La Stratégie de Survie

« It ain’t about money, it ain’t about power and fame

It ain’t about defending your sacred family name

What has got us caught in its claws

It’s survival, survival – it’s done in every rival. Survival. »

Lee Lozowick – Survival

thangka-mahakala-1024-03Je vous propose de débuter cette nouvelle année scolaire par un long interview de Gilles Farcet consacré à ce qu’il appelle la « stratégie de survie ». Bonne rentrée à tous !

Frédéric Blanc : La stratégie de survie. Voilà une expression bien dramatique. D’où vient-elle ?

Gilles Farcet : Pour être honnête, je ne m’en souviens plus… Ce qui est certain c’est que je ne l’ai pas inventée. Je sais que Lee Lozowick l’emploie dans son livre Alchemy of Transformation que j’ai ensuite traduit en français sous le titre L’Alchimie du réel. Je ne suis cependant pas sûr qu’il soit le premier à l’employer. Cela n’a d’ailleurs pas grande importance… Si j’ai choisi d’utiliser cette expression à mon tour c’est qu’elle décrit précisément le mécanisme dont je veux parler.

F.B. : Entrons immédiatement dans le vif du sujet. C’est quoi la stratégie de survie ?

Gilles Farcet : La stratégie de survie est un plan de bataille qui s’élabore souvent très tôtStrat15 dans la petite enfance. Il s’agit d’une réaction massive par rapport à des émotions que l’enfant ressent comme ingérables et face auxquelles il se sent complètement affolé et démuni. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un processus conscient… L’enfant ne décide pas délibérément de faire face à ses angoisses en adoptant tel ou tel positionnement. Cette formidable mécanique se met en place à son insu… La deuxième étape de ce processus intervient de manière tout aussi inconsciente au moment de l’adolescence. Le jeune homme doit alors relever le terrible défi consistant à exister de manière autonome et originale. C’est le moment où les cartes de la stratégie de survie cherchent non pas à se redistribuer mais à se jouer pour de bon. A partir de ce qui a cristallisé dans l’enfance, une forme de rapport au monde, donc d’identité, commence à se développer…

F.B. : Elaborons-nous une stratégie de survie unique ou sommes nous à même d’en développer une grande variété ?

Gilles Farcet : Autant que je le comprenne aujourd’hui, la stratégie de survie peut prendre différentes formes sans pour autant changer de nature. C’est un peu comme un tronc d’arbre sur lequel poussent de nombreuses branches. Les différentes formes prises par cette stratégie de survie se rattachent toutes à une base commune. En dépit de la multiplicité de ses ramifications, la stratégie de survie reste unique.

F.B. : Notre vie entière est donc contrôlée par un mécanisme unique ?

Gilles Farcet : Oui. Il faut se rappeler que la stratégie de survie émane de notre blessure la plus fondamentale. Elle va donc se manifester de manière globale. Tous les domaines de notre vie vont s’en trouver affectés: notre carrière professionnelle, nos relations amicales, amoureuses et familiales. Si nous entreprenons un travail spirituel elle influencera également notre relation avec les personnes qui nous accompagneront dans cette démarche.

F.B. : A ce stade, je te propose de clarifier ton propos en nous donnant un exemple de stratégie de survie…

Strat6Gilles Farcet : Comme tu me l’as fait justement remarquer au début, l’expression « stratégie de survie » a effectivement une connotation un peu tragique… Cela peut facilement nous donner l’impression que sa mise en place répond à la nécessité d’échapper à un danger physique mortel… La réalité est souvent loin d’être aussi spectaculaire. Les individus qui élaborent une stratégie de survie ne sont pas uniquement ceux qui ont vécu des enfances effroyables. Nous savons tous que ces histoires existent et leurs protagonistes ne manquent pas de développer des stratégies de survie à la mesure du traumatisme subi… Pour aujourd’hui, je vais laisser ces cas extrêmes de côté pour me contenter de parler des stratégies de survie qui se situent dans « la moyenne ». Elles sont le produit d’une histoire ordinaire qui n’a rien de tragique ou d’idéal. Les ressentis ingérables dont je parle peuvent très bien ne pas attirer l’attention d’un témoin extérieur. Objectivement parlant il ne se passe rien de particulièrement frappant… Pas de quoi faire la une de Paris Match… Imaginons par exemple un enfant plutôt doué intellectuellement mais très maladroit de ses mains… Né dans une famille d’intellectuels, sa maladresse n’a pas grande importance. C’est à peine si on la remarque. L’enfant se sent plutôt aimé, valorisé et soutenu par les siens… Arrive le moment d’entrer à l’école primaire… Ce garçon un peu gauche se sent alors agressé par ses petits camarades qui tournent son manque d’habileté en dérision. Confronté à cette expérience, l’enfant ne comprend pas. Son émotion est si forte qu’elle en devient ingérable...

F.B. : En quoi cette émotion est-elle « ingérable » ?

Gilles Farcet : Son ressenti est ingérable dans la mesure où sa famille lui renvoie une certaine image de lui-même alors que son instituteur et ses copains de classe le perçoivent de manière radicalement différente… Il se demande donc qui il est. Est-il cet être aimé et admiré par sa famille ou cet empoté dont on se moque à l’école ? Cette situation en apparence anodine le confronte à quelque chose qu’il ne maîtrise pas et vis à vis duquel il ne sait pas comment se positionner… Ajoutons à cela que les moqueries font inévitablement naître des émotions d’impuissance, de désespoir mais aussi de colère. Comme l’enfant est incapable d’exprimer ce genre de ressentis au grand jour, le cycle des émotions refoulées se met aussitôt en route…

F.B. : Excuse-moi d’insister mais l’adjectif « ingérable » n’est-il pas un peu exagéré pour décrire les émotions générées par une bagarre de cours de récréation ?

Gilles Farcet : Quand j’emploie le mot « ingérable » je pointe vers quelque chose qui est strat2ressenti comme incohérent, incompréhensible et d’une certaine manière absurde… Quand on en parle à l’âge adulte tout cela paraît bien banal et inoffensif. Il ne faut cependant pas oublier que l’enfant fait preuve d’une sensibilité exacerbée et qu’à ses yeux tout prend une valeur absolue. C’est seulement en grandissant que nous commençons à « relativiser » comme on dit… Et encore ! Il suffit de voir la facilité avec laquelle nous nous laissons emporter par nos émotions… L’enfant, et plus encore le nourrisson, interprètent toutes leurs expériences en termes de survie. Si la nourriture arrive à temps tout va bien. Si elle tarde il se sent immédiatement en danger de mort imminente. Il est incapable de rationaliser, de se dire que sa mère est un peu fatiguée ou qu’elle a été retardée… Il fait alors face à « la différence ». Ce que Swami Prajnanpad appelait « la première grande loi du réel ». D’une certaine manière on pourrait dire que la stratégie de survie naît avec la prise de conscience de la différence. Je ne suis pas seul au monde. Ma mère n’est pas une extension de mon être. Je ne la contrôle absolument pas. Elle peut agir à sa fantaisie ce qui implique que je suis totalement à sa merci. C’est avec ce sentiment d’impuissance radical que tout commence…

F.B. : Qu’est-ce qui commence ?

Gilles Farcet : C’est à ce moment là que cette fameuse stratégie de survie va cristalliser en nous. Elle prend d’abord la forme d’une certaine vision du monde. L’enfant dont je parlais tout à l’heure va commencer par se persuader que le monde extérieur est dangereux et qu’il ne peut pas se sentir en sécurité en dehors de son cercle familial et intime. Plutôt favorisé intellectuellement, il aura aussi mécaniquement tendance à surévaluer les activités cérébrales et artistiques au dépend des activités manuelles et sportives. Il se dira par exemple : « je suis différent de toutes ces brutes épaisses qui font la loi dans la cour de récréation. Ils sont certes plus forts et plus habiles mais je suis tellement plus intelligent, sensible et profond que ces imbéciles ». Il en tire inévitablement la conclusion qu’il leur est supérieur et se met à les mépriser.

F.B. : La première conséquence de notre stratégie de survie est de déformer notre vision du monde ?

Gilles Farcet : Tout à fait. Pour citer Swami Prajnanpad, nous ne vivons alors plus dans « le monde mais dans notre monde ». La stratégie de survie se situe donc au cœur de ce que l’on appelle l’ego et le mental. L’ego c’est à dire la conviction que nous sommes fondamentalement séparés du reste du monde et le mental qui désigne la somme des élaborations intellectuelles qui tendent à justifier ce sens fondamental de la séparation. C’est là que le travail spirituel rencontre le domaine de la psychologie… A mon avis, la séparation entre travail spirituel et travail psychologique est erronée et artificielle. C’est une manière assez grossière de découper l’humain en tranches. S’il est approprié de distinguer le niveau psychologique du niveau spirituel, il est en revanche absurde de vouloir les séparer dans le travail de maturation intérieur.

F.B. : Pourquoi est-il indispensable de tenir compte de la dimension psychologique pour effectuer un travail spirituel ?

Strat14Gilles Farcet : Si j’aborde les choses sur un plan purement métaphysique je vais inévitablement manquer de pertinence et d’efficacité. Si je te jette par exemple à la tête que ton vrai problème est de te prendre pour une entité séparée, ça peut t’intéresser intellectuellement. Si tu as une certaine tournure d’esprit, ça peut même te passionner… Ce qui est sûr c’est que cela ne te mettra pas en danger. Par contre, si je mets en cause de manière très concrète un certain nombre de tes dysfonctionnements et si je te fais comprendre qu’ils sont l’expression de ta souffrance la plus intime, il y a de fortes chances que tu sois sérieusement secoué. C’est l’un des sens que l’on peut donner à cette formule de Swami Prajnanapad : « la voie est dans le particulier, pas dans le général. » Je répète qu’à mon avis le sens fondamental de la séparation dont nous cherchons à émerger n’est pas uniquement un principe métaphysique abstrait. Ce principe s’incarne. Il s’articule chez chacun autour de quelques nœuds très précis qui relèvent de la psychologie. Par contre, si nous voulons réellement émerger de ce nœud, une perspective purement psychologique ne suffit pas. Nous devons nous ouvrir à une perspective spirituelle…

F.B. : La virulence de cette stratégie de survie est-elle identique chez tout le monde ?

Gilles Farcet : Non… La puissance de la stratégie de survie peut varier selon les individus. Nous n’avons pas tous connus la même existence. Au sortir de l’enfance certains sont profondément blessés alors que d’autres ont pu conserver une bonne part de leur liberté et de leur innocence… Il existe des éducations extrêmement aliénantes et destructrices. Elles conduisent tout droit à la folie ou tout au moins à des dysfonctionnements massifs. D’autres formes d’éducation sont en revanche beaucoup plus positives. Elles produisent des individus beaucoup plus proches de ce qu’ils ressentent et mieux à même de se comprendre et de s’ouvrir aux autres… Mais personne ou presque ne sort totalement indemne de l’enfance… Même les enfants les plus privilégiés vont être exposés à un certain nombre d’expériences traumatisantes…

F.B. : Il semble que nous soyons tous condamnés à élaborer une stratégie de survie. Son apparition semble aussi inévitable que l’apparition du désir sexuel à l’adolescence…

Gilles Farcet : Oui, l’élaboration d’une stratégie de survie et l’apparition du sens de la séparation qui en résulte sont des étapes apparemment inévitables et hautement nécessaires du développement humain… Ceux qui en font l’économie finissent en général à l’H.P…

F.B. : Notre stratégie de survie a donc aussi une dimension très positive. Après-tout, nous lui devons d’être là aujourd’hui… Pourquoi la remettre en cause ?

Gilles Farcet : Entre autre chose parce que notre stratégie de survie a depuis longtemps cessé d’être adaptée à notre situation présente. Comme je le dis parfois en riant : le refuge d’hier est le trou à rat d’aujourd’hui.

F.B. : A quoi reconnaît-on que notre stratégie de survie ne nous est plus d’aucune utilité ?

Gilles Farcet : Le signe qui ne trompe pas c’est qu’elle s’accompagne toujours d’un sentiment Strat7de peur et de crispation. Lee Lozowick en parlait également comme de notre « crampe fondamentale ». Elle nous oblige à mettre compulsivement en avant certaines facettes valorisantes de nous même et à refouler toutes celles qui nous paraissent inacceptables. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la stratégie de survie ne parvient pas à nous sécuriser. Elle est impuissante à faire taire nos doutes. Je dirais même qu’elle les attise : Et si mes accomplissements et mes soi-disantes qualités n’étaient finalement que du vent ? Il m’a été possible de faire illusion jusqu’à maintenant. Il suffirait cependant que les autres prennent conscience de ma faiblesse ; qu’ils comprennent à quel point je suis terrorisé et démuni pour que je sois démasqué et que je perde tout etc. etc. C’est le fameux syndrome de l’imposteur dont sont affligés la très grande majorité des occidentaux. Crois-tu vraiment que l’on puisse être en paix dans ces conditions là ?

F.B. : La stratégie de certains semble pourtant gagnante…

Gilles Farcet : Elle peut être socialement gagnante sans être véritablement satisfaisante sur le plan humain. Certains d’entre nous sont par exemple affligés d’un fort besoin de reconnaissance. Nous connaissons tous des personnes qui cherchent à se rassurer en monopolisant compulsivement l’attention. Leur stratégie est gagnante dans la mesure où ils dominent la conversation. Elle est cependant perdante si l’on considère qu’ils sont beaucoup trop tendus et inquiets pour goûter pleinement la reconnaissance à laquelle ils accèdent. La stratégie de survie nous empêche de jouir de la vie. Etant incapables d’intégrer nos expériences, nous sommes condamnés à les répéter. C’est sans fin… La stratégie de survie recycle tout dans une même mécanique. Elle fabrique du vieux au kilomètre.

F.B. : Bien sûr… Tu ne m’enlèveras cependant pas de l’idée que certains semblent « avoir adopté » une stratégie plus enviable que d’autres. L’existence d’un alcoolique est par exemple très différente de celle d’un sportif de haut niveau par exemple…

Strat3Gilles Farcet : Il est certain que du point de vue de la réussite sociale, le grand sportif a développé une stratégie de survie « gagnante » tandis que celle de l’alcoolique sévère est « perdante ». Il n’en reste pas moins qu’un certain nombre de sportifs de haut niveau ont développé leurs aptitudes pour échapper à une béance émotionnelle qui menaçait de les engloutir… A un certain niveau, l’athlète va évidemment mener une existence incomparablement plus riche et valorisante que celle du pauvre type occupé à cuver sa cuite dans un gourbi infâme. Mais si l’on se place du point de vue de la liberté, de la détente et de la capacité de communion, on constatera souvent qu’il n’y a pas de vraie différence entre le sportif et le soiffard… L’un et l’autre sont mus par la peur. Leurs actions ne sont que des tentatives plus ou moins habiles et lucides pour échapper à la souffrance. Au risque de me répéter, je maintiens qu’au final, le seul critère valable c’est celui de la paix intérieure. C’est un critère spirituel… La personne se sent-elle oui ou non ouverte, détendue et compatissante ? Tout le reste est littérature… On retrouve chez les mystiques de toutes les traditions à peu près toutes les catégories socioprofessionnelles… Certains étaient de grands marginaux. Ce fut par exemple le cas de Yogi Ramsuratkumar. Pendant plusieurs décennies, il a mené l’existence d’un mendiant. Il se situait tout en bas de l’échelle sociale. Il était méprisé par beaucoup de ses concitoyens. Certains allaient même jusqu’à lui jeter des pierres… A l’inverse, on a également des exemples de saints ou sages qui ont connus une réussite sociale éclatante. Ce fut le cas du même Yogi Ramsuratkumar à la fin de sa vie. Mais qu’il ait été un mendiant persécuté ou un maître spirituel honoré, il est toujours resté détendu, ouvert et plein de compassion… Le critère n’est pas de savoir si notre stratégie de survie est « gagnante » ou « perdante » mais jusqu’à quel point nous en sommes libres.

F.B. : Je ne comprends pas pourquoi un comportement autodestructeur comme l’alcoolisme peut être qualifié de stratégie de survie…

Gilles Farcet : Une stratégie de survie « perdante» peut être comprise comme une réaction malheureuse à des chocs traumatiques. C’est la seule manière que la personne a trouvée pour se protéger et tenter de gérer sa souffrance. La dépendance d’un alcoolique, pour prendre un exemple malheureusement très courant, s’explique par son incapacité de faire face à des émotions ingérables. Cette stratégie est évidemment « perdante » dans la mesure où elle finira par aboutir à une forme ou une autre de tragédie. Pour beaucoup de personnes, c’est cependant la seule manière de ne pas couler à pic. A court terme en tout cas…

F.B. : Ceux qui sont affligés d’une stratégie de survie perdante ont-ils au moins plus de facilité à la remettre en cause ?

