Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

José 21©Photo. R.M.N. / R.-G. OjŽdaMon éducation m’a transmis une image déplorable de l’astrologie. Ces croyances d’un autre âge me choquaient moins par leur absurdité que par leur utilisation frauduleuse. Je regardais les astrologues comme des truands qui exploitaient notre misère affective et intellectuelle. Les publicités criardes que l’on trouvait insérées dans les dernières pages de certains magazines achevaient de me conforter dans mon mépris. Je n’aurai sans doute jamais eu l’occasion de changer d’opinion si ma route n’avait pas croisé celle de José Sol-Rolland. J’ai consulté José dans l’un de ces moments difficiles où l’on est pratiquement prêt à essayer n’importe quoi… Si je ne fus pas entièrement converti par cette première consultation, je n’en sortis pas moins avec la conviction qu’il y avait plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêvait ma pauvre philosophie. J’avais été touché par la personnalité directe, intelligente et chaleureuse de José. J’avais surtout été intrigué par la précision de son interprétation. Comment cet inconnu s’était-il débrouillé pour en savoir aussi long sur moi ? Voilà qui justifierait déjà en soi un entretien. Ce qui rend le cas de José encore plus piquant c’est qu’il est sans doute l’un des rares astrologues à avoir soutenu une thèse de biochimie structurale et métabolique. De quoi m’inciter à réviser un certain nombre de mes préjugés. Peut-on vraiment être à la fois du côté de la science et de celui de la superstition ?

Frédéric Blanc : Cher José, peux-tu nous parler de ta passion pour les sciences…

José 1José Sol-Rolland : Les sciences de la vie me passionnent depuis que je suis tout môme. Je garde encore des souvenirs très vivaces de certains cours de biologie… Je me rappelle par exemple d’une expérience toute simple qui consistait à verser des lentilles dans un bocal et à y ajouter une petite quantité d’eau. Je me souviens de ma surprise en remarquant que cela produisait un léger dégagement de chaleur. Ça m’avait captivé… Au moment de choisir mon orientation universitaire, je me suis donc lancé assez naturellement dans un DEUG de Biologie. J’ai ensuite enchaîné sur une licence, une maîtrise, un ingéniorat universitaire, un DEA, une thèse…

F.B. : C’est très complet comme formation…

José Sol-Rolland : Oui ! Avec le recul, je me dis que la longueur de mes études reflète aussi bien la profondeur de ma passion pour la biologie que l’intensité de mon désir de fuir la vie active (rires)…

F.B. : Pourrais-tu nous expliquer pourquoi les sciences de la vie te passionnaient autant ?

Add. 11639 f.517José Sol-Rolland : Non. Au risque de te décevoir, je ne pense pas être capable de répondre à ta question. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il est impossible d’expliquer une passion. Cela tient-il à la qualité de mes professeurs ? Je me doute cependant bien que tous leurs élèves n’ont pas gardé un souvenir impérissable de leurs cours. L’intensité de mon intérêt tient donc certainement aussi à ce que je porte en moi… Une chose est sûre, ma passion pour les sciences de la vie a été profonde et durable. Elle est restée intacte jusqu’à ma thèse. Je me souviens très bien des cours de chimie moléculaire que je suivais en DEA. On étudiait le fonctionnement des cellules du corps humain. J’étais tout simplement émerveillé. J’en tombais presque à genoux ! Cet émerveillement n’a d’ailleurs pas disparu. Le seul fait de t’en parler me donne la chair de poule…

F.B. : A quel moment as-tu senti faiblir ton intérêt?

José Sol-Rolland : C’est en travaillant sur ma thèse que j’ai commencé à m’emmerder profondément. Tant qu’il s’agissait de s’intéresser aux découvertes des autres, je trouvais la biochimie passionnante. Mais dès que j’ai commencé à passer le plus clair de mes journées dans un laboratoire à me casser la tête sur des problématiques hyper techniques et hyper pointues ça n’a plus du tout été la même chose… J’ai dû me rendre à l’évidence : je n’avais pas du tout « l’être d’un chercheur. ». J’étais en train de m’enfermer dans quelque chose qui ne me correspondait pas.

F.B. : Qu’est-ce qui ne te convenait pas ?

José 19José Sol-Rolland : C’était très solitaire comme travail… Je me souviens que cette absence de relations me faisait souffrir… C’est à cette époque que je me suis découvert un intérêt très puissant pour « l’humain ». Il m’arrivait de penser que j’aurais dû faire des études de psychologie ou de sociologie… Cela restait encore très confus et ne dépassait pas le stade de la rêverie. Ce genre de pensées revenait tout de même avec beaucoup d’insistance… A ce stade, ma seule certitude était que je n’allais pas passer le reste de ma vie dans un laboratoire. C’était absolument hors de question !

F.B. : Tu as tout de même décroché ton doctorat…

José Sol-Rolland : Oui… Avec le recul je me dis d’ailleurs que cela tient du miracle…

F.B. : Pourquoi ?

José Sol-Rolland : Le manque d’intérêt… Pour réussir ton doctorat, tu dois être obsédé en permanence par ton sujet. La plupart des thésards y pensent sans arrêt. Ils y pensent dans le métro, sous leur douche, au petit déjeuner… Certains doivent même pousser le vice jusqu’à y réfléchir en faisant l’amour… C’est parfaitement normal. C’est la seule manière de s’y prendre pour que ça marche… Je n’ai jamais atteint ce degré d’implication… J’avais vraiment une attitude de fonctionnaire. Dès que je sortais du labo, c’était terminé. Je ne pensais plus du tout à mon travail. Là dessus se sont rajoutés des difficultés psychologiques liées à ma peur d’intégrer le monde du travail. Au moment de soutenir ma thèse j’ai failli partir sans laisser d’adresse. C’est là que je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait franchement pas rond… J’ai décidé de me lancer dans une thérapie. Il m’a fallu une bonne année de travail sur moi avant que je réussisse à soutenir ma thèse. C’est dire qu’il y avait un gros bouchon à faire sauter (rires)…

F.B. : A quel moment l’astrologie est-elle rentrée dans ta vie ?

José 10José Sol-Rolland : J’ai commencé à m’intéresser à l’astrologie pendant ma thèse. D’un certain point de vue, on pourrait dire que ça s’est fait par « hasard ». Après avoir pratiqué l’astrologie pendant 30 ans je ne crois cependant plus au hasard… J’avais sympathisé avec la secrétaire du laboratoire. Elle m’a avoué un jour être allée consulter un astrologue et m’a chaudement encouragé à suivre son exemple… J’ignore pourquoi j’ai fini par suivre son conseil. Tout ce que je sais c’est que je ne le regrette pas… Le type que j’ai consulté m’a convaincu que l’on pouvait connaître la psychologie et l’histoire d’un parfait inconnu en se servant d’une simple carte du ciel. Ça m’avait d’autant plus impressionné que ce n’était même pas un bon astrologue. Ce qu’il me disait n’avait pas beaucoup d’intérêt. Ça partait dans tous les sens… Ce qui m’épatait c’est qu’il soit en mesure d’accéder à ces informations ! Cela me donnait la preuve que l’astrologie était un instrument précieux. Utilisé de manière habile, il pouvait même être utile.

F.B. : Quel était ton état d’esprit après ce premier contact avec l’astrologie ?

José Sol-Rolland : J’ai immédiatement pris feu intérieurement. Ça a été le début d’une longue histoire d’amour.

F.B. : Tu décris les choses de manière très intense. As-tu une idée de ce qui t’a si profondément fasciné dans l’astrologie ?

José 31José Sol-Rolland : Je n’en ai franchement aucune idée. C’est la même chose que pour les sciences de la vie… Je te l’ai dit. Je ne pense vraiment pas que l’on puisse expliquer une passion. Se passionner pour une discipline c’est un peu comme tomber amoureux de quelqu’un. Tu peux essayer de chercher des raisons rationnelles. Elles seront toujours fausses. Tu es amoureux parce que tu es amoureux. Un point c’est tout ! Mais comme je ne veux pas te frustrer d’une réponse, je dirais que ce que je trouve absolument merveilleux dans l’astrologie c’est qu’elle nous relie au mystère le plus profond de la vie tout en nous apportant une aide dans les aspects les plus concrets de notre existence. C’est ça qui me fait vibrer. Il y a d’un côté ce lien avec le ciel. L’astrologie nous ouvre de vastes horizons en nous montrant de manière limpide que notre existence s’inscrit dans un ensemble immense sur lequel nous n’avons aucun contrôle. D’un autre côté elle est un instrument éminemment pratique et terre à terre qui nous permet de mener nos petites affaires de manière plus efficace. Elle va éclairer les causes des crises professionnelles ou affectives que nous sommes en train d’affronter et va nous donner des clefs pour nous affranchir de la tyrannie du passé. En résumé, l’astrologie nous montre à quel point tout ce qui existe est interdépendant et que les grandes lois cosmiques sont également à l’œuvre à notre niveau minuscule. C’est vertigineux.

F.B. : Revenons aux débuts de ta passion. As-tu immédiatement éprouvé le désir de consacrer ta vie à l’astrologie ?

José Sol-Rolland : Pas tout de suite, non. Suite à cette première consultation, j’ai commencé à courir les librairies ésotériques pour acheter tous les livres que je pouvais trouver sur le sujet. Et alors là, grosse déception ! Une vraie douche froide. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’approche « traditionnelle » de l’astrologie peut être très morbide.

José6F.B. : Morbide ?

José Sol-Rolland : Enfermante, si tu préfères… La plupart des livres qui me sont alors passés entre les mains étaient imprégnés d’un déterminisme féroce. Leurs auteurs décrivaient le thème de naissance comme une véritable prison. Leurs analyses étaient aussi simplistes que définitives. Aucune place pour le doute. Ils n’envisageaient pas non plus qu’un individu puisse évoluer… Pour moi ce dernier aspect était extrêmement perturbant.

F.B. : Malgré cette déception tu décides quand même de persévérer dans l’étude de l’astrologie…

José Sol-Rolland : Tout à fait. Mais pendant un certain temps, je me suis senti pris entre deux feux. L’astrologie était entrée dans ma vie et je sentais bien que je ne pourrais plus revenir en arrière. Je devais cependant constater que tous les ouvrages qui traitaient du sujet étaient plutôt toxiques. Je me souviens même avoir rapporté quelques livres à la librairie tellement je les trouvais nuls. Je ne pouvais décidément pas adhérer à leur vision de l’astrologie, donc de la vie.

José 28F.B. : Qu’est-ce qui a fait pencher la balance ?

José Sol-Rolland : Un autre soit disant « hasard » ! Je pratiquais le zen à l’époque. En bavardant un jour dans les vestiaires du dojo, j’ai appris que l’une de mes amies suivait des cours d’astrologie avec un certain Christian Duchaussoy. J’ai immédiatement été séduit par son enthousiasme. Peu de temps après, j’assistais à une conférence de ce monsieur…

F.B. : Et alors ?

José Sol-Rolland : En entendant parler Christian Duchaussoy, j’ai très clairement senti qu’une porte s’ouvrait J’avais enfin découvert une approche de l’astrologie qui me correspondait. Je pourrais dire qu’à partir de là, la route était toute tracée. Je me suis immédiatement inscrit à ses cours, je l’ai consulté en séance individuelle… Bref, j’ai commencé à m’impliquer de manière très sérieuse. Petit détail rigolo : Christian Duchaussoy avait baptisé son approche « l’astrologie structurale ». Or, de mon côté, je préparais justement une thèse de biochimie structurale. On pourrait y voir une certaine forme de continuité (rires)…

José 15F.B. : Avant d’aller plus loin, j’aimerais te demander durant combien de temps tu t’es formé à l’astrologie? As-tu étudié cette discipline de manière aussi exhaustive que la biochimie?

José Sol-Rolland : Oui. J’aime bien aller au fond des choses (rires)… Je me suis formé pendant dix ans au centre d’astrologie structurale de Montpellier. J’y allais le soir, les week-ends… J’ai également participé à beaucoup de stages… J’ai commencé par suivre la formation de base, avant d’enchaîner sur la formation professionnelle. J’ai complété mon cursus par la formation de formateur qui exige de reprendre l’ensemble des bases théoriques.

F.B. : Tu as dit que le fait d’entendre parler Christian Duchaussoy t’avait ouvert des portes. En quoi son approche différère-t-elle de celle d‘une certaine astrologie traditionnelle ?

José Sol-Rolland : C’est simple : elle est beaucoup moins déterministe. Duchaussoy ne voit pas la carte du ciel comme un verdict définitif et implacable. Il la voit plutôt comme la description des cartes qui t’ont été distribuées au moment de ta naissance. A chacun d’en tirer le meilleur parti. Sa vision de l’astrologie est complexe, humaniste et profondément intelligente. Elle laisse toujours la porte ouverte à une évolution de conscience. C’est ça qui m’a convaincu.

F.B. : Peux-tu nous donner un peu plus de détails à propos de l’astrologie structurale ?

José5José Sol-Rolland : L’astrologie structurale s’inscrit dans le courant de l’astrologie humaniste apparu avec un certain Dane Rudhyar. Son fondateur, Christian Duchaussoy a été très marqué par la lecture de La structure absolue de Raymond Abellio ainsi que par la Phénoménologie du philosophe Edmund Husserl. Je ne te cache pas que La structure absolue m’est tombé des mains. C’est l’un de ces livres trapus dont raffole Christian Duchaussoy. Moi, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé (rires)… La définition que je vais te donner va donc être assez simple. L’astrologie structurale vise essentiellement à étudier la structure fondamentale d’un individu. Cette structure est constituée de deux éléments principaux. D’un côté on trouve nos potentiels naturels et de l’autre les conditionnements de l’enfance qui leur ont servi de tuteurs de croissance. Comme tu le sais, l’éducation peut stimuler la nature d’un enfant mais elle peut aussi l’abîmer. C’est la source de nos névroses. L’astrologie structurale nous donne les outils pour nous aider à distinguer ce qui relève d’une tendance saine et naturelle et ce qui est de l’ordre des mécanismes répétitifs et morbides. Ce qu’Arnaud Desjardins appellerait « les fausses lois du mental ». Cela nous donne des clefs très utiles et très concrètes pour travailler sur nos croyances inconscientes et dépasser certains blocages handicapants. Nous sommes donc très loin du déterminisme désespérant de l’astrologie traditionnelle.

F.B. : Tu présentes l’astrologie structurale comme un outil nous permettant de mieux comprendre notre passé. Dans l’esprit du grand public, l’astrologie est tout de même plus souvent associée à la possibilité de prédire l’avenir. Cette dernière dimension est-elle aussi présente dans l’astrologie structurale ?

José 17José Sol-Rolland : C’est une question intéressante parce qu’elle est très délicate… Jusqu’au siècle dernier, la prédiction de l’avenir était l’unique objectif de l’astrologie. Personne n’aurait pensé à l’utiliser pour autre chose… Elle remplissait d’ailleurs très bien son office. Certains astrologues se montraient d’une précision redoutable… Il ne s’agit pas du tout d’un mythe. L’astrologie est bel et bien capable de faire des prédictions. L’astrologie structurale a cependant une finalité différente. On en revient à ce que nous avons dit sur le libre arbitre. Le gros inconvénient de la prédiction est de priver le consultant de son libre arbitre. Le moins que l’on puisse dire c’est que cela ne l’incite pas à agir. Il y a quelque chose d’enfermant dans ce genre de démarche. Je ne fais donc pas de prédictions… Par contre je fais des prévisions… La distinction n’est pas aussi subtile ni aussi artificielle qu’il n’y paraît. J’aide le consultant à anticiper les mouvements de son inconscient. Je peux lui dire à quelle période tel ou tel vieux scénario inconscient va redevenir actif. Je peux également l’avertir que cela risque de faire bouger les choses dans tel ou tel domaine de sa vie. Je peux même lui décrire à grands traits le contexte dans lequel l’inconscient va se réveiller. L’idée n’est cependant pas de dire au consultant : « voilà ce qui va se passer, et comment cela va se passer. Maintenant il ne te reste plus qu’à attendre les bras croisés. » Chaque réveil d’une vieille croyance peut au contraire être vécue de manière active. C’est un défi et une opportunité . L’occasion inespérée d’exercer son libre arbitre et de gagner une petite liberté par rapport à nos vieux mécanismes… (silence)… En même temps tu sens bien que tout ça reste assez ambigu. J’avoue que dans les faits, la distinction entre prévision et prédiction n’est pas aussi claire que ça. Il m’arrive quelque fois, notamment à travers ce qu’on appelle le « thème anniversaire » ou « thème de révolution solaire », d’être à même de décrire assez précisément l’intervention d’une personne dans la vie du consultant et de constater après coup que cela s’est vérifié dans les faits… Mais tu l’auras compris, dans le cadre de ma pratique professionnelle, la prédiction ne m’intéresse pas. Elle ferme les portes. Or, ce qui me plaît dans ma pratique, c’est au contraire d’aider la personne qui me consulte à prendre conscience qu’elle peut se libérer de son histoire et que les blessures de son passé ne sont en rien une fatalité.

F.B. : Tu dis que la prédiction ne t’intéresse pas… dans le cadre de ta pratique professionnelle. T’arrive-t-il de t’y livrer pour ton propre compte ?

José 27José Sol-Rolland : Pas vraiment, non… Il se trouve que depuis quelques années, je me forme pour le plaisir à l’astrologie indienne. Or l’astrologie indienne n’a pas d’autre but que la prédiction. Les astrologues indiens jouissent d’ailleurs d’une excellente réputation dans ce domaine. Leur dernier fait d’arme a été de prédire l’élection de Donald Trump très longtemps à l’avance. A ce moment là personne n’y croyait ! Par jeu, je m’amuse parfois à faire de toutes petites prédictions dans des domaines qui ont très peu d’importance pour moi. Je me souviens notamment d’un match de foot. La France jouait contre le Portugal… J’avais prédit que Ronaldo allait se blesser pendant le match. Ma prédiction s’est avérée juste. Ça m’a fait un effet dingue ! Mais encore une fois, je n’utiliserai jamais ce genre d’instrument dans ma pratique professionnelle. Cela reste de l’ordre du plaisir intellectuel.

F.B. : J’aimerais maintenant te poser une question naïve. Es-tu en mesure d’expliquer comment fonctionne l’astrologie ? En quoi la position des astres au moment de ma naissance influence-t-elle mon histoire et ma psychologie ? Je n’arrive pas à comprendre en quoi les deux peuvent être liés.

José 34José Sol-Rolland : Personne n’est vraiment en mesure de répondre à cette question. Voilà un autre aspect de l’astrologie qui m’émerveille. L’astrologie te permet de comprendre un aspect de la réalité sans que personne ne soit capable d’expliquer comment elle y parvient. D’une certaine manière l’astrologie fonctionne comme les mathématiques. Elle est basée sur des postulats c’est à dire sur des vérités indémontrables mais qui ne sont jamais contredites par l’expérience… On pourrait en rester là mais, l’esprit humain étant ce qu’il est, de nombreuses personnes ont tout de même tenté d’expliquer l’inexplicable… En général ceux que j’appelle les astrologues traditionnels optent pour le modèle « influentiel ». Pour faire court, ce modèle affirme que nous sommes physiquement influencés par les astres dont nous recevons les rayons au moment de la naissance. Certains de ces « rayons » sont supposés avoir des effets positifs et d’autres des effets négatifs… Tout ça ne tient naturellement pas la route… Il existe un autre modèle d’explication plus satisfaisant. A mes yeux en tout cas… Il a été proposé par Carl Gustav Jung. Ce modèle est basé sur la notion de synchronicité. En résumé, on parle de synchronicité quand quelque chose se produit à un certain niveau de réalité (le système solaire par exemple) et qu’au même moment quelque chose d’équivalent advient à un autre niveau de réalité (la vie d’un individu vivant sur la planète terre). Jung donnait un exemple qui m’a beaucoup marqué. Quand en milieu de journée, les deux aiguilles de l’horloge se superposent sur le 12, de nombreuses personnes ressentent une sensation de faim. Il est évident que ce n’est pas la position des aiguilles qui influence les gens et les amène à passer à table. C’est la synchronicité entre deux événements qui n’ont aucune relation de cause à effet entre eux : le mouvement de aiguilles sur le cadran d’une horloge d’une part et le fonctionnement de la physiologie humaine de l’autre. L’astrologie humaniste se fonde sur ce modèle. Il y a une correspondance entre la réalité céleste et la réalité terrestre. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et vice versa. Cela ne signifie évidemment pas que ce qui est en haut est identique à ce qui est en bas… Quelle que soit la manière dont on aborde le problème, on retombe sur le mystère… La seule chose dont nous soyons certains c’est que le mouvement des astres est régulier, que l’on peut donc l’anticiper ce qui nous permet de faire des prévisions… L’expérience nous prouve que ces prévisions sont toujours corroborées par les faits.

F.B. : L’astrologie et la science sont-elles selon toi entièrement contradictoires dans leur mode d’approche du réel ?

José 29José Sol-Rolland : Je ne pense pas que leurs approches soient contradictoires. Elles sont en revanche radicalement différentes. Cela veut dire qu’on ne peut pas les comparer. Je ne peux absolument pas suivre ceux qui tentent coûte que coûte de justifier l’astrologie au moyen de démonstrations pseudo scientifiques. L’astrologie n’est pas une science exacte comme l’astronomie ou la physique. C’est un art de l’interprétation. On peut évidemment s’amuser à faire des statistiques très pointues sur des thèmes astrologiques et en tirer je ne sais quelles conclusions concernant leur efficacité. Je ne vois cependant pas l’intérêt de ce genre de rapprochements…

F.B. : En quoi les deux approches diffèrent-elles le plus radicalement ?

José 30José Sol-Rolland : La science, telle qu’elle s’est développée en Occident depuis la fin du XVIIIème siècle, prétend à l’objectivité. L’expérimentateur étudie un sujet qui lui est extérieur et avec lequel il n’entretient aucune relation personnelle. Les conclusions qu’il tire de ses observations n’ont rien de subjectif. Chacun de ses collègues aurait pu aboutir au même résultat… L’astrologie, en revanche, est profondément subjective. Je ne le dis pas dans un sens péjoratif. J’insiste lourdement sur ce point parce que notre civilisation moderne s’acharne à nier toute valeur à la subjectivité c’est à dire à notre vie intérieure. Contrairement au scientifique, l’astrologue a l’obligation de s’impliquer de manière très forte dans son travail. Comme son rôle est d’interpréter des symboles, il doit au préalable les faire vivre à l’intérieur de lui. Avec la notion de symbole on touche à la grande différence entre science et astrologie. Alors que la science s’exprime par des signes (les signes mathématiques par exemple), l’astrologie s’exprime au moyen de symboles. Les signes ont un nombre de significations très limité. La grande majorité d’entre eux n’ont qu’une signification unique. C’est le cas du signe + ou du signe – par exemple. En revanche, les symboles se voient attribuer un nombre illimité de significations qui peuvent même être contradictoires entre elles. Le signe est exclusif alors que le symbole est infiniment inclusif. Tout l’art de l’astrologue va consister à choisir la bonne signification en fonction de la question posée par le consultant.

F.B. : Peux-tu nous donner un exemple?

José Sol-Rolland : Les symboles que l’on rencontre en astrologie prennent essentiellement la forme de planètes. Prenons Jupiter par exemple. Pour faire court, on peut dire que Jupiter symbolise le principe de l’expansion. C’est vaste comme principe. Tu peux le comprendre au niveau psychologique : un jupitérien possède un caractère expansif, jovial (cet adjectif dérive d’ailleurs de Jupiter), sociable. Pris dans le contexte économique, Jupiter va symboliser le profit, cette fameuse croissance dont on nous rebat tant les oreilles… C’est le succès, la richesse etc. Sur le plan physique, Jupiter pourra symboliser la croissance du corps etc. C’est la question du consultant qui va me permettre d’interpréter ce symbole de la manière la plus fine possible.

F.B. : Dans quelles circonstances peut-il être utile de consulter un astrologue?

José4José Sol-Rolland : Sans surprise, la plupart des gens consultent un astrologue lorsqu’ils traversent une crise importante : rupture affective, maladie, difficultés professionnelles, j’en passe… Une telle crise coïncide souvent avec le réveil de vieux scénarios inconscients. Les personnes font alors face à une charge émotionnelle énorme et ont souvent le sentiment d’être perdues. L’astrologue les aide à prendre du recul, à retrouver leurs repères. En expliquant à ses consultants ce qui se joue pour eux dans la profondeur, il les aide à donner du sens à ce qui leur arrive. Au passage, il peut également leur donner quelques clefs de compréhension plus universelles en leur rappelant par exemple que les périodes de transition sont toujours plus ou moins critiques et douloureuses. Lorsque tu mets deux corps chimiques en présence et que tu soumets le mélange à une forme ou une autre de chaleur, tu vas forcément commencer par générer du chaos. Ce n’est que dans un deuxième temps que les corps chimiques vont se réorganiser en une nouvelle molécule. En résumé, je dirai donc que l’utilité de l’astrologie réside dans le fait qu’elle donne aux gens la possibilité de mieux vivre ces périodes de crise. Elle les aide à comprendre ce qui se passe et leur donne les moyens de s’appuyer sur ces difficultés pour devenir un peu plus libres et plus conscients.

F.B. : L’astrologie peut-elle se substituer à une thérapie ?

José Sol-Rolland : Bien sûr que non ! Je dirai que l’astrologie et la thérapie sont complémentaires. A mes yeux, l’astrologie structurale peut jouer le rôle d’un puissant accélérateur d’évolution. Consulter un astrologue n’a rien d’anodin. Pour certains c’est même une sorte d’électrochoc. L’astrologie peut en effet pointer de manière précise les zones d’ombres de notre psyché ; elle va nous aider à mieux cerner les racines de notre névrose… Elle ne constitue cependant jamais une alternative à la thérapie. Elle peut tout au plus donner envie à une personne de mieux se connaître… (Silence)… L’astrologie éclaire un chemin possible. Ensuite , c’est à chacun de le parcourir… L’astrologie reste un art de la parole. Elle explique, elle interprète… Ce n’est cependant pas parce que quelqu’un a compris l’origine de sa problématique qu’il va s’en libérer. Une telle prise de conscience peut être parfois décisive mais elle ne constitue que le début d’un long travail d’intégration. Comme tu n’auras pas manqué de le remarquer, au cours d’une consultation d’astrologie c’est l’astrologue qui parle. Dans une séance de thérapie c’est la personne qui va à la rencontre d’elle même au moyen de sa propre parole. C’est une différence essentielle.

F.B. : Quelles sont les qualités d’un bon astrologue ?

josé 34José Sol-Rolland : La qualité essentielle d’un bon astrologue c’est le sens de l’autre. L’astrologue est au service de son consultant. Son rôle consiste à mettre à la disposition des autres des connaissances qui peuvent leur être profitables. Toutes ses autres qualités découlent de celle-là : sens de la responsabilité, sens de l’écoute, bien sûr, empathie, intuition… Ce que j’entends par intuition n’a rien de très mystérieux. C’est la capacité à sentir au plus près l’impact que mes paroles vont avoir sur la personne qui me consulte… Il existe malheureusement quelques rares astrologues qui ne peuvent s’empêcher de faire sentir à leurs consultants qu’ils ont un pouvoir sur eux. Cette forme d’inflation de l’ego peut avoir des effets très destructeurs.

F.B. : On en arrive à la question des dérives. Du fait de son statut marginal, l’astrologie n’est pas une profession très encadrée. Il n’existe pas un ordre des astrologues comme il existe un ordre des médecins. Dans ces conditions, comment séparer le bon grain de l’ivraie ?

José Sol-Rolland : C’est bien simple, on ne sépare pas ! Il n’y a aucun moyen de le faire. Comme tu l’as souligné, l’astrologie ne jouit d’aucune reconnaissance officielle. Cette absence de légitimité sociale ouvre évidemment la porte à toutes les dérives. Certains individus peu scrupuleux vont commencer à exercer après avoir simplement lu quelques bouquins alors que d’autres vont consacrer dix ans de leur vie à l’étude de cet art… Le public porte aussi sa part de responsabilité. J’ai toujours été épaté par l’espèce de naïveté qui pousse des gens par ailleurs très censés à prêter une oreille attentive à toute personne qui se proclame astrologue. Il ne leur vient pas à l’idée de se poser la moindre question au sujet de ses compétences : Quelle est sa formation ? Auprès de qui a-t-il étudié ? Combien de temps ? etc. Ce manque d’esprit critique encourage les vocations malhonnêtes. Certaines personnes ne devraient pas être autorisées à exercer. Il m’est arrivé de recevoir des personnes qui avaient été très esquintées après avoir consulté un escroc. C’est heureusement très rare mais de telles mésaventures pourraient être évitées.

F.B. : Peux-tu nous dire deux mots de ta clientèle ? Quel type de personne vient te consulter ?

José 8José Sol-Rolland : En terme de classes d’âge et de catégories socioprofessionnelles je peux dire que ma clientèle est extrêmement variée. Ces derniers temps j’ai par exemple reçu un jardinier, une étudiante, un procureur de la République, pas mal de militaires… En règle générale, j’ai plutôt le sentiment de ne pas attirer une « clientèle d’astrologue ». Beaucoup de ceux qui viennent me voir commencent par me dire qu’ils ont de gros doutes par rapport à l’astrologie mais qu’un collègue, une amie ou un membre de leur famille leur a parlé de moi en termes positifs… Les gens que je reçois ont aussi un autre point commun : ils se posent des questions sur eux mêmes et ont très envie d’évoluer…

F.B. : Qu’est-ce que tu appelles une « clientèle d’astrologue » ?

José Sol-Rolland : Je pensais à des gens qui considèrent leur astrologue comme une sorte d’oracle. Ils le consultent à chaque fois qu’ils rencontrent un problème et s’attendent à ce qu’il leur donne une solution clef en main. C’est très infantile comme attitude. Très déresponsabilisant. Ces personnes consultent en général leur astrologue de manière régulière. Elles prennent rendez-vous dès qu’elles ont une décision à prendre. L’approche que je pratique n’encourage pas du tout ce type de comportement. Les plus fidèles de mes clients ne viennent pas me voir plus d’une fois par an. Le propos n’est certainement pas que je me retrouve à prendre des décisions à leur place.

F.B. : Nous l’avons évoqué tout à l’heure. En Occident, particulièrement en France, l’astrologie est dépourvue de toute légitimité sociale. C’est une activité suspecte volontiers associée à la superstition et à l’escroquerie. As-tu eu du mal à assumer ton statut d’astrologue vis à vis de tes parents et de tes amis ?

