Jeux d’Ombre

« Je suis ce taon qui de tout le jour ne cesse jamais de vous réveiller (…) » (Platon –Apologie de Socrate)

Vie quotidienne du pouvoirPsychanalyste jungienne et formatrice en management, Lily Jattiot a commencé par vivre avant d’écrire. C’est sans doute ce qui fait la richesse de ses livres. Chacun d’eux est le fruit de plusieurs décennies d’écoute, d’observation et de réflexion. Son dernier ouvrage en date est paru en 2017 sous le titre de Vie quotidienne du pouvoir. Encore plus abouti que les précédents, ce livre somme mérite une attention toute particulière. Lily y aborde avec intelligence le sujet délicat, incontournable et souvent très douloureux des relations de pouvoir. Elle nous démontre de manière implacable que nous ne saurions échapper à la question. Loin de se cantonner aux sphères sociales et professionnelles, le pouvoir s’immisce jusque dans les domaines les plus intimes de nos vies. Inutile de se cacher derrière un idéalisme adolescent ou un anarchisme de pacotille. Le problème est que notre bonne volonté ne suffira pas. Nous ne sommes pas maîtres dans notre propre maison. Dans l’obscurité de notre psyché bouillonnent des forces inconnues qui menacent à tout instant de perturber la routine bien huilée de notre vie consciente… Même si les conceptions essentielles de la psychanalyse jungienne sont familières aux lecteurs de ce blog, j’ai considéré qu’il n’était pas inutile de demander à Lily Jattiot de revenir sur l’un des dynamismes les plus passionnants et les plus perturbants de notre psyché. Je veux parler de l’ombre.

Frédéric Blanc : Qu’est-ce que l’ombre ?

La vierge noireLily Jattiot : L’ombre est une notion qui nous vient du psychanalyste suisse Carl Gustav Jung. Elle est inséparable de l’idée que le psychisme humain se compose d’une part consciente et d’une part inconsciente. Je dirais que l’ombre est la part de l’inconscient qui est en dynamique particulière. Elle s’approche de manière obstinée du seuil de la conscience. Elle s’adresse à elle dans le but de s’en faire reconnaître. Tant que nous n’avons pas intégré l’ombre, elle continuera à se manifester dans nos vies sous formes d’actes inconsidérés ou inexplicables. En apparence tout au moins… Si nous sommes attentifs, nous remarquerons que nous faisons beaucoup de choses sans bien savoir pourquoi. Eh bien, l’origine de ces actions mystérieuses est le plus souvent à chercher du côté de l’ombre.

Frédéric Blanc : L’ombre est-elle la seule partie de l’inconscient à être en dynamique ?

Lily Jattiot : Ce n’est pas exactement cela : l’inconscient est vivant, il est donc continuellement en dynamique. Les racines de l’inconscient individuel sont tellement profondes qu’elles plongent dans l’inconscient collectif. Aux yeux de la conscience, de très larges couches de cet inconscient peuvent donc sembler dormantes. L’ombre est la part de cette immensité psychique qui paraît « vouloir » se manifester. Elle est animée d’un mouvement spontané vers la conscience, la dynamique du Soi.

Frédéric Blanc : Tu parlais d’actes inconsidérés ou inexplicables. Pourrais-tu illustrer ton propos par un exemple ?

Lily Jattiot : Le moi a certaines intentions. Puisque mon dernier livre porte sur le pouvoir, imaginons un chef d’entreprise plein de bonne volonté. Il est sincèrement désireux d’être un bon manager : il va montrer une direction à son équipe, fixer des objectifs réalistes, tenir compte de l’avis de ses collaborateurs etc. Et puis, une fois en situation, se produisent toutes sortes de choses incompréhensibles. Ce qu’il dit ou fait ne correspond pas du tout à son objectif de départ. Sa main droite ne sait plus ce que fait sa main gauche…On reconnaît l’ombre à ces incohérences incompréhensibles et ce manque de lucidité flagrant qui donne l’impression que la personne a une langue de bois ou une langue bifide de serpent.

Frédéric Blanc : Comment expliquer cette incohérence ? D’où vient par exemple l’impuissance de ce chef d’entreprise à agir en conformité avec ses propres valeurs ?

Shadow 6Lily Jattiot : Les raisons peuvent être extrêmement diverses. Il est par exemple possible que cet homme ait une angoisse du résultat bien plus puissante qu’il ne se l’imagine. En théorie il est tout à fait prêt à déléguer des pouvoirs à ses collaborateurs. Mais dès que ceux-ci commencent à prendre trop d’initiatives et à privilégier des solutions différentes de celles qu’il avait envisagées, il commence à paniquer et se met à intervenir de manière intempestive et dirigiste. Il est également possible qu’il ait peur d’être dépassé. Comme cette peur s’origine dans une histoire personnelle dont il n’a pas conscience, il n’est plus maître de ses actes. Aussi, dès que l’un de ses collaborateurs commence à occuper un peu trop de place ou à être un peu trop brillant, il ne pourra pas s’empêcher d’essayer de le rabaisser ou de lui mettre des bâtons dans les roues. La liste de nos complexes est interminable… À ceux que je viens d’évoquer, je pourrais par exemple ajouter les personnes qui se sentent coupables de prendre le dessus ou qui ne se sentent pas assez légitimes pour donner des ordres. Sans parler de tous ceux qui ont peur du conflit. Leur obsession consiste à toujours arrondir les angles quitte à brouiller le message qu’ils veulent faire passer. Pas facile pour les collaborateurs qui hésiteront en permanence sur la ligne à suivre ! Il est important de garder en tête que même lorsque le mécanisme est énorme, il demeure totalement invisible pour la personne concernée.

