La Soif Grandiose de Raynald Driez

Mon ami Driez présente actuellement une série de peintures, de dessins et de céramiques à la galerie Polad-Hardouin. Réunies sous le titre La Soif Grandiose ces oeuvres parlent avec force des passions charnelles et spirituelles qui consument leur auteur. Il y a deux jours, je suis allé rencontrer Raynald pour tâcher de mieux cerner ses intentions. Je vous livre ici cet entretien impromptu réalisé à la terrasse d’un bistrot. L’exposition fermera ses portes le 20 juin. Ceux qui n’ont pas encore osé le déplacement ont donc encore cinq jours pour le faire.

Frédéric Blanc: Alors Driez! Comme ça on peint des croix maintenant?

Raynald Driez: Tu attaques directement dans le dur toi! (rires)… Tu sais, quand j’y pense, ce n’est pas très surprenant que je me sois mis à peindre des croix. Les croix appartiennent au même univers que les crânes… Je veux parler de l’univers des vanités. Ça me fascine depuis les beaux arts.

F.B.: Il serait peut-être utile que tu précises à nos lecteurs ce qu’est une vanité…

Raynald Driez: Tu as raison… En peinture, une vanité est un sous genre de la nature morte qui «évoque les fins dernières de l’homme». C’est donc une peinture profondément spirituelle. C’est pour ça que ça m’intéresse tellement. (silence) Le genre des vanités a été très à la mode au XVIIème siècle. En France tu as un gars comme Philippe de Champaigne… Les vanités les plus illustres ont cependant été peintes par des artistes hollandais. On peut citer des types comme Jan van der Heyden. Le sujet est ensuite retombé. Il revient fortement aujourd’hui. C’est un genre très codifié. Chacun des objets qui compose le tableau possède un sens très précis. La clepsydre symbolise par exemple la fuite du temps. Le crâne est un memento mori et les bijoux représentent l’attachement excessif aux choses matérielles qui empêche l’homme d’accéder à la dimension spirituelle etc. Tout ce petit bordel me passionne depuis très longtemps. Jusqu’à une époque très récente, je me suis cependant presque exclusivement focalisé sur le crâne. Il s’est imposé comme l’un des motifs récurrents de ma peinture.

F.B.: Mais, qu’est-ce qui t’a plus précisément donné envie de peindre des croix?

Raynald Driez: C’est venu d’une commande. Il y a quelques années, l’un de nos amis communs m’a demandé une oeuvre sacrée. Je lui ai fait une vierge. Cette première oeuvre a mis en route un processus. Je me suis lancé dans une série de vierges qui ont pris au fil du temps des formes de plus en plus baroques et monstrueuses. J’ai adoré faire ce travail. C’est à peu près à la même époque que j’ai commencé à acheter des crucifix… Et puis un jour, je suis dans mon atelier en train de peindre un nu quand j’ai l’idée de lui mettre une croix dans les mains. C’est arrivé comme ça… un peu par hasard. Enfin, vu ce que je t’ai raconté avant, ce n’est pas vraiment un hasard… Mais disons que ça s’est fait de manière imprévue. Jusque là, j’achetais de croix. A partir de là, j’ai commencé à les peindre…

F.B.: Tu t’es donc lancé dans une série…

Raynald Driez: Oui. Cette première peinture m’a donné l’envie de me lancer dans une série de croix. Cette série est même en train de prendre un sens et une ampleur nouvelle. En ce moment, je peins d’immenses vanités avec des têtes de cerfs, des croix… Le défi des premières toiles c’était de peindre uniquement des croix… Sans ajouts, sans fioritures… C’est un peu austère… Bizarre… Faut quand même y aller… Petit à petit, de nouveaux éléments se sont imposés… J’ai vu arriver des personnages. A partir de maintenant, je vais raconter des histoires beaucoup plus complexes… La croix restera l’axe principal de la toile. Elle est importante car elle ancre une présence… Et puis techniquement, c’est elle qui installe la toile… Ce sont ces deux traits qui structurent l’espace… Mais autour de ce pivot central va maintenant s’articuler un monde de personnages de plus en plus riche.

F.B.: Si elle n’est pas nouvelle, l’association du religieux et de l’érotique reste tout de même très dérangeante. Tes toiles ont-elles une connotation blasphématoires?