José 23José Sol-Rolland : J’ai eu beaucoup de chance avec mes parents. Ingénieur de formation, mon père est un homme extrêmement rationnel. L’astrologie ne fait absolument pas partie de son monde. Pourtant quand je lui ai annoncé mon intention de devenir astrologue, il a eu une réaction très intelligente. Il a senti que cela me correspondait et m’a accompagné dans cette direction sans discuter. Je lui en suis d’autant plus reconnaissant que la pilule a dû être difficile à avaler… Il faut se souvenir que je venais enfin de décrocher mon doctorat de biochimie et que je pouvais avoir une place de directeur de laboratoire dans l’industrie pharmaceutique. Et c’est le moment que je choisissais pour tout plaquer et commencer une formation d’astrologue. Il a dû halluciner… Mes amis étant mes amis, ils l’ont bien pris eux aussi. Je comprends bien ta question mais cela n’a jamais été un problème pour moi. Je n’ai jamais eu de mal à assumer mon statut vis à vis de qui que ce soit. Cela vient peut-être du fait que je n’ai jamais non plus été touché par les moqueries dont l’astrologie peut faire l’objet. Je comprends très bien que beaucoup de gens aient une image désastreuse de l’astrologie. Les astrologues ont d’ailleurs largement contribué à creuser leur propre tombe. Ils ont par exemple énormément abîmé l’image de l’astrologie à travers les horoscopes publiés dans les journaux ou diffusés à la radio… Si la vie ne m’avait pas donné l’opportunité d’approfondir cette discipline, je ferais certainement partie des sceptiques.

F.B. : Cela fait maintenant 30 ans que tu es tombé amoureux de l’astrologie. Comme tu en as fait ta profession, on peut dire que la passion du début s’est transformée en mariage de raison. Ma question est simple : ta passion pour l’astrologie est-elle toujours intacte après 30 ans de vie commune ?

José 35José Sol-Rolland : Oui (rires). Je suis récemment passé par une période de crise durant laquelle j’ai ressenti un léger désintérêt pour l’activité d’astrologue. Mais ma passion pour l’astrologie en elle même reste aussi vivace qu’au premier jour. Pour reprendre l’expression de Swami Prajnanpad, j’ai vraiment « l’être d’un astrologue ». A tel point que durant ma psychanalyse, mes rêves prenaient souvent la forme d’une carte du ciel. Il ne me restait plus qu’à décrypter cette carte pour comprendre le message de l’inconscient. J’étais complètement habité par ça… Dans les premiers temps, c’était presque devenu une obsession. Une sorte de filtre entre le monde et moi. C’est tout juste si à chaque fois que je rencontrais un inconnu, je ne lui demandais pas quelles étaient sa date et son heure de naissance. Tu vois le genre ? Ce genre de comportement excessif est cependant nécessaire au début pour bien intégrer les connaissances et les techniques que tu découvres. Aujourd’hui, mon rapport à l’astrologie est beaucoup plus détendu. Elle n’interfère plus du tout dans mes relations avec les autres. Il est par contre évident que l’astrologie continue à me nourrir intérieurement. Le simple fait de la pratiquer me donne de l’énergie. Au bout de quinze jours de vacances ça me manque. J’ai envie d’étudier un thème. Je me souviens même d’une époque où le simple fait de regarder un thème me faisait du bien… Pour répondre donc clairement à ta question : OUI, je suis toujours amoureux de l’astrologie !

José16

La Stratégie de Survie

« It ain’t about money, it ain’t about power and fame

It ain’t about defending your sacred family name

What has got us caught in its claws

It’s survival, survival – it’s done in every rival. Survival. »

Lee Lozowick – Survival

thangka-mahakala-1024-03Je vous propose de débuter cette nouvelle année scolaire par un long interview de Gilles Farcet consacré à ce qu’il appelle la « stratégie de survie ». Bonne rentrée à tous !

Frédéric Blanc : La stratégie de survie. Voilà une expression bien dramatique. D’où vient-elle ?

Gilles Farcet : Pour être honnête, je ne m’en souviens plus… Ce qui est certain c’est que je ne l’ai pas inventée. Je sais que Lee Lozowick l’emploie dans son livre Alchemy of Transformation que j’ai ensuite traduit en français sous le titre L’Alchimie du réel. Je ne suis cependant pas sûr qu’il soit le premier à l’employer. Cela n’a d’ailleurs pas grande importance… Si j’ai choisi d’utiliser cette expression à mon tour c’est qu’elle décrit précisément le mécanisme dont je veux parler.

F.B. : Entrons immédiatement dans le vif du sujet. C’est quoi la stratégie de survie ?

Gilles Farcet : La stratégie de survie est un plan de bataille qui s’élabore souvent très tôtStrat15 dans la petite enfance. Il s’agit d’une réaction massive par rapport à des émotions que l’enfant ressent comme ingérables et face auxquelles il se sent complètement affolé et démuni. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un processus conscient… L’enfant ne décide pas délibérément de faire face à ses angoisses en adoptant tel ou tel positionnement. Cette formidable mécanique se met en place à son insu… La deuxième étape de ce processus intervient de manière tout aussi inconsciente au moment de l’adolescence. Le jeune homme doit alors relever le terrible défi consistant à exister de manière autonome et originale. C’est le moment où les cartes de la stratégie de survie cherchent non pas à se redistribuer mais à se jouer pour de bon. A partir de ce qui a cristallisé dans l’enfance, une forme de rapport au monde, donc d’identité, commence à se développer…

F.B. : Elaborons-nous une stratégie de survie unique ou sommes nous à même d’en développer une grande variété ?

Gilles Farcet : Autant que je le comprenne aujourd’hui, la stratégie de survie peut prendre différentes formes sans pour autant changer de nature. C’est un peu comme un tronc d’arbre sur lequel poussent de nombreuses branches. Les différentes formes prises par cette stratégie de survie se rattachent toutes à une base commune. En dépit de la multiplicité de ses ramifications, la stratégie de survie reste unique.

F.B. : Notre vie entière est donc contrôlée par un mécanisme unique ?

Gilles Farcet : Oui. Il faut se rappeler que la stratégie de survie émane de notre blessure la plus fondamentale. Elle va donc se manifester de manière globale. Tous les domaines de notre vie vont s’en trouver affectés: notre carrière professionnelle, nos relations amicales, amoureuses et familiales. Si nous entreprenons un travail spirituel elle influencera également notre relation avec les personnes qui nous accompagneront dans cette démarche.

F.B. : A ce stade, je te propose de clarifier ton propos en nous donnant un exemple de stratégie de survie…

Strat6Gilles Farcet : Comme tu me l’as fait justement remarquer au début, l’expression « stratégie de survie » a effectivement une connotation un peu tragique… Cela peut facilement nous donner l’impression que sa mise en place répond à la nécessité d’échapper à un danger physique mortel… La réalité est souvent loin d’être aussi spectaculaire. Les individus qui élaborent une stratégie de survie ne sont pas uniquement ceux qui ont vécu des enfances effroyables. Nous savons tous que ces histoires existent et leurs protagonistes ne manquent pas de développer des stratégies de survie à la mesure du traumatisme subi… Pour aujourd’hui, je vais laisser ces cas extrêmes de côté pour me contenter de parler des stratégies de survie qui se situent dans « la moyenne ». Elles sont le produit d’une histoire ordinaire qui n’a rien de tragique ou d’idéal. Les ressentis ingérables dont je parle peuvent très bien ne pas attirer l’attention d’un témoin extérieur. Objectivement parlant il ne se passe rien de particulièrement frappant… Pas de quoi faire la une de Paris Match… Imaginons par exemple un enfant plutôt doué intellectuellement mais très maladroit de ses mains… Né dans une famille d’intellectuels, sa maladresse n’a pas grande importance. C’est à peine si on la remarque. L’enfant se sent plutôt aimé, valorisé et soutenu par les siens… Arrive le moment d’entrer à l’école primaire… Ce garçon un peu gauche se sent alors agressé par ses petits camarades qui tournent son manque d’habileté en dérision. Confronté à cette expérience, l’enfant ne comprend pas. Son émotion est si forte qu’elle en devient ingérable...

F.B. : En quoi cette émotion est-elle « ingérable » ?

Gilles Farcet : Son ressenti est ingérable dans la mesure où sa famille lui renvoie une certaine image de lui-même alors que son instituteur et ses copains de classe le perçoivent de manière radicalement différente… Il se demande donc qui il est. Est-il cet être aimé et admiré par sa famille ou cet empoté dont on se moque à l’école ? Cette situation en apparence anodine le confronte à quelque chose qu’il ne maîtrise pas et vis à vis duquel il ne sait pas comment se positionner… Ajoutons à cela que les moqueries font inévitablement naître des émotions d’impuissance, de désespoir mais aussi de colère. Comme l’enfant est incapable d’exprimer ce genre de ressentis au grand jour, le cycle des émotions refoulées se met aussitôt en route…

F.B. : Excuse-moi d’insister mais l’adjectif « ingérable » n’est-il pas un peu exagéré pour décrire les émotions générées par une bagarre de cours de récréation ?

Gilles Farcet : Quand j’emploie le mot « ingérable » je pointe vers quelque chose qui est strat2ressenti comme incohérent, incompréhensible et d’une certaine manière absurde… Quand on en parle à l’âge adulte tout cela paraît bien banal et inoffensif. Il ne faut cependant pas oublier que l’enfant fait preuve d’une sensibilité exacerbée et qu’à ses yeux tout prend une valeur absolue. C’est seulement en grandissant que nous commençons à « relativiser » comme on dit… Et encore ! Il suffit de voir la facilité avec laquelle nous nous laissons emporter par nos émotions… L’enfant, et plus encore le nourrisson, interprètent toutes leurs expériences en termes de survie. Si la nourriture arrive à temps tout va bien. Si elle tarde il se sent immédiatement en danger de mort imminente. Il est incapable de rationaliser, de se dire que sa mère est un peu fatiguée ou qu’elle a été retardée… Il fait alors face à « la différence ». Ce que Swami Prajnanpad appelait « la première grande loi du réel ». D’une certaine manière on pourrait dire que la stratégie de survie naît avec la prise de conscience de la différence. Je ne suis pas seul au monde. Ma mère n’est pas une extension de mon être. Je ne la contrôle absolument pas. Elle peut agir à sa fantaisie ce qui implique que je suis totalement à sa merci. C’est avec ce sentiment d’impuissance radical que tout commence…

F.B. : Qu’est-ce qui commence ?

Gilles Farcet : C’est à ce moment là que cette fameuse stratégie de survie va cristalliser en nous. Elle prend d’abord la forme d’une certaine vision du monde. L’enfant dont je parlais tout à l’heure va commencer par se persuader que le monde extérieur est dangereux et qu’il ne peut pas se sentir en sécurité en dehors de son cercle familial et intime. Plutôt favorisé intellectuellement, il aura aussi mécaniquement tendance à surévaluer les activités cérébrales et artistiques au dépend des activités manuelles et sportives. Il se dira par exemple : « je suis différent de toutes ces brutes épaisses qui font la loi dans la cour de récréation. Ils sont certes plus forts et plus habiles mais je suis tellement plus intelligent, sensible et profond que ces imbéciles ». Il en tire inévitablement la conclusion qu’il leur est supérieur et se met à les mépriser.

F.B. : La première conséquence de notre stratégie de survie est de déformer notre vision du monde ?

Gilles Farcet : Tout à fait. Pour citer Swami Prajnanpad, nous ne vivons alors plus dans « le monde mais dans notre monde ». La stratégie de survie se situe donc au cœur de ce que l’on appelle l’ego et le mental. L’ego c’est à dire la conviction que nous sommes fondamentalement séparés du reste du monde et le mental qui désigne la somme des élaborations intellectuelles qui tendent à justifier ce sens fondamental de la séparation. C’est là que le travail spirituel rencontre le domaine de la psychologie… A mon avis, la séparation entre travail spirituel et travail psychologique est erronée et artificielle. C’est une manière assez grossière de découper l’humain en tranches. S’il est approprié de distinguer le niveau psychologique du niveau spirituel, il est en revanche absurde de vouloir les séparer dans le travail de maturation intérieur.

F.B. : Pourquoi est-il indispensable de tenir compte de la dimension psychologique pour effectuer un travail spirituel ?

Strat14Gilles Farcet : Si j’aborde les choses sur un plan purement métaphysique je vais inévitablement manquer de pertinence et d’efficacité. Si je te jette par exemple à la tête que ton vrai problème est de te prendre pour une entité séparée, ça peut t’intéresser intellectuellement. Si tu as une certaine tournure d’esprit, ça peut même te passionner… Ce qui est sûr c’est que cela ne te mettra pas en danger. Par contre, si je mets en cause de manière très concrète un certain nombre de tes dysfonctionnements et si je te fais comprendre qu’ils sont l’expression de ta souffrance la plus intime, il y a de fortes chances que tu sois sérieusement secoué. C’est l’un des sens que l’on peut donner à cette formule de Swami Prajnanapad : « la voie est dans le particulier, pas dans le général. » Je répète qu’à mon avis le sens fondamental de la séparation dont nous cherchons à émerger n’est pas uniquement un principe métaphysique abstrait. Ce principe s’incarne. Il s’articule chez chacun autour de quelques nœuds très précis qui relèvent de la psychologie. Par contre, si nous voulons réellement émerger de ce nœud, une perspective purement psychologique ne suffit pas. Nous devons nous ouvrir à une perspective spirituelle…

F.B. : La virulence de cette stratégie de survie est-elle identique chez tout le monde ?

Gilles Farcet : Non… La puissance de la stratégie de survie peut varier selon les individus. Nous n’avons pas tous connus la même existence. Au sortir de l’enfance certains sont profondément blessés alors que d’autres ont pu conserver une bonne part de leur liberté et de leur innocence… Il existe des éducations extrêmement aliénantes et destructrices. Elles conduisent tout droit à la folie ou tout au moins à des dysfonctionnements massifs. D’autres formes d’éducation sont en revanche beaucoup plus positives. Elles produisent des individus beaucoup plus proches de ce qu’ils ressentent et mieux à même de se comprendre et de s’ouvrir aux autres… Mais personne ou presque ne sort totalement indemne de l’enfance… Même les enfants les plus privilégiés vont être exposés à un certain nombre d’expériences traumatisantes…

F.B. : Il semble que nous soyons tous condamnés à élaborer une stratégie de survie. Son apparition semble aussi inévitable que l’apparition du désir sexuel à l’adolescence…

Gilles Farcet : Oui, l’élaboration d’une stratégie de survie et l’apparition du sens de la séparation qui en résulte sont des étapes apparemment inévitables et hautement nécessaires du développement humain… Ceux qui en font l’économie finissent en général à l’H.P…

F.B. : Notre stratégie de survie a donc aussi une dimension très positive. Après-tout, nous lui devons d’être là aujourd’hui… Pourquoi la remettre en cause ?

Gilles Farcet : Entre autre chose parce que notre stratégie de survie a depuis longtemps cessé d’être adaptée à notre situation présente. Comme je le dis parfois en riant : le refuge d’hier est le trou à rat d’aujourd’hui.

F.B. : A quoi reconnaît-on que notre stratégie de survie ne nous est plus d’aucune utilité ?

Gilles Farcet : Le signe qui ne trompe pas c’est qu’elle s’accompagne toujours d’un sentiment Strat7de peur et de crispation. Lee Lozowick en parlait également comme de notre « crampe fondamentale ». Elle nous oblige à mettre compulsivement en avant certaines facettes valorisantes de nous même et à refouler toutes celles qui nous paraissent inacceptables. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la stratégie de survie ne parvient pas à nous sécuriser. Elle est impuissante à faire taire nos doutes. Je dirais même qu’elle les attise : Et si mes accomplissements et mes soi-disantes qualités n’étaient finalement que du vent ? Il m’a été possible de faire illusion jusqu’à maintenant. Il suffirait cependant que les autres prennent conscience de ma faiblesse ; qu’ils comprennent à quel point je suis terrorisé et démuni pour que je sois démasqué et que je perde tout etc. etc. C’est le fameux syndrome de l’imposteur dont sont affligés la très grande majorité des occidentaux. Crois-tu vraiment que l’on puisse être en paix dans ces conditions là ?

F.B. : La stratégie de certains semble pourtant gagnante…

Gilles Farcet : Elle peut être socialement gagnante sans être véritablement satisfaisante sur le plan humain. Certains d’entre nous sont par exemple affligés d’un fort besoin de reconnaissance. Nous connaissons tous des personnes qui cherchent à se rassurer en monopolisant compulsivement l’attention. Leur stratégie est gagnante dans la mesure où ils dominent la conversation. Elle est cependant perdante si l’on considère qu’ils sont beaucoup trop tendus et inquiets pour goûter pleinement la reconnaissance à laquelle ils accèdent. La stratégie de survie nous empêche de jouir de la vie. Etant incapables d’intégrer nos expériences, nous sommes condamnés à les répéter. C’est sans fin… La stratégie de survie recycle tout dans une même mécanique. Elle fabrique du vieux au kilomètre.

F.B. : Bien sûr… Tu ne m’enlèveras cependant pas de l’idée que certains semblent « avoir adopté » une stratégie plus enviable que d’autres. L’existence d’un alcoolique est par exemple très différente de celle d’un sportif de haut niveau par exemple…

Strat3Gilles Farcet : Il est certain que du point de vue de la réussite sociale, le grand sportif a développé une stratégie de survie « gagnante » tandis que celle de l’alcoolique sévère est « perdante ». Il n’en reste pas moins qu’un certain nombre de sportifs de haut niveau ont développé leurs aptitudes pour échapper à une béance émotionnelle qui menaçait de les engloutir… A un certain niveau, l’athlète va évidemment mener une existence incomparablement plus riche et valorisante que celle du pauvre type occupé à cuver sa cuite dans un gourbi infâme. Mais si l’on se place du point de vue de la liberté, de la détente et de la capacité de communion, on constatera souvent qu’il n’y a pas de vraie différence entre le sportif et le soiffard… L’un et l’autre sont mus par la peur. Leurs actions ne sont que des tentatives plus ou moins habiles et lucides pour échapper à la souffrance. Au risque de me répéter, je maintiens qu’au final, le seul critère valable c’est celui de la paix intérieure. C’est un critère spirituel… La personne se sent-elle oui ou non ouverte, détendue et compatissante ? Tout le reste est littérature… On retrouve chez les mystiques de toutes les traditions à peu près toutes les catégories socioprofessionnelles… Certains étaient de grands marginaux. Ce fut par exemple le cas de Yogi Ramsuratkumar. Pendant plusieurs décennies, il a mené l’existence d’un mendiant. Il se situait tout en bas de l’échelle sociale. Il était méprisé par beaucoup de ses concitoyens. Certains allaient même jusqu’à lui jeter des pierres… A l’inverse, on a également des exemples de saints ou sages qui ont connus une réussite sociale éclatante. Ce fut le cas du même Yogi Ramsuratkumar à la fin de sa vie. Mais qu’il ait été un mendiant persécuté ou un maître spirituel honoré, il est toujours resté détendu, ouvert et plein de compassion… Le critère n’est pas de savoir si notre stratégie de survie est « gagnante » ou « perdante » mais jusqu’à quel point nous en sommes libres.

F.B. : Je ne comprends pas pourquoi un comportement autodestructeur comme l’alcoolisme peut être qualifié de stratégie de survie…

Gilles Farcet : Une stratégie de survie « perdante» peut être comprise comme une réaction malheureuse à des chocs traumatiques. C’est la seule manière que la personne a trouvée pour se protéger et tenter de gérer sa souffrance. La dépendance d’un alcoolique, pour prendre un exemple malheureusement très courant, s’explique par son incapacité de faire face à des émotions ingérables. Cette stratégie est évidemment « perdante » dans la mesure où elle finira par aboutir à une forme ou une autre de tragédie. Pour beaucoup de personnes, c’est cependant la seule manière de ne pas couler à pic. A court terme en tout cas…

F.B. : Ceux qui sont affligés d’une stratégie de survie perdante ont-ils au moins plus de facilité à la remettre en cause ?

Gilles Farcet : Pas du tout. Ils sont confrontés aux mêmes difficultés que les autres. Strat16L’identification est tout aussi forte. Il est difficile de remettre son monde en cause même si celui-ci est douloureusement dysfonctionnel. L’identification a partie liée avec la peur. Cela est particulièrement frappant chez ceux qui souffrent de ce que j’appelle parfois « le syndrome de l’enfant blessé ». Ces personnes croient dur comme fer qu’il est très dangereux de s’ouvrir à l’amour ou à l’amitié. Elles ont la conviction qu’elles finiront inévitablement par être trahies, bafouées et abandonnées… Cette stratégie peut être qualifiée de « perdante » dans la mesure où la personne finit par croupir seule dans son trou à rat. En dépit de cette souffrance, la peur est tellement forte et l’identification si absolue que la personne cherchera à saborder de manière consciente ou inconsciente la moindre opportunité de relation… Elle fera le nécessaire pour que sa conception du monde soit à nouveau vérifiée et justifiée… C’est tragique… Lorsque cet enfant blessé commence miraculeusement à s’ouvrir, la stratégie de survie ne tarde pas à reprendre brutalement le dessus. C’est « le retour offensif de la bête immonde » pour citer le titre d’un passage des évangiles… A partir de là, l’enfant blessé va déployer une créativité effrénée et inconsciente pour décourager la personne qui a été assez téméraire pour chercher à entrer en relation avec lui… Il se montre généralement d’une efficacité redoutable. C’est un cas que j’ai souvent rencontré au cours de ma petite carrière d’accompagnateur… La dynamique de l’enfant blessé est parfois si puissante qu’il est complètement impossible de lui venir en aide…

F.B. : Comment est-il possible de prendre conscience de sa stratégie de survie et d’en émerger ?

Gilles Farcet : Ah, voilà une question intéressante ! On aborde enfin ce que M. Gurdjieff appelait le « travail ». Notre stratégie de survie représente pour nous un angle mort. Il est très difficile d’en sortir. Notre seule chance d’y arriver est de bénéficier de l’aide de personnes qualifiées. La présence d’un groupe bienveillant, ce que les bouddhistes appellent une « sangha », est une aide très précieuse.

F.B. : Pourquoi est-il tellement difficile d’être lucides sur nous-mêmes ?

Gilles Farcet : Ce qui nous empêche d’être lucides sur nous mêmes c’est que nous sommes totalement identifiés à notre monde… La plus grande difficulté de ce travail vient de ce que notre stratégie de survie se fonde souvent sur des qualités objectivement précieuses : le charisme, l’intelligence, la précision, la force de travail… Ces qualités nous sont souvent d’autant plus précieuses que se sont précisément elles qui nous ont permis de survivre et de nous déployer dans le monde. Lorsque nous commençons à remettre en cause notre stratégie de survie nous avons l’impression de devoir renoncer aux talents sur lesquels nous avons fondé notre identité. En fait, il nous est seulement demandé de ne plus en faire un usage névrotique…

F.B. : A quel signe pouvons-nous reconnaître que nous faisons un usage névrotique de nos qualités ?

Srtat4Gilles Farcet : Dès qu’un comportement, même tout à fait légitime, commence à devenir excessif, tu peux être sûr qu’il y a quelque chose de suspect. Swami Prajnanpad utilisait souvent le terme « overemphasis » pour désigner ce genre de dérive. Prenons l’exemple du besoin de contrôle… Au quotidien, un minimum de maîtrise est évidemment nécessaire. Il faut prévoir, planifier, organiser… Imaginons maintenant une personne mue par une puissante pulsion de contrôle. Elle est intelligente, efficace, fiable… On peut avoir toute confiance en elle. Si ces qualités sont instrumentalisées par sa stratégie de survie, son comportement sera rigide, obsessionnel et au final contre-productif. Comme l’ego et le mental prêchent toujours le vrai pour perpétuer le faux, elle justifiera son attitude inappropriée en mettant en avant des nécessités réelles. Elle pourra même se réclamer de certains aspects de l’enseignement de Swami Prajnanpad pour légitimer sa névrose. Swamiji n’a t’il pas affirmé que le fait de ne pas remettre un objet à sa place constituait un « crime contre le Soi » ? etc. etc.

F.B. : En quoi la présence d’un groupe peut-il nous être utile dans ce travail de remise en cause ?

Gilles Farcet : Si notre stratégie de survie représente pour nous un angle mort, elle est en revanche bien connue de nos proches… Ils nous percent très facilement à jour… Il se peut qu’ils ne le fassent pas toujours de manière très consciente ou très articulée. Le fait est qu’ils reconnaissent immédiatement certains de nos traits de caractère : « Ah oui ! C’est tellement lui ! » Tous ceux qui connaissent X. intimement s’accorderont par exemple à dire qu’elle est remarquablement organisée mais que son comportement confine souvent à la maniaquerie… Tout le monde est au courant sauf la personne concernée.

F.B. : Ce que tu veux dire c’est que le groupe aide la personne en jouant un rôle de miroir. Si je comprends la nécessité de ce regard extérieur, je ne comprends toujours pas la nécessité du groupe. L’instructeur spirituel ne peut-il pas assumer seul cette fonction ?

Gilles Farcet : Pour commencer, je rappellerais que la sangha est un outil traditionnel qui aStrat5 joué un rôle déterminant dans de nombreuses traditions religieuses. Dans le christianisme, cette communauté porte le nom de « paroisse ». Elle permet au « travail » de prendre une dimension publique, familiale et sociale… Il est bien sûr très précieux que la stratégie de survie d’une personne puisse être remise en cause dans le secret d’une relation qui s’apparente à celle d’un confesseur et de son pénitent. La valeur de cette mise à nu est encore plus grande lorsqu’elle se produit en public. L’une de nos plus grandes peurs est d’être démasqué en public. Si cela arrive et que cela se produit dans une atmosphère de bienveillance et de sécurité affective, cette expérience peut revêtir une immense valeur. A ce moment, peut cristalliser en nous la conviction qu’il est possible de vivre sans son masque… Je l’ai vérifié moi-même à plusieurs reprises. Je me souviens qu’un jour Arnaud avait relevé dans l’un de mes livres un passage qui, à ses yeux, exprimait parfaitement le cœur de ma stratégie de survie. Il a alors demandé à un certain nombre de personnes dont j’étais proche de passer une soirée en ma compagnie dans le but de me montrer, texte en main, un aspect de moi-même dont je n’étais pas du tout conscient… J’aurais pu vivre cette confrontation comme une sorte de crucifixion… de mise au pilori… Sa « réussite » dépendait de ma détermination à remettre en cause ma manière de fonctionner… et à me souvenir surtout de ce que j’étais venu chercher auprès de mon maître… Je m’en souviens comme d’un choc salutaire. Un grand et beau moment de vérité… Après cette soirée, je suis allé m’asseoir dans le jardin. Il faisait beau. J’étais sonné, chancelant… J’avais l’impression bizarre qu’un aspect peu flatteur de ma personnalité avait été exposé sur la place publique et que les autres ne m’en aimaient pas moins pour ça. Tout au contraire ! Je pourrais te citer encore beaucoup d’autres exemples, certains très récents, au cours desquels j’ai pu sentir qu’un aspect de ma souffrance et de ma crispation fondamentale était mis à jour en présence de mes frères et mes sœurs sur le chemin… Dans un tel contexte, j’ai constaté à chaque fois que non seulement cela ne posait aucun problème mais qu’il s’agissait même d’une forme de libération… Le groupe donne donc à nos prises de conscience une puissance et une profondeur dont elles seraient autrement dépourvues. Après tout, nous avons forgé notre masque à l’intention des autres…

F.B. : J’imagine que ce travail requiert un groupe particulièrement soudé et mature…

Gilles Farcet : Oui. Le type de travail dont je te parle n’est envisageable que dans un contexte de proximité. Il est impossible de le mener à bien dans un environnement où il y a trop de monde, où les gens ne se connaissent pas assez et ne partagent pas suffisamment de choses ensemble. Les « conditions chimiques » ne sont alors tout simplement pas réunies… C’est un travail qui demande aussi beaucoup de temps et de persévérance. Si les gens ne viennent que de manière ponctuelle l’espace d’un séjour, d’un stage ou d’une réunion, il ne peut évidemment pas se passer grand chose. Pour que les choses deviennent intéressantes, il faut que les gens se sentent impliqués dans un travail à durée indéterminée. Il n’est pas nécessaire de vivre en communauté mais les membres d’une sangha doivent tout de même avoir la possibilité de tisser des liens profonds… Il est nécessaire qu’il y ait une vie collective. Il faut donc s’arranger pour que les gens aient l’occasion de se voir souvent et de vivre des choses ensemble. Cela leur permettra de développer une forme de fraternité qui donnera à son tour naissance à un sentiment de sécurité. A partir de là, une intimité est possible.

F.B. : Une telle proximité doit engendrer beaucoup de frictions…

Strat11Gilles Farcet : De ce point de vue, une sangha digne de ce nom ressemble beaucoup à une famille… Mais c’est une famille fonctionnelle. Pourquoi est-ce que l’occident chrétien a tellement exalté la Sainte Famille ? La Sainte famille ne renvoie pas seulement à l’image délicieusement naïve et désuète du petit Jésus étendu dans sa mangeoire entre un âne et un bœuf. C’est un symbole beaucoup plus puissant et profond que ça. La vocation de la famille est d’être un espace d’accueil. C’est le lieu dans lequel naît et se développe la personne humaine. Une famille fonctionnelle n’est pas une famille idéale au sein de laquelle il n’y a jamais de problèmes, de tensions et d’incompréhensions. Cet idéal n’existe pas. Une famille fonctionnelle est une famille où les difficultés sont vues et reconnues avec lucidité et bienveillance. Tout cela se déroule au sein d’un cadre juste autrement dit d’un cadre qui est au service du développement de la personne… De chaque personne telle qu’elle est. Une famille fonctionnelle implique une bienveillance ferme mais sans rejet et sans condamnation… Chacun des membres qui la composent est légitime, nécessaire et irremplaçable. Tous ont leur place particulière qui ne peut lui être enlevée. Voilà ce qu’est une sangha digne de ce nom… Un tel niveau de maturité collective est évidemment très rare. Il faut beaucoup de temps pour constituer une sangha. Il ne suffit pas de réunir des gens qui habitent dans un même lieu et qui professent plus ou moins la même intention. C’est un travail long et exigeant. Il est tout à fait réalisable mais il ne va pas de soi.

