« Nous les hommes… » (entretien avec Guillaume Darcq – première partie)

«How many roads must a man walk down before you call him a man?» (Bob Dylan)

7351_10152363424472144_7267844951710031750_nCela fait déjà longtemps que je connais Guillaume Darcq. Au fil des années, j’ai appris à apprécier son courage, son enthousiasme et sa générosité. Guillaume est fasciné depuis l’adolescence par les associations d’hommes et de femmes qui ont pu exister autrefois au sein des sociétés traditionnelles. Sentant que beaucoup d’hommes modernes sont en manque de ce genre de structures, il a décidé de s’associer à son ami Olivier Benoît Gonin pour fonder une structure baptisée L’Ecole des Hommes. Désireux de mieux comprendre sa démarche, je l’ai longuement interrogé sur l’origine et le sens de ce projet. Ceci est la première partie d’un entretien qui en comporte trois. Ceux qui seraient intéressés par les activités de l’Ecole des Hommes peuvent consulter son site internet en cliquant sur le lien suivant: http://www.ecole-des-hommes.fr/

Frédéric Blanc: Ça t’es venu comment cette idée de groupes d’hommes?

Guillaume Darcq: Ces groupes sont d’abord nés d’un besoin personnel. Ça me fait beaucoup de bien de me retrouver régulièrement entre hommes… Ces rencontres me permettent de partager des choses fortes et parfois très intimes. Ça doit remonter à l’enfance cette histoire… J’ai toujours eu plein de copains… J’étais tout le temps fourré chez eux… On passait énormément de soirées ensemble… Et puis, on se retrouvait aussi le week-end pour s’amuser et faire des expériences un IMG_2172peu rudes dans la nature… Le genre de trucs qu’on ne pouvait pas faire quand on était avec des filles… J’ai fondé ces groupes parce que je crois qu’en France beaucoup d’hommes éprouvent le même besoin. C’est particulièrement vrai pour les hommes de ma génération… Ceux qui sont nés dans les années 60 ou 70. On a grandi au plus fort de la déferlante féministe… Le féminisme est un beau mouvement… Je pense tout de même qu’il a fait pas mal de dégâts chez les hommes…Ça nous a pas mal fragilisé. Adolescent, j’ai eu du mal à trouver des modèles d’hommes convaincants autour de moi… Certains se laissaient complètement dominer par leurs femmes tandis que d’autres se comportaient encore en parfaits petits machos. Pas très inspirant tout ça… Ça n’a donc pas été facile de se construire en tant qu’homme dans ce contexte…

F.B.: Et puis il y a chez toi cet attrait puissant pour la nature…

Guillaume Darcq: C’est vrai… Pour moi, le contact avec la nature répond à une nécessité vitale. C’est une question d’équilibre énergétique… Je ressens un besoin viscéral de venir me ressourcer au contact de la terre. J’ai besoin de la toucher, de la sentir, de me rouler dedans… Ce besoin est profondément lié à un appel d’un autre ordre… Ce contact intime avec la nature me permet de me relier à la dimension verticale. Je me souviens qu’à l’âge de 16 ans, j’ai acheté une cassette de chants amérindiens. C’était curieux, parce qu’à l’époque j’écoutais plutôt du punk ou du rock alternatif… Ces chants amérindiens ont été pour moi une découverte essentielle. Quand je les écoutais, je me sentais nourri, transcendé… A l’époque, je disais à un de mes potes: «quand j’écoute ça, j’ai envie de manger de la terre… j’ai envie de planter mon zgeg dans la mousse…» C’était juste une manière très personnelle de dire que je voulais me relier à l’énergie du cosmos… J’étais très sincère… Ça, mon pote l’a très bien compris… Bon, il se foutait un peu de ma gueule, bien sûr… Mais il le faisait avec un certain respect. Il sentait qu’il y avait là pour moi quelque chose d’extrêmement fort…

