Kamala

10606402_10208157963124752_738866140510276805_nÀ chaque pas qu’il faisait sur la route, Siddhartha apprenait quelque chose de nouveau, car le monde pour lui était transformé et son cœur transporté d’enchantement. Il vit le soleil se lever au-dessus des montagnes boisées et se coucher derrière les lointains palmiers de la rive ; il vit, la nuit, les étoiles, leur belle ordonnance dans le ciel et le croissant de la lune, tel un bateau flottant dans l’azur. Il vit des arbres, des astres, des animaux, des nuages, des arcs-en-ciel, des rochers, des plantes, des fleurs, des ruisseaux et des rivières, les scintillements de la rosée le matin sur les buissons, de hautes montagnes d’un bleu pâle, au fond de l’horizon, des oiseaux qui chantaient, des abeilles, des rizières argentées qui ondulaient sous le souffle du vent. Toutes ces choses et mille autres encore, aux couleurs les plus diverses, elles avaient toujours existé, le soleil et la lune avaient toujours brillé, les rivières avaient toujours fait entendre leur bruissement et les abeilles leur bourdonnement ; mais tout cela, Siddhartha ne l’avait vu autrefois qu’à travers un voile menteur et éphémère qu’il considérait avec défiance et que sa raison devait écarter et détruire, puisque la réalité n’était point là, mais au-delà des choses visibles. Maintenant ses yeux désabusés s’arrêtaient en deçà de ces choses, ils les voyaient telles qu’elles étaient, se familiarisaient avec elles, sans s’inquiéter de leur essence et de ce qu’elles cachaient, il tâchait de découvrir le petit point de ce monde où il arrêterait ses pas. Qu’il était beau le monde pour qui le contemplait ainsi, naïvement, simplement, sans autre pensée que d’en jouir ! Que la lune et le firmament étaient beaux ! Qu’ils étaient beaux aussi les ruisseaux et leurs bords ! Et la forêt, et les chèvres et les scarabées d’or, et les fleurs et les papillons ! Comme il faisait bon de marcher ainsi, libre, dispos, sans souci, l’âme confiante et ouverte à toutes les impressions. Le soleil qui lui brûlait la tête était tout autre, tout autres aussi la fraîcheur de l’ombre dans les bois, l’eau du ruisseau et celle de la citerne, le goût des calebasses et des bananes. Les jours et les nuits passaient sans qu’il s’en aperçût ; les heures fuyaient comme la voile du bateau sur les ondes et chacune d’elles lui apportait des trésors de joie. Siddhartha vit passer une troupe de singes dans la voûte verte de la forêt, sur les plus hautes branches, et il prêta l’oreille à leurs cris sauvages. Il vit un bouc poursuivre une brebis et la couvrir. Il vit, dans les joncs d’un étang, le brochet affamé se livrer à sa chasse du soir et, devant lui, une multitude de petits poissons affolés fuir sur l’eau, brillants et scintillants ; les rapides tourbillons que la bête de proie traçait dans l’eau donnaient une impression de force et de fureur irrésistibles. Rien de tout cela n’était nouveau ; mais il ne l’avait jamais vu ; sa pensée l’en avait toujours tenu éloigné. Maintenant, il était auprès de ces choses, il en faisait partie. La lumière et les ombres avaient trouvé le chemin de ses yeux, la lune et les étoiles celui de son âme.

Hermann Hesse (Siddhartha – Traduction Joseph Delage – Editions Grasset)

La danse de la réalité

hermann-hesse-voyant«-(…) Je ne peux pas danser un shimmy, ni une valse, ni une polka, ni toutes ces choses-là dont je ne sais plus le nom; de ma vie je n’ai appris à danser. Voyez-vous maintenant, que tout n’est pas aussi simple que vous le croyez?»

La belle fille sourit de ses lèvres rouge sang et secoua sa tête ferme, coiffée à la garçonne. En la regardant, je crus m’apercevoir qu’elle ressemblait à Rose Kreisler, la première jeune fille dont, adolescent, je m’étais épris. Mais Rose était, je m’en souvenais, brune et hâlée. Non je ne savais pas qui elle me rappelait, cette étrangère, sinon quelqu’un de ma prime jeunesse, de mon adolescence.

«Tout doux, fit-elle, tout doux. Alors tu ne sais pas danser? Du tout? Pas même un one-step? Et, avec ça, tu affirmes que tu t’es donné dans la vie Dieu sait combien de peine! Eh bien, tu as menti, mon petit! A ton âge, tu ne devrais plus le faire! Comment, tu oses dire que tu t’es donné du mal dans la vie, quand tu ne sais même pas danser?

Mais puisque je ne peux pas! Je n’ai jamais appris.