F.B. : Et « l’éveil ? » dans tout ça ? Voilà près d’une heure que nous parlons et nous n’avons toujours pas prononcé le gros mot…

Gilles Farcet : C’est vrai… La notion « d’éveil » est aujourd’hui très tendance dans le microcosme spiritualiste… Elle a fini par devenir un cliché irritant. S’il faut en croire les vidéos qui prolifèrent sur YouTube, le monde moderne regorgerait d’éveillés… Inutile, je crois, de préciser que la plupart d’entre eux sont autoproclamés… Le phénomène a pris de telles proportions que j’en suis arrivé à éprouver une certaine répugnance par rapport à un terme qui, à force d’être galvaudé, est désormais dépourvu de signification…

F.B. : Le sujet n’en est pas moins incontournable. Après tout c’est tout de même le but de la vie spirituelle…

Gilles Farcet : Je ne suis pas d’accord… J’irais même jusqu’à dire qu’en ce qui me concerne, il n’est pas très important de vivre cette expérience dite « d’éveil ». Ce qui est en revanche essentiel, c’est de travailler à émerger de son égocentrisme et de grandir en bonté, en générosité, en ouverture, en empathie et en compassion… Non, je ne considère pas du tout que l’expérience de « l’éveil », entendue comme un éveil métaphysique à sa véritable nature, soit forcément un pré requis pour un travail spirituel digne de ce nom. Il s’agit certes d’une expérience fascinante, mais elle est en fin de compte très secondaire…

F.B. : Voilà une déclaration qui ne va pas manquer de susciter quelques réactions…

Gilles Farcet : Je n’en doute pas (sourire)… Puisque tu m’as lancé sur le sujet, j’aimerais partager quelques réflexions qui me tiennent très à cœur… Après plus de trente ans de pratique et de réflexion, il m’apparaît clairement qu’il existe deux grandes conceptions de l’éveil. La première de ces conceptions repose en effet sur l’idée que le but de la vie spirituelle est d’expérimenter d’une manière ou d’une autre la réalité de la non séparation. Il s’agit de réaliser une fois pour toute que notre nature essentielle n’est ni séparée ni limitée… Nous ne sommes pas uniquement ce corps et cet esprit périssables… Pour reprendre la métaphore ô combien classique et indémodable, notre identité ne se limite pas à la vague. Elle englobe également la totalité de l’océan. Beaucoup voient dans la réalisation de cette vérité métaphysique la solution globale et définitive à toutes nos problématiques existentielles… Cette conception simpliste est aujourd’hui de plus en plus répandue. Elle en est même venue à représenter le courant majoritaire. Il existe cependant une autre approche de l’éveil. Cette deuxième conception inclue la première tout en considérant qu’elle est insuffisante… Décréter que la dimension métaphysique est réelle alors que le monde dit phénoménal est illusoire revient à affirmer que l’existence de la physique quantique invalide la physique classique. Ce n’est pas parce que le physicien quantique conçoit le monde comme une myriade de particules qui dansent dans le vide qu’il peut se dispenser de tenir compte des lois de la physique classique. Même le plus pointu des physiciens quantiques ne traverse pas les murs. S’il prétend le faire, il comprendra immédiatement qu’il y a un problème…

F.B. : Tu dis que la seconde conception de l’éveil inclue la première… Elles ne sont donc pas incompatibles. Qu’est-ce qui les distingue radicalement l’une de l’autre ?

Gilles Farcet : Ce qui distingue ces deux approches c’est que la première essaie de prendre Dorje-Gotrab-AK3-zentralfigurles choses par le haut alors que la deuxième les prend par le bas c’est à dire de manière beaucoup plus sobre et pragmatique. Quand Swami Prajnanpad dit « vous ne vivez pas dans le monde, vous vivez dans votre monde » ou « Swamiji ne connaît rien d’autre que d’être un avec » il ne fait en rien référence à des expériences sublimes. Il invite tout simplement ses élèves à se familiariser avec leur monde de manière à être peu à peu capables d’en émerger et de s’en détacher. Aux yeux de Swami Prajnanpad, les expériences exceptionnelles n’avaient aucune valeur tant qu’elles n’avaient pas été vraiment intégrées par la personne… Il fallait que celle-ci l’harmonise avec son humanité nécessairement limitée et conditionnée… Pour juger de l’intérêt d’une telle expérience d’éveil, Swâmi Prajnanpad utilisait un critère simple et exigeant : dans quelle mesure cette expérience aidait-t-elle son élève à changer de manière profonde et durable sa manière d’entrer en relation avec les autres… Selon cette conception, un être éveillé n’est donc pas un individu qui expérimenterait en permanence une sorte d’état de conscience supérieur mais une personne s’efforçant d’être de moins en moins soumise à la dictature de son monde donc de son ego, de son mental et de sa stratégie de survie fondamentale. Il s’agit donc de quelqu’un qui est fondamentalement apte à entrer en communion avec lui-même et avec chacun.

F.B. : Que veux tu dire quand tu affirmes que l’expérience de l’éveil doit être harmonisée avec notre humanité ?

Gilles Farcet : Il arrive que certaines personnes manifestent une forme de réalisation hors du commun tout en restant prisonnières de leur stratégie de survie fondamentale. Elles font preuve d’un rayonnement indéniable et tiennent parfois des propos remarquables. Dans certaines circonstances, elles n’en continuent pas moins à se comporter de manière purement égocentrique.

F.B. : Peux-tu développer ton propos ?

Strat10Gilles Farcet : Pour donner un peu de consistance à mes propos, je vais être obligé de te donner un exemple… Il y a quelques mois j’ai lu le texte qu’un physicien indien du nom de Ravi Ravindra, a consacré à Krishnamurti. Élève des groupes Gurdjieff, Ravindra était un ami et un grand admirateur de Krishnamurti Il n’était cependant pas un de ses zélateurs fanatiques. Son témoignage est intelligent… Il est critique tout en demeurant profondément respectueux… Selon Ravi il y avait deux Krishnamurti. Il y avait bien sûr le Krishnamurti transcendant et magnifique habité par une dimension toute autre et émanant ce charisme bouleversant qui a fait sa réputation dans le monde entier… Il existait cependant un Krishnamurti moins inspirant… Un homme qui pouvait facilement être en proie à de très fortes émotions dès qu’il s’agissait de dénoncer les religions constituées, la relation maître / disciple et les hiérarchies de tous ordres… Ravi explique que Krishnamurti se comportait alors comme un être humain ordinaire exprimant des tensions très fortes et non résolues… Il est également intéressant de noter que Krishnamurti n’a pas été très sincère à propos de sa vie personnelle. Il s’est toujours ostensiblement présenté comme un célibataire et a même incité un certain nombre de ses admirateurs à suivre son exemple. Or il se trouve qu’il a vécu toute sa vie une liaison amoureuse intense, compliquée et empreinte de beaucoup de souffrance que ce soit pour lui, pour la femme qu’il aimait mais aussi pour le mari de cette dernière et leurs enfants… Tout cela a été bien entendu soigneusement caché et n’a émergé que de nombreuses années après sa mort…

F.B. : Où veux-tu en venir ?

Gilles Farcet : Je n’ai aucune intention de me placer sur un plan moral. J’ai bien trop d’admiration pour Krishnamurti pour le juger et le condamner. Et d’ailleurs qui suis-je, moi, pauvre pékin, pour prétendre lui faire la morale? Tant mieux pour lui s’il a pu vivre une vie amoureuse et sexuelle… Il le méritait… Ça ne me choque pas du tout. Par contre il est légitime de s’interroger sur les raisons de ce double discours. On peut se demander s’il est légitime de tromper des centaines de milliers de personnes à son sujet. Un tel comportement n’est-il pas né d’une peur, d’un égocentrisme, d’une souffrance ? Il ne s’agit encore une fois pas de juger ce comportement mais simplement de prendre cet exemple célèbre comme base de réflexion. Ce faisant, je me situe dans une ligne que Krishnamurti lui-même n’aurait pas désavouée. Je m’efforce d’utiliser mon intelligence pour essayer d’aller au fond des choses et ne pas laisser les autres penser à ma place. Krishnamurti est l’exemple typique de d’un éveil qui n’a pas été complètement intégré… Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples moins fameux dont certains que j’ai eu l’opportunité de côtoyer et d’observer de près… Chez de telles personnes une dimension vaste, transcendante et infinie peut coexister avec des comportements médiocres qui conduisent à la souffrance pour soi-même et pour les autres. Or, j’ai à ce sujet une position très claire : telle que j’en suis arrivé à la concevoir à mon niveau, la vie spirituelle ne peut être qu’au service de l’allègement de la souffrance. C’est un instrument de la compassion. Son but est de contribuer « au bien de tous les êtres sensibles » comme disent les bouddhistes. Elle est par conséquent incompatible avec des comportements mécaniques qui sont uniquement des réactions nées de la peur et de l’égocentrisme.

F.B. : Est-ce que tu ne pinailles pas un peu ? Après-tout ce Krishnamurti passe pour avoir été un homme extraordinaire. Il a changé la vie de milliers de personnes… Yogi Ramsuratkumar lui même le tenait en grande estime. Est-ce qu’on ne peut pas lui passer quelques « faiblesses » ?

Gilles Farcet : Bien sûr ! Il ne s’agit pas d’être idéaliste. « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » Les saints, les éveillés et les maîtres spirituels restent des êtres humains c’est à dire des créatures nécessairement imparfaites… Toute la question est de savoir si le saint justifie ses failles ou s’il considère qu’elles font partie des faiblesses dont il doit encore se libérer… A ce propos, il est intéressant de noter que les tenants d’un non dualisme radical en arrivent à considérer que les manifestations mécaniques et égocentriques de ceux qu’ils considèrent comme des « éveillés » n’ont aucune importance. Ils en arrivent ainsi à justifier l’injustifiable… Peu leur importe si le comportement de cet « éveillé » engendre beaucoup de souffrance et de confusion autour de lui. Ils vous diront que l’éveil n’est en rien affecté par ces actes qui appartiennent au « complexe corps esprit » de la personne. Cela revient à dire que je peux allègrement écraser un piéton avec ma voiture parce que du point de vue de la physique quantique il n’existe rien d’autre que le vide en train de danser avec le vide. En ce qui me concerne, ce point de vue est indéfendable.

F.B. : De leur côté, les néo-Vedantins dont tu parles reprochent certainement à Swami Prajnanpad de faire la part trop belle à la psychologie…

Gilles Farcet : M. Gurdjieff, qui par bien des aspects était très proche de Swami Prajnanpad, Strat17faisait une distinction entre « l’essence » et « la personnalité ». Il était selon lui indispensable de développer les deux. Certaines personnes peuvent avoir une « essence » exceptionnelle et une « personnalité » très défaillante. Elles peuvent faire preuve d’une innocence bouleversante, avoir de profondes intuitions métaphysiques tout en se comportant comme des gamins stupides et immatures. Est-ce idéal ? Certainement pas… Pour se développer de manière harmonieuse, un être humain doit développer sa « personnalité » tout en restant en contact avec son « essence »… Pour effectuer un tel travail, il est effectivement nécessaire de se confronter sérieusement à la psychologie humaine… Pour ce qui est de Swami Prajnanpad, j’ai souvent l’occasion de répéter que même s’il s’est effectivement beaucoup intéressé à la psychanalyse, il se considérait avant tout comme un maître spirituel s’insérant dans la plus pure tradition du Vedanta. Il était très clair à ce sujet… Quelques-unes de ses formules expriment d’ailleurs un point de vue radicalement non dualiste. Elles restent cependant rares et ne sont pas considérées comme les plus importantes. Il les a prononcées à la toute fin de sa vie à l’attention de personnes comme Arnaud Desjardins qui étaient à ce moment là suffisamment avancées pour en faire leur profit ou en tout cas pour les entendre et les méditer en leur cœur jusqu’à la fin de leur vie… Vu son éducation, son parcours et sa personnalité, Swami Prajnanpad aurait très bien pu se contenter de délivrer un enseignement purement métaphysique sans se donner la peine (et Dieu sait que c’est bien l’expression qui convient) d’entrer dans le monde compliqué, torturé, conflictuel et laborieux de ses élèves indiens et occidentaux. S’il l’a fait, c’est encore une fois que les dimensions psychologique et spirituelle sont inséparables. Elles forment un tout. Swami Prajnanpad souhaitait amener ses élèves à travailler sur leur stratégie de survie parce que c’est la seule manière de les faire émerger de leur monde pour les faire vivre dans le monde. Vivre dans le monde c’est être capable d’être un avec tout ce que l’on y rencontre. C’est ça la non dualité.

Strat18

Rencontre avec Frédérick Houdaer

LPI 10La récente publication aux Éditions du Pédalo Ivre de Rédemptions ordinaires, le dernier livre de Gilles Farcet, m’a donné envie de prendre le train pour Lyon afin d’y rencontrer son éditeur. L’occasion pour moi de passer quelques heures chaleureuses en compagnie de Frédérick Houdaer, le directeur de la collection poésie. Poète, auteur de polars, lecteur vorace hanté par les œuvres de Richard Brautigan, de Céline, de Bukowski ou de Tristan Corbière, Frédérick est aussi le créateur d’un Cabaret Poétique qui accueille mensuellement une centaine de personnes. Un véritable exploit si l’on songe aux tirages confidentiels des poètes contemporains. Dans la première partie de cet entretien, il sera question du métier d’éditeur, de l’état de la poésie française et de la différence radicale qui sépare un poème d’un discours… Comme toute première partie qui se respecte, celle-ci est suivie d’une seconde. Cliquez ICI pour y accéder.

Frédéric Blanc: Cher Frédérick, peux tu te présenter en quelques mots ?

Frédérick Houdaer: Avant d’être un écrivain ou un éditeur, je suis et reste un lecteur…

F.B. : En tant que lecteur, quels sont tes goûts littéraires ?

Frédérick Houdaer: En matière de lecture, je suis boulimique et omnivore… Éclectique si tuLe pédalo Ivre 3 veux. Quand j’ai commencé à lire de la poésie, je me suis très vite intéressé à toutes les familles de poètes. Il n’est, par exemple, pas rare que je lise Charles Bukowski et Philippe Jaccottet dans la même journée. Beaucoup de journalistes à qui j’ai dit ça ont cru que c’était une boutade. Pas du tout ! Je profite même de cette interview pour dire que j’aime beaucoup Philippe Jaccottet. Même s’il n’a, à priori, pas le profil pour me plaire, j’ai énormément de respect pour son travail de traducteur et de poète. Je l’ai d’ailleurs croisé l’autre jour sur le marché de Grignan. J’avais complètement oublié qu’il habitait là. Je venais acheter des olives. Lui, il regardait les poireaux… Ça m’a fait un choc de le voir soudain devant moi. Voilà, tu as ton scoop. J’ai fait mon coming-out à propos de Jaccottet.

F.B. : Dis-moi un peu quel genre d’écrivain tu es…

Le pédalo Ivre 6Frédérick Houdaer: En tant qu’écrivain, j’appartiens à la famille des autodidactes… Ce mot ne désigne pas forcément quelqu’un qui n’a jamais posé son cul sur les bancs de l’université. Cela veut simplement dire qu’on a pas fait d’études littéraires… Beaucoup de mes auteurs favoris sont dans ce cas. Un certain nombre d’entre eux ont été médecin. C’est le cas de Rabelais, de Tchekov, de Céline bien sûr… Gilles Farcet a eu un cursus beaucoup plus classique. Heureusement, pour lui (et pour nous!), il a très vite dérapé… Je suis devenu auteur de polar à 29 ans. J’ai publié une petite dizaine de romans chez des éditeurs très variés. Ça va du Serpent à Plumes, dans un genre très littéraire, à Gérard de Villiers dans un genre… très différent… Et puis j’ai changé de cap. Ça s’est passé il y a une grosse dizaine d’années, à la faveur d’une résidence d’auteur à Montréal… J’ai soudain basculé dans la poésie. C’était inattendu. Je n’avais jamais pratiqué ce genre. J’avais toujours lu de la poésie, sans en écrire. Même à l’adolescence ! Quand j’avais 16 ans, je n’écrivais pas de mauvais poèmes mais de mauvais romans… Il a suffit d’une matinée pour tout bouleverser. Tout ce que j’écris depuis résulte des choix que j’ai faits à ce moment là. En tant que poète, je me suis par exemple promis d’employer un vocabulaire assez pauvre. Paradoxalement beaucoup plus pauvre que celui que j’employais dans mes polars… Je me suis également posé des questions concernant la présence ou l’absence de titre, de ponctuation, de retour à la ligne… Ce sont des questions simples mais auxquelles il faut apporter des réponses précises. Pour être auteur, il faut commencer par faire des choix. Mon premier recueil (celui que j’ai écrit à Montréal) a été publié assez rapidement. Le livre a reçu un bon accueil. L’effet de surprise. J’étais « l’auteur de polars qui écrivait de la poésie »… Bon, les années passent, les recueils se suivent. Sans la moindre subvention, je finis par créer un cabaret poétique à Lyon qui réunit cent personnes tous les mois. Un vrai succès. En parallèle, je me lance dans l’édition. Je commence par diriger une collection de romans francophones chez un petit éditeur avant de me voir offrir la possibilité de créer une collection poésie aux éditions du Pédalo Ivre.

F.B. : Justement, parles-moi un peu des Éditions du Pédalo Ivre…

Le pédalo Ivre 4Frédérick Houdaer: Les Editions du Pédalo Ivre ont été fondées il y a quatre ou cinq ans par mon ami Jean-Marc Luquet. Au départ, il ne s’agit pas du tout une maison d’édition littéraire. Avant que Jean-Marc ne me propose d’héberger une collection de poésie, Le Pédalo Ivre publiait exclusivement des ouvrages sur la décroissance et la désindustrialisation… J’ai fait le coucou dans le Pédalo Ivre. Le coucou est rapidement devenu très gros. Maintenant il prend pas mal de place ! (rires) Concrètement cela veut dire que la maison est beaucoup plus connue pour sa collection de poésie (une quinzaine de titres en trois ans, c’est plutôt pas mal. Merci Jean-Marc !) que pour ses publications à thématique sociale et économique. Aujourd’hui, notre collection de poésie est très repérée. Cet engouement m’étonne un peu… Je dirais que la « notoriété » dont elle bénéficie est disproportionnée par rapport à sa taille réelle.

F.B. : Quelles qualités faut-il posséder pour être un bon éditeur ?

Frédérick Houdaer: Pour s’occuper d’une maison de poésie, il faut commencer par avoir une LPI7vraie ligne éditoriale. Autrement dit une vision. Je m’excuse d’employer ce genre de grands mots. J’ai plutôt tendance à m’en méfier. Je vais essayer de ne de plus le refaire. Promis ! (rires) Ce que je veux dire, c’est qu’on ne dirige pas une collection de poésie pour publier les copains. Ça n’a aucun intérêt. Comme je le répète à tout bout de champ, être éditeur de poésie ça consiste à ne pas gagner un euro et à dire souvent « non » aux copains ou copines.

F.B. : Sur quels critères te bases-tu pour choisir les auteurs que tu publies au Pédalo Ivre ?

LPI8Frédérick Houdaer: Les auteurs que j’ai publiés au Pédalo Ivre ont un certain nombre de points communs. Ils partagent un certains nombre de références. Les noms de Richard Brautingan et de Charles Bukowski leurs sont par exemple extrêmement familiers. Stylistiquement parlant, ils appartiennent un peu à la même famille. La poésie qu’ils écrivent est en général assez narrative. Pour certains critiques c’est un gros mot ! Leurs poèmes osent raconter quelque chose. Ils prennent le lecteur à parti. Ils s’adressent à lui de manière directe, sensible et généreuse. Mon mètre étalon : la première phrase de Moby Dick: “Call me Ishmaël”. Ça, c’est une adresse au lecteur ! Il y a beaucoup de formes de poésie qui ne sont même pas faites pour être lues. Ce sont des jeux de langage artificiels à la limite de l’autisme qui ne s’adressent en aucune façon au lecteur. Ce mépris là, parce que j’appelle ça un mépris, n’a pas sa place au Pédalo Ivre… La poésie que nous publions fait également place à l’humour. Maintenant que j’y réfléchis, elle fait place à énormément de choses… J’aime la poésie qui ne s’interdit rien.

F.B. : En gros, tu publies des gens qui te ressemblent…

Frédérick Houdaer: Je sais que ça sonne comme un cliché, mais chaque livre que je publie est 12901550_975221302559723_8177066321039308510_oune aventure humaine. Chacun d’eux correspond à une vraie rencontre. Je ne veux plus travailler avec des poètes dont je trouverais le style brillant mais avec lesquels je n’aurais pas envie de boire un café… C’est arrivé une ou deux fois. C’est fini. Au départ, je ne prenais pas forcément la peine de rencontrer tous les auteurs que je publiais. J’ai totalement changé d’avis. Comme je l’ai dit, ce travail ne me fait pas gagner un euro. Je veux au moins qu’il ait du sens. Je ne m’attends pas forcément à nouer une grande histoire d’amitié avec chacun de « mes » auteurs. Il faut cependant que nous ayons un minimum d’affinités… (silence)… Le Pédalo Ivre me donne la possibilité de réunir une famille d’auteurs dans une espèce de petite auberge espagnole. Le résultat est intéressant, cohérent. Je crois qu’il y a des personnes qui aiment vraiment le Pédalo Ivre et d’autres qui le détestent. Le plus beau, c’est que c’est réciproque. La vie est tout de même bien faite, non ?

F.B. : Je vais oser une question tarte à la crème. C’est quoi la poésie ?

hqdefaultFrédérick Houdaer: C’est une question qu’on n’arrête pas de me poser. Des définitions, je pourrais t’en sortir au moins une dizaine… Des petites phrases futées qui claquent bien et qui t’en mettent plein la vue… Au final, la réponse qui m’a le plus marquée est celle de Serge Pey. Serge est un poète que j’admire énormément. Il était interrogé par un journaliste qui n’entendait strictement rien à la poésie. Serge était assez énervé et il était à deux doigts de mettre une claque au gars. Il lui a finalement répondu qu’au lieu d’essayer de lui expliquer ce qu’était la poésie, il allait lui dire ce qu’elle n’était pas. Ça tenait en une phrase : « La poésie c’est ni le bavardage, ni le discours. » Pour moi ça a été une révélation. C’est une définition à laquelle je reviens régulièrement.

F.B. : Le bavardage, je vois à peu près ce que c’est. Mais qu’est-ce tu appelles le discours ?

Frédérick Houdaer: C’est une question qui mérite vraiment d’être posée. Le discours est uneLPI mécanique qui tourne à vide. En lui même, le discours peut être intéressant. Il peut être au point. Certains sont même remarquables de subtilité. Il n’en reste pas moins qu’ils sont sans âme. Leurs auteurs ne s’y impliquent pas le moins du monde. Ils ne courent aucun risque. On pense bien entendu au discours politique. Mais c’est presque trop facile… Le discours politique, c’est la caricature de la caricature. On est dans la com pure. Personne n’est vraiment dupe. Le discours culturel est beaucoup plus insidieux. J’en ai pris conscience il y a quelques années lors d’une résidence d’auteur dans un musée d’art contemporain. Les œuvres présentées n’existaient pas vraiment en tant que telles. Elles reposaient exclusivement sur un discours. C’était exemplaire de fumisterie.

F.B. : Quel regard portes-tu sur la poésie française de ce début du XXIème siècle ?

LPI 7Frédérick Houdaer: Pour être franc, je crois que dans le domaine de la poésie, il y a tout à faire ou à refaire en France. Le petit, le tout petit milieu, de la poésie est actuellement noyauté par une clique de mandarins fadasses. Tant qu’ils resteront aux commandes, la poésie française continuera à sentir le renfermé. Comme le formule Whitman : « le cadavre continue d’obstruer le passage. » Dans la poésie officielle, il y a beaucoup de choses qui sont d’une tiédeur écœurante. Il y a encore quarante ou cinquante ans, les choses étaient très différentes. Si tu lis Les oiseaux Mohicans de Daniel Biga, un excellent recueil parut en 1969 (l’année de ma naissance!), tu hallucines. On est très très loin de tous ces poètes de la CAMIF qui font du sous-Eluard… sous eux. Il y a eu régression. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Nous manquons certainement pas de bons poètes aujourd’hui. Il y en a autant que dans les années 60. Alors ? Tout ce que je sais, c’est que depuis 30 ans l’université française à joué un sale rôle dans l’affaire.

F.B. : C’est à dire ?

Frédérick Houdaer: Ce n’est pas un sujet sur lequel j’ai spécialement envie de m’attarder. hqdefault (1)Disons simplement que l’université française a prétendu que la création allait se faire exclusivement dans son sein… Elle est là l’escroquerie principale ! Au Québec, l’université n’a pas du tout la même politique. Elle permet à des autodidactes intégraux de venir enseigner dans ses murs. On n’imagine pas la Sorbonne demander à Jean Genet de donner des cours. Hubert Selby Jr., lui, a pu animer des ateliers dans une fac américaine… Mon rapport à la poésie a toujours été profondément démocratique. C’est peut être le seul domaine dans lequel je le suis vraiment. Il est évident que la poésie se fait dans la rue, dans les bars, les HLM et le métro… Je ne veux pas non plus tomber dans la démagogie. Nous sommes peut être tous des poètes mais nous ne sommes pas tous prêts à passer des milliers d’heures à gribouiller dans notre cuisine. En même temps, il n’est pas nécessaire d’avoir une agrégation ou un doctorat pour se lancer. « Just do it ! » C’est une phrase que j’ai souvent entendu de la part des poètes québecois.

F.B. : Revenons à la situation de la poésie dans la société actuelle. Comment expliques-tu son maigre succès ?

Les amours jaunes de Tristan Corbière par F. HoudaerFrédérick Houdaer: C’est vrai que la poésie est complètement sortie des écrans radars. Il faut voir jusqu’à quel point ! J’ai été journaliste. Je sais de quoi je parle ! Autrefois on parlait de poésie dans les grands journaux. Elle intéressait les critiques littéraires. Elle suscitait des enthousiasmes, des polémiques, des controverses… Elle était vraiment intégrée à la vie quotidienne. Aujourd’hui, c’est à peine si on en parle dans les revues spécialisées. L’une des raisons de cette désaffection, c’est qu’on ne peut pas gagner d’argent avec la poésie. Imposible de spéculer dessus. J’ai la chance de m’occuper d’un rendez-vous poétique qui attire beaucoup de monde. Ceci dit, on est obligé de garder un minimum d’intimité pour que ça marche. Pour moi, cent personnes c’est le maximum. Je ne pense pas qu’on pourrait faire la même chose dans un stade de foot.

F.B. : Tu te résous donc à rester dans un relatif anonymat ?

Frédérick Houdaer: Pas vraiment. Au fond, je suis très confiant dans l’avenir de la poésie. Je Frédéric Houadersuis convaincu que les habitudes de lecture vont changer et que dans dix ou quinze ans les recueils de poésie connaîtront un succès beaucoup plus importants. A mesure que les choses iront plus mal le besoin de poésie se fera plus pressant… Maintenant, c’est vrai qu’il y a tout un travail pédagogique à faire… C’est un très gros chantier. Beaucoup de gens ont totalement perdu contact avec la poésie. Certains en sont même venus à la haïr… Elle leur rappelle souvent des moments d’ennui mortel à l’école. Les quelques rares personnes qui ont eu la chance d’avoir de bons enseignants se sont la plupart du temps enkystées dans une certaine forme le plus souvent issue du XIXème siècle. Comme cette forme est parfaite et indépassable (Les fleurs du mal par exemple…), elles ne sont pas forcément prêtes à s’ouvrir à d’autres styles… Nous devons donc sensibiliser le public à notre travail. Bien sûr, si mes chers amis de la presse culturelle s’obstinent à passer la poésie sous silence on arrivera à rien. Idem pour les libraires. Beaucoup de librairies ne défendent pas du tout la poésie. Pire, ils n’en lisent pas !

N.B. Toutes les photos qui illustrent cet articles ont été piquées sur Google Image.

Le pédalo ivre 2

Philippe Blanchard – De Dieu à Dieu

10169418_803811472970370_7850539511895771391_nAncien élève de l’Ecole Normale Supérieure, Philippe Blanchard est un rédacteur et un traducteur émérite. Cet hédoniste savant et chaleureux est notamment l’auteur d’une très belle traduction de Flatland, le chef d’œuvre d’Edwin Abbott Abbott. Philippe ne se passionne pas seulement pour le vin, la bonne chère et les finesses du langage. Les questions spirituelles retiennent depuis longtemps son attention. Porteur de l’héritage de trois traditions, Philippe nous parle ici de la manière dont il intègre ces différentes identités.

Frédéric Blanc : Cher Philippe, peux-tu nous dire à quels courants spirituel tu te rattaches ?

Philippe Blanchard : J’ai trois identités spirituelles… Enfant, j’ai été baptisé. Le christianisme est ma première identité. A partir de la 8ème, j’aitrinité été scolarisé dans une école catholique où je suis resté jusqu’en terminale. Il m’en reste de très bons souvenirs. A cette époque, j’étais plutôt fervent. Adolescent, j’ai pris un peu mes distances. Je me souviens de Sartre décrivant dans Les Mots l’origine de son athéisme : il avait « vu » Dieu tomber du ciel comme une statue et s’enfoncer dans les profondeurs de la mer… J’avais très envie de vivre la même chose. Cela ne m’est évidement jamais arrivé… Il s’est même passé exactement le contraire ! En seconde j’ai traversé une période d’angoisses intenses parce que j’avais la conviction que j’étais appelé à devenir prêtre. Le problème, c’est que concomitamment à cet élan spirituel sont apparus des désirs beaucoup plus profanes… J’éprouvais un désir furieux d’être amoureux, de connaître des femmes… Ces deux aspirations s’excluaient mutuellement. Du moins c’est ce que je croyais à cette époque. Comme me l’a dit récemment mon rabbin : « Tu ne t’étais pas trompé de vocation, tu t’étais simplement trompé de religion. » C’est une façon de voir les choses (rires)…

F. B. : Pourrais-tu nous dire un mot de ta seconde identité spirituelle ?

Philippe Blanchard : Elle découle de mon éloignement par rapport à la première. Il s’agit, comme tu t’en doutes, de l’enseignement d’Arnaud Desjardins que j’ai rencontré au début des années 90. A cette époque, je traversais une période de grand désarroi… Je lorgnais vers une forme de tantrisme quand une amie, Sophie Bernier, pour ne pas la nommer, m’a fait découvrir le premier volume de A la recherche du Soi.

Arnaud-2Bmai-2B2008F. B. : Parle moi un peu de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.

Philippe Blanchard : Je trouve qu’on a du mal à nommer ce à quoi on appartient lorsque on est disciple d’Arnaud Desjardins et de Swami Prajnanpad. Il n’existe pas vraiment de terme pour ça. On n’est ni bouddhiste, ni hindouiste, ni adepte de la philosophie du Vedenta… Tout ce que je sais c’est que mon engagement à Hauteville a été long et assez fort… Je ne considère d’ailleurs pas que cette période soit terminée… Au début, le plus important pour moi, c’était que le chemin spirituel proposé par Arnaud se passait entièrement de la figure de Dieu. Ça m’enlevait une sacrée épine du pied. Dieu, c’est ce qui m’a toujours posé problème chez les catholiques…

F. B. : C’est quoi le problème avec Dieu ?

Philippe Blanchard : C’est un mot très chargé. Quand tu as été élevé chez les cathos, tu peux difficilement te débarrasser de l’image du vieux barbu perché sur sonGod and lovers nuage… Plus sérieusement, j’ai énormément de mal avec la notion d’un Dieu personnel… De mon point de vue, c’est juste absurde… Et je ne te parle même pas d’un Dieu qui s’incarne ! A mes yeux, cette figure du Dieu chrétien est aussi très liée à la rigidité du dogme et de l’institution… D’un point de vue plus émotionnel, je me représente toujours ce Dieu comme quelqu’un qui a des reproches à me faire. C’est comme s’Il m’en voulait encore de ne pas avoir répondu à son appel…

F. B. : Pour toi, Dieu est donc plutôt du côté du surmoi ?

Philippe Blanchard : Oui !

