Le rappel de Graf Dürckheim

Cet article a été publié le jeudi 8 novembre 2018 sur la Page Communauté de Gilles Farcet. Cliquez ICI pour y accéder

Karlfried Graf Dürckheim est à mon sens l’un des grands maîtres de la “voie dans la vie” ou , comme il le disait , du “quotidien comme exercice”. Une immense référence, plus que jamais pertinente en ces temps de confusion , de simplisme et de grande braderie . Un très bel extrait (merci à l’ami OBG) pour s’imprégner de sa perspective, celle de la voie immémoriale. Déconseillé aux chercheurs de la planque ultime et du confort permanent.

KARLFRIED GRAF DÜRCKEIM, Pratique de la voie intérieure, le quotidien comme exercice, Courrier du Livre, Paris, 1968.

Extrait page 91 à 93.

« L’exercice de l’union avec le « fond », le troisième pas de la roue de la métamorphose, c’est la rencontre, courageuse, de l’Etre et de sa dimension non accessible au « moi ».

Fait partie de l’exercice qui prépare à cette prise de conscience, tout ce qui peut servir à casser la sécurité du « moi » et provoquer l’écroulement des concepts routiniers. Il s’agit donc d’éprouver chaque position apparemment sûre et tranquillisante ; il s’agit de dépasser et la crainte de la douleur, et la crainte d’anéantissement du « moi », toujours avide de se préserver. L’homme doit risquer, et risquer toujours ses positions bien établies. La Vie, qui, elle, n’est jamais « bien établie », peut alors se manifester, nous toucher dans sa lumière (et aussi son obscurité) et l’ETRE qui nous renouvelle et nous métamorphose peut alors nous pénétrer. L’homme qui est vraiment sur la voie, tout en subissant les vicissitudes du monde, ne recherche pas ce « bon » ami qui le consolerait, l’aidant ainsi à supporter ces vicissitudes, mais, ce faisant, l’aiderait aussi à rester tel qu’il est. Il recherchera au contraire, celui qui l’aidera, fidèlement et sans défaillance, à se « risquer », à supporter lesdites vicissitudes en voyant dans la souffrance le pont qui mène à l’autre rive et qu’il faut traverser courageusement. Pour trouver l’Impérissable, l’homme doit s’exposer continuellement à l’anéantissement. Telle est la dignité de l’audacieux.

Dans tout exercice, il ne s’agit point d’élaborer une sorte de disposition à une tranquillité dans laquelle rien ne viendrait nous heurter. Il s’agit bien au contraire, à se laisser attaquer, blesser, vexer, éclater, casser. Il s’agit d’abandonner ce faux désir de surface sans rides et d’harmonie sans failles, pour découvrir dans une lutte courageuse contre les différentes puissances, ce qui nous attend au-delà des contradictions. Il s’agit du courage de vivre. Il s’agit de ne pas vouloir éviter l’affrontement avec le danger du monde, de ne pas vouloir éviter l’apparition de tous les démons, et non de supprimer, en se fixant sur un « objet », tout ce qui surgit dans l’inconscient. Ce n’est que par la traversée, répétée d’une zone d’anéantissement, que le sentiment de l’ETRE (non sujet à l’anéantissement) peut s’affirmer. Plus l’homme apprend à affronter sans réserves le monde dangereux, plein d’absurdités, qui le menace d’isolement, plus le « fond » se révèle, en même temps que s’ouvre la voie vers une vie nouvelle, vers un devenir nouveau.

La rencontre avec l’Etre authentique, libre de toutes les contraintes du « moi » est une expérience qui nous remplit toujours d’un bonheur nouveau, parce qu’elle libère. Mais la dissolution de tout ce qui s’oppose à la vraie vie, à l’union avec l’ETRE, n’est pas un but en soi. Le mouvement ne doit pas s’arrêter avec cette impression agréable qu’éprouve le « moi » si grande que soit la tentation de s’y arrêter. Le sens de la dissolution ne se réalise qu’avec l’impulsion créatrice vers une « forme » nouvelle. Le sens véritable d’une dissolution de la tension douloureuse entre le « moi » existentiel et l’Etre essentiel, c’est : sortir l’homme du mauvais chemin, le guider vers une voie juste, ne pas lui permettre d’acquérir un état de « tranquillité éternelle », lui faire adopter ce mouvement incessant de métamorphose qui lui donne la possibilité d’atteindre un accomplissement conforme à sa vocation par la réalisation du « soi » qui correspond à son Être.