Le cas étrange de Mister Hank et du Docteur Farcet

Photo_portrait_Gilles_Farcet_le_24-09-2016_à_17.49_-2Gilles Farcet est intensément vivant. Il appartient à cette catégorie d’êtres humains qui ne se contentent pas de vieillir mais continuent tout au long de leur existence à muer et à grandir. Ce faisant, il semble se rapprocher toujours plus du noyau essentiel de sa personnalité. Au fil des années, j’ai ainsi vu se révéler un homme d’une originalité et d’une authenticité presque inquiétante. Cette liberté croissante se reflète désormais dans son écriture. Dans ses deux derniers livres, Gilles a trouvé une voix qui n’appartient qu’à lui. Jaillie des profondeurs de son intimité, cette voix simple et mystérieuse est celle de son âme. Elle le contient tout entier et le dépasse infiniment. Cette voix sans âge est celle de Hank Warshavsky, le héros improbable de La joie qui avance chancelante le long de la rue. Celle que chantait Jim Morrison au détour de l’une de ses dernières chansons : « I am an old bluesman / and I hope that you understand / I’ve been singing the blues ever since the world began. »

la-joie-qui-avance-chancelante-le-long-de-la-rue-gilles-farcet-image-1402x2048Frédéric Blanc : Pour peu qu’il soit distrait, le lecteur peut facilement avoir l’impression que La joie qui avance en chancelant le long de la rue est un livre d’interviews comparable à ceux que tu as écrits en collaboration avec Stephen Jourdain ou Alexandro Jodorowski. Ceux qui sont un peu plus attentifs remarqueront cependant la mention « roman » sur la couverture. Qu’en est-il exactement ? Hank est-il un homme réel ou un personnage de fiction ?

Gilles Farcet : Je dirais que Hank lui-même n’aurait pas souhaité que l’on réponde frontalement à cette question. Je vais donc respecter ses vœux et…

Frédéric Blanc : Excuse-moi de t’interrompre mais ta façon de répondre implique tout de même que Hank existe indépendamment de toi…

Gilles Farcet : Hank existe indépendamment de moi. Ça, c’est un fait. [Silence] La réponse à ta question est loin d’être aussi simple qu’il y paraît parce qu’elle touche à la relation entre « réalité » et « fiction ». Cette question fait depuis longtemps l’objet d’un intense débat philosophique et littéraire : comment définir les rapports existants entre ces deux pôles ? Quelle est, par exemple, la nature de la relation qu’un écrivain entretient avec ses personnages ? Pour reprendre l’exemple emblématique entre tous : peut-on affirmer que Mme Bovary existe indépendamment de Flaubert ? Je ne me compare évidement pas à Flaubert. Je me réfère uniquement à lui pour illustrer ce questionnement… De par leur nature largement autobiographique, les romans de Jack Kerouac contribuent à brouiller encore un peu plus les frontières. On sait par exemple que le personnage de Dean Moriarty s’inspire très largement de Neal Cassady. Dean Moriarty peut-il pour autant se réduire à une simple copie de Neal Cassidy ? Lequel des deux est le plus réel ? Le personnage qui a marqué des millions de lecteurs ou l’homme relativement obscur mais qui a effectivement foulé le sol de cette planète ? Cette incertitude s’étend également aux lieux. Pour les lecteurs de Proust, Combray est beaucoup plus « réel » qu’Illiers. A tel point que le village d’Illiers a d’ailleurs fini par être rebaptisé Illiers-Combray. Dans ce cas, c’est la « réalité » qui s’est pliée à la « fiction ». Je vais aller plus loin. Pour des raisons chronologiques évidentes, je n’ai jamais rencontré l’écrivain Henry David Thoreau. L’importance et la réalité du rôle qu’il a joué dans ma vie égale, voire surpasse, celui de certaines personnes que j’ai effectivement eu l’occasion de rencontrer en chair et en os. On me répondra sans doute que Thoreau a vraiment existé et que de nombreuses preuves sont là pour en témoigner. Cela m’est égal. [Silence] On pourrait après tout très bien imaginer que Thoreau ne soit lui aussi qu’un personnage de fiction. Walden pourrait être une sorte de gag littéraire ; l’œuvre parodique d’un écrivain qui aurait imaginé l’histoire improbable d’un type parti vivre au fin fond de la forêt… Quelle importance ? Cela ne changerait rien au rôle déterminant que ce livre a joué dans ma vie. La même chose vaut d’ailleurs pour le Christ et les Evangiles.

ThoreauFrédéric Blanc : Il y a quelques années, tu as écrit une autobiographie intitulée : Sur la route spirituelle. Tu y réfléchis longuement sur les expériences et les rencontres qui ont marqué ton existence. Ayant lu les deux livres, j’ai le sentiment que ton roman nous permet d’entrer bien plus profondément dans ton intimité que ta biographie.

Gilles Farcet : Je dirais que c’est très perceptif de ta part. C’est tout à fait exact. Sur la route spirituelle est un livre dont le propos était de retracer un parcours en centrant le récit sur un certain nombre de rencontres fondamentales. Je consacre par exemple tout un chapitre à Yvan Amar. J’y raconte la manière dont je l’ai rencontré, j’esquisse son portait et décrit l’impact qu’il a eu sur ma vie. Ce livre est une alternance de récits et de réflexions générales inspirées par ma biographie. Je commence par exemple par raconter mon expérience des lyings avant de réfléchir sur le travail sur l’inconscient. D’un certain point de vue ce n’est effectivement pas un livre très intime. Je parle abondamment de ma vie mais sans dévoiler grand-chose de mon intimité. Il en va tout autrement dans ce roman. Hank est une voix qui exprime à sa manière des choses dont Gilles ne parlera jamais ou en tout cas pas de cette façon. Ce livre est une fenêtre sur mon intimité la plus profonde.

Frédéric Blanc : Même s’il est en lien étroit avec un certain nombre d’écrivains de la Beat Generation, Hank n’est pas à proprement parlé un poète. Et pourtant, tu commences le livre que tu lui consacres par une saisissante réflexion sur la poésie. Pourquoi ?

Gilles Farcet : Le livre s’ouvre effectivement par cette tirade de Hank sur la nature et le rôle du poète. Mais la définition que Hank donne de ce terme n’est pas tout à fait celle à laquelle nous sommes habitués. Les êtres humains que Hank qualifie de poètes ne sont pas ceux qui écrivent et produisent une œuvre littéraire plus ou moins orginale. Ce sont ceux qui, petit à petit, sont passés de l’autre côté du miroir. Ce que décrit Hank, c’est le voyant au sens rimbaldien du terme. Un être humain qui est allé au bout d’un certain processus de maturation et d’apprentissage. On pourrait employer le mot d’initiation au sens large. Ce « poète » est celui qui a franchi une sorte de frontière subtile, invisible et qui est prêt à en témoigner.

Frédéric Blanc : Ce travail de maturation humaine n’est pas (ou plus) une qualité que nous cherchons en priorité chez nos écrivains. Nous mettons plutôt l’accent sur le développement exclusif de leurs qualités stylistiques et intellectuelles. Pour peu qu’ils soient doués, certains en viennent d’ailleurs à produire des textes qui excèdent parfois considérablement leur qualité d’être. Cela peut donner lieu à quelques déconvenues. Nous avons tous entendus parler de lecteurs qui ont été terriblement déçus par la rencontre de l’un de leurs auteurs favoris…

C.S. Nott

Gilles Farcet : C’est vrai. Beaucoup vont d’ailleurs considérer que cela n’a aucune importance. Ils te répondraient que la littérature n’a pas et ne peut avoir d’autre objet qu’elle même. Peu importe que Rimbaud ait eu tel ou tel défaut humain. L’important est qu’il nous ait légué ses textes qui continuent, génération après génération, à bouleverser de nouveaux lecteurs. Je connais bien toute cette rhétorique et, d’un certain point de vue, je peux même y souscrire. Mais tout est une question d’échelle de valeur… Comme tu le sais, j’ai eu le privilège de pouvoir approcher d’un peu près quelques grands écrivains. Même si j’ai beaucoup admiré leur créativité et leur puissance intellectuelle, je les ai souvent trouvés moins impressionnants que des personnes, certes infiniment moins talentueuses, mais dont l’être avait acquis une densité et une profondeur remarquable. Encore une fois, il n’y a pas de place pour la comparaison et le jugement. Chacun est à sa place [Silence] Je ne t’apprendrai rien en te disant que je me passionne pour la vie et l’œuvre de Monsieur Gurdjieff. Je suis en train de lire et de relire les deux magnifiques livres de mémoire que lui a consacré Charles Stanley Nott . Ce sont des témoignages passionnants. Ils constituent une mine de renseignements inépuisable pour tous ceux qui s’intéressent à Gurdjieff et, plus largement, pour tous ceux qui se sentent concernés par le travail spirituel. Eh bien, il se trouve que ce Charles Nott a fréquenté toute sa vie des écrivains et des artistes de premier plan. Il a bien connu des figures culturelles aussi incontournables qu’Ezra Pound, T.S. Eliott et Franck Loyd Wright. Là aussi, quelle que soit l’admiration qu’il leur voue, il est évident qu’à ses yeux, ces génies ne font pas le poids face à Gurdjieff en termes de maturité humaine et spirituelle. Nott se rendait bien compte que Gurdjieff ne possédait pas un très grand talent d’écrivain. Si ses écrits sont infiniment précieux, ils sont, d’un point de vue strictement littéraire, souvent lourds et confus. Mais sur le plan de l’être, Gurdijeff est hors catégorie… Nott évoque également longuement le philosophe Bertrand Russell dont il était très proche et avec qui il est quelque fois parti en vacances. Il observe qu’en dépit de son intelligence vertigineuse, Russell se comportait souvent comme un enfant. Bref, pour C.S. Nott, ces intellectuels brillantissimes ne représentent pas l’aboutissement de l’être humain. Hank se range dans la même catégorie que Gurdjieff. Il est l’archétype de la personne qui en impose par son être.

GURDJIEFF

Frédéric Blanc : Ce qui frappe à la lecture de ce nouveau livre c’est un souffle, une puissance d’écriture qui ne se retrouve dans aucun de tes ouvrages précédents. Ton écriture est plus dense tout en étant infiniment plus lâchée.

Gilles Farcet : Il ne m’appartient évidement pas de me prononcer sur les éventuelles qualités littéraires de ce livre. Certains y seront sensibles, d’autres non. Tout ce que je peux te dire, c’est que je n’ai pas écrit ce livre de la même manière dont j’ai écrit tous les autres. Mes livres précédents n’ont pas une grande prétention littéraire. Ce sont des biographies, des livres de témoignage et de rencontre. Comme j’aime l’écriture, j’ai toujours fait en sorte qu’ils aient une certaine tenue stylistique. On a pu dire de moi que j’étais une « plume » dans le domaine de la spiritualité. Il est vrai que de manière générale, les livres spirituels sont assez mal écrits. Ceux qui les commettent se sentent peut-être au-dessus de ce genre de considérations profanes… J’ai toujours eu à cœur que les miens fassent un peu exception à la règle. Le projet de ce livre, qui est en effet unique dans ma bibliographie, s’est imposé à moi d’une manière mystérieuse. Pour le mener à bien, j’ai été amené à expérimenter une démarche d’écriture qui m’était jusque là restée inconnue.

