Secrets Of The Beehive: La petite leçon d’apiculture de David Sylvian

Les ruches ont fasciné les hommes depuis la plus haute antiquité. Cela n’a rien de très étonnant. La survie de notre espèce est étroitement liée à l’activité des abeilles. Elles jouent de ce fait un rôle central dans les légendes et les rêves de nombreuses civilisations. La mythologie de l’Inde classique compare leur travail à celui des artistes de génie. De la même manière que les abeilles produisent le miel à partir du pollen, ces derniers magnifient la banalité du quotidien dans leurs oeuvres.

Secrets Of The Beehive est un disque tout en nuances et en retenue. Des textes sobres sont servis par une musique délicate qui semble toujours sur le point de faire place au silence. David Sylvian explique que l’écriture de cet album, le troisième de sa carrière solo, fut intense et rapide. Il eut le sentiment que les chansons venaient spontanément à lui. Ce fut davantage un travail d’accueil que de composition. Cette impression se confirme à l’écoute du disque.

Entre force et finesse, Secrets Of The Beehive plonge l’auditeur dans un monde de douceur et d’harmonie Même si elles restent perceptibles, des émotions comme la violence et l’angoisse sont momentanément mises en sourdine. Cette musique ne s’adresse ni au corps ni à l’intellect. Elle parle au coeur. Peut-être est-ce la raison pour laquelle David Sylvian peut aborder des thèmes ouvertement spirituels sans basculer dans le ridicule ou la grandiloquence.

Secrets of The Beehive est le dernier volet d’une trilogie d’albums placés sous le signe de l’introspection. Commencée en 1984 avec Brilliant Trees, la série se poursuit en 1986 avec le double Gone To Earth très marqué par l’amour de Sylvian pour la culture asiatique. On y remarque notamment la présence de Robert Fripp, le guitariste de King Crimson. En 1987, Sylvian se rend dans le sud de la France pour enregistrer une série de démos sous la supervision de Steve Nye, son producteur préféré. En contraste – preque en réaction- avec le très électronique Gone To Earth, Secrets Of The Beehive fait la part belle aux instruments acoustiques.

De retour à Londres, Sylvian demande au compositeur d’avant garde Ryuichi Sakamoto de travailler avec lui sur les arrangements de l’album. Pour donner plus de liant à l’ensemble, le japonais intercale de courtes pièces instrumentales entre les chansons. Dominées par le piano, l’orgue ou le synthétiseur, elles sont occasionnellement éclairées par les solos du trompettiste de jazz Mark Isham. Les parties vocales sont enregistrées dans la foulée dans un studio hollandais. La composition et l’enregistrement de l’album auront duré en tout deux mois et demi.

Disque automnal, Secrets Of The Beehive s’ouvre idéalement sur le très bref September. L’atmosphère paisiblement rêveuse de cette première chanson se dissipe rapidement pour faire place à l’inquiétant The Boy With The Gun. Le texte de ce morceau énigmatique relate le vécu d’un jeune tueur professionnel. La chanson est une méditation sur l’injustice et la violence qu’elle engendre.

Le très érotique, Marie, est suivi du magnifique Orpheus qui est dédié à la figure légendaire et archétypale du musicien grec. Let The Hapinness In, traduit le sentiment d’optimisme timide que l’on ressent après avoir surmonté une maladie grave. La chanson parle de ce moment si particulier où la douleur de l’épreuve subie coexiste avec la joie de la guérison.

Vous l’aurez compris, ce disque n’est pas à recommander aux cadres frétillants et déchaînés qui consultent compulsivement ordinateur et portable dès qu’ils ont le malheur de se retrouver seuls et inactifs. Je suggérerais à tous les autres de s’intéresser aux secrets de cette ruche bénéfique. Il est peu probable que vous regrettiez le détour.

Little Nameless Nemo