F. B. : Parle moi encore un peu de ta rencontre avec Arnaud Desjardins et Hauteville. Qu’est-ce qui t’a particulièrement plu ?

Philippe Blanchard : Ma rencontre avec la spiritualité « athée » d’Hauteville a répondu pour moi à un besoin très profond. En outre, lors des premières assemblées générales j’ai ressenti très fortement la dimension ecclésiale de la sangha. Je n’avais jamais ressenti cette dimension de fraternité à l’église.

F. B. : Qu’est-ce qui t’a poussé à aller séjourner dans un centre comme Hauteville ?

Philippe Blanchard : Quand je suis arrivé à Hauteville j’avais le sentiment de vivre les choses de manière peu consciente. Il arrivait souvent qu’on me dise : à tel moment tu as dit ça, tu as fait ça… et je ne m’étais juste rendu compte de rien. Mon désir de changement a d’abord pris la forme d’une crainte d’un désir de ne plus être pris à défaut. Une de mes premières aspirations « spirituelles » a donc été de vivre de manière plus vigilante, plus adulte… Je ne voulais plus vivre dans un emportement permanent… 15 ans après, je me sens plus centré, plus présent. Je pense aussi faire preuve d’une ouverture d’esprit et de cœur beaucoup plus grande.

Torah_ScrollF. B. : Quelle est ta troisième identité spirituelle?

Philippe Blanchard : Je suis juif. La découverte de cette identité remonte à l’année de mes 15 ans. C’est à cet âge que j’ai appris que ma mère était juive. Je n’en avais rien su jusque là.

F. B. : Ça a dû être une sacrée surprise. Quel rapport as-tu entretenu avec cette identité inattendue ?

Philippe Blanchard : Au début, je ne savais pas trop quoi en faire. Je ne savais pas trop quoi en faire. Cette graine a germé en moi au fil du temps jusqu’à ce que je ressente le besoin de me faire reconnaître comme juif. Cela relevait un peu de la posture. C’est facile de dire qu’on est à moitié juif quand on s’appelle Philippe Blanchard. Quand je suis rentré à Normale Sup, j’ai commencé à jouer de cette posture. Je me suis d’ailleurs fait rabattre mon caquet par mon copain André Laks. Il venait d’une famille de juifs polonais très pratiquants qui avait fui les pogroms. Pour lui, qui avait été élevé dans le judaïsme dès sa plus tendre enfance, mes prétentions juives relevaient tout au plus du folklore. Au fond de moi, je savais cependant que ce n’était pas vrai… Il est vrai que j’ai mis beaucoup de temps à me mettre au clair avec ça… Le judaïsme me vient de ma mère et le catholicisme de mon père. Dans mon enfance, l‘une de ces deux identités a été amplement nourrie, reconnue et cultivée tandis que l’autre a été laissée complètement en jachère. Au départ, en revenant vers mes racines juives, j’avais le désir de réparer le tort qui avait été commis à l’égard de l’une des traditions dont je suis issu.

F. B. : En quoi consiste ce sentiment « d’appartenance au judaïsme »?

Philippe Blanchard : Le sentiment d’appartenance au judaïsme est difficile à définir… Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? (silence) C‘est vraiment très compliqué… IlTorah1 est difficile d’éprouver un sentiment d’appartenance au catholicisme. On est catholique ou on ne l’est pas. En ce sens, le catholicisme est une religion et non une culture. Le sentiment d’appartenance au judaïsme peut prendre mille formes différentes. Tu peux être croyant orthodoxe, croyant libéral, vaguement croyant et vaguement pratiquant… Tu peux même continuer à fréquenter la synagogue en n’étant ni croyant ni pratiquant… L’appartenance au judaïsme n’est pas binaire. En tant que juif, il est dit que tu appartiens au peuple d’Israël. C’est un peuple qui est uni par une tradition, une histoire et une langue commune. C’est un peuple qui est uni par la référence à un texte commun. C’est un peuple qui est uni par une culture du questionnement de ce texte. Le judaïsme ne t’oblige pas à croire mais il t’incite fortement à étudier. Étudier la Torah, c’est l’interpréter. Pourquoi un texte aussi ancien que la Torah est-il toujours vivant aujourd’hui ? Parce que de génération en génération chaque juif l’interprète et a le droit de l’interpréter de manière personnelle. Il n’existe pas de dogme dans le judaïsme. A l’occasion du shabbat, la drasha (c’est à dire le commentaire) du texte biblique n’est pas forcément faite par le rabbin. Elle peut être effectuée par n’importe quel fidèle. Chacun est encouragé à penser par lui-même.

F. B. : Les antisémites fantasment volontiers les juifs comme une race à part. Ce point de vue racial m’a toujours paru atterrant. Quelle n’a donc pas été ma surprise de découvrir un jour que beaucoup de juifs considèrent que le simple fait d’avoir une mère juive suffit à faire de vous un juif.

torah3Philippe Blanchard : Tu as raison de soutenir qu’il n’y a pas de « race juive » mais il est également vrai que le judaïsme se transmet par la mère. Oui, il est clair qu’il n’y a pas de race juive. Les biologistes sont d’ailleurs en train de remettre en cause la notion même de race. On ne peut pas imaginer de notion plus absurde que celle d’une race française. Les juifs eux-mêmes ne se considèrent pas comme une race à part. La Bible est très claire à ce sujet. Lorsqu’elle affirme qu’Adam et Eve sont les parents de l’humanité, elle proclame l’unicité de cette humanité. Nous venons tous de la même source. Le deuxième point, c’est la question de la transmission. Dans la Bible, on ne trouve pas de trace de transmission par la mère. Cette matrilinéarité a été codifiée dans le Talmud, peut-être à la suite des persécutions romaines, par compassion pour les femmes victimes de viols. Cela dit, les juifs ont été de tous temps soumis à des persécutions. Leur culture a failli disparaître à plusieurs reprises. Dans ces conditions, la question de la transmission prend une importance cruciale. On sait avec certitude que l’enfant d’une mère juive est juif. Comme tu le sais, la mère est toujours certaine et le père parfois douteux. Toutefois, le judaïsme libéral reconnaît comme juif tout enfant né de mère ou de père juif, s’il a été élevé dans le judaïsme et/ou affirme sa volonté d’y appartenir. Comme le dit Amos Oz dans un très joli livre intitulé Juif par les mots, « Est juive toute personne qui est assez cinglée pour vouloir se revendiquer comme juive à l’époque actuelle ».

F. B. : Où en es-tu aujourd’hui avec cette identité juive?

Philippe Blanchard : Cette identité juive s’est beaucoup clarifiée avec le temps. Elle consiste en un lien avec le divin. Un divin qui ne prend pas la forme d’un Dieu personnalisé. Tu remarqueras déjà que ce Dieu est dépourvu de nom. Le tétragramme (YHWH) n’est pas prononçable. Dieu est certes appelé Adonaï mais il ne s’agit pas d’un nom propre. Ce mot signifie simplement « Seigneur ».

F. B. : Pour quelqu’un qui ne voulait plus de Dieu, tu es servi! YHWH a beau rester anonyme, il n’en domine pas moins tout l’Ancien testament de sa présence écrasante. Pourquoi la religion juive est-elle à tes yeux tellement plus supportable que le catholicisme ?

Philippe Blanchard : Le Dieu du judaïsme n’a rien à avoir avec celui du catholicisme. Il nous a donné deux choses fondamentales. La première c’est l’interdiction du cultetorah 5 des idoles et la deuxième c’est la loi. Il n’exige pas que nous ayons foi en lui. Il nous demande simplement de mettre sa loi en pratique. Il ne nous demande donc pas de croire mais de faire. Dans le meilleur des cas, le Dieu du judaïsme est le Dieu de la pratique. Dans le pire des cas, il est le Dieu de la discussion sans fin pour savoir s’il faut par exemple laisser passer une heure, trois heures ou six heures entre le moment où tu bois du lait et celui où tu manges de la viande. La loi peut engendrer le meilleur comme le pire. Il y a dans le judaïsme une dimension chicanière que je trouve insupportable. Mais on y trouve aussi une dimension éthique que je trouve extraordinaire. Le judaïsme est aussi une religion de l’étude. Comme tu t’en doutes, cette dimension me convient à merveille. Ce n’est pas une étude aride. C’est une étude qui réunit l’esprit et le cœur. Le judaïsme est aussi une religion de la joie. Les fêtes qui ponctuent l’année judaïque sont de grands moments de joie. On danse, on chante, on jette des bonbons en l’air… Les enfants se précipitent pour les attraper… C’est une religion profondément humaine. Notre rabbin nous demandait l’autre jour ce qui différencie une synagogue d’une église. La réponse, humoristique, bien sûr, c’est que dans une synagogue, il y a des toilettes. Pourquoi ? Parce que la synagogue n’est pas seulement un lieu de prière. C’est aussi un lieu d’études et de convivialité. En hébreu, l’un des mots que l’on utilise pour désigner la synagogue, c’est « beth knesset ». Autrement dit, la maison de la réunion.

torah2F. B. : Comment est-ce que le judaïsme s’articule pour toi avec l’enseignement d’Arnaud Desjardins?

Philippe Blanchard : Je considère que le judaïsme et l’enseignement d’Arnaud sont des voies parallèles. Il y a entre elles une similarité et une complémentarité. Commençons par ce qui est complémentaire. Le judaïsme nourrit mon besoin de rituel. J’aime ce moment où à Kipour le chef de famille étend son talith afin d’offrir un refuge aux membres de sa famille et à toutes les personnes esseulées de la communauté. J’aime aussi chanter le Shema Israël « Ecoute Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un » De ce point de vue, le yoga de la connaissance tel qu’il nous a été transmis par Swami Prajnanpad et Arnaud Desjardins est, pour moi, un peu sec. Par ailleurs, il y a énormément de similarités entre le judaïsme et l’enseignement d’Arnaud. Dans le judaïsme, il y a par exemple ce qu’on appelle des bénédictions. En théorie, cent par jour ! Ce sont à la fois des gestes de remerciement et des rappels à la vigilance. Dieu a donné le monde à l’homme pour qu’il le parachève : il y a pour moi une similarité forte entre réparer le monde (le tikoun olam) dans le judaïsme et contribuer à sa guérison dans l’enseignement d’Arnaud. Ce ne sont là que quelques exemples…

F. B. : Un mot de conclusion ?

Philippe Blanchard : Je conclurais en disant que je suis vraiment le produit de trois identités. Il y a d’abord le catholicisme même si je me suis détaché. Il atorah_scroll profondément marqué mon enfance et m’a laissé un certain nombre de concepts auxquels je dois toujours me confronter aujourd’hui : la rédemption, le péché originel, l’immortalité de l’âme etc. Je dois ma deuxième identité à l’enseignement d’Arnaud. Cet enseignement m’a considérablement fait grandir même si je m’interroge aujourd’hui sur cette promesse d’éveil qui me semble définitivement hors de ma portée. Mon identité juive est semblable à un ruisseau qui n’a cessé de grossir au fil des années. Aujourd’hui le judaïsme m’apporte beaucoup de bonheur. Pour moi, le christianisme a été synonyme de ferveur mais jamais de bonheur. L’enseignement d’Arnaud a été synonyme de fraternité. Le judaïsme est synonyme de joie.

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Le recueillement – l’art de cultiver une autre perspective

11222043_879618262120028_8702775933141681368_oLe premier numéro de la belle revue « Question de » figurait au nombre de mes lectures estivales. J’ai été tout particulièrement touché par un article de Gilles Farcet consacré au recueillement. Fort de mes nombreuses interrogations, je suis allé trouver son auteur pour approfondir le sujet. Le recueillement étant un acte, j’ai principalement cherché à obtenir des précisions pratiques. Sans être particulièrement technique, cet entretien ne s’égare donc pas dans d’inutiles considérations théoriques.

Titulaire d’un doctorat de lettres, Gilles Farcet est l’auteur d’une vingtaine de livres. Son œuvre comporte des essais, des ouvrages d’entretiens et des biographies. Il a exercé dans sa jeunesse les métiers de journaliste, d’éditeur et de producteur sur France Culture. Proche collaborateur d’Arnaud Desjardins, il consacre aujourd’hui le meilleur de son temps à transmettre ce qu’il a assimilé de son enseignement. Il le fait avec consécration, simplicité et intelligence. Gilles Farcet est l’une des rares personnes de ma connaissance qui ose véritablement penser par elle-même. N’assénant jamais de vérités définitives, il nous invite à réfléchir par nous-mêmes aux questions qu’il soulève. Le dialogue avec lui n’en est que plus passionnant.

Frédéric Blanc : Le thème du recueillement va constituer le fil conducteur de ce premier entretien. Je vais partir de l’article que tu as publié à ce sujet dans revue Question de. Ma lecture achoppe sur une première citation : « Pour moi, tout est là, pratiquer régulièrement la méditation constitue une aide précieuse mais elle n’est pas suffisante pour apprendre à méditer dans le courant de l’existence. ». Pourrais-tu développer ce point ?

Gilles Farcet : Sortis de leur contexte, je trouve mes propos un peu trop généraux. Je vais10614219_1657044651189971_7639654357476360925_n donc commencer par les nuancer. Je sais que certaines personnes pratiquent la méditation de manière très sérieuse. Je n’exclus pas du tout que cette pratique assidue contribue à leur apprendre « à méditer dans le cours de l’existence ». Ceci dit, ce que j’affirme dans cette phrase n’est pas faux pour autant. Cela correspond à une observation que j’ai souvent eu l’occasion de faire. D’abord sur moi-même bien sûr… Tout étant relatif par ailleurs, j’ai beaucoup pratiqué la méditation. Et ce depuis mon plus jeune âge… J’ai commencé cette pratique de manière sérieuse et régulière à l’âge de 18 ans. Je suis donc bien placé pour en mesurer les immenses mérites mais aussi les limites bien réelles. De part mon activité de transmetteur, j’ai bien sûr été amené à étendre mes observations à toutes les personnes qui se sont confiées à moi et que j’ai vu évoluer au cours des années… Le problème est que les choses sont souvent cloisonnées. Il y a la méditation d’un côté, la vie de l’autre et pas beaucoup de relations entre les deux… Une personne va s’astreindre à méditer quotidiennement. En soi, c’est déjà admirable ! C’est très loin d’être à la portée du premier venu… Cette personne se met donc à méditer avec la conviction qu’elle s’adonne à une pratique importante. Certains vont même se persuader que la méditation est LA pratique. Pour beaucoup de personnes ce positionnement peut présenter un danger. Celui de limiter leur pratique au temps que dure la méditation. Cela peut induire un divorce profond avec le courant de l’existence. Ces personnes ressemblent alors un peu aux chrétiens qui assistent de tout leur cœur à la messe du dimanche et se remettent ensuite à vivre de manière tout à fait ordinaire… Bien sûr, beaucoup de personnes témoignent du fait qu’une pratique régulière de la méditation change quelque chose, même de manière imperceptible, dans le courant de leur quotidien. C’est certainement vrai. Il n’en reste pas moins que je ne suis pas convaincu qu’une ou deux heures de méditation par jour (ce qui relève déjà de l’héroïsme) soient suffisantes pour opérer une transformation réelle et durable chez un être humain. Pour qu’elle soit fructueuse, la pratique de la méditation doit être suivie et complétée par une pratique spécifique prenant place dans le courant de l’existence. Cette pratique reprend les grandes lois de la méditation en les appliquant au domaine de l’action. Les choses seraient très différentes si nous étions des moines ou des contemplatifs consacrant quotidiennement dix ou douze heures à la méditation. Dans leur cas, la méditation devient le courant de l’existence. Pratiquée à ce niveau, la méditation peut produire toutes sortes de réactions et d’effets puissants chez le pratiquant… Je ne suis cependant pas convaincu que la vocation de l’être humain soit de « méditer ». Un être humain n’est pas fait pour rester assis en silence toute la journée. Sa vocation est d’agir, d’interagir, d’entrer en relation… De mon point de vue, la méditation n’est pas autre chose qu’une répétition générale de la pratique. C’est une mise en condition, un accordage de l’instrument. La méditation n’est pas la pratique elle-même.

F.B. : La phrase que je viens de te citer est extraite d’un article consacré au recueillement. En te lisant, j’ai l’impression que tu opères une distinction très nette entre la méditation et le recueillement.

LBP_0247Gilles Farcet : C’est vrai… C’est une distinction qui m’est propre. Quand je dis ça, je ne veux pas dire que je sois le seul à la faire. Je veux simplement souligner que cette distinction est le fruit d’une réflexion personnelle. Ce n’est pas quelque chose que j’ai lu et emprunté à quelqu’un d’autre. Pas de manière consciente en tout cas… Qu’est-ce que la méditation ? C’est une discipline qui consiste d’abord à s’asseoir en adoptant une posture répondant à un certain nombre de règles plus ou moins strictes et précises. A partir de là, le pratiquant tente d’appliquer les positionnements intérieurs qui sont propres à cet exercice. Concrètement, je m’assieds dans la posture et je suis assailli par des pensées, des sensations et des émotions. Le jeu consiste à les accueillir, à les reconnaître pour ce qu’elles sont et à ne pas m’y attacher. « Ni refus ni appropriation » selon la formule consacrée. Je laisse venir, je laisse partir. Je laisse ce mouvement de surface circuler de manière aussi fluide que possible en essayant, dans la mesure du possible, de ne pas me confondre avec lui. Pour cela, je me sers des points d’appui que sont la posture et l’attention portée à la respiration. Soulignons au passage qu’il y a énormément à apprendre d’une posture obéissant à certaines lois… (silence)… En apparence, il existe beaucoup de formes de méditations différentes. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’elles obéissent toutes plus ou moins aux mêmes lois. Dans ma jeunesse, j’ai par exemple pratiqué une forme de méditation qui reposait sur la répétition d’un mantra. Avec le recul, je constate que cette forme obéissait exactement aux mêmes lois fondamentales que le zazen ou la méditation vipassana. Nous utilisions le mantra de la même manière que d’autres utilisent l’attention portée au souffle. Il s’agissait pour nous de ne pas nous attacher aux sensations, aux pensées et aux émotions pour revenir inlassablement à la répétition du mantra. On essayait de ne pas se crisper dessus tout en ne le perdant jamais de vue. Dans ce contexte, le mantra était simplement une autre forme de point d’appui…

F.B. : Qu’en est-il du recueillement ?

Gilles Farcet : Il y a quelques années, j’ai spontanément ressenti la nécessité d’expérimenter une autre forme d’assise silencieuse. Je l’ai baptisée le “recueillement”. Pour commencer, le recueillement a quelque chose de beaucoup moins technique que la méditation. C’est aussi une pratique beaucoup plus ouvertement religieuse voire mystique. Au cours du recueillement, je peux bien sûr me servir de la respiration comme point d’appui mais il ne s’agit pas de la finalité de cette pratique… Le recueillement consiste à se mettre dans une certaine disposition intérieure dans laquelle on se met intentionnellement en présence de ce que l’on pourrait appeler le « plus grand ». Je pourrais aussi utiliser le mot Dieu. Cultiver ce climat intérieur me permet de me relier à une perspective beaucoup plus vaste que ma perspective habituelle. Cette pratique me relie aussi à mon maître, au maître de mon maître et à toutes les influences spirituelles qui passent à travers eux… Cela me permet de rendre à chaque chose sa véritable valeur…

F.B. : Dirais-tu du recueillement ce que tu disais de la méditation, à savoir qu’il s’agit d’une « répétition générale de la pratique » ?

Gilles Farcet : Non… Je l’exprimerais de manière un peu différente… La méditation telleMontserrat_Vierge_Noire_Detail que je l’ai pratiquée peut être qualifiée de répétition générale de la pratique dans le sens ou elle est une tentative d’entrer en relation consciente avec ce qui est. « Ce qui est » étant le champ total de mon expérience ici et maintenant. Or, la même définition s’applique également à la pratique telle que nous la concevons dans la lignée de Swami Prajnanpad et d’Arnaud. Il n’y a donc fondamentalement aucune différence entre ce que l’on essaie de faire lorsque l’on est assis en lotus sur son zafu et ce que l’on essaie de faire lorsque l’on s’engueule avec sa femme ou l’un de ses collaborateurs. La seule chose qui change ce sont les conditions… Le recueillement c’est encore autre chose. Comme je l’ai dit, le recueillement n’est pas une technique. Il ne permet pas d’obtenir ceci ou cela. Le recueillement est l’intention gratuite de se mettre face au plus grand. C’est nettement moins concret et objectif que la méditation… Et puis, une telle pratique suppose nécessairement la croyance en l’existence d’un « plus grand ». Elle n’aurait évidemment aucun sens pour un athée ou un agnostique. Rien ne s’oppose à ce que la méditation soit pratiquée par des athées. Je sais par exemple que le philosophe André Comte-Sponville s’y est essayé avec profit. Je suppose que M. Comte-Sponville n’aurait fondamentalement rien à redire sur ce que je dis à propos de la méditation. Il serait en revanche beaucoup plus réservé, et c’est un euphémisme, à propos du recueillement ! La méditation n’implique pas l’adhésion à une idéologie spécifique. Athées, hindous, musulmans et chrétiens peuvent s’y adonner sans remettre en cause leurs cadres mentaux. En théorie, un communiste orthodoxe, si ça existe encore, pourrait pratiquer cet exercice dans le but de relever le défis de la lutte des classes de manière plus lucide et efficace. On peut également imaginer qu’un patron du Cac 40 puisse méditer pour mieux répondre aux exigences des actionnaires de son entreprise… La méditation et le recueillement répondent donc à deux besoins différents même si on pourrait m’objecter que, portée à un certain niveau, la pratique de la méditation rejoint le recueillement. J’ai entendu certaines personnes rapporter des expériences de méditation profonde où il ne s’agit plus simplement d’entrer en relation consciente avec ce qui est mais de se connecter avec la source même de l’être.

F.B. : Le recueillement et la méditation sont-ils complémentaires ?

12322466_1741941906033578_2379491885926620673_oGilles Farcet : Tout à fait. La méditation et le recueillement sont deux outils qui permettent chacun d’opérer ou de faciliter quelque chose de différent. On pourrait les comparer à un marteau et un tournevis. Quand tu bricoles, tu ne peux pas faire avec l’un ce que tu peux faire avec l’autre. Ils ont cependant tous deux leur utilité. J’insiste par contre sur le fait qu’ils ne te permettront pas de rénover entièrement une maison. Si tu te lances dans ce genre d’entreprise, tu auras besoin d’employer toute une gamme d’outils différents… Je m’excuse de prendre une comparaison aussi grossière, qui plus est puisée dans un domaine dans lequel je ne connais strictement rien…

F.B. : Tu conseilles souvent aux personnes avec lesquelles tu travailles de « se mettre en présence de leur intention ». Le recueillement est-il une manière de mettre en pratique cette formule ?

Gilles Farcet : Pas tout à fait… (silence)… Dans le recueillement, il s’agit effectivement de se mettre en présence de son intention mais en ayant conscience que cette intention n’a de sens que par rapport à notre relation au plus grand… Je ne me recueille pas pour être plus efficace ou mieux dans ma peau. En pratique, le recueillement me permet effectivement de mieux accomplir mon travail d’instructeur spirituel… Grâce à cette pratique, je deviens un meilleur instrument de conscience et de compassion. Mais là encore, je ne perds pas de vue que la conscience et la compassion (les deux vont toujours ensemble) ont leur source exclusive dans « le plus grand »… En Dieu si tu veux… La compassion ne peut pas prendre sa source dans le cœur limité d’un être humain. Elle ne peut émaner que d’un cœur d’homme purifié, de plus en plus ouvert et transparent à Dieu. « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice… » . Dans le recueillement, il s’agit vraiment d’adopter une perspective dévotionnelle et mystique. Cette pratique n’a rien d’utilitaire ou de matérialiste. Au risque d’être lourd, je répète que cette pratique n’a de sens que pour les personnes douées d’une sensibilité religieuse. Je ne la conseillerais pas aux autres. En ce qui me concerne, j’assume tranquillement mes dispositions mystiques.

F.B. : Si tu assumes tranquillement ces dispositions pourquoi t’obstines-tu à parler du « plus grand » et non de Dieu ?

Gilles Farcet : Je le fais par égard pour toutes les personnes que le mot Dieu pourrait22708_1660743657486737_1428146924667801798_n rebuter ou choquer. Pour beaucoup de gens, le mot Dieu a des connotations tellement négatives qu’il en devient inaudible. Comme mon intention n’est pas de m’adresser uniquement à des catholiques ou à des musulmans convaincus, je prends des précautions. Je ménage les susceptibilités. Je fais en sorte de désamorcer les associations mécaniques. En entendant parler du « plus grand », on ne pense pas immédiatement au vieux barbu irascible trônant sur son nuage. C’est une manière plus neutre d’évoquer ce qui incorpore tout. Je ne suis pas du tout philosophe, mais je me rappelle avoir lu autrefois un texte du philosophe allemand Karl Jaspers dans lequel il utilisait le mot « l’englobant » (das Umgreifende). Je ne me souviens pas avec exactitude du sens que Jaspers donnait à ce mot, ma lecture de ses livres est assez lointaine. Quoiqu’il en soit, le mot me parle. Je pourrais très bien le reprendre à mon compte. « Dieu », « l’englobant », « le tout incorporant », « le plus grand », « le grand je ne sais pas »… Au final, ce ne sont que des mots. L’important est ce vers quoi ils pointent.

F.B. : Venons-en maintenant à la pratique du recueillement. Peux-tu nous dire en quoi elle consiste ?

Gilles Farcet : Pour commencer, la pratique du recueillement nécessite l’existence d’un espace qui lui soit spécifiquement consacré. Le prélude de cette pratique consiste à installer un autel dans son lieu de vie. La taille de cet espace varie selon la place dont on dispose. Certaines personnes vivent dans de grandes maisons et peuvent y consacrer une pièce entière. C’est le cas de la maison dans laquelle nous nous entretenons. D’autres vivent dans des appartements exigus et ne peuvent y consacrer que quelques mètres carrés quand ce n’est pas un coin minuscule de leur chambre ou de leur salon.

F.B. : Le recueillement peut donc exclusivement se pratiquer dans un espace qui lui est spécialement dédié ?

Gilles Farcet : Tout dépend là encore du sens que l’on donne au mot recueillement… Si l’on entend simplement par là le fait de se centrer, de revenir à soi-même, à la présence, c’est possible n’importe où. « Tout endroit est un endroit pour être » répétait Swami Prajnanpad. Il est possible d’être vigilant dans une rame de métro bondée, en circulant dans les rayons d’un supermarché ou en patientant au feu rouge. Par contre, la pratique du recueillement telle que je l’ai définie plus haut, nécessite effectivement un sanctuaire.

F.B. : Quelle est l’utilité pratique de ce sanctuaire ?

Gilles Farcet : La vocation du sanctuaire est d’appeler au recueillement. De part sa seule600px-Le_Mans_-_Cathedrale_St_Julien_CV_01-e1452458728251-570x404 existence, le sanctuaire nous invite à une certaine disposition intérieure. Cette fonction d’appel est la raison d’être de tous les sanctuaires… Il y a aujourd’hui encore quelques églises qui remplissent efficacement cette fonction. Il peut parfois s’agir de simples églises de campagne ou de quartier que tu visites lors d’une promenade. Lorsque tu y entres, tu te sens immédiatement appelé. Il règne en ces lieux une atmosphère, un climat qui t’invite à l’intériorisation. Il y a malheureusement beaucoup d’églises dans lesquelles tu ne sens absolument rien. Et il y a encore plus d’églises qui sont tout simplement fermées ce qui est une absurdité. La seule fonction des églises est de fournir à chacun la possibilité de se recueillir à tout moment. Leur vocation est donc de rester ouvertes jour et nuit. Si on les ferme, on les prive tout simplement de leur raison d’être. Cela devient des lieux morts qui, en tant que tels, sont tôt ou tard voués à la destruction. Certaines églises contiennent bien sûr des trésors qu’il faut protéger… On peut comprendre les raisons matérielles qui poussent à une telle prudence. Mais on pourrait se demander s’il est vraiment utile de s’acharner à préserver les richesses contenues dans une église qui n’incite plus personne à se recueillir ?

F.B. : Tu as utilisé plusieurs fois le verbe « appeler ». Je ne suis pas sûr de bien comprendre le sens que tu lui donne dans ce contexte.

Gilles Farcet : Ça n’est pas compliqué. Je vais te l’expliquer à l’aide d’une image très profane. C’est l’été. Le soleil brille dans un ciel sans nuages. Il fait très chaud. Tu arrives dans un hôtel qui dispose d’une vaste piscine. Il y a des transats, des tas gens en maillot de bain et des serveurs qui circulent en portant des plateaux de cocktails. Eh bien, on peut dire que tu te sens « appelé » à te détendre, à enfiler ton maillot et à plonger dans la piscine. Si tu étais ailleurs, en train de travailler dans un bureau ou de marcher dans la rue, tu désirerais certainement qu’il fasse un peu plus frais mais tu n’aurais pas forcément ce type d’envie. De même, le fait de créer un sanctuaire chez soi présente l’avantage de t’exposer quotidiennement à la tentation de l’intériorité. Je peux t’en parler d’expérience. A chaque fois que je passe devant notre espace de recueillement, je me sens littéralement appelé, incité à me brancher sur une autre longueur d’ondes.

F.B. : J’ai compris (sourire). Comment va se présenter cet espace de recueillement ?

Gilles Farcet : Cela va bien sûr dépendre de chacun… L’idée est de placer dans cet espace des objets inspirants. Des objets qui pourront servir de support, de point d’appui à ma pratique. Autrefois on appelait cela des objets de dévotion. La nature de ces objets varie selon le parcours et la sensibilité de chacun. L’important est que ces objets fassent sens pour moi. Si on a par exemple beaucoup appris auprès d’un maître particulier, il peut simplement s’agir d’une photo de ce maître. On peut également utiliser des objets d’art sacré. Un chrétien y placera une icône, une belle reproduction de la Vierge à l’enfant ou un sacré coeur. D’autres vont se sentir plus inspirés par une belle statue de Bouddha. Pour ma part, j’y place toujours une bougie. La présence de la lumière est importante. Pour des raisons pratiques autant que symboliques… Ce que je te dis là n’a rien d’original. L’utilisation de ces différents éléments est connu depuis des millénaires. Elle se retrouve sous une forme ou sous une autre dans beaucoup de religions et de traditions spirituelles : Le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme, le taoïsme… En Occident, de très nombreux chrétiens ont orné leur chambre d’un crucifix ou d’une icône dont la présence leur servait de rappel.

F.B. : Comment se déroule la pratique du recueillement ?

