Les deux versants du rire

Initialement publiée par la revue Kaïzen, cette chronique de Gilles Farcet fut partagée le 10 février 2019 sur sa page communauté (cliquez ICI pour y accéder)

10366083_478954212306690_2697031772865689500_nL’aptitude à rire, cette aptitude dont une fameuse parole de Rabelais dit qu’elle est « le propre de l’homme » participe de notre santé fondamentale en tant qu’humain. Parce que rire suppose un « zoom arrière », une mise en perspective vis à vis de ce que nous vivons. Tous les enseignements spirituels pointent les méfaits de « l’identification » , ce processus par lequel le sujet se confond complètement avec un élément de son vécu, en vient à voir ce qui n’est qu’un attribut de son identité comme son identité même à laquelle il se résumerait. On peut être identifié à son pays, à ses opinions, à son statut social, à son personnage… Et le fait est que l’humour n’éclot pas dans l’identification. On ne saurait rire de ce qu’on ne considère pas d’un peu loin.

L’identification, qui érige en absolu des conditions et circonstances, est toujours d’un pesant sérieux. Le rire a cette vertu de réintroduire du relatif dans les pseudo absolus que nous nous fabriquons sans cesse. Ce faisant, il nous élargit.

Malheureusement, cette salutaire prise de hauteur par laquelle nous nous considérons nous même, les autres et les situations à partir d’une vision vaste, est souvent et de plus en plus couramment confondue avec une mise à distance qui relève plutôt de la protection et du manque d’empathie. En effet il y a rire et rire. Il y a le rire, franc tendre et joyeux, celui des sages et des êtres mûrs, ou celui des enfants encore innocents. Et puis il y a tous ces rires qui résonnent dans le vide de notre cœur comme autant de caches misères (la misère que nous cherchons à dissimuler étant notre misère intime) : le rire amer, le rire gras, le rire cynique , le rire moqueur, le rire jaune , le rire forcé …

Notre culture tend à cultiver ces rires là, qui participent toujours d’une certaine cruauté. Que cette cruauté se pare de l’alibi de la lucidité n’y change rien. Il faudrait, parait il, rire de tout… Et tant pis si ce rire heurte, voire blesse, voire humilie, tant pis si ce rire sépare, creuse encore les divisions, pourvu que l’on rie ; au risque, à force de prétendument rire de tout, de n’être plus en communion avec rien ni personne.

Le rire intrinsèquement sain et libérateur, c’est d’abord et avant tout le rire sur soi même. Il est vital d’apprendre à rire franchement de notre personnage, de nos propres tics et travers, de nos postures, de notre prétention, de nos exagérations. Ce rire là, qui pourrait bien participer d’une forme de sagesse, n’est jamais mauvais mais toujours bienveillant. Lucide, certes, mais d’une lucidité tendre, qui pardonne parce qu’elle voit notre impuissance , notre désarroi, tout ce qu’il y a de peur et donc de défense dans nos attitudes (dont le rire cruel n’est d’ailleurs pas la moindre).

Ce rire là est une forme de la compassion qui, comme toute charité bien ordonnée, commence par soi même. Si je sais rire gentiment de moi même, je serai en mesure de m’ouvrir aux autres comme autant de frères et soeurs soumis à la même condition , aux mêmes peurs, aux mêmes stratégies de défense. Ce rire là ne pointe pas du doigt, il montre sans juger et, ce faisant tend la main. Ce rire là n’isole pas, avec d’un côté les rieurs, vainqueurs et dominants, et de l’autre ceux dont on rie, vaincus et dominés et qui, leur tour venu, voudront prendront leur revanche. Ce rire là relie dans une même compassion.

Des propos bien sérieux, me dira-t-on, alors qu’il est question de rire. Sans doute. Mais le rire , propre de l’homme, est un sujet bien trop grave pour être pris à la légère. Alors, oui rions, de ce rire qui guérit, de ce qui rire qui unit, de ce rire qui n’est pas loin des pleurs face à la tragédie de l’humain qui veut toujours aimer mais ne sait pas comment.

Gilles Farcet