Frédéric Blanc : Tu m’intrigues. D’où t’es venue l’idée et le désir de ce livre ?

Gilles Farcet : Mais je n’en sais rien ! [Silence] La genèse de ce roman s’est déroulée exactement telle que je la raconte dans le livre. Cet épisode n’a pas été romancé ! (Rires) Il y a un peu plus de trois ans mon épouse et moi avons décidé de nous installer dans la Vienne. J’avais 56 ans à l’époque. Pour beaucoup de raisons, j’ai vécu ce déménagement comme un acte symbolique très chargé. Si mon installation dans cette maison correspond à un retour aux sources, elle est également l’occasion d’entamer une nouvelle phase de mon existence. Même s’il est permis d’espérer que je n’en sois pas encore à la phase finale , il n’en reste pas moins vrai que j’entre à présent dans la dernière partie de ma vie…

Frédéric Blanc : Pourrions-nous revenir à la genèse du livre…

Gilles Farcet : Oui ! (Rires) Peu de temps après notre arrivée dans ce lieu, peut-être le deuxième ou le troisième jour, je me suis donc posé dans une pièce et, pour une raison qui me reste inconnue, j’ai commencé à écrire. A ce moment-là quelque chose s’est imposé à moi. Je pourrais presque parler de « channeling » si cette pratique n’était pas à mes antipodes. Toujours est il que j’ai basculé dans un processus d’écriture très différent où la réflexion et la maîtrise entrent très peu en ligne de compte. Pour le coup, je me suis effectivement « lâché » en accueillant sans filtre tout ce qui venait. J’ai bien sûr relu après coup et corrigé certaines choses mais finalement assez peu. L’écriture de ce livre s’est faite de manière spontanée. Un vrai processus de lâcher prise.

Frédéric Blanc : Le gros défi qui attend tout écrivain qui boucle son manuscrit est la recherche d’un éditeur. Si tu es une figure bien connue du monde de l’édition spirituelle, tu ne bénéficies pas de la même notoriété auprès des éditeurs littéraires. Ton livre paraît au final chez maelstrÖm. Peux-tu nous raconter les circonstances de cette rencontre ?

Gilles Farcet : Je savais dès le départ qu’il était hors de question de publier ce livre aux éditions du Relié. Il fallait que je trouve un éditeur littéraire. Si je sais me montrer très patient sur le plan de l’essentiel, je ne le suis plus du tout dès qu’il s’agit de mes œuvres et de certains détails de la vie quotidienne. Quand j’ai fini un texte, je cherche à le faire publier immédiatement. Je n’ai aucune envie de passer des années à planifier, à manœuvrer et à faire jouer toutes mes relations pour lui assurer une audience maximale. Contrairement à ce que d’aucuns ont pu imaginer quand j’étais jeune, je ne suis pas du tout ce genre de personne… Même en tenant compte de la difficulté qu’il y a à se faire publier, j’ai abordé cette recherche avec confiance. J’étais sûr que ce livre allait trouver sa destination. Et comme beaucoup de choses essentielles dans mon existence, une solution a fini par s’imposer de manière aussi naturelle que mystérieuse. Il se trouve que dans un passé très lointain, j’avais vaguement croisé David Giannoni qui dirige les éditions maelstrÖm. Je lui ai donc écrit un mot. Il m’a répondu, a accepté de lire le texte et l’a trouvé à son goût. Nous nous sommes rencontrés dans la foulée et il a publié le livre. Voilà ! Ça devait se faire. J’ai une vision très irrationnelle de ce genre de choses. Le livre n’a bien entendu pas fait la une des magazines littéraires francophones. Mais il existe. Il vit sa vie et a commencé à trouver son public. J’ai notamment eu la surprise de le voir citer de manière très élogieuse dans les pages d’une sorte d’anthologie critique de la Beat Generation. Son auteur consacre plusieurs paragraphes au livre en disant qu’il continue la tradition de la littérature beat francophone. Il m’assimile à des auteurs comme Michel Bulteau et Serge Pey. Cela m’honore énormément. Parfait ! (Rires) J’ajoute que le roman a figuré parmi les sept finalistes d’un prix littéraire belge et a également été retenu dans une autre sélection.

maelstom_logo

Frédéric Blanc : Pourquoi maelstrÖm ?

Gilles Farcet : C’est simple : il s’agit d’une excellente maison d’édition. Qui plus est, elle est l’une des rares dans le monde francophone a avoir un lien profond et authentique avec la Beat Generation. Lawrence Ferlinghetti a été l’un de ses parrains ! C’était donc tout compte fait un choix idéal.

Frédéric Blanc : Peux-tu nous parler de la relation de travail que tu as noué avec maelstrÖm ?

Gilles Farcet : Tu as raison de m’interroger sur ce point. Le rôle de maelstrÖm dans l’élaboration du texte définitif mérite d’être souligné. J’ai été très impressionné par la qualité de l’accompagnement dont j’ai bénéficié. David Giannoni m’a assigné deux lecteurs passionnés avec lesquels il m’a été possible de mener un fructueux travail de collaboration. Cristiana Panella et Benjamin Porquier se sont tous deux pris d’amour pour ce manuscrit. Ils y ont consacré énormément de temps et d’énergie. Dans un premier temps nous avons échangé par mail. Ils m’ont chacun envoyé quantité d’observations et de suggestions précieuses. Je suis ensuite allé les retrouver à Bruxelles où nous avons travaillé une journée entière, crayon et texte en main. Nous avons revu le manuscrit quasiment paragraphe par paragraphe. Ils m’ont suggéré de changer certaines choses : un mot par-ci, une phrase par là. J’ai fait certaines coupures et de légers ajouts. Nous avons énormément discuté. Je n’étais pas toujours d’accord avec eux mais j’ai toujours tenu compte de leur avis. J’ai été très nourri par l’amour qu’ils ont mis dans leur travail. On aurait dit qu’ils s’occupaient d’un enfant. Il se sont vraiment mis au service de ce texte. Ils ont travaillé de manière totalement désintéressée. Sans ego. A aucun moment je n’ai senti qu’ils cherchaient à s’approprier le texte. Leur seul but était d’aboutir au meilleur livre possible. Au final ça a été une très belle rencontre.

Frédéric Blanc : Tu dis de ton dernier recueil de poèmes…

Gilles Farcet : Qui est aussi mon premier…

Frédéric Blanc : Non. Tout jeune homme tu as publié à compte d’auteur une plaquette intitulée Détails de la grande image et dans les années 80 tu as publié un recueil intitulé L’aube de l’autre. Techniquement Rédemptions ordinaires est donc ton troisième recueil…

Gilles Farcet : Ah oui ! (Rires)

Frédéric Blanc : Tu dis donc de ton dernier recueil de poèmes qu’il est un livre d’enseignement. En est-il de même pour ce roman ?

Gilles Farcet : La grande affaire de ma vie n’est pas d’être un écrivain. Aujourd’hui je suis avant tout un instructeur spirituel c’est-à-dire le serviteur d’une tradition, d’une lignée, d’une pratique. Le plus important pour moi est d’accompagner au mieux de mes capacités des personnes en quête de maturation humaine et spirituelle. J’espère que les textes de Rédemptions ordinaires possèdent une certaine dimension poétique. Mais là n’est pas leur visée essentielle. Sous couvert de poésie ces textes abordent de manière frontale des thèmes que j’ai pu traiter de manière beaucoup moins tranchée, charnelle et intime dans des livres d’enseignement. C’est également le cas de La joie qui avance chancelante le long de la rue.

Frédéric Blanc : Le fait de dévoiler de manière vulnérable une partie de ta vie intérieure a donc valeur d’enseignement ?

Gilles Farcet : Non. Ce qui a valeur d’enseignement ce n’est pas mon expérience intime en elle même mais ce qu’elle peut contenir d’objectif au sens gurdjievien du terme. Écrire de manière plus personnelle et vulnérable me permet paradoxalement d’accéder parfois à une dimension de lucidité objective. Mon écriture cesse alors de refléter uniquement les opinions et la sensibilité d’un individu pour dire quelque chose de l’humain.

Frédéric Blanc : Revenons au livre. Tu nous as dit que tu n’avais pas déployé des trésors de stratégie pour planifier sa publication. Comment vois-tu son destin ?

Gilles Farcet : Encore une fois, le plus important pour moi est que je sois allé au bout du projet. Le livre existe. Il a été publié de manière remarquable par une maison d’édition qui lui correspond. A partir de là, cela m’échappe complètement. Mon ami Frédérick Houdaer m’a répété à plusieurs reprises que ce roman avait toutes les qualités pour devenir un « livre culte ». C’est possible. Personnellement, je n’en sais rien. Mais pourquoi pas ? Il se peut également qu’il soit complètement oublié dans dix ans. En fait c’est impossible à savoir. Ce qui m’importe, en revanche, c’est que ce livre ait d’ores et déjà eu un impact profond et positif sur la vie de certaines personnes. Le reste, je m’en fous. Je ne ressens plus la pulsion de me fabriquer une pseudo éternité au travers de mes écrits ou de quoi que ce soit d’autre. Cela me ferait évidement très plaisir que ce livre continue à être lu longtemps après ma mort même si par définition je ne serai plus là pour profiter de cette gloire posthume. Pas au sens habituel du terme en tout cas… Livre culte ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce livre est un ovni.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

Gilles Farcet : Eh bien tout d’abord, je ne sais vraiment pas d’où il est venu. J’étais sérieux quand je parlais de « Channeling ». Ce livre, je ne l’ai pas vu venir. Il est apparu dans mon ciel par surprise. En le voyant prendre forme, je me suis senti comme un type qui sort un matin dans son jardin et se trouve nez à nez avec une soucoupe volante.

Frédéric Blanc : Est-ce la première fois que tu vis ce genre de chose ?

Gilles Farcet : Oui et non. J’avais déjà eu quelques éclairs qui m’ont inspiré une poignée textes courts. La plupart sont restés inédits même s’il m’arrive d’en poster certains sur ma page Facebook. Mais jusqu’à ce livre, cela se limitait à de brèves fulgurances. Des fragments…

Frédéric Blanc : Crois-tu que tu écriras d’autres textes de la même veine ?

Gilles Farcet : Peut-être… Je n’en sais rien. J’ai un sentiment curieux à propos de ce roman. D’un côté, ce livre me donne l’impression d’être absolument unique dans le sens où rien de ce que j’ai écrit ou de ce que j’écrirai ne lui ressemblera jamais. Et en même temps, je sens paradoxalement que j’ai découvert une certaine longueur d’ondes sur laquelle il serait possible de me rebrancher si je le sentais nécessaire et approprié… Mais à l’heure actuelle ça n’est pas le cas.

Frédéric Blanc : Tu es en train de ma dire que tu pourrais avoir accès à une source d’inspiration littéraire mais que tu refuses de l’exploiter ?