Frédéric Blanc : Ce dont tu me parles ne me paraît pas bien méchant. Je suis certainement très naïf mais je me dis qu’il ne doit pas être difficile de s’avouer à soi-même que l’on reste très attaché à l’argent ou que l’on craint qu’un collaborateur plus jeune et talentueux nous fasse de l’ombre…

Good peopleLily Jattiot : C’est loin d’être aussi évident que tu sembles le croire. Beaucoup de personnes, même très intelligentes, ignorent tout des ressorts cachés de leurs comportements. Elles sont persuadées de se connaître en profondeur et n’arrivent pas à croire que leur vision puisse comporter des angles morts. C’est pourtant le lot commun de l’humanité. En chacun de nous existent des zones qui nous demeurent totalement inconnues. Nous avons tout intérêt à l’admettre et à commencer à les explorer. Si nous nous y refusons, nous continuerons à prendre des initiatives qui nous paraîtront incompréhensibles et dont nous ne serons pas prêts à assumer les conséquences. [Silence] Les situations de pouvoir sont particulièrement redoutables à cet égard. Elles viennent inévitablement réveiller les parts inconnues que nous portons en nous… Les dirigeants commettent généralement deux grands types d’erreurs. Les premiers pêchent par excès de présence. Ils veulent absolument tout contrôler et ne laissent aucune marge de manœuvre à leur collaborateurs. Les seconds font exactement l’inverse. Ils sont manquants. Au moment où il serait nécessaire de rappeler l’équipe à l’ordre et de redéfinir les objectifs, ils font défaut et se laissent déborder. Il arrive aussi qu’un dirigeant compense brutalement un excès par un autre. Un patron qui a fait preuve d’un laxisme excessif peut soudain piquer une colère homérique qui restera incompréhensible pour son équipe. Pour être efficaces, nos collaborateurs ont besoin de se sentir en terrain connu, c’est-à-dire de pouvoir anticiper nos comportements. Dans le cas contraire, cela peut représenter une vraie perte de sens pour eux. Il est donc essentiel de se laisser lire clairement. Et c’est là que l’ombre vient semer la pagaille.

Frédéric Blanc : Oui. J’imagine qu’il sera d’autant plus difficile de se laisser lire clairement si on ne sait pas se lire soi-même…

Lily Jattiot : Exactement.

Frédéric Blanc : Comment est-il possible de reconnaître notre ombre alors qu’elle constitue précisément notre angle mort ?

Shadow 12Lily Jattiot : Aussi surprenant que cela puisse paraître c’est l’ombre elle-même qui va nous y aider. Comme je l’ai dit au début de cet entretien, l’ombre n’a qu’un seul « objectif » : se faire reconnaître par la conscience. Elle va se débrouiller pour nous mettre dans des situations où elle aura toutes les chances d’apparaître en pleine lumière. Malheureusement pour nous les situations en question sont rarement confortables. Mais c’est le prix à payer pour apprendre quelque chose sur nous-mêmes. Nous devons ravaler notre orgueil et accepter de nous mettre à l’école de la vie. Autrement dit, il nous faut prêter une attention toute particulière aux erreurs que nous commettons et aux difficultés qui en découlent. On ne peut apprendre qu’en se trompant. Souvent, il nous faudra même multiplier les erreurs avant d’être en mesure d’en tirer une leçon. Le secret réside dans le rapport que nous entretenons avec nos échecs. Lorsque mon action n’a pas donné le résultat que j’espérais, je peux m’accabler et tenter de sauver la face à tout prix en dissimulant mon erreur aux yeux de mon entourage. Je peux aussi considérer cet échec comme une opportunité à progresser en essayant de comprendre où et pourquoi je me suis trompé. Le problème est que dans un monde où on n’a pas le droit à l’erreur, il va être très difficile d’apprendre. Cet idéalisme est très coûteux. Il nous enlève toute possibilité d’entrer en relation avec notre ombre et d’en intégrer le contenu… Notre ombre se comporte un peu à la manière de nos proches. Si nous nous montrons ouvert et accueillant à son égard, elle va nous apporter son énergie et va même compléter le travail du moi. Dans certaines circonstances, le soutient de l’ombre peut s’avérer décisif. En revanche, si nous faisons preuve d’hostilité à son égard et poussons la folie jusqu’à croire que nous avons le pouvoir de la contrôler, celle-ci va se révolter et nous allons finir par avoir de gros ennuis avec nous-même tout comme nous pouvons en avoir avec nos amis ou notre famille.

Frédéric Blanc : Pour résumer, nous pouvons reconnaître les manifestations de l’ombre en prêtant attention aux incohérences apparentes de notre comportement et aux situations difficiles qui en résultent. Existe-t-il d’autres moyens de savoir qu’elle est à l’œuvre ?

Shadow 5Lily Jattiot : Oui. L’ombre se manifeste souvent sous forme de projection. Un des moyens de reconnaître ce mécanisme consiste à passer en revue les personnes de notre entourage. Dès que nous constatons que l’une d’elles fait lever en nous une émotion d’une intensité disproportionnée comme la colère, le mépris, la haine, le dégoût ou bien, tout au contraire, la fascination, l’admiration, l’envie, nous pouvons être sûr que l’ombre est à l’œuvre. Aussi perturbantes que soient ces émotions, elles peuvent s’avérer précieuses. A condition de ne pas nous identifier à elles, nos émotions peuvent nous donner des indices éclairants sur notre vie intérieure. Nous pouvons les utiliser comme un radar. Elles nous permettent de détecter la présence de quelque chose là où nous étions persuadés qu’il n’y avait rien. Mais pour cela il faut d’abord que nous parvenions à assumer le fait que nos émotions nous appartiennent et parlent presque exclusivement de nous. Et ça, ce n’est pas gagné ! Ce n’est tellement « pas gagné » que les bureaux sont remplis de gens qui se détestent et se craignent mutuellement. Beaucoup d’entre nous en resterons à ce premier stade. Plutôt que de nous rendre à nous-mêmes nos détestations, nous préférons les projeter sur les patrons, les syndicalistes, les immigrés, les chômeurs etc.

Frédéric Blanc : Tu parles de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’ombre ? Quels sont les moyens pour y parvenir ?

Hugo2Lily Jattiot : Tu sais bien qu’il existe une multitude de manières d’apprivoiser nos démons intérieurs. La première étape consiste à avoir le courage de se faire aider. C’est une démarche qui n’est pas toujours évidente. Mais lorsque nous sentons que notre vie intérieure est devenue un champ de bataille et que nous sommes terrifiés à l’idée que tout explose, il est indispensable d’admettre que nous ne pourrons pas régler le problème par nous même et qu’il est temps de recourir à une aide extérieure. Nous avons tous besoin d’un confident capable de nous accueillir sans crainte et sans jugement. Nous pouvons bien sûr pratiquer l’introspection, écrire un journal intime ou parler aux murs de notre chambre mais le fait de se confier à une personne en chair et en os nous aide à nous connecter à nous même et à l’humanité. Que cela ne nous empêche cependant pas de recourir à toutes les techniques artistiques qui sont à notre disposition. Il est possible de dialoguer avec l’ombre en peignant, en chantant, en dansant, en écrivant etc. Dans le cas de la peinture par exemple un dialogue s’établit entre notre intention consciente, nos mains et la toile. En d’autres termes, l’art permet de créer un espace au sein duquel le moi et l’inconscient vont se rencontrer. Dans le meilleur des cas, ce rapprochement nous aidera à transformer un conflit explosif en en une dynamique créative. Au fond, c’est ça la visée du Soi. Quand le Soi va bien, il devient créateur. Et une psychanalyse réussie consiste précisément à créer un espace créateur. Un espace au sein duquel peut jaillir quelque chose de nouveau. D’autres espaces relationnels peuvent jouer un rôle similaire : l’amitié, la vie de couple… L’important est de ne pas rester seul, coupé de soi-même et des autres.

