Jean-Pierre Tingaud – Eloge de la folle Lumière

WillJean-Pierre Tingaud réunit des qualités qui paraissent habituellement irréconciliables. Extrêmement sensible et intuitif, il n’en possède pas moins un esprit vif et particulièrement articulé. S’il est depuis longtemps attiré par les aspects obscurs de la vie, ses œuvres en font au final ressortir le côté riche et lumineux. Il se démarque en cela de beaucoup de ses contemporains dont les travaux nous introduisent au contraire dans un monde étroit, misérable et terrifiant. Cette saine vitalité lui vient peut-être de son contact prolongé avec les artistes et les penseurs de la Renaissance. A l’occasion de sa prochaine exposition, je suis allé le rencontrer dans son bel atelier parisien. Notre discussion chaleureuse s’est poursuivie plus de trois heures. Jean-Pierre m’a entretenu de sujets aussi divers que le dôme de la Géode, les réflexions de Michel Foucault au sujet de l’histoire de la folie ou la soudaine réémergence du monstrueux dans l’art européen du XVème et XVIème siècle. Je vous invite à le suivre dans ses réflexions passionnantes et passionnées.

Frédéric Blanc: Tu vas donc exposer à la Galerie de l’Excellence…

Jean-Pierre Tingaud: Oui. Comme tu peux le constater, le nom de la galerie est déjà un défi à lui tout seul. [rires]

FB: Cette galerie s’est fait une spécialité d’exposer des œuvres d’art sacrées. Quelle place occupe exactement la dimension sacrée dans ton œuvre ?

Jean-Pierre Tingaud: Chez moi, la dimension sacrée est une intention, non une prétention. Je ne me sens pas dans le rôlePsaume-A+ d’un créateur d’art sacré. Du moins je ne me revendique pas comme tel. Maintenant, si certaines personnes ressentent mon art de cette manière, je l’assume complètement. [Silence] En tant que spectateur, je suis très attiré par l’art sacré. J’ai été par exemple très touché par l’art roman. Je n’arrive pas vraiment à l’expliquer mais cet art dégage une puissance énergétique énorme tout en ne cessant pas d’être incroyablement fin et délicat.… Ce qui domine, c’est cette impression de paix et de silence… Mais un silence dense et intensément vivant. Une année, j’ai fait un petit tour de France en 2 CV pour aller visiter quelques-unes de ces églises. L’écho des tympans romans (… et gothiques!) va se retrouver dans un certain nombre de mes œuvres… Je pense en particulier à deux de mes gravures que j’ai respectivement intitulé Psaume A et Psaume B… Bon, ça n’est pas pour ça qu’il s’agit forcément d’œuvres religieuses, hein ? Je dirais que leur titre a plus une connotation biblique que vraiment religieuse. Que je le veuille ou non, j’appartiens à une civilisation judéo-chrétienne. Cet héritage culturel me contient et me détermine dans ma façon de penser, de sentir et d’agir. Tout, jusqu’au vocabulaire que j’utilise, est marqué par elle. Lorsque j’intitule deux de mes œuvres Psaumes, je ne fais que reconnaître un état de fait. Cela ne signifie certainement pas que je suis en train de brandir un étendard et de faire œuvre de prosélyte. Pour moi le mot psaume renvoie avant toute chose à une forme littéraire et musicale. Psaume A et Psaume B sont chacune structurés à la manière d’un poème. Chacune de ces gravures est composée de trois plaques. La première et la dernière sont communes aux deux œuvres. Elles font un peu office de refrain. Seule la plaque centrale diffère. Là, il se passe autre chose.

Psaume-B+FB: Tu es un artiste très complet. Tu maîtrise à la fois le dessin, la gravure, la peinture et la sculpture. Depuis quelques années, tu as encore enrichi ta palette en explorant les possibilités de la photographie.

Jean-Pierre Tingaud: Oui. Je ne me considère cependant pas tout à fait comme un photographe « normal ». J’ai le plus grand respect pour l’art de la photographie. Ce n’est cependant pas ce que je fais. Les images que je crée s’apparentent plutôt à ce qu’on pourrait appeler du « dessin photographique ».