F.B.: Tu fais très spontanément le lien entre nature et virilité…

Guillaume Darcq: Ouais! La nature est liée à la virilité… Quand on est lâché dans la forêt, on ne peut plus se raconter7 laux 3 d’histoires… On est face à soi-même, à sa vérité… C’est intéressant de voir ce qui arrive quand on nous prive de tout le confort moderne auquel on est habitué… Je considère que l’on est un homme à partir du moment où l’on est capable de tenir debout sans nos béquilles habituelles. Que se passerait-il si je n’avais plus de famille, de métier, de position sociale et que j’étais forcé de me débrouiller tout seul dans la nature? Bon, en pratique, on ne pousse jamais l’expérience aussi loin… On n’est pas des «survivalistes» (rires)… Le plan, on part avec un couteau, une boîte d’allumettes et on voit si on est toujours vivants au bout de cinq jours, c’est pas trop notre trip… Je souhaite seulement qu’on sorte un peu de notre confort quotidien pour renouer un contact plus authentique avec la terre… avec la vie… Il y a un exercice que j’aime vraiment beaucoup. Cela consiste à rester seul la nuit dans une forêt ou en plein champ. Pas de feu de camp, pas d’allumettes, pas de lampe de poche… Tu restes isolé dans le noir total. C’est tout simple mais c’est vraiment impressionnant… Tu entends des bruits, tu sens des présences, tu en imagines d’autres… Si tu n’es pas vigilant tu commences rapidement à flipper ta mère…C’est normal… C’est une situation qui nous met directement en contact avec nos peurs les plus archaïques. L’expérience est vraiment très intéressante. Au fond, il n’y a pas vraiment de danger et l’exercice n’est pas très différent de la méditation assise que l’on pratique dans un dojo. C’est un travail sur les pensées et les émotions…

F.B.: Est-ce que tu envisagerais d’animer un groupe d’hommes en ville?

Guillaume Darcq: Nan… Pas vraiment… C’est trop bon de sortir du béton (rires)… C’est vrai que j’anime de temps en temps une journée de marche à Paris… J’aime ça… C’est riche, mais… qu’est que c’est épuisant! Tous ces bruits, ces gens, ces ambiances différentes… Ça grouille, ça fuse, ça foisonne de partout… Ça te pompe une énergie de dingue… Personnellement, je ne pourrais pas vivre à Paris… J’adore cette ville, mais c’est trop pour moi… Si j’y restais trop longtemps, je péterais littéralement un câble… Pendant quatre, cinq ans, j’ai vécu à 10 km de Paris… C’était déjà beaucoup trop près… Aujourd’hui, je dois habiter à environ 30km… C’est la bonne distance… Alors des groupes à Paris… Non… Si on organise ces groupes dans la nature c’est pour que les gens puissent venir se ressourcer. C’est un peu galvaudé comme mot… Mais ça dit pourtant bien ce que ça veut dire… Se re-sourcer. Pour ce genre de choses, la marche est un bon outil… C’est une forme de méditation… C’est l’occasion de se vider la tête et de se situer pleinement dans son corps, dans son ressenti…

F.B.: Pourquoi est-ce que tu n’organises pas des groupes mixtes? Qu’est-ce que ça apporte de se retrouver exclusivement entre hommes?

DSCN3538Guillaume Darcq: La réponse est très simple. On ne se dit pas du tout les mêmes choses. Dès qu’il y a des femmes dans les parages, les hommes se comportent de manière très différente… Il suffit qu’une seule femme arrive dans un groupe de quinze bonhommes pour que l’ambiance change du tout au tout… Les gars sont gênés, plus personne ne parle… Le fait de se retrouver entre eux, dans un cadre inhabituel permet aux hommes de s’exposer dans leur vulnérabilité… De parler très franchement des aspects d’eux mêmes qu’ils aiment le moins. Il est alors possible d’aborder de manière très honnête des sujet délicats. On parle d’amour, de sexualité, de couple… Quelqu’un va dire qu’il n’arrive plus à bander, un autre va oser avouer qu’il n’aime peut-être plus sa femme… Il a trois enfants avec elle et il n’avait jamais oser se le dire à lui même. Dans un cercle de parole, il suffit que quelqu’un mette franchement ses tripes sur la table pour que la parole des autres se libère… On quitte la surface… Un mec va dire par exemple qu’il pense sérieusement à divorcer mais que dans sa famille on est pas du tout câblé comme ça et que c’est la pire chose qui puisse lui arriver… Le gus en face qui est confronté à une situation similaire ne pourra pas prendre la parole pour parler d’autre chose. Il va se situer exactement au même niveau de profondeur et de sincérité… Et puis il y a aussi des choses beaucoup moins graves mais dont on ne peut parler qu’entre personnes du même sexe… Prenons par exemple le cas d’un ado qui a un testicule un peu plus gros que l’autre… Ça peut être très difficile d’en parler, d’être rassuré sur le sujet… Surtout si son père n’aborde jamais ce genre de sujets… Pour ce genre de choses, les séjours pères/fils peuvent être très réparateurs…

F.B.: Tu crois que les femmes éprouvent le même genre de besoins?