Gilles Farcet : Pas du tout. Ils sont confrontés aux mêmes difficultés que les autres. Strat16L’identification est tout aussi forte. Il est difficile de remettre son monde en cause même si celui-ci est douloureusement dysfonctionnel. L’identification a partie liée avec la peur. Cela est particulièrement frappant chez ceux qui souffrent de ce que j’appelle parfois « le syndrome de l’enfant blessé ». Ces personnes croient dur comme fer qu’il est très dangereux de s’ouvrir à l’amour ou à l’amitié. Elles ont la conviction qu’elles finiront inévitablement par être trahies, bafouées et abandonnées… Cette stratégie peut être qualifiée de « perdante » dans la mesure où la personne finit par croupir seule dans son trou à rat. En dépit de cette souffrance, la peur est tellement forte et l’identification si absolue que la personne cherchera à saborder de manière consciente ou inconsciente la moindre opportunité de relation… Elle fera le nécessaire pour que sa conception du monde soit à nouveau vérifiée et justifiée… C’est tragique… Lorsque cet enfant blessé commence miraculeusement à s’ouvrir, la stratégie de survie ne tarde pas à reprendre brutalement le dessus. C’est « le retour offensif de la bête immonde » pour citer le titre d’un passage des évangiles… A partir de là, l’enfant blessé va déployer une créativité effrénée et inconsciente pour décourager la personne qui a été assez téméraire pour chercher à entrer en relation avec lui… Il se montre généralement d’une efficacité redoutable. C’est un cas que j’ai souvent rencontré au cours de ma petite carrière d’accompagnateur… La dynamique de l’enfant blessé est parfois si puissante qu’il est complètement impossible de lui venir en aide…

F.B. : Comment est-il possible de prendre conscience de sa stratégie de survie et d’en émerger ?

Gilles Farcet : Ah, voilà une question intéressante ! On aborde enfin ce que M. Gurdjieff appelait le « travail ». Notre stratégie de survie représente pour nous un angle mort. Il est très difficile d’en sortir. Notre seule chance d’y arriver est de bénéficier de l’aide de personnes qualifiées. La présence d’un groupe bienveillant, ce que les bouddhistes appellent une « sangha », est une aide très précieuse.

F.B. : Pourquoi est-il tellement difficile d’être lucides sur nous-mêmes ?

Gilles Farcet : Ce qui nous empêche d’être lucides sur nous mêmes c’est que nous sommes totalement identifiés à notre monde… La plus grande difficulté de ce travail vient de ce que notre stratégie de survie se fonde souvent sur des qualités objectivement précieuses : le charisme, l’intelligence, la précision, la force de travail… Ces qualités nous sont souvent d’autant plus précieuses que se sont précisément elles qui nous ont permis de survivre et de nous déployer dans le monde. Lorsque nous commençons à remettre en cause notre stratégie de survie nous avons l’impression de devoir renoncer aux talents sur lesquels nous avons fondé notre identité. En fait, il nous est seulement demandé de ne plus en faire un usage névrotique…

F.B. : A quel signe pouvons-nous reconnaître que nous faisons un usage névrotique de nos qualités ?

Srtat4Gilles Farcet : Dès qu’un comportement, même tout à fait légitime, commence à devenir excessif, tu peux être sûr qu’il y a quelque chose de suspect. Swami Prajnanpad utilisait souvent le terme « overemphasis » pour désigner ce genre de dérive. Prenons l’exemple du besoin de contrôle… Au quotidien, un minimum de maîtrise est évidemment nécessaire. Il faut prévoir, planifier, organiser… Imaginons maintenant une personne mue par une puissante pulsion de contrôle. Elle est intelligente, efficace, fiable… On peut avoir toute confiance en elle. Si ces qualités sont instrumentalisées par sa stratégie de survie, son comportement sera rigide, obsessionnel et au final contre-productif. Comme l’ego et le mental prêchent toujours le vrai pour perpétuer le faux, elle justifiera son attitude inappropriée en mettant en avant des nécessités réelles. Elle pourra même se réclamer de certains aspects de l’enseignement de Swami Prajnanpad pour légitimer sa névrose. Swamiji n’a t’il pas affirmé que le fait de ne pas remettre un objet à sa place constituait un « crime contre le Soi » ? etc. etc.

F.B. : En quoi la présence d’un groupe peut-il nous être utile dans ce travail de remise en cause ?

Gilles Farcet : Si notre stratégie de survie représente pour nous un angle mort, elle est en revanche bien connue de nos proches… Ils nous percent très facilement à jour… Il se peut qu’ils ne le fassent pas toujours de manière très consciente ou très articulée. Le fait est qu’ils reconnaissent immédiatement certains de nos traits de caractère : « Ah oui ! C’est tellement lui ! » Tous ceux qui connaissent X. intimement s’accorderont par exemple à dire qu’elle est remarquablement organisée mais que son comportement confine souvent à la maniaquerie… Tout le monde est au courant sauf la personne concernée.

F.B. : Ce que tu veux dire c’est que le groupe aide la personne en jouant un rôle de miroir. Si je comprends la nécessité de ce regard extérieur, je ne comprends toujours pas la nécessité du groupe. L’instructeur spirituel ne peut-il pas assumer seul cette fonction ?

Gilles Farcet : Pour commencer, je rappellerais que la sangha est un outil traditionnel qui aStrat5 joué un rôle déterminant dans de nombreuses traditions religieuses. Dans le christianisme, cette communauté porte le nom de « paroisse ». Elle permet au « travail » de prendre une dimension publique, familiale et sociale… Il est bien sûr très précieux que la stratégie de survie d’une personne puisse être remise en cause dans le secret d’une relation qui s’apparente à celle d’un confesseur et de son pénitent. La valeur de cette mise à nu est encore plus grande lorsqu’elle se produit en public. L’une de nos plus grandes peurs est d’être démasqué en public. Si cela arrive et que cela se produit dans une atmosphère de bienveillance et de sécurité affective, cette expérience peut revêtir une immense valeur. A ce moment, peut cristalliser en nous la conviction qu’il est possible de vivre sans son masque… Je l’ai vérifié moi-même à plusieurs reprises. Je me souviens qu’un jour Arnaud avait relevé dans l’un de mes livres un passage qui, à ses yeux, exprimait parfaitement le cœur de ma stratégie de survie. Il a alors demandé à un certain nombre de personnes dont j’étais proche de passer une soirée en ma compagnie dans le but de me montrer, texte en main, un aspect de moi-même dont je n’étais pas du tout conscient… J’aurais pu vivre cette confrontation comme une sorte de crucifixion… de mise au pilori… Sa « réussite » dépendait de ma détermination à remettre en cause ma manière de fonctionner… et à me souvenir surtout de ce que j’étais venu chercher auprès de mon maître… Je m’en souviens comme d’un choc salutaire. Un grand et beau moment de vérité… Après cette soirée, je suis allé m’asseoir dans le jardin. Il faisait beau. J’étais sonné, chancelant… J’avais l’impression bizarre qu’un aspect peu flatteur de ma personnalité avait été exposé sur la place publique et que les autres ne m’en aimaient pas moins pour ça. Tout au contraire ! Je pourrais te citer encore beaucoup d’autres exemples, certains très récents, au cours desquels j’ai pu sentir qu’un aspect de ma souffrance et de ma crispation fondamentale était mis à jour en présence de mes frères et mes sœurs sur le chemin… Dans un tel contexte, j’ai constaté à chaque fois que non seulement cela ne posait aucun problème mais qu’il s’agissait même d’une forme de libération… Le groupe donne donc à nos prises de conscience une puissance et une profondeur dont elles seraient autrement dépourvues. Après tout, nous avons forgé notre masque à l’intention des autres…

F.B. : J’imagine que ce travail requiert un groupe particulièrement soudé et mature…

Gilles Farcet : Oui. Le type de travail dont je te parle n’est envisageable que dans un contexte de proximité. Il est impossible de le mener à bien dans un environnement où il y a trop de monde, où les gens ne se connaissent pas assez et ne partagent pas suffisamment de choses ensemble. Les « conditions chimiques » ne sont alors tout simplement pas réunies… C’est un travail qui demande aussi beaucoup de temps et de persévérance. Si les gens ne viennent que de manière ponctuelle l’espace d’un séjour, d’un stage ou d’une réunion, il ne peut évidemment pas se passer grand chose. Pour que les choses deviennent intéressantes, il faut que les gens se sentent impliqués dans un travail à durée indéterminée. Il n’est pas nécessaire de vivre en communauté mais les membres d’une sangha doivent tout de même avoir la possibilité de tisser des liens profonds… Il est nécessaire qu’il y ait une vie collective. Il faut donc s’arranger pour que les gens aient l’occasion de se voir souvent et de vivre des choses ensemble. Cela leur permettra de développer une forme de fraternité qui donnera à son tour naissance à un sentiment de sécurité. A partir de là, une intimité est possible.

F.B. : Une telle proximité doit engendrer beaucoup de frictions…

Strat11Gilles Farcet : De ce point de vue, une sangha digne de ce nom ressemble beaucoup à une famille… Mais c’est une famille fonctionnelle. Pourquoi est-ce que l’occident chrétien a tellement exalté la Sainte Famille ? La Sainte famille ne renvoie pas seulement à l’image délicieusement naïve et désuète du petit Jésus étendu dans sa mangeoire entre un âne et un bœuf. C’est un symbole beaucoup plus puissant et profond que ça. La vocation de la famille est d’être un espace d’accueil. C’est le lieu dans lequel naît et se développe la personne humaine. Une famille fonctionnelle n’est pas une famille idéale au sein de laquelle il n’y a jamais de problèmes, de tensions et d’incompréhensions. Cet idéal n’existe pas. Une famille fonctionnelle est une famille où les difficultés sont vues et reconnues avec lucidité et bienveillance. Tout cela se déroule au sein d’un cadre juste autrement dit d’un cadre qui est au service du développement de la personne… De chaque personne telle qu’elle est. Une famille fonctionnelle implique une bienveillance ferme mais sans rejet et sans condamnation… Chacun des membres qui la composent est légitime, nécessaire et irremplaçable. Tous ont leur place particulière qui ne peut lui être enlevée. Voilà ce qu’est une sangha digne de ce nom… Un tel niveau de maturité collective est évidemment très rare. Il faut beaucoup de temps pour constituer une sangha. Il ne suffit pas de réunir des gens qui habitent dans un même lieu et qui professent plus ou moins la même intention. C’est un travail long et exigeant. Il est tout à fait réalisable mais il ne va pas de soi.

F.B. : Et « l’éveil ? » dans tout ça ? Voilà près d’une heure que nous parlons et nous n’avons toujours pas prononcé le gros mot…

Gilles Farcet : C’est vrai… La notion « d’éveil » est aujourd’hui très tendance dans le microcosme spiritualiste… Elle a fini par devenir un cliché irritant. S’il faut en croire les vidéos qui prolifèrent sur YouTube, le monde moderne regorgerait d’éveillés… Inutile, je crois, de préciser que la plupart d’entre eux sont autoproclamés… Le phénomène a pris de telles proportions que j’en suis arrivé à éprouver une certaine répugnance par rapport à un terme qui, à force d’être galvaudé, est désormais dépourvu de signification…

F.B. : Le sujet n’en est pas moins incontournable. Après tout c’est tout de même le but de la vie spirituelle…

Gilles Farcet : Je ne suis pas d’accord… J’irais même jusqu’à dire qu’en ce qui me concerne, il n’est pas très important de vivre cette expérience dite « d’éveil ». Ce qui est en revanche essentiel, c’est de travailler à émerger de son égocentrisme et de grandir en bonté, en générosité, en ouverture, en empathie et en compassion… Non, je ne considère pas du tout que l’expérience de « l’éveil », entendue comme un éveil métaphysique à sa véritable nature, soit forcément un pré requis pour un travail spirituel digne de ce nom. Il s’agit certes d’une expérience fascinante, mais elle est en fin de compte très secondaire…

F.B. : Voilà une déclaration qui ne va pas manquer de susciter quelques réactions…

Gilles Farcet : Je n’en doute pas (sourire)… Puisque tu m’as lancé sur le sujet, j’aimerais partager quelques réflexions qui me tiennent très à cœur… Après plus de trente ans de pratique et de réflexion, il m’apparaît clairement qu’il existe deux grandes conceptions de l’éveil. La première de ces conceptions repose en effet sur l’idée que le but de la vie spirituelle est d’expérimenter d’une manière ou d’une autre la réalité de la non séparation. Il s’agit de réaliser une fois pour toute que notre nature essentielle n’est ni séparée ni limitée… Nous ne sommes pas uniquement ce corps et cet esprit périssables… Pour reprendre la métaphore ô combien classique et indémodable, notre identité ne se limite pas à la vague. Elle englobe également la totalité de l’océan. Beaucoup voient dans la réalisation de cette vérité métaphysique la solution globale et définitive à toutes nos problématiques existentielles… Cette conception simpliste est aujourd’hui de plus en plus répandue. Elle en est même venue à représenter le courant majoritaire. Il existe cependant une autre approche de l’éveil. Cette deuxième conception inclue la première tout en considérant qu’elle est insuffisante… Décréter que la dimension métaphysique est réelle alors que le monde dit phénoménal est illusoire revient à affirmer que l’existence de la physique quantique invalide la physique classique. Ce n’est pas parce que le physicien quantique conçoit le monde comme une myriade de particules qui dansent dans le vide qu’il peut se dispenser de tenir compte des lois de la physique classique. Même le plus pointu des physiciens quantiques ne traverse pas les murs. S’il prétend le faire, il comprendra immédiatement qu’il y a un problème…

F.B. : Tu dis que la seconde conception de l’éveil inclue la première… Elles ne sont donc pas incompatibles. Qu’est-ce qui les distingue radicalement l’une de l’autre ?

Gilles Farcet : Ce qui distingue ces deux approches c’est que la première essaie de prendre Dorje-Gotrab-AK3-zentralfigurles choses par le haut alors que la deuxième les prend par le bas c’est à dire de manière beaucoup plus sobre et pragmatique. Quand Swami Prajnanpad dit « vous ne vivez pas dans le monde, vous vivez dans votre monde » ou « Swamiji ne connaît rien d’autre que d’être un avec » il ne fait en rien référence à des expériences sublimes. Il invite tout simplement ses élèves à se familiariser avec leur monde de manière à être peu à peu capables d’en émerger et de s’en détacher. Aux yeux de Swami Prajnanpad, les expériences exceptionnelles n’avaient aucune valeur tant qu’elles n’avaient pas été vraiment intégrées par la personne… Il fallait que celle-ci l’harmonise avec son humanité nécessairement limitée et conditionnée… Pour juger de l’intérêt d’une telle expérience d’éveil, Swâmi Prajnanpad utilisait un critère simple et exigeant : dans quelle mesure cette expérience aidait-t-elle son élève à changer de manière profonde et durable sa manière d’entrer en relation avec les autres… Selon cette conception, un être éveillé n’est donc pas un individu qui expérimenterait en permanence une sorte d’état de conscience supérieur mais une personne s’efforçant d’être de moins en moins soumise à la dictature de son monde donc de son ego, de son mental et de sa stratégie de survie fondamentale. Il s’agit donc de quelqu’un qui est fondamentalement apte à entrer en communion avec lui-même et avec chacun.

F.B. : Que veux tu dire quand tu affirmes que l’expérience de l’éveil doit être harmonisée avec notre humanité ?

Gilles Farcet : Il arrive que certaines personnes manifestent une forme de réalisation hors du commun tout en restant prisonnières de leur stratégie de survie fondamentale. Elles font preuve d’un rayonnement indéniable et tiennent parfois des propos remarquables. Dans certaines circonstances, elles n’en continuent pas moins à se comporter de manière purement égocentrique.

F.B. : Peux-tu développer ton propos ?

