Stratégie de survie

92621541_2865081296904563_4302511938631368704_oPrenons mon propre cas :

On s’accorde à le reconnaître,

je suis un type gentil.

Pas un méchant, pas un mauvais

Enervant, parfois, d’accord

mais pas de la corporation des salopards patentés. Plutôt, en vérité,

de celles des braves bougres

de ceux qui, quand par inadvertance, ils font mal à une mouche

s’en excusent à profusion

Et cependant, je me prends régulièrement

en flagrant délit de dureté.

Oh, pour pas grand chose, à dire vrai pour presque rien

Ce qu’on appelle des détails

des broutilles du quotidien

Avec mes proches, de préférence

Telle manière de faire une chose insignifiante

a-t-elle le malheur de ne pas correspondre à la conception que j’en chéris

que me voilà procureur

Inflexible gardien d’un dérisoire bien

avocat général à l’austère figure , drapé dans son hermine

Et croyez moi , ça ne rigole pas

Pour quelques instants, quelques instants seulement

La plupart du temps, ces accès s’en vont si vite

qu’ils passent quasi inaperçus

on ne les retient pas, n’est ce pas

ils ne sont pas consignés dans le grand livre de mes manquements et autres défauts évidents.

Et pourtant …

On s’accorde à le reconnaître

je ne suis pas un type rigide

Pas un borné, pas un obtus

De tic et de toc, d’accord , quelque peu

mais pas de la race des raides

Plutôt, en vérité, de celle des psycho souples

de ceux qui, avant de dire non tournent sept fois leur langue dans leur bouche amène

et qui, s’ils doivent camper sur une position, s’en expliquent d’abondance

Et cependant, je me prends régulièrement

en flagrant délit d’intransigeance

oh pour pas grand chose, à vrai dire pour presque rien

ce qu’on appelle des détails

des broutilles du quotidien

Avec mes proches, de préférence

Telle façon de procéder au sein de la maisonnée

vient elle contrecarrer mon ordre préétabli

que me voilà gardien de la loi par moi écrite

sourcilleux constitutionnaliste

ou petit fonctionnaire brandissant son règlement

Et croyez moi , ça ne rigole pas

Pour quelques instants, quelques instants seulement

La plupart du temps, ces accès s’en vont si vite

qu’ils passent quasi inaperçus

on ne les retient pas, n’est ce pas

ils ne sont pas consignés dans le grand livre de mes manquements et autres défauts évidents.

Et pourtant …

Pourtant, l’intégriste est en moi

l’inquisiteur aux yeux fous,

le procédurier sanguinaire

ou encore l’instrument médiocre

de la banalité du mal

celui qui applique les ordres

de l’enfant blessé

toujours aux aguets dans ses soubassements

Car , mes amis, c’est de cela qu’il s’agit

Croyez moi sur parole, je l’ai vu,

j’ai regardé le monstre à tête de chérubin, droit dans les yeux

j’ai soutenu son regard tout d’innocence bafouée

comme de détermination glacée à maintenir ses prérogatives

Après des décennies de traque, j’ai fini par le débusquer

le masque a été arraché

En vérité je vous le dis

c’est au coeur du quotidien qu’il s’agit de le rechercher

cet enfant à jamais blessé

tout entier voué à sa guerre sainte, indifférent au nombre de victimes

C’est dans l’intimité qu’il se révèle

auprès des plus aimés

Qui aime bien tyrannise bien

Puisque l’enjeu est vital

En vérité je vous le dis

la plus insignifiante manifestation de dureté

charrie une souffrance abyssale

rage et désespoir d’enfant

mis au pied du mur

d’un réel inassimilable

toute poussée d’intransigeance

trahit une insigne faiblesse

toute crispation obtuse sur un moindre détail

exprime un enjeu de vie et de mort

rien moins que la terreur de se voir englouti,

anéanti en son tréfonds

Là où règne cet enfant,

il n’est point de pardon

d’écoute

de raison

juste une loi d’airain qui ne répond qu’à elle-même

Amis, soyons attentifs

à nos petits accès de tyrannie domestique

à nos moments mesquins

à nos joutes dérisoires

à nos argumentations programmées en boucle

à nos vertueuses dénonciations

et solennelles indignations

Intéressons nous à cette guerre de l’ombre

qui se poursuit toute notre vie

entre les murs de nos logis

dans le face à face de nos amours

les tranchées de nos affects

les couloirs sans issue de nos vielles histoires perpétuellement recyclées

là où résonnent pleurs et puérils grincements de dents

Car c’est là que cela se joue

l’enjeu

la stratégie

au service de ce qui n’est plus

C’est à cet endroit

que naissent les abominations

exactions et autres

crimes contre l’humanité

dans la cuisine

la chambre à coucher

tout ce qu’on nomme le foyer

Voyons là, cette guerre, prenons en la mesure

et comprenons qu’elle est finie

J’ai survécu, je suis en vie

la machine broie du vide

Mon précieux arsenal, je peux te déposer.