Guillaume Darcq: J’en suis certain! Tu sais, à l’origine, j’ai conçu l’idée de ces groupes avec une femme. Elle avait _MG_4810 copiel’intention de monter un groupe de femmes de son côté. On a brainstormé ensemble pendant des années. Ce projet part d’un besoin très instinctif… Mais j’ai également été inspiré par quelques lectures. J’avais entendu parlé des groupes d’hommes organisés par le psychanalyste jungien Guy Corneau et de celui qui s’est structuré dans l’entourage de Lee Lozowick. J’ai été profondément influencé par les livres d’Amadou Hampâté Bâ… Particulièrement par sa description des associations d’âge et de sexe dans l’Afrique traditionnelle. Il insiste particulièrement sur l’importance du rôle joué par ces associations dans la vie culturelle et sociale des villes et des villages. Je crois que le fait de se retrouver entre personnes du même sexe est très bénéfique pour tout le monde.

F.B.: En t’écoutant parler, je pense particulièrement à l’un de mes oncles. Un homme brillant… J’ai remarqué que dans ses rapports avec les femmes, il jouait exclusivement sur le registre de la séduction alors que ses rapports avec les hommes se passaient souvent sur le mode de la rivalité. Ça le rend à peu près inaccessible… C’est très frustrant. On est tous un peu comme ça bien sûr… Je me demandais si ces groupes ne pouvaient pas nous apprendre à arrêter de faire le beau ou la brute pour entrer en relation de manière plus honnête, plus apaisée…

Guillaume Darcq: Bien sûr! Ces groupes peuvent nous apprendre à être beaucoup plus tranquilles dans nos relations avec les hommes mais aussi avec les femmes. Entretenir un rapport tranquille avec les femmes implique de sortir de la séduction. Le jeu de la séduction est très agréable… Et si l’occasion se présente de temps en temps: Yes! Mais pas en permanence, pas de manière compulsive… C’est épuisant…

F.B.: Et ce ce qui concerne la rivalité entre hommes?

contentin jourun 19Guillaume Darcq: Le gros inconvénient de la rivalité entre hommes c’est qu’elle est très appauvrissante… Comme dit Catherine Marchand, ça revient à se couper de la moitié de l’humanité… C’est con. Cette rivalité est un phénomène récurrent chez beaucoup d’hommes. Moi, ça m’est arrivé hier. Je me suis rendu à une soirée avec ma femme. Comme je ne connaissais personne, j’étais un peu mal à l’aise… Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà quelques hommes et j’ai senti ce truc pointer en moi. J’ai immédiatement vu en eux des rivaux… Il y avait notamment un type qui me faisait assez envie… Sa tranquillité, sa force, son élégance… J’avais peur de ne pas être tout à fait à la hauteur… Maintenant, j’arrive à lâcher ce genre de truc assez rapidement. Après une coupe de champagne, j’étais détendu et j’ai commencé à échanger de manière amicale avec ces mecs. Au final on a passé un très bon moment. Ça aurait été dommage de passer à côté! Comme n’arrête pas de le rappeler Olivier, les groupes que nous animons sont fondés sur la vulnérabilité et la bienveillance. Au sein de ces groupes, chacun a la liberté d’être tranquillement lui-même. A partir de là, on peut goûter à la franche camaraderie. Bien sûr, il y a toujours des petites frictions. Surtout le troisième jour! Mais bon, ça pisse quoi. Parce que ça déconne bien… On joue beaucoup.

« Nous les hommes… » (entretien avec Guillaume Darcq – deuxième partie)

IMG_7189 copieFrédéric Blanc: Pourquoi avoir baptisé votre association l’école des hommes?

Guillaume Darcq: C’est Olivier qui a choisi ce nom. Au départ, j’étais pas très chaud. Je trouvais le nom un peu trop scolaire… Presque enfermant.