Raynald Driez: Non. Pas du tout. En peignant ces toiles, je n’avais aucunement l’intention de jouer sur ce registre. En dépit des apparences, j’aborde ce thème avec un très grand respect. Je ressens vraiment les toiles de cette série comme des prières. Ça n’est pas une blague! C’est quoi une prière? Simplement une pensée pour le sacré… Ces toiles parlent de mon rapport au sacré… Pour ce faire, j’utilise mes outils, mes moyens, mon vocabulaire… Ça va donc passer par mes pinces de crabe, mes ancres de pêcheur, mes peaux malades… Le résultat est à mon image; violent, intense, volcanique… Je suis tout sauf serein, tu sais… Ça se saurait! (rires)… Ce travail me rend très heureux parce qu’il me permet d’harmoniser les deux dimensions fondamentales de mon existence… J’y parle autant de ma brûlure que de mon aspiration à autre chose. Sur la toile, ces deux dimensions s’accordent parfaitement. La soif grandiose c’est ça… Un désir d’absolu. Une soif de spirituel et de spiritueux. Une soif de chair, d’amour, de vie avec un grand V.

F.B.: Tu avoueras tout de même que certains pourront se sentir choqués…

Raynald Driez: Peut-être… certainement… Mais encore une fois ça n’est pas mon intention. Dans la toile que j’ai intitulée Croix n°6, on voit une femme nue agenouillée au pied de la croix. Elle est nue mais pas uniquement au sens littéral du terme… Je veux dire qu’elle n’est pas seulement à poil… Elle s’est également mise à nu intérieurement. Elle est vulnérable, sans protection. Par rapport à la croix, elle est toute petite… Comme si elle était écrasée par le poids de sa prière… Je n’aime pas interpréter mes toiles. C’est complètement idiot. Mais si je me laissais aller à raconter une histoire à partir de ce que je vois dans celle là, je dirais que cette femme, je le trouve plutôt perdue… Elle regarde un peu à gauche comme si elle hésitait à partir… Comme si elle se trouvait indigne d’être là…

F.B.:Quelles sont les réactions du public?

Raynald Driez: Dans l’ensemble, elles sont bonnes. Il y a forcément des personnes qui n’aiment pas. Je viens tout juste de parler à une dame qui n’accroche pas du tout. Mais ce n’est pas ce qui domine. Je n’ai pas vu passer beaucoup de mécontents…

F.B.: Qu’est-ce qui les gêne?

Raynald Driez: Je ne sais pas. Ces personnes m’ont juste dit qu’elles n’aimaient pas. Elles ne sont pas entrées dans le détail. Bon après, c’est quand même des croix. Le sujet n’est pas anodin. Beaucoup de personnes ne sont pas très à l’aise avec les bondieuseries. Pour apprécier ce travail, il ne faut pas avoir de problèmes avec le christianisme ou tout au moins avec l’Eglise catholique.

F.B.: Les personnes qui sont venues te faire des retours négatifs n’ont donc pas pris la peine de te préciser ce qu’elles n’aimaient pas dans tes toiles?

Raynald Driez: Non. En fait, je n’ai pas eu de retours très agressifs. Par contre, j’ai eu un retour très enthousiaste de Gérard Mordillat, l’un des réalisateurs de la série Corpus Christi. Je te lis ce qu’il m’a écrit: «Scandale du sexe, folie de la croix. C’est tout Paul précipité sur la toile. La délicatesse des dessins défie la formidable violence des oeuvres peintes. Ça restera, ça s’imposera.» Au début, je craignais que l’exposition soit un peu trop austère… Tu sais, avec toutes ces croix… Mais au final, pas du tout! On m’a souvent dit que l’atmosphère de l’exposition était à mi-chemin entre une église et un bordel. J’en suis ravi. Je crois que les visiteurs ont senti que l’exposition était cohérente. C’est un bloc, c’est une histoire, c’est La Soif Grandiose. Ce n’était pas le cas de Chrysalidia, mon exposition précédente. On y voyait se côtoyer deux séries.

F.B.: De mon côté, j’ai eu des retours plus précis. Les personnes qui n’apprécient pas ton travail, te reprochent un dessin trop «relâché». Certains vont même jusqu’à dire «débraillé». Je trouve que ces réactions sont intéressantes. Surtout si on les comparent à celle de Gérard Mordillat qui parle de «la délicatesse» de ton dessin.