Frédéric Blanc : Les mots que tu emploies dans ton livre pour évoquer l’ombre sont dans l’ensemble assez peu engageants. Au cours de ma lecture, j’ai par exemple relevé les termes de « monstre », de « loup », de « diable » et de « dragon »… Voilà qui ne nous donne pas forcément envie de faire plus ample connaissance avec cette ombre et encore moins d’entrer en amitié avec elle…

Lily Jattiot : Ça dépend. Certaines personnes adorent les loups et d’autres prennent plaisir à fréquenter les dragons… Il est vrai que dans la symbolique universelle, l’ombre est souvent associée à tout ce qui nous fait peur et même terreur. Nous savons que ces objets de crainte sont confondus de manière presque automatique avec les « forces du mal ». Pour le moi, l’ombre représente avant tout ce qui lui est inconnu. S’il la considère comme une ennemie c’est d’abord parce qu’il a le sentiment qu’elle met son ordre en péril. Parce que l’ombre est puissante et incontrôlable, le moi la voit comme inhumaine et dévorante. Face à l’ombre, nous sommes comme des enfants effrayés par le noir.

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Frédéric Blanc : N’existe-t-il cependant pas une disproportion évidente entre la puissance des termes que tu utilises pour décrire l’ombre et les exemples très anodins que tu nous a donnés de ses manifestations ?

Shadow 8Lily Jattiot : Ces outrances de langage sont très fréquentes. Dès qu’un conflit éclate, nous avons tendance à diaboliser l’adversaire. Nous projetons sur lui nos fantasmes les plus délirants : il va « m’étouffer », me « tuer », me « dévorer ». Tu n’as qu’à écouter la manière dont les gens se racontent leurs journées de travail pour te rendre compte que ce genre d’exagérations est monnaie courante. [Silence] Le jour où nous aurons le courage et la lucidité suffisante pour reconnaître la nature réelle de nos peurs, nous pourrons considérer que nous avons accompli un sacré chemin… Lorsque nous parvenons à nommer notre peur, à dire par exemple : j’ai peur que telle ou telle personne prenne ma place, c’est que nous avons déjà commencé à l’apprivoiser. Notre peur reste monstrueuse tant qu’elle n’a pas été nommée. Je t’ai volontairement donné des exemples simples mais derrière chacun d’eux peut se cacher une réalité humaine extrêmement complexe et douloureuse. Pour certains, le simple fait de réussir à démêler tout cet écheveau de hontes et de non dits constitue un accomplissement héroïque. Mais à partir du moment où nos diables apparaissent en pleine lumière, ils se dégonflent souvent. Et on se demande effectivement pourquoi on en a fait tout un foin. Ce qui est proprement terrorisant c’est de se sentir agité par des forces dont on ignore totalement la nature. [Silence] Ceci dit, l’ombre est terrorisante à juste titre parce que les conséquences de notre inconscience crasse, qu’elle soit individuelle et surtout collective, sont gravissimes: nous en avons des preuves chaque jour!

Frédéric Blanc : Peut-on concevoir l’existence d’une ombre positive ?

Shadow 11Lily Jattiot : Tout à fait… Il existe, je le disais plus haut, des projections positives. Nos adorations sont des parts inconnues de nous-mêmes que nous reconnaissons chez les autres… En réalité l’ombre n’est ni positive ni négative. Nous refoulons l’ignoble autant que le sublime. Comme les contenus refoulés ont toujours subi une pression, ils auront plutôt tendance à remonter de façon négative mais cela ne signifie pas que l’ombre est unilatéralement mauvaise. Plutôt que l’ombre elle-même, c’est l’inconscience qui est inquiétante. L’ombre contient par exemple toutes les parts inaccomplies de nous mêmes. Tout ce que nous nous interdisons parce que nous n’osons pas imaginer que cela puisse nous appartenir. Très souvent, l’ombre contient également notre énergie spirituelle. Cela nous surprend beaucoup. L’énergie spirituelle trouve refuge dans l’ombre parce que nous ne lui laissons pas ou peu de place dans nos vies. L’ombre peut tout à fait être porteuse de la meilleure part de nous mêmes. Cette part peut d’ailleurs également inclure certains aspects que nous aurions trop rapidement tendance à taxer de « mauvais ». Je pense à la colère par exemple. La colère peut être très positive. Il est de saintes colères qui contribuent à faire bouger les choses. C’est la même chose pour l’agressivité. Comment une personne totalement dépourvue d’agressivité peut-elle se débrouiller dans la vie ? Comment va-t-elle faire pour se défendre ? Pour se faire respecter ?

Frédéric Blanc : C’est bête mais quand je pense « projection », je pense spontanément et exclusivement à des projections négatives. Je n’arrive pas vraiment à me résoudre à l’idée que nous puissions également refouler certains de nos aspects les plus positifs. Quelles formes prennent ces projections positives ?

Lily Jattiot : La forme la plus courante de la projection positive est celle de la fascination. Il est donc très intéressant de s’arrêter sur les gens qui nous fascinent. En tant que psychanalyste, j’ai très souvent travaillé avec des gens qui me disaient qu’ils étaient coupés de leurs désirs et avaient du mal a déterminer ce qu’ils voulaient faire dans la vie. Une des manières que j’ai trouvées pour sortir mes patients de cette impasse est de les faire parler des gens dont le talent ou le destin leur font envie. Cela les aide à se rapprocher de leur désir. Il est également intéressant de prêter attention à la jalousie. Ceux que nous jalousons sont toujours porteurs de quelque chose que nous sommes incapables de reconnaître en nous mêmes.

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Frédéric Blanc : En lisant ton livre, j’ai relevé beaucoup de phrases ou de formules particulièrement frappantes. Pour finir cette interview, je vais te demander d’en commenter quelques-unes pour nous. Commençons par la plus paradoxale : « l’ombre est en lien direct avec le Soi ».