Strat10Gilles Farcet : Pour donner un peu de consistance à mes propos, je vais être obligé de te donner un exemple… Il y a quelques mois j’ai lu le texte qu’un physicien indien du nom de Ravi Ravindra, a consacré à Krishnamurti. Élève des groupes Gurdjieff, Ravindra était un ami et un grand admirateur de Krishnamurti Il n’était cependant pas un de ses zélateurs fanatiques. Son témoignage est intelligent… Il est critique tout en demeurant profondément respectueux… Selon Ravi il y avait deux Krishnamurti. Il y avait bien sûr le Krishnamurti transcendant et magnifique habité par une dimension toute autre et émanant ce charisme bouleversant qui a fait sa réputation dans le monde entier… Il existait cependant un Krishnamurti moins inspirant… Un homme qui pouvait facilement être en proie à de très fortes émotions dès qu’il s’agissait de dénoncer les religions constituées, la relation maître / disciple et les hiérarchies de tous ordres… Ravi explique que Krishnamurti se comportait alors comme un être humain ordinaire exprimant des tensions très fortes et non résolues… Il est également intéressant de noter que Krishnamurti n’a pas été très sincère à propos de sa vie personnelle. Il s’est toujours ostensiblement présenté comme un célibataire et a même incité un certain nombre de ses admirateurs à suivre son exemple. Or il se trouve qu’il a vécu toute sa vie une liaison amoureuse intense, compliquée et empreinte de beaucoup de souffrance que ce soit pour lui, pour la femme qu’il aimait mais aussi pour le mari de cette dernière et leurs enfants… Tout cela a été bien entendu soigneusement caché et n’a émergé que de nombreuses années après sa mort…

F.B. : Où veux-tu en venir ?

Gilles Farcet : Je n’ai aucune intention de me placer sur un plan moral. J’ai bien trop d’admiration pour Krishnamurti pour le juger et le condamner. Et d’ailleurs qui suis-je, moi, pauvre pékin, pour prétendre lui faire la morale? Tant mieux pour lui s’il a pu vivre une vie amoureuse et sexuelle… Il le méritait… Ça ne me choque pas du tout. Par contre il est légitime de s’interroger sur les raisons de ce double discours. On peut se demander s’il est légitime de tromper des centaines de milliers de personnes à son sujet. Un tel comportement n’est-il pas né d’une peur, d’un égocentrisme, d’une souffrance ? Il ne s’agit encore une fois pas de juger ce comportement mais simplement de prendre cet exemple célèbre comme base de réflexion. Ce faisant, je me situe dans une ligne que Krishnamurti lui-même n’aurait pas désavouée. Je m’efforce d’utiliser mon intelligence pour essayer d’aller au fond des choses et ne pas laisser les autres penser à ma place. Krishnamurti est l’exemple typique de d’un éveil qui n’a pas été complètement intégré… Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples moins fameux dont certains que j’ai eu l’opportunité de côtoyer et d’observer de près… Chez de telles personnes une dimension vaste, transcendante et infinie peut coexister avec des comportements médiocres qui conduisent à la souffrance pour soi-même et pour les autres. Or, j’ai à ce sujet une position très claire : telle que j’en suis arrivé à la concevoir à mon niveau, la vie spirituelle ne peut être qu’au service de l’allègement de la souffrance. C’est un instrument de la compassion. Son but est de contribuer « au bien de tous les êtres sensibles » comme disent les bouddhistes. Elle est par conséquent incompatible avec des comportements mécaniques qui sont uniquement des réactions nées de la peur et de l’égocentrisme.

F.B. : Est-ce que tu ne pinailles pas un peu ? Après-tout ce Krishnamurti passe pour avoir été un homme extraordinaire. Il a changé la vie de milliers de personnes… Yogi Ramsuratkumar lui même le tenait en grande estime. Est-ce qu’on ne peut pas lui passer quelques « faiblesses » ?

Gilles Farcet : Bien sûr ! Il ne s’agit pas d’être idéaliste. « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » Les saints, les éveillés et les maîtres spirituels restent des êtres humains c’est à dire des créatures nécessairement imparfaites… Toute la question est de savoir si le saint justifie ses failles ou s’il considère qu’elles font partie des faiblesses dont il doit encore se libérer… A ce propos, il est intéressant de noter que les tenants d’un non dualisme radical en arrivent à considérer que les manifestations mécaniques et égocentriques de ceux qu’ils considèrent comme des « éveillés » n’ont aucune importance. Ils en arrivent ainsi à justifier l’injustifiable… Peu leur importe si le comportement de cet « éveillé » engendre beaucoup de souffrance et de confusion autour de lui. Ils vous diront que l’éveil n’est en rien affecté par ces actes qui appartiennent au « complexe corps esprit » de la personne. Cela revient à dire que je peux allègrement écraser un piéton avec ma voiture parce que du point de vue de la physique quantique il n’existe rien d’autre que le vide en train de danser avec le vide. En ce qui me concerne, ce point de vue est indéfendable.

F.B. : De leur côté, les néo-Vedantins dont tu parles reprochent certainement à Swami Prajnanpad de faire la part trop belle à la psychologie…

Gilles Farcet : M. Gurdjieff, qui par bien des aspects était très proche de Swami Prajnanpad, Strat17faisait une distinction entre « l’essence » et « la personnalité ». Il était selon lui indispensable de développer les deux. Certaines personnes peuvent avoir une « essence » exceptionnelle et une « personnalité » très défaillante. Elles peuvent faire preuve d’une innocence bouleversante, avoir de profondes intuitions métaphysiques tout en se comportant comme des gamins stupides et immatures. Est-ce idéal ? Certainement pas… Pour se développer de manière harmonieuse, un être humain doit développer sa « personnalité » tout en restant en contact avec son « essence »… Pour effectuer un tel travail, il est effectivement nécessaire de se confronter sérieusement à la psychologie humaine… Pour ce qui est de Swami Prajnanpad, j’ai souvent l’occasion de répéter que même s’il s’est effectivement beaucoup intéressé à la psychanalyse, il se considérait avant tout comme un maître spirituel s’insérant dans la plus pure tradition du Vedanta. Il était très clair à ce sujet… Quelques-unes de ses formules expriment d’ailleurs un point de vue radicalement non dualiste. Elles restent cependant rares et ne sont pas considérées comme les plus importantes. Il les a prononcées à la toute fin de sa vie à l’attention de personnes comme Arnaud Desjardins qui étaient à ce moment là suffisamment avancées pour en faire leur profit ou en tout cas pour les entendre et les méditer en leur cœur jusqu’à la fin de leur vie… Vu son éducation, son parcours et sa personnalité, Swami Prajnanpad aurait très bien pu se contenter de délivrer un enseignement purement métaphysique sans se donner la peine (et Dieu sait que c’est bien l’expression qui convient) d’entrer dans le monde compliqué, torturé, conflictuel et laborieux de ses élèves indiens et occidentaux. S’il l’a fait, c’est encore une fois que les dimensions psychologique et spirituelle sont inséparables. Elles forment un tout. Swami Prajnanpad souhaitait amener ses élèves à travailler sur leur stratégie de survie parce que c’est la seule manière de les faire émerger de leur monde pour les faire vivre dans le monde. Vivre dans le monde c’est être capable d’être un avec tout ce que l’on y rencontre. C’est ça la non dualité.

Strat18

Rencontre avec Frédérick Houdaer

LPI 10La récente publication aux Éditions du Pédalo Ivre de Rédemptions ordinaires, le dernier livre de Gilles Farcet, m’a donné envie de prendre le train pour Lyon afin d’y rencontrer son éditeur. L’occasion pour moi de passer quelques heures chaleureuses en compagnie de Frédérick Houdaer, le directeur de la collection poésie. Poète, auteur de polars, lecteur vorace hanté par les œuvres de Richard Brautigan, de Céline, de Bukowski ou de Tristan Corbière, Frédérick est aussi le créateur d’un Cabaret Poétique qui accueille mensuellement une centaine de personnes. Un véritable exploit si l’on songe aux tirages confidentiels des poètes contemporains. Dans la première partie de cet entretien, il sera question du métier d’éditeur, de l’état de la poésie française et de la différence radicale qui sépare un poème d’un discours… Comme toute première partie qui se respecte, celle-ci est suivie d’une seconde. Cliquez ICI pour y accéder.

Frédéric Blanc: Cher Frédérick, peux tu te présenter en quelques mots ?

Frédérick Houdaer: Avant d’être un écrivain ou un éditeur, je suis et reste un lecteur…

F.B. : En tant que lecteur, quels sont tes goûts littéraires ?

Frédérick Houdaer: En matière de lecture, je suis boulimique et omnivore… Éclectique si tuLe pédalo Ivre 3 veux. Quand j’ai commencé à lire de la poésie, je me suis très vite intéressé à toutes les familles de poètes. Il n’est, par exemple, pas rare que je lise Charles Bukowski et Philippe Jaccottet dans la même journée. Beaucoup de journalistes à qui j’ai dit ça ont cru que c’était une boutade. Pas du tout ! Je profite même de cette interview pour dire que j’aime beaucoup Philippe Jaccottet. Même s’il n’a, à priori, pas le profil pour me plaire, j’ai énormément de respect pour son travail de traducteur et de poète. Je l’ai d’ailleurs croisé l’autre jour sur le marché de Grignan. J’avais complètement oublié qu’il habitait là. Je venais acheter des olives. Lui, il regardait les poireaux… Ça m’a fait un choc de le voir soudain devant moi. Voilà, tu as ton scoop. J’ai fait mon coming-out à propos de Jaccottet.

F.B. : Dis-moi un peu quel genre d’écrivain tu es…

Le pédalo Ivre 6Frédérick Houdaer: En tant qu’écrivain, j’appartiens à la famille des autodidactes… Ce mot ne désigne pas forcément quelqu’un qui n’a jamais posé son cul sur les bancs de l’université. Cela veut simplement dire qu’on a pas fait d’études littéraires… Beaucoup de mes auteurs favoris sont dans ce cas. Un certain nombre d’entre eux ont été médecin. C’est le cas de Rabelais, de Tchekov, de Céline bien sûr… Gilles Farcet a eu un cursus beaucoup plus classique. Heureusement, pour lui (et pour nous!), il a très vite dérapé… Je suis devenu auteur de polar à 29 ans. J’ai publié une petite dizaine de romans chez des éditeurs très variés. Ça va du Serpent à Plumes, dans un genre très littéraire, à Gérard de Villiers dans un genre… très différent… Et puis j’ai changé de cap. Ça s’est passé il y a une grosse dizaine d’années, à la faveur d’une résidence d’auteur à Montréal… J’ai soudain basculé dans la poésie. C’était inattendu. Je n’avais jamais pratiqué ce genre. J’avais toujours lu de la poésie, sans en écrire. Même à l’adolescence ! Quand j’avais 16 ans, je n’écrivais pas de mauvais poèmes mais de mauvais romans… Il a suffit d’une matinée pour tout bouleverser. Tout ce que j’écris depuis résulte des choix que j’ai faits à ce moment là. En tant que poète, je me suis par exemple promis d’employer un vocabulaire assez pauvre. Paradoxalement beaucoup plus pauvre que celui que j’employais dans mes polars… Je me suis également posé des questions concernant la présence ou l’absence de titre, de ponctuation, de retour à la ligne… Ce sont des questions simples mais auxquelles il faut apporter des réponses précises. Pour être auteur, il faut commencer par faire des choix. Mon premier recueil (celui que j’ai écrit à Montréal) a été publié assez rapidement. Le livre a reçu un bon accueil. L’effet de surprise. J’étais « l’auteur de polars qui écrivait de la poésie »… Bon, les années passent, les recueils se suivent. Sans la moindre subvention, je finis par créer un cabaret poétique à Lyon qui réunit cent personnes tous les mois. Un vrai succès. En parallèle, je me lance dans l’édition. Je commence par diriger une collection de romans francophones chez un petit éditeur avant de me voir offrir la possibilité de créer une collection poésie aux éditions du Pédalo Ivre.

F.B. : Justement, parles-moi un peu des Éditions du Pédalo Ivre…

Le pédalo Ivre 4Frédérick Houdaer: Les Editions du Pédalo Ivre ont été fondées il y a quatre ou cinq ans par mon ami Jean-Marc Luquet. Au départ, il ne s’agit pas du tout une maison d’édition littéraire. Avant que Jean-Marc ne me propose d’héberger une collection de poésie, Le Pédalo Ivre publiait exclusivement des ouvrages sur la décroissance et la désindustrialisation… J’ai fait le coucou dans le Pédalo Ivre. Le coucou est rapidement devenu très gros. Maintenant il prend pas mal de place ! (rires) Concrètement cela veut dire que la maison est beaucoup plus connue pour sa collection de poésie (une quinzaine de titres en trois ans, c’est plutôt pas mal. Merci Jean-Marc !) que pour ses publications à thématique sociale et économique. Aujourd’hui, notre collection de poésie est très repérée. Cet engouement m’étonne un peu… Je dirais que la « notoriété » dont elle bénéficie est disproportionnée par rapport à sa taille réelle.

F.B. : Quelles qualités faut-il posséder pour être un bon éditeur ?

Frédérick Houdaer: Pour s’occuper d’une maison de poésie, il faut commencer par avoir une LPI7vraie ligne éditoriale. Autrement dit une vision. Je m’excuse d’employer ce genre de grands mots. J’ai plutôt tendance à m’en méfier. Je vais essayer de ne de plus le refaire. Promis ! (rires) Ce que je veux dire, c’est qu’on ne dirige pas une collection de poésie pour publier les copains. Ça n’a aucun intérêt. Comme je le répète à tout bout de champ, être éditeur de poésie ça consiste à ne pas gagner un euro et à dire souvent « non » aux copains ou copines.

F.B. : Sur quels critères te bases-tu pour choisir les auteurs que tu publies au Pédalo Ivre ?

LPI8Frédérick Houdaer: Les auteurs que j’ai publiés au Pédalo Ivre ont un certain nombre de points communs. Ils partagent un certains nombre de références. Les noms de Richard Brautingan et de Charles Bukowski leurs sont par exemple extrêmement familiers. Stylistiquement parlant, ils appartiennent un peu à la même famille. La poésie qu’ils écrivent est en général assez narrative. Pour certains critiques c’est un gros mot ! Leurs poèmes osent raconter quelque chose. Ils prennent le lecteur à parti. Ils s’adressent à lui de manière directe, sensible et généreuse. Mon mètre étalon : la première phrase de Moby Dick: “Call me Ishmaël”. Ça, c’est une adresse au lecteur ! Il y a beaucoup de formes de poésie qui ne sont même pas faites pour être lues. Ce sont des jeux de langage artificiels à la limite de l’autisme qui ne s’adressent en aucune façon au lecteur. Ce mépris là, parce que j’appelle ça un mépris, n’a pas sa place au Pédalo Ivre… La poésie que nous publions fait également place à l’humour. Maintenant que j’y réfléchis, elle fait place à énormément de choses… J’aime la poésie qui ne s’interdit rien.

F.B. : En gros, tu publies des gens qui te ressemblent…

Frédérick Houdaer: Je sais que ça sonne comme un cliché, mais chaque livre que je publie est 12901550_975221302559723_8177066321039308510_oune aventure humaine. Chacun d’eux correspond à une vraie rencontre. Je ne veux plus travailler avec des poètes dont je trouverais le style brillant mais avec lesquels je n’aurais pas envie de boire un café… C’est arrivé une ou deux fois. C’est fini. Au départ, je ne prenais pas forcément la peine de rencontrer tous les auteurs que je publiais. J’ai totalement changé d’avis. Comme je l’ai dit, ce travail ne me fait pas gagner un euro. Je veux au moins qu’il ait du sens. Je ne m’attends pas forcément à nouer une grande histoire d’amitié avec chacun de « mes » auteurs. Il faut cependant que nous ayons un minimum d’affinités… (silence)… Le Pédalo Ivre me donne la possibilité de réunir une famille d’auteurs dans une espèce de petite auberge espagnole. Le résultat est intéressant, cohérent. Je crois qu’il y a des personnes qui aiment vraiment le Pédalo Ivre et d’autres qui le détestent. Le plus beau, c’est que c’est réciproque. La vie est tout de même bien faite, non ?

F.B. : Je vais oser une question tarte à la crème. C’est quoi la poésie ?

hqdefaultFrédérick Houdaer: C’est une question qu’on n’arrête pas de me poser. Des définitions, je pourrais t’en sortir au moins une dizaine… Des petites phrases futées qui claquent bien et qui t’en mettent plein la vue… Au final, la réponse qui m’a le plus marquée est celle de Serge Pey. Serge est un poète que j’admire énormément. Il était interrogé par un journaliste qui n’entendait strictement rien à la poésie. Serge était assez énervé et il était à deux doigts de mettre une claque au gars. Il lui a finalement répondu qu’au lieu d’essayer de lui expliquer ce qu’était la poésie, il allait lui dire ce qu’elle n’était pas. Ça tenait en une phrase : « La poésie c’est ni le bavardage, ni le discours. » Pour moi ça a été une révélation. C’est une définition à laquelle je reviens régulièrement.