Gilles Farcet : Hou-là, ne nous emballons pas ! Il est tout à fait possible que je me trompe et que cette source d’inspiration se soit tarie à jamais. En écrivant ce livre, j’ai cependant eu le sentiment d’entrevoir un canal. Et j’ai également la certitude qu’il ne m’est pas demandé d’exploiter tout de suite. J’ai d’autres choses plus importantes à faire. Mais si Dieu me prête longue vie (et lucidité!) il n’est pas exclu que j’écrive encore un ou deux autres textes de la même veine. Il y aurait par exemple un livre à écrire sur ma relation à Arnaud Desjardins. Je pense que je porte en moi un livre assez déjanté sur ma relation à mon maître spirituel. Quand j’emploie le mot « déjanté », je ne veux pas du tout dire que j’aurais des révélations négatives à faire à propos de cet homme. Bien au contraire ! Ce serait un livre à la « gloire » de ce maître et de la relation qui m’unit à lui. J’entrevois un livre d’un ton complètement inédit, en tout cas dans ce milieu. Cela me permettrait d’évoquer des aspects de cette relation dont il m’est quasiment impossible de parler et ce, même avec des élèves très proches de ce maître. Bon, ce n’est pas un projet auquel je m’attellerai avant un certain temps. On a le temps de voir venir !

Frédéric Blanc : En t’entendant parler, je suis surpris du détachement tranquille dont tu fais preuve à l’égard de tes activités littéraires. Pour beaucoup d’Européens, l’art en général et la littérature en particulier ont quasiment acquis un statut de religion. Beaucoup d’auteurs s’identifient massivement à cette activité propre à leur conférer un statut spécial, à leur yeux comme tout comme à ceux des autres…

Gilles Farcet : Comme je l’ai déjà laissé entendre au cours de cet entretien, mes valeurs sont ailleurs. En dépit de l’amour profond que j’éprouve pour la littérature et la poésie, celles-ci sont loin de constituer pour moi la valeur suprême. Comme tu le vois, j’ai ici une bibliothèque bien remplie, même si elle est finalement assez réduite pour un homme de mon âge qui a eu la chance de faire beaucoup de rencontres. J’y conserve précieusement, je pourrais dire pieusement, un certain nombre d’ouvrages d’auteurs que j’ai aimés et que j’ai parfois approchés. Je n’ai pas l’intention de m’en séparer. Mais si quelqu’un me disait : vous pouvez aller passer une heure dans l’appartement parisien de Monsieur Gurdjieff en échange des dix livres les plus précieux de votre bibliothèque, je les donnerais sans hésiter. Il se trouve que j’ai pu aller me recueillir dans le sanctuaire de M. Gurdjieff sans avoir à faire ce sacrifice. Mais s’il l’avait fallu je n’aurais pas tergiversé. A mes yeux, la valeur suprême, c’est l’être humain capable de témoigner d’une maturité humaine et spirituelle. L’être humain parvenu à la cristallisation d’un sujet responsable et en relation avec le plus grand. Ces êtres humains, je ne les situe pas tous sur le même plan. Yogi Ramsuratkumar n’est pas au même niveau que Monsieur Gurdjieff qui à son tour ne se place pas dans la même catégorie qu’Arnaud Desjardins ou Yvan Amar. Leurs réalisations pointent cependant dans la même direction. Pour finir, je vais te raconter une histoire que tu m’as sans doute déjà entendu répéter bien souvent. Il y a bien longtemps, je devais avoir autour de trente ans, Arnaud Desjardins m’a demandé ce que je voulais être à cinquante ans. Il m’avait cité des noms d’écrivains et de journalistes célèbres à cette époque. Ces gens incarnaient-ils l’accomplissement de mes idéaux ? Sans hésiter, j’avais alors répondu à Arnaud : « A cinquante ans, je veux être Karlfried Graf Dürkheim. » J’avais cité Dürckheim en tant qu’archétype : une figure d’occidental témoignant d’une maturité humaine et spirituelle remarquable. J’aurais tout aussi bien pu citer une figure équivalente même s’il est vrai que j’ai une profonde admiration pour le Graf. En tout cas, la « sagesse » incarnée dans le monde constitue plus que jamais mon unique point de visée.

Marianne Costa & la Psychopoésie

Marianne 1Marianne Costa aime parler. Ça tombe bien car elle a énormément de choses intéressantes à partager. Loin de vous fatiguer, sa conversation torrentielle vous stimule et vous ouvre sans cesse de nouveaux univers. On prend toujours congé d’elle avec le sentiment finalement assez rare de s’être enrichi. Le but initial de cet interview était d’interroger Marianne au sujet de ce qu’elle appelle : la « psychopoésie ». A certains moments, la densité de notre entretien nous a cependant entraînés bien loin de notre sujet initial… Essayer de rendre compte de nos échanges revient donc à vouloir transformer une jungle luxuriante en un jardin à la française. C’est ce à quoi je me suis vaillamment essayé dans les pages suivantes. Suivez moi. Vous n’allez pas être déçus.

Frédéric Blanc : L’une des caractéristiques les plus marquantes de ton parcours est d’avoir été jalonné par de nombreuses rencontres inspirantes. Peux tu évoquer quelques-unes des personnes auprès desquelles tu t’es formée et qui ont, de manière plus ou moins indirecte, contribué à la genèse de la psychopoésie ?

Lion vertMarianne Costa : Pour rendre à César ce qui est à César, je vais d’abord évoquer ma rencontre avec Alexandro Jodorowsky, dont j’ai été la compagne de 1997 à 2006 et la collaboratrice jusqu’à l’automne 2011. Cette relation a joué un rôle crucial dans ma vie. C’est vrai aussi bien sur le plan personnel que sur le plan professionnel. Entrer en relation intime avec Jodorowsky a quelque chose d’irrévocable… Je l’ai vécu comme un pacte. C’était un peu comme entrer en apprentissage chez un chaman : tu es là 24h sur 24, tu ne protestes pas et tu te soumets à la règle. Je le remercie d’avoir été aussi radical avec moi. A l’époque mon ego était si putridement gonflé d’illusions que ce vitriol était indispensable à sa purification. Pour l’exprimer à l’aide des images de la symbolique alchimique, Alexandro a été « le lion vert qui mord le soleil pour le faire saigner »... C’est lui qui m’a initiée à la pratique du Tarot, et à ce qu’il appelle la « psychomagie ». C’est à dire la prescription d’actes métaphoriques destinés à dénouer un nœud inconscient. Il reste aujourd’hui encore le grand maître de cette technique dont l’invention est intimement liée à sa personne et à sa biographie. Du temps de notre collaboration, je l’ai toujours vu lire le Tarot avec une intuition et une lions-vert 2justesse stupéfiante. J’aimais le fait qu’il s’autorise parfois à introduire un grain de folie libératrice dans sa pratique. Il lui arrivait par exemple de suggérer des actes extrêmes à des personnes qui n’avaient visiblement aucune intention de les accomplir. Le seul fait de formuler des actes aussi fous pouvait cependant s’avérer précieux pour elles. C’est comme s’il avait pété au beau milieu d’une cérémonie de mariage ou qu’il s’était mis à danser nu sur une table. Cela créait un effet de stupéfaction qui permettait d’ouvrir une brèche dans le bunker des habitudes psychiques… Pendant ces années d’apprentissage avec Jodorowsky, j’ai également bénéficié de l’attention bienveillante de ma psychanalyste de l’époque. Cette femme remarquable était psychiatre, psychanalyste freudienne et membre de la Société Psychanalytique de Paris. Elle était donc en apparence très éloignée de l’univers d’Alexandro. Elle a néanmoins accepté de m’aider à apporter un supplément de lucidité sur ma pratique. Pour moi cela a été très important. J’avais travaillé 14 ans avec elle et j’avais besoin de pouvoir m’inspirer de son intégrité et de sa persévérance.

F.B. : Existe-t-il une autre personne qui ait joué un rôle aussi crucial dans ta vie ?

Marianne Costa : Je pense immédiatement à Luis Ansa. Il fait indéniablement partie de ceux qui ont exercé sur moi une influence déterminante.

F.B. : Peux-tu nous rappeler qui était Luis Ansa?

Luis AnsaMarianne Costa : Luis est né en Argentine en 1922. Il était originaire de la région de Cordoba. Sa mère était une indienne quechua. En Europe, son étincelant parcours de chercheur spirituel l’a mis en contact avec Véra Daumal, épouse de René Daumal et disciple directe de Gurdjieff. Il a également rencontré les Swâmis Siddeshwarananda et Ritajanananda de l’ordre de Ramakrishna, et surtout le maître soufi Omar Ali-Shah dont il a été le disciple puis le représentant à Paris, avant que celui-ci ne lui demande de se séparer de lui et d’enseigner en son nom propre, sans rien utiliser de la forme de la voie naqshbandi. Luis s’est alors tourné vers ses racines chamaniques pour offrir ce qu’il a appelé « la Voie du Sentir ». Pour aller à l’essentiel, la voie du sentir consiste, avant toute chose, à fermer sa gueule et à s’enfoncer dans la sensation du corps beaucoup plus loin et beaucoup plus longtemps que ne le voudrait le mental. Autrement dit un millimètre et une seconde de plus que ce que l’on se croit capable de supporter. Et s’il se passe quelque chose d’important à un endroit, tu continues à fermer ta gueule et à t’y enfoncer avec douceur et persévérance. Pardon pour mon langage, mais c’est Luis lui-même qui, goguenard et très sérieux, nous a transmis le Mantra : « Ta gueule! » Je conseille à ceux qui voudraient découvrir le parcours de Luis Ansa de lire Les Sept Plumes de l’aigle de l’écrivain et conteur Henri Gougaud, consacré aux premières étapes de l’initiation de Luis, ainsi que l’excellent ouvrage de Robert Eymeri intitulé La Voie du sentir. Robert a fait un travail très précieux : il a préservé la « parole de feu » de son maître et ami. Grâce à cette transcription fidèle de l’enseignement oral de Luis, nous avons aujourd’hui encore la possibilité de nous exposer à sa verve hors du commun, qui pénètre jusqu’au cœur de nos cellules.

F.B. : Dans quelles circonstances as-tu été amené à rencontrer Luis Ansa?