F.B: Pourquoi enfermant?

Guillaume Darcq: J’ai eu des retours en ce sens… Tout le monde n’a pas été très heureux à l’école. J’ai pu constater que ce mot faisait réagir un certain nombre d’hommes. Pour eux, il est associé à un espace clos où l’on agit sous la contrainte… Ça n’évoque pas forcément des souvenirs très inspirants… Dans notre esprit, le mot école n’a pas du tout ces connotations là. Pour nous il est associé à la notion «d’école de vie». C’est vraiment ça qu’on a voulu créer. Une forme ouverte dans laquelle chacun puisse aller chercher les outils dont il a besoin pour travailler sur lui. La vocation fondamentale de l’école des hommes est d’aider les hommes à s’ouvrir à leur force et à leur vulnérabilité. Pour ça on les fait courir, chanter, danser, parler en public… On pourrait leur faire construire un mur ou fabriquer un collier de perles. L’important c’est qu’ils se rendent compte qu’ils peuvent avancer même quand ils sont déstabilisés, même quand ils ne savent pas faire… Au cours d’une retraite, les hommes vont apprendre à faire avec leur peur.

F.B.: Le mot école implique forcément la présence d’instituteurs et d’élèves; donc de personnes qui en savent plus que d’autres. Qu’est-ce que vous savez de plus que les hommes qui s’inscrivent à vos activités?

Guillaume Darcq: (rires) C’est une bonne question ça! On s’est parfois retrouvé à accompagner des hommes d’un certain âge qui avaient une expérience de vie extrêmement riche. Je pense en particulier à un homme qui est guide en haute montagne. C’est quelqu’un qui emmène des groupes en expédition dans l’Annapurna. Autant dire qu’en matière d’organisation, de gestion de groupe et de survie dans la nature, le type avait plusieurs longueurs d’avance sur nous. Du coup, on s’est vraiment demandé ce qu’on pouvait lui apporter… Au final je crois que nous avons pu l’enrichir dans un autre registre. Celui de la vulnérabilité… de l’honnêteté envers soi-même… A chaque fois qu’il devait parler de lui de manière intime, je l’ai senti un peu déstabilisé, pris au dépourvu. Nous l’avons aidé à se sentir plus à l’aise dans ce domaine.

F.B.: Tu animes donc des groupes. Mais… Tu as une formation pour ça? Qu’est-ce qui justifie que tu te retrouves IMG_0999 - copiedans cette position?

Guillaume Darcq: Ce que j’ai appris de plus important, je l’ai appris auprès de Gilles Farcet. Cela fait maintenant longtemps que je suis en lien avec lui. J’ai tout de suite accroché aux outils qu’il employait… Des outils en lien avec l’énergie, la danse et le chant. Les temps de parole aussi. J’ai beaucoup observé Gilles dans son travail. C’est comme ça que j’ai appris… Je dois également mentionner l’aide et le soutien de la psychologue jungienne Catherine Marchand. Avec Catherine, ça a commencé en 2003. J’ai embarqué pour cinq ans d’analyse. A un moment, elle m’a proposé de participer à la série de stages initiés par Lily Jattiot. Alors que j’étais presque arrivé au bout de ce cycle de stages, Catherine m’a suggéré d’y participer aussi en tant qu’observateur. Cette proposition m’a beaucoup touché. C’était comme une forme de reconnaissance. Elle me disait que je pouvais, moi aussi, à mon niveau, me positionner en tant que transmetteur.

F.B.: Est-ce que Gilles et Catherine continuent à influencer ton travail aujourd’hui?

Guillaume Darcq: Gilles et Catherine sont en quelque sorte mes superviseurs. Ce sont mes gardes fous. Ils sont là pour me rappeler que je ne dois transmettre que ce j’ai réellement intégré. Leur présence à mes côtés représente une très grande sécurité pour moi. C’est aussi une sécurité pour les gens qui participent à mes activités. Si je commets de petites erreurs, mes anges gardiens en sont aussitôt avertis et je dois m’expliquer. Ils me montrent alors clairement mon erreur afin que je puisse en tirer un enseignement. Bon, il ne s’est jamais rien passé de grave, je te rassure (rires). Je suis très prudent. J’ai bien trop peur de me prendre pour ce que je ne suis pas.