Lily Jattiot : C’est un aspect que j’aborde très en détail dans mon premier livre. Je me contenterai donc de rappeler ici quelques points clefs. La dynamique de l’ombre prend sa source dans ce que C.G. Jung appelle le Soi. L’ombre est l’envoyée du Soi. Pour aller vite on peut dire que le Soi est l’archétype de la totalité. Il vise au déploiement de l’ensemble de nos potentialités. Hors, toutes les cultures favorisent le développement de certaines qualités au détriment de certaines autres. Ces dernières sont écrasées ou tout simplement laissées en friche. Elles ont alors tendances à s’enfoncer dans l’ombre. Le Soi fait en sorte qu’elles n’y restent pas. [Silence] C’est vrai qu’il est amusant de penser que les « diables », les « dragons » et autres « monstres » qui nous donnent tant de fil à retordre sont les envoyés du Soi… Si on va jusqu’au bout de cette logique paradoxale on peut même considérer tous les ennuis auxquels nous sommes confrontés comme des envoyés du Soi venus à nous pour nous donner l’opportunité de découvrir et de déployer des aspects encore inconnus de nous-mêmes. Cela peut réellement changer la manière dont nous abordons nos problèmes.

Frédéric Blanc : Je comprends bien que le Soi veuille entrer en contact avec nous mais n’aurait-il pas plus de chances d’être entendu s’il ne nous faisait pas systématiquement passer ses messages par l’intermédiaire de « diables ». Ne pourrait-il pas nous envoyer également quelques « anges » ?

Lily Jattiot : En fait il nous envoie les deux. Les « diables » voyagent toujours en compagnie des « anges » et vice versa. Tu sais bien que lorsque l’on traverse des épreuves, la vie nous apporte aussi les aides nécessaires pour les surmonter. Encore faut-il se donner les moyens de les voir et de les recevoir. C’est parfois difficile. Surtout quand nous sommes engloutis par la terreur. Notre attention se focalise alors exclusivement sur les aspects désespérants de la situation et nous nous fermons à la grâce. [Silence] Les « anges » aussi font partie de l’ombre. De temps en temps, ces esprits inconnus nous soufflent de bonnes actions dont nous sommes les premiers surpris. Je ne voulais voir personne. J’étais heureuse de rester seule et bien tranquille chez moi et voilà que je me sens poussée à accueillir cette personne en détresse… Il est à noter que l’ombre ne se manifeste pas simplement en nous. Quand l’énergie du soi est mobilisée, il peut y avoir des échos à l’extérieur. On appelle ça le « destin », le « hasard », la « chance » ou la « malchance ». Jung, pour sa part, y voyait des synchronicités. Ces coïncidences de sens impliquent que l’individu n’est pas une entité séparée qui existe indépendamment de tout le reste mais un être de relation qui est en résonance permanente avec l’ensemble du monde.

Totale Sonnenfinsternis

Frédéric Blanc : Page 145 je relève une autre passage tout aussi intéressant : « La psychose est une part de notre psychisme qui ne vit que pour elle-même et qui ne communique avec rien […] Aveugle et absurde, elle ne négocie pas, car elle ne voit rien d’autre qu’elle-même, et va jusqu’à détruire l’hôte qui l’abrite, indifférente même à sa propre mort. » Voilà une assertion tout bonnement terrifiante. Cette part psychotique existe-t-elle en chacun d’entre nous ?

Lily Jattiot : Oui.

Frédéric Blanc : La psychose est-elle un aspect de l’ombre où appartient-elle à un autre ordre de réalité ?

Lily Jattiot : Notre part psychotique ne se confond pas exactement avec l’ombre car contrairement à cette dernière elle n’est ni capable ni désireuse d’entrer en communication avec qui ou quoi que ce soit. La psychose représente ce que j’appelle « la faille du Soi ». Le Soi représentant la totalité de notre psychisme, il est inévitable qu’il englobe aussi son contraire.

Frédéric Blanc : Le Soi aurait-il une ombre ?

Lily Jattiot : Si tu veux… Nous autres humains sommes par essence des êtres de sens et de communication. En tant que tels, nous sommes en relation avec tout. Or, dans ce tout existent également le non sens et la non communication. Une part d’absurde à jamais non résolue. C’est vrai sur le plan individuel mais aussi sur le plan collectif. La démocratie qui est une société fondamentalement ouverte va inévitablement se heurter à des forces dont le seul projet est de la détruire. Nous n’avons pas d’autre choix que de composer avec ces idéologies. Il est illusoire d’espérer qu’elles vont un jour disparaître. L’humain comportera toujours sa part d’inhumain. Raconter autre chose me paraît irresponsable.

Frédéric Blanc : Tu affirmes que l’on peut entrer en amitié avec l’ombre. Pouvons-nous espérer nous réconcilier un jour avec notre part psychotique ?

Lily Jattiot : Non. On peut éprouver de la compassion pour cette part mais elle ne sera jamais payée en retour. Il ne faut pas espérer de « happy end ». Daniel Morin disait que la compassion est « l’amour impuissant ». Quels que soit l’ampleur de mes efforts, quelle que soit l’étendue de mes progrès, cette faille du Soi continuera à rester béante. Rien ne viendra jamais la combler. Il vaut mieux le savoir dès le départ. Cela va nous éviter quelques grosses erreurs.

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Frédéric Blanc : Une dernière question pour la route. Tu écris page 128 : « Plus notre savoir augmente et plus nous nous rendons compte que notre ignorance est grande […] Développer nos connaissances est aussi fréquenter notre ignorance qui, paradoxalement, grandit avec elles. » Est-ce la même chose dans le travail thérapeutique ?

Lily Jattiot : Je ne dirais pas ça comme ça. Je dirais que plus notre niveau de conscience augmente et plus nous réalisons l’étendue de notre inconscience. Plus je sais et plus je sais aussi que je ne sais pas. Dans ce cas là, il ne faut pas recourir à une logique classique du type : si l’un grandit l’autre rétrécit. On pourrait dire que l’ombre croit parce que l’ensemble croit.