FB: C’est à dire ?

Jean-Pierre Tingaud: J’utilise mon appareil photo à la manière dont les peintres d’autrefois utilisaient leur carnet de croquis. Mon vrai travail commence lorsque je regagne mon atelier. Il faut savoir que je retravaille énormément les photos que je prends. Je les redessine littéralement en me servant des divers outils de dessin numérique qui sont actuellement à notre disposition. Ces outils sont d’une richesse et d’une complexité inouïe… Ils offrent aux artistes une vaste palette de possibilités plus intéressantes les unes que les autres. Gare à la dispersion ! Il faut savoir ce que l’on veut… [Silence]… Ce n’est certes pas du crayon, de la plume ou de la craie… Il n’en reste pas moins que dans mon travail photographique je reste fidèle à l’esprit de ce que j’ai cherché à faire depuis 30 ans à travers la gravure, le dessin et la peinture. Il s’agit simplement d’une manière différente d’arpenter le même territoire graphique et esthétique.

FB: Est-ce que ce nouvel outil t’a donné l’occasion d’aborder de nouveaux thèmes ?

Jean-Pierre Tingaud: En quelque sorte… Cela fait déjà un certain temps que je me sers du dessin photographique pour3158623.edb9b393 travailler sur un sujet qui me tient tout particulièrement à cœur. Je veux parler du dôme de la Géode. La Géode n’est pas seulement un beau monument. C’est une œuvre d’art de grande qualité. A mes yeux, elle représente même beaucoup plus que ça. Je la vois presque comme un modèle vivant. Elle me fait tellement l’effet d’être une personne que je l’ai rebaptisé Géodéesse. J’habite tout juste à côté du parc de la Villette. Je la fréquente donc pour ainsi dire en voisin. Cela fait déjà longtemps que je l’observe et que je l’étudie… Je lui rôde autour. [rires] J’ai déjà consacré deux livres à Géodéesse. Le dernier en date s’intitule Quatre contes de Géodéesse.

FB: Qu’est-ce qui te fascine plus particulièrement dans la Géode ?

Jean-Pierre Tingaud: Géodéesse est une sculpture sphérique dont la surface est recouverte de triangles d’acier polis qui fonctionnent comme autant de miroirs. En reflétant et en déformant le paysage qui les entoure, cette multitude de miroirs créent un espace pour l’Imaginaire (j’insiste sur le I majuscule) en mutation permanente. J’ai baptisé cet espace Hieronymus Valley en hommage à Jérôme Bosch… Cet espace est mouvant. Il suffit par exemple que tu te déplaces de 10 centimètres pour voir surgir une image totalement différente… Lorsque tu la contemples, tu es rapidement happé par un courant ininterrompu d’images fantastiques et de formes extraordinaires. Géodéesse est un kaléidoscope particulièrement puissant et dérangeant. J’y vois apparaître toutes sortes d’êtres et de créatures étonnantes. Certains sont beaux, d’autres sont monstrueux. Quelques-uns ont un caractère franchement diabolique. Ce bestiaire est très troublant. Par moments j’ai le sentiment vraiment bizarre que les formes que je vois apparaître à sa surface ne sont pas les reflets d’une réalité extérieure mais qu’elles sont en quelque sorte « émises » par Géodéesse elle-même. Comme si elles émergeaient de sa profondeur. Ce qu’elles me montrent est fascinant et préoccupant. Géodéesse m’interroge… Me donne à réfléchir.

3436383.675d11ed.1024FB: A quoi ?

Jean-Pierre Tingaud: C’est difficile à résumer… Les émissions de Géodéesse ont récemment provoqué en moi une prise de conscience troublante. J’ai soudain reconnu dans le kaléidoscope de formes dont je te parlais, des créatures tout droit sorties des œuvres de Jérôme Bosch et de Pieter Bruegel. Je pense en particulier aux gravures fantastiques et exubérantes que ce dernier a fait réaliser au milieu du XVIème siècle. Ces deux artistes ont également en commun d’avoir traité le thème des tourments de Saint Antoine. Un thème qui me tient particulièrement à cœur.