Marianne 13Marianne Costa : C’était en 1999, deux ans après ma rencontre avec Jodorowsky. J’ai découvert son existence sur une chaîne obscure du câble. Ce jour là, Alexandro et moi étions en train de regarder la télévision. Comme à son habitude, Alexandro zappait comme un fou. Les images se succédaient à un rythme infernal. Tout d’un coup je lui crie : « Stop !«  L’image s’est alors figée sur un homme à l’accent indéfinissable. Même par écran interposé, sa présence était sidérante. Ça m’a bouleversé… Un peu plus tard, je croise dans une formation Feldenkrais une femme originaire de Bruxelles, qui avait participé à un atelier avec Luis Ansa. Ce n’était pas encore un contact direct mais je me suis dit : « Alors il existe. C’est vrai !« . Cette femme m’a donné son adresse. J’avais cependant tellement peur que j’ai bien dû mettre six mois avant d’oser le contacter. Il fallait en principe se soumettre à une sorte de rituel avant de voir Luis : passer par l’un de ses assistants, avoir lu plusieurs ouvrages de Gurdjieff Cela incitait les gens à faire l’effort de s’informer, de pratiquer la division de l’attention, de se décrasser un peu… Je ne sais pas comment cela s’est fait mais je suis passée entre les gouttes… Un jour, je me suis simplement retrouvée assise dans son atelier, au 37 bis rue de Montreuil, à 500 mètres de chez nous… Luis m’a semblé immense, alors qu’il était physiquement plutôt petit. Il dégageait une énergie colossale, de nature à la fois spirituelle et créative. Elle était encore plus confondante que celle d’Alexandro. C’est tout dire ! Je me souviens très bien de cette première rencontre. Luis, si élégant, qui me demande avec un sourire amusé : « Et vous, alors, qu’est-ce que vous cherchez ?«  Cette question m’a fait plonger au fond de ma présence et je me suis entendu bégayer : « Je… ne cherche pas… Je voudrais seulement comprendre comment faire en sorte que ce qui me cherche me trouve… » Luis a éclaté de rire. Je garde l’image d’un sourire gigantesque, d’une explosion blanche… Il m’a simplement dit : « dans le mille ! ». C’est ainsi que j’ai été intégrée à un tout petit groupe de femmes qui se réunissaient chaque vendredi, sous la houlette de son assistante de l’époque. Pendant nos rencontres, Luis travaillait à ses livres. Il y avait toujours un fauteuil vide qui lui était réservé. Au moment voulu, il venait nous nous rejoindre et prenait la parole.

F.B. : Tu as évoqué la qualité de l’enseignement oral de Luis Ansa. Qu’est-ce qui le rendait si remarquable à tes yeux ?

Les_sept_plumes_de_l_aigleMarianne Costa : C’est difficile à décrire autrement que par métaphores. Son verbe était à la fois un brasier, une fécondation, un chant enivrant, une pluie sur le désert… Il véhiculait quelque chose que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. Et j’ai pourtant croisé la route de nombreux conteurs d’exception… Un jour, à un homme qui arrivait en retard à une réunion et voulait s’asseoir derrière lui, il a dit : « Pas là. Il y a du feu derrière moi ». Et je suis sûre que c’était vrai, que ses mots émanaient d’un autre espace, invoqué ou suscité par sa présence. Luis était ce que dans la tradition chamanique on appelle un nagual. C’est à dire un être (homme ou femme) capable de transmuter l’énergie des lieux et des gens par la seule qualité de sa présence. Je ne sais pas si Luis était ce qu’on appelle un maître spirituel, cela m’est d’ailleurs complètement égal, mais je sais qu’il était un puissant générateur de conscience. Chacun de ses mots était une occasion de réveil. Je me souviens par exemple qu’un jour, au retour d’un voyage en Belgique où il avait donné un séminaire, il nous a raconté son voyage en Thalys : « Les vallons succédaient aux plaines, quand soudain par la fenêtre du train j’ai vu… Des lions! » Silence dans la salle. L’auditoire avait momentanément perdu la connexion et l’identification avec son mental. Disruption cognitive totale. Un silence habité, parfait, un joyau d’étonnement et de sans-commentaire. Et Luis continue, imperturbable : « Des lions noirs et blancs qui broutaient l’herbe. » Personne n’a éclaté de rire. Il avait l’art de faire ça, ce qu’il appelait “créer des mondes”, pratiquer le « comme si », l’imagination créatrice, pour rejoindre cet espace que Henri Corbin a appelé l’Imaginal, un seuil où la forme est encore présente à l’aube du sans-forme, et d’où émanent les grandes visions mystiques, la Parole révélée, ou encore ce que Gurdjieff appelait l’Art Objectif.

F.B. : Parle nous un peu de l’homme…

Luis LivreMarianne Costa : Si l’on devait retenir quelque chose de Luis c’est une bonté colossale. Au cours de sa vie il est venu en aide à des centaines de gens de manière gratuite et anonyme. En ce sens là, il est resté jusqu’au bout un soufi authentique. Comme beaucoup de soufis Luis était aussi un artisan : professeur d’aquarelle à la Ville de Paris, et spécialiste de la technique des laques chinoises. Sur la porte de son atelier figurait la mention : Luis Ansa – Restauration. C’était lui tout craché. Cette notation si simple, dont le double ou triple sens échappait probablement à la plupart des visiteurs… A l’époque où je l’ai rencontré, j’étais encore très jeune et très encombrée de moi-même. J’avais aussi une sorte d’obligation de loyauté vis à vis de Jodo. Comme dans Harry Potter où tu ne peux pas être apprenti de deux sorciers en même temps… Bref, j’étais totalement à côté de la plaque… J’ai grappillé ce que j’ai pu avant de m’éloigner pour tout un tas de raisons. Entre autres parce que j’avais une phobie du groupe, de la sangha. Seuls la communauté et l’influx spirituel d’Arnaud Desjardins ont réussi à m’en débarrasser.

F.B. : Quelle est, d’après toi, la chose la plus importante que tu as appris auprès de Luis Ansa?

jardinMarianne Costa Cet « art de faire comme-si » et cette verve de conteur, me sont restées comme un joyau. Comme quand tu étudies le tango avec un professeur argentin qui le porte dans ses veines, et qui te le transmet rien que par la qualité de son abrazo, de sa marche, de son souffle. Mais je dirai que l’essentiel de ce que j’ai appris de lui, c’est à cheminer vers le féminin — étape vitale avant d’en arriver un jour, peut-être, à la non-identification, au-delà des genres. Ma féminité, comme celle de mes contemporaines et celle du monde entier, était très mal en point malgré des apparences flamboyantes. Luis disait « les chamans m’ont appris à ovuler, je suis devenu une femme ». En ce qui le concerne, ce n’était pas une formule. Il était en pleine communion avec sa concavité. Quand il est décédé en juin 2011 des suites d’une chute dans un escalier, cela faisait plusieurs années que je ne l’avais pas vu. En apprenant la nouvelle, j’ai su que je l’aimais infiniment. La reconnaissance de cet amour m’a amené à tourner à nouveau mon attention vers l’endroit où il avait inséminé, informé et enchanté mon être. Et là, j’ai découvert un jardin, un Eden fleuri, précieux, infiniment proche de mon cœur. Une roseraie pour reprendre une image traditionnelle du soufisme. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, car j’ai compris à quel point il était vivant dans ce qu’il avait transmis. Une révolution s’est alors opérée dans mon travail et dans ma vie, dont je pourrais dire qu’elle m’a amenée directement vers Arnaud Desjardins. Cet héritage si vivant ma fait comprendre la différence qui existe entre une pratique purement masculine susceptible de donner des résultats visibles et immédiats, rentables, parfois m’as-tu vu, et une pratique féminine dont les résultats sont moins spectaculaires mais ô combien plus profonds, et durables. Pour moi Luis a été le révélateur de la dimension féminine du Travail, dans le sens où l’entendait Gurdjieff.

F.B. : Cette dimension féminine du travail spirituel me semblait pourtant aller de soi…

Marianne 8Marianne Costa : Je t’assure que ce n’est pas le cas pour tout le monde ! Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil à la liste des best-sellers spirituels. La plupart des livres qui « marchent » ont été écrits par des hommes et portent, même inconsciemment, la marque d’un vocabulaire viril. On en vient parfois à se demander si le fait d’avoir un vagin ne suffit pas à te priver de toute crédibilité. Si tu veux avoir une chance d’être écoutée en tant que femme tu dois attendre d’avoir atteint un âge canonique. A moins, bien sûr, que tu ne sois en couple avec quelqu’un d’important… Je sais de quoi je parle ! Tu as certainement entendu parler d’un livre, par ailleurs remarquable, intitulé : Trois amis en quête de sagesse. Essaie de mettre le titre au féminin. Trois amies en quête de sagesse ? C’est mort ! C’est tout au plus le titre d’un porno lesbien… Pour continuer sur ce thème, je me souviens de l’époque où Jodorowsky a inventé le « psychochamanisme ». Cette technique s’inspirait de ce qu’il avait appris auprès de la grande guérisseuse mexicaine Pachita. Elle opérait à mains nues et utilisait un arsenal rituel impresionnant, couteaux, poules éventrées, sang, crottes de rats, etc. J’avais 31 ans et adorais tout ce qui était un peu rock’n’roll. Le psychochamanisme m’a immédiatement passionnée, je voulais devenir spécialiste. Une super-psychochamane… Et puis Boum ! Alexandro décrète brusquement: « Pour être un chaman il faut avoir des couilles ». Au sens littéral du terme… Je respecte sa décision. Dans son monde à lui elle est totalement légitime. Mais quel choc! Encore recalée à l’examen génital! Dieu merci, cette histoire de « couilles » m’a plongée dans une grande perplexité, car j’avais l’intuition que dans les profondeurs utérines de l’être, dans le cœur des cellules, une sagesse profonde et des mémoires invisibles avaient leur mot à dire. Cela m’a conduite jusqu’à Luis, puis jusqu’à Arnaud… Refouler le féminin de l’être est dommageable pour tout le monde. Il y a, à mon sens, un grand travail de restauration à accomplir dans ce domaine, et je m’emploie à faire ma part.

F.B. : Après ces longues années de formation, tu travailles à l’invention d’une nouvelle technique de travail intérieur. Cette technique est encore un work in progress. Il se passera probablement encore du temps avant qu’elle ne trouve sa forme définitive. Elle porte cependant déjà un nom. Quel est-il ?

Marianne 3Marianne Costa : Je dis « Psychopoésie » ou « Fictions réparatrices », selon ce qui sonne le mieux dans les langues où je travaille (espagnol, italien, anglais…). Jodo a inventé la Psychomagie, qui est l’une des formes de ce que j’appelle les « fictions réparatrices » au même titre que les cérémonies chamaniques, que les métaphores de l’hypnothérapeute américain Erickson, qu’une lecture de Tarot ou qu’un documentaire qui rétablit la vérité sur un événement historique. Tout cela tourne autour du pouvoir de la fiction, qui est le propre de l’être humain : produire et consommer des histoires, des images, de la poésie. Tu sais, je viens d’une éducation et d’une vie professionnelle de « raconteuse d’histoires » : études de lettres à Normale Sup, théâtre et chant, traduction, écriture… Puis là-dessus le Tarot et l’étude des sagas familiales… Je m’interrogeais depuis longtemps sur les liens entre neurologie et fiction : comment produisons-nous des histoires? Pourquoi et comment recevons-nous certaines fictions ou certains héros de manière cruciale, comme des événements de notre propre vie, qui nous marquent à jamais? D’où émerge une image sublime, un texte sacré, une saga cosmogonique, par rapport à un film d’horreur ou un roman policier? Voilà comment j’ai commencé à développer cette notion de « fictions réparatrices » et de « psychopoésie »

F.B. : Pourquoi cette référence à la poésie ?