68242_2493305749992_683272534_nGilles Farcet : Pour pratiquer le recueillement, je m’assieds face aux supports que je me suis choisis et je commence par les contempler. Comme je l’ai dit, il peut s’agir indifféremment de la photo d’un maître spirituel, de la statue d’un bouddha ou de la reproduction d’une Vierge du XIIème, du XIIIème ou du XIVème siècle. C’est à dire d’une sculpture obéissant à certains canons d’art sacré… Le fait de concentrer mon attention sur ce support va m’enseigner quelque chose. A ce propos, il est intéressant que je ne fasse spontanément aucune différence entre la photo d’un maître spirituel authentique qui a pu être prise hier et une icône dont l’orignal a pu être peint il y a plusieurs siècles. Je considère que la photo d’un maître spirituel authentique s’apparente à une œuvre d’art sacrée. Encore faut-il que la photo ait été prise alors que le maître en question se trouve dans une certaine disposition intérieure… Je ne parle évidement pas d’une photo triviale où le voit en train de se curer le nez ou de manger un plat de nouilles… Et si je me mets en présence de cette photo ou de toute autre œuvre d’art sacrée authentique, celle-ci va me transmettre quelque chose. Il m’arrive par exemple régulièrement de contempler un bouddha en albâtre entouré de deux moines en prière. C’est une antiquité birmane. Si je porte mon attention sur ces trois sculptures et que je les regarde en étant tout simplement réceptif, cela va m’apprendre quelque chose à propos de la dignité intrinsèque de tout être humain.

F.B. : Le recueillement tel que tu l’entends nécessite donc d’abord d’entrer en relation avec une représentation…

Gilles Farcet : Oui. Comme je te l’ai dit, cela n’a rien d’original. Cette pratique remonte à la plus haute antiquité . La plupart des sanctuaires sont fondés sur ce principe. Les églises catholiques regorgent de statues et de tableaux avec lesquels nous pouvons entrer en relation. Ce sont des représentation du Christ, de la Vierge ou des saints. Entrer en relation avec ces représentations a un impact certain sur notre météo intime… Il est évidement nécessaire que ces représentations aient un sens pour moi. Si une personne qui ignore tout du christianisme entre dans une église elle ne va rien voir ou ressentir de spécial… Encore que… En tant que chrétien ayant reçu une certaine éducation, je sais parfaitement ce que représente la statue d’une Vierge à l’enfant ou un tableau représentant la sainte famille. N’étant pas bouddhiste et n’ayant pas spécialement étudié la tradition du tantrayana tibétain, j’ignore ce que peuvent signifier les personnages et les symboles représentés sur une thangka. Je ne peux pas raconter une histoire à partir de ce que je vois. Et pourtant, j’observe que même si je n’ai pas la culture nécessaire pour les comprendre, ces images suffisent en elles-mêmes à induire chez moi un climat d’intériorité. D’une certaine façon, toute œuvre d’art sacrée véritable dépasse le cadre de la culture qui l’a produite. Elle transmet quelque chose d’universel.

F.B. : Peux-tu développer ce point ?

Gilles Farcet : Je ne suis en rien qualifié pour discuter sérieusement d’art sacré. Ce que je1462572_10153469549124615_8588650092121753076_o peux t’en dire est purement subjectif. Récemment, je me trouvais en Espagne et j’ai eu l’occasion d’admirer dans un musée des Vierges du XIIème et du XIIIème siècle. Ce qui m’a beaucoup intéressé, c’est que d’une certaine manière je ne voyais pas de différence fondamentale entre ces Vierges médiévales et le bouddha birman dont je te parlais tout à l’heure. Par delà les différences culturelles qui les séparent en surface, ces œuvres obéissent aux mêmes canons. J’ai été très frappé de constater que leur énergie, leur émanation propre, était la même. Chacune à sa manière, ces œuvres nous parlent de verticalité, de profondeur. N’étant pas un spécialiste de l’art sacré, je suis incapable de développer davantage. Je maintiens cependant qu’il y a une parenté étroite entre une thangka tibétaine traditionnelle et une icône peinte selon les règles de l’art. C’est particulièrement frappant en ce qui concerne le regard des personnages représentés.

F.B. : J’ai compris. Revenons au déroulement de la pratique.

Gilles Farcet : Oui (sourire)… Tu te places donc face au support de ton choix et tu te mets en quelque sorte à son école… Tu le laisses t’enseigner certaines choses, te brancher sur une certaine longueur d’ondes. En lui même, ce support ne possède évidement aucun pouvoir surnaturel. Affirmer le contraire serait de l’idolâtrie… Si tu es résolument dépourvu de dispositions pour le recueillement, si tu ne prends pas soin de cultiver cette attitude, il ne se passera rien de significatif. Il n’en reste pas moins que ce support constitue une aide indéniable… Ainsi que je l’ai déjà dis, le recueillement diffère de la méditation. La méditation est un exercice qui s’inscrit forcément dans le temps. Pour sa part, le temps de recueillement n’a pas besoin d’être très long. Il peut même être très court. Lorsque j’ai beaucoup de travail, il m’arrive de ne me recueillir que quelques minutes. La semaine dernière, nous animions un week-end de travail avec des élèves. A deux reprises, je suis allé dans la pièce de recueillement pour m’asseoir deux minutes. C’était suffisant pour me relier à une perspective plus vaste et me faire basculer dans un climat différent.

F.B. : A quoi occupes-tu concrètement ces deux minutes ?

Gilles Farcet : C’est très variable… Je choisis parfois de déposer consciemment une certaine préoccupation, un certain thème de mon existence aux pieds du plus grand. Je peux également évoquer le souvenir de personnes de ma connaissance, mortes ou vivantes. Dans un langage religieux on appellerait cela « prier » pour ses proches. Tu comprends qu’une telle démarche diffère grandement de la méditation…

F.B. : « Déposer une préoccupation aux pieds du plus grand » ? Peux-tu préciser ce que tu entends par là ?

11096439_1660743607486742_788628946487444341_oGilles Farcet : Il m’arrive comme tout le monde d’être préoccupé par telle ou telle situation ordinaire de l’existence. Emporté par mon inquiétude, je vais avoir mécaniquement tendance à lui accorder une importance exagérée. Cela va m’amener à perdre de vue toute espèce de perspective. Or, à l’heure où nous parlons, ma conviction est que tout se ramène à une question de perspective. C’est la base de la vie dite « spirituelle ». Dans le courant ordinaire de l’existence nous vivons trop souvent le nez dans le guidon. Nous ressassons sans fin telle préoccupation ou souci. Et même si nous réussissons à ne pas ruminer interminablement les mêmes pensées, nous les abordons sans recul. Sans vision. La conséquence d’un tel positionnement est que nous agissons sur la base d’une compréhension mesquine. Nous voyons exclusivement les choses par le petit bout de la lorgnette… J’insiste lourdement sur ce point. L’important est toujours de conserver une vision vaste des choses. Cela nous donne la possibilité de mettre notre préoccupation du moment en relation avec l’ensemble de notre situation. Le recueillement nous aide à faire un zoom arrière… « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu » disent nos amis musulmans. Or, lorsque nous nous laissons hypnotiser par nos problèmes du moment, nous en faisons ni plus ni moins un absolu. Le recueillement est là pour nous rappeler qu’il n’y a pas d’autre absolu que l’absolu. Et ça marche… KonKrètement, comme on dit aujourd’hui…(rires)… Après un moment de recueillement je constate bien souvent que je ne vois plus mes problèmes de la même manière. Quand aux personnes, la raison qui me pousse à « amener » consciemment certaines d’entre elles au sein de l’espace de recueillement est simple. Comme je l’ai dit, je prie pour elles. Là aussi, c’est vieux comme le monde. Que la personne soit vivante ou morte, malade ou en bonne santé, en situation d’échec ou de réussite n’a aucune importance. Je leur veux du bien et je les recommande au plus grand. Je ne formule aucun souhait, je les remets simplement entre ses mains.

F.B. : Tu évoquais la possibilité de cultiver ses dispositions pour le recueillement. Comment faut-il s’y prendre ?

Gilles Farcet : Je le répète, personne n’est obligé de s’intéresser à cette approche. Le prosélytisme n’est pas dans mon tempérament. Il s’agit donc tout d’abord d’être sincèrement attiré par l’exercice. L’important est de ne surtout rien forcer. On peut cultiver cette disposition en s’exposant doucement à la pratique. On peut par exemple commencer par y consacrer deux minutes par jour (rires)…

F.B. : Je sais qu’il est conseillé de méditer quotidiennement à heures régulières. En va-t-il de même pour le recueillement ?

Gilles Farcet : Le recueillement peut être pratiqué n’important quand. C’est aussi ça que j’aime dans cette forme de pratique. Il peut être bien sûr très bénéfique de pratiquer à heures régulières. Cela peut aider à induire un certain climat. Mais je peux aussi sentir dans la journée le besoin ou l’inspiration d’aller me recueillir. Si j’en ai la possibilité et que je suis à proximité d’un sanctuaire, il n’y a aucune raison de m’en priver. J’ai cinq minutes, j’y vais !

F.B. : Le recueillement débute donc par la contemplation d’un objet inspirant qui prend parfois la forme d’une œuvre d’art. En quoi une telle contemplation diffère-t-elle d’une contemplation purement esthétique ? Un esthète pourrait-il atteindre le même état intérieur en contemplant un chef d’oeuvre signé par un maître comme Manet ou Picasso ?

12471342_1749614078599694_2320103104586374948_oGilles Farcet : Contempler une œuvre d’art est incontestablement une forme de méditation. Elle a été pratiquée depuis des temps très reculés. De mon point de vue, il existe effectivement une différence avec ce que je décris. D’une part, l’intention de celui qui s’y adonne n’est pas la même. D’autre part, le génie d’un peintre qui n’a pas d’intentions spécifiquement spirituelles véhicule certes quelque chose de très profond mais d’une nature sensiblement différente. Si je regarde une œuvre d’art très puissante, je ne ressens pas la même chose que devant certaines icônes ou certains bouddhas. Ce n’est tout simplement pas du même ordre… Ce que je dis là n’implique dans mon esprit aucune notion de supériorité ou d’infériorité… Je pourrais facilement illustrer ce point par la musique. J’aime tous les genres de musique. Il m’arrive certains jours d’écouter des morceaux dont les styles sont situés aux antipodes les uns des autres. Je peux aussi bien apprécier une chanson des Sex Pistols que du chant grégorien. Si choquant que cela puisse paraître, je ne considère pas qu’en soi le Dies Irae soit supérieur au God Save The Queen des Sex Pistols. Le chant grégorien est évidement beaucoup plus complexe. Il fait appel à des techniques musicales infiniment plus raffinées que celles utilisées par le punk. Mais les deux univers sont trop différents pour que l’on puisse les comparer. On ne peut pas dire que l’un soit supérieur à l’autre. Ça n’a pas de sens. Ces deux productions musicales n’ont pas du tout été composées dans le même état d’esprit. Pour enfoncer des portes ouvertes, on peut dire que les Sex Pistols jouent une musique qui exprime la rage et le désir de vivre éprouvés par des jeunes gens frustrés. Ils veulent cracher à la face du vieux monde. Leur musique est délibérément simpliste et agressive. Ça n’a d’ailleurs rien de négatif. Cette agressivité remplit une fonction. Le chant grégorien en remplit une autre. C’est une musique composée par des religieux en contemplation pour chanter le gloire de Dieu. C’est très différent. Selon mon humeur je vais écouter l’un ou l’autre de ces styles musicaux. Évidement, entre ces deux extrêmes, il existe toute une palette de style extrêmement nuancée. Donc, pour en revenir à notre exemple du début, un tableau de Picasso, véhicule quelque chose de très fort mais qui n’est en rien comparable à ce que peut exprimer une crucifixion du XIIème siècle. C’est différent et ce qui résultera de la contemplation de ces œuvres le sera aussi. (rires)

Cet entretien a une suite. Vous pourrez la lire ici-même dans un mois.

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« Nous les hommes… » (entretien avec Guillaume Darcq – première partie)

«How many roads must a man walk down before you call him a man?» (Bob Dylan)

7351_10152363424472144_7267844951710031750_nCela fait déjà longtemps que je connais Guillaume Darcq. Au fil des années, j’ai appris à apprécier son courage, son enthousiasme et sa générosité. Guillaume est fasciné depuis l’adolescence par les associations d’hommes et de femmes qui ont pu exister autrefois au sein des sociétés traditionnelles. Sentant que beaucoup d’hommes modernes sont en manque de ce genre de structures, il a décidé de s’associer à son ami Olivier Benoît Gonin pour fonder une structure baptisée L’Ecole des Hommes. Désireux de mieux comprendre sa démarche, je l’ai longuement interrogé sur l’origine et le sens de ce projet. Ceci est la première partie d’un entretien qui en comporte trois. Ceux qui seraient intéressés par les activités de l’Ecole des Hommes peuvent consulter son site internet en cliquant sur le lien suivant: http://www.ecole-des-hommes.fr/

Frédéric Blanc: Ça t’es venu comment cette idée de groupes d’hommes?

Guillaume Darcq: Ces groupes sont d’abord nés d’un besoin personnel. Ça me fait beaucoup de bien de me retrouver régulièrement entre hommes… Ces rencontres me permettent de partager des choses fortes et parfois très intimes. Ça doit remonter à l’enfance cette histoire… J’ai toujours eu plein de copains… J’étais tout le temps fourré chez eux… On passait énormément de soirées ensemble… Et puis, on se retrouvait aussi le week-end pour s’amuser et faire des expériences un IMG_2172peu rudes dans la nature… Le genre de trucs qu’on ne pouvait pas faire quand on était avec des filles… J’ai fondé ces groupes parce que je crois qu’en France beaucoup d’hommes éprouvent le même besoin. C’est particulièrement vrai pour les hommes de ma génération… Ceux qui sont nés dans les années 60 ou 70. On a grandi au plus fort de la déferlante féministe… Le féminisme est un beau mouvement… Je pense tout de même qu’il a fait pas mal de dégâts chez les hommes…Ça nous a pas mal fragilisé. Adolescent, j’ai eu du mal à trouver des modèles d’hommes convaincants autour de moi… Certains se laissaient complètement dominer par leurs femmes tandis que d’autres se comportaient encore en parfaits petits machos. Pas très inspirant tout ça… Ça n’a donc pas été facile de se construire en tant qu’homme dans ce contexte…

F.B.: Et puis il y a chez toi cet attrait puissant pour la nature…

Guillaume Darcq: C’est vrai… Pour moi, le contact avec la nature répond à une nécessité vitale. C’est une question d’équilibre énergétique… Je ressens un besoin viscéral de venir me ressourcer au contact de la terre. J’ai besoin de la toucher, de la sentir, de me rouler dedans… Ce besoin est profondément lié à un appel d’un autre ordre… Ce contact intime avec la nature me permet de me relier à la dimension verticale. Je me souviens qu’à l’âge de 16 ans, j’ai acheté une cassette de chants amérindiens. C’était curieux, parce qu’à l’époque j’écoutais plutôt du punk ou du rock alternatif… Ces chants amérindiens ont été pour moi une découverte essentielle. Quand je les écoutais, je me sentais nourri, transcendé… A l’époque, je disais à un de mes potes: «quand j’écoute ça, j’ai envie de manger de la terre… j’ai envie de planter mon zgeg dans la mousse…» C’était juste une manière très personnelle de dire que je voulais me relier à l’énergie du cosmos… J’étais très sincère… Ça, mon pote l’a très bien compris… Bon, il se foutait un peu de ma gueule, bien sûr… Mais il le faisait avec un certain respect. Il sentait qu’il y avait là pour moi quelque chose d’extrêmement fort…

F.B.: Tu fais très spontanément le lien entre nature et virilité…

Guillaume Darcq: Ouais! La nature est liée à la virilité… Quand on est lâché dans la forêt, on ne peut plus se raconter7 laux 3 d’histoires… On est face à soi-même, à sa vérité… C’est intéressant de voir ce qui arrive quand on nous prive de tout le confort moderne auquel on est habitué… Je considère que l’on est un homme à partir du moment où l’on est capable de tenir debout sans nos béquilles habituelles. Que se passerait-il si je n’avais plus de famille, de métier, de position sociale et que j’étais forcé de me débrouiller tout seul dans la nature? Bon, en pratique, on ne pousse jamais l’expérience aussi loin… On n’est pas des «survivalistes» (rires)… Le plan, on part avec un couteau, une boîte d’allumettes et on voit si on est toujours vivants au bout de cinq jours, c’est pas trop notre trip… Je souhaite seulement qu’on sorte un peu de notre confort quotidien pour renouer un contact plus authentique avec la terre… avec la vie… Il y a un exercice que j’aime vraiment beaucoup. Cela consiste à rester seul la nuit dans une forêt ou en plein champ. Pas de feu de camp, pas d’allumettes, pas de lampe de poche… Tu restes isolé dans le noir total. C’est tout simple mais c’est vraiment impressionnant… Tu entends des bruits, tu sens des présences, tu en imagines d’autres… Si tu n’es pas vigilant tu commences rapidement à flipper ta mère…C’est normal… C’est une situation qui nous met directement en contact avec nos peurs les plus archaïques. L’expérience est vraiment très intéressante. Au fond, il n’y a pas vraiment de danger et l’exercice n’est pas très différent de la méditation assise que l’on pratique dans un dojo. C’est un travail sur les pensées et les émotions…

F.B.: Est-ce que tu envisagerais d’animer un groupe d’hommes en ville?

Guillaume Darcq: Nan… Pas vraiment… C’est trop bon de sortir du béton (rires)… C’est vrai que j’anime de temps en temps une journée de marche à Paris… J’aime ça… C’est riche, mais… qu’est que c’est épuisant! Tous ces bruits, ces gens, ces ambiances différentes… Ça grouille, ça fuse, ça foisonne de partout… Ça te pompe une énergie de dingue… Personnellement, je ne pourrais pas vivre à Paris… J’adore cette ville, mais c’est trop pour moi… Si j’y restais trop longtemps, je péterais littéralement un câble… Pendant quatre, cinq ans, j’ai vécu à 10 km de Paris… C’était déjà beaucoup trop près… Aujourd’hui, je dois habiter à environ 30km… C’est la bonne distance… Alors des groupes à Paris… Non… Si on organise ces groupes dans la nature c’est pour que les gens puissent venir se ressourcer. C’est un peu galvaudé comme mot… Mais ça dit pourtant bien ce que ça veut dire… Se re-sourcer. Pour ce genre de choses, la marche est un bon outil… C’est une forme de méditation… C’est l’occasion de se vider la tête et de se situer pleinement dans son corps, dans son ressenti…

F.B.: Pourquoi est-ce que tu n’organises pas des groupes mixtes? Qu’est-ce que ça apporte de se retrouver exclusivement entre hommes?

DSCN3538Guillaume Darcq: La réponse est très simple. On ne se dit pas du tout les mêmes choses. Dès qu’il y a des femmes dans les parages, les hommes se comportent de manière très différente… Il suffit qu’une seule femme arrive dans un groupe de quinze bonhommes pour que l’ambiance change du tout au tout… Les gars sont gênés, plus personne ne parle… Le fait de se retrouver entre eux, dans un cadre inhabituel permet aux hommes de s’exposer dans leur vulnérabilité… De parler très franchement des aspects d’eux mêmes qu’ils aiment le moins. Il est alors possible d’aborder de manière très honnête des sujet délicats. On parle d’amour, de sexualité, de couple… Quelqu’un va dire qu’il n’arrive plus à bander, un autre va oser avouer qu’il n’aime peut-être plus sa femme… Il a trois enfants avec elle et il n’avait jamais oser se le dire à lui même. Dans un cercle de parole, il suffit que quelqu’un mette franchement ses tripes sur la table pour que la parole des autres se libère… On quitte la surface… Un mec va dire par exemple qu’il pense sérieusement à divorcer mais que dans sa famille on est pas du tout câblé comme ça et que c’est la pire chose qui puisse lui arriver… Le gus en face qui est confronté à une situation similaire ne pourra pas prendre la parole pour parler d’autre chose. Il va se situer exactement au même niveau de profondeur et de sincérité… Et puis il y a aussi des choses beaucoup moins graves mais dont on ne peut parler qu’entre personnes du même sexe… Prenons par exemple le cas d’un ado qui a un testicule un peu plus gros que l’autre… Ça peut être très difficile d’en parler, d’être rassuré sur le sujet… Surtout si son père n’aborde jamais ce genre de sujets… Pour ce genre de choses, les séjours pères/fils peuvent être très réparateurs…

F.B.: Tu crois que les femmes éprouvent le même genre de besoins?

Guillaume Darcq: J’en suis certain! Tu sais, à l’origine, j’ai conçu l’idée de ces groupes avec une femme. Elle avait _MG_4810 copiel’intention de monter un groupe de femmes de son côté. On a brainstormé ensemble pendant des années. Ce projet part d’un besoin très instinctif… Mais j’ai également été inspiré par quelques lectures. J’avais entendu parlé des groupes d’hommes organisés par le psychanalyste jungien Guy Corneau et de celui qui s’est structuré dans l’entourage de Lee Lozowick. J’ai été profondément influencé par les livres d’Amadou Hampâté Bâ… Particulièrement par sa description des associations d’âge et de sexe dans l’Afrique traditionnelle. Il insiste particulièrement sur l’importance du rôle joué par ces associations dans la vie culturelle et sociale des villes et des villages. Je crois que le fait de se retrouver entre personnes du même sexe est très bénéfique pour tout le monde.

F.B.: En t’écoutant parler, je pense particulièrement à l’un de mes oncles. Un homme brillant… J’ai remarqué que dans ses rapports avec les femmes, il jouait exclusivement sur le registre de la séduction alors que ses rapports avec les hommes se passaient souvent sur le mode de la rivalité. Ça le rend à peu près inaccessible… C’est très frustrant. On est tous un peu comme ça bien sûr… Je me demandais si ces groupes ne pouvaient pas nous apprendre à arrêter de faire le beau ou la brute pour entrer en relation de manière plus honnête, plus apaisée…

Guillaume Darcq: Bien sûr! Ces groupes peuvent nous apprendre à être beaucoup plus tranquilles dans nos relations avec les hommes mais aussi avec les femmes. Entretenir un rapport tranquille avec les femmes implique de sortir de la séduction. Le jeu de la séduction est très agréable… Et si l’occasion se présente de temps en temps: Yes! Mais pas en permanence, pas de manière compulsive… C’est épuisant…

F.B.: Et ce ce qui concerne la rivalité entre hommes?

contentin jourun 19Guillaume Darcq: Le gros inconvénient de la rivalité entre hommes c’est qu’elle est très appauvrissante… Comme dit Catherine Marchand, ça revient à se couper de la moitié de l’humanité… C’est con. Cette rivalité est un phénomène récurrent chez beaucoup d’hommes. Moi, ça m’est arrivé hier. Je me suis rendu à une soirée avec ma femme. Comme je ne connaissais personne, j’étais un peu mal à l’aise… Quand nous sommes arrivés, il y avait déjà quelques hommes et j’ai senti ce truc pointer en moi. J’ai immédiatement vu en eux des rivaux… Il y avait notamment un type qui me faisait assez envie… Sa tranquillité, sa force, son élégance… J’avais peur de ne pas être tout à fait à la hauteur… Maintenant, j’arrive à lâcher ce genre de truc assez rapidement. Après une coupe de champagne, j’étais détendu et j’ai commencé à échanger de manière amicale avec ces mecs. Au final on a passé un très bon moment. Ça aurait été dommage de passer à côté! Comme n’arrête pas de le rappeler Olivier, les groupes que nous animons sont fondés sur la vulnérabilité et la bienveillance. Au sein de ces groupes, chacun a la liberté d’être tranquillement lui-même. A partir de là, on peut goûter à la franche camaraderie. Bien sûr, il y a toujours des petites frictions. Surtout le troisième jour! Mais bon, ça pisse quoi. Parce que ça déconne bien… On joue beaucoup.

« Nous les hommes… » (entretien avec Guillaume Darcq – deuxième partie)

IMG_7189 copieFrédéric Blanc: Pourquoi avoir baptisé votre association l’école des hommes?

Guillaume Darcq: C’est Olivier qui a choisi ce nom. Au départ, j’étais pas très chaud. Je trouvais le nom un peu trop scolaire… Presque enfermant.

F.B: Pourquoi enfermant?

Guillaume Darcq: J’ai eu des retours en ce sens… Tout le monde n’a pas été très heureux à l’école. J’ai pu constater que ce mot faisait réagir un certain nombre d’hommes. Pour eux, il est associé à un espace clos où l’on agit sous la contrainte… Ça n’évoque pas forcément des souvenirs très inspirants… Dans notre esprit, le mot école n’a pas du tout ces connotations là. Pour nous il est associé à la notion «d’école de vie». C’est vraiment ça qu’on a voulu créer. Une forme ouverte dans laquelle chacun puisse aller chercher les outils dont il a besoin pour travailler sur lui. La vocation fondamentale de l’école des hommes est d’aider les hommes à s’ouvrir à leur force et à leur vulnérabilité. Pour ça on les fait courir, chanter, danser, parler en public… On pourrait leur faire construire un mur ou fabriquer un collier de perles. L’important c’est qu’ils se rendent compte qu’ils peuvent avancer même quand ils sont déstabilisés, même quand ils ne savent pas faire… Au cours d’une retraite, les hommes vont apprendre à faire avec leur peur.

F.B.: Le mot école implique forcément la présence d’instituteurs et d’élèves; donc de personnes qui en savent plus que d’autres. Qu’est-ce que vous savez de plus que les hommes qui s’inscrivent à vos activités?

Guillaume Darcq: (rires) C’est une bonne question ça! On s’est parfois retrouvé à accompagner des hommes d’un certain âge qui avaient une expérience de vie extrêmement riche. Je pense en particulier à un homme qui est guide en haute montagne. C’est quelqu’un qui emmène des groupes en expédition dans l’Annapurna. Autant dire qu’en matière d’organisation, de gestion de groupe et de survie dans la nature, le type avait plusieurs longueurs d’avance sur nous. Du coup, on s’est vraiment demandé ce qu’on pouvait lui apporter… Au final je crois que nous avons pu l’enrichir dans un autre registre. Celui de la vulnérabilité… de l’honnêteté envers soi-même… A chaque fois qu’il devait parler de lui de manière intime, je l’ai senti un peu déstabilisé, pris au dépourvu. Nous l’avons aidé à se sentir plus à l’aise dans ce domaine.

F.B.: Tu animes donc des groupes. Mais… Tu as une formation pour ça? Qu’est-ce qui justifie que tu te retrouves IMG_0999 - copiedans cette position?

Guillaume Darcq: Ce que j’ai appris de plus important, je l’ai appris auprès de Gilles Farcet. Cela fait maintenant longtemps que je suis en lien avec lui. J’ai tout de suite accroché aux outils qu’il employait… Des outils en lien avec l’énergie, la danse et le chant. Les temps de parole aussi. J’ai beaucoup observé Gilles dans son travail. C’est comme ça que j’ai appris… Je dois également mentionner l’aide et le soutien de la psychologue jungienne Catherine Marchand. Avec Catherine, ça a commencé en 2003. J’ai embarqué pour cinq ans d’analyse. A un moment, elle m’a proposé de participer à la série de stages initiés par Lily Jattiot. Alors que j’étais presque arrivé au bout de ce cycle de stages, Catherine m’a suggéré d’y participer aussi en tant qu’observateur. Cette proposition m’a beaucoup touché. C’était comme une forme de reconnaissance. Elle me disait que je pouvais, moi aussi, à mon niveau, me positionner en tant que transmetteur.

F.B.: Est-ce que Gilles et Catherine continuent à influencer ton travail aujourd’hui?

Guillaume Darcq: Gilles et Catherine sont en quelque sorte mes superviseurs. Ce sont mes gardes fous. Ils sont là pour me rappeler que je ne dois transmettre que ce j’ai réellement intégré. Leur présence à mes côtés représente une très grande sécurité pour moi. C’est aussi une sécurité pour les gens qui participent à mes activités. Si je commets de petites erreurs, mes anges gardiens en sont aussitôt avertis et je dois m’expliquer. Ils me montrent alors clairement mon erreur afin que je puisse en tirer un enseignement. Bon, il ne s’est jamais rien passé de grave, je te rassure (rires). Je suis très prudent. J’ai bien trop peur de me prendre pour ce que je ne suis pas.

F.B.: Tu as eu d’autres influences à part Gilles et Catherine?

Ol percu2++ copieGuillaume Darcq: Richard Moss! J’ai fait un stage de dix jours avec lui en 2006 Ce stage s’adressait clairement à des thérapeutes qui souhaitaient acquérir de nouveaux outils. Richard nous a appris énormément de choses. C’était incroyable. Aujourd’hui, je n’ai exploité que 10% de ce qu’il nous a montré. Il me reste encore à explorer tout le reste. Quelle richesse!

F.B.: Quand as-tu commencé à animer des groupes?

Guillaume Darcq: J’ai animé mon premier groupe en 2006. On était quatre. C’était des potes. Ils étaient curieux, ouverts, en confiance… Au tout début, je sentais qu’il était encore trop tôt pour animer vraiment. J’essayais quand même d’avoir un peu le lead, de faire passer certaines choses… Mais pendant quelques années, je me suis tout de même principalement cantonné à un rôle d’organisateur. Je gérais l’organisation, les voyages, le logement. Je donnais bien deux trois règles de vie mais ça s’arrêtait là. Et puis, petit à petit, quand on était entre copains, j’ai commencé à proposer certains outils. C’était encore maladroit mais n’empêche que je me lançais…

F.B.: Tu parles beaucoup de tes «outils». Je suppose que tu veux parler des différents exercices que tu proposes durant tes stages. Comment en es-tu venu à les apprendre et à les maîtriser?

Guillaume Darcq: En 2001, j’ai passé huit mois en Inde. J’ai pas mal séjourné du côté de Darjeling, dans un monastère tibétain situé dans les contreforts de l’Himalaya. Pour moi, cette retraite a été l’occasion d’apprendre et d’expérimenter beaucoup de choses… A l’époque, je pratiquais beaucoup la méditation, le reiki, le massage et les arts martiaux. Tout ça me donnait pas mal de possibilités de travail. Je dois encore avoir quelque-uns des cahiers où j’ai noté les enchaînements d’exercices que je pratiquais alors. Lever à 6h30 du matin. Je commençais par une demie-heure de méditation avant de poursuivre avec un quart d’heure de reiki et une demie-heure de yoga. Je faisais alors une pause, le temps de boire un thé, et j’enchaînais directement avec le reste du programme. J’ai passé un temps considérable à essayer d’affiner ces enchaînements. J’essayais de comprendre comment associer ces exercices de la manière la plus efficace. Mon but c’était d’atteindre l’éveil de l’être au coeur du quotidien. J’étais en plein dans un trip d’héroïsme spirituel. Je me disais que si je n’avais pas la discipline d’un moine tibétain, j’étais un âne. L’esprit du samouraï, la discipline des arts martiaux… C’était un truc très fort chez moi. Ça m’a aidé, ça m’a vraiment propulsé… mais je dois avouer que j’ai pas mal exagéré… Les excès ça n’est jamais bon… A un moment j’ai donc dû me résoudre à déconstruire ce bel idéal. Cela ne m’empêche bien évidement pas de continuer à avoir une exigence. Par exemple, Olivier et moi expérimentons toujours sur nous mêmes les exercices que nous proposons dans le cadre de nos groupes. Cela nous permet de conserver une longueur d’avance sur les personnes que nous accompagnons. Il m’arrive souvent d’avoir des idées, des espèces d’inspirations. Je me dis par exemple qu’il serait intéressant d’explorer telle ou telle piste… Mais tant que je ne les ai pas essayées sur moi-même, je ne suis pas tranquille… Je ne peux pas les proposer aux autres. Avant de m’en servir, je passe donc beaucoup de temps à affiner mes outils. Je ne considère pas les personnes qui participent à nos groupes comme des cobayes! (rires)KL19 copie

« Nous les hommes…  » (Entretien avec Guillaume Darcq – 3ème partie)

DSC_5201 copieFrédéric Blanc: Parle-moi un peu du programme de vos séjours.

