissance intime et professionnelle. Weeping Wall est une allusion transparente au mur de Berlin. Subterraneans se veut une description sonore du secteur soviétique de la ville.

S’il ruine encore un peu plus sa santé et ne s’avére pas très convainquant sur le plan commercial, le séjour allemand de Bowie s’avére en revanche très fructueux sur le plan artistique. Le chanteur en tirera la matière de trois albums. Après Low (1977), Heroes (1977) et Lodger (1979) viendront compléter ce la critique intitule aujourd’hui sa Trilogie Berlinoise. On connaît la suite. Rentré à New York en 1980, il enregistre avec Ashes To Ashes un best seller planétaire qui lui permettra de relancer une nouvelle fois sa carrière.

Dans les années 90 Low et Heroes seront sublimés par le compositeur Philip Glass. Comme l’a récemment écrit un journaliste, « L’actualité de Low restera brûlante tant que des hommes mèneront des existences déchirées dans des villes inhumaines. » Si le ton grandiloquent de cette phrase frise franchement le ridicule, je suis assez d’accord sur le fond.

Little Nameless Nemo

The Fall – Hex Enduction Hour

Les compositions erratiques de Mark Edward Smith ont ceci de captivant qu’elles transcendent tous les critères d’évaluation habituels. Sont-elles « commerciales » ou « underground » ? Platement « banales » ou puissamment « originales » ? « Bonnes » ou « mauvaises » ? The Fall est l’un des rares groupes à propos duquel je ne suis jamais parvenu à me faire une opinion définitive. Je n’arrête pas de changer d’avis à leur sujet. A l’écoute de certaines de leurs chansons, je me surprends même à être simultanément de deux avis contradictoires. La seule chose qu’il me reste à faire est d’éclater de rire. Tout bien considéré, The Fall n’est peut-être rien de plus qu’une mauvaise blague.

Crée en 1977, The Fall (le nom du groupe fait évidement allusion au célèbre roman d’Albert Camus) survit à l’essoufflement programmé du Punk. Poursuivant une carrière improbable, le groupe continue à enregistrer avec un enthousiasme intact une flopée de disques aussi inécoutables qu’inimitables.

The Fall est une formation volatile, déconcertante et, pour tout dire, profondément énervante. Le groupe est par exemple dépourvu de style musical clairement identifiable. Il semble même prendre un malin plaisir à changer de registre tous les deux ou trois albums. Comme il aborde tous ces genres de manière éminemment personnelle on peut tout de même affirmer que ses « chansons » sont immédiatement reconnaissables. S’il fallait absolument leur coller une étiquette, je choisirais celle de l’art brut.

Parler de groupe en ce qui concerne The Fall est déjà un abus de langage. Avec ses changements de personnel constants, le groupe semble avoir été créé dans l’unique but d’illustrer le concept bouddhiste de l’impermanence : « Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ». La voix assourdissante et plaintive de Mark Edward Smith est l’unique fil rouge d’une discographie anarchique et surabondante. Le chanteur le confirme à sa manière : « A partir du moment où tu m’entends chanter, tu être sûr que tu écoutes un album des Fall… Même si c’est ta grand-mère qui m’accompagne aux percussions. »

Mark Edward Smith n’est pas un révolté. Il ne s’indigne pas. Il se contente de ne prendre absolument rien au sérieux. La désinvolture considérée comme l’un des beaux arts. La grosse industrie du rock « mainstream » est à ses yeux aussi risible que le petit monde des puristes du rock alternatif. Les conventions étriquées de la bourgeoise ne lui inspirent pas plus de respect que l’ignorance et la vulgarité du prolétariat. Pour tonitruantes qu’elles soient, ses positions politiques ne sont pas faciles à cerner. Adversaire acharné de feu Margaret Thatcher, il n’hésite pas à critiquer l’URSS en des termes que n’aurait pas désavoués la dame de fer : « Les communistes sont directement responsables du fait que des millions de gens mènent une existence de merde. Allez donc faire un tour en Union Soviétique si vous ne me croyez pas… C’est absolument dégueulasse… Tout est à mourir d’ennui… Ces cons ont réussi à transformer leur putain de pays en une gigantesque banlieue dortoir. Au point où on en est, la seule chose à faire serait de leur balancer une bombe atomique sur le coin de la gueule. Je sais, ça a l’air un peu radical comme solution mais, honnêtement, je ne vois pas trop ce qu’on pourrait faire d’autre… »

La carrière de Mark Edward Smith doit énormément au soutient indéfectible de John Peel, le disc jockey mythique de la BBC. Ce dernier s’est arrangé pour promouvoir son groupe fétiche en toute occasion.

Hex Enduction Hour est l’un des albums les plus aboutis et les plus accessibles jamais enregistré par les Fall. A cette époque la musique du groupe est dominée par deux guitares désaccordées, deux batteries arythmiques et une basse omniprésente. Le résultat a au moins le mérite de retenir l’attention.

Première chanson de l’album, The Classical, est un morceau pleine d’entrain qui vous casse les oreilles avec l’obstination d’un marteau piqueur. Selon Smith, The Winter raconte l’histoire d’un enfant fou mais doué de pouvoirs paranormaux . Un jour, ce charmant bambin choisit de s’emparer de l’esprit d’un vieux prisonnier alcoolique… Hip Priest est un portrait de l’artiste en prêtre pervers et manipulateur. L’atmosphère pleine de menace et d’angoisse du morceau retient l’attention des producteurs du Silence des agneaux. Ils s’empressent de l’inclure dans la bande son du film.