Servitude ou liberté ?

La question semble mériter

D’être à chaque instant posée.

Gilles Farcet

 

Les deux versants du rire

Initialement publiée par la revue Kaïzen, cette chronique de Gilles Farcet fut partagée le 10 février 2019 sur sa page communauté (cliquez ICI pour y accéder)

10366083_478954212306690_2697031772865689500_nL’aptitude à rire, cette aptitude dont une fameuse parole de Rabelais dit qu’elle est « le propre de l’homme » participe de notre santé fondamentale en tant qu’humain. Parce que rire suppose un « zoom arrière », une mise en perspective vis à vis de ce que nous vivons. Tous les enseignements spirituels pointent les méfaits de « l’identification » , ce processus par lequel le sujet se confond complètement avec un élément de son vécu, en vient à voir ce qui n’est qu’un attribut de son identité comme son identité même à laquelle il se résumerait. On peut être identifié à son pays, à ses opinions, à son statut social, à son personnage… Et le fait est que l’humour n’éclot pas dans l’identification. On ne saurait rire de ce qu’on ne considère pas d’un peu loin.

L’identification, qui érige en absolu des conditions et circonstances, est toujours d’un pesant sérieux. Le rire a cette vertu de réintroduire du relatif dans les pseudo absolus que nous nous fabriquons sans cesse. Ce faisant, il nous élargit.

Malheureusement, cette salutaire prise de hauteur par laquelle nous nous considérons nous même, les autres et les situations à partir d’une vision vaste, est souvent et de plus en plus couramment confondue avec une mise à distance qui relève plutôt de la protection et du manque d’empathie. En effet il y a rire et rire. Il y a le rire, franc tendre et joyeux, celui des sages et des êtres mûrs, ou celui des enfants encore innocents. Et puis il y a tous ces rires qui résonnent dans le vide de notre cœur comme autant de caches misères (la misère que nous cherchons à dissimuler étant notre misère intime) : le rire amer, le rire gras, le rire cynique , le rire moqueur, le rire jaune , le rire forcé …

Notre culture tend à cultiver ces rires là, qui participent toujours d’une certaine cruauté. Que cette cruauté se pare de l’alibi de la lucidité n’y change rien. Il faudrait, parait il, rire de tout… Et tant pis si ce rire heurte, voire blesse, voire humilie, tant pis si ce rire sépare, creuse encore les divisions, pourvu que l’on rie ; au risque, à force de prétendument rire de tout, de n’être plus en communion avec rien ni personne.

Le rire intrinsèquement sain et libérateur, c’est d’abord et avant tout le rire sur soi même. Il est vital d’apprendre à rire franchement de notre personnage, de nos propres tics et travers, de nos postures, de notre prétention, de nos exagérations. Ce rire là, qui pourrait bien participer d’une forme de sagesse, n’est jamais mauvais mais toujours bienveillant. Lucide, certes, mais d’une lucidité tendre, qui pardonne parce qu’elle voit notre impuissance , notre désarroi, tout ce qu’il y a de peur et donc de défense dans nos attitudes (dont le rire cruel n’est d’ailleurs pas la moindre).

Ce rire là est une forme de la compassion qui, comme toute charité bien ordonnée, commence par soi même. Si je sais rire gentiment de moi même, je serai en mesure de m’ouvrir aux autres comme autant de frères et soeurs soumis à la même condition , aux mêmes peurs, aux mêmes stratégies de défense. Ce rire là ne pointe pas du doigt, il montre sans juger et, ce faisant tend la main. Ce rire là n’isole pas, avec d’un côté les rieurs, vainqueurs et dominants, et de l’autre ceux dont on rie, vaincus et dominés et qui, leur tour venu, voudront prendront leur revanche. Ce rire là relie dans une même compassion.

Des propos bien sérieux, me dira-t-on, alors qu’il est question de rire. Sans doute. Mais le rire , propre de l’homme, est un sujet bien trop grave pour être pris à la légère. Alors, oui rions, de ce rire qui guérit, de ce qui rire qui unit, de ce rire qui n’est pas loin des pleurs face à la tragédie de l’humain qui veut toujours aimer mais ne sait pas comment.