F.B. : Le bavardage, je vois à peu près ce que c’est. Mais qu’est-ce tu appelles le discours ?

Frédérick Houdaer: C’est une question qui mérite vraiment d’être posée. Le discours est uneLPI mécanique qui tourne à vide. En lui même, le discours peut être intéressant. Il peut être au point. Certains sont même remarquables de subtilité. Il n’en reste pas moins qu’ils sont sans âme. Leurs auteurs ne s’y impliquent pas le moins du monde. Ils ne courent aucun risque. On pense bien entendu au discours politique. Mais c’est presque trop facile… Le discours politique, c’est la caricature de la caricature. On est dans la com pure. Personne n’est vraiment dupe. Le discours culturel est beaucoup plus insidieux. J’en ai pris conscience il y a quelques années lors d’une résidence d’auteur dans un musée d’art contemporain. Les œuvres présentées n’existaient pas vraiment en tant que telles. Elles reposaient exclusivement sur un discours. C’était exemplaire de fumisterie.

F.B. : Quel regard portes-tu sur la poésie française de ce début du XXIème siècle ?

LPI 7Frédérick Houdaer: Pour être franc, je crois que dans le domaine de la poésie, il y a tout à faire ou à refaire en France. Le petit, le tout petit milieu, de la poésie est actuellement noyauté par une clique de mandarins fadasses. Tant qu’ils resteront aux commandes, la poésie française continuera à sentir le renfermé. Comme le formule Whitman : « le cadavre continue d’obstruer le passage. » Dans la poésie officielle, il y a beaucoup de choses qui sont d’une tiédeur écœurante. Il y a encore quarante ou cinquante ans, les choses étaient très différentes. Si tu lis Les oiseaux Mohicans de Daniel Biga, un excellent recueil parut en 1969 (l’année de ma naissance!), tu hallucines. On est très très loin de tous ces poètes de la CAMIF qui font du sous-Eluard… sous eux. Il y a eu régression. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Nous manquons certainement pas de bons poètes aujourd’hui. Il y en a autant que dans les années 60. Alors ? Tout ce que je sais, c’est que depuis 30 ans l’université française à joué un sale rôle dans l’affaire.

F.B. : C’est à dire ?

Frédérick Houdaer: Ce n’est pas un sujet sur lequel j’ai spécialement envie de m’attarder. hqdefault (1)Disons simplement que l’université française a prétendu que la création allait se faire exclusivement dans son sein… Elle est là l’escroquerie principale ! Au Québec, l’université n’a pas du tout la même politique. Elle permet à des autodidactes intégraux de venir enseigner dans ses murs. On n’imagine pas la Sorbonne demander à Jean Genet de donner des cours. Hubert Selby Jr., lui, a pu animer des ateliers dans une fac américaine… Mon rapport à la poésie a toujours été profondément démocratique. C’est peut être le seul domaine dans lequel je le suis vraiment. Il est évident que la poésie se fait dans la rue, dans les bars, les HLM et le métro… Je ne veux pas non plus tomber dans la démagogie. Nous sommes peut être tous des poètes mais nous ne sommes pas tous prêts à passer des milliers d’heures à gribouiller dans notre cuisine. En même temps, il n’est pas nécessaire d’avoir une agrégation ou un doctorat pour se lancer. « Just do it ! » C’est une phrase que j’ai souvent entendu de la part des poètes québecois.

F.B. : Revenons à la situation de la poésie dans la société actuelle. Comment expliques-tu son maigre succès ?

Les amours jaunes de Tristan Corbière par F. HoudaerFrédérick Houdaer: C’est vrai que la poésie est complètement sortie des écrans radars. Il faut voir jusqu’à quel point ! J’ai été journaliste. Je sais de quoi je parle ! Autrefois on parlait de poésie dans les grands journaux. Elle intéressait les critiques littéraires. Elle suscitait des enthousiasmes, des polémiques, des controverses… Elle était vraiment intégrée à la vie quotidienne. Aujourd’hui, c’est à peine si on en parle dans les revues spécialisées. L’une des raisons de cette désaffection, c’est qu’on ne peut pas gagner d’argent avec la poésie. Imposible de spéculer dessus. J’ai la chance de m’occuper d’un rendez-vous poétique qui attire beaucoup de monde. Ceci dit, on est obligé de garder un minimum d’intimité pour que ça marche. Pour moi, cent personnes c’est le maximum. Je ne pense pas qu’on pourrait faire la même chose dans un stade de foot.

F.B. : Tu te résous donc à rester dans un relatif anonymat ?

Frédérick Houdaer: Pas vraiment. Au fond, je suis très confiant dans l’avenir de la poésie. Je Frédéric Houadersuis convaincu que les habitudes de lecture vont changer et que dans dix ou quinze ans les recueils de poésie connaîtront un succès beaucoup plus importants. A mesure que les choses iront plus mal le besoin de poésie se fera plus pressant… Maintenant, c’est vrai qu’il y a tout un travail pédagogique à faire… C’est un très gros chantier. Beaucoup de gens ont totalement perdu contact avec la poésie. Certains en sont même venus à la haïr… Elle leur rappelle souvent des moments d’ennui mortel à l’école. Les quelques rares personnes qui ont eu la chance d’avoir de bons enseignants se sont la plupart du temps enkystées dans une certaine forme le plus souvent issue du XIXème siècle. Comme cette forme est parfaite et indépassable (Les fleurs du mal par exemple…), elles ne sont pas forcément prêtes à s’ouvrir à d’autres styles… Nous devons donc sensibiliser le public à notre travail. Bien sûr, si mes chers amis de la presse culturelle s’obstinent à passer la poésie sous silence on arrivera à rien. Idem pour les libraires. Beaucoup de librairies ne défendent pas du tout la poésie. Pire, ils n’en lisent pas !

N.B. Toutes les photos qui illustrent cet articles ont été piquées sur Google Image.

Le pédalo ivre 2

Philippe Blanchard – De Dieu à Dieu

10169418_803811472970370_7850539511895771391_nAncien élève de l’Ecole Normale Supérieure, Philippe Blanchard est un rédacteur et un traducteur émérite. Cet hédoniste savant et chaleureux est notamment l’auteur d’une très belle traduction de Flatland, le chef d’œuvre d’Edwin Abbott Abbott. Philippe ne se passionne pas seulement pour le vin, la bonne chère et les finesses du langage. Les questions spirituelles retiennent depuis longtemps son attention. Porteur de l’héritage de trois traditions, Philippe nous parle ici de la manière dont il intègre ces différentes identités.

Frédéric Blanc : Cher Philippe, peux-tu nous dire à quels courants spirituel tu te rattaches ?

Philippe Blanchard : J’ai trois identités spirituelles… Enfant, j’ai été baptisé. Le christianisme est ma première identité. A partir de la 8ème, j’aitrinité été scolarisé dans une école catholique où je suis resté jusqu’en terminale. Il m’en reste de très bons souvenirs. A cette époque, j’étais plutôt fervent. Adolescent, j’ai pris un peu mes distances. Je me souviens de Sartre décrivant dans Les Mots l’origine de son athéisme : il avait « vu » Dieu tomber du ciel comme une statue et s’enfoncer dans les profondeurs de la mer… J’avais très envie de vivre la même chose. Cela ne m’est évidement jamais arrivé… Il s’est même passé exactement le contraire ! En seconde j’ai traversé une période d’angoisses intenses parce que j’avais la conviction que j’étais appelé à devenir prêtre. Le problème, c’est que concomitamment à cet élan spirituel sont apparus des désirs beaucoup plus profanes… J’éprouvais un désir furieux d’être amoureux, de connaître des femmes… Ces deux aspirations s’excluaient mutuellement. Du moins c’est ce que je croyais à cette époque. Comme me l’a dit récemment mon rabbin : « Tu ne t’étais pas trompé de vocation, tu t’étais simplement trompé de religion. » C’est une façon de voir les choses (rires)…

F. B. : Pourrais-tu nous dire un mot de ta seconde identité spirituelle ?

Philippe Blanchard : Elle découle de mon éloignement par rapport à la première. Il s’agit, comme tu t’en doutes, de l’enseignement d’Arnaud Desjardins que j’ai rencontré au début des années 90. A cette époque, je traversais une période de grand désarroi… Je lorgnais vers une forme de tantrisme quand une amie, Sophie Bernier, pour ne pas la nommer, m’a fait découvrir le premier volume de A la recherche du Soi.

Arnaud-2Bmai-2B2008F. B. : Parle moi un peu de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.

Philippe Blanchard : Je trouve qu’on a du mal à nommer ce à quoi on appartient lorsque on est disciple d’Arnaud Desjardins et de Swami Prajnanpad. Il n’existe pas vraiment de terme pour ça. On n’est ni bouddhiste, ni hindouiste, ni adepte de la philosophie du Vedenta… Tout ce que je sais c’est que mon engagement à Hauteville a été long et assez fort… Je ne considère d’ailleurs pas que cette période soit terminée… Au début, le plus important pour moi, c’était que le chemin spirituel proposé par Arnaud se passait entièrement de la figure de Dieu. Ça m’enlevait une sacrée épine du pied. Dieu, c’est ce qui m’a toujours posé problème chez les catholiques…

F. B. : C’est quoi le problème avec Dieu ?

Philippe Blanchard : C’est un mot très chargé. Quand tu as été élevé chez les cathos, tu peux difficilement te débarrasser de l’image du vieux barbu perché sur sonGod and lovers nuage… Plus sérieusement, j’ai énormément de mal avec la notion d’un Dieu personnel… De mon point de vue, c’est juste absurde… Et je ne te parle même pas d’un Dieu qui s’incarne ! A mes yeux, cette figure du Dieu chrétien est aussi très liée à la rigidité du dogme et de l’institution… D’un point de vue plus émotionnel, je me représente toujours ce Dieu comme quelqu’un qui a des reproches à me faire. C’est comme s’Il m’en voulait encore de ne pas avoir répondu à son appel…

F. B. : Pour toi, Dieu est donc plutôt du côté du surmoi ?

Philippe Blanchard : Oui !

F. B. : Parle moi encore un peu de ta rencontre avec Arnaud Desjardins et Hauteville. Qu’est-ce qui t’a particulièrement plu ?

Philippe Blanchard : Ma rencontre avec la spiritualité « athée » d’Hauteville a répondu pour moi à un besoin très profond. En outre, lors des premières assemblées générales j’ai ressenti très fortement la dimension ecclésiale de la sangha. Je n’avais jamais ressenti cette dimension de fraternité à l’église.

F. B. : Qu’est-ce qui t’a poussé à aller séjourner dans un centre comme Hauteville ?

Philippe Blanchard : Quand je suis arrivé à Hauteville j’avais le sentiment de vivre les choses de manière peu consciente. Il arrivait souvent qu’on me dise : à tel moment tu as dit ça, tu as fait ça… et je ne m’étais juste rendu compte de rien. Mon désir de changement a d’abord pris la forme d’une crainte d’un désir de ne plus être pris à défaut. Une de mes premières aspirations « spirituelles » a donc été de vivre de manière plus vigilante, plus adulte… Je ne voulais plus vivre dans un emportement permanent… 15 ans après, je me sens plus centré, plus présent. Je pense aussi faire preuve d’une ouverture d’esprit et de cœur beaucoup plus grande.

Torah_ScrollF. B. : Quelle est ta troisième identité spirituelle?

Philippe Blanchard : Je suis juif. La découverte de cette identité remonte à l’année de mes 15 ans. C’est à cet âge que j’ai appris que ma mère était juive. Je n’en avais rien su jusque là.

F. B. : Ça a dû être une sacrée surprise. Quel rapport as-tu entretenu avec cette identité inattendue ?

Philippe Blanchard : Au début, je ne savais pas trop quoi en faire. Je ne savais pas trop quoi en faire. Cette graine a germé en moi au fil du temps jusqu’à ce que je ressente le besoin de me faire reconnaître comme juif. Cela relevait un peu de la posture. C’est facile de dire qu’on est à moitié juif quand on s’appelle Philippe Blanchard. Quand je suis rentré à Normale Sup, j’ai commencé à jouer de cette posture. Je me suis d’ailleurs fait rabattre mon caquet par mon copain André Laks. Il venait d’une famille de juifs polonais très pratiquants qui avait fui les pogroms. Pour lui, qui avait été élevé dans le judaïsme dès sa plus tendre enfance, mes prétentions juives relevaient tout au plus du folklore. Au fond de moi, je savais cependant que ce n’était pas vrai… Il est vrai que j’ai mis beaucoup de temps à me mettre au clair avec ça… Le judaïsme me vient de ma mère et le catholicisme de mon père. Dans mon enfance, l‘une de ces deux identités a été amplement nourrie, reconnue et cultivée tandis que l’autre a été laissée complètement en jachère. Au départ, en revenant vers mes racines juives, j’avais le désir de réparer le tort qui avait été commis à l’égard de l’une des traditions dont je suis issu.

F. B. : En quoi consiste ce sentiment « d’appartenance au judaïsme »?

Philippe Blanchard : Le sentiment d’appartenance au judaïsme est difficile à définir… Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? (silence) C‘est vraiment très compliqué… IlTorah1 est difficile d’éprouver un sentiment d’appartenance au catholicisme. On est catholique ou on ne l’est pas. En ce sens, le catholicisme est une religion et non une culture. Le sentiment d’appartenance au judaïsme peut prendre mille formes différentes. Tu peux être croyant orthodoxe, croyant libéral, vaguement croyant et vaguement pratiquant… Tu peux même continuer à fréquenter la synagogue en n’étant ni croyant ni pratiquant… L’appartenance au judaïsme n’est pas binaire. En tant que juif, il est dit que tu appartiens au peuple d’Israël. C’est un peuple qui est uni par une tradition, une histoire et une langue commune. C’est un peuple qui est uni par la référence à un texte commun. C’est un peuple qui est uni par une culture du questionnement de ce texte. Le judaïsme ne t’oblige pas à croire mais il t’incite fortement à étudier. Étudier la Torah, c’est l’interpréter. Pourquoi un texte aussi ancien que la Torah est-il toujours vivant aujourd’hui ? Parce que de génération en génération chaque juif l’interprète et a le droit de l’interpréter de manière personnelle. Il n’existe pas de dogme dans le judaïsme. A l’occasion du shabbat, la drasha (c’est à dire le commentaire) du texte biblique n’est pas forcément faite par le rabbin. Elle peut être effectuée par n’importe quel fidèle. Chacun est encouragé à penser par lui-même.

F. B. : Les antisémites fantasment volontiers les juifs comme une race à part. Ce point de vue racial m’a toujours paru atterrant. Quelle n’a donc pas été ma surprise de découvrir un jour que beaucoup de juifs considèrent que le simple fait d’avoir une mère juive suffit à faire de vous un juif.

torah3Philippe Blanchard : Tu as raison de soutenir qu’il n’y a pas de « race juive » mais il est également vrai que le judaïsme se transmet par la mère. Oui, il est clair qu’il n’y a pas de race juive. Les biologistes sont d’ailleurs en train de remettre en cause la notion même de race. On ne peut pas imaginer de notion plus absurde que celle d’une race française. Les juifs eux-mêmes ne se considèrent pas comme une race à part. La Bible est très claire à ce sujet. Lorsqu’elle affirme qu’Adam et Eve sont les parents de l’humanité, elle proclame l’unicité de cette humanité. Nous venons tous de la même source. Le deuxième point, c’est la question de la transmission. Dans la Bible, on ne trouve pas de trace de transmission par la mère. Cette matrilinéarité a été codifiée dans le Talmud, peut-être à la suite des persécutions romaines, par compassion pour les femmes victimes de viols. Cela dit, les juifs ont été de tous temps soumis à des persécutions. Leur culture a failli disparaître à plusieurs reprises. Dans ces conditions, la question de la transmission prend une importance cruciale. On sait avec certitude que l’enfant d’une mère juive est juif. Comme tu le sais, la mère est toujours certaine et le père parfois douteux. Toutefois, le judaïsme libéral reconnaît comme juif tout enfant né de mère ou de père juif, s’il a été élevé dans le judaïsme et/ou affirme sa volonté d’y appartenir. Comme le dit Amos Oz dans un très joli livre intitulé Juif par les mots, « Est juive toute personne qui est assez cinglée pour vouloir se revendiquer comme juive à l’époque actuelle ».