And This day est un morceau particulièrement éprouvant. Long de seize minutes, il peut être considéré comme une sorte de rite initiatique proposé aux fans les plus endurcis du groupe. C’est un peu comme si Smith leur demandait : « Jusqu’où allez vous accepter de me suivre dans mon délire ? A quel moment allez-vous craquer ? »

Ceux qui auront surmonté l’épreuve seront récompensés par Lie Dream Of A Casino. On retrouve là le style rude, hypnotique et sans fioritures du groupe.

Entièrement recouverte de gribouillages dégueulasses, la pochette de Hex Enduction Hour ressemble un peu aux murs d’un squat sinistré. Lors de la sortie de l’album, les disquaires britanniques s’en émurent tellement qu’ils refusèrent tout simplement de mettre l’album en vitrine.

Le responsable de ce design déplorable n’est autre que Smith lui-même. Interrogé à ce sujet par un journaliste, il répondit : « J’aime quand la couverture d’un album reflète fidèlement ce qui se passe à l’intérieur. »

Little Nameless Nemo

Sonic Youth – Daydream Nation

L’impact d’un bon album de rock ne tient pas uniquement à ses qualités musicales. L’originalité esthétique de la pochette et la pertinence du titre jouent un rôle non négligeable dans l’affaire. Simple histoire de marketing me direz vous. Oui, mais pas seulement. Le choix d’une image et d’un titre en disent parfois très long sur les intentions d’un groupe.

Le cinquième album de Sonic Youth s’intitule Daydream Nation. Minimaliste et intrigante, la pochette s’orne d’une bougie éclairant un fond flou et uniforme. Ce choix est d’autant plus significatif que leurs albums précédents portaient des titres franchement plus rock n’ roll comme Confusion Is Sex ou Bad Moon Rising. Le graphisme des pochettes était à l’avenant : visage crispé et déformé pour l’une, épouvantail incandescent pour l’autre. Pas de doute possible. Le public savait d’emblée à quoi s’en tenir.

Daydream Nation signale tout aussi clairement son originalité. Tout amateur d’art contemporain a immédiatement repéré que cette mystérieuse bougie est tiré d’une toile hyperréaliste du peintre allemand Gerhard Richter. Une façon pour le groupe de suggérer à l’auditeur que le groupe a su évoluer. Le disque qu’il est sur le point d’écouter ne se rattache pas plus au rock « mainstream » qu’au rock alternatif.

La première écoute peut s’avérer décevante. On entend surtout les guitares. Elles sont énormes, hurlantes et distordues. Rien que du bon vieux rock qui tache, en somme. Ceux qui sont allergiques au genre s’en tiendront là. Les plus curieux, s’apercevront cependant assez vite que sous ces apparences simplistes, chaque chanson possède une structure subtile et originale. Les climats sonores sont très travaillés et les textes sont étonnamment consistants.

Le titre de l’album fait évidement allusion à l’Amérique de la fin des années 80. Ce vieux filou de George Bush senior vient de remplacer cette vieille crapule de Ronald Reagan. La guerre froide va faire place au choc des civilisations.A chaque génération ses peurs et ses haines.

Daydream Nation peut se comprendre comme un commentaire de ces années de néo-libéralisme triomphant. C’est la bande son dissonante de cette idéologie cynique qui accélérera la macdonalisation généralisée du monde occidental.

Sonic Youth a l’intelligence de délaisser les slogans faciles et les mots d’ordre primaires. Ils se concentrent entièrement sur la musique. Résolument bruitistes, les membres de Sonic Youth élargissent radicalement les possibilités sonores de leurs instruments. A leurs oreilles, une guitare n’est jamais désaccordée. Ce que d’autres qualifieraient de fausses notes ne sont pour eux que des sons insolites dont il convient de tirer le meilleur parti esthétique. C’est une manière comme une autre de régénérer le rock.

Sonic Youth a également la particularité de ne pas avoir de chanteur « lead ». Les parties chantées sont réparties de manière équilibrée entre les différents membres du groupe.

Seul le batteur, Steve Shelley, reste muet. Véritable métronome vivant, il consacre tous ses efforts à poser le cadre rythmique impeccable à partir duquel ses collègues pourront improviser en toute liberté. Thurston Moore et Lee Ranaldo sont deux excellents guitaristes. Ambitieux et exigeants, ils ont l’immense vertu de ne pas se prendre pour des guitar heroes. La bassiste Kim Gordon complète puissamment le quatuor. Elle apporte à l’ensemble un son particulièrement riche, grave et chaleureux. On peut prendre la mesure de sa contribution sur Hey Joni.

Les autres morceaux phares de l’album sont l’hymne punk Teen Age Riot, le rock délibérément brouillon de Eric’s Trip ou le très lénifiant Providence.

La qualité principale de Daydream Nation est sa cohérence. Les morceaux s’enchaînent de manière fluide et pertinente. Long de quatorze morceaux, cet album n’est jamais gâché par aucune longueur. En soi, c’est déjà un exploi.

Le disque culmine sur un final de 14 minutes. Profondément déroutant, Trilogy, fait sans cesse passer l’auditeur du malaise à l’exaltation. Le silence qui suit la dernière note est chargé d’une inquiétante étrangeté. Daydream Nation n’est décidément pas une œuvre anodine. C’est à mes yeux ce qui fait toute sa valeur.

Little Nameless Nemo