F.B.: Tu as eu d’autres influences à part Gilles et Catherine?

Ol percu2++ copieGuillaume Darcq: Richard Moss! J’ai fait un stage de dix jours avec lui en 2006 Ce stage s’adressait clairement à des thérapeutes qui souhaitaient acquérir de nouveaux outils. Richard nous a appris énormément de choses. C’était incroyable. Aujourd’hui, je n’ai exploité que 10% de ce qu’il nous a montré. Il me reste encore à explorer tout le reste. Quelle richesse!

F.B.: Quand as-tu commencé à animer des groupes?

Guillaume Darcq: J’ai animé mon premier groupe en 2006. On était quatre. C’était des potes. Ils étaient curieux, ouverts, en confiance… Au tout début, je sentais qu’il était encore trop tôt pour animer vraiment. J’essayais quand même d’avoir un peu le lead, de faire passer certaines choses… Mais pendant quelques années, je me suis tout de même principalement cantonné à un rôle d’organisateur. Je gérais l’organisation, les voyages, le logement. Je donnais bien deux trois règles de vie mais ça s’arrêtait là. Et puis, petit à petit, quand on était entre copains, j’ai commencé à proposer certains outils. C’était encore maladroit mais n’empêche que je me lançais…

F.B.: Tu parles beaucoup de tes «outils». Je suppose que tu veux parler des différents exercices que tu proposes durant tes stages. Comment en es-tu venu à les apprendre et à les maîtriser?

Guillaume Darcq: En 2001, j’ai passé huit mois en Inde. J’ai pas mal séjourné du côté de Darjeling, dans un monastère tibétain situé dans les contreforts de l’Himalaya. Pour moi, cette retraite a été l’occasion d’apprendre et d’expérimenter beaucoup de choses… A l’époque, je pratiquais beaucoup la méditation, le reiki, le massage et les arts martiaux. Tout ça me donnait pas mal de possibilités de travail. Je dois encore avoir quelque-uns des cahiers où j’ai noté les enchaînements d’exercices que je pratiquais alors. Lever à 6h30 du matin. Je commençais par une demie-heure de méditation avant de poursuivre avec un quart d’heure de reiki et une demie-heure de yoga. Je faisais alors une pause, le temps de boire un thé, et j’enchaînais directement avec le reste du programme. J’ai passé un temps considérable à essayer d’affiner ces enchaînements. J’essayais de comprendre comment associer ces exercices de la manière la plus efficace. Mon but c’était d’atteindre l’éveil de l’être au coeur du quotidien. J’étais en plein dans un trip d’héroïsme spirituel. Je me disais que si je n’avais pas la discipline d’un moine tibétain, j’étais un âne. L’esprit du samouraï, la discipline des arts martiaux… C’était un truc très fort chez moi. Ça m’a aidé, ça m’a vraiment propulsé… mais je dois avouer que j’ai pas mal exagéré… Les excès ça n’est jamais bon… A un moment j’ai donc dû me résoudre à déconstruire ce bel idéal. Cela ne m’empêche bien évidement pas de continuer à avoir une exigence. Par exemple, Olivier et moi expérimentons toujours sur nous mêmes les exercices que nous proposons dans le cadre de nos groupes. Cela nous permet de conserver une longueur d’avance sur les personnes que nous accompagnons. Il m’arrive souvent d’avoir des idées, des espèces d’inspirations. Je me dis par exemple qu’il serait intéressant d’explorer telle ou telle piste… Mais tant que je ne les ai pas essayées sur moi-même, je ne suis pas tranquille… Je ne peux pas les proposer aux autres. Avant de m’en servir, je passe donc beaucoup de temps à affiner mes outils. Je ne considère pas les personnes qui participent à nos groupes comme des cobayes! (rires)KL19 copie

« Nous les hommes…  » (Entretien avec Guillaume Darcq – 3ème partie)

DSC_5201 copieFrédéric Blanc: Parle-moi un peu du programme de vos séjours.