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Vie quotidienne du pouvoir

Vie quotidienne du pouvoir

Vie Quotidienne du Pouvoir , un chemin vers l’autonomie, de Lily Jattiot
Bon, j’ai posté récemment quelques bonnes – pour l’instant pas de mauvaises mais s’il y en a je les posterai aussi !- critiques sur La Joie qui avance chancelante le long de la rue.. C’est le moment de s’intéresser à un livre d’un tout autre genre, celui de la psychanalyste jungienne et formatrice Lili Jattiot, Vie Quotidienne du Pouvoir (Accarias- l’Originel). C’est à mon sens un livre important , utile et remarquable, rien de moins. Important, parce qu’il traite d’un sujet par lequel chacun est concerné. Que nous le voulions ou non, nous avons tous au moins un peu de pouvoir, ne serait que sur nos enfants, notre voisin, nos animaux de compagnie … Parfois nous exerçons une autorité , somme dépositaires d’une responsabilité, et donc d’un pouvoir. Souvent aussi, nous nous sentons soumis à divers pouvoirs et le vivons plus ou bien ou mal. Le pouvoir donc est un élément incontournable de notre existence. Utile, ce livre, parce qu’il expose de manière très claire les mécanismes et lois de l’exercice du pouvoir, comment ça fonctionne, pourquoi ça « marche » ou ne « marche » pas, dans ses divers domaines d’application – pouvoir parental, au sein du couple, de l’entreprise, pouvoir thérapeutique, spirituel … Important parce qu’il réhabilite le pouvoir, nous rappelle sa nécessité et son inévitabilité. Toute la question étant celle de l’intégrité, ou non, de son exercice. Dans une culture de plus en plus dominée par les blessures infantiles, qui prétend, contre le réel, rejeter le pouvoir et légitime ce rejet en brandissant les abus, hélas eux bien réels, il est important de se livrer à une réflexion rigoureuse et sereine sur le pouvoir et ses pratiques, ses ressorts, ses mécanismes, ses enjeux et ses écueils. L’auteur a su ici synthétiser ce qu’elle a appris en plusieurs décennies d’écoute, d’observation et d’analyse des pratiques du pouvoir. Cela donne un livre de référence qui peut aussi faire office de jauge, pour soi même et les autres : le pouvoir que j’exerce ou auquel je suis de fait soumis est il un pouvoir justement exercé, au service de l’ensemble, de ce qui le fonde et le légitime ? A mettre,comme on dit, entre toutes les mains. Reste évidemment à mettre tout cela en pratique… Gilles Farcet

RÊVES, MYTHES & ARCHÉTYPES (entretien avec LILY JATTIOT – 2ème partie)

Le 24 janvier 2014, Lily Jattiot, psychanalyste et thérapeute jungienne au talent et à l’expérience hors du commun publiait aux éditions Accarias son deuxième livre intitulé Sagesse du féminin. Dans la seconde partie de cet entretien, je l’interroge sur la dimension symbolique qui, pour n’être pas directement perceptible par nos cinq sens, n’en constitue pas moins un ordre de réalité à part entière.

Frédéric Blanc: Un autre détail me chiffonne. Dans ton livre, pour illustrer l’idée selon laquelle le monde des images, des rêves et des récits fabuleux peut constituer un accès pertinent et performant au réel, tu parles de l’utilisation efficace qu’en fait la publicité. Mais le fait que le marketing utilise avec succès ces archétypes pour nous manipuler prouve simplement que les dits archétypes existent de manière active dans nos esprits. Cela ne démontre en rien qu’ils permettent de comprendre quelque chose au monde extérieur.

Lily Jattiot: C’est juste… Le fait que les grandes images archétypales de l’inconscient soient utilisées de manière efficace par le marketing dans le but cynique de faire de nous des «consommateurs enchantés» ne suffit pas à démontrer que celles-ci constituent un accès pertinent au réel… Tout à fait… Là où je commence à en apporter vraiment la preuve c’est en analysant le sens profond des mythes, des contes et des rêves. Lorsque l’on se penche attentivement sur la signification des images d’un rêve on est émerveillé par la précision redoutable avec laquelle celles-ci nous parlent du réel… Ces images souvent déroutantes sont en fait l’expression d’une intelligence aigue qui vient avertir le rêveur de certains aspects de la réalité qu’il a oubliés et dans lesquels il risque de se prendre les pieds comme dans un tapis. J’ai maintenant suffisamment d’expérience pour pouvoir affirmer que les rêves ne sont pas simplement une fabulation gratuite et bienfaisante qui rééquilibre la psyché en permettant un accomplissement illusoire du désir. Les rêves sont autrement plus riches et utiles que cela. Il s’agit ni plus ni moins d’avertissements concernant des aspects de la réalité que le rêveur a perçus sans s’apercevoir qu’il les avait perçus. J’ai conscience que ce genre de propos ne sont pas très habituels… Même venant de la part d’une psychanalyste…

FB: Si le contenu des rêves est aussi précieux que tu l’affirmes, comment expliques-tu qu’ils soient si peu utilisés. Il me semble que la plupart des êtres humains vivent sans se douter une seconde de la valeur de cette activité si particulière de l’esprit. On les étonnerait beaucoup en leur affirmant que ce tissus d’images saugrenues et incohérentes constitue un langage.

Lily Jattiot: Tu sais, je pense que la valeur des rêves est beaucoup plus largement reconnue que tu sembles le croire. Et cela fait très longtemps que cela dure… Depuis l’antiquité, les dirigeants politiques ont l’habitude de faire très attention à leurs rêves lorsqu’ils doivent prendre une décision importante. Beaucoup d’entre eux faisaient d’ailleurs régulièrement appel aux services de personnes habilitées à déchiffrer leurs rêves. La Bible nous raconte l’histoire de Pharaon qui demande à Joseph de lui expliquer des rêves particulièrement effrayants et incompréhensibles dans le but de l’aider à prendre certaines décisions politiques. C’était également vrai chez les grecs qui se rendaient à Delphes pour consulter la Pythie. La réponse symbolique de la Pythie était ensuite traduite en termes rationnels par des interprètes de manière à ce que ses conseils puissent être compris et utilisés de manière concrète par ceux qui étaient venus la consulter Cela fait donc très longtemps que les êtres humains ont reconnu la valeur de cette intelligence non rationnelle que je qualifie de féminine. Mais notre monde actuel a choisi de lui tourner le dos et de la ranger du côté des superstitions et des inepties. Et ceux qui sentent la nécessité de s’en servir quand même, le font en douce; un peu comme on a une maîtresse cachée… Mais nous sommes loin d’être aussi rationnels que nous voulons bien l’affirmer…Tu sais, parmi les personnes qui m’ont finalement beaucoup appris, j’avais une amie cartomancienne. Et elle me confiait que parmi sa clientèle figuraient beaucoup de psychiatres, de politiciens et de dirigeants d’entreprise etc. Même si cette vérité est soigneusement occultée, de nombreuses personnes continuent à recourir à une intelligence non rationnelle pour se diriger dans l’existence.