Gilles Farcet

Le cas étrange de Mister Hank et du Docteur Farcet

Photo_portrait_Gilles_Farcet_le_24-09-2016_à_17.49_-2Gilles Farcet est intensément vivant. Il appartient à cette catégorie d’êtres humains qui ne se contentent pas de vieillir mais continuent tout au long de leur existence à muer et à grandir. Ce faisant, il semble se rapprocher toujours plus du noyau essentiel de sa personnalité. Au fil des années, j’ai ainsi vu se révéler un homme d’une originalité et d’une authenticité presque inquiétante. Cette liberté croissante se reflète désormais dans son écriture. Dans ses deux derniers livres, Gilles a trouvé une voix qui n’appartient qu’à lui. Jaillie des profondeurs de son intimité, cette voix simple et mystérieuse est celle de son âme. Elle le contient tout entier et le dépasse infiniment. Cette voix sans âge est celle de Hank Warshavsky, le héros improbable de La joie qui avance chancelante le long de la rue. Celle que chantait Jim Morrison au détour de l’une de ses dernières chansons : « I am an old bluesman / and I hope that you understand / I’ve been singing the blues ever since the world began. »

la-joie-qui-avance-chancelante-le-long-de-la-rue-gilles-farcet-image-1402x2048Frédéric Blanc : Pour peu qu’il soit distrait, le lecteur peut facilement avoir l’impression que La joie qui avance en chancelant le long de la rue est un livre d’interviews comparable à ceux que tu as écrits en collaboration avec Stephen Jourdain ou Alexandro Jodorowski. Ceux qui sont un peu plus attentifs remarqueront cependant la mention « roman » sur la couverture. Qu’en est-il exactement ? Hank est-il un homme réel ou un personnage de fiction ?

Gilles Farcet : Je dirais que Hank lui-même n’aurait pas souhaité que l’on réponde frontalement à cette question. Je vais donc respecter ses vœux et…

Frédéric Blanc : Excuse-moi de t’interrompre mais ta façon de répondre implique tout de même que Hank existe indépendamment de toi…

Gilles Farcet : Hank existe indépendamment de moi. Ça, c’est un fait. [Silence] La réponse à ta question est loin d’être aussi simple qu’il y paraît parce qu’elle touche à la relation entre « réalité » et « fiction ». Cette question fait depuis longtemps l’objet d’un intense débat philosophique et littéraire : comment définir les rapports existants entre ces deux pôles ? Quelle est, par exemple, la nature de la relation qu’un écrivain entretient avec ses personnages ? Pour reprendre l’exemple emblématique entre tous : peut-on affirmer que Mme Bovary existe indépendamment de Flaubert ? Je ne me compare évidement pas à Flaubert. Je me réfère uniquement à lui pour illustrer ce questionnement… De par leur nature largement autobiographique, les romans de Jack Kerouac contribuent à brouiller encore un peu plus les frontières. On sait par exemple que le personnage de Dean Moriarty s’inspire très largement de Neal Cassady. Dean Moriarty peut-il pour autant se réduire à une simple copie de Neal Cassidy ? Lequel des deux est le plus réel ? Le personnage qui a marqué des millions de lecteurs ou l’homme relativement obscur mais qui a effectivement foulé le sol de cette planète ? Cette incertitude s’étend également aux lieux. Pour les lecteurs de Proust, Combray est beaucoup plus « réel » qu’Illiers. A tel point que le village d’Illiers a d’ailleurs fini par être rebaptisé Illiers-Combray. Dans ce cas, c’est la « réalité » qui s’est pliée à la « fiction ». Je vais aller plus loin. Pour des raisons chronologiques évidentes, je n’ai jamais rencontré l’écrivain Henry David Thoreau. L’importance et la réalité du rôle qu’il a joué dans ma vie égale, voire surpasse, celui de certaines personnes que j’ai effectivement eu l’occasion de rencontrer en chair et en os. On me répondra sans doute que Thoreau a vraiment existé et que de nombreuses preuves sont là pour en témoigner. Cela m’est égal. [Silence] On pourrait après tout très bien imaginer que Thoreau ne soit lui aussi qu’un personnage de fiction. Walden pourrait être une sorte de gag littéraire ; l’œuvre parodique d’un écrivain qui aurait imaginé l’histoire improbable d’un type parti vivre au fin fond de la forêt… Quelle importance ? Cela ne changerait rien au rôle déterminant que ce livre a joué dans ma vie. La même chose vaut d’ailleurs pour le Christ et les Evangiles.