F. B. : Où en es-tu aujourd’hui avec cette identité juive?

Philippe Blanchard : Cette identité juive s’est beaucoup clarifiée avec le temps. Elle consiste en un lien avec le divin. Un divin qui ne prend pas la forme d’un Dieu personnalisé. Tu remarqueras déjà que ce Dieu est dépourvu de nom. Le tétragramme (YHWH) n’est pas prononçable. Dieu est certes appelé Adonaï mais il ne s’agit pas d’un nom propre. Ce mot signifie simplement « Seigneur ».

F. B. : Pour quelqu’un qui ne voulait plus de Dieu, tu es servi! YHWH a beau rester anonyme, il n’en domine pas moins tout l’Ancien testament de sa présence écrasante. Pourquoi la religion juive est-elle à tes yeux tellement plus supportable que le catholicisme ?

Philippe Blanchard : Le Dieu du judaïsme n’a rien à avoir avec celui du catholicisme. Il nous a donné deux choses fondamentales. La première c’est l’interdiction du cultetorah 5 des idoles et la deuxième c’est la loi. Il n’exige pas que nous ayons foi en lui. Il nous demande simplement de mettre sa loi en pratique. Il ne nous demande donc pas de croire mais de faire. Dans le meilleur des cas, le Dieu du judaïsme est le Dieu de la pratique. Dans le pire des cas, il est le Dieu de la discussion sans fin pour savoir s’il faut par exemple laisser passer une heure, trois heures ou six heures entre le moment où tu bois du lait et celui où tu manges de la viande. La loi peut engendrer le meilleur comme le pire. Il y a dans le judaïsme une dimension chicanière que je trouve insupportable. Mais on y trouve aussi une dimension éthique que je trouve extraordinaire. Le judaïsme est aussi une religion de l’étude. Comme tu t’en doutes, cette dimension me convient à merveille. Ce n’est pas une étude aride. C’est une étude qui réunit l’esprit et le cœur. Le judaïsme est aussi une religion de la joie. Les fêtes qui ponctuent l’année judaïque sont de grands moments de joie. On danse, on chante, on jette des bonbons en l’air… Les enfants se précipitent pour les attraper… C’est une religion profondément humaine. Notre rabbin nous demandait l’autre jour ce qui différencie une synagogue d’une église. La réponse, humoristique, bien sûr, c’est que dans une synagogue, il y a des toilettes. Pourquoi ? Parce que la synagogue n’est pas seulement un lieu de prière. C’est aussi un lieu d’études et de convivialité. En hébreu, l’un des mots que l’on utilise pour désigner la synagogue, c’est « beth knesset ». Autrement dit, la maison de la réunion.

torah2F. B. : Comment est-ce que le judaïsme s’articule pour toi avec l’enseignement d’Arnaud Desjardins?

Philippe Blanchard : Je considère que le judaïsme et l’enseignement d’Arnaud sont des voies parallèles. Il y a entre elles une similarité et une complémentarité. Commençons par ce qui est complémentaire. Le judaïsme nourrit mon besoin de rituel. J’aime ce moment où à Kipour le chef de famille étend son talith afin d’offrir un refuge aux membres de sa famille et à toutes les personnes esseulées de la communauté. J’aime aussi chanter le Shema Israël « Ecoute Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un » De ce point de vue, le yoga de la connaissance tel qu’il nous a été transmis par Swami Prajnanpad et Arnaud Desjardins est, pour moi, un peu sec. Par ailleurs, il y a énormément de similarités entre le judaïsme et l’enseignement d’Arnaud. Dans le judaïsme, il y a par exemple ce qu’on appelle des bénédictions. En théorie, cent par jour ! Ce sont à la fois des gestes de remerciement et des rappels à la vigilance. Dieu a donné le monde à l’homme pour qu’il le parachève : il y a pour moi une similarité forte entre réparer le monde (le tikoun olam) dans le judaïsme et contribuer à sa guérison dans l’enseignement d’Arnaud. Ce ne sont là que quelques exemples…

F. B. : Un mot de conclusion ?

Philippe Blanchard : Je conclurais en disant que je suis vraiment le produit de trois identités. Il y a d’abord le catholicisme même si je me suis détaché. Il atorah_scroll profondément marqué mon enfance et m’a laissé un certain nombre de concepts auxquels je dois toujours me confronter aujourd’hui : la rédemption, le péché originel, l’immortalité de l’âme etc. Je dois ma deuxième identité à l’enseignement d’Arnaud. Cet enseignement m’a considérablement fait grandir même si je m’interroge aujourd’hui sur cette promesse d’éveil qui me semble définitivement hors de ma portée. Mon identité juive est semblable à un ruisseau qui n’a cessé de grossir au fil des années. Aujourd’hui le judaïsme m’apporte beaucoup de bonheur. Pour moi, le christianisme a été synonyme de ferveur mais jamais de bonheur. L’enseignement d’Arnaud a été synonyme de fraternité. Le judaïsme est synonyme de joie.

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Le recueillement – l’art de cultiver une autre perspective

11222043_879618262120028_8702775933141681368_oLe premier numéro de la belle revue « Question de » figurait au nombre de mes lectures estivales. J’ai été tout particulièrement touché par un article de Gilles Farcet consacré au recueillement. Fort de mes nombreuses interrogations, je suis allé trouver son auteur pour approfondir le sujet. Le recueillement étant un acte, j’ai principalement cherché à obtenir des précisions pratiques. Sans être particulièrement technique, cet entretien ne s’égare donc pas dans d’inutiles considérations théoriques.

Titulaire d’un doctorat de lettres, Gilles Farcet est l’auteur d’une vingtaine de livres. Son œuvre comporte des essais, des ouvrages d’entretiens et des biographies. Il a exercé dans sa jeunesse les métiers de journaliste, d’éditeur et de producteur sur France Culture. Proche collaborateur d’Arnaud Desjardins, il consacre aujourd’hui le meilleur de son temps à transmettre ce qu’il a assimilé de son enseignement. Il le fait avec consécration, simplicité et intelligence. Gilles Farcet est l’une des rares personnes de ma connaissance qui ose véritablement penser par elle-même. N’assénant jamais de vérités définitives, il nous invite à réfléchir par nous-mêmes aux questions qu’il soulève. Le dialogue avec lui n’en est que plus passionnant.

Frédéric Blanc : Le thème du recueillement va constituer le fil conducteur de ce premier entretien. Je vais partir de l’article que tu as publié à ce sujet dans revue Question de. Ma lecture achoppe sur une première citation : « Pour moi, tout est là, pratiquer régulièrement la méditation constitue une aide précieuse mais elle n’est pas suffisante pour apprendre à méditer dans le courant de l’existence. ». Pourrais-tu développer ce point ?

Gilles Farcet : Sortis de leur contexte, je trouve mes propos un peu trop généraux. Je vais10614219_1657044651189971_7639654357476360925_n donc commencer par les nuancer. Je sais que certaines personnes pratiquent la méditation de manière très sérieuse. Je n’exclus pas du tout que cette pratique assidue contribue à leur apprendre « à méditer dans le cours de l’existence ». Ceci dit, ce que j’affirme dans cette phrase n’est pas faux pour autant. Cela correspond à une observation que j’ai souvent eu l’occasion de faire. D’abord sur moi-même bien sûr… Tout étant relatif par ailleurs, j’ai beaucoup pratiqué la méditation. Et ce depuis mon plus jeune âge… J’ai commencé cette pratique de manière sérieuse et régulière à l’âge de 18 ans. Je suis donc bien placé pour en mesurer les immenses mérites mais aussi les limites bien réelles. De part mon activité de transmetteur, j’ai bien sûr été amené à étendre mes observations à toutes les personnes qui se sont confiées à moi et que j’ai vu évoluer au cours des années… Le problème est que les choses sont souvent cloisonnées. Il y a la méditation d’un côté, la vie de l’autre et pas beaucoup de relations entre les deux… Une personne va s’astreindre à méditer quotidiennement. En soi, c’est déjà admirable ! C’est très loin d’être à la portée du premier venu… Cette personne se met donc à méditer avec la conviction qu’elle s’adonne à une pratique importante. Certains vont même se persuader que la méditation est LA pratique. Pour beaucoup de personnes ce positionnement peut présenter un danger. Celui de limiter leur pratique au temps que dure la méditation. Cela peut induire un divorce profond avec le courant de l’existence. Ces personnes ressemblent alors un peu aux chrétiens qui assistent de tout leur cœur à la messe du dimanche et se remettent ensuite à vivre de manière tout à fait ordinaire… Bien sûr, beaucoup de personnes témoignent du fait qu’une pratique régulière de la méditation change quelque chose, même de manière imperceptible, dans le courant de leur quotidien. C’est certainement vrai. Il n’en reste pas moins que je ne suis pas convaincu qu’une ou deux heures de méditation par jour (ce qui relève déjà de l’héroïsme) soient suffisantes pour opérer une transformation réelle et durable chez un être humain. Pour qu’elle soit fructueuse, la pratique de la méditation doit être suivie et complétée par une pratique spécifique prenant place dans le courant de l’existence. Cette pratique reprend les grandes lois de la méditation en les appliquant au domaine de l’action. Les choses seraient très différentes si nous étions des moines ou des contemplatifs consacrant quotidiennement dix ou douze heures à la méditation. Dans leur cas, la méditation devient le courant de l’existence. Pratiquée à ce niveau, la méditation peut produire toutes sortes de réactions et d’effets puissants chez le pratiquant… Je ne suis cependant pas convaincu que la vocation de l’être humain soit de « méditer ». Un être humain n’est pas fait pour rester assis en silence toute la journée. Sa vocation est d’agir, d’interagir, d’entrer en relation… De mon point de vue, la méditation n’est pas autre chose qu’une répétition générale de la pratique. C’est une mise en condition, un accordage de l’instrument. La méditation n’est pas la pratique elle-même.

F.B. : La phrase que je viens de te citer est extraite d’un article consacré au recueillement. En te lisant, j’ai l’impression que tu opères une distinction très nette entre la méditation et le recueillement.

LBP_0247Gilles Farcet : C’est vrai… C’est une distinction qui m’est propre. Quand je dis ça, je ne veux pas dire que je sois le seul à la faire. Je veux simplement souligner que cette distinction est le fruit d’une réflexion personnelle. Ce n’est pas quelque chose que j’ai lu et emprunté à quelqu’un d’autre. Pas de manière consciente en tout cas… Qu’est-ce que la méditation ? C’est une discipline qui consiste d’abord à s’asseoir en adoptant une posture répondant à un certain nombre de règles plus ou moins strictes et précises. A partir de là, le pratiquant tente d’appliquer les positionnements intérieurs qui sont propres à cet exercice. Concrètement, je m’assieds dans la posture et je suis assailli par des pensées, des sensations et des émotions. Le jeu consiste à les accueillir, à les reconnaître pour ce qu’elles sont et à ne pas m’y attacher. « Ni refus ni appropriation » selon la formule consacrée. Je laisse venir, je laisse partir. Je laisse ce mouvement de surface circuler de manière aussi fluide que possible en essayant, dans la mesure du possible, de ne pas me confondre avec lui. Pour cela, je me sers des points d’appui que sont la posture et l’attention portée à la respiration. Soulignons au passage qu’il y a énormément à apprendre d’une posture obéissant à certaines lois… (silence)… En apparence, il existe beaucoup de formes de méditations différentes. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’elles obéissent toutes plus ou moins aux mêmes lois. Dans ma jeunesse, j’ai par exemple pratiqué une forme de méditation qui reposait sur la répétition d’un mantra. Avec le recul, je constate que cette forme obéissait exactement aux mêmes lois fondamentales que le zazen ou la méditation vipassana. Nous utilisions le mantra de la même manière que d’autres utilisent l’attention portée au souffle. Il s’agissait pour nous de ne pas nous attacher aux sensations, aux pensées et aux émotions pour revenir inlassablement à la répétition du mantra. On essayait de ne pas se crisper dessus tout en ne le perdant jamais de vue. Dans ce contexte, le mantra était simplement une autre forme de point d’appui…

F.B. : Qu’en est-il du recueillement ?

Gilles Farcet : Il y a quelques années, j’ai spontanément ressenti la nécessité d’expérimenter une autre forme d’assise silencieuse. Je l’ai baptisée le “recueillement”. Pour commencer, le recueillement a quelque chose de beaucoup moins technique que la méditation. C’est aussi une pratique beaucoup plus ouvertement religieuse voire mystique. Au cours du recueillement, je peux bien sûr me servir de la respiration comme point d’appui mais il ne s’agit pas de la finalité de cette pratique… Le recueillement consiste à se mettre dans une certaine disposition intérieure dans laquelle on se met intentionnellement en présence de ce que l’on pourrait appeler le « plus grand ». Je pourrais aussi utiliser le mot Dieu. Cultiver ce climat intérieur me permet de me relier à une perspective beaucoup plus vaste que ma perspective habituelle. Cette pratique me relie aussi à mon maître, au maître de mon maître et à toutes les influences spirituelles qui passent à travers eux… Cela me permet de rendre à chaque chose sa véritable valeur…

F.B. : Dirais-tu du recueillement ce que tu disais de la méditation, à savoir qu’il s’agit d’une « répétition générale de la pratique » ?

Gilles Farcet : Non… Je l’exprimerais de manière un peu différente… La méditation telleMontserrat_Vierge_Noire_Detail que je l’ai pratiquée peut être qualifiée de répétition générale de la pratique dans le sens ou elle est une tentative d’entrer en relation consciente avec ce qui est. « Ce qui est » étant le champ total de mon expérience ici et maintenant. Or, la même définition s’applique également à la pratique telle que nous la concevons dans la lignée de Swami Prajnanpad et d’Arnaud. Il n’y a donc fondamentalement aucune différence entre ce que l’on essaie de faire lorsque l’on est assis en lotus sur son zafu et ce que l’on essaie de faire lorsque l’on s’engueule avec sa femme ou l’un de ses collaborateurs. La seule chose qui change ce sont les conditions… Le recueillement c’est encore autre chose. Comme je l’ai dit, le recueillement n’est pas une technique. Il ne permet pas d’obtenir ceci ou cela. Le recueillement est l’intention gratuite de se mettre face au plus grand. C’est nettement moins concret et objectif que la méditation… Et puis, une telle pratique suppose nécessairement la croyance en l’existence d’un « plus grand ». Elle n’aurait évidemment aucun sens pour un athée ou un agnostique. Rien ne s’oppose à ce que la méditation soit pratiquée par des athées. Je sais par exemple que le philosophe André Comte-Sponville s’y est essayé avec profit. Je suppose que M. Comte-Sponville n’aurait fondamentalement rien à redire sur ce que je dis à propos de la méditation. Il serait en revanche beaucoup plus réservé, et c’est un euphémisme, à propos du recueillement ! La méditation n’implique pas l’adhésion à une idéologie spécifique. Athées, hindous, musulmans et chrétiens peuvent s’y adonner sans remettre en cause leurs cadres mentaux. En théorie, un communiste orthodoxe, si ça existe encore, pourrait pratiquer cet exercice dans le but de relever le défis de la lutte des classes de manière plus lucide et efficace. On peut également imaginer qu’un patron du Cac 40 puisse méditer pour mieux répondre aux exigences des actionnaires de son entreprise… La méditation et le recueillement répondent donc à deux besoins différents même si on pourrait m’objecter que, portée à un certain niveau, la pratique de la méditation rejoint le recueillement. J’ai entendu certaines personnes rapporter des expériences de méditation profonde où il ne s’agit plus simplement d’entrer en relation consciente avec ce qui est mais de se connecter avec la source même de l’être.

F.B. : Le recueillement et la méditation sont-ils complémentaires ?

12322466_1741941906033578_2379491885926620673_oGilles Farcet : Tout à fait. La méditation et le recueillement sont deux outils qui permettent chacun d’opérer ou de faciliter quelque chose de différent. On pourrait les comparer à un marteau et un tournevis. Quand tu bricoles, tu ne peux pas faire avec l’un ce que tu peux faire avec l’autre. Ils ont cependant tous deux leur utilité. J’insiste par contre sur le fait qu’ils ne te permettront pas de rénover entièrement une maison. Si tu te lances dans ce genre d’entreprise, tu auras besoin d’employer toute une gamme d’outils différents… Je m’excuse de prendre une comparaison aussi grossière, qui plus est puisée dans un domaine dans lequel je ne connais strictement rien…

F.B. : Tu conseilles souvent aux personnes avec lesquelles tu travailles de « se mettre en présence de leur intention ». Le recueillement est-il une manière de mettre en pratique cette formule ?