Guillaume Darcq: La durée des séjours varie de un à cinq jours. Pour le moment, nous n’organisons pas de séjours plus longs. L’invitation est simple. Il s’agit de «poser ses bagages» et de prendre du temps pour soi. Les activités que nous proposons sont fortes, mais elles n’ont rien d’extraordinaire. On organise quotidiennement des temps de parole où chacun peut partager ce qu’il a sur le coeur. On passe aussi énormément de temps en extérieur. On utilise beaucoup la marche, la respiration, l’éveil des sens. Ça facilite l’enracinement. On travaille pas mal le soir aussi… On organise des veillées. Ça nous permet de travailler avec le feu. La nuit est un espace dédié au chant, à la musique, à la communion…

F.B.: Vous chantez?

Guillaume Darcq: (rires) Ouais! On chante. Beaucoup! Pas besoin d’être chanteur pour participer. Chacun va peu à peu apprendre à libérer sa voix. On ne fait d’ailleurs pas que chanter. On danse aussi. Autour du feu! En fait, on utilise beaucoup les éléments dans notre travail. La terre, l’eau, le feu, l’air et l’espace… Cela permet aux personnes d’aller plus en profondeur, de se purifier… Les temps de parole sont précieux mais j’ai remarqué que la nature constitue toujours une grande aide. C’est pour ça qu’on utilise aussi l’outil de la sweat lodge. On y retrouve un condensé des quatre éléments.

F.B.: La sweat lodge?

Guillaume Darcq: Sweat lodge, c’est le mot anglais pour désigner la hutte de sudation. C’est l’un des plus anciens rituels Sweat2 copiede l’humanité. On en retrouve des traces dès le néolithique. Ce rite a été pratiqué dans toutes les cultures. On en trouve des traces en Sibérie, en Inde, en Europe, en Amérique du nord et du sud…

F.B.: En quoi consiste ce rituel?

Guillaume Darcq: Le rituel de la sweat lodge consiste à s’isoler à l’intérieur d’une hutte de branchages recouverte de couvertures. A l’intérieur, il fait complètement noir. Lorsque tous les participants sont entrés, on amène de grosses pierres qui ont été chauffées à blanc pendant des heures. Ces pierres sont placées au centre du cercle. Au cours du rituel, la personne qui conduit la sweat lodge va les asperger d’eau à intervalles assez réguliers.

F.B.: C’est toi qui conduit la sweat lodge?

Guillaume Darcq: Non. Jusqu’à maintenant, nos sweat lodge ont été conduites de main de maître par Jean Longeot. Jean a été initié à la conduite des sweat lodge par le chef Sioux Lakota Archi Fire Lam Dear qui lui a personnellement demandé de se consacrer à ce travail. Il est donc vraiment habilité à le faire. Une sweat lodge ne peut être conduite que par quelqu’un de très compétent. La sweat lodge est un rituel de purification vraiment très puissant. Il faut faire attention à ce que l’on fait.

F.B.: Un rituel de purification? C’est à dire?

P1040976Guillaume Darcq: C’est d’abord une purification physique. La sweat lodge c’est un sauna «puissance 10». C’est l’occasion de se débarrasser de toutes les toxines que l’on a accumulé. Mais ce rituel permet aussi un nettoyage plus subtil. Le fait que nous collions au protocole des indiens sioux lakota nous donne la possibilité d’accéder à une forme de «verticalité».

F.B.: Quelle est la nécessité de «coller» à un rituel sioux?

Guillaume Darcq: On souhaite utiliser un rituel authentique qui a fait ses preuves et qui nous relie à une tradition millénaire… On ne voulait pas se contenter d’une imitation new age à la con.

F.B.: Mais qu’est-ce que ce genre de rituel peut apporter à un français du XXIème siècle qui n’a qu’une très vague compréhension des cultures amérindiennes?

Guillaume Darcq: Prenons mon cas par exemple. Il se trouve que j’ai été attiré très jeune par ce rituel. Je ne connaissais pas grand chose aux indiens mais je ressentais fortement le besoin d’être plus directement en contact avec la terre, avec le feu, avec l’eau… avec mon propre corps. Qu’est-ce qui donne envie à un parisien d’aller au hammam ou au sauna? Il veut tout simplement se faire du bien, se nettoyer, se détendre, se reposer… Avec la hutte de sudation c’est encore plus fort… Lorsqu’on rentre dans la hutte, c’est un peu comme si on retournait dans le ventre de sa mère. Et lorsqu’on ressort, on a vraiment le sentiment d’une nouvelle naissance. C’est puissant. On rampe dans la boue jusqu’au feu extérieur et on reste allongé là, épuisé, face contre terre… A ce moment là on est incroyablement vivant! Pendant le rituel, on se liquéfie, on laisse partir tout ce qui est superflu…

F.B.: Ça dépasse de très loin ce que le parisien lambda va chercher au sauna…

Guillaume Darcq: C’est sûr… (rires)… Mais peut être qu’inconsciemment il est à la recherche de ce genre d’expérience.hom feu En sortant de la hutte, on se sent bien… On expérimente une forme rare de légèreté… Je n’en reviens toujours pas qu’il soit possible de vivre des expériences aussi puissantes en utilisant simplement quelques morceaux de bois, des pierres chauffées à blanc et un peu d’eau. C’est beau. Ça me touche en profondeur.

F.B.: Sans entrer dans les détails des autres activités que vous proposez, peux-tu m’en résumer l’état d’esprit?

Guillaume Darcq: Je dirai qu’il s’agit à chaque fois de s’aventurer dans des zones dangereuses… Le but c’est d’arriver à repousser un petit peu ses limites actuelles même si on le fait avec la peur au ventre et même si on n’avance que de quelques millimètres. Le défi, c’est de le faire en étant pleinement soi-même. En te parlant de ça, je pense en particulier à un homme qui vient de faire un séjour avec nous à Karma Ling. Quand il parle, il prend tout le temps dont il a besoin. Il sait qu’il est lent, qu’il va être long et que certains vont s’impatienter. Mais il y va de façon calme et déterminé et ses témoignages sont toujours très poignants. On sent que ce qu’il dit vient de loin. Un jour, lors d’une marche, le groupe a dû traverser un torrent en passant sur des troncs d’arbres enneigés… Nous avons chacun traversé à notre rythme. A un moment, l’homme dont je te parle s’est retrouvé bloqué. Il ne pouvait ni avancer ni reculer. Il a surmonté la difficulté d’une manière qui lui ressemble beaucoup. Il s’est posé, il s’est détendu et il a commencé par attendre tranquillement. J’ai quelques photos où on le voit posé sur ce tronc d’arbre. C’est extraordinaire! On dirait un koala. Petit à petit, il s’est apaisé et a trouvé le moyen de repartir. C’était un beau moment… Voilà, ça résume un peu ce qu’on veut faire…

F.B.: Une dernière question pour clore cet entretien. Pourquoi choisissez-vous toujours d’organiser vos stages dans des lieux sacrés?

ret KL 2014:gum.7+ copieGuillaume Darcq: C’est simple, ça nous booste. Ce genre de lieux créent un cadre à l’intérieur duquel beaucoup de choses vont être possibles. Ça rejoint le thème des nourritures d’impression si souvent abordé par Arnaud Desjardins. Il est nécessaire que le lieu soit beau. Si je le voulais, j’aurais la possibilité d’organiser des activités sur le littoral de la Manche. Il y a là un lieu intéressant pour camper. Mais ce n’est pas beau. C’est tout plat et très gris. C’est déprimant en fait… Pour travailler, nous avons besoin d’un lieu majestueux. Si le lieu est habité par des personnes qui cultivent un état d’esprit voisin du nôtre ça facilite encore les choses. C’est bien aussi que les lieux soient habités par des animaux un peu plus sauvages que des vaches et des poneys. Il arrive que la nature se fasse le miroir de ce qui se passe à l’intérieur de nous. C’est mystérieux. Un gars qui a partagé sur un point lors d’un temps de parole va faire, lors de la marche du lendemain, une rencontre qui va faire directement écho à son témoignage. Les choses se complètent, elles dansent ensemble pour aller appuyer précisément là où c’est nécessaire. Sans partir dans un trip ésotérique, il est clair que nous prenons une direction chamanique. Ceci dit, on tient quand même à rester très proche de notre vécu quotidien. On évitera par exemple de parler de l’esprit du grand bison blanc. On n’hésitera pas, en revanche, à parler de celui du cerf dont on voit les traces de pas dans la neige. Lors d’un précédent séjour, l’un d’entre nous a eu le darshan d’une horde de sangliers. Bon, là, cette année, tout ce qu’on a vu c’est un lapin courir dans la neige. C’est bien aussi… (rires).

J’ai travaillé dans le nucléaire toute ma vie mais je ne suis ni un fou ni un monstre

«Mais que diable allait-il faire dans cette galère?» Molière (Les fourberies de Scapin)

Ingénieur physicien de formation, spécialiste du nucléaire, Alain Moreau est un homme qui a vécu sa vie professionnelle avec intensité. Si sa carrière a parfois été semée d’embûches, elle n’a jamais été ennuyeuse. Alain s’est longuement interrogé sur son métier. Il a eu le courage de remettre en cause quelques-unes des certitudes fondamentales du milieu nucléaire. Loin d’entamer sa passion pour le sujet, cette prise de distance l’a amené à appréhender le nucléaire de manière beaucoup plus vaste et profonde. Il partage aujourd’hui le trésor de son expérience et de sa compréhension. Alain Moreau est l’auteur de trois ouvrages: Nucléaire: bienheureuse insécurité (2003), Petite métaphysique à l’usage de l’ingénieur (2014), Du bon usage des églises (2014)

Frédéric Blanc: Comment en es-tu venu à travailler dans le nucléaire?

Alain Moreau: C’est une drôle d’affaire, tu sais… Quand j’y pense je me dis que la vie ne m’avait pas forcément destiné à travailler dans ce milieu… Je suis un enfant de la terre… Je descends d’une longue lignée de cultivateurs. C’étaient des petits paysans… Comme je le dis souvent, j’ai été élevé dans une basse-cour. Cela m’a d’ailleurs donné l’occasion d’observer la vie des animaux de très près. Le fruit de ces observations m’a été très utile par la suite puisqu’il m’a permis de mieux comprendre mon milieu professionnel! (rires)

FB: Comment passe-t-on du statut de paysan à celui d’ingénieur nucléaire?

Alain Moreau: Mon père et l’instituteur du village ont vu que j’étais plutôt dégourdi. Ils se sont débrouillé pour m’envoyer «aux écoles». Je suis donc parti étudier au lycée d’Auxerre à 40 kilomètres de là. Cela n’a pas été très facile… J’ai vécu ma scolarité comme un petit déracinement… Je changeais de catégorie sociale! Sur les bancs de l’école je côtoyais soudain des fils de médecins ou d’avocats. Des enfants de notables… Le petit paysan que j’étais n’a pas toujours trouvé sa place dans ce nouveau milieu. Je n’en garde pas nécessairement des souvenirs très agréables… En été, je revenais travailler à la ferme de mes parents. Il y avait là un ouvrier agricole qui reste pour moi un exemple et une référence sur le plan humain. Son comportement m’a beaucoup appris… Des choses toutes simples… Sa manière de se tenir, sa relation au travail… C’est lui qui m’a montré la manière juste de poser une gerbe de blé! (sourire)

FB: Et le nucléaire dans tout ça?

Alain Moreau: Au cours de mes études, j’ai été fasciné par la physique contemporaine. J’étais particulièrement troublé par les théories élaborées au cours de la première moitié du XXème siècle. Je suis incapable d’expliquer la nature exacte de ce trouble. Je sentais que ces théories ne pouvaient pas être le produit d’une réflexion linéaire. Elles provenaient nécessairement d’un autre niveau. Elles étaient le fruit d’une inspiration.

FB: Une inspiration?

Alain Moreau: Oui. C’est le mot qui est utilisé par tous les acteurs de cette époque. Tu comprends, la physique du début du XXème siècle n’entretient pas de relations linéaires avec la physique matérialiste du XVIIIème et du XIXème siècle. Cette physique là sort complètement des cadres de la pensée matérialiste. Cette échappée belle n’a d’ailleurs pas durée. J’en ai moi même fait l’amère expérience. Alors que je travaillais déjà pour le commissariat à l’énergie atomique, je me suis mis en tête de reprendre des études en parallèle. Mon intention était de passer un doctorat en physique nucléaire à Jussieu. Je n’ai pas continué très longtemps! J’ai été victime d’une sorte de déprime… A l’époque, je ne parvenais pas du tout à comprendre ce qui m’arrivait… L’explication ne m’a sauté aux yeux que bien des années plus tard. Alors que les découvertes réalisées au cours de la première moitié du XXème siècle ouvraient des horizons passionnants, je me suis tout d’un coup retrouvé dans un milieu qui avait complètement oublié les principes sur lesquels se fondaient ses recherches. Les chercheurs que je côtoyais se concentraient entièrement sur les applications pratiques qui découlaient de ces découvertes formidables. Ils étaient redescendus à un niveau horizontal. Ça m’a mis un sacré coup. J’ai tout arrêté.

FB: Reprenons les choses dans l’ordre. Comment as-tu été recruté par le Commissariat à l’Energie Atomique?

Alain Moreau: J’ai fréquenté une école d’ingénieur à Lyon. L’établissement était situé à deux pas du parc de la tête d’or. Alors que j’étais encore étudiant, le Commissariat à l’Energie Atomique m’a proposé une bourse. En retour, il fallait que je m’engage à travailler pour eux. Au fond, cela me convenait car je ne me suis jamais complètement senti «ingénieur». J’avais toujours en tête un milieu de référence entièrement différent. Au sein du CEA, je me suis d’emblée orienté vers le service de protection contre les rayonnements. Mon travail s’appuyait sur des connaissances techniques pointues mais était entièrement centré sur l’humain. Je devais informer et rassurer mes collègues. Après avoir été formateur, j’ai été promu au sein de la direction des ressources humaines et des relations sociales. Je m’occupais de la communication à destination du grand public. Ce service était un vrai panier de crabes… Les luttes d’ego étaient féroces. C’était passionnant mais… je m’en suis pris plein la tronche… (rires) A un moment, j’ai décidé que ça suffisait. Je suis retourné travailler au sein d’une direction technique où j’ai fini ma carrière en organisant des formations et des séminaires.

FB: Dans quelles circonstances as-tu été amené à rédiger ton premier livre?

Alain Moreau: Le premier livre que j’ai écrit s’intitule: Le nucléaire, bienheureuse insécurité…

FB: C’est un peu énigmatique comme titre, non?

Alain Moreau: Je l’ai piqué à Allan Watts! (rires) Ce que je voulais dire, c’est que le fait de se sentir insécurisé présente un avantage de taille: on est obligé de se mettre à réfléchir! Arnaud Desjardins m’avait d’ailleurs proposé un titre que je trouve bien meilleur: Je travaille dans le nucléaire mais je ne suis ni un fou ni un monstre. Avec le recul je me dis que j’aurais dû choisir celui-là! (rires)

FB: Revenons aux raisons qui t’ont conduit à écrire ce livre…

Alain Moreau: J’ai entrepris la rédaction de ce texte pour me mettre au clair avec moi-même. Ce ne fut pas un travail facile. Je peux même dire que j’ai vécu ce travail de mise à distance, comme un véritable arrachement. En m’interrogeant sur le nucléaire, en remettant en cause certaines de nos certitudes, j’avais le sentiment de trahir ma communauté. J’ai dû m’arracher à un milieu qui était alors prestigieux et confortable… Il faut tout de même se souvenir que lorsque j’ai commencé ma carrière, le nucléaire oeuvrait pour le bonheur de l’humanité! Le monde du nucléaire était pour moi un cocon sécurisant mais à la longue terriblement enfermant.

FB: Qu’est-ce qui t’a donné la force de dépasser tes peurs et tes scrupules?

Alain Moreau: Ma relation avec Arnaud Desjardins m’a beaucoup aidé. Nous avons eu de nombreux entretiens sur la question du nucléaire. Il était réellement intéressé par le sujet. Nous avons parlé des différents niveaux de signification du nucléaire… Le nucléaire c’est d’abord un choix technique destiné à produire de l’énergie de manière efficace et peu coûteuse. Mais cette technologie fait naître des émotions tellement violentes qu’il faut bien admettre que ce choix technique a aussi des répercutions au niveau humain. La technologie nucléaire peut aussi être comprise à un niveau symbolique. Je me suis aperçu de cela lors d’une séance de formation. Nous étions deux formateurs. Mon collègue était en train de parler. Il présentait les principes d’une installation nucléaire… Il expliquait des choses que je connaissais par coeur… Ce jour là, j’ai pourtant eu un choc. Je me suis aperçu qu’une installation nucléaire était structurée comme une église. J’en suis resté bouche bée. C’est ce jour là que j’ai compris pourquoi le nucléaire m’avait tant fasciné.

FB: Que veux-tu dire quand tu affirmes qu’une centrale nucléaire est structurée comme une église?

Alain Moreau: Comme tous les temples, une église est structurée selon les différents niveaux d’initiation des fidèles. Cette structuration traditionnelle s’est mise en place au cours des premiers siècles. On peut encore la lire aujourd’hui dans l’architecture de beaucoup d’églises médiévales. Celles, en tout cas, qui ont été construites avant le XIIIème siècle. Après ça, tout commence à foutre le camp… (rires) A l’extérieur de l’église tu as le parvis. N’importe qui peut y accéder. En entrant dans l’édifice, tu pénètres dans le narthex. Cette zone est réservée aux catéchumènes. La nef accueille les simples fidèles. Le choeur n’est accessible qu’aux seuls clercs. C’est dans le choeur que se trouve le sanctuaire. Et le sanctuaire est le lieu de transmutation et de sanctification. Maintenant, si tu prends un plan EDF, tu constates qu’une centrale se divise en différentes zones. Ces zones successives sont appelées: zones non réglementées, zones surveillées, zones contrôlées simples, zones contrôlées à accès réglementé, zones contrôlées à accès interdit. Chacune de ces zones correspond non pas à un niveau d’initiation mais de formation. Le plus fascinant, c’est que tu peux vraiment superposer le plan d’une centrale et celui d’une église. Cela est vrai jusque dans le vocabulaire employé. On parle du coeur du réacteur, de la source de rayonnement… J’en suis petit à petit venu à voir le nucléaire comme une parodie du sacré.

FB: Ce que tu dis à propos du parallélisme entre l’architecture des centrales nucléaires et celle des églises m’intéresse beaucoup. Il existe cependant une énorme différence entre une centrale et une église. Les églises sont construites au centre des agglomérations. Leur rôle est de structurer la communauté des fidèles. Même si tout le monde n’est pas destiné à devenir prêtre tout le monde est amené à y entrer. Les centrales, en revanche, sont construites à l’écart des villes et sont strictement réservées à une petite minorité d’initiés. Même les cercles les plus extérieurs d’une centrale nucléaire ne sont pas ouverts au profane.

Alain Moreau: Tu as tout à fait raison. Il s’agit là d’une différence essentielle. Destinées à favoriser le développement de l’être, les églises contribuent à structurer la communauté. De leur côté, les installations nucléaires ont un effet exactement inverse. Cette parodie d’église fait naître exclusivement des angoisses. Le nucléaire représente la face obscure de la quête spirituelle. On pourrait presque appeler ça de la magie noire. Le grand public ne s’y trompe pas. Lorsque je m’occupais de la communication, j’ai souvent entendu des gens qualifier nos centrales de «marmites du diable». Nous étions quant à nous qualifiés «d’apprentis sorciers». L’air de rien c’étaient des mots de vérité. Ils avaient le pressentiment que nos recherches n’avaient pas le sens commun. Ils avaient l’intuition que nous nous étions appropriés quelque que chose qui ne nous appartenait pas.

FB: «Nous nous sommes appropriés quelque chose qui ne nous appartient pas?» Je ne comprends pas vraiment ce que tu veux dire.

Alain Moreau: Cette connaissance ne nous appartient pas parce que nous sommes incapables de l’assumer. Les livres d’Annick de Souzenelle m’ont profondément éclairé sur cette question. C’est une théologienne orthodoxe qui possède une immense érudition… Elle lit l’ancien testament dans le texte… Son interprétation de la symbolique de la Genèse est très inspirante… Selon sa lecture, le péché originel consiste à s’approprier une connaissance extérieure sans être d’abord devenu soi-même cette connaissance. C’est exactement ce qui se passe dans le domaine du nucléaire… Nous avons acquis cette somme de savoirs extraordinaires sans avoir atteint le niveau d’être correspondant. Ce déséquilibre est particulièrement destructeur. Il engendre des sentiments d’angoisse, de culpabilité et d’isolement.

FB: Ce que tu dis là me fait penser qu’en 1944, Robert Oppenheimer a été profondément bouleversé en assistant à l’explosion de la première bombe nucléaire. C’est comme s’il n’arrivait pas à assumer le résultat de ses propres recherches. Pour exprimer l’intensité de son trouble il cite un verset de la Bhagavad-Gita: «Maintenant, je devient la mort, le destructeur des mondes.»

Alain Moreau: Tu as raison de rappeler cet épisode… Le poids de la culpabilité dans le milieu du nucléaire est énorme… Tous ceux qui travaillent dans ce secteur sont pétris de peur et de culpabilité… C’est fascinant à observer. Tout cela s’accompagne bien entendu de mécanismes d’autopunition.

FB: C’est à dire?

Alain Moreau: Tu vas comprendre… Il y a quelques décennies de cela, l’institution nucléaire a dû faire face à un scandale embarrassant. Un journaliste a découvert que dans les années 50, des déchets radioactifs avaient été rejetés dans la nature. D’après nos connaissances, cela ne présentait aucun danger sur le plan sanitaire. La radioactivité de ces déchets était équivalente à la radioactivité naturelle émise par le granit en Bretagne. La grand public, naturellement, a commencé à s’affoler. Craignant d’être sanctionné, les responsables du Commissariat à l’Energie Atomique ont tout nié en bloc. Ces dénégations et ses tentatives de camouflage étaient cependant si maladroites qu’on aurait pu jurer qu’ils faisaient tout pour que leur responsabilité soit découverte. Tout coupable cherche sa punition… C’est un principe psychologique de base. Il veut être punit pour se sentir soulagé. C’est ce que j’appelle un mécanisme d’autopunition…

FB: La peur générée par le nucléaire est d’une intensité incroyable. Tu racontes dans ton premier livre que dans les semaines qui ont suivies l’accident de Tchernobyl, il y a eu 100 000 avortements préventifs en Europe.

Alain Moreau: C’est un chiffre énorme en effet. Il donne la mesure de la vague de panique qui s’est emparée du monde à ce moment là. La question est de savoir si cette peur est justifiée ou si elle relève uniquement du fantasme. Si je raisonne en termes purement scientifiques, à la manière d’un physicien, d’un ingénieur ou d’un médecin, je réponds que cette peur est largement dénuée de fondements. Là encore, il faut rappeler que les retombées de Tchernobyl en France n’ont pas dépassé le niveau de la radioactivité naturelle. Mais ces considérations rationnelles ne rassurent personne… L’effroi subsiste… Pour ma part je considère que même si ces peurs ne se justifient pas rationnellement, on aurait tort de les évacuer. Il est selon moi nécessaire d’en tenir compte. Il faut en chercher et en comprendre les causes. Je crois pour ma part qu’elles nous ramènent à cette dimension symbolique dont nous parlions tout à l’heure… Des archétypes comme le péché originel nous collent à la peau… On ne s’en débarrassera pas comme ça. Ces mythes nous ramènent à la perspective de l’être. Ils nous poussent à nous poser les bonnes questions…

FB: Cette dimension humaine et non rationnelle a-t-elle pu être à l’origine de certains accidents comme celui de Tchernobyl?

Alain Moreau: Dans le cas de Tchernobyl c’est assez évident. Cet accident peut quasiment être imputé à 100% à des «défaillances» humaines. Il est assez incroyable cet accident de Tchernobyl… Les ingénieurs qui travaillaient dans cette centrale étaient tous d’excellents professionnels. Mais si on examine ce qui c’est passé, on à l’impression qu’ils ont pratiquement tout fait pour que ça saute… On ne comprends pas… On se dit mais pourquoi ont-t-ils court-circuité les sécurités? Pourquoi ont-t-ils fait fonctionner l’installation à ce niveau de puissance incontrôlable? Dans ces conditions là, cela pouvait pas ne pas exploser. C’est ce qu’à un niveau individuel on appellerait un acte manqué… Il faut se rappeler qu’à cette époque, la société soviétique était humainement prête à exploser. Elle a finalement éclaté via cette machine. On peut comprendre Tchernobyl comme une sorte de somatisation de masse.

FB: La production de «déchets nucléaires» est l’une des raisons qui peuvent nous aider à comprendre la peur panique que beaucoup d’entre nous éprouvent à l’égard de l’énergie atomique. Peux-tu nous dire s’ils représentent un vrai danger?

Alain Moreau: Pour être honnête, j’ignore le niveau de danger réel représenté par ces déchets… Il est certains qu’ils vont encore rester actifs pendant quelques centaines de milliers d’années. Qui peut dire ce qui se passera dans quelques siècles? Tout ce dont je suis certain c’est qu’à l’heure où nous parlons, ils sont maintenus sous contrôle de façon tout à fait satisfaisante… Tu as tout à fait raison de soulever cette question des déchets… La grosse différence entre une centrale nucléaire et une centrale au charbon ou au pétrole, c’est que la centrale nucléaire est aussi dangereuse à l’arrêt qu’en fonctionnement. La vérité c’est que tu ne peux pas vraiment l’arrêter. Les combustibles usés continuent à dégager de l’énergie… Ils chauffent et il faut sans cesse les refroidir. Ces déchets restent actifs. Ils sont radioACTIFS. Ce sont des cadavres… mais des cadavres vivants. C’est ça qui fait peur. On les enterre, on les confine, on les surveille… Mais ils restent toujours actifs les chameaux! J’ai beau faire remarquer que les déchets chimiques ne perdent jamais leur nocivité alors que la radioactivité des déchets nucléaires décroît au fur et à mesure du temps, je vois bien que les gens ne me croient pas… Rien n’y fait! Ces deux types de pollutions ne sont pas ressenties de la même manière. . Les déchets nucléaires sont vus comme des bestioles, des ectoplasmes, des fantômes… Quand je te parlais de l’importance de la dimension symbolique!

FB: Existe-t-il aujourd’hui des alternatives crédibles à l’énergie nucléaire?

Alain Moreau: Très certainement! Les pistes ouvertes par l’énergie solaire me paraissent très intéressantes. Si l’argent qui a été dépensé pour le nucléaire avait été investi dans les énergies alternatives… Cette questions de l’énergie solaire est d’ailleurs comprise de manière très différente par les écologistes et les savants atomistes. Les écologistes veulent installer des capteurs. Les savants atomistes, quant à eux, veulent recréer un mini soleil. Cela s’appelle la fusion nucléaire. C’est le procédé qui est à l’origine de la bombe H. Par rapport à la bombe A c’est un progrès considérable. Au lieu de détruire simplement Hiroshima ou Nagasaki tu peux anéantir d’un coup l’ensemble du Japon… Bref, on a eu l’idée d’en faire un usage plus pacifique. L’ennui avec la chaleur du soleil c’est qu’elle pulvérise tout ce qu’elle touche. On est donc obligé de tenir ce petit soleil à distance des parois du réacteur à l’aide d’un champ magnétique… C’est des recherches et des dépenses à n’en plus finir… C’est complètement dingue! Encore une fois, si cet argent là avait été investi dans le développement des énergies solaires, celles-ci seraient bien plus efficaces. Le malheur c’est que des panneaux solaires ou des éoliennes ne donnent pas la même impression de puissance prométhéenne qu’une centrale atomique. Du coup, ça n’intéresse pas beaucoup de monde! (rires)

Sabine Breysse: la Sadhana de la beauté

«May the heat of suffering become the fire of love» Lee Lozowick 

YOGI RAMSURATKUMAR

Parmi les peintres que je connais, Sabine est la seule dont les oeuvres me touchent de manière aussi intime. Leur fréquentation me fait chaud au coeur. J’ai le sentiment que ces oeuvres contribuent à me rendre un peu le sens de ma propre dignité. Cela tient peut-être au fait que leur attrait n’est pas uniquement d’ordre esthétique. Les toiles de Sabine ne se contentent pas d’être belles. Elles sont vivantes. Improvisée sur un coin de table, l’interview suivante donna lieu à un moment de partage d’une qualité rare et précieuse. Ce modeste miracle doit aussi à la présence chaleureuse et attentive de ma compagne Odile. Pétillante de charme et de malice, Sabine se laisse interroger de bonne grâce et parle de son art avec humour et simplicité. Le seul problème des moments enchanteurs vient de ce qu’ils ne se laissent que difficilement partager. Coupés de leur contexte, les mots échangés ce soir là, ne rendent que très imparfaitement le climat qui présida à nos échanges. Ils disent cependant une chose essentielle: la lutte obstinée de ce petit bout de femme pour donner forme à la beauté dont elle se sent traversée.

Frédéric Blanc: Ça t’est venu d’où cette envie de peindre?

Sabine Breysse: J’ai hérité cette envie de mon père… Il était artiste peintre. Et puis, ça m’est venu très tôt. J’étais encore toute petite quand je me suis aperçue que j’avais un don pour ce genre de choses… J’ai toujours été particulièrement visuelle… Chez moi tout passe par le regard… Je vois énormément de choses… J’engrange… Et à un moment donné, ça ressort… Comme ça, naturellement. (rires) Enfant, je me disais que, quand je serai plus grande, je travaillerais avec les animaux ou alors je serais peintre… Je suis devenue peintre. Une peintre de la nature… La nature joue un rôle immense dans ma vie… Pour moi, c’est un moyen d’entrer en contact avec le sacré… Ça me nourrit profondément. Lee a dit un jour que ma peinture ressemblait à celle des aborigènes d’Australie. Cela m’a surprise… Pour être honnête, je n’ai pas très bien compris où il voulait en venir… Car sur un plan formel, ça n’a quand même strictement rien à voir… Peut-être que Lee voulait tout simplement souligner que tout comme les aborigènes, je ressens ce qu’il y a de profondément sacré dans la nature…

FB: Peux-tu me parler de tes années de formation?

