René Daumal et l’enseignement de Gurdjieff

12764329_951569361591584_3047551038239864619_oUn petit miracle m’est récemment arrivé. Depuis l’été dernier, je me suis plongé dans ce que j’appelle mes « études Gurdjieviennes » . Je recherche puis étudie attentivement tous les documents , en français et anglais, que je peux dénicher à propos de l’enseignement de Monsieur Gurdjieff. J’exclue a priori les « ouvrages sur », commentaires et interprétations de cet enseignement, pour me concentrer sur, outre les écrits de Gurdjieff lui même, les témoignages de première main, récits d’élèves, souvenirs, ou encore biographies et études à propos des élèves tels Orage, Toomer, Ouspensky, Madame de Salzmann, etc .. ayant joué un rôle décisif dans la propagation de cette voie. J’ai ainsi lu plus de trente ouvrages les six derniers mois. 

Ce n’est pas ici le lieu de m’étendre sur les raisons de cette « passion gurdjievienne » qui m’a saisi. En quelques mots, alors même que ce que j’avais lu de ou à propos de Gurdjieff depuis trente ans m’avait toujours touché et nourri, j’ai pris conscience d’une part de l’extrême proximité de son approche avec celle de Swami Prajnanpad, le maître de mon maître Arnaud Desjardins. Au point que, si je ne savais pas de source sûre que Swamiji n’avait eu que tardivement connaissance de Gurdjieff, en entendant parler de lui par Arnaud et quelques autres élèves français, j’aurais pu croire qu’il s’en était grandement inspiré tant certains de leurs propos s’avèrent proches. Prajnanpad avait d’ailleurs dit à Arnaud après avoir pris connaissance de quelques paroles de Gurdjieff que « si ce monsieur avait été vivant, il aurait été intéressé de le rencontrer » , ce qui de sa part en disait fort long. En outre, me consacrant moi même à la transmission de cette voie (celle issue de Swami Prajnanpad et Arnaud) selon mon style et mon assimilation propres , je me suis avisé que Gurdjieff était le seul exemple notoire et sérieux dont nous disposions de la quatrième voie (la voie dans la vie ordinaire) appliqué à des groupes dans une époque pas trop lointaine , avec un fort accent sur le travail vécu en commun et la convivialité (dimension relativement absente de l’approche de Swami Prajnanpad et qui pour moi revêt une place centrale). Bref, je me nourris et me nourris encore de tous ces récits, témoignages d’un enseignement rare et authentique. 

Et voilà que dans le courant de l’été, par la bienveillance éclairée d’un « ami » facebookien , le poète Gabriel Arnou -Laujeac me parvient par la poste un cadeau inattendu : le livre dirigé par Basarabab Nicolescu , René Daumal et l’enseignement de Gurdjieff …. Magnifiquement conçu et comportant nombre d’illustrations rares ou inédites, ce recueil est important à plus d’un titre. Si on sait l’investissement du poète Daumal dans l’enseignement de Gurdjieff, on ne mesure pas à quel point il ne s’agissait pas uniquement d’un « intérêt » intellectuel mais d’un engagement profond d’ « élève » au sens traditionnel du terme. A travers divers documents d’archives jusqu’alors dormants et retrouvés à l’occasion du centenaire de Daumal, on mesure l’intensité et l’importance de cet engagement, sans que l’ouvrage verse pour autant dans le piège d’une tentative de « récupération » gurdjievienne de l’oeuvre d’un des grands poètes français du 20 ème siècle. Daumal n’est évidemment pas réductible à Gurdjieff, dont l’influence sur lui en tant que personne et sur son oeuvre a cependant été sous estimée. 

Outre Daumal lui-même, cet ouvrage nous donne aussi à découvrir la figure plutôt oubliée et remarquable d’Alexandre de Salzmann, compagnon de la première heure du « Grec du Caucase » , homme à maints égards remarquable et l’une des pièces centrales de l’échiquier Gurdjievien. C’est à travers ce grand artiste, peintre et décorateur en son temps reconnu de certains de ses plus éminents contemporains, que Daumal a découvert l’enseignement vivant. Ce fut en effet au sein du groupe fondé et dirigé par de Salzmann, époux de Jeanne qui devait par la suite émerger comme l’héritière spirituelle incontestée de Gurdjieff et reprendre le flambeau de sa transmission à travers le monde, que René Daumal a d’abord « travaillé », le contact avec Gurdjieff lui même étant intervenu dans un deuxième temps et de manière assez sporadique (du fait notamment de la maladie du poète). Divers échanges de lettres et témoignages nous donnent ainsi à entrevoir la richesse de cette relation d’instructeur à élève, poursuivie par Daumal avec Jeanne de Salzmann après la mort prématurée d’Alexandre (décédé , comme son élève de la tuberculose). 

On aperçoit ainsi en Alexandre de Salzmann un être humain attachant, passionné et parfois caustique, plein d’humour comme de bonté. S’il n’a rien écrit de substantiel à propos de l’enseignement , l’ouvrage nous donne à découvrir un texte inédit remarquable de profondeur sur le théâtre , notamment chinois. Large place est aussi donnée à Jeanne de Salzmann dans ses échanges avec Daumal , bouleversants de générosité et d’engagement de part et d’autre. 

Par delà tout l’intérêt historique et artistique de cet ouvrage, j’ai surtout été touché de ce qu’il nous permet de pressentir de ces relations vivantes : il y a maintenant longtemps, au sein d’un monde à la fois proche et disparu, ces êtres humains remarquables ont découvert une source. Ils s’y sont abreuvés, ont communié en elle, ils ont mis en commun leurs efforts, leur ferveur, leur intégrité pour, ensemble, s’aider les uns les autres à mûrir, à avancer vers leur dignité intrinsèque. Ce travail ne s’est pas déroulé dans quelque abstrait royaume mais en France, dans la trame d’un quotidien secoué par la guerre, les maladies, les privations, les peines. Ils ont persisté, jusqu’au bout. Faire ainsi connaissance avec eux me fortifie dans ma propre aspiration , cet élan intemporel qui nous fait nous sentir proches de personnes que nous ne rencontrerons jamais en chair et en os.

Enfin, j’a tout récemment eu le privilège de bénéficier de l’accueil généreux de Basarab Nicolescu qui a bien voulu me montrer sa remarquable collection Gurdjieff occupant chez lui une bibliothèque entière. Emu de contempler un tableau d’Alexandre de Salzmann, je l’ai aussi été de tenir en mains un tapuscrit des récits de Belzebuth, un exemplaire d’époque de « The Herald of Coming Good » ou la fameuse lettre aux groupes d’Orage, sans parler de tous les ouvrages qui rassemblent tout ce que l’on peut trouver d’authentiquement intéressant autour de G.I Gurdjieff dont l’immense héritage, près de soixante dix ans après qu’il ait quitté ce monde , demeure si puissant. Avis donc aux amateurs, autant ceux pour qui Gurdjieff et sa galaxie sont un référence qu’aux lecteurs de Daumal qui découvriront à travers cet ouvrage une dimension essentielle de sa relation à lui-même et au monde.

Gilles Farcet