Mais tu as appris à lire et à écrire, hein, et aussi à compter, et sûrement le latin et le français, et toutes sortes de choses? Je parie que tu as traîné à l’école dix ou douze ans, que tu as fait des études par-dessus le marché et que tu as un titre de docteur et que tu connais l’espagnol ou le chinois? Ose dire que ce n’est pas vrai! Mais le petit bout de temps et d’argent pour un cours de danse, ça t’a toujours manqué, hein?

Ce sont mes parents, me justifiai-je. Ce sont eux qui m’ont fait apprendre le latin, le grec et tous ces trucs-là. Mais ils ne m’ont jamais fait apprendre à danser; chez nous, ce n’était pas la mode, mes parents eux-même n’ont jamais dansé

Elle me regarda froidement, pleine de mépris et, de nouveau, dans son visage, quelque chose parla qui me rappelait ma première jeunesse.

Hermann Hesse, Le loup des steppes (traduction Juliette Pary)

Pablo et Harry Haller

Où il est question du saxophoniste Pablo, d’un loup des steppes nommé Harry Haller, du shimmy, du one-step, de la musique de Mozart et de Haydn, de comparaisons et de jugements de valeurs et de la joie de jouer et d’être en vie

-Bon, bon. Mais alors qu’est-ce qui compte?

-Ce qui compte monsieur Haller, c’est de faire de la musique, d’en faire tant qu’on peut, de toutes ses forces. Cela seul compte, monsieur. Si j’ai en tête le oeuvres complètes de Bach et de Haydn et si je peux en dire les choses les plus intelligentes, ça ne sert encore à personne. Mais si prenant mon saxophone, je joue un shimmy entraînant, le shimmy peut être bon ou mauvais, il fera quand même plaisir aux gens, il leur mettra des fourmis dans les jambes, il allumera leur sang. Il n’y a que cela qui compte. Regardez donc une fois dans un dancing tous les visages au moment où la musique reprend après un entracte: les yeux brillent, les jambes frémissent, les figures s’épanouissent! C’est pour cela qu’on fait de la musique.

-Très bien, monsieur Pablo. Mais il n’y a pas que la musique sensuelle, il y a la musique spirituelle. il n’y a pas que la musique qui résonne au moment actuel, mais il y a la musique immortelle qui continue à vivre, même quand elle s’est tue. Quelqu’un peut être couché tout seul dans son lit et éveiller mentalement une mélodie de la Flûte enchantée ou de la Passion selon saint Matthieu, alors la musique vibre sans qu’un seul homme joue d’une flûte ou d’un violon.

-Mais oui, monsieur Haller. Yearning et Valencia, eux aussi sont reproduits silencieusement toutes les nuits par bien des gens solitaires et rêveurs; la plus pauvre petite dactylo dans son bureau fredonne mentalement le dernier one-step et en rythme l’accompagnement en tapant à la machine. Ils ont tous raison, ces gens solitaires, laissons-leur cette musique muette, que ce soit Yearning, La Flûte enchantée ou Valencia. Mais cette mélodie solitaire où la prennent-ils? Il la prennent chez nous, les musiciens; elle doit d’abord être jouée et entendue, il faut l’avoir dans le sang avant de pouvoir en rêver et la réentendre dans son coin isolé.

-D’accord, dis-je froidement. Cependant il n’est pas possible de mettre Mozart et le dernier fox-trot au même niveau. Et ce n’est pas la même chose de jouer aux gens de la musique divine ou immortelle ou des rengaines populaires.»

Dès que Pablo s’aperçut que l’émotion me coupait la voix, il prit son visage caressant, me serra tendrement le bras et donna à sa voix une incroyable douceur.

«Ah! mon cher monsieur, vous avez sûrement raison avec vos niveaux. je ne m’oppose certes pas à ce que vous placiez Mozart et Haydn et Valencia sur des plans différents, comme il vous plaira. Moi, ça m’est tellement égal, je n’ai pas à établir ces niveaux, on ne me le demande pas. Mozart sera peut-être encore joué dans un sièle et Valencia ne le sera plus dans deux ans. Je crois que nous pouvons tout bonnement abandonner cela au bon Dieu; il est juste et il a en main la durée de toutes nos vies, comme celle de chaque valse et de chaque fox-trot. il fera sûrement pour le mieux. Mais nous autres musiciens, nous devons faire notre tâche et notre devoir: nous devons jouer ce qu’on nous demande à l’instant et le jouer aussi bien que possible.»

En soupirant, je renonçai à mes efforts. Pas moyen de venir à bout de cet homme.

Hermann Hesse – Le loup des steppes (traduction de Juliette Pary)