Guillaume Darcq: La durée des séjours varie de un à cinq jours. Pour le moment, nous n’organisons pas de séjours plus longs. L’invitation est simple. Il s’agit de «poser ses bagages» et de prendre du temps pour soi. Les activités que nous proposons sont fortes, mais elles n’ont rien d’extraordinaire. On organise quotidiennement des temps de parole où chacun peut partager ce qu’il a sur le coeur. On passe aussi énormément de temps en extérieur. On utilise beaucoup la marche, la respiration, l’éveil des sens. Ça facilite l’enracinement. On travaille pas mal le soir aussi… On organise des veillées. Ça nous permet de travailler avec le feu. La nuit est un espace dédié au chant, à la musique, à la communion…

F.B.: Vous chantez?

Guillaume Darcq: (rires) Ouais! On chante. Beaucoup! Pas besoin d’être chanteur pour participer. Chacun va peu à peu apprendre à libérer sa voix. On ne fait d’ailleurs pas que chanter. On danse aussi. Autour du feu! En fait, on utilise beaucoup les éléments dans notre travail. La terre, l’eau, le feu, l’air et l’espace… Cela permet aux personnes d’aller plus en profondeur, de se purifier… Les temps de parole sont précieux mais j’ai remarqué que la nature constitue toujours une grande aide. C’est pour ça qu’on utilise aussi l’outil de la sweat lodge. On y retrouve un condensé des quatre éléments.

F.B.: La sweat lodge?

Guillaume Darcq: Sweat lodge, c’est le mot anglais pour désigner la hutte de sudation. C’est l’un des plus anciens rituels Sweat2 copiede l’humanité. On en retrouve des traces dès le néolithique. Ce rite a été pratiqué dans toutes les cultures. On en trouve des traces en Sibérie, en Inde, en Europe, en Amérique du nord et du sud…

F.B.: En quoi consiste ce rituel?

Guillaume Darcq: Le rituel de la sweat lodge consiste à s’isoler à l’intérieur d’une hutte de branchages recouverte de couvertures. A l’intérieur, il fait complètement noir. Lorsque tous les participants sont entrés, on amène de grosses pierres qui ont été chauffées à blanc pendant des heures. Ces pierres sont placées au centre du cercle. Au cours du rituel, la personne qui conduit la sweat lodge va les asperger d’eau à intervalles assez réguliers.

F.B.: C’est toi qui conduit la sweat lodge?

Guillaume Darcq: Non. Jusqu’à maintenant, nos sweat lodge ont été conduites de main de maître par Jean Longeot. Jean a été initié à la conduite des sweat lodge par le chef Sioux Lakota Archi Fire Lam Dear qui lui a personnellement demandé de se consacrer à ce travail. Il est donc vraiment habilité à le faire. Une sweat lodge ne peut être conduite que par quelqu’un de très compétent. La sweat lodge est un rituel de purification vraiment très puissant. Il faut faire attention à ce que l’on fait.

F.B.: Un rituel de purification? C’est à dire?

P1040976Guillaume Darcq: C’est d’abord une purification physique. La sweat lodge c’est un sauna «puissance 10». C’est l’occasion de se débarrasser de toutes les toxines que l’on a accumulé. Mais ce rituel permet aussi un nettoyage plus subtil. Le fait que nous collions au protocole des indiens sioux lakota nous donne la possibilité d’accéder à une forme de «verticalité».

F.B.: Quelle est la nécessité de «coller» à un rituel sioux?

Guillaume Darcq: On souhaite utiliser un rituel authentique qui a fait ses preuves et qui nous relie à une tradition millénaire… On ne voulait pas se contenter d’une imitation new age à la con.

F.B.: Mais qu’est-ce que ce genre de rituel peut apporter à un français du XXIème siècle qui n’a qu’une très vague compréhension des cultures amérindiennes?

Guillaume Darcq: Prenons mon cas par exemple. Il se trouve que j’ai été attiré très jeune par ce rituel. Je ne connaissais pas grand chose aux indiens mais je ressentais fortement le besoin d’être plus directement en contact avec la terre, avec le feu, avec l’eau… avec mon propre corps. Qu’est-ce qui donne envie à un parisien d’aller au hammam ou au sauna? Il veut tout simplement se faire du bien, se nettoyer, se détendre, se reposer… Avec la hutte de sudation c’est encore plus fort… Lorsqu’on rentre dans la hutte, c’est un peu comme si on retournait dans le ventre de sa mère. Et lorsqu’on ressort, on a vraiment le sentiment d’une nouvelle naissance. C’est puissant. On rampe dans la boue jusqu’au feu extérieur et on reste allongé là, épuisé, face contre terre… A ce moment là on est incroyablement vivant! Pendant le rituel, on se liquéfie, on laisse partir tout ce qui est superflu…