FB: Pourquoi tout particulièrement la figure de Saint Antoine ?

Jean-Pierre Tingaud: Saint Antoine est un personnage dont je me sens très proche. J’aime à dire qu’il est le saint patron des tourmentés. Dieu sait que j’appartiens moi-même à cette tribu…[rires] Cela fait des années que je fais face à mes propres tourments. Comme beaucoup, je cherche à guérir mon âme blessée et froissée. J’essaie de mieux comprendre ce que peut bien signifier la sagesse… C’est un mot superbe, aussi lumineux que mystérieux… Au milieu de mes réflexions, je me suis soudain demandé ce que pouvait être le négatif de la sagesse. La réponse est évidement la folie. La folie au sens large du terme. Plus ou moins grave et épaisse… Les tourments de l’âme… [silence]… Tu sais, je ne suis pas le seul à être habité par ce thème. J’en veux pour preuve que les tourments de Saint Antoine constituent un thème important dans l’histoire de l’art. Ça commence vers 1475 avec une très belle gravure de Martin Schongauer. On y voit Saint Antoine aux prises avec02a-M.Shongauer-temptation-1469(wiki) une nuée de démons grotesques et grimaçants. Cette œuvre va mettre en quelque sorte le feu aux poudres. Avec Jérôme Bosch, Martin Schongauer fait partie des premiers artistes à oser mettre en scène de manière libre et débridée la face sombre de l’imaginaire humain. Ils ouvrent à l’art un nouvel espace créatif, à la fois stimulant, dangereux, perturbant et familier. Il y a toujours eu des monstres bien sûr mais ils étaient jusqu’alors confinés dans les marges des manuscrits ou les recoins obscurs des églises. Ils servaient de faire valoir à la représentation du bien et du beau. Avec Schongauer et Bosch, les monstres commencent à sortir et à envahir peu à peu la totalité de l’espace disponible. Ces artistes ouvrent les portes à ce que j’appelle « la Folle gravure ». Ou pourrait y voir un retour du refoulé, une sorte de libération des forces inconscientes. Les surréalistes ne s’y sont pas trompés.

FB: Tu as parlé « des tourments » de Saint Antoine. Est-ce que d’habitude on ne parle pas plutôt des « tentations » de Saint Antoine ?

01-J.Bosch-stantoine-grav-1561-NBJean-Pierre Tingaud: Les premières représentations de Saint Antoine insistent bien plus sur ses tourments que sur ses tentations. Les monstres représentés par Schongauer n’ont par exemple rien de tentateur. Ils sont simplement terrifiants. A partir du XVIIème siècle le thème des tentations de Saint Antoine est devenu prétexte à d’énormes tartines académiques, merveilleusement bien peintes d’ailleurs, où l’on représente le saint entouré de richesses, de nourritures succulentes et de créatures lascives et provocantes. Ces peintures m’inspirent beaucoup moins parce qu’elles placent la cause de la tentation et donc du tourment à l’extérieur de la personne. Ce n’est pas faux. Mais c’est une manière plus superficielle d’envisager les choses. Schongauer et les artistes de son temps insistent beaucoup plus la dimension intérieure de ces tourments. C’est comme une blessure intime qui ne nous laisse pas en paix. La fameuse épine dans la chair dont parle Saint Paul. Quand j’ai reconnu les tourments de Saint Antoine dans les émissions de Géodéesse, ça m’a troublé. J’y ai vu comme une synchronicité. Géodéesse venait me montrer la connexion qui existait entre moi et mes aînés graveurs du XVIème siècle. J’ai alors voulu en avoir le cœur net. Poursuivre « l’enquête »…

FB: Qu’est-ce qui te touche si intimement dans la thématique traitée par la folle gravure ?