Gilles Farcet : Pas tout à fait… (silence)… Dans le recueillement, il s’agit effectivement de se mettre en présence de son intention mais en ayant conscience que cette intention n’a de sens que par rapport à notre relation au plus grand… Je ne me recueille pas pour être plus efficace ou mieux dans ma peau. En pratique, le recueillement me permet effectivement de mieux accomplir mon travail d’instructeur spirituel… Grâce à cette pratique, je deviens un meilleur instrument de conscience et de compassion. Mais là encore, je ne perds pas de vue que la conscience et la compassion (les deux vont toujours ensemble) ont leur source exclusive dans « le plus grand »… En Dieu si tu veux… La compassion ne peut pas prendre sa source dans le cœur limité d’un être humain. Elle ne peut émaner que d’un cœur d’homme purifié, de plus en plus ouvert et transparent à Dieu. « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice… » . Dans le recueillement, il s’agit vraiment d’adopter une perspective dévotionnelle et mystique. Cette pratique n’a rien d’utilitaire ou de matérialiste. Au risque d’être lourd, je répète que cette pratique n’a de sens que pour les personnes douées d’une sensibilité religieuse. Je ne la conseillerais pas aux autres. En ce qui me concerne, j’assume tranquillement mes dispositions mystiques.

F.B. : Si tu assumes tranquillement ces dispositions pourquoi t’obstines-tu à parler du « plus grand » et non de Dieu ?

Gilles Farcet : Je le fais par égard pour toutes les personnes que le mot Dieu pourrait22708_1660743657486737_1428146924667801798_n rebuter ou choquer. Pour beaucoup de gens, le mot Dieu a des connotations tellement négatives qu’il en devient inaudible. Comme mon intention n’est pas de m’adresser uniquement à des catholiques ou à des musulmans convaincus, je prends des précautions. Je ménage les susceptibilités. Je fais en sorte de désamorcer les associations mécaniques. En entendant parler du « plus grand », on ne pense pas immédiatement au vieux barbu irascible trônant sur son nuage. C’est une manière plus neutre d’évoquer ce qui incorpore tout. Je ne suis pas du tout philosophe, mais je me rappelle avoir lu autrefois un texte du philosophe allemand Karl Jaspers dans lequel il utilisait le mot « l’englobant » (das Umgreifende). Je ne me souviens pas avec exactitude du sens que Jaspers donnait à ce mot, ma lecture de ses livres est assez lointaine. Quoiqu’il en soit, le mot me parle. Je pourrais très bien le reprendre à mon compte. « Dieu », « l’englobant », « le tout incorporant », « le plus grand », « le grand je ne sais pas »… Au final, ce ne sont que des mots. L’important est ce vers quoi ils pointent.

F.B. : Venons-en maintenant à la pratique du recueillement. Peux-tu nous dire en quoi elle consiste ?

Gilles Farcet : Pour commencer, la pratique du recueillement nécessite l’existence d’un espace qui lui soit spécifiquement consacré. Le prélude de cette pratique consiste à installer un autel dans son lieu de vie. La taille de cet espace varie selon la place dont on dispose. Certaines personnes vivent dans de grandes maisons et peuvent y consacrer une pièce entière. C’est le cas de la maison dans laquelle nous nous entretenons. D’autres vivent dans des appartements exigus et ne peuvent y consacrer que quelques mètres carrés quand ce n’est pas un coin minuscule de leur chambre ou de leur salon.

F.B. : Le recueillement peut donc exclusivement se pratiquer dans un espace qui lui est spécialement dédié ?

Gilles Farcet : Tout dépend là encore du sens que l’on donne au mot recueillement… Si l’on entend simplement par là le fait de se centrer, de revenir à soi-même, à la présence, c’est possible n’importe où. « Tout endroit est un endroit pour être » répétait Swami Prajnanpad. Il est possible d’être vigilant dans une rame de métro bondée, en circulant dans les rayons d’un supermarché ou en patientant au feu rouge. Par contre, la pratique du recueillement telle que je l’ai définie plus haut, nécessite effectivement un sanctuaire.

F.B. : Quelle est l’utilité pratique de ce sanctuaire ?

Gilles Farcet : La vocation du sanctuaire est d’appeler au recueillement. De part sa seule600px-Le_Mans_-_Cathedrale_St_Julien_CV_01-e1452458728251-570x404 existence, le sanctuaire nous invite à une certaine disposition intérieure. Cette fonction d’appel est la raison d’être de tous les sanctuaires… Il y a aujourd’hui encore quelques églises qui remplissent efficacement cette fonction. Il peut parfois s’agir de simples églises de campagne ou de quartier que tu visites lors d’une promenade. Lorsque tu y entres, tu te sens immédiatement appelé. Il règne en ces lieux une atmosphère, un climat qui t’invite à l’intériorisation. Il y a malheureusement beaucoup d’églises dans lesquelles tu ne sens absolument rien. Et il y a encore plus d’églises qui sont tout simplement fermées ce qui est une absurdité. La seule fonction des églises est de fournir à chacun la possibilité de se recueillir à tout moment. Leur vocation est donc de rester ouvertes jour et nuit. Si on les ferme, on les prive tout simplement de leur raison d’être. Cela devient des lieux morts qui, en tant que tels, sont tôt ou tard voués à la destruction. Certaines églises contiennent bien sûr des trésors qu’il faut protéger… On peut comprendre les raisons matérielles qui poussent à une telle prudence. Mais on pourrait se demander s’il est vraiment utile de s’acharner à préserver les richesses contenues dans une église qui n’incite plus personne à se recueillir ?

F.B. : Tu as utilisé plusieurs fois le verbe « appeler ». Je ne suis pas sûr de bien comprendre le sens que tu lui donne dans ce contexte.

Gilles Farcet : Ça n’est pas compliqué. Je vais te l’expliquer à l’aide d’une image très profane. C’est l’été. Le soleil brille dans un ciel sans nuages. Il fait très chaud. Tu arrives dans un hôtel qui dispose d’une vaste piscine. Il y a des transats, des tas gens en maillot de bain et des serveurs qui circulent en portant des plateaux de cocktails. Eh bien, on peut dire que tu te sens « appelé » à te détendre, à enfiler ton maillot et à plonger dans la piscine. Si tu étais ailleurs, en train de travailler dans un bureau ou de marcher dans la rue, tu désirerais certainement qu’il fasse un peu plus frais mais tu n’aurais pas forcément ce type d’envie. De même, le fait de créer un sanctuaire chez soi présente l’avantage de t’exposer quotidiennement à la tentation de l’intériorité. Je peux t’en parler d’expérience. A chaque fois que je passe devant notre espace de recueillement, je me sens littéralement appelé, incité à me brancher sur une autre longueur d’ondes.

F.B. : J’ai compris (sourire). Comment va se présenter cet espace de recueillement ?

Gilles Farcet : Cela va bien sûr dépendre de chacun… L’idée est de placer dans cet espace des objets inspirants. Des objets qui pourront servir de support, de point d’appui à ma pratique. Autrefois on appelait cela des objets de dévotion. La nature de ces objets varie selon le parcours et la sensibilité de chacun. L’important est que ces objets fassent sens pour moi. Si on a par exemple beaucoup appris auprès d’un maître particulier, il peut simplement s’agir d’une photo de ce maître. On peut également utiliser des objets d’art sacré. Un chrétien y placera une icône, une belle reproduction de la Vierge à l’enfant ou un sacré coeur. D’autres vont se sentir plus inspirés par une belle statue de Bouddha. Pour ma part, j’y place toujours une bougie. La présence de la lumière est importante. Pour des raisons pratiques autant que symboliques… Ce que je te dis là n’a rien d’original. L’utilisation de ces différents éléments est connu depuis des millénaires. Elle se retrouve sous une forme ou sous une autre dans beaucoup de religions et de traditions spirituelles : Le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme, le taoïsme… En Occident, de très nombreux chrétiens ont orné leur chambre d’un crucifix ou d’une icône dont la présence leur servait de rappel.

F.B. : Comment se déroule la pratique du recueillement ?

68242_2493305749992_683272534_nGilles Farcet : Pour pratiquer le recueillement, je m’assieds face aux supports que je me suis choisis et je commence par les contempler. Comme je l’ai dit, il peut s’agir indifféremment de la photo d’un maître spirituel, de la statue d’un bouddha ou de la reproduction d’une Vierge du XIIème, du XIIIème ou du XIVème siècle. C’est à dire d’une sculpture obéissant à certains canons d’art sacré… Le fait de concentrer mon attention sur ce support va m’enseigner quelque chose. A ce propos, il est intéressant que je ne fasse spontanément aucune différence entre la photo d’un maître spirituel authentique qui a pu être prise hier et une icône dont l’orignal a pu être peint il y a plusieurs siècles. Je considère que la photo d’un maître spirituel authentique s’apparente à une œuvre d’art sacrée. Encore faut-il que la photo ait été prise alors que le maître en question se trouve dans une certaine disposition intérieure… Je ne parle évidement pas d’une photo triviale où le voit en train de se curer le nez ou de manger un plat de nouilles… Et si je me mets en présence de cette photo ou de toute autre œuvre d’art sacrée authentique, celle-ci va me transmettre quelque chose. Il m’arrive par exemple régulièrement de contempler un bouddha en albâtre entouré de deux moines en prière. C’est une antiquité birmane. Si je porte mon attention sur ces trois sculptures et que je les regarde en étant tout simplement réceptif, cela va m’apprendre quelque chose à propos de la dignité intrinsèque de tout être humain.

F.B. : Le recueillement tel que tu l’entends nécessite donc d’abord d’entrer en relation avec une représentation…

Gilles Farcet : Oui. Comme je te l’ai dit, cela n’a rien d’original. Cette pratique remonte à la plus haute antiquité . La plupart des sanctuaires sont fondés sur ce principe. Les églises catholiques regorgent de statues et de tableaux avec lesquels nous pouvons entrer en relation. Ce sont des représentation du Christ, de la Vierge ou des saints. Entrer en relation avec ces représentations a un impact certain sur notre météo intime… Il est évidement nécessaire que ces représentations aient un sens pour moi. Si une personne qui ignore tout du christianisme entre dans une église elle ne va rien voir ou ressentir de spécial… Encore que… En tant que chrétien ayant reçu une certaine éducation, je sais parfaitement ce que représente la statue d’une Vierge à l’enfant ou un tableau représentant la sainte famille. N’étant pas bouddhiste et n’ayant pas spécialement étudié la tradition du tantrayana tibétain, j’ignore ce que peuvent signifier les personnages et les symboles représentés sur une thangka. Je ne peux pas raconter une histoire à partir de ce que je vois. Et pourtant, j’observe que même si je n’ai pas la culture nécessaire pour les comprendre, ces images suffisent en elles-mêmes à induire chez moi un climat d’intériorité. D’une certaine façon, toute œuvre d’art sacrée véritable dépasse le cadre de la culture qui l’a produite. Elle transmet quelque chose d’universel.

F.B. : Peux-tu développer ce point ?

Gilles Farcet : Je ne suis en rien qualifié pour discuter sérieusement d’art sacré. Ce que je1462572_10153469549124615_8588650092121753076_o peux t’en dire est purement subjectif. Récemment, je me trouvais en Espagne et j’ai eu l’occasion d’admirer dans un musée des Vierges du XIIème et du XIIIème siècle. Ce qui m’a beaucoup intéressé, c’est que d’une certaine manière je ne voyais pas de différence fondamentale entre ces Vierges médiévales et le bouddha birman dont je te parlais tout à l’heure. Par delà les différences culturelles qui les séparent en surface, ces œuvres obéissent aux mêmes canons. J’ai été très frappé de constater que leur énergie, leur émanation propre, était la même. Chacune à sa manière, ces œuvres nous parlent de verticalité, de profondeur. N’étant pas un spécialiste de l’art sacré, je suis incapable de développer davantage. Je maintiens cependant qu’il y a une parenté étroite entre une thangka tibétaine traditionnelle et une icône peinte selon les règles de l’art. C’est particulièrement frappant en ce qui concerne le regard des personnages représentés.

F.B. : J’ai compris. Revenons au déroulement de la pratique.

Gilles Farcet : Oui (sourire)… Tu te places donc face au support de ton choix et tu te mets en quelque sorte à son école… Tu le laisses t’enseigner certaines choses, te brancher sur une certaine longueur d’ondes. En lui même, ce support ne possède évidement aucun pouvoir surnaturel. Affirmer le contraire serait de l’idolâtrie… Si tu es résolument dépourvu de dispositions pour le recueillement, si tu ne prends pas soin de cultiver cette attitude, il ne se passera rien de significatif. Il n’en reste pas moins que ce support constitue une aide indéniable… Ainsi que je l’ai déjà dis, le recueillement diffère de la méditation. La méditation est un exercice qui s’inscrit forcément dans le temps. Pour sa part, le temps de recueillement n’a pas besoin d’être très long. Il peut même être très court. Lorsque j’ai beaucoup de travail, il m’arrive de ne me recueillir que quelques minutes. La semaine dernière, nous animions un week-end de travail avec des élèves. A deux reprises, je suis allé dans la pièce de recueillement pour m’asseoir deux minutes. C’était suffisant pour me relier à une perspective plus vaste et me faire basculer dans un climat différent.

F.B. : A quoi occupes-tu concrètement ces deux minutes ?

Gilles Farcet : C’est très variable… Je choisis parfois de déposer consciemment une certaine préoccupation, un certain thème de mon existence aux pieds du plus grand. Je peux également évoquer le souvenir de personnes de ma connaissance, mortes ou vivantes. Dans un langage religieux on appellerait cela « prier » pour ses proches. Tu comprends qu’une telle démarche diffère grandement de la méditation…

F.B. : « Déposer une préoccupation aux pieds du plus grand » ? Peux-tu préciser ce que tu entends par là ?

11096439_1660743607486742_788628946487444341_oGilles Farcet : Il m’arrive comme tout le monde d’être préoccupé par telle ou telle situation ordinaire de l’existence. Emporté par mon inquiétude, je vais avoir mécaniquement tendance à lui accorder une importance exagérée. Cela va m’amener à perdre de vue toute espèce de perspective. Or, à l’heure où nous parlons, ma conviction est que tout se ramène à une question de perspective. C’est la base de la vie dite « spirituelle ». Dans le courant ordinaire de l’existence nous vivons trop souvent le nez dans le guidon. Nous ressassons sans fin telle préoccupation ou souci. Et même si nous réussissons à ne pas ruminer interminablement les mêmes pensées, nous les abordons sans recul. Sans vision. La conséquence d’un tel positionnement est que nous agissons sur la base d’une compréhension mesquine. Nous voyons exclusivement les choses par le petit bout de la lorgnette… J’insiste lourdement sur ce point. L’important est toujours de conserver une vision vaste des choses. Cela nous donne la possibilité de mettre notre préoccupation du moment en relation avec l’ensemble de notre situation. Le recueillement nous aide à faire un zoom arrière… « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu » disent nos amis musulmans. Or, lorsque nous nous laissons hypnotiser par nos problèmes du moment, nous en faisons ni plus ni moins un absolu. Le recueillement est là pour nous rappeler qu’il n’y a pas d’autre absolu que l’absolu. Et ça marche… KonKrètement, comme on dit aujourd’hui…(rires)… Après un moment de recueillement je constate bien souvent que je ne vois plus mes problèmes de la même manière. Quand aux personnes, la raison qui me pousse à « amener » consciemment certaines d’entre elles au sein de l’espace de recueillement est simple. Comme je l’ai dit, je prie pour elles. Là aussi, c’est vieux comme le monde. Que la personne soit vivante ou morte, malade ou en bonne santé, en situation d’échec ou de réussite n’a aucune importance. Je leur veux du bien et je les recommande au plus grand. Je ne formule aucun souhait, je les remets simplement entre ses mains.

F.B. : Tu évoquais la possibilité de cultiver ses dispositions pour le recueillement. Comment faut-il s’y prendre ?