Sabine Breysse: De mes études? Je ne les ai pas poussées très loin, tu sais! (rires) Je n’ai même pas mon bac… Dans les années 70, j’ai fréquenté l’Académie Charpentier à Paris, dans le quartier Montparnasse. C’est une école d’art privée… Assez renommée d’ailleurs… J’y ai pratiqué la peinture à l’huile. On peignait dans les ateliers de la Grande Chaumière qui étaient tout à côté. Je devais être douée parce que j’ai fini par être admise aux Beaux Arts de Paris… Je n’y suis pas restée longtemps, remarque… Un mois peut-être. Ça ne me convenait pas du tout… J’avais plus ou moins 20 ans. J’étais encore trop immature pour suivre ce genre de cours… L’enseignement n’était pas assez structuré. Il m’aurait fallu quelque chose de beaucoup plus cadré… Après l’interruption de mes études, j’ai pratiquement cessé de peindre… Je n’ai repris que bien des années plus tard. A la fin des années 80, je crois… Je n’ai pas du tout la mémoire des dates (rires)… C’est Mister Lee qui m’a encouragée. Il avait une intuition incroyable pour ce genre de choses… Je me souviens de notre première rencontre… Il ne savait strictement rien de moi… Après m’avoir laissée un peu parler, il me regarde et me dit simplement: «Vous, vous devriez peindre»… J’ai fini par suivre son conseil, même s’il m’a fallut quelques années pour le mettre en pratique… Tu sais, je suis un peu rebelle (rires)…

FB: Entre la fin de tes études et ta rencontre avec Mr Lee tu avais donc entièrement cessé de peindre?

Sabine Breysse: Pas tout à fait. J’ai arrêté la peinture à l’huile mais j’ai continué à pratiquer régulièrement la peinture sur soie. Je réalisais des écharpes, des abat-jours de lampes… La peinture sur soie est cependant une technique très différente de la peinture à l’huile. Ça n’a rien à voir. C’est en ce sens que je peux dire que j’ai arrêté la peinture. La peinture sur soie n’a été pour moi qu’un gagne pain. Cela m’a un peu aidé à vivre… Enfin, si on peut appeler ça vivre… (rires) Je me nourrissais de noix et des légumes que mon grand père cultivait dans son jardin… Tu vois le tableau! (rires)

FB: Mais, au fond, pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour te remettre à la peinture?

Sabine Breysse: D’abord, comme je te l’ai dit, j’ai l’esprit de contradiction. J’ai une vraie nature de rebelle. Ensuite, ce qui a retardé les choses, c’est que je suis partie au Québec peu après ma première rencontre avec Lee. J’y suis restée très longtemps… Huit ou neuf ans je crois… Je travaillais à Mangalam. C’était une activité intense; vraiment très prenante. Je n’avais pas vraiment le temps de peindre… Mais j’y pensais… J’ai même acheté du matériel… Mais ça ne venait pas… J’ai fait quelques tentatives… Ça ne venait pas. Alors j’ai fini par abandonner…

FB: Comment as-tu finalement réussi à te remettre à peindre?

Sabine Breysse: Ça s’est brusquement débloqué quand je suis revenue en France. Je me suis retrouvée toute seule à Angles et je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir faire. J’ai donc acheté du matériel de peinture et je me suis mise à peindre… Je me suis enfin remise à la peinture à l’huile! J’ai énormément travaillé. Je n’ai plus arrêté. Et un jour, Lee est arrivé. Il m’a demandé si je peignais. J’ai répondu que oui, que j’avais recommencé… Il a tout de suite voulu visiter mon atelier. Il voulait voir mon travail. Mes toiles lui ont beaucoup plu… Il m’a immédiatement proposé d’organiser une exposition dans sa galerie. Il ne m’a donné que quelques semaines pour me préparer… C’est comme ça que ça marchait avec lui. (rires) Voilà comment ça a commencé. (rires)

FB: Comment est-ce que les choses se sont enchaînées à partir de là?

Sabine Breysse: Quelques mois après cette première exposition, Lee est revenu vers moi. Il voulait savoir si j’étais partante pour en faire une deuxième. Il m’a demandé si je voulais bien la consacrer entièrement à Yogi Ramsuratkumar. J’étais d’accord. Il m’a alors fournit un petit dossier contenant des photos de Yogi Ramsuratkumar. J’y ai aussi trouvé des retranscriptions de son mantra… J’ai immédiatement commencé à travailler dessus. Ma première idée était de peindre le portrait de Yogi Ramsuratkumar (rires)… Ça n’a rien donné du tout! (rires) Le portrait, ça n’est décidément pas mon truc. C’est alors que j’ai eu l’idée d’utiliser le mantra… Le reste a suivi assez naturellement… Je commence par écrire le mantra de Yogi Ramsuratkumar sur toute la surface de ma toile. Je l’écris en sanskrit en traçant les lettres de manière traditionnelle. J’ai appris ça en suivant un cours sur Internet (rires)… Je procède un peu comme Ramdas et ses élèves qui passaient leurs journées à écrire le nom de Dieu sur des cahiers d’écoliers. OM SHRI RAM JAI RAM JAI JAI RAM… Ensuite je recouvre le nom de peinture. Le mantra est invisible mais comme il est inscrit dans la matière, il continue à vibrer. Et tout le monde m’a dit, sans voir ce qu’il y avait en dessous, que c’était puissant. Beaucoup de gens me disent qu’il y a quelque chose de puissant qui se dégage de mes toiles. Et pour moi il ne fait aucun doute qu’ils ressentent la puissance du mantra. Alors je continue… J’ai également peint d’autres mantras… Mais je me suis aperçue que je revenais toujours au mantra de Yogi Ramsuratkumar. C’est le mantra qui me nourrit le plus… bien que je ne sois pas du tout sa disciple. J’ai donc décidé que je ne peindrai plus d’autre mantra. Sauf si on me le demande bien sûr… Mais j’ai tout de même remarqué que le mantra de Yogi Ramsuratkumar était particulièrement puissant. et bénéfique. C’est vrai pour moi comme pour le spectateur.

FB: Au risque de paraître épais, je n’arrive pas à comprendre comment un spectateur peut être touché par quelque chose qu’il ne voit pas?

Sabine Breysse: Pour bien te faire comprendre ce dont il s’agit, je vais te raconter une histoire. Ce n’est pas un secret mais je ne la raconte que très rarement. Ça se passe avant que Lee ne me donne le mantra de Yogi Ramsuratkumar… C’était juste après mon retour du Québec. Dans la région où j’habite, il y a beaucoup d’églises romanes. Je suis très sensible à la beauté de cet art. Elle me nourrit énormément. Alors un soir d’hiver, je ressens le besoin de peindre une toile qui se situe dans cette tradition. Je veux peindre une icône. J’avais envie de rouge et d’or… Je commence par travailler le cadre. Puis je m’attaque au centre… Et là, il y a comme un personnage qui vient. C’est le Christ. Tout en travaillant, je sens mon coeur vibrant, dilaté… Je crois que je n’ai jamais rien senti d’aussi fort… Ça chauffait là dedans… Quelque chose de Dingue! Je ressentais un amour profond pour le Christ… Une chaleur, une chaleur, quelque chose d’incroyable. Quelques mois après, je retombe sur cette toile et je fais ce que je fais souvent: je repeins par dessus. Je finis par recouvrir entièrement mon icône. Au final, j’obtiens une toile qui représente un sous bois éclairé par la lumière du soleil. J’ai trouvé ça beau alors je l’ai laissé comme ça… Quand j’ai présenté la toile à Lee, les femmes qui étaient présentes m’ont immédiatement dit: «Oh, mais c’est le Christ, c’est le visage du saint suaire!» Imagine ma surprise. On ne voyait absolument plus rien de ce qui avait été peint sous le paysage. Mais elles le voyaient quand même. Et ce ne sont pas les seules à m’avoir fait ce retour. Quelques temps auparavant, alors que la toile était exposée dans une galerie de Montmorillon, une personne était déjà venue me voir pour me dire exactement la même chose… Et d’autres l’ont senti par la suite. Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que j’avais représenté le Christ debout, en pied, alors que tous les spectateurs ont uniquement vu son visage… En gros plan, comme lorsque l’on voit le visage du saint suaire. C’est très mystérieux. C’est à partir de là que j’ai compris que ce qu’il y a sous la surface vibre. Il faut donc qu’il y ait quelque chose de puissant en dessous pour nourrir la surface, pour que la peinture ne soit pas juste un tas de merde… Il faut nourrir ceux qui regardent votre oeuvre.

FB: Peux-tu nous parler de ta manière de travailler?

Sabine Breysse: Eh bien ça commence toujours par une phase de chaos… Parce que toute création vient du chaos… Je ne le sais que trop bien (rires)… Quand je commence une toile, je ne réfléchis pas. Je travaille de manière très spontanée. J’utilise tout ce qui traîne… N’importe quelle couleur, n’importe quel pinceau… Tout ce qui me tombe sous la main… Le cerveau est aux abonnés absents! OK? (rires)… Il faut que je tapisse, que je recouvre ce mantra… C’est un vrai foutoir! Des couleurs qui se mélangent… Un grand n’importe quoi. De la merde… Ceci dit, il y en a qui débarquent dans mon atelier et qui trouvent ça génial! (rires)… Tout ce mélange anarchique de couleurs… Ouah! Extraordinaire! (rires)… Alors que ce n’est que le début… C’est pour ça que je préfère qu’on ne vienne pas me voir quand je travaille…

FB: Comment vas-tu évoluer à partir de ce chaos initial?

Sabine Breysse: Après le chaos, ça commence à devenir très dur… Très très dur… Tu ne sais pas où tu vas. Tu travailles, tu travailles, tu fignoles… Et puis… Tu regardes le résultat (soupir de découragement): Voie sans issue! T’arrives à rien… Tu as seulement perdu ton temps… Ça c’est désespérant… C’est… C’est l’errance totale…(soupir) T’es complètement écoeurée. Après une journée comme ça, t’as envie de te suicider… Non, c’est vraiment dur la peinture. Quand on l’envisage de cette façon là en tout cas… Mais je n’en connais pas d’autre… Je n’ai jamais réussi à peindre en ayant un projet précis en tête. Construire une toile de manière intellectuelle… C’est beau ça… Je voudrais bien pouvoir le faire… Mais ça ne marche pas… Ça ne peut pas marcher… En ce qui me concerne, ce qui fonctionne, c’est de partir du chaos et d’errer pendant des mois dans la merde… Il arrive même que cela dure un an… Bon, j’entreprends plusieurs toiles à la fois, hein… Sinon je ne m’en sortirais pas… Evidemment.

FB: Il y a bien un moment ou survient un déclic…

Sabine Breysse: Oui (sourire en coin), à un moment donné je vois arriver quelque chose… Je me dis: «Ah tiens! Ça va marcher ça. Ça va certainement très bien marcher» (rires)… Alors je me lance à fond. Je recommence à travailler de plus belle. Ça peut durer des jours et des jours ou s’arrêter au bout de quelques heures… Et puis non… Fausse alerte. Là encore c’est sans issue… Ce que j’ai produit est un truc léché, moche… mort. Alors, je suis obligée de tout défaire, de tout recouvrir, de tout détruire avant de tout recommencer à zéro (soupir)…

FB: J’entends bien, mais tu finis bien par achever tes toiles…

Sabine Breysse: Attends! (rires) Ça dure donc comme ça pendant un certain temps. Une fausse piste après l’autre. Je suis une idée jusqu’au bout avant d’être obligée de repartir à zéro. Et un beau jour (large sourire)… Après une dernière déception, je décide de prendre l’air… D’aller promener mon chien, de profiter de la campagne… Quelle merveille… Et puis je reviens et je me dis bon, puisque t’es là ma pauvre, autant travailler. Au fond, t’as rien à perdre. Et alors vas-y à fond! Et puis là, je sais pas trop ce qui se passe, vu que je suivais encore une voie sans issue, mais voilà que la sauce commence à prendre. Je laisse tomber les peurs, les masques, les prétentions et je commence à travailler de manière complètement libre… Ce que je fais devient vrai, authentique, vivant… Et alors je termine le tableau en cinq minutes (rires). J’exagère un peu mais pas tellement. Je vois arriver le tableau en cinq minutes… Et puis je ressens une chaleur… Une chaleur bienfaisante… Là, au niveau du coeur… J’ai hyper chaud alors que jusqu’à cet instant j’étais glacée… Glacée jusqu’à la moelle… Surtout dans mon atelier qui était mal chauffé (rires)… Quelle horreur! Mais au moment où ça commence à marcher je deviens une vraie fournaise…

FB: Tu m’as dit qu’il y avait un an que tu avais arrêté de peindre et que tu désirais t’y remettre…

Sabine Breysse: Oui, j’ai décidé de me remettre à la peinture. Je manque cependant de nourriture. J’ai besoin de replonger dans des lectures. J’ai besoin de nourriture spirituelle… Je me nourris au travers de lectures. Certains DVDs sont très utiles aussi. J’ai ici quelques DVDs du Karmapa, du Dalai Lama, de Lee, d’Arnaud bien sûr… Je les connais par coeur mais… Ils n’en continuent pas moins à me nourrir… Il me faut cependant quelques nouveaux livres… J’ai besoin d’être surprise…(rires)… Il faut aussi que je retourne au musée Guimet. Et puis j’ai besoin de faire de longues ballades dans la camapgne… Mais ça c’est quotidien… Enfin, il faut que je prépare mon espace, mon atelier… Je dois l’aménager de façon à ce que ce soit un espace sacré… C’est pas évident… Je dois m’y sentir bien… Il me faudrait la présence et les encouragements de Lee aussi. C’est son exigence qui me permettait de surmonter ma peur. Maintenant qu’il est parti je ne sais pas si je vais pouvoir recommencer. J’ai la trouille.

FB: De quoi as-tu peur?

Sabine Breysse: J’ai peur de devoir me faire violence. Je peins toujours de manière volontaire. Je me force. C’est vraiment la galère. Il faut galèrer, y aller au forceps. Pour certains ce n’est que du plaisir, que du bonheur. Pas pour moi. Ce doit être une question de Karma (rires)… C’est un accouchement lumineux mais la période de gestation qui le précède est atroce. Je ne sais pas où je vais trouver la force de recommencer… peut être devrais-je me lancer dans un nouveau registre… Repartir de zéro… Explorer des thèmes et des techniques que je ne connais pas…

ABSOLUTE BEGINNERS (Gilles Farcet présente La Part du Pauvre – 1ère partie)

« But we’re absolute beginners With eyes completely open But nervous all the same » (David Bowie)

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Quelques jours avant la sortie de L’âme de la ville, le premier album de La Part du Pauvre, je suis allé rencontrer Gilles Farcet, fondateur et guitariste soliste du groupe.

Frédéric Blanc: La Part du Pauvre. C’est intéressant comme nom de groupe. Pourquoi l’as-tu choisi?

Gilles Farcet: C’est un nom qui m’est venu spontanément à l’esprit. Je n’ai pas vraiment réfléchi à sa signification. Mais maintenant que tu me poses la question, je pense que ce nom fait probablement référence au concept de départ du groupe. Je m’explique. Au moment ou j’ai créé la Part du Pauvre (PdP pour les intimes), je jouais de la guitare au sein du Powerless Trio. Mes deux partenaires étaient des musiciens de formation classique. Ils avaient un très bon niveau. Il m’est aussi arrivé de jouer deux ou trois fois avec le groupe de rock Eyes Wide Open qui est lui aussi composé de très bons musiciens. Avec PdP, j’ai eu envie de monter un groupe auquel participeraient des personnes qui avaient envie de jouer de la musique mais qui n’avaient pas forcément une expérience ou une compétence très poussée dans ce domaine. Si l’on excepte Jean-Pierre, aucun d’entre nous n’avait réellement joué au sein d’un groupe dans le passé.

F.B.: Peux-tu me présenter rapidement tous les membres du groupe?

Gilles Farcet: Volontiers.

F.B.: Commençons par la base, la section rythmique.

Gilles Farcet: A la batterie nous avons Jean-Pierre Tingaud qui est par ailleurs un artiste de grand talent. Il est entre autre10497890_1439677846321998_8764780839325529005_o graveur, sculpteur et photographe. Comme je l’ai dit, Jean-Pierre est le seul d’entre nous à avoir joué dans un groupe avant les débuts de PdP. Il avait donc déjà une certaine idée de la manière dont fonctionne un groupe que ce soit sur le plan musical ou sur le plan humain. En tant que batteur il occupe une fonction essentielle. C’est lui qui donne et qui tient le rythme. De par son rôle et son expérience, Jean-Pierre contribue à donner une certaine assise musicale au groupe. La basse est tenue par Annie Bareil. Psychomotricienne de profession, elle s’est mise à la basse très peu de temps avant la naissance du groupe. De manière subjective je trouve que la basse est un instrument qui lui correspond très bien. Il colle vraiment à sa personnalité. J’aime la voir jouer… J’aime aussi l’écouter bien entendu! Annie a fait beaucoup de progrès depuis nos débuts. Elle donne maintenant, elle aussi, une assise rythmique au groupe. A la guitare rythmique c’est Ali Lham. Dans le civil, Ali est un artiste, un poète et un auteur compositeur de très grand talent. C’est aussi un personnage haut en couleur. Aujourd’hui si on écoute ses parties de guitare rythmique c’est à la fois très en place et très efficace. Son jeu est très créatif. Ali a une manière de jouer qui apporte vraiment quelque chose à l’ensemble. Je suis persuadé que PdP a été pour lui une excellente école d’écoute et de rigueur musicale.

F.B.: Passons maintenant aux chanteurs…

Gilles Farcet: Il y en a trois…

F.B.: Trois chanteurs lead? Ça fait pas un peu beaucoup?

10603945_1440306479592468_3691795632693322440_oGilles Farcet: C’est inhabituel, c’est vrai. Cela renvoie directement au nom du groupe et à son intention fondamentale. La Part du Pauvre est un groupe au sein duquel personne ne peut s’approprier «la part du riche». De par la configuration même du groupe les ego sont remis à leur place. Par exemple, le simple fait qu’il y ait trois chanteurs lead rabote un peu l’idée d’un chanteur (ou d’une chanteuse) vedette autour duquel serait structuré l’ensemble du groupe. Dans La Part du Pauvre, les trois chanteurs sont successivement mis en avant. Et quand ils ne chantent pas en lead, les chanteurs s’intègrent aux choeurs. C’est pareil pour les musiciens. La guitare solo est forcément un peu plus en avant mais pas tant que ça. Nous privilégions la cohérence d’ensemble des chansons.

F.B.: On passe aux présentations?

Gilles Farcet: Commençons par Fabien Meyer. Il travaille aujourd’hui comme directeur des ressources humaines d’une mairie de la région parisienne. C’est un homme généreux qui apporte une vibration intéressante pour le groupe. Fabien chante depuis longtemps. Il a une très belle voix qu’il a pris soin de travailler en prenant des cours de chant. Sur scène, Fabien a une vraie présence. Très intense. A mon sens, il doit encore apprendre à canaliser son immense énergie. Tout comme Jean-Pierre, Pascale Gruenberg est une artiste. Elle travaille aujourd’hui comme art-thérapeute. Pascale est une vraie chanteuse de blues et son grain de voix très particulier apporte quelque chose de fondamental à l’ensemble. Il y a enfin Morgane Farcet, ma fille aînée. Elle a 23 ans. C’est très jeune par rapport à la moyenne d’âge du groupe qui doit tourner autour de la cinquantaine. Certains sont un peu plus jeunes mais bon… Morgane suit maintenant des cours dans une école de chant. Au départ c’est ce que j’appellerais un talent naturel. Elle chante particulièrement bien… Elle est naturellement très en place. Cette facilité est même un peu écoeurante pour les autres… Elle est la dernière à avoir rejoint le groupe… Je crois qu’elle a fini par se prendre au jeu. Elle nous apporte d’une part la fraîcheur de sa jeunesse et d’autre part une voix puissante. Le tout est servi par une énergie considérable. Si chacun de ces trois chanteurs amène quelque chose de spécifique, leurs énergies sont également très complémentaires.

F.B.: Les choristes?

Gilles Farcet: Elles sont deux à assurer les choeurs de façon permanente. Johanna et Sylvia. Sylvia Nguyen est ingénieur informatique. Elle a longtemps joué du piano. Elle a donc plus de connaissances musicales théoriques que beaucoup de membres du groupe. Pendant trois ans, Sylvia a joué un rôle important dans la mise en place des choeurs. C’est vraiment pas évident, les choeurs. Sylvia s’est trouvée chargée de la tâche souvent ingrate d’essayer de leur donner un semblant de cohérence. Car il faut bien avouer qu’au départ, et pendant de nombreux mois, les choeurs de PdP ont été plutôt chaotiques. Il a fallu un long travail avant que cela commence à ressembler à quelque chose. Johanna Nedelkovitch travaille pour sa part dans une pharmacie. Elle n’avait jamais chanté avant de participer à La Part du Pauvre mais elle avait très envie de se lancer. Johanna a naturellement une belle voix. Une très belle présence sur scène aussi. Elle nous apporte son enthousiasme et sa fraîcheur.

F.B.: Et pour finir, un mot sur le guitariste soliste?

Gilles Farcet: C’est vrai que je ne me suis pas cité… En tant que soliste mon rôle n’est pas tellement de me lancer dans des solos interminables. Je complète plutôt la rythmique d’Ali en y ajoutant des notes, des rifs, et parfois de brefs solos.57ff2-gillesfarcetguitareNotre but est de recréer cet alliage tellement efficace de deux guitares complémentaires que j’apprécie chez beaucoup de groupes de blues rock. La meilleure illustration de ce style se trouve bien entendu chez les Rolling Stones. Là encore, l’idée est que personne ne tire durablement la couverture à soi, même si par moment l’un ou l’autre se trouve forcément mis en avant. La guitare solo peut par moment prendre beaucoup de place mais PdP n’est pas un groupe construit autour du guitariste soliste. Pendant que j’y suis je voudrais évoquer l’aide considérable que nous apportent les membres de l’association WPA. Je pense notamment au rôle précieux joué par Nicolas et Alexandre dans l’organisation de nos concerts. Je pense aussi à Hervé qui s’est occupé de faire imprimer les t-shirts et les affiches ou à Guillaume qui va filmer certaines de nos prestations. Chacun à sa place apporte sa pierre à l’édifice.

F.B.: En t’écoutant, je constate quand même que beaucoup de membres du groupe avaient déjà fait de la musique dans le passé. Ça ne colle pas tout à fait avec votre image de grands débutants…

Gilles Farcet: Certes. Mais comme je l’ai dit au début, la grande majorité d’entre nous n’avait jamais joué au sein d’un groupe. Et ça fait tout de même une sacrée différence. Prenons l’exemple d’Ali. C’est un auteur compositeur de grand talent. Avant d’intégrer La Part du Pauvre il s’accompagnait déjà depuis longtemps à la guitare acoustique. Il en jouait plutôt bien. Mais lors des premières répétitions de PdP il était totalement perdu. Il n’avait aucune expérience de la guitare électrique rock et, dans ce contexte, c’est à peine s’il parvenait à plaquer deux accords en rythme. Il a dû en quelque sorte réapprendre à jouer de la guitare pour s’adapter aux exigences très spécifiques de la rythmique rock. Mais Ali est extrêmement doué sur le plan musical. Il a une excellente oreille. Cela lui a permis de faire des progrès fulgurants. Cette PdPremarque vaut aussi pour les choeurs. Malgré le talent réel de chaque chanteur et de chaque choriste il a fallut beaucoup de temps et de travail pour leur apprendre à chanter à l’unisson. Pendant longtemps c’était assez nul. Choristes et chanteurs ont dû faire toute une démarche pour comprendre qu’ils étaient là pour servir les morceaux et non pour se mettre en avant. J’avais moi aussi de gros progrès à faire. J’avais bien sûr appris beaucoup de choses en me produisant en concert avec le Powerless Trio. Mais c’était tout de même très différent. Le Powerless Trio était une formation acoustique qui n’interprétait pas du tout la même style de musique que celui de PdP. Cela ne vous prépare pas vraiment à jouer de la guitare électrique dans un groupe de 9 personnes qui comprend une basse, une batterie, une guitare rythmique et plusieurs chanteurs et choristes. Il faut ajouter que lorsque j’ai formé La Part du Pauvre je venais tout juste de reprendre la guitare électrique. J’ai dû m’y remettre un ou deux mois avant la première répétition de PdP. Au départ c’était donc un projet hautement improbable… A ces difficultés purement musicales vient s’ajouter une complication supplémentaire: celle de gérer un groupe de 9 membres. Et comme chacun peut s’en douter, plus un groupe est nombreux et plus il devient complexe à gérer. 9 personnes, ça fait 9 ego, 9 mondes différents… Mais cette dimension faisait partie du défi un peu fou du départ. J’ai senti de lancer un projet dans lequel je pourrais intégrer un maximum de gens. Ça n’était pas du tout une démarche rationnelle. J’ai simplement senti de rassembler tous ces gens très différents. Je savais qu’il y aurait forcément des crispations et des frottements et qu’au final tout cela serait intégré à l’alchimie d’ensemble. C’est un truc de fous cette histoire… Il faut pas trop réfléchir.

IT’S ONLY ROCK AND ROLL BUT I LIKE IT (Gilles Farcet présente La Part du Pauvre – 2ème partie)

« Just let me hear some of that Rock and roll music, Any old way you choose it » (Chuck Berry)

PdP-p.1-tshirt-1901b-C copieFrédéric Blanc: La Part du Pauvre n’existe que depuis trois ans et en dépit de toutes les difficultés que tu viens de m’énumérer vous venez de sortir un album cohérent et d’une indéniable qualité musicale. Comment avez-vous fait pour passer en si peu de temps d’un niveau de grands débutants à celui de bons amateurs?

Gilles Farcet: C’est une bonne question. Moi-même, quand j’écoute l’album, je trouve ça un peu miraculeux. Je ne prétends évidement pas que cet album soit génial mais je pense pouvoir affirmer en toute objectivité qu’il tient vraiment la route. Les quelques personnes compétentes qui l’ont écouté sont d’accord avec moi sur ce point. En anglais on appellerait ça une «object lesson». Autrement dit, un enseignement objectif qui nous montre tout ce que l’on peut réaliser si on a une intention claire et que l’on s’y tient. Nous nous sommes accrochés contre doutes, vents et marrées. Il y a eu beaucoup de moments difficiles. Lors de certaines répétitions notre musique faisait vraiment mal à entendre. C’était catastrophique. Comme je l’ai dit, nous étions tous en phase d’apprentissage… Mais au final, le résultat est là… Et il ne faut pas s’imaginer non plus que nous ayons énormément répété. Tous les membres du groupe ont des vies assez chargées. Moi le premier. Nous avions donc quantitativement assez peu de temps à consacrer à ce projet. Nous avons dû répéter en moyenne une fois par mois pendant deux ou trois heures. Pour un groupe de gens inexpérimentés ce n’est vraiment pas beaucoup!

F.B.: Vois-tu un facteur déterminant qui puisse expliquer cette réussite?

Gilles Farcet: Notre succès vient du fait que j’avais dès le début une vision très précise du style musical que je voulais donner au groupe. Cela nous a évité de perdre beaucoup d’énergie en débats stériles. Nous avons pu nous concentrer entièrement sur la musique. Pour qu’un groupe ait une chance de réussir, il faut que l’un de ses membres prenne sur lui de définir un cap et d’en être le garant. Il se trouve qu’au sein de PdP, c’est moi qui assume ce rôle. Quand j’ai fondé le groupe, j’ai expliqué clairement à tous les membres pressentis que La Part du Pauvre serait une dictature éclairée. C’était une sorte de contrat. A eux de voir s’ils voulaient participer à l’aventure dans ces conditions. Soyons clairs, je ne m’attribue pas du tout la qualité du résultat auquel nous sommes parvenus. Cet album est entièrement une oeuvre collective. Nous avons travaillé tous les morceaux ensemble. Chacun y a mis sa patte. Il est cependant essentiel qu’il y ait une direction claire, une identité arrêtée, une vision à long terme. Cela n’exclut pas la création collective. Bien au contraire! Ma conviction est que la création collective devient de plus en plus possible au fur et à mesure qu’un groupe trouve son identité. C’est très clair avec PdP. Maintenant que nous avons enregistré cet album, nos répétitions prennent un tour différent. Nous avons appris à nous écouter. Nous pouvons vraiment commencer à créer collectivement. Et ce, même sur la base d’une composition que j’apporte au départ.

F.B.: Si je comprends bien, c’est toi qui écris et composes l’essentiel du répertoire de PdP.

Gilles Farcet: Toutes nos compositions sont signées La Part du Pauvre. En pratique il est cependant vrai que jusqu’à présent c’est moi qui ai fourni la totalité des paroles et des musiques (originales ou non). A l’avenir, je serais sincèrement ravi si tel ou tel membre du groupe nous soumettait des idées de chansons. Il faut bien sûr que ces morceaux restent dans l’esprit du groupe. Le grand danger c’est la dispersion. Ce qui fait aussi la force (d’ailleurs toute relative) de notre album c’est son homogénéité. Tous les styles que nous abordons sur le disque sont parfaitement compatibles entre eux. L’auditeur n’a jamais l’impression que nous faisons de grands écarts entre des univers musicaux radicalement différents.

F.B.: Justement, peux-tu nous dire quel est le style musical de PdP?

10548674_1436745443281905_6228014716352553396_oGilles Farcet: Notre identité musicale est en gros celle d’un groupe de rock blues basique. Ce choix renvoie là aussi au nom du groupe (La Part du Pauvre). De toute façon on n’avait pas les moyens de faire compliqué…

F.B.: Y-a-t-il d’autres raisons qui expliquent ce choix?

Gilles Farcet: Ça n’est pas très mystérieux. Il se trouve que j’ai un amour de longue date pour le blues, le rock, voire le rockabilly «basique». Entre parenthèses, je me suis aperçu que ce type de musique est somme toute assez difficile à interpréter. Cela n’a bien sûr rien à voir avec le jazz ou des musiques techniquement plus complexes… Mais au final, jouer un rock ou un blues qui soit parfaitement en place demande un véritable apprentissage. C’est loin d’être à la portée du premier venu. Le rock vise une efficacité maximale au travers d’une très grande économie de moyens.

F.B.: Pourquoi écrire des paroles en français?