FB: En t’écoutant parler je réalise pleinement ce que cette forme d’intelligence peut avoir de perturbant voire de totalement choquant pour un esprit qui fonctionne de manière un tant soit peu «raisonnable» Je comprends mieux ce que Freud a essayé de faire. Il a voulu prendre en compte cet aspect là de la réalité tout en s’efforçant de le formuler de manière logique. S’il l’avait formulé de manière plus directe, il n’aurait eu aucune chance d’être écouté.

Lily Jattiot: Absolument, et c’est pourquoi Freud ou Lacan sont beaucoup mieux compris en France que Jung qui laissait délibérément les choses en l’état. La logique est profondément dérangée par ces phénomènes là. Cela est particulièrement vrai pour les occidentaux. Nous ne sommes plus très à l’aise avec cette forme particulière d’intelligence. Nous avons beaucoup perdu dans ce domaine. Notre système scolaire nous encourage dès notre plus jeune âge à développer nos facultés logiques et à négliger les autres. En Afrique ou en Inde la situation est complètement différente… Au Moyen-Age, les gens étaient parfaitement à l’aise avec la lecture symbolique . Ils lisaient les vitraux comme nous lisons un livre. Ils en comprenaient tous les détails. Mais nous avons perdu cette forme d’intelligence. Ou plus exactement, nous l’avons refoulée et le refoulé ne nous met jamais à l’aise… Ce que tu dis de Freud est vrai. Il a tenté vaille que vaille de redonner une place à cette dimension. Mais vu le contexte culturel dans lequel il évoluait, il n’envisageait pas d’exprimer ses théories autrement qu’en utilisant le langage logique et scientifique de son époque… Les détracteurs contemporains de Freud disent que sa démarche n’est pas scientifique… Mais c’était tout simplement impossible. Les vérités découvertes par l’intelligence de type féminin ne se laissent pas entièrement traduire dans le langage logique de l’intelligence de type masculin. Et vice et versa… Mais quand tu pousses ces deux approches vraiment très loin, elles finissent par se rejoindre. Les scientifiques de génie finissent toujours par déboucher sur une lecture poétique du monde. Le problème de beaucoup de gens c’est qu’ils ne poussent pas les choses assez loin. Ils ne sont ni complètement rationnels ni complètement irrationnels. Il démarrent un raisonnement de façon logique et se perdent plus ou moins rapidement en route. Vanter les mérites de l’intelligence de type féminin ne m’empêche pas de m’intéresser de près à la logique. C’est une discipline qui m’intéresse beaucoup. Un raisonnement logique poussé jusqu’au bout, de façon propre et rigoureuse, demande un travail exigeant. Une telle démarche est très utile; elle permet de démonter des croyances irrationnelles, de dissiper des absurdités, de mettre en lumière la mécanique cachée de certains jeux de pouvoirs. Ce que beaucoup de gens ignorent c’est que l’intelligence de type féminin est tout aussi précieuse et que son maniement requiert un effort tout aussi poussé quoique de nature différente. L’analyse des symboles contenus dans un rêve demande une culture, une pratique et une écoute. Cela n’est pas à la portée du premier venu.

FB: Ailleurs, tu affirmes que la dimension symbolique est un ordre de réalité qui existe avec autant de force que la réalité concrète et tangible. Je ne saisis pas très bien ce que tu entends par là…

Lily Jattiot: Dans notre monde rationnel, pragmatique et efficace nous devrions théoriquement être en mesure d’éviter les conflits et les guerres en dialoguant de manière constructive les uns avec les autres. Or nous voyons bien que ce n’est pas le cas. Notre technologie et nos institutions ne nous empêchent pas d’agir de manière incohérente et contre productive. C’est que la réalité psychique résiste. C’est pareil, quand une personne vient voir un psychanalyste. Si la dimension rationnelle était suffisante ce dernier écouterait son patient pendant quelques séances puis il lui exposerait ses conclusions et la personne serait guérie. Ce qui fait obstacle à ce scénario idéal, c’est que nous nous cognons contre une réalité d’un autre ordre qui résiste sacrément. La réalité psychique est capable d’offrir une sacrée résistance à nos entreprises. Il faut vraiment apprendre à travailler cette matière là. Et cela prend des années avant d’y parvenir.

FB: Peux-tu me donner un dernier exemple concret de la manière dont fonctionne cet ordre de réalité?

Lily Jattiot: Prenons l’exemple d’un petit garçon qui est terrorisé parce qu’il y a des monstres sous son lit. Son père lui dit: vient, on regarde, on va voir sous le lit. Il allume la lumière et montre à son fils qu’il n’y a aucun monstre caché sous le lit. L’enfant se recouche. Il a vu par lui même qu’il n’y avait aucune créature dangereuse dans sa chambre. La peur des monstres ne l’a cependant pas quitté. Et d’un certaine manière, il a raison. Il y a effectivement des monstres cachés quelque part. Mais au lieu d’être sous son lit, ils peuplent sa psyché. L’enfant est en train de se confronter à des «monstres» intérieurs qui symbolisent une certaine dynamique psychique… Et si on s’obstine à lui affirmer que ces monstres n’existent pas, l’enfant est mal. Parce que lui sait bien que ces monstres existent. Et ce n’est pas parce qu’il est fou, c’est parce qu’il parle de son monde intérieur qui a sa propre logique, sa propre loi, sa propre réalité. Cette réalité là résiste à toutes nos tentatives rationnelles pour l’évacuer. Il y a des énergies à l’oeuvre qui échappent à la raison. Et pour parler de ces énergies, un certain registre symbolique est beaucoup plus adapté et permet à la personne d’approcher d’autres part d’elle même qui autrement l’effraient trop pour être acceptées et intégrées. Et c’est dans cette mesure que l’on peut dire que des personnages de fiction comme Harry Potter ou Gandalf le Gris parlent d’une certaine réalité. Ces figures nous permettent d’accepter et d’intégrer certains aspects de la réalité comme les épreuves, les deuils, les échecs etc. Nous comprenons au travers des histoires dans lesquelles ils apparaissent que ce sont là des données inévitables de l’existence humaine et qu’il nous est impossible de ne pas les rencontrer. Un enfant qui n’a pas de monstres ça n’existe pas. Un bel enfant tout propre qui n’a jamais de monstres est complètement névrosé.