Jean-Pierre Tingaud: Je viens de replonger dans L’histoire de la folie de Michel Foucault. C’est un livre bouleversant. Sa31386115.e0736cae.1024 lecture me touche d’autant plus que Foucault s’intéresse de près aux artistes dont je ne cesse de te parler depuis tout à l’heure : Martin Schongauer, Jérôme Bosch, Pieter Bruegel. Ces artistes créent à une époque où la société essaye de gérer le mystère de la folie humaine. Pour cela elle s’organise pour définir et construire les termes de l’exclusion. Cette exclusion est à la fois collective et individuelle. Certains groupes minoritaires sont rejetés en bloc car ils sont regardés comme fous, asociaux, dangereux… Ils sont mis au ban de la société. C’est ainsi que dans les prisons on pouvait trouver d’authentiques malades mentaux mais aussi des rêveurs, des hérétiques, des criminels, des homosexuels ou des juifs… Les êtres humains ne supportent pas la différence. Ils ont tendance à exclure de manière plus ou moins violente tous ceux qui ne cadrent pas avec leur vision du monde. Cet aspect-là de notre nature me bouleverse. Cela m’affecte d’autant plus profondément que j’ai le sentiment que nous baignons aujourd’hui dans une atmosphère identique. C’est très troublant. Je ne veux pas faire de comparaisons hâtives mais je pense que par bien des aspects nos deux époques se ressemblent.

FB: Quelles ont été les répercussions concrètes de toutes ces réflexions sur ta pratique artistique ?

Jean-Pierre Tingaud: La redécouverte intime de l’œuvre de mes aînés et maîtres du XV et XVIème siècle dans les reflets de Géodéesse m’a donné envie de partir à la redécouverte de leur travail. Comme il est compliqué de prendre rendez-vous avec des musées et de voir les originaux, je me suis mis à chercher sur la toile. Certains musées mettent en ligne des reproductions de gravures d’une qualité tout à fait correcte… Il faut avouer que ça reste tout de même assez brut de décoffrage. En voyant ces mornes « scans » objectifs, j’ai eu un pincement au cœur. Je fais de la gravure… Je suis donc bien placé pour savoir comment se gravent et s’impriment ce genre d’œuvres et l’intensité du plaisir que l’on éprouve devant un travail bien fait… Je me suis dit qu’il devait y avoir un moyen de les rafraîchir pour que le spectateur d’aujourd’hui puisse avoir une idée de ce à quoi elles pouvaient ressembler lorsqu’elles sortaient tout juste de la presse pour être exposées pour la première fois. Depuis, je me suis lancé dans un projet de fou. L’idée, c’est en quelque sorte de retraduire certaines de ces gravures pour les rendre accessibles à nos contemporains. J’écume assidûment les archives Table-Eme+numériques des grands musées européens. Celles du Rijksmuseum sont particulièrement riches… J’y recherche des œuvres se rattachant au courant de la folle gravure inauguré par Martin Schongauer. Historiquement parlant, je me limite à une période qui va de 1450 à 1600… Je ne vais pas au-delà. J’ai déjà dû en télécharger à peu près 300 ou 400… Ça m’a pris à peu près un an et demi. J’y travaille chaque soir… Week-end compris. Oui, c’est vraiment un projet de fou ! [rires]. Télécharger ces œuvres n’a rien de simple. Tu sais que pour obtenir une image imprimable il faut une très bonne définition. Cela m’oblige parfois à télécharger la gravure morceau par morceau. Ensuite, je les nettoie et les « restaure » numériquement… [Silence]… Tu sais, la plupart de ces gravures ont été imprimées sur du papier blanc. Or le papier a tendance à rougir sous l’effet du temps. On aurait tort de croire qu’il ne s’agit là que d’un détail. L’altération de la couleur du papier enlève aux œuvres une partie de leur force, de leur expressivité. Le rapport entre le noir de l’image imprimée et le blanc en quelque sorte originel du support est essentiel à la beauté de l’œuvre. Comme la peinture, la sculpture ou la photographie, la gravure est un art de la lumière. C’est elle qui rend le dessin visible. Or dans la gravure, le rôle de la lumière est joué par le blanc du papier. C’est pourquoi il faut y accorder une grande attention. Il y a une très large gamme de blancs… Certains sont un peu roses, d’autres tirent un peu sur le bleu… Pour la gravure, on préférera en général un blanc chaud, légèrement coquille d’œuf. Il permet au noir de chanter.

FB: Comment vas-tu présenter les résultats de cet immense travail au public ?