Raynald Driez: Oui, c’est très intéressant. Ça l’est d’autant plus que la plupart des peintres qui ont visité l’exposition sont d’un d’avis absolument différent. Je n’ai eu de leur part que de bons retours sur le dessin. Des peintres connus et reconnus comme Ronan Barrot, Olivier Masmonteil ou Stéphane Pencréac’h m’ont dit qu’ils trouvaient ça formidable. Même son de cloche du côté de Jacques Bernard qui a été mon prof aux Beaux Arts. Ils adorent cette liberté du dessin. Ceci dit, je comprends bien sûr que certains ne goûtent pas ce style. Il est peut-être bon de préciser que cette fluidité dans le dessin est voulue. Au sous sol de la galerie, j’expose aussi quelques dessins qui sont d’une facture plus tenue, plus précise… Je sais faire. C’est pas le souci… C’est juste que pour cette série là, ce n’était pas du tout l’intention. Ces toiles réclamaient un dessin plus décousu, plus libre, plus léger… Il fallait que je puisse passer un peu la main à l’inconscient. Je voulais qu’il s’amuse un peu. La technique que j’utilise le permet. Alors je me suis dit: pourquoi ne pas ne pas y aller carrément? Je pense aussi que c’est une question de culture… Je ne veux pas avoir l’air prétentieux, mais pour pouvoir apprécier ce style de dessin, il faut être capable de le restituer dans son contexte artistique. C’est d’ailleurs vrai de toutes les oeuvres d’art… Cela nécessite d’avoir un oeil un peu formé. Averti. On peut ajouter enfin que cette question nous ramène à la grande difficulté de la peinture… Pour être réussie, une peinture doit être à la fois tenue et complètement lâchée. C’est un équilibre fragile, très difficile à trouver…

Introduction à La Soif Grandiose

Driez« Le plus terrible, ce n’est pas la faim mais la soif.«  (Un ivrogne)

L’alliance de l’érotisme et du sacré, le bon voisinage des crucifix et des formes alanguies, la coexistence troublante de la mort, du désir et d’une prière qui monte… Tout cela n’est certes pas nouveau sous le soleil de la création. Mais justement, la puissance de l’acte créateur commis par Driez, qu’il advienne sous forme de peinture, de céramique ou de poème, tient à cette audace naïve, ou plutôt innocente, oui innocente, qui lui fait oser s’attaquer à une thématique immémoriale et que l’on pourrait juger usée jusqu’à la corde au lieu de prétendre arpenter de nouveaux sentiers.

Driez est un artiste immémorial et candide. Il est de son temps sans lui être soumis, pleinement de son époque sans lui être asservie parce qu’il n’en a pas les tics et que son sujet est exempt de bien-pensance, cette pesante et hypocrite bien-pensance des modernes déjà vieux qui aiment à se croire dérangeants alors qu’ils ne perturbent rien et ne questionnent rien d’important.

Driez est un rigoureux bouffon, un classique emberlificoté dans les tours et détours d’une culture qui, étant allée au bout des représentations, se retrouve au pied du mur de l’essentiel : le désir, la mort, la prière, c’est pourtant simple…

Le sujet de Driez, c’est donc la soif, cette soif si grandiose qu’elle ne saurait être étanchée par les coupes communes. La femme, là encore rien de neuf, est sa grotte érémitique, son atelier d’oraison, le sanctuaire où la tête de mort côtoie fioles, vins, vers de terre, fleurs et boyaux. Driez porte et exhibe sa croix, laquelle est tout à la fois rayonnante et torturée, creusée par cette soif qui hurle.

La soif a ceci d’utile qu’elle ne nous laisse pas dormir. En ce sens, Driez est un créateur cruel : souviens-toi, souviens-toi, nous serinent ses vierges situées par delà la sagesse ou la folie, n’oublie pas, ricanent ses crânes transfigurés, laisse-toi donc clouer pour libérer ton feu clament ses croix insolentes, prends-moi en connaissance de cause murmurent ses créatures… Donc Driez est un artiste utile. Je ne dirais pas qu’il fait forcément bon l’avoir chez soi mais que cela réveille. Comme la soif, en pleine nuit.

Gilles Farcet