F.B.: Ça dépasse de très loin ce que le parisien lambda va chercher au sauna…

Guillaume Darcq: C’est sûr… (rires)… Mais peut être qu’inconsciemment il est à la recherche de ce genre d’expérience.hom feu En sortant de la hutte, on se sent bien… On expérimente une forme rare de légèreté… Je n’en reviens toujours pas qu’il soit possible de vivre des expériences aussi puissantes en utilisant simplement quelques morceaux de bois, des pierres chauffées à blanc et un peu d’eau. C’est beau. Ça me touche en profondeur.

F.B.: Sans entrer dans les détails des autres activités que vous proposez, peux-tu m’en résumer l’état d’esprit?

Guillaume Darcq: Je dirai qu’il s’agit à chaque fois de s’aventurer dans des zones dangereuses… Le but c’est d’arriver à repousser un petit peu ses limites actuelles même si on le fait avec la peur au ventre et même si on n’avance que de quelques millimètres. Le défi, c’est de le faire en étant pleinement soi-même. En te parlant de ça, je pense en particulier à un homme qui vient de faire un séjour avec nous à Karma Ling. Quand il parle, il prend tout le temps dont il a besoin. Il sait qu’il est lent, qu’il va être long et que certains vont s’impatienter. Mais il y va de façon calme et déterminé et ses témoignages sont toujours très poignants. On sent que ce qu’il dit vient de loin. Un jour, lors d’une marche, le groupe a dû traverser un torrent en passant sur des troncs d’arbres enneigés… Nous avons chacun traversé à notre rythme. A un moment, l’homme dont je te parle s’est retrouvé bloqué. Il ne pouvait ni avancer ni reculer. Il a surmonté la difficulté d’une manière qui lui ressemble beaucoup. Il s’est posé, il s’est détendu et il a commencé par attendre tranquillement. J’ai quelques photos où on le voit posé sur ce tronc d’arbre. C’est extraordinaire! On dirait un koala. Petit à petit, il s’est apaisé et a trouvé le moyen de repartir. C’était un beau moment… Voilà, ça résume un peu ce qu’on veut faire…

F.B.: Une dernière question pour clore cet entretien. Pourquoi choisissez-vous toujours d’organiser vos stages dans des lieux sacrés?

ret KL 2014:gum.7+ copieGuillaume Darcq: C’est simple, ça nous booste. Ce genre de lieux créent un cadre à l’intérieur duquel beaucoup de choses vont être possibles. Ça rejoint le thème des nourritures d’impression si souvent abordé par Arnaud Desjardins. Il est nécessaire que le lieu soit beau. Si je le voulais, j’aurais la possibilité d’organiser des activités sur le littoral de la Manche. Il y a là un lieu intéressant pour camper. Mais ce n’est pas beau. C’est tout plat et très gris. C’est déprimant en fait… Pour travailler, nous avons besoin d’un lieu majestueux. Si le lieu est habité par des personnes qui cultivent un état d’esprit voisin du nôtre ça facilite encore les choses. C’est bien aussi que les lieux soient habités par des animaux un peu plus sauvages que des vaches et des poneys. Il arrive que la nature se fasse le miroir de ce qui se passe à l’intérieur de nous. C’est mystérieux. Un gars qui a partagé sur un point lors d’un temps de parole va faire, lors de la marche du lendemain, une rencontre qui va faire directement écho à son témoignage. Les choses se complètent, elles dansent ensemble pour aller appuyer précisément là où c’est nécessaire. Sans partir dans un trip ésotérique, il est clair que nous prenons une direction chamanique. Ceci dit, on tient quand même à rester très proche de notre vécu quotidien. On évitera par exemple de parler de l’esprit du grand bison blanc. On n’hésitera pas, en revanche, à parler de celui du cerf dont on voit les traces de pas dans la neige. Lors d’un précédent séjour, l’un d’entre nous a eu le darshan d’une horde de sangliers. Bon, là, cette année, tout ce qu’on a vu c’est un lapin courir dans la neige. C’est bien aussi… (rires).