Marianne Costa : Le mot français « poésie » vient du grec « poiêsis » qui signifie « créer ». La « psychopoésie » consiste donc, entre autres, à réinventer ou recréer certaines mémoires individuelles présentes en nous, à reconfigurer notre image de nous-même, à nous appuyer sur des archétypes qui soient plus alignés avec notre intention véritable. Exactement comme le fait un aspirant spirituel lorsqu’il pratique la contemplation d’un maître, d’un symbole sacré ou d’une divinité. Il s’agit, au sens symbolique mais aussi très concret du terme, de réaménager son psychisme. Dans une certaine mesure j’ai prise sur le « mobilier » de mon âme. Je peux décider de ne plus me laisser envahir par des fictions toxiques qui tournent en boucle, comme quand une radio allumée vocifère dans la pièce d’à côté. J’ouvre les portes, je casse les murs s’il le faut, et je tourne moi-même le bouton de la radio… avant de découvrir comment l’éteindre, ce qui est de l’ordre de la méditation.

F.B. : Pourquoi ne pas continuer à appeler ça « psychomagie » ?

Marianne Costa : Je n’appelle pas ça de la magie parce que je suis incompétente dans ce domaine. Toute magie, même la « blanche » (positive), consiste à travailler à partir du centre de pouvoir pour influencer la réalité, fût-ce dans le but de venir en aide à quelqu’un. Je n’ai pas envie de m’aventurer dans ces espaces-là. Ils sont forcément imbibés de violence, d’ego, de rivalités et d’illusions excessives. Mais narratrice et poète, oui. J’ai publié pas mal de livres, gagné mes galons en quelque sorte… Donc ça me va comme ça : « Psychopoésie et Fictions Réparatrices ».

F.B. : Je ne comprends pas. Quel est le rapport entre le psychisme et la narration ?

Marianne Costa : Ceux qui se sont essayé à la méditation ont pu constater que le cerveau humain sécrète de la narration de manière aussi constante et naturelle que les glandes salivaires sécrètent de la salive. C’est sa fonction. Il est complètement irréaliste de lui demander de faire autre chose. En tout cas avant d’être parvenu, par une ascèse spécifique, à un certain état d’être. Dans un premier temps, disons le temps du « défroissage personnel » préalable au chemin spirituel proprement dit, il est impossible d’imposer silence à cette sécrétion. On peut en revanche parvenir à ne plus s’identifier à elle. Pour ce faire, une des stratégies possibles consiste à intervenir sur la qualité de son contenu.

F.B. : Et comment faut-il s’y prendre ?

Marianne Costa : Il y a plusieurs voies. Toute personne qui a par exemple a effectué une retraite sérieuse et de longue durée dans un lieu spirituel constate qu’après une phase d’intensification du mental, les pensées s’épurent de plus en plus. Après deux ou trois semaines, elles se rapprochent de ce que l’on pourrait appeler une narration pure. Ses pensées sont alors majoritairement produites par ce que hindous et bouddhistes appellent la « Buddhi », l’intelligence objective. Ce qui continue à émerger du fond émotionnel et traumatique est reconnu comme tel et n’est plus divinisé comme la sacro-sainte blessure. C’est un des moyens de transformer les processus de “narration par défaut” de notre esprit.

F.B. : Ce genre de résultat peut-il être obtenu par d’autres moyens ?

BrainMarianne Costa : Le premier pas, consiste à comprendre comment fonctionne notre cerveau. Les neurologues ont aujourd’hui prouvé un certain nombre de choses : D’une part, notre cerveau cortical fonctionne comme un appareil prédictif. Pour faire court, on peut dire que son activité principale consiste à tricoter de l’avenir à partir d’éléments puisés dans le passé. C’est un mécanisme de survie. Sachant cela on peut intervenir à deux niveaux. On peut d’une part travailler sur la nature des éléments du passé qui sont considérés comme vitaux par le système nerveux, puis dans un deuxième temps, agir sur les scénarios de narration à vocation prédictive. Par ailleurs, le cerveau humain est gouverné par ce que les neurologues appellent le « negative bias », traduit en français par « biais de négativité ». De quoi s’agit-il ? Pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, notre intelligence s’est organisée et développée pour pouvoir faire face aux menaces de mort immédiate que constituaient les prédateurs, l’activité de chasse, la guerre, les périls naturels etc. Et, alors que depuis environ un siècle nous connaissons, en tout cas en Occident, des conditions de sécurité et de confort inédites dans l’histoire de l’humanité, le cerveau s’obstine aujourd’hui encore à chercher constamment la menace, la faille, l’ennemi, ce qui ne va pas. Ce fonctionnement par défaut produit un degré de négativité quasiment sans précédent dans les sociétés dites « développées ». A l’époque de l’homme de Cro-Magnon cette négativité systématique avait une utilité vitale. C’est grâce à elle que nous sommes encore là pour en parler. De nos jours ce mécanisme est complètement obsolète. Sa puissance le rend cependant difficile à contrer. Il faut enfin se souvenir que le cerveau narratif est un cerveau collectif. Pour faire court, la narration a une fonction de cohésion sociale. Ce que je raconte à un autre, et qu’il reçoit comme vrai ou valable, acquiert à mes yeux une solidité accrue. D’où l’idée de travailler de manière collective sur ces renforcements positifs. Cela peut se faire en duo, en trio ou en grands groupes. La qualité d’attention et de présence d’un groupe renforce aussi bien le silence (on connaît ça en méditation) que la narration positive.

F.B. : Parles-nous de la manière dont tu travailles à approfondir cette nouvelle technique.

Marianne 5Marianne Costa : La question de base est : comment puis-je raffiner ma capacité à « raconter des histoires » de manière à intervenir comme une force de bénédiction pour l’autre? C’est exactement ce qu’un parent fait pour l’un de ses enfants qui vient d’avoir un cauchemar, de rencontrer une situation traumatique à l’école, ou qui fait face à la mort d’une grand-mère très aimée. Notre éducation est pleine de narrations qui n’ont pas forcément été réparatrices. Nous gardons en nous des émotions encapsulées par des mots et des phrases toxiques. Que puis-je par exemple répondre à ma petite nièce de cinq ans qui me demande, alors que nous visitons une église dans un village Corse : « Pourquoi le monsieur il est cloué sur une croix? » Où vais-je puiser une narration qui soit à la fois véridique et à sa portée tout en étant également « interactive » au sens où elle peut la faire sienne, la développer, la modifier, et au bout du compte y trouver son propre équilibre? Eh bien dans les laboratoires psychopoétiques on commence par là. Par cette mémoire où quelque chose de l’enfance est resté en suspens, n’a pas pu « aller de l’avant » comme dit Swâmi Prajñanpad, suivre le flux et éclore dans la danse sans fin de l’impermanence. Ces lieux stagnants, ce sont des mémoires traumatiques, souffrantes, qui tournent dans nos têtes comme un cauchemar récurrent, comme une définition sans appel de notre petit « moi ». Pour tenter d’y remédier on réunit un groupe de « pauvres créatures impuissantes » comme toi et moi pour entamer ensemble un travail destiné à remettre ces narrations en question. Le premier pas, consiste à s’apercevoir que nos souvenirs sont en fait des fictions. Pour le cerveau, il n’y a aucune différence entre la mémoire d’une fiction et la mémoire d’un fait réel. Immédiatement après avoir vécu quelque chose, on commence à fabriquer une réalité mémorielle qui est un montage, une narration. Et dès la deuxième remémoration, la mémoire est fixée comme un scénario fictif. Sachant cela on va pouvoir travailler sur ce scénario, qui n’est pas obligé d’être fixe : la mémoire n’est pas la vérité. On peut donc le relire dans un autre éclairage, voire l’altérer en lui donnant une fin alternative… Mais sur quoi va-t-on s’appuyer? Dans un tirage de Tarot, la personne vient avec une question, et elle choisit pour y répondre trois ou quatre cartes qui formeront la base d’un scénario, qui sera interprété par le lecteur ou la lectrice de Tarot. La qualité de cette interprétation dépendra d’une part du niveau d’être de la personne qui lit, et d’autre part du niveau de conscience de l’outil utilisé. Si tu as la bonne idée d’utiliser un tarot de la tradition dite “de Marseille” et pas n’importe quel jeu artificiel conçu par un mégalomane quelconque, ta fiction bénéficiera d’un influx spirituel positif. Mais pour relire une fiction du passé, quelle aide pouvons-nous avoir? La psychopoésie est née le jour où j’ai compris que notre mémoire consciente et inconsciente baignait elle aussi dans cet influx spirituel. Nous sommes après tout « les enfants du soleil ». C’est ce qu’affirment à la fois les chamans et le Gayatri Mantra de l’Inde védique. Notre mémoire remonte jusqu’aux origines du monde. Elle englobe la totalité de l’expérience humaine. Nos souvenirs ont donc potentiellement tous une dimension sacrée. Se remémorer une expérience traumatique, même mineure, peut donc s’avérer aussi riche et bénéfique qu’un tirage de tarot.

F.B. : Peux-tu nous donner un exemple du genre de traumatisme dont tu parles?

dialogueMarianne Costa : Je commence toujours par travailler sur des traumas minimes, des mémoires presque banales, pour ne pas risquer de provoquer des explosions émotionnelles. L’important c’est de commencer à tirer un fil, car toute notre histoire est présente comme un hologramme dans le moindre souvenir… Je vais te décrire un exercice de base que j’ai inventé et qui sert de modèle à tout un pan de la pratique. Cet exercice m’est venu parce que j’avais conseillé à une petite fille qui faisait des cauchemars de réinventer la fin du cauchemar, le plus vite possible, après l’avoir rêvé. Elle m’a confirmé quelques temps plus tard : « Ça marche! Mais quand j’ai voulu en parler à ma maîtresse d’école, elle s’est moquée de moi ». Là j’ai compris qu’il était important d’initier les adultes… Voici comment on commence. Deux personnes se font face. La personne A va narrer un souvenir traumatique et la personne B va l’écouter. La dimension d’une écoute incarnée, ancrée dans la sensation, est indispensable. Les enfants le font très bien. Pour partager son souvenir, A s’exprime au présent, à la première personne et avec un maximum de notations concrètes. Pourquoi utiliser le présent ? C’est une façon de reconnaître l’évidence : même s’ils se sont déroulés il y a de nombreuses années, les événements qu’il évoque n’appartiennent pas vraiment au passé. Ici et maintenant, leur souvenir est toujours vivant et agissant. Pourquoi la première personne ? En utilisant la première personne pour s’adresser à l’autre, A se livre dans un geste de confiance absolu. Il se met en situation de vulnérabilité. Et si j’insiste sur les notations concrètes, c’est parce qu’elles agissent comme des éveilleurs. Elles nous font sortir de la geôle rationnelle. Elles coupent court aux cogitations et aux commentaires pour nous ramener à la saveur… Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’étymologiquement ce mot appartient à la même famille que le mot sagesse… Ces notations concrètes ont donc le pouvoir de réactiver des mémoires encapsulées dans le corps, mémoires qui peuvent être porteuses d’un potentiel extatique, d’une force d’acceptation et de présence à la vie. Mettons que A ob_5da9d586147f522da055903360dbee73_soleilse remémore un souvenir d’enfance : « J’ai dix ans. Je suis assise sur le sable, face à la mer. C’est le mois de juillet. Derrière moi, le parasol, ma mère, la glacière pleine de bonnes choses… Le soleil est chaud, jaune, brillant, la mer est un peu verte et un peu bleue, la brise souffle sur mon corps… Je sens ma poitrine se dilater. J’ai envie de manger encore une pêche et un peu de Nutella… Mon papa est assis à ma gauche. Qu’est-ce qu’il est beau! Sa peau est belle, toute bronzée alors que la mienne a tendance à prendre des coups de soleil… Tiens, il se tourne vers moi. Il se met à rire…. Oh là là ! J’ai le coeur qui se serre. Il va encore se moquer de moi… Il pointe en effet du doigt les trois petits bourrelets que j’ai sur le ventre et il chante « Oh, mes bouées ». Il ricane, je me sens toute laide, je n’ai plus envie de manger du Nutella…«  B a écouté de toute son âme et de tout son corps, sans rien dire, en respirant. C’est un souvenir anodin. Il n’y a pas mort d’homme. Pourtant tout un destin peut se jouer dans un moment comme ça : dévalorisation, perfectionnisme, difficulté avec les hommes, peut-être des troubles du comportement alimentaire ou vertige de la chirurgie esthétique… B le sait peut-être, ou pas… Aucune importance ! Il n’y aura ni commentaires, ni interprétation. Rien qui nous renvoie à la communication habituelle. Ce n’est pas le café du commerce (« tous les hommes sont des salauds, c’est si difficile d’être une femme, etc « ), ni une psychanalyse sauvage, et pas question de jouer au bon copain qui tente de remonter le moral à l’autre. Ça ne sert à rien. Au pire cela il en résultera une projection (conflictuelle, amoureuse, familiale, tout le bataclan). STOP! On va soigneusement éviter tous ces espaces là. Au lieu de ça, nous allons travailler ensemble à la création d’une fiction réparatrice…