FB: De toute façon étant complètement névrosé, cet enfant est nécessairement en proie aux monstres.

Lily Jattiot: Oui! Tout à fait. De la même manière que quelqu’un qui n’a pas d’ombre n’existe pas. Cette ombre fait partie d’un autre type de réalité. Il y a de multiples niveaux de réalité, y compris sur le plan physique. La mécanique quantique nous apprend qu’il existe des niveaux de réalité où des particules disparaissent avant de réapparaître. Ces particules peuvent également se situer à deux endroit en même temps… Et puis il y a l’univers et l’envers de l’univers: les trous noirs. Même si nous ne les comprenons pas vraiment, ces affirmations étonnantes sont souvent plus crédibles à nos yeux parce qu’elles émanent de scientifiques à qui notre culture accorde une confiance quasi religieuse. Il est temps de comprendre que ce qui est vrai sur le plan physique l’est aussi sur le plan psychique.

MASCULIN / FÉMININ (entretien avec LILY JATTIOT – 1ère partie)

Le 24 janvier 2014, Lily Jattiot, psychanalyste et thérapeute jungienne au talent et à l’expérience hors du commun, publiait aux éditions Accarias son deuxième livre intitulé Sagesse du féminin. Elle y examine les raisons pour lesquelles notre monde moderne en est arrivé à nier férocement cette forme d’intelligence non rationnelle que l’on nomme le sentiment. Elle réfléchit aux conséquences funestes d’un tel refoulement et nous invite à cultiver à nouveau cette aptitude fondamentale au lien. Elle affirme surtout avec insistance que cette faculté, que l’on s’est longtemps plu à considérer comme étant l’apanage exclusif des femmes, est en réalité accessible à l’ensemble du genre humain sans distinction de sexe. Interpellé par cette lecture passionnante, je suis allé rencontrer Lily pour lui poser quelques questions complémentaires. Elle a très gentiment accepté d’y répondre.

Frédéric Blanc: Qu’est-ce qui, à ce stade de ton parcours, t’a donné envie d’écrire un livre sur la sagesse du féminin?

Lily Jattiot: C’est une question qui me préoccupe depuis l’enfance… Elle s’origine très loin dans ma façon de penser les choses, de penser le monde et de me penser moi-même… J’ai commencé à écrire et à publier des livres assez tard dans ma vie. J’avais besoin de temps pour observer, réfléchir et laisser mûrir mes idées… La question du rapport entre l’intelligence de type masculin et l’intelligence de type féminin qui est au coeur de mon dernier livre est particulièrement complexe. Il m’a donc fallu passer par un long travail de maturation pour comprendre de quoi il en retourne puis pour parvenir à énoncer clairement mes intuitions. J’ai abordé la question sous plusieurs angles différents. J’ai enrichi ma réflexion en m’appuyant d’abord sur mon expérience de psychanalyste mais aussi sur le témoignage de personnes que je côtoie dans la vie de tous les jours. Il a fallu que cela se clarifie avec le temps… Formuler de manière limpide une idée complexe demande beaucoup de temps et de patience. Après trente ou quarante ans de réflexion et d’expérience on peut même parvenir à la condenser en une phrase.

FB: Que veux tu dire quand tu affirmes que cette question s’origine très loin dans ton enfance?

Lily Jattiot: Nous étions sept enfants dans ma famille. Cinq garçons et deux filles. Les gars étaient donc clairement en majorité… J’ai cependant eu de la chance car aux yeux de mon père c’était avantageux d’être une fille. Spontanément, il s’entendait plus facilement avec ses filles qu’avec ses garçons. D’ailleurs, d’un certain point de vue, ma soeur et moi avons eu une vie plus facile que nos frères. Enfant, je trouvais un peu mystérieux que mon père ait autant d’affinité avec ses filles. Cela m’a sensibilisée d’entrée de jeu au fait qu’il y avait chez mon père un aspect féminin avec lequel il était pleinement à son aise. Mon père était un homme de sentiment. C’était un artiste. Il était instituteur mais c’était aussi un peintre. Il faisait ça quand il pouvait. Il peignait de très belles aquarelles. Je lui ai toujours connu ce double visage. C’était d’un côté un homme plein de force et d’autorité qui assumait avec talent des rôles traditionnellement dévolus au masculin: père de famille, directeur d’école, secrétaire de mairie… D’un autre côté, il manifestait une sensibilité de type féminin qui pour n’être pas très apparente n’en était pas moins très profonde et très expressive. Et alors que de l’extérieur on pouvait le considérer comme étant d’abord très masculin, je pense pour ma part qu’il était en réalité principalement féminin…

FB: …Et comment en es-tu venue à en tirer des conclusions plus générales?

Lily Jattiot: Bon ça, si tu veux, c’est mon terreau de départ. Au fur et à mesure que j’ai grandi et que j’ai commencé à entrer dans la vie active j’ai remarqué que la société nous poussait fortement à nous identifier à une image stéréotypée de notre identité sexuelle. Les hommes aussi bien que les femmes sont incités à se conformer à des rôles, des métiers et des comportements convenus. J’ai vu énormément de personnes se faire coincer d’une manière ou d’une autre par ces puissants archétypes. Beaucoup d’hommes se croient obligés de manifester un masculin musclé et agressif tandis de très nombreuses femmes s’enferment dans des fonctions, des tâches, des comportements, des manières de se présenter que nous avons pris l’habitude de qualifier de féminines. Comme j’ai eu d’entrée de jeu la chance de ne pas être prise là dedans, j’ai vu qu’il y avait là une espèce de prison collective qui enfermait aussi bien le masculin que le féminin… Et puis j’ai vu aussi qu’il y avait une grosse injustice dans la manière dont nous valorisons une certaine forme d’intelligence, une certaine façon de se servir de sa tête et d’appréhender le monde. Alors que la logique est considérée comme valable, objective et sérieuse, le sentiment, lui, est encore et toujours sujet à caution. Cet état de fait qui pour beaucoup semblait aller de soi m’était incompréhensible. Je me suis donc mise en travail intérieur et extérieur pour arriver à rendre tout cela cohérent.

FB: Comment passes-tu de la notion d’intelligence (du masculin ou du féminin) à celle de sagesse?