ThoreauFrédéric Blanc : Il y a quelques années, tu as écrit une autobiographie intitulée : Sur la route spirituelle. Tu y réfléchis longuement sur les expériences et les rencontres qui ont marqué ton existence. Ayant lu les deux livres, j’ai le sentiment que ton roman nous permet d’entrer bien plus profondément dans ton intimité que ta biographie.

Gilles Farcet : Je dirais que c’est très perceptif de ta part. C’est tout à fait exact. Sur la route spirituelle est un livre dont le propos était de retracer un parcours en centrant le récit sur un certain nombre de rencontres fondamentales. Je consacre par exemple tout un chapitre à Yvan Amar. J’y raconte la manière dont je l’ai rencontré, j’esquisse son portait et décrit l’impact qu’il a eu sur ma vie. Ce livre est une alternance de récits et de réflexions générales inspirées par ma biographie. Je commence par exemple par raconter mon expérience des lyings avant de réfléchir sur le travail sur l’inconscient. D’un certain point de vue ce n’est effectivement pas un livre très intime. Je parle abondamment de ma vie mais sans dévoiler grand-chose de mon intimité. Il en va tout autrement dans ce roman. Hank est une voix qui exprime à sa manière des choses dont Gilles ne parlera jamais ou en tout cas pas de cette façon. Ce livre est une fenêtre sur mon intimité la plus profonde.

Frédéric Blanc : Même s’il est en lien étroit avec un certain nombre d’écrivains de la Beat Generation, Hank n’est pas à proprement parlé un poète. Et pourtant, tu commences le livre que tu lui consacres par une saisissante réflexion sur la poésie. Pourquoi ?

Gilles Farcet : Le livre s’ouvre effectivement par cette tirade de Hank sur la nature et le rôle du poète. Mais la définition que Hank donne de ce terme n’est pas tout à fait celle à laquelle nous sommes habitués. Les êtres humains que Hank qualifie de poètes ne sont pas ceux qui écrivent et produisent une œuvre littéraire plus ou moins orginale. Ce sont ceux qui, petit à petit, sont passés de l’autre côté du miroir. Ce que décrit Hank, c’est le voyant au sens rimbaldien du terme. Un être humain qui est allé au bout d’un certain processus de maturation et d’apprentissage. On pourrait employer le mot d’initiation au sens large. Ce « poète » est celui qui a franchi une sorte de frontière subtile, invisible et qui est prêt à en témoigner.

Frédéric Blanc : Ce travail de maturation humaine n’est pas (ou plus) une qualité que nous cherchons en priorité chez nos écrivains. Nous mettons plutôt l’accent sur le développement exclusif de leurs qualités stylistiques et intellectuelles. Pour peu qu’ils soient doués, certains en viennent d’ailleurs à produire des textes qui excèdent parfois considérablement leur qualité d’être. Cela peut donner lieu à quelques déconvenues. Nous avons tous entendus parler de lecteurs qui ont été terriblement déçus par la rencontre de l’un de leurs auteurs favoris…

C.S. Nott

Gilles Farcet : C’est vrai. Beaucoup vont d’ailleurs considérer que cela n’a aucune importance. Ils te répondraient que la littérature n’a pas et ne peut avoir d’autre objet qu’elle même. Peu importe que Rimbaud ait eu tel ou tel défaut humain. L’important est qu’il nous ait légué ses textes qui continuent, génération après génération, à bouleverser de nouveaux lecteurs. Je connais bien toute cette rhétorique et, d’un certain point de vue, je peux même y souscrire. Mais tout est une question d’échelle de valeur… Comme tu le sais, j’ai eu le privilège de pouvoir approcher d’un peu près quelques grands écrivains. Même si j’ai beaucoup admiré leur créativité et leur puissance intellectuelle, je les ai souvent trouvés moins impressionnants que des personnes, certes infiniment moins talentueuses, mais dont l’être avait acquis une densité et une profondeur remarquable. Encore une fois, il n’y a pas de place pour la comparaison et le jugement. Chacun est à sa place [Silence] Je ne t’apprendrai rien en te disant que je me passionne pour la vie et l’œuvre de Monsieur Gurdjieff. Je suis en train de lire et de relire les deux magnifiques livres de mémoire que lui a consacré Charles Stanley Nott . Ce sont des témoignages passionnants