F.B. : D’accord, mais si on évite d’entrer dans tous les espaces que tu as cités, comment allons-nous procéder ?

Marianne 9Marianne Costa : L’aspect douloureux est la première couche, il faut la toucher. B se laisse bouleverser, dans le silence et la sensorialité. En écoutant de tout son corps et de tout son cœur, on peut traverser la couche de douleur et entrer dans la vastitude de cet instant remémoré. En fait, le souvenir ne se réduit pas au comportement blessant du père. Si on le prend dans son intégralité on s’aperçoit qu’il est infiniment plus riche. Il y a le bonheur sans mélange d’être assise face à la mer, de ressentir la chaleur du soleil et la fraîcheur du vent, le plaisir de la gourmandise, un instant d’unité avec la nature… Et puis cette qualité d’amour humain, cette ouverture du cœur spontanée et inconditionnelle qu’une petite fille peut ressentir vis à vis de son père. Cette joie de vivre, cette innocence, cette capacité d’émerveillement ne demandent qu’à se réactualiser. Ce qui rend les choses difficiles c’est que ces aspects lumineux du souvenir tendent à s’amalgamer avec la souffrance ressentie ce jour-là, de sorte qu’il est presque impossible de réactualiser les uns sans réveiller l’autre. Pour forcer le trait, à chaque fois que je vais me retrouver sur une plage magnifique, le mental s’affolera et me dira : « ATTENTION, tiens toi sur tes gardes ! La dernière fois que tu t’es retrouvée dans cette situation ça s’est très mal terminé ! » Résultat des courses je ne peux jamais profiter de l’instant présent. Ce fonctionnement me condamne à vivre dans une frustration perpétuelle. Quelle escroquerie ! Voilà le mécanisme que la fiction réparatrice va tenter denrayer, ou du moins d’affaiblir. Tout au bout de cette ligne de travail, on trouve Etty Hillesum en état d’extase, respirant le parfum d’une fleur de tout son être, alors qu’elle est, avec l’ensemble de sa communauté, menacée de mort imminente.

F.B. : Quel est le rôle de celui qui écoute l’histoire ?

Marianne 12Marianne Costa : Pendant que A parle, le job de B est d’accueillir cette histoire sans filtre, de toute sa présence attentive, de façon aussi peu mentale que possible. Puis, lorsque nous passons à la deuxième étape de l’exercice, le rôle de B devient actif. C’est maintenant à son tour de narrer l’histoire qu’il vient d’entendre. La narration doit être fidèle comme un miroir. Tout comme A, B s’exprime au présent et à la première personne. Idéalement il utilise les mêmes mots. Ce faisant, B assume en quelque sorte le rôle d’un acteur sacré qui me dit : « Je suis un autre toi, tu es un autre moi. Ce qui t’est arrivé m’est arrivé. » Le fait de me faire entendre ma propre histoire peut sembler tout bête mais c’est généralement un moment d’une énorme puissance. Tout d’abord parce nous avons très rarement l’impression d’être entendu. L’exactitude verbale et charnelle avec laquelle tu me racontes mon histoire me permet de sentir que j’ai été comprise. Ce sentiment profondément réparateur, ajouté au fait que je ne suis plus la seule à qui cette histoire est arrivée, me permet d’amorcer un travail de désidentification. Grâce à ce travail, la mémoire peut enfin récupérer son statut de fiction. Je prends conscience que ce que tu viens de me raconter n’est rien de plus qu’une fiction tragique, sublime et grotesque que je me ressasse de manière régulière… Une goutte d’eau dans l’océan du samsara, pour parler en termes ronflants. Enfin, dans une troisième temps, B va prendre un risque créatif. Après avoir narré le souvenir tel quel, il ou elle va créer ce que les scénaristes d’Hollywood appellent un « alternate ending », une autre fin possible. Il le fait à son gré. Elle peut être courte ou longue, réaliste ou fantastique, sobre ou extravagante, l’essentiel est que tout se termine « bien », en tout cas selon le monde de B. C’est à la fois un cadeau que B va faire à A (je t’offre la possibilité d’un autre scénario) et une prise de risque énorme : il dévoile son propre monde, sa créativité, son panthéon intérieur, ses ressources, ses insuffisances… Cela permet à la personne qui joue le rôle B de découvrir sa forme et son style. Il se met à nu et se voit sous un angle jusque-là inconnu. Pour beaucoup de gens l’exercice n’est pas facile. Alors, pour amplifier cette créativité positive, on peut faire appel à un allié.

F.B. : Un allié?

AlbatorMarianne Costa : Il existe un principe chamanique fondamental selon lequel on ne travaille jamais seul ou en son nom propre. On a besoin d’un allié. Cet allié peut être un objet, un être vivant, ou un archétype à forte charge affective ou symbolique. Il peut aussi s’agir d’une pensée ou d’un sentiment. Dès que je me branche sur mon corps, je suis par exemple en contact avec Luis. Je suis aussi en relation avec un certain nombre de lieux avec lesquels j’ai fait alliance. Un instructeur spirituel va “utiliser” comme allié le ou les maîtres qui l’ont formé. Plus modestement, si on ne sait pas à qui ou à quoi se raccrocher, il est possible de recourir à nos héros d’enfance. Albator, Fifi Brindacier ou un membre de la famille qui nous a tendrement aimé… En tant qu’enfant nous avons projeté sur ces figures certaines de nos qualités les plus précieuses, et il est possible en retour de les convoquer, pour nous aider à créer une narration réparatrice. Jodo disait « Ne travaillez pas en votre nom propre » et il citait Lacan qui disait à ses élèves : « Vous pouvez être lacaniens, mais moi je reste freudien ». Cette dédicace au maître, à l’allié, c’est très puissant. C’est un pas vers la transparence, et si tu ne peux convoquer que Fifi Brindacier parce que Kangyur Rinpoché n’est pas dans tes cordes, ça marche quand même. Surtout si ton lien de coeur avec Fifi est, à l’instant T, plus authentique. Il ne faut pas frimer dans ce domaine. Il faut, comme en escalade, s’appuyer là où on a prise. Si ton point d’appui est un grand maître spirituel, ou un esprit-groupe de la nature, ou une divinité, c’est merveilleux, mais même un grand-père bienveillant ou un personnage de BD peuvent rayonner à travers toi avec une qualité d’amour et de sagesse impressionnante. Donc B pourrait dire par exemple (toujours au présent et à la première personne) : « J’ai dix ans. Je suis assise face à la mer. C’est le mois de juillet. Le soleil est chaud, jaune, la mer est verte et bleue. La brise souffle… Je sens ma poitrine se dilater. J’ai envie de manger encore des bonnes choses et de les partager avec mon papa… Il se retourne justement vers moi et je reconnais son regard moqueur. J’ai peur qu’il se moque de moi… Mais à ce moment-là le ciel change de couleur et le vaisseau spatial d’Albator émerge des nuages! Ça alors! C’est bien lui ! Il est rectangulaire, et vole à toute vitesse! Je cours vers mon père : “Regarde, papa, c’est Albator!” Il lève la tête, ouvre grand la bouche de stupéfaction : « Incroyable! une aile delta! ». En fait c’est le premier deltaplane dans la région. Ils viennent d’ouvrir un centre de loisirs dans le village voisin. Mon père, qui a toujours rêvé de voler, me félicite de l’avoir aperçu. L’après-midi même il m’emmène faire mon baptême de deltaplane. Il prend des photos de moi et m’encourage. On rigole beaucoup avant d’aller manger une glace au chocolat. »

F.B. : L’exercice se termine sur cette fin alternative ?

Marianne Costa : Non. Il s’agit juste d’une proposition qui sert à ouvrir le monde de A, à lui offrir une brèche… On en arrive alors à la quatrième étape. A reprend la parole et invente sa propre fin alternative. Il est soutenu par l’écoute sans faille de B qui en profite au passage pour digérer tous les délires que le mental ne manquera pas de produire : « J’ai réussi, j’ai raté, mon histoire était nulle, il ou elle n’en a retenu qu’un seul élément, etc. » A est en effet totalement libre de reprendre ou non les propositions de B. Cela constitue un feedback non-jugeant, objectif et valable dans l’instant. Si je ne m’inspire que très légèrement de ce que tu as proposé cela ne veut pas dire que tu t’es complètement planté. Cela signifie seulement que, en cet instant, nos mondes ne sont pas très compatibles. Si tu fais un guacamole sublime mais que je n’aime pas l’avocat, je n’en mangerai qu’une toute petite cuillère pour te faire plaisir. Cela ne dit rien de la qualité de ta cuisine. Le fait que la personne en qui le souvenir s’est incarné puisse reprendre la parole en fin de séance lui permet de conclure sur une note profondément personnelle. Le processus dure en tout une trentaine de minutes. Il est rythmé par un petit bol zen qui voyage toujours avec moi et que j’utilise aussi pour ma méditation personnelle. Il est strictement interdit de parler en dehors de l’échange proprement dit. A la pause, on reprend une conversation sociale, mais sans commentaires sur le processus. Au cours de ce travail se développe une qualité d’écoute et d’attention intense. Les narrations croisées portent un haut niveau de synchronicité et en général les participants finissent la séance dans un état de gratitude chaleureuse les uns vis à vis des autres. Chacun aura évidemment l’occasion de se retrouver dans le rôle A et de B.