Jean-Pierre Tingaud: C’est un aspect auquel je n’ai pas encore vraiment réfléchi… Pour l’instant j’ai déjà réuni une large sélection de ces gravures dans un livre intitulé Eloge de la folle gravure. Je l’ai tiré à un seul exemplaire. C’est déjà une première réalisation. Je verrai quelle forme cela prendra par la suite.

FB: Tu portes visiblement un amour profond à la gravure. Dans quelles circonstances as-tu découvert cet art ?

Jean-Pierre Tingaud: Ma découverte de la gravure remonte à 1976… Lorsque je suis entré aux Arts Appliqués, je faisaisMusicien-2+ beaucoup de dessin à la plume. Me voyant faire, un de mes profs m’a suggéré de me mettre à la gravure. A cette époque j’ignorais à peu près tout de la gravure. Peu de temps après un autre de mes professeurs de peinture m’a fait exactement le même retour. Je ne savais pas trop qu’en penser. Mais comme j’avais confiance en ces gens, j’ai commencé à réfléchir à la question… Pratiquement au même moment je suis allé visiter une exposition de gravures d’Albert Dürer… Je me souviens qu’en arrivant sur place j’ai été frappé par l’image reproduite sur la bannière qui annonçait l’expo. Ils avaient agrandi un détail de l’une de ses gravures. Le résultat était saisissant. On aurait dit une calligraphie chinoise. J’avais l’impression qu’on avait dessiné ça au pinceau. Ça m’a donné envie de découvrir l’art oriental. Ensuite je rentre dans l’expo… Ouah ! Quel choc ! Je découvre ce graveur au dessin magnifique, cet humaniste érudit et inspiré qui est tout de même l’un des grands phares du XVIème siècle. Son œuvre possède une vraie dimension spirituelle. Elle est en lien avec ces grands courants intellectuels qui irriguent la culture de la renaissance… Il y a bien sûr la philosophie antique dont beaucoup de textes majeurs sont redécouverts à ce moment-là, mais aussi l’alchimie et les premiers balbutiements de la science. C’était bouleversant mais aussi incroyablement stimulant. Je n’ai cependant jamais essayé de faire des copies des gravures de Dürer. Nous étions à la fin des années 70 et il y avait beaucoup de choses importantes qui se passaient à ce moment-là dans l’art contemporain… Et puis je restais très marqué par l’art surréaliste du début du siècle. Cette confrontation avec l’œuvre de Dürer m’a donné envie de m’intéresser sérieusement à la gravure.

FB: Qu’est-ce qui t’a séduit dans la gravure ?

Jean-Pierre Tingaud: Ce qui m’a plus particulièrement attiré dans la gravure c’est la matrice… Je veux parler de la plaque de cuivre sur laquelle s’accomplit le travail créatif. Cette plaque doit être féconde… C’est à dire qu’elle doit être capable de reproduire en de multiples exemplaires l’image dont elle est porteuse. Contrairement à une peinture ou à un dessin, une gravure n’est jamais une pièce unique. C’est ce qui fait vraiment sa spécificité. Il arrive que l’on expose des plaques. Il en existe de magnifiques… Il peut être intéressant d’en voir une de près. Ce n’est cependant pas le but. Une gravure aboutie est une gravure imprimée sur papier.

31110053.877abaa1.1024FB: Ne pourrait-on pas faire un parallèle entre la photo et la gravure ? Par certains aspects, le négatif peut en effet se rapprocher de la plaque…