Gilles Farcet : Je le répète, personne n’est obligé de s’intéresser à cette approche. Le prosélytisme n’est pas dans mon tempérament. Il s’agit donc tout d’abord d’être sincèrement attiré par l’exercice. L’important est de ne surtout rien forcer. On peut cultiver cette disposition en s’exposant doucement à la pratique. On peut par exemple commencer par y consacrer deux minutes par jour (rires)…

F.B. : Je sais qu’il est conseillé de méditer quotidiennement à heures régulières. En va-t-il de même pour le recueillement ?

Gilles Farcet : Le recueillement peut être pratiqué n’important quand. C’est aussi ça que j’aime dans cette forme de pratique. Il peut être bien sûr très bénéfique de pratiquer à heures régulières. Cela peut aider à induire un certain climat. Mais je peux aussi sentir dans la journée le besoin ou l’inspiration d’aller me recueillir. Si j’en ai la possibilité et que je suis à proximité d’un sanctuaire, il n’y a aucune raison de m’en priver. J’ai cinq minutes, j’y vais !

F.B. : Le recueillement débute donc par la contemplation d’un objet inspirant qui prend parfois la forme d’une œuvre d’art. En quoi une telle contemplation diffère-t-elle d’une contemplation purement esthétique ? Un esthète pourrait-il atteindre le même état intérieur en contemplant un chef d’oeuvre signé par un maître comme Manet ou Picasso ?

12471342_1749614078599694_2320103104586374948_oGilles Farcet : Contempler une œuvre d’art est incontestablement une forme de méditation. Elle a été pratiquée depuis des temps très reculés. De mon point de vue, il existe effectivement une différence avec ce que je décris. D’une part, l’intention de celui qui s’y adonne n’est pas la même. D’autre part, le génie d’un peintre qui n’a pas d’intentions spécifiquement spirituelles véhicule certes quelque chose de très profond mais d’une nature sensiblement différente. Si je regarde une œuvre d’art très puissante, je ne ressens pas la même chose que devant certaines icônes ou certains bouddhas. Ce n’est tout simplement pas du même ordre… Ce que je dis là n’implique dans mon esprit aucune notion de supériorité ou d’infériorité… Je pourrais facilement illustrer ce point par la musique. J’aime tous les genres de musique. Il m’arrive certains jours d’écouter des morceaux dont les styles sont situés aux antipodes les uns des autres. Je peux aussi bien apprécier une chanson des Sex Pistols que du chant grégorien. Si choquant que cela puisse paraître, je ne considère pas qu’en soi le Dies Irae soit supérieur au God Save The Queen des Sex Pistols. Le chant grégorien est évidement beaucoup plus complexe. Il fait appel à des techniques musicales infiniment plus raffinées que celles utilisées par le punk. Mais les deux univers sont trop différents pour que l’on puisse les comparer. On ne peut pas dire que l’un soit supérieur à l’autre. Ça n’a pas de sens. Ces deux productions musicales n’ont pas du tout été composées dans le même état d’esprit. Pour enfoncer des portes ouvertes, on peut dire que les Sex Pistols jouent une musique qui exprime la rage et le désir de vivre éprouvés par des jeunes gens frustrés. Ils veulent cracher à la face du vieux monde. Leur musique est délibérément simpliste et agressive. Ça n’a d’ailleurs rien de négatif. Cette agressivité remplit une fonction. Le chant grégorien en remplit une autre. C’est une musique composée par des religieux en contemplation pour chanter le gloire de Dieu. C’est très différent. Selon mon humeur je vais écouter l’un ou l’autre de ces styles musicaux. Évidement, entre ces deux extrêmes, il existe toute une palette de style extrêmement nuancée. Donc, pour en revenir à notre exemple du début, un tableau de Picasso, véhicule quelque chose de très fort mais qui n’est en rien comparable à ce que peut exprimer une crucifixion du XIIème siècle. C’est différent et ce qui résultera de la contemplation de ces œuvres le sera aussi. (rires)

Cet entretien a une suite. Vous pourrez la lire ici-même dans un mois.

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« Nous les hommes… » (entretien avec Guillaume Darcq – première partie)

«How many roads must a man walk down before you call him a man?» (Bob Dylan)

7351_10152363424472144_7267844951710031750_nCela fait déjà longtemps que je connais Guillaume Darcq. Au fil des années, j’ai appris à apprécier son courage, son enthousiasme et sa générosité. Guillaume est fasciné depuis l’adolescence par les associations d’hommes et de femmes qui ont pu exister autrefois au sein des sociétés traditionnelles. Sentant que beaucoup d’hommes modernes sont en manque de ce genre de structures, il a décidé de s’associer à son ami Olivier Benoît Gonin pour fonder une structure baptisée L’Ecole des Hommes. Désireux de mieux comprendre sa démarche, je l’ai longuement interrogé sur l’origine et le sens de ce projet. Ceci est la première partie d’un entretien qui en comporte trois. Ceux qui seraient intéressés par les activités de l’Ecole des Hommes peuvent consulter son site internet en cliquant sur le lien suivant: http://www.ecole-des-hommes.fr/

Frédéric Blanc: Ça t’es venu comment cette idée de groupes d’hommes?

Guillaume Darcq: Ces groupes sont d’abord nés d’un besoin personnel. Ça me fait beaucoup de bien de me retrouver régulièrement entre hommes… Ces rencontres me permettent de partager des choses fortes et parfois très intimes. Ça doit remonter à l’enfance cette histoire… J’ai toujours eu plein de copains… J’étais tout le temps fourré chez eux… On passait énormément de soirées ensemble… Et puis, on se retrouvait aussi le week-end pour s’amuser et faire des expériences un IMG_2172peu rudes dans la nature… Le genre de trucs qu’on ne pouvait pas faire quand on était avec des filles… J’ai fondé ces groupes parce que je crois qu’en France beaucoup d’hommes éprouvent le même besoin. C’est particulièrement vrai pour les hommes de ma génération… Ceux qui sont nés dans les années 60 ou 70. On a grandi au plus fort de la déferlante féministe… Le féminisme est un beau mouvement… Je pense tout de même qu’il a fait pas mal de dégâts chez les hommes…Ça nous a pas mal fragilisé. Adolescent, j’ai eu du mal à trouver des modèles d’hommes convaincants autour de moi… Certains se laissaient complètement dominer par leurs femmes tandis que d’autres se comportaient encore en parfaits petits machos. Pas très inspirant tout ça… Ça n’a donc pas été facile de se construire en tant qu’homme dans ce contexte…

F.B.: Et puis il y a chez toi cet attrait puissant pour la nature…

Guillaume Darcq: C’est vrai… Pour moi, le contact avec la nature répond à une nécessité vitale. C’est une question d’équilibre énergétique… Je ressens un besoin viscéral de venir me ressourcer au contact de la terre. J’ai besoin de la toucher, de la sentir, de me rouler dedans… Ce besoin est profondément lié à un appel d’un autre ordre… Ce contact intime avec la nature me permet de me relier à la dimension verticale. Je me souviens qu’à l’âge de 16 ans, j’ai acheté une cassette de chants amérindiens. C’était curieux, parce qu’à l’époque j’écoutais plutôt du punk ou du rock alternatif… Ces chants amérindiens ont été pour moi une découverte essentielle. Quand je les écoutais, je me sentais nourri, transcendé… A l’époque, je disais à un de mes potes: «quand j’écoute ça, j’ai envie de manger de la terre… j’ai envie de planter mon zgeg dans la mousse…» C’était juste une manière très personnelle de dire que je voulais me relier à l’énergie du cosmos… J’étais très sincère… Ça, mon pote l’a très bien compris… Bon, il se foutait un peu de ma gueule, bien sûr… Mais il le faisait avec un certain respect. Il sentait qu’il y avait là pour moi quelque chose d’extrêmement fort…

F.B.: Tu fais très spontanément le lien entre nature et virilité…

Guillaume Darcq: Ouais! La nature est liée à la virilité… Quand on est lâché dans la forêt, on ne peut plus se raconter7 laux 3 d’histoires… On est face à soi-même, à sa vérité… C’est intéressant de voir ce qui arrive quand on nous prive de tout le confort moderne auquel on est habitué… Je considère que l’on est un homme à partir du moment où l’on est capable de tenir debout sans nos béquilles habituelles. Que se passerait-il si je n’avais plus de famille, de métier, de position sociale et que j’étais forcé de me débrouiller tout seul dans la nature? Bon, en pratique, on ne pousse jamais l’expérience aussi loin… On n’est pas des «survivalistes» (rires)… Le plan, on part avec un couteau, une boîte d’allumettes et on voit si on est toujours vivants au bout de cinq jours, c’est pas trop notre trip… Je souhaite seulement qu’on sorte un peu de notre confort quotidien pour renouer un contact plus authentique avec la terre… avec la vie… Il y a un exercice que j’aime vraiment beaucoup. Cela consiste à rester seul la nuit dans une forêt ou en plein champ. Pas de feu de camp, pas d’allumettes, pas de lampe de poche… Tu restes isolé dans le noir total. C’est tout simple mais c’est vraiment impressionnant… Tu entends des bruits, tu sens des présences, tu en imagines d’autres… Si tu n’es pas vigilant tu commences rapidement à flipper ta mère…C’est normal… C’est une situation qui nous met directement en contact avec nos peurs les plus archaïques. L’expérience est vraiment très intéressante. Au fond, il n’y a pas vraiment de danger et l’exercice n’est pas très différent de la méditation assise que l’on pratique dans un dojo. C’est un travail sur les pensées et les émotions…

F.B.: Est-ce que tu envisagerais d’animer un groupe d’hommes en ville?

Guillaume Darcq: Nan… Pas vraiment… C’est trop bon de sortir du béton (rires)… C’est vrai que j’anime de temps en temps une journée de marche à Paris… J’aime ça… C’est riche, mais… qu’est que c’est épuisant! Tous ces bruits, ces gens, ces ambiances différentes… Ça grouille, ça fuse, ça foisonne de partout… Ça te pompe une énergie de dingue… Personnellement, je ne pourrais pas vivre à Paris… J’adore cette ville, mais c’est trop pour moi… Si j’y restais trop longtemps, je péterais littéralement un câble… Pendant quatre, cinq ans, j’ai vécu à 10 km de Paris… C’était déjà beaucoup trop près… Aujourd’hui, je dois habiter à environ 30km… C’est la bonne distance… Alors des groupes à Paris… Non… Si on organise ces groupes dans la nature c’est pour que les gens puissent venir se ressourcer. C’est un peu galvaudé comme mot… Mais ça dit pourtant bien ce que ça veut dire… Se re-sourcer. Pour ce genre de choses, la marche est un bon outil… C’est une forme de méditation… C’est l’occasion de se vider la tête et de se situer pleinement dans son corps, dans son ressenti…

F.B.: Pourquoi est-ce que tu n’organises pas des groupes mixtes? Qu’est-ce que ça apporte de se retrouver exclusivement entre hommes?

DSCN3538Guillaume Darcq: La réponse est très simple. On ne se dit pas du tout les mêmes choses. Dès qu’il y a des femmes dans les parages, les hommes se comportent de manière très différente… Il suffit qu’une seule femme arrive dans un groupe de quinze bonhommes pour que l’ambiance change du tout au tout… Les gars sont gênés, plus personne ne parle… Le fait de se retrouver entre eux, dans un cadre inhabituel permet aux hommes de s’exposer dans leur vulnérabilité… De parler très franchement des aspects d’eux mêmes qu’ils aiment le moins. Il est alors possible d’aborder de manière très honnête des sujet délicats. On parle d’amour, de sexualité, de couple… Quelqu’un va dire qu’il n’arrive plus à bander, un autre va oser avouer qu’il n’aime peut-être plus sa femme… Il a trois enfants avec elle et il n’avait jamais oser se le dire à lui même. Dans un cercle de parole, il suffit que quelqu’un mette franchement ses tripes sur la table pour que la parole des autres se libère… On quitte la surface… Un mec va dire par exemple qu’il pense sérieusement à divorcer mais que dans sa famille on est pas du tout câblé comme ça et que c’est la pire chose qui puisse lui arriver… Le gus en face qui est confronté à une situation similaire ne pourra pas prendre la parole pour parler d’autre chose. Il va se situer exactement au même niveau de profondeur et de sincérité… Et puis il y a aussi des choses beaucoup moins graves mais dont on ne peut parler qu’entre personnes du même sexe… Prenons par exemple le cas d’un ado qui a un testicule un peu plus gros que l’autre… Ça peut être très difficile d’en parler, d’être rassuré sur le sujet… Surtout si son père n’aborde jamais ce genre de sujets… Pour ce genre de choses, les séjours pères/fils peuvent être très réparateurs…

F.B.: Tu crois que les femmes éprouvent le même genre de besoins?

Guillaume Darcq: J’en suis certain! Tu sais, à l’origine, j’ai conçu l’idée de ces groupes avec une femme. Elle avait _MG_4810 copiel’intention de monter un groupe de femmes de son côté. On a brainstormé ensemble pendant des années. Ce projet part d’un besoin très instinctif… Mais j’ai également été inspiré par quelques lectures. J’avais entendu parlé des groupes d’hommes organisés par le psychanalyste jungien Guy Corneau et de celui qui s’est structuré dans l’entourage de Lee Lozowick. J’ai été profondément influencé par les livres d’Amadou Hampâté Bâ… Particulièrement par sa description des associations d’âge et de sexe dans l’Afrique traditionnelle. Il insiste particulièrement sur l’importance du rôle joué par ces associations dans la vie culturelle et sociale des villes et des villages. Je crois que le fait de se retrouver entre personnes du même sexe est très bénéfique pour tout le monde.

F.B.: En t’écoutant parler, je pense particulièrement à l’un de mes oncles. Un homme brillant… J’ai remarqué que dans ses rapports avec les femmes, il jouait exclusivement sur le registre de la séduction alors que ses rapports avec les hommes se passaient souvent sur le mode de la rivalité. Ça le rend à peu près inaccessible… C’est très frustrant. On est tous un peu comme ça bien sûr… Je me demandais si ces groupes ne pouvaient pas nous apprendre à arrêter de faire le beau ou la brute pour entrer en relation de manière plus honnête, plus apaisée…

Guillaume Darcq: Bien sûr! Ces groupes peuvent nous apprendre à être beaucoup plus tranquilles dans nos relations avec les hommes mais aussi avec les femmes. Entretenir un rapport tranquille avec les femmes implique de sortir de la séduction. Le jeu de la séduction est très agréable… Et si l’occasion se présente de temps en temps: Yes! Mais pas en permanence, pas de manière compulsive… C’est épuisant…

F.B.: Et ce ce qui concerne la rivalité entre hommes?

contentin jourun 19Guillaume Darcq: Le gros inconvénient de la rivalité entre hommes c’est qu’elle est très appauvrissante… Comme dit Catherine Marchand, ça revient à se couper de la moitié de l’humanité… C’est con. Cette rivalité est un phénomène récurrent chez beaucoup d’hommes. Moi, ça m’est arrivé hier. Je me suis rendu à une soirée avec ma femme. Comme je ne connaissais personne, j’étais un peu mal à l’aise… Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà quelques hommes et j’ai senti ce truc pointer en moi. J’ai immédiatement vu en eux des rivaux… Il y avait notamment un type qui me faisait assez envie… Sa tranquillité, sa force, son élégance… J’avais peur de ne pas être tout à fait à la hauteur… Maintenant, j’arrive à lâcher ce genre de truc assez rapidement. Après une coupe de champagne, j’étais détendu et j’ai commencé à échanger de manière amicale avec ces mecs. Au final on a passé un très bon moment. Ça aurait été dommage de passer à côté! Comme n’arrête pas de le rappeler Olivier, les groupes que nous animons sont fondés sur la vulnérabilité et la bienveillance. Au sein de ces groupes, chacun a la liberté d’être tranquillement lui-même. A partir de là, on peut goûter à la franche camaraderie. Bien sûr, il y a toujours des petites frictions. Surtout le troisième jour! Mais bon, ça pisse quoi. Parce que ça déconne bien… On joue beaucoup.

« Nous les hommes… » (entretien avec Guillaume Darcq – deuxième partie)

IMG_7189 copieFrédéric Blanc: Pourquoi avoir baptisé votre association l’école des hommes?

Guillaume Darcq: C’est Olivier qui a choisi ce nom. Au départ, j’étais pas très chaud. Je trouvais le nom un peu trop scolaire… Presque enfermant.

F.B: Pourquoi enfermant?