F.B. : Ton travail accorde une grande importance à la créativité

God_the_GeometerMarianne Costa : Oui. Dieu n’est pas seulement la Vie, l’Intelligence et l’Amour. Il est aussi le Créateur. Lorsque qu’elle reste à sa place, la créativité individuelle a un rôle important à jouer dans notre évolution humaine et spirituelle. Lors de mes ateliers, je propose une ouverture vers l’espace artistique. Mais sans obligation de résultat. Jodo disait que « toute maladie est un manque de beauté ». C’est l’une de ces formules lapidaires et géniales dont il a le secret. « Manquer de beauté » ce n’est pas seulement vivre dans un environnement laid ou quelconque. Cela consiste aussi, surtout, à se sentir coupé(e) de sa créativité. De nombreuses personnes souffrent de leur impossibilité d’enrichir le monde en engendrant de la beauté. C’est pourquoi j’ai à cœur de travailler dans tous les domaines artistiques. Chacun se voit ainsi offrir la possibilité d’explorer ses goûts et son talent : poésie, narration, théâtralité, voix, mouvement, danse, musique… Je suis un peu gauche dans le domaine des arts plastiques mais je les ai tout de même intégrés à mon travail. Ils y figurent entre autres sous la forme du coloriage, du collage, ou au travers des tarots reproduits en très grand format en noir et blanc. Le but est de permettre aux participants de découvrir quel est le chemin de beauté qui les attire le plus. On gagne à explorer sa propre beauté de manière non narcissique. Comme une capacité à incarner le Beau dans ses actes, à communier avec lui. C’est tout sauf secondaire.

F.B. : Comment résumerais-tu le principal bénéfice du genre de pratique que tu viens de décrire ?

Marianne Costa : La psychopoésie nous apprend à développer notre intelligence du cœur. Elle nous permet de rencontrer l’autre à un endroit où il est intégral. On y rencontre son corps, son esprit, son désir et sa frustration, sa bonté, sa vulnérabilité… Mais aussi l’ensemble de ses émotions négatives. Cet exercice leur offre un cadre au sein duquel elles peuvent se déployer sans se déverser partout de manière chaotique et destructrice. La notion d’intégrité est l’une des choses qui a résonné en premier pour moi quand j’ai intégré la sangha d’Arnaud Desjardins. A ce stade là de ma vie, je considérais que c’était ce qu’il y avait de plus important et Arnaud avait réussi à créer autour de lui un espace d’une fabuleuse intégrité. Cela ma profondément impressionnée. C’est l’une des raisons qui m’ont poussée à m’engager si fortement auprès de lui. Je sentais que cette intégrité était un trésor. Plus le temps passe et plus je me dis qu’il n’y a pas d’intégrité sans intégralité. Si tu t’acharnes à refuser certaines parties de toi, tu ne peux pas vraiment être intègre. « Vous entrerez entiers au paradis ou vous n’y entrerez pas », dit la tradition mystique de l’Islam… Mon travail utilise à dessein toutes les parties de nous mêmes que nous laissons habituellement de côté parce qu’elles nous paraissent trop humbles, trop honteuses ou trop inintéressantes…

F.B. : Ainsi que nous l’avons déjà dit, la « psychopoésie » est une technique qui commence tout juste à se déployer. En dehors de l’exercice cohérent et bien rodé que tu décris plus haut, existe-t-il d’autres directions que tu aimerais explorer à l’avenir ?

dorjeMarianne Costa : Depuis quatre ou cinq ans la psychopoésie est devenue ma technique de prédilection et nous avons exploré diverses directions : lectures de Tarot mises en scène comme des constellations, applications du travail théâtral, du souffle, du mouvement, ainsi que des collages (par exemple pour représenter l’arbre généalogique guéri)… Mais j’ai le sentiment d’être encore au tout début de l’aventure. Je sais que cette approche peut se déployer de manière très vaste. Dernièrement, j’ai par exemple décidé de travailler avec des objets qui représentent nos nœuds principaux : objets de pouvoir, de honte, objets inséparables, objets qui nous encombrent. C’est une façon un peu originale de travailler sur ce « que je devrais être pour être aimé de tous » et sur « ce que je dois absolument cacher pour éviter d’être rejeté ». Ou encore sur « ce que je n’arrive pas à lâcher ». La plupart des participants arrivent avec un à priori. Ils s’attendent à quelque chose de linéaire. Ils sont persuadés que je vais leur demander de parler de leur objet, d’expliquer rationnellement la relation qu’ils entretiennent avec lui. Ce n’est absolument pas le cas. Je commence par faire circuler les objets. Ce faisant nous jouons avec les dynamiques du désir et de la frustration, de l’appropriation et de la perte pour ensuite commencer peu à peu à apaiser les blessures. Je peux par exemple demander aux participants de déposer leurs objets au centre de la pièce puis de choisir son préféré. Il ne s’agit pas de se jeter dessus comme la vérole sur le bas-clergé! Je suis passée par l’école de théâtre de Jacques Lecoq et je sais ce que l’on ressent quand il y a dix masques pour trente acteurs. C’est une douleur inouïe. Je ne vois pas l’utilité de s’infliger ce genre de torture… L’appropriation se fait par le sentir. Ce processus d’intégration s’apparente à une pratique tantrique. Tu laisses progressivement un objet entrer en toi et circuler dans l’ensemble ton corps jusqu’à ce qu’il soit réfracté par toutes tes fibres comme un micro-hologramme. Si ça se trouve la totalité du groupe a choisi le même objet que toi. Mais comme la lumière ou le parfum de la rose, il est à la fois indivisible et inépuisable. L’objet aimé te raconte alors son histoire. Lorsque tu t’es approprié cette force réparatrice, je te demande de prendre en main… l’objet pour lequel tu éprouves la plus grande répugnance. L’exercice consiste à voir quel type d’émotions se lève en toi quand tu te vois attribuer ce dont tu ne voulais en aucun cas. C’est le genre de chose nous arrive tout le temps… L’idée est d’arriver à réhabiliter ces objets de honte en les intégrant dans une histoire belle et sensible. Ce type de travail n’a rien d’anodin. Il rejoint à mes yeux le cœur de la pratique spirituelle. Il s’agit ni plus ni moins de prendre la responsabilité de notre vie et de décider à chaque instant, selon la magnifique formule d’Arnaud Desjardins, si nous nous dirigeons vers l’enfer ou le paradis.

F.B. : Je sais l’amour que tu portes à certains contes traditionnels ou à de grands textes sacrées tels que Les Upanishads ou Le Mahabharata. Ce genre de textes jouent-ils un rôle dans ton travail?

Vyasa-1-1-1200x850Marianne Costa : Oui. A mesure que le temps passe, je travaille de plus en plus à partir de fragments de narrations sacrées. Dans mes ateliers j’utilise volontiers certains extraits des Upanishads ou de contes chamaniques. Nous avons parlé des alliés tout à l’heure. Eh bien, il est tout à fait possible de prendre un conte sacré pour allié. Pour permettre aux participants de mieux s’imprégner de cette narration, il m’arrive d’utiliser certaines techniques facilitatrices. Je peux ainsi leur proposer de s’allonger sur le sol après leur avoir demandé de se couvrir les yeux d’un bandeau. La privation visuelle et la position couchée permettent au cortex d’être beaucoup plus disponible à l’histoire qui est racontée. La vision et l’activation des muscles de la statique oblige en effet le cerveau à consommer énormément d’énergie. Se coucher dans le noir a donc pour effet d’améliorer nos performances cérébrales et de permettre au conte de s’ancrer plus profondément en nous.

F.B. : Animer un groupe est un travail exigeant. Que fais tu pour t’y préparer ?

Marianne 10Marianne Costa : C’est un aspect de mon travail au sujet duquel je me pose énormément de questions. Dans ma jeunesse, j’ai été victime de divers abus ou dérapages de la part de thérapeutes. Je sais quelle souffrance on peut ressentir quand la personne qui est chargée de nous guider dans nos profondeurs ne tient pas son rôle correctement. Être capable d’assumer cette fonction présuppose évidemment que l’on soit à même de faire preuve d’un minimum de psychologie et de bon sens. Le plus important de tout est cependant d’avoir le sens du service. En situation je fais, avant tout appel à ma présence incarnée. J’ai également l’habitude de dédider mon travail à ce qu’il y a de plus sacré pour moi. C’est un facteur de rappel. Si je me plante, je ne peux pas me voiler la face. L’essentiel de ce que tu transmets ne passe pas par la parole mais par la qualité de ta présence. C’est la même chose pour un acteur sur scène ou une mère face à son nouveau-né… Le fait d’être vraiment dans ton corps peut t’éviter de commettre certaines erreurs. Comme le corps est toujours au présent, il est complètement imperméable au baratin du mental. Quand tu fais une erreur, quand tu laisses filer une émanation d’agressivité, de séduction ou de jugement égocentrique, tu peux compter sur le corps pour te rappeler immédiatement à l’ordre : ça pue, ça se tend, ça tire, ça fatigue, ça réagit… J’ai commencé à en prendre conscience à l’époque où je lisais régulièrement le tarot. Comme tu t’en doutes, la lecture du tarot n’est pas une activité anodine. Elle peut nous faire tomber dans de nombreux pièges. L’un des plus communs consiste à essayer d’être un « bon lecteur » c’est à dire à se donner pour mission de sauver l’autre. Il est tellement facile de basculer dans une lecture projective, séductrice, ou inconsciemment agressive ! Pour éviter ces pièges, j’ai commencé à m’imposer une division de l’attention très simple qui dérive une part de l’énergie sur la respiration et l’assise. On peut commencer en maintenant une conscience des pieds, du bassin et de l’espace viscéral. On peut également travailler utilement sur la focalisation du regard. Au lieu de fixer la personne dans les yeux, je dirige brièvement mon regard vers son cœur, et mon intention derrière son coeur, dans le dos. Cela change beaucoup de choses à la qualité de la relation que je noue avec elle.

F.B. : Fais-tu également appel à des « alliés » ? Comment travailles-tu avec eux ?