Jean-Pierre Tingaud: Oui, mais cette comparaison a cependant ses limites. Pour employer les deux techniques, je dirais que l’art de la gravure est plus exigeant que celui de la photographie (quoique…ça se discute aussi…). La gravure possède à la fois une dimension artistique et artisanale. Elle requiert en outre une certaine force physique… Il y a enfin un côté yoga dans la gravure. Si tu es mal positionné, tu t’exposes à commettre pas mal d’erreurs. Hors dans la gravure, les erreurs sont pour le moins problématiques. Elles ne sont pas interdites mais elles ont des conséquences techniques très fâcheuses. Lorsque tu travailles directement sur une plaque de cuivre, tu ne peux évidemment pas gommer aussi facilement que sur une feuille de papier. Tu peux bien sûr essayer de gratter mais c’est toute une affaire… Parce que ce n’est pas le tout de gratter… Il faut ensuite reboucher, ré aplanir la plaque. C’est ingrat et puis ça te prend un temps fou… Dans la gravure, lorsque tu travailles en taille directe, l’espace du remords est étroit. Comme on ne peut pas vraiment recommencer, il faut trouver un moyen de continuer… Si tu donnes un coup de burin trop rapide et que tu fais un trait beaucoup trop long, ce qu’on appelle une fusée, tu dois te débrouiller pour l’intégrer à ton projet. Voilà, c’est ce genre de défit qui me séduit dans la gravure.

FB: Voudrais-tu ajouter quelque chose pour terminer cet entretien ?

Jean-Pierre Tingaud: Il y aurait évidement encore beaucoup de sujets à aborder ou à approfondir… Ce qui me vient spontanément à l’esprit, c’est que mon amour pour la gravure est aussi en rapport avec ma très ancienne fascination pour les cartes. Les cartes marines qui furent établies et diffusées à la renaissance font incontestablement partie des chefs d’œuvre de la gravure. Ces cartes, qui se situent à mi chemin entre l’art et la science, constituent de véritables tours de force graphique. Elles nous permettent d’avoir une vision zénithale du monde. Cela change totalement notre perspective…Soleil-noir+ Prends l’image satellite d’une grande ville… Paris, par exemple… En survolant ces entrelacs de rues et de maisons tu y découvres des dessins insoupçonnés, des formes graphiques époustouflantes… Un peu comme dans les labyrinthes. Le labyrinthe fait partie des archétypes que j’ai beaucoup pratiqué. J’en ai gravé un certain nombre. Traditionnellement, les labyrinthes ont une entrée et un but. Je fait bien la différence entre le labyrinthe et ce que les anglais appellent « maze ». Il n’y a pas vraiment d’équivalent en français. Un « maze » est un labyrinthe insoluble.

FB: Un labyrinthe dépourvu de centre?

Jean-Pierre Tingaud: C’est ça. On est condamné à s’y perdre. Les labyrinthes que je représente dans mes gravures sont souvent des labyrinthes initiatiques. Ils sont pourvus d’une entrée et d’un centre.

FB: Est-ce que ces labyrinthes n’ont pas aussi une sortie ?

Jean-Pierre Tingaud: Non. Pas les labyrinthes initiatiques en tout cas. Tu sors par le centre. Tu passes à un autre niveau en quelque sorte… [Silence]… Les labyrinthes me fascinent aussi parce qu’ils nous ouvrent un espace imaginaire. Un labyrinthe te confronte avec des choses qui n’existent pas… tout en existant quand même !

FB: Ça nous ramène à Géodéesse… Se pourrait-il que Géodéesse se situe au croisement de tes centres d’intérêt ? Je pense à la gravure, à ta passion pour la cartographie sans parler de ta fascination pour les monstres… Il ne faut tout de même pas oublier que les labyrinthes abritent souvent des créatures féroces…

Jean-Pierre Tingaud: Peut-être… L’ensemble de mon travail se situe en tout cas entre l’imaginaire et une réalité que l’on pourrait qualifier de plus objective… [rires]ap-140301-angles-0505p-NB2C

Jean-Pierre Tingaud – Laberinto 6

Jean-Pierre Tingaud expose à la Galerie de L'excellence du samedi 19 septembre au samedi 14 novembre. Ceux qui ne pourront pas se rendre à La Roche Posay peuvent visiter l'exposition en ligne en se rendant sur le site de Jean-Pierre: http://www.dti7.com/jp-tingaud/index.html

Notre ami Jean-Pierre Tingaud exposera à la Galerie de L’Excellence du samedi 19 septembre au samedi 14 novembre. Ceux qui ne pourront pas se rendre à La Roche Posay peuvent visiter l’exposition en ligne en se rendant sur le site de Jean-Pierre: http://www.dti7.com/jp-tingaud/index.html