Lily Jattiot: L’intelligence peut être définie comme une manière de se servir de son esprit dans le but de s’adapter à la réalité, de la saisir et de s’en servir. L’intelligence existe en lien avec la réalité. L’intelligence de type masculin entre en relation avec la réalité en organisant sa démarche de manière à aller vers le plus d’objectivité possible. Elle se met au dessus de ce qu’elle étudie, elle s’en éloigne pour mieux le voir. Son objectif est de dresser une carte mentale qui offre la plus grande cohérence possible avec le réel. Le féminin pour sa part, développe une intelligence du lien. Pour connaître la réalité, pour la saisir et s’y adapter l’intelligence de type féminin entre en lien avec la vie, avec les choses, les êtres. Elle entre en relation non pas objective mais subjective. Tout ce que la pensée scientifique évacue au maximum, la subjectivité par rapport à l’objet de sa recherche, est au contraire valorisé par le féminin. Et quand cette intelligence du lien se déploie complètement, elle devient sagesse. Directement.

FB: Est-ce que cela sous-entend que lorsque l’intelligence du masculin se déploie complètement elle ne devient pas sagesse?

Lily Jattiot: Pas forcément. Elle peut le devenir mais ce n’est pas systématique. Tu sais bien que le monde hyper rationnel de la recherche scientifique par exemple peut devenir fou dans son rapport avec la réalité. Entendons nous bien, cela arrive aussi à l’intelligence de type féminin. Je ne suis pas en train d’affirmer que cette dernière débouche automatiquement sur une forme de sagesse. Ce type d’intelligence peut être pervertie et n’être rien de plus qu’une habileté à manipuler les autres. L’intelligence du féminin, ne se transforme donc pas automatiquement en sagesse. J’aurais peut-être pu insister davantage sur l’ombre de l’intelligence féminine. Il y en a forcément une. Il me semble tout de même que je le dis à un endroit: la raison sans le coeur c’est une catastrophe mais le coeur sans la raison c’est aussi une catastrophe. Les deux doivent se compléter et se corriger… Mais enfin, le point sur lequel je voulais insister c’est que l’intelligence de type féminin lorsqu’elle se développe de manière saine peut déboucher directement sur une forme de sagesse.

FB: Question naïve: les femmes sont-t-elles naturellement douées d’une intelligence de type féminin et les hommes sont-t-ils naturellement doués d’une intelligence de type masculin?

Lily Jattiot: Bien sûr que non. L’intelligence, quelle que soit son type, n’a rien d’automatique. C’est une qualité qui se cultive. Tous les êtres humains viennent par exemple au monde avec une aptitude au langage. Mais cela ne suffit pas, il faut ensuite la travailler, la développer. Ce choix est entre les mains de chacun. Certains hommes peuvent être beaucoup plus doués que les femmes dans le domaine de l’intelligence de type féminine et réciproquement… Mais dans le monde où nous vivons, un homme doué d’une grande intelligence féminine ne le vit pas forcément très bien. Il faut une force peu commune pour se sentir à l’aise lorsque l’on s’est bâti à contre courant des stéréotypes ambiants.

FB: Si les deux formes d’intelligence sont à la disposition de tous les êtres humains sans distinction de sexe pourquoi les sexualiser? Pourquoi ne pas parler par exemple «d’esprit de finesse» et «d’esprit de géométrie».

Lily Jattiot: Je parle d’intelligence de type masculin et d’intelligence de type féminin car je pars de l’état de confusion dont nous avons parlé au début de cet entretien. Je pense qu’il y a encore aujourd’hui assez peu d’hommes à l’aise avec leur féminin et assez peu de femmes à l’aise avec leur masculin. Pour me faire comprendre je suis donc obligée de tenir compte donc de l’état des mentalités. Il est possible que dans 100 ou dans 200 ans il ne soit plus nécessaire de sexualiser ces deux formes d’intelligence. On pourra alors tout simplement parler de coeur et d’intellect. C’est exactement la même chose. Mais à l’heure actuelle cette sexualisation est toujours une nécessité. Je tiens à me situer dans notre monde tel qu’il est actuellement.

FB: Beaucoup de femmes entretiennent actuellement un fort ressentiment contre les hommes qu’elles tendent à accuser obstinément de tous les maux de la terre. N’as-tu pas peur en insistant tellement sur les qualités de l’intelligence de type féminin et les limites de l’intelligence de type masculin de contribuer encore à envenimer ce conflit?

Lily Jattiot: Bien sûr, si on traduit tout ce que je raconte dans la logique binaire du «ou bien ou bien», je suis simplement en train de casser la gueule du masculin au profit du féminin. Mais c’est précisément de cette logique là que je souhaite sortir. Tu peux prendre n’importe lequel de mes propos et le comprendre de façon sado-masochiste: avant il y avait le féminin qui était en dessous et le masculin au dessus et maintenant c’est l’inverse. Mais ce n’est bien entendu pas mon propos. Certains vont le comprendre de cette manière. C’est inévitable. Tant que l’on évolue dans le monde à deux dimensions du sado-masochisme, il y en a forcément un au dessus et un autre en dessous. Mais si j’insiste tellement sur l’exemple de Shéhérazade, l’héroïne des Milles et unes Nuits, c’est précisément parce qu’elle n’agit pas de cette manière avec son cornichon de mari. Elle ne le prend jamais de haut. Elle ne lui enlève rien et se contente simplement d’ajouter quelque chose à ce qui existe déjà. C’est uniquement grâce à cela qu’il peut s’ouvrir et s’adoucir. Mais nous sommes tellement habitués à penser de manière binaire que nous n’imaginons pas qu’une réforme puisse aboutir à autre chose qu’à un simplement retournement de la situation initiale. Mon livre n’est pas un plaidoyer pour la domination du féminin sur le masculin. Pas du tout. Ce serait un contresens. Mais c’est sûr qu’il y en a qui vont le comprendre comme ça. La logique du «et» ne peut pas se situer uniquement du côté du pôle féminin. Elle doit englober à la fois le féminin et le masculin sous peine de retomber dans un monde a deux dimensions du «ou bien ou bien». C’est alors qu’on entre dans le ternaire. Et ce n’est qu’à ce moment là que le sujet émerge et peut jouer un rôle. Dans le monde à trois dimensions, le sujet dispose à la fois de la dimension masculine ET de la dimension féminine. Il peut les utiliser alternativement selon ses besoins. Il peut aussi rééquilibrer l’une avec l’autre.