Marianne 11Marianne Costa : J’ai quelques rituels d’origine chamanique, les uns secrets, les autres dont je peux parler. Je ne leur accorde pas une importance excessive mais l’expérience m’a par exemple, appris que le sel et le feu sont vraiment purificateurs. Par ailleurs, dans la plupart des lieux où je travaille, j’installe un petit autel avec la photo de Swamiji ou de Mâ. Il peut être visible ou invisible. Cela dépend du type de public auquel j’ai à faire et du feeling que j’en ai. Cet autel est un facteur de rappel ainsi qu’une bénédiction que je me permets de solliciter. Avant de commencer un travail, il est important de se demander « à quoi on fait le pranam » ou, si tu préfères, au nom de qui ou de quoi on va travailler aujourd’hui. Pour certaines pratiques, j’utilise des prières ou des visualisations spécifiques qui sonnent juste. Il m’arrive aussi de brûler du copal ou d’utiliser des parfums utilisés en magie traditionnelle. C’est de l’ordre de la prophylaxie : lorsque tu travailles sur les traumatismes d’un groupe tu es forcément amené à réveiller des énergies négatives très puissantes. Il faut faire attention à ne pas se laisser engloutir. Il y a toujours le risque de déraper vers ce que les taoïstes appellent la « dimension des fantômes ». Cette dimension est réelle et cauchemardesque. Mieux vaut ne pas y mettre un orteil si tu n’es pas tracté par un influx spirituel très puissant… Ce danger est d’autant plus réel quand tu occupes une position d’enseignant. Lorsque j’étais plus jeune il m’arrivait d’être très sévère à l’égard de tous ces maîtres qui n’avaient pas réussi à rester intègres que ce soit en cédant à la tentation de séduire l’un(e) de leurs élèves, à l’orgueil, ou à l’appât du gain… Je ne suis pas devenue plus laxiste avec le temps mais plus indulgente. Oui, je sais qu’il est difficile de rester aligné. Pour cela il faut une intention claire, une dédicace à une dimension plus vaste et un certain sens (raisonné) du sacrifice. C’est à dire que l’on va utiliser chaque occasion pour émietter un petit bout d’identification. Pour cela mieux vaut mettre toutes les chances de son côté et utiliser tous les moyens à sa disposition. D’où les rituels et les alliés de toutes sortes.

F.B. : Dans quel contexte pratiques-tu la psychopoésie ?

Marianne Costa : J’ai longtemps travaillé à Paris, de manière tout à fait confidentielle, avec un groupe de passionnés. Aujourd’hui ce petit laboratoire s’est déplacé à Barcelone.

F.B. : Pourquoi Barcelone ?

Sagrada FamiliaMarianne Costa : Parce que ça s’est trouvé comme ça! Dans ce domaine, je ne fais que surfer les vagues qui se présentent. Quelques unes des personnes qui suivaient mon travail « officiel » dans cette ville ont insisté pour tenter l’aventure… Un ami, praticien Feldenkrais et moine zen, qui possède une belle salle accepte de me la louer pour une bouchée de pain… Une complice de longue date m’héberge dans le quartier de la sagrada familia…. Mes séjours à Barcelone me donnent aussi l’occasion de rencontrer un autre copain qui est prof de tango. J’adore danser avec lui et j’en profite pour écumer les milongas… Changer de langue est également intéressant. L’espagnol enrichit ce que j’ai appris en français… Et voilà! Le petit noyau du groupe est composé de jeunes artistes passionnés et dotés d’un grand cœur. Je pratique un tarif volontairement très modeste. Cela couvre les frais. Quand j’ai de la chance, il m’arrive même de faire un modeste bénéfice. Mais, tu l’auras compris, la psychopoésie n’est pas une activité lucrative. Dans l’équipe il y a un jeune homme de 30 ans qui s’est donné pour but de narrer l’intégralité du Mahabharata, un prof aux Beaux Arts d’Alicante qui s’est spécialisé dans les pratiques druidiques traditionnelles, une jeune argentine qui chante sublimement le tango et lit le Tarot depuis son enfance… Ce sont des gens vivants, inspirants, qui inventeront leur propre cheminement à partir de là… Le groupe fonctionne sur ce principe de collaboration et de découverte, il durera ce qu’il devra durer. Comme c’est moi qui ai créé la technique et que j’assume le rôle de modératrice, j’y occupe forcément une place particulière. Cela me donne une certaine autorité. Je suis l’aînée, j’apporte les propositions, je décide du timing… Mais nous travaillons et cherchons tous ensemble. Sur un pied d’égalité. Quand les participants sont en nombre impair je participe aux pratiques. Autrement, je soutiens le processus en cours en m’enfonçant dans mon sentir. Les deux positions m’apprennent beaucoup. Tu sais, mon rêve c’est qu’un jour plus personne n’ait besoin de moi, et que je puisse bifurquer encore une fois vers quelque chose de complètement différent. Je rêve de faire le tour du monde à la voile, d’être cuisinière dans un ashram, belle-grand-mère des petits-enfants d’un amoureux à venir, ou je ne sais quoi… On verra. A la grâce de Dieu!

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René Daumal et l’enseignement de Gurdjieff

12764329_951569361591584_3047551038239864619_oUn petit miracle m’est récemment arrivé. Depuis l’été dernier, je me suis plongé dans ce que j’appelle mes « études Gurdjieviennes » . Je recherche puis étudie attentivement tous les documents , en français et anglais, que je peux dénicher à propos de l’enseignement de Monsieur Gurdjieff. J’exclue a priori les « ouvrages sur », commentaires et interprétations de cet enseignement, pour me concentrer sur, outre les écrits de Gurdjieff lui même, les témoignages de première main, récits d’élèves, souvenirs, ou encore biographies et études à propos des élèves tels Orage, Toomer, Ouspensky, Madame de Salzmann, etc .. ayant joué un rôle décisif dans la propagation de cette voie. J’ai ainsi lu plus de trente ouvrages les six derniers mois. 

Ce n’est pas ici le lieu de m’étendre sur les raisons de cette « passion gurdjievienne » qui m’a saisi. En quelques mots, alors même que ce que j’avais lu de ou à propos de Gurdjieff depuis trente ans m’avait toujours touché et nourri, j’ai pris conscience d’une part de l’extrême proximité de son approche avec celle de Swami Prajnanpad, le maître de mon maître Arnaud Desjardins. Au point que, si je ne savais pas de source sûre que Swamiji n’avait eu que tardivement connaissance de Gurdjieff, en entendant parler de lui par Arnaud et quelques autres élèves français, j’aurais pu croire qu’il s’en était grandement inspiré tant certains de leurs propos s’avèrent proches. Prajnanpad avait d’ailleurs dit à Arnaud après avoir pris connaissance de quelques paroles de Gurdjieff que « si ce monsieur avait été vivant, il aurait été intéressé de le rencontrer » , ce qui de sa part en disait fort long. En outre, me consacrant moi même à la transmission de cette voie (celle issue de Swami Prajnanpad et Arnaud) selon mon style et mon assimilation propres , je me suis avisé que Gurdjieff était le seul exemple notoire et sérieux dont nous disposions de la quatrième voie (la voie dans la vie ordinaire) appliqué à des groupes dans une époque pas trop lointaine , avec un fort accent sur le travail vécu en commun et la convivialité (dimension relativement absente de l’approche de Swami Prajnanpad et qui pour moi revêt une place centrale). Bref, je me nourris et me nourris encore de tous ces récits, témoignages d’un enseignement rare et authentique. 

Et voilà que dans le courant de l’été, par la bienveillance éclairée d’un « ami » facebookien , le poète Gabriel Arnou -Laujeac me parvient par la poste un cadeau inattendu : le livre dirigé par Basarabab Nicolescu , René Daumal et l’enseignement de Gurdjieff …. Magnifiquement conçu et comportant nombre d’illustrations rares ou inédites, ce recueil est important à plus d’un titre. Si on sait l’investissement du poète Daumal dans l’enseignement de Gurdjieff, on ne mesure pas à quel point il ne s’agissait pas uniquement d’un « intérêt » intellectuel mais d’un engagement profond d’ « élève » au sens traditionnel du terme. A travers divers documents d’archives jusqu’alors dormants et retrouvés à l’occasion du centenaire de Daumal, on mesure l’intensité et l’importance de cet engagement, sans que l’ouvrage verse pour autant dans le piège d’une tentative de « récupération » gurdjievienne de l’oeuvre d’un des grands poètes français du 20 ème siècle. Daumal n’est évidemment pas réductible à Gurdjieff, dont l’influence sur lui en tant que personne et sur son oeuvre a cependant été sous estimée. 

Outre Daumal lui-même, cet ouvrage nous donne aussi à découvrir la figure plutôt oubliée et remarquable d’Alexandre de Salzmann, compagnon de la première heure du « Grec du Caucase » , homme à maints égards remarquable et l’une des pièces centrales de l’échiquier Gurdjievien. C’est à travers ce grand artiste, peintre et décorateur en son temps reconnu de certains de ses plus éminents contemporains, que Daumal a découvert l’enseignement vivant. Ce fut en effet au sein du groupe fondé et dirigé par de Salzmann, époux de Jeanne qui devait par la suite émerger comme l’héritière spirituelle incontestée de Gurdjieff et reprendre le flambeau de sa transmission à travers le monde, que René Daumal a d’abord « travaillé », le contact avec Gurdjieff lui même étant intervenu dans un deuxième temps et de manière assez sporadique (du fait notamment de la maladie du poète). Divers échanges de lettres et témoignages nous donnent ainsi à entrevoir la richesse de cette relation d’instructeur à élève, poursuivie par Daumal avec Jeanne de Salzmann après la mort prématurée d’Alexandre (décédé , comme son élève de la tuberculose). 

On aperçoit ainsi en Alexandre de Salzmann un être humain attachant, passionné et parfois caustique, plein d’humour comme de bonté. S’il n’a rien écrit de substantiel à propos de l’enseignement , l’ouvrage nous donne à découvrir un texte inédit remarquable de profondeur sur le théâtre , notamment chinois. Large place est aussi donnée à Jeanne de Salzmann dans ses échanges avec Daumal , bouleversants de générosité et d’engagement de part et d’autre. 

Par delà tout l’intérêt historique et artistique de cet ouvrage, j’ai surtout été touché de ce qu’il nous permet de pressentir de ces relations vivantes : il y a maintenant longtemps, au sein d’un monde à la fois proche et disparu, ces êtres humains remarquables ont découvert une source. Ils s’y sont abreuvés, ont communié en elle, ils ont mis en commun leurs efforts, leur ferveur, leur intégrité pour, ensemble, s’aider les uns les autres à mûrir, à avancer vers leur dignité intrinsèque. Ce travail ne s’est pas déroulé dans quelque abstrait royaume mais en France, dans la trame d’un quotidien secoué par la guerre, les maladies, les privations, les peines. Ils ont persisté, jusqu’au bout. Faire ainsi connaissance avec eux me fortifie dans ma propre aspiration , cet élan intemporel qui nous fait nous sentir proches de personnes que nous ne rencontrerons jamais en chair et en os.

Enfin, j’a tout récemment eu le privilège de bénéficier de l’accueil généreux de Basarab Nicolescu qui a bien voulu me montrer sa remarquable collection Gurdjieff occupant chez lui une bibliothèque entière. Emu de contempler un tableau d’Alexandre de Salzmann, je l’ai aussi été de tenir en mains un tapuscrit des récits de Belzebuth, un exemplaire d’époque de « The Herald of Coming Good » ou la fameuse lettre aux groupes d’Orage, sans parler de tous les ouvrages qui rassemblent tout ce que l’on peut trouver d’authentiquement intéressant autour de G.I Gurdjieff dont l’immense héritage, près de soixante dix ans après qu’il ait quitté ce monde , demeure si puissant. Avis donc aux amateurs, autant ceux pour qui Gurdjieff et sa galaxie sont un référence qu’aux lecteurs de Daumal qui découvriront à travers cet ouvrage une dimension essentielle de sa relation à lui-même et au monde.

Gilles Farcet