Gilles Farcet: Parce que les paroles sont importantes. Il faut donc qu’elles puissent être facilement comprises. S’ils n’ont jamais la prétention de délivrer un message, les textes disent par contre quelque chose d’une démarche, d’un certain type de préoccupations… Je crois que sur la page Facebook du groupe, nous avons écrit une phrase du style: «On peut conjuguer twist et angoisses métaphysiques, rock et préoccupations existentielles.» Je ne saurais mieux dire. J’étais très attiré par l’idée de monter un groupe qui interpréterait des chansons dont les paroles posséderaient une certaine originalité alors que la musique serait complètement prévisible. Mon idée c’est que dans chaque morceau de PdP on reconnaisse immédiatement tous les clichés volontairement assumés d’un certain style. A l’écoute de quelques-unes de nos chansons, l’auditeur va immédiatement reconnaître tous les plans archi classiques d’un certain style de blues rock à la Eric Clapton période Cream. D’autres chansons sont construites sur les structures stéréotypées du rockabilly ou du rock n’ roll façon Chuck Berry. C’est la raison pour laquelle il est précisé sur la pochette de l’album que notre musique est puisée dans ce que j’appelle «la grande base de données». Même nos propres compositions n’ont rien d’original… Il y a quelque chose de charmant dans le fait de pouvoir s’abandonner à une écoute confortable parce que connue d’avance… L’une des références consciemment assumée de PdP c’est le groupe français Au Bonheur des dames. Je me suis inspiré de la manière dont ces très bons musiciens jouaient déjà dans les années 70 sur un second degré par rapport à un style de musique qui datait plutôt des années 50 ou 60.

F.B.: C’est tout de même assez différent. Au Bonheur des dames était un groupe essentiellement satirique dont les paroles ont toutes une tonalité joyeusement délirantes. Ça n’est pas le cas des vôtres. Je pense en particulier à celles du Blues du blindé…

Gilles Farcet: Le blues du Blindé… Ah oui… Ça n’est effectivement pas très drôle… La chanson décrit la manière dont10498078_1436744943281955_2150688958321151885_o chacun peut se fermer, se couper entièrement de toute forme de vulnérabilité, en arriver à arborer un masque et à traverser l’existence sans rien apprendre. Oui, c’est un texte assez terrible… Cela dit beaucoup de textes du blues classique sont tout aussi cruels et déchirants.

F.B.: Est-ce que Pascal Pourré a joué un rôle déterminant dans l’enregistrement de votre album? Quel est exactement son rôle dans les progrès de PdP?

Gilles Farcet: Pascal Pourré est intervenu uniquement au moment de l’enregistrement de l’album. Avant cela, il n’a jamais eu aucun contact avec PdP. J’ai fait appel à Pascal parce que d’une part c’est un grand ami; une personne dont je me sens proche. D’autre part, j’avais déjà enregistré trois albums avec lui… Nous avions donc déjà une certaine expérience de travail ensemble… Pascal est un excellent guitariste. Plus largement, c’est aussi un musicien hors pair qui a suivi une formation musicale extrêmement poussée. Il se situe donc aux antipodes de PdP. C’est quelqu’un qui en une demi-heure est capable de vous écrire un arrangements de cordes sur un coin de table. Il a de plus une fraîcheur qui n’est pas facile à trouver chez un musicien de ce niveau là. En dépit de sa science et de ses immenses compétences musicales, il conserve une innocence d’écoute et continue à prendre plaisir à jouer et à écouter une musique simple et basique. Pascal n’est pas du genre à vouloir tout compliquer. C’est une qualité rare. Je lui ai donc demandé d’enregistrer, de produire, et de réaliser notre album. Je tiens cependant à préciser qu’il n’a pas fait office d’arrangeur. Tous les arrangements que l’on entend sur l’album sont l’oeuvre de La Part du Pauvre. Nous avons enregistré nos chansons quasiment en live au stade où elles en étaient arrivées à ce moment là. On a fait trois prises en moyenne pour chaque morceau. Quatre au grand maximum. Il y a eu très peu de raccords, et aucun morceau n’a été réarrangé par Pascal. Son rôle a surtout consisté à nous accompagner et à nous soutenir pendant la durée, d’ailleurs très courte, de l’enregistrement. Il a ensuite effectué un superbe travail de mixage et de mastering.

F.B.: Au risque de me répéter, je dois avouer que je suis impressionné par votre audace. Malgré des moyens somme toute limités vous êtes parvenus en un temps record à enregistrer un disque drôle, percutant et souvent profondément émouvant…

Gilles Farcet: «L’important n’est pas de toujours penser mais d’oser» Cette citation est tirée du texte de l’une de nos chansons précisément intitulée «La part du pauvre». Notre hymne en quelque sorte. C’est un morceau très second degré où le groupe se présente avec humour et honnêteté: bien sûr on n’est pas de grandes pointures musicales mais on s’amuse bien et on prend plaisir à se produire et à être ensemble… Cette démarche nous ramène un peu aux origines du rock. On l’oublie souvent aujourd’hui mais la majorité des grands groupes fondateurs du rock étaient au départ composés de gens qui ne connaissaient strictement rien à la musique. A cette époque il n’existait encore ni méthode ni professeur pour vous apprendre à jouer de la guitare électrique. Des gens comme John Lennon, Keith Richards, ou Eric Clapton ont tout appris à l’oreille en réécoutant indéfiniment les mêmes vieux vinyls. Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’ils étaient animés par un feu sacré. L’action. La mise en pratique dans le relatif. Les Beatles ont appris leur art en jouant nuit après nuit après nuit…. Après s’être produit des milliers de fois à Hambourg, Liverpool et ailleurs, ils étaient devenus une excellente formation de rock qui était prête à enregistrer. Ma conviction est que ni le blues ni le rock n’auraient jamais vu le jour s’il n’avait existé que de grands musiciens torturés qui avant de se décider à jouer une note s’étaient demandés s’ils avaient le niveau, s’ils étaient prêts, s’ils avaient le droit d’oser… A sa bien faible mesure, la Part du Pauvre renoue avec cet esprit des origines. Lorsque je dois composer un solo par exemple, je ne perds pas de temps à me poser des cas de conscience inutiles… J’essaie simplement de voir quel est le type de solo qui va le mieux s’intégrer à la chanson. J’écoute ce qu’ont fait George Harrison ou Mick Taylor sur tel ou tel morceau. J’essaie de reproduire leur solo, je l’étudie et je m’en inspire pour trouver une idée un peu originale et efficace.

F.B.: Quelles sont vos ambitions pour l’avenir?

Gilles Farcet: Nous n’avons aucune ambition. Par contre nous avons une intention très claire. Nous voulons cultiver une PdP-affiche-1901bdynamique Pour se faire, il faut se produire régulièrement en public. Compte tenu que nous avons tous des vies bien remplies, nous ne donnerons cette année qu’une dizaine de concerts à droite et à gauche. Il y a deux semaines nous nous sommes produits dans le Poitou. Bientôt nous jouerons à Clermont-Ferrand, puis à Lyon, enfin à Paris. Notre but est de rencontrer un public plus varié qui dépasse le seul cadre de nos «fans» habituels. Nos concerts seront ouverts à tous. Ils seront annoncés par voie d’affiche. Nous allons jouer devant des publics d’inconnus qui ignorent tout de nous et viendront nous voir comme ils seraient venus voir n’importe quel groupe de rock. Notre intention pour cette année est donc de cultiver cette dynamique de groupe: voyager ensemble, jouer ensemble, installer et remballer le matériel ensemble etc.. Cette dynamique implique aussi toutes les personnes qui nous accueillent sur place ainsi que les «roadies» de WPA: Alexandre, Nicolas, Frédérique Meillan etc. A terme, je souhaiterais que nous organisions carrément une petite tournée de quinze jours ou d’un mois… Je veux que nous fassions l’expérience de sillonner la France en continu. Mais à priori ce n’est pas pour tout de suite…

F.B.: Y-a-t-il une autre album en perspective?

Gilles Farcet: Oui. Le robinet de ma créativité est assez ouvert en ce moment. Je pourrais presque dire que j’ai déjà dans mes tiroirs la totalité du deuxième album de La Part du Pauvre. On verra ça d’ici un ou deux ans. Pour l’instant l’intention c’est de jouer, de jouer et de jouer encore. Nous allons partager le travail accompli.

RÊVES, MYTHES & ARCHÉTYPES (entretien avec LILY JATTIOT – 2ème partie)

Le 24 janvier 2014, Lily Jattiot, psychanalyste et thérapeute jungienne au talent et à l’expérience hors du commun publiait aux éditions Accarias son deuxième livre intitulé Sagesse du féminin. Dans la seconde partie de cet entretien, je l’interroge sur la dimension symbolique qui, pour n’être pas directement perceptible par nos cinq sens, n’en constitue pas moins un ordre de réalité à part entière.

Frédéric Blanc: Un autre détail me chiffonne. Dans ton livre, pour illustrer l’idée selon laquelle le monde des images, des rêves et des récits fabuleux peut constituer un accès pertinent et performant au réel, tu parles de l’utilisation efficace qu’en fait la publicité. Mais le fait que le marketing utilise avec succès ces archétypes pour nous manipuler prouve simplement que les dits archétypes existent de manière active dans nos esprits. Cela ne démontre en rien qu’ils permettent de comprendre quelque chose au monde extérieur.

Lily Jattiot: C’est juste… Le fait que les grandes images archétypales de l’inconscient soient utilisées de manière efficace par le marketing dans le but cynique de faire de nous des «consommateurs enchantés» ne suffit pas à démontrer que celles-ci constituent un accès pertinent au réel… Tout à fait… Là où je commence à en apporter vraiment la preuve c’est en analysant le sens profond des mythes, des contes et des rêves. Lorsque l’on se penche attentivement sur la signification des images d’un rêve on est émerveillé par la précision redoutable avec laquelle celles-ci nous parlent du réel… Ces images souvent déroutantes sont en fait l’expression d’une intelligence aigue qui vient avertir le rêveur de certains aspects de la réalité qu’il a oubliés et dans lesquels il risque de se prendre les pieds comme dans un tapis. J’ai maintenant suffisamment d’expérience pour pouvoir affirmer que les rêves ne sont pas simplement une fabulation gratuite et bienfaisante qui rééquilibre la psyché en permettant un accomplissement illusoire du désir. Les rêves sont autrement plus riches et utiles que cela. Il s’agit ni plus ni moins d’avertissements concernant des aspects de la réalité que le rêveur a perçus sans s’apercevoir qu’il les avait perçus. J’ai conscience que ce genre de propos ne sont pas très habituels… Même venant de la part d’une psychanalyste…

FB: Si le contenu des rêves est aussi précieux que tu l’affirmes, comment expliques-tu qu’ils soient si peu utilisés. Il me semble que la plupart des êtres humains vivent sans se douter une seconde de la valeur de cette activité si particulière de l’esprit. On les étonnerait beaucoup en leur affirmant que ce tissus d’images saugrenues et incohérentes constitue un langage.

Lily Jattiot: Tu sais, je pense que la valeur des rêves est beaucoup plus largement reconnue que tu sembles le croire. Et cela fait très longtemps que cela dure… Depuis l’antiquité, les dirigeants politiques ont l’habitude de faire très attention à leurs rêves lorsqu’ils doivent prendre une décision importante. Beaucoup d’entre eux faisaient d’ailleurs régulièrement appel aux services de personnes habilitées à déchiffrer leurs rêves. La Bible nous raconte l’histoire de Pharaon qui demande à Joseph de lui expliquer des rêves particulièrement effrayants et incompréhensibles dans le but de l’aider à prendre certaines décisions politiques. C’était également vrai chez les grecs qui se rendaient à Delphes pour consulter la Pythie. La réponse symbolique de la Pythie était ensuite traduite en termes rationnels par des interprètes de manière à ce que ses conseils puissent être compris et utilisés de manière concrète par ceux qui étaient venus la consulter Cela fait donc très longtemps que les êtres humains ont reconnu la valeur de cette intelligence non rationnelle que je qualifie de féminine. Mais notre monde actuel a choisi de lui tourner le dos et de la ranger du côté des superstitions et des inepties. Et ceux qui sentent la nécessité de s’en servir quand même, le font en douce; un peu comme on a une maîtresse cachée… Mais nous sommes loin d’être aussi rationnels que nous voulons bien l’affirmer…Tu sais, parmi les personnes qui m’ont finalement beaucoup appris, j’avais une amie cartomancienne. Et elle me confiait que parmi sa clientèle figuraient beaucoup de psychiatres, de politiciens et de dirigeants d’entreprise etc. Même si cette vérité est soigneusement occultée, de nombreuses personnes continuent à recourir à une intelligence non rationnelle pour se diriger dans l’existence.

FB: En t’écoutant parler je réalise pleinement ce que cette forme d’intelligence peut avoir de perturbant voire de totalement choquant pour un esprit qui fonctionne de manière un tant soit peu «raisonnable» Je comprends mieux ce que Freud a essayé de faire. Il a voulu prendre en compte cet aspect là de la réalité tout en s’efforçant de le formuler de manière logique. S’il l’avait formulé de manière plus directe, il n’aurait eu aucune chance d’être écouté.

Lily Jattiot: Absolument, et c’est pourquoi Freud ou Lacan sont beaucoup mieux compris en France que Jung qui laissait délibérément les choses en l’état. La logique est profondément dérangée par ces phénomènes là. Cela est particulièrement vrai pour les occidentaux. Nous ne sommes plus très à l’aise avec cette forme particulière d’intelligence. Nous avons beaucoup perdu dans ce domaine. Notre système scolaire nous encourage dès notre plus jeune âge à développer nos facultés logiques et à négliger les autres. En Afrique ou en Inde la situation est complètement différente… Au Moyen-Age, les gens étaient parfaitement à l’aise avec la lecture symbolique . Ils lisaient les vitraux comme nous lisons un livre. Ils en comprenaient tous les détails. Mais nous avons perdu cette forme d’intelligence. Ou plus exactement, nous l’avons refoulée et le refoulé ne nous met jamais à l’aise… Ce que tu dis de Freud est vrai. Il a tenté vaille que vaille de redonner une place à cette dimension. Mais vu le contexte culturel dans lequel il évoluait, il n’envisageait pas d’exprimer ses théories autrement qu’en utilisant le langage logique et scientifique de son époque… Les détracteurs contemporains de Freud disent que sa démarche n’est pas scientifique… Mais c’était tout simplement impossible. Les vérités découvertes par l’intelligence de type féminin ne se laissent pas entièrement traduire dans le langage logique de l’intelligence de type masculin. Et vice et versa… Mais quand tu pousses ces deux approches vraiment très loin, elles finissent par se rejoindre. Les scientifiques de génie finissent toujours par déboucher sur une lecture poétique du monde. Le problème de beaucoup de gens c’est qu’ils ne poussent pas les choses assez loin. Ils ne sont ni complètement rationnels ni complètement irrationnels. Il démarrent un raisonnement de façon logique et se perdent plus ou moins rapidement en route. Vanter les mérites de l’intelligence de type féminin ne m’empêche pas de m’intéresser de près à la logique. C’est une discipline qui m’intéresse beaucoup. Un raisonnement logique poussé jusqu’au bout, de façon propre et rigoureuse, demande un travail exigeant. Une telle démarche est très utile; elle permet de démonter des croyances irrationnelles, de dissiper des absurdités, de mettre en lumière la mécanique cachée de certains jeux de pouvoirs. Ce que beaucoup de gens ignorent c’est que l’intelligence de type féminin est tout aussi précieuse et que son maniement requiert un effort tout aussi poussé quoique de nature différente. L’analyse des symboles contenus dans un rêve demande une culture, une pratique et une écoute. Cela n’est pas à la portée du premier venu.

FB: Ailleurs, tu affirmes que la dimension symbolique est un ordre de réalité qui existe avec autant de force que la réalité concrète et tangible. Je ne saisis pas très bien ce que tu entends par là…

Lily Jattiot: Dans notre monde rationnel, pragmatique et efficace nous devrions théoriquement être en mesure d’éviter les conflits et les guerres en dialoguant de manière constructive les uns avec les autres. Or nous voyons bien que ce n’est pas le cas. Notre technologie et nos institutions ne nous empêchent pas d’agir de manière incohérente et contre productive. C’est que la réalité psychique résiste. C’est pareil, quand une personne vient voir un psychanalyste. Si la dimension rationnelle était suffisante ce dernier écouterait son patient pendant quelques séances puis il lui exposerait ses conclusions et la personne serait guérie. Ce qui fait obstacle à ce scénario idéal, c’est que nous nous cognons contre une réalité d’un autre ordre qui résiste sacrément. La réalité psychique est capable d’offrir une sacrée résistance à nos entreprises. Il faut vraiment apprendre à travailler cette matière là. Et cela prend des années avant d’y parvenir.

FB: Peux-tu me donner un dernier exemple concret de la manière dont fonctionne cet ordre de réalité?

Lily Jattiot: Prenons l’exemple d’un petit garçon qui est terrorisé parce qu’il y a des monstres sous son lit. Son père lui dit: vient, on regarde, on va voir sous le lit. Il allume la lumière et montre à son fils qu’il n’y a aucun monstre caché sous le lit. L’enfant se recouche. Il a vu par lui même qu’il n’y avait aucune créature dangereuse dans sa chambre. La peur des monstres ne l’a cependant pas quitté. Et d’un certaine manière, il a raison. Il y a effectivement des monstres cachés quelque part. Mais au lieu d’être sous son lit, ils peuplent sa psyché. L’enfant est en train de se confronter à des «monstres» intérieurs qui symbolisent une certaine dynamique psychique… Et si on s’obstine à lui affirmer que ces monstres n’existent pas, l’enfant est mal. Parce que lui sait bien que ces monstres existent. Et ce n’est pas parce qu’il est fou, c’est parce qu’il parle de son monde intérieur qui a sa propre logique, sa propre loi, sa propre réalité. Cette réalité là résiste à toutes nos tentatives rationnelles pour l’évacuer. Il y a des énergies à l’oeuvre qui échappent à la raison. Et pour parler de ces énergies, un certain registre symbolique est beaucoup plus adapté et permet à la personne d’approcher d’autres part d’elle même qui autrement l’effraient trop pour être acceptées et intégrées. Et c’est dans cette mesure que l’on peut dire que des personnages de fiction comme Harry Potter ou Gandalf le Gris parlent d’une certaine réalité. Ces figures nous permettent d’accepter et d’intégrer certains aspects de la réalité comme les épreuves, les deuils, les échecs etc. Nous comprenons au travers des histoires dans lesquelles ils apparaissent que ce sont là des données inévitables de l’existence humaine et qu’il nous est impossible de ne pas les rencontrer. Un enfant qui n’a pas de monstres ça n’existe pas. Un bel enfant tout propre qui n’a jamais de monstres est complètement névrosé.

FB: De toute façon étant complètement névrosé, cet enfant est nécessairement en proie aux monstres.

Lily Jattiot: Oui! Tout à fait. De la même manière que quelqu’un qui n’a pas d’ombre n’existe pas. Cette ombre fait partie d’un autre type de réalité. Il y a de multiples niveaux de réalité, y compris sur le plan physique. La mécanique quantique nous apprend qu’il existe des niveaux de réalité où des particules disparaissent avant de réapparaître. Ces particules peuvent également se situer à deux endroit en même temps… Et puis il y a l’univers et l’envers de l’univers: les trous noirs. Même si nous ne les comprenons pas vraiment, ces affirmations étonnantes sont souvent plus crédibles à nos yeux parce qu’elles émanent de scientifiques à qui notre culture accorde une confiance quasi religieuse. Il est temps de comprendre que ce qui est vrai sur le plan physique l’est aussi sur le plan psychique.

MASCULIN / FÉMININ (entretien avec LILY JATTIOT – 1ère partie)

Le 24 janvier 2014, Lily Jattiot, psychanalyste et thérapeute jungienne au talent et à l’expérience hors du commun, publiait aux éditions Accarias son deuxième livre intitulé Sagesse du féminin. Elle y examine les raisons pour lesquelles notre monde moderne en est arrivé à nier férocement cette forme d’intelligence non rationnelle que l’on nomme le sentiment. Elle réfléchit aux conséquences funestes d’un tel refoulement et nous invite à cultiver à nouveau cette aptitude fondamentale au lien. Elle affirme surtout avec insistance que cette faculté, que l’on s’est longtemps plu à considérer comme étant l’apanage exclusif des femmes, est en réalité accessible à l’ensemble du genre humain sans distinction de sexe. Interpellé par cette lecture passionnante, je suis allé rencontrer Lily pour lui poser quelques questions complémentaires. Elle a très gentiment accepté d’y répondre.

Frédéric Blanc: Qu’est-ce qui, à ce stade de ton parcours, t’a donné envie d’écrire un livre sur la sagesse du féminin?

Lily Jattiot: C’est une question qui me préoccupe depuis l’enfance… Elle s’origine très loin dans ma façon de penser les choses, de penser le monde et de me penser moi-même… J’ai commencé à écrire et à publier des livres assez tard dans ma vie. J’avais besoin de temps pour observer, réfléchir et laisser mûrir mes idées… La question du rapport entre l’intelligence de type masculin et l’intelligence de type féminin qui est au coeur de mon dernier livre est particulièrement complexe. Il m’a donc fallu passer par un long travail de maturation pour comprendre de quoi il en retourne puis pour parvenir à énoncer clairement mes intuitions. J’ai abordé la question sous plusieurs angles différents. J’ai enrichi ma réflexion en m’appuyant d’abord sur mon expérience de psychanalyste mais aussi sur le témoignage de personnes que je côtoie dans la vie de tous les jours. Il a fallu que cela se clarifie avec le temps… Formuler de manière limpide une idée complexe demande beaucoup de temps et de patience. Après trente ou quarante ans de réflexion et d’expérience on peut même parvenir à la condenser en une phrase.

FB: Que veux tu dire quand tu affirmes que cette question s’origine très loin dans ton enfance?

Lily Jattiot: Nous étions sept enfants dans ma famille. Cinq garçons et deux filles. Les gars étaient donc clairement en majorité… J’ai cependant eu de la chance car aux yeux de mon père c’était avantageux d’être une fille. Spontanément, il s’entendait plus facilement avec ses filles qu’avec ses garçons. D’ailleurs, d’un certain point de vue, ma soeur et moi avons eu une vie plus facile que nos frères. Enfant, je trouvais un peu mystérieux que mon père ait autant d’affinité avec ses filles. Cela m’a sensibilisée d’entrée de jeu au fait qu’il y avait chez mon père un aspect féminin avec lequel il était pleinement à son aise. Mon père était un homme de sentiment. C’était un artiste. Il était instituteur mais c’était aussi un peintre. Il faisait ça quand il pouvait. Il peignait de très belles aquarelles. Je lui ai toujours connu ce double visage. C’était d’un côté un homme plein de force et d’autorité qui assumait avec talent des rôles traditionnellement dévolus au masculin: père de famille, directeur d’école, secrétaire de mairie… D’un autre côté, il manifestait une sensibilité de type féminin qui pour n’être pas très apparente n’en était pas moins très profonde et très expressive. Et alors que de l’extérieur on pouvait le considérer comme étant d’abord très masculin, je pense pour ma part qu’il était en réalité principalement féminin…

FB: …Et comment en es-tu venue à en tirer des conclusions plus générales?

Lily Jattiot: Bon ça, si tu veux, c’est mon terreau de départ. Au fur et à mesure que j’ai grandi et que j’ai commencé à entrer dans la vie active j’ai remarqué que la société nous poussait fortement à nous identifier à une image stéréotypée de notre identité sexuelle. Les hommes aussi bien que les femmes sont incités à se conformer à des rôles, des métiers et des comportements convenus. J’ai vu énormément de personnes se faire coincer d’une manière ou d’une autre par ces puissants archétypes. Beaucoup d’hommes se croient obligés de manifester un masculin musclé et agressif tandis de très nombreuses femmes s’enferment dans des fonctions, des tâches, des comportements, des manières de se présenter que nous avons pris l’habitude de qualifier de féminines. Comme j’ai eu d’entrée de jeu la chance de ne pas être prise là dedans, j’ai vu qu’il y avait là une espèce de prison collective qui enfermait aussi bien le masculin que le féminin… Et puis j’ai vu aussi qu’il y avait une grosse injustice dans la manière dont nous valorisons une certaine forme d’intelligence, une certaine façon de se servir de sa tête et d’appréhender le monde. Alors que la logique est considérée comme valable, objective et sérieuse, le sentiment, lui, est encore et toujours sujet à caution. Cet état de fait qui pour beaucoup semblait aller de soi m’était incompréhensible. Je me suis donc mise en travail intérieur et extérieur pour arriver à rendre tout cela cohérent.

FB: Comment passes-tu de la notion d’intelligence (du masculin ou du féminin) à celle de sagesse?

Lily Jattiot: L’intelligence peut être définie comme une manière de se servir de son esprit dans le but de s’adapter à la réalité, de la saisir et de s’en servir. L’intelligence existe en lien avec la réalité. L’intelligence de type masculin entre en relation avec la réalité en organisant sa démarche de manière à aller vers le plus d’objectivité possible. Elle se met au dessus de ce qu’elle étudie, elle s’en éloigne pour mieux le voir. Son objectif est de dresser une carte mentale qui offre la plus grande cohérence possible avec le réel. Le féminin pour sa part, développe une intelligence du lien. Pour connaître la réalité, pour la saisir et s’y adapter l’intelligence de type féminin entre en lien avec la vie, avec les choses, les êtres. Elle entre en relation non pas objective mais subjective. Tout ce que la pensée scientifique évacue au maximum, la subjectivité par rapport à l’objet de sa recherche, est au contraire valorisé par le féminin. Et quand cette intelligence du lien se déploie complètement, elle devient sagesse. Directement.

FB: Est-ce que cela sous-entend que lorsque l’intelligence du masculin se déploie complètement elle ne devient pas sagesse?

Lily Jattiot: Pas forcément. Elle peut le devenir mais ce n’est pas systématique. Tu sais bien que le monde hyper rationnel de la recherche scientifique par exemple peut devenir fou dans son rapport avec la réalité. Entendons nous bien, cela arrive aussi à l’intelligence de type féminin. Je ne suis pas en train d’affirmer que cette dernière débouche automatiquement sur une forme de sagesse. Ce type d’intelligence peut être pervertie et n’être rien de plus qu’une habileté à manipuler les autres. L’intelligence du féminin, ne se transforme donc pas automatiquement en sagesse. J’aurais peut-être pu insister davantage sur l’ombre de l’intelligence féminine. Il y en a forcément une. Il me semble tout de même que je le dis à un endroit: la raison sans le coeur c’est une catastrophe mais le coeur sans la raison c’est aussi une catastrophe. Les deux doivent se compléter et se corriger… Mais enfin, le point sur lequel je voulais insister c’est que l’intelligence de type féminin lorsqu’elle se développe de manière saine peut déboucher directement sur une forme de sagesse.

FB: Question naïve: les femmes sont-t-elles naturellement douées d’une intelligence de type féminin et les hommes sont-t-ils naturellement doués d’une intelligence de type masculin?

Lily Jattiot: Bien sûr que non. L’intelligence, quelle que soit son type, n’a rien d’automatique. C’est une qualité qui se cultive. Tous les êtres humains viennent par exemple au monde avec une aptitude au langage. Mais cela ne suffit pas, il faut ensuite la travailler, la développer. Ce choix est entre les mains de chacun. Certains hommes peuvent être beaucoup plus doués que les femmes dans le domaine de l’intelligence de type féminine et réciproquement… Mais dans le monde où nous vivons, un homme doué d’une grande intelligence féminine ne le vit pas forcément très bien. Il faut une force peu commune pour se sentir à l’aise lorsque l’on s’est bâti à contre courant des stéréotypes ambiants.

FB: Si les deux formes d’intelligence sont à la disposition de tous les êtres humains sans distinction de sexe pourquoi les sexualiser? Pourquoi ne pas parler par exemple «d’esprit de finesse» et «d’esprit de géométrie».

Lily Jattiot: Je parle d’intelligence de type masculin et d’intelligence de type féminin car je pars de l’état de confusion dont nous avons parlé au début de cet entretien. Je pense qu’il y a encore aujourd’hui assez peu d’hommes à l’aise avec leur féminin et assez peu de femmes à l’aise avec leur masculin. Pour me faire comprendre je suis donc obligée de tenir compte donc de l’état des mentalités. Il est possible que dans 100 ou dans 200 ans il ne soit plus nécessaire de sexualiser ces deux formes d’intelligence. On pourra alors tout simplement parler de coeur et d’intellect. C’est exactement la même chose. Mais à l’heure actuelle cette sexualisation est toujours une nécessité. Je tiens à me situer dans notre monde tel qu’il est actuellement.

FB: Beaucoup de femmes entretiennent actuellement un fort ressentiment contre les hommes qu’elles tendent à accuser obstinément de tous les maux de la terre. N’as-tu pas peur en insistant tellement sur les qualités de l’intelligence de type féminin et les limites de l’intelligence de type masculin de contribuer encore à envenimer ce conflit?

Lily Jattiot: Bien sûr, si on traduit tout ce que je raconte dans la logique binaire du «ou bien ou bien», je suis simplement en train de casser la gueule du masculin au profit du féminin. Mais c’est précisément de cette logique là que je souhaite sortir. Tu peux prendre n’importe lequel de mes propos et le comprendre de façon sado-masochiste: avant il y avait le féminin qui était en dessous et le masculin au dessus et maintenant c’est l’inverse. Mais ce n’est bien entendu pas mon propos. Certains vont le comprendre de cette manière. C’est inévitable. Tant que l’on évolue dans le monde à deux dimensions du sado-masochisme, il y en a forcément un au dessus et un autre en dessous. Mais si j’insiste tellement sur l’exemple de Shéhérazade, l’héroïne des Milles et unes Nuits, c’est précisément parce qu’elle n’agit pas de cette manière avec son cornichon de mari. Elle ne le prend jamais de haut. Elle ne lui enlève rien et se contente simplement d’ajouter quelque chose à ce qui existe déjà. C’est uniquement grâce à cela qu’il peut s’ouvrir et s’adoucir. Mais nous sommes tellement habitués à penser de manière binaire que nous n’imaginons pas qu’une réforme puisse aboutir à autre chose qu’à un simplement retournement de la situation initiale. Mon livre n’est pas un plaidoyer pour la domination du féminin sur le masculin. Pas du tout. Ce serait un contresens. Mais c’est sûr qu’il y en a qui vont le comprendre comme ça. La logique du «et» ne peut pas se situer uniquement du côté du pôle féminin. Elle doit englober à la fois le féminin et le masculin sous peine de retomber dans un monde a deux dimensions du «ou bien ou bien». C’est alors qu’on entre dans le ternaire. Et ce n’est qu’à ce moment là que le sujet émerge et peut jouer un rôle. Dans le monde à trois dimensions, le sujet dispose à la fois de la dimension masculine ET de la dimension féminine. Il peut les utiliser alternativement selon ses besoins. Il peut aussi rééquilibrer l’une avec l’autre.