Guillaume Darcq: J’ai eu des retours en ce sens… Tout le monde n’a pas été très heureux à l’école. J’ai pu constater que ce mot faisait réagir un certain nombre d’hommes. Pour eux, il est associé à un espace clos où l’on agit sous la contrainte… Ça n’évoque pas forcément des souvenirs très inspirants… Dans notre esprit, le mot école n’a pas du tout ces connotations là. Pour nous il est associé à la notion «d’école de vie». C’est vraiment ça qu’on a voulu créer. Une forme ouverte dans laquelle chacun puisse aller chercher les outils dont il a besoin pour travailler sur lui. La vocation fondamentale de l’école des hommes est d’aider les hommes à s’ouvrir à leur force et à leur vulnérabilité. Pour ça on les fait courir, chanter, danser, parler en public… On pourrait leur faire construire un mur ou fabriquer un collier de perles. L’important c’est qu’ils se rendent compte qu’ils peuvent avancer même quand ils sont déstabilisés, même quand ils ne savent pas faire… Au cours d’une retraite, les hommes vont apprendre à faire avec leur peur.

F.B.: Le mot école implique forcément la présence d’instituteurs et d’élèves; donc de personnes qui en savent plus que d’autres. Qu’est-ce que vous savez de plus que les hommes qui s’inscrivent à vos activités?

Guillaume Darcq: (rires) C’est une bonne question ça! On s’est parfois retrouvé à accompagner des hommes d’un certain âge qui avaient une expérience de vie extrêmement riche. Je pense en particulier à un homme qui est guide en haute montagne. C’est quelqu’un qui emmène des groupes en expédition dans l’Annapurna. Autant dire qu’en matière d’organisation, de gestion de groupe et de survie dans la nature, le type avait plusieurs longueurs d’avance sur nous. Du coup, on s’est vraiment demandé ce qu’on pouvait lui apporter… Au final je crois que nous avons pu l’enrichir dans un autre registre. Celui de la vulnérabilité… de l’honnêteté envers soi-même… A chaque fois qu’il devait parler de lui de manière intime, je l’ai senti un peu déstabilisé, pris au dépourvu. Nous l’avons aidé à se sentir plus à l’aise dans ce domaine.

F.B.: Tu animes donc des groupes. Mais… Tu as une formation pour ça? Qu’est-ce qui justifie que tu te retrouves IMG_0999 - copiedans cette position?

Guillaume Darcq: Ce que j’ai appris de plus important, je l’ai appris auprès de Gilles Farcet. Cela fait maintenant longtemps que je suis en lien avec lui. J’ai tout de suite accroché aux outils qu’il employait… Des outils en lien avec l’énergie, la danse et le chant. Les temps de parole aussi. J’ai beaucoup observé Gilles dans son travail. C’est comme ça que j’ai appris… Je dois également mentionner l’aide et le soutien de la psychologue jungienne Catherine Marchand. Avec Catherine, ça a commencé en 2003. J’ai embarqué pour cinq ans d’analyse. A un moment, elle m’a proposé de participer à la série de stages initiés par Lily Jattiot. Alors que j’étais presque arrivé au bout de ce cycle de stages, Catherine m’a suggéré d’y participer aussi en tant qu’observateur. Cette proposition m’a beaucoup touché. C’était comme une forme de reconnaissance. Elle me disait que je pouvais, moi aussi, à mon niveau, me positionner en tant que transmetteur.

F.B.: Est-ce que Gilles et Catherine continuent à influencer ton travail aujourd’hui?

Guillaume Darcq: Gilles et Catherine sont en quelque sorte mes superviseurs. Ce sont mes gardes fous. Ils sont là pour me rappeler que je ne dois transmettre que ce j’ai réellement intégré. Leur présence à mes côtés représente une très grande sécurité pour moi. C’est aussi une sécurité pour les gens qui participent à mes activités. Si je commets de petites erreurs, mes anges gardiens en sont aussitôt avertis et je dois m’expliquer. Ils me montrent alors clairement mon erreur afin que je puisse en tirer un enseignement. Bon, il ne s’est jamais rien passé de grave, je te rassure (rires). Je suis très prudent. J’ai bien trop peur de me prendre pour ce que je ne suis pas.

F.B.: Tu as eu d’autres influences à part Gilles et Catherine?

Ol percu2++ copieGuillaume Darcq: Richard Moss! J’ai fait un stage de dix jours avec lui en 2006 Ce stage s’adressait clairement à des thérapeutes qui souhaitaient acquérir de nouveaux outils. Richard nous a appris énormément de choses. C’était incroyable. Aujourd’hui, je n’ai exploité que 10% de ce qu’il nous a montré. Il me reste encore à explorer tout le reste. Quelle richesse!

F.B.: Quand as-tu commencé à animer des groupes?

Guillaume Darcq: J’ai animé mon premier groupe en 2006. On était quatre. C’était des potes. Ils étaient curieux, ouverts, en confiance… Au tout début, je sentais qu’il était encore trop tôt pour animer vraiment. J’essayais quand même d’avoir un peu le lead, de faire passer certaines choses… Mais pendant quelques années, je me suis tout de même principalement cantonné à un rôle d’organisateur. Je gérais l’organisation, les voyages, le logement. Je donnais bien deux trois règles de vie mais ça s’arrêtait là. Et puis, petit à petit, quand on était entre copains, j’ai commencé à proposer certains outils. C’était encore maladroit mais n’empêche que je me lançais…

F.B.: Tu parles beaucoup de tes «outils». Je suppose que tu veux parler des différents exercices que tu proposes durant tes stages. Comment en es-tu venu à les apprendre et à les maîtriser?

Guillaume Darcq: En 2001, j’ai passé huit mois en Inde. J’ai pas mal séjourné du côté de Darjeling, dans un monastère tibétain situé dans les contreforts de l’Himalaya. Pour moi, cette retraite a été l’occasion d’apprendre et d’expérimenter beaucoup de choses… A l’époque, je pratiquais beaucoup la méditation, le reiki, le massage et les arts martiaux. Tout ça me donnait pas mal de possibilités de travail. Je dois encore avoir quelque-uns des cahiers où j’ai noté les enchaînements d’exercices que je pratiquais alors. Lever à 6h30 du matin. Je commençais par une demie-heure de méditation avant de poursuivre avec un quart d’heure de reiki et une demie-heure de yoga. Je faisais alors une pause, le temps de boire un thé, et j’enchaînais directement avec le reste du programme. J’ai passé un temps considérable à essayer d’affiner ces enchaînements. J’essayais de comprendre comment associer ces exercices de la manière la plus efficace. Mon but c’était d’atteindre l’éveil de l’être au coeur du quotidien. J’étais en plein dans un trip d’héroïsme spirituel. Je me disais que si je n’avais pas la discipline d’un moine tibétain, j’étais un âne. L’esprit du samouraï, la discipline des arts martiaux… C’était un truc très fort chez moi. Ça m’a aidé, ça m’a vraiment propulsé… mais je dois avouer que j’ai pas mal exagéré… Les excès ça n’est jamais bon… A un moment j’ai donc dû me résoudre à déconstruire ce bel idéal. Cela ne m’empêche bien évidement pas de continuer à avoir une exigence. Par exemple, Olivier et moi expérimentons toujours sur nous mêmes les exercices que nous proposons dans le cadre de nos groupes. Cela nous permet de conserver une longueur d’avance sur les personnes que nous accompagnons. Il m’arrive souvent d’avoir des idées, des espèces d’inspirations. Je me dis par exemple qu’il serait intéressant d’explorer telle ou telle piste… Mais tant que je ne les ai pas essayées sur moi-même, je ne suis pas tranquille… Je ne peux pas les proposer aux autres. Avant de m’en servir, je passe donc beaucoup de temps à affiner mes outils. Je ne considère pas les personnes qui participent à nos groupes comme des cobayes! (rires)KL19 copie

« Nous les hommes…  » (Entretien avec Guillaume Darcq – 3ème partie)

DSC_5201 copieFrédéric Blanc: Parle-moi un peu du programme de vos séjours.

Guillaume Darcq: La durée des séjours varie de un à cinq jours. Pour le moment, nous n’organisons pas de séjours plus longs. L’invitation est simple. Il s’agit de «poser ses bagages» et de prendre du temps pour soi. Les activités que nous proposons sont fortes, mais elles n’ont rien d’extraordinaire. On organise quotidiennement des temps de parole où chacun peut partager ce qu’il a sur le coeur. On passe aussi énormément de temps en extérieur. On utilise beaucoup la marche, la respiration, l’éveil des sens. Ça facilite l’enracinement. On travaille pas mal le soir aussi… On organise des veillées. Ça nous permet de travailler avec le feu. La nuit est un espace dédié au chant, à la musique, à la communion…

F.B.: Vous chantez?

Guillaume Darcq: (rires) Ouais! On chante. Beaucoup! Pas besoin d’être chanteur pour participer. Chacun va peu à peu apprendre à libérer sa voix. On ne fait d’ailleurs pas que chanter. On danse aussi. Autour du feu! En fait, on utilise beaucoup les éléments dans notre travail. La terre, l’eau, le feu, l’air et l’espace… Cela permet aux personnes d’aller plus en profondeur, de se purifier… Les temps de parole sont précieux mais j’ai remarqué que la nature constitue toujours une grande aide. C’est pour ça qu’on utilise aussi l’outil de la sweat lodge. On y retrouve un condensé des quatre éléments.

F.B.: La sweat lodge?

Guillaume Darcq: Sweat lodge, c’est le mot anglais pour désigner la hutte de sudation. C’est l’un des plus anciens rituels Sweat2 copiede l’humanité. On en retrouve des traces dès le néolithique. Ce rite a été pratiqué dans toutes les cultures. On en trouve des traces en Sibérie, en Inde, en Europe, en Amérique du nord et du sud…

F.B.: En quoi consiste ce rituel?

Guillaume Darcq: Le rituel de la sweat lodge consiste à s’isoler à l’intérieur d’une hutte de branchages recouverte de couvertures. A l’intérieur, il fait complètement noir. Lorsque tous les participants sont entrés, on amène de grosses pierres qui ont été chauffées à blanc pendant des heures. Ces pierres sont placées au centre du cercle. Au cours du rituel, la personne qui conduit la sweat lodge va les asperger d’eau à intervalles assez réguliers.

F.B.: C’est toi qui conduit la sweat lodge?

Guillaume Darcq: Non. Jusqu’à maintenant, nos sweat lodge ont été conduites de main de maître par Jean Longeot. Jean a été initié à la conduite des sweat lodge par le chef Sioux Lakota Archi Fire Lam Dear qui lui a personnellement demandé de se consacrer à ce travail. Il est donc vraiment habilité à le faire. Une sweat lodge ne peut être conduite que par quelqu’un de très compétent. La sweat lodge est un rituel de purification vraiment très puissant. Il faut faire attention à ce que l’on fait.

F.B.: Un rituel de purification? C’est à dire?

P1040976Guillaume Darcq: C’est d’abord une purification physique. La sweat lodge c’est un sauna «puissance 10». C’est l’occasion de se débarrasser de toutes les toxines que l’on a accumulé. Mais ce rituel permet aussi un nettoyage plus subtil. Le fait que nous collions au protocole des indiens sioux lakota nous donne la possibilité d’accéder à une forme de «verticalité».

F.B.: Quelle est la nécessité de «coller» à un rituel sioux?

Guillaume Darcq: On souhaite utiliser un rituel authentique qui a fait ses preuves et qui nous relie à une tradition millénaire… On ne voulait pas se contenter d’une imitation new age à la con.

F.B.: Mais qu’est-ce que ce genre de rituel peut apporter à un français du XXIème siècle qui n’a qu’une très vague compréhension des cultures amérindiennes?

Guillaume Darcq: Prenons mon cas par exemple. Il se trouve que j’ai été attiré très jeune par ce rituel. Je ne connaissais pas grand chose aux indiens mais je ressentais fortement le besoin d’être plus directement en contact avec la terre, avec le feu, avec l’eau… avec mon propre corps. Qu’est-ce qui donne envie à un parisien d’aller au hammam ou au sauna? Il veut tout simplement se faire du bien, se nettoyer, se détendre, se reposer… Avec la hutte de sudation c’est encore plus fort… Lorsqu’on rentre dans la hutte, c’est un peu comme si on retournait dans le ventre de sa mère. Et lorsqu’on ressort, on a vraiment le sentiment d’une nouvelle naissance. C’est puissant. On rampe dans la boue jusqu’au feu extérieur et on reste allongé là, épuisé, face contre terre… A ce moment là on est incroyablement vivant! Pendant le rituel, on se liquéfie, on laisse partir tout ce qui est superflu…

F.B.: Ça dépasse de très loin ce que le parisien lambda va chercher au sauna…

Guillaume Darcq: C’est sûr… (rires)… Mais peut être qu’inconsciemment il est à la recherche de ce genre d’expérience.hom feu En sortant de la hutte, on se sent bien… On expérimente une forme rare de légèreté… Je n’en reviens toujours pas qu’il soit possible de vivre des expériences aussi puissantes en utilisant simplement quelques morceaux de bois, des pierres chauffées à blanc et un peu d’eau. C’est beau. Ça me touche en profondeur.

F.B.: Sans entrer dans les détails des autres activités que vous proposez, peux-tu m’en résumer l’état d’esprit?

Guillaume Darcq: Je dirai qu’il s’agit à chaque fois de s’aventurer dans des zones dangereuses… Le but c’est d’arriver à repousser un petit peu ses limites actuelles même si on le fait avec la peur au ventre et même si on n’avance que de quelques millimètres. Le défi, c’est de le faire en étant pleinement soi-même. En te parlant de ça, je pense en particulier à un homme qui vient de faire un séjour avec nous à Karma Ling. Quand il parle, il prend tout le temps dont il a besoin. Il sait qu’il est lent, qu’il va être long et que certains vont s’impatienter. Mais il y va de façon calme et déterminé et ses témoignages sont toujours très poignants. On sent que ce qu’il dit vient de loin. Un jour, lors d’une marche, le groupe a dû traverser un torrent en passant sur des troncs d’arbres enneigés… Nous avons chacun traversé à notre rythme. A un moment, l’homme dont je te parle s’est retrouvé bloqué. Il ne pouvait ni avancer ni reculer. Il a surmonté la difficulté d’une manière qui lui ressemble beaucoup. Il s’est posé, il s’est détendu et il a commencé par attendre tranquillement. J’ai quelques photos où on le voit posé sur ce tronc d’arbre. C’est extraordinaire! On dirait un koala. Petit à petit, il s’est apaisé et a trouvé le moyen de repartir. C’était un beau moment… Voilà, ça résume un peu ce qu’on veut faire…

F.B.: Une dernière question pour clore cet entretien. Pourquoi choisissez-vous toujours d’organiser vos stages dans des lieux sacrés?

ret KL 2014:gum.7+ copieGuillaume Darcq: C’est simple, ça nous booste. Ce genre de lieux créent un cadre à l’intérieur duquel beaucoup de choses vont être possibles. Ça rejoint le thème des nourritures d’impression si souvent abordé par Arnaud Desjardins. Il est nécessaire que le lieu soit beau. Si je le voulais, j’aurais la possibilité d’organiser des activités sur le littoral de la Manche. Il y a là un lieu intéressant pour camper. Mais ce n’est pas beau. C’est tout plat et très gris. C’est déprimant en fait… Pour travailler, nous avons besoin d’un lieu majestueux. Si le lieu est habité par des personnes qui cultivent un état d’esprit voisin du nôtre ça facilite encore les choses. C’est bien aussi que les lieux soient habités par des animaux un peu plus sauvages que des vaches et des poneys. Il arrive que la nature se fasse le miroir de ce qui se passe à l’intérieur de nous. C’est mystérieux. Un gars qui a partagé sur un point lors d’un temps de parole va faire, lors de la marche du lendemain, une rencontre qui va faire directement écho à son témoignage. Les choses se complètent, elles dansent ensemble pour aller appuyer précisément là où c’est nécessaire. Sans partir dans un trip ésotérique, il est clair que nous prenons une direction chamanique. Ceci dit, on tient quand même à rester très proche de notre vécu quotidien. On évitera par exemple de parler de l’esprit du grand bison blanc. On n’hésitera pas, en revanche, à parler de celui du cerf dont on voit les traces de pas dans la neige. Lors d’un précédent séjour, l’un d’entre nous a eu le darshan d’une horde de sangliers. Bon, là, cette année, tout ce qu’on a vu c’est un lapin courir dans la neige. C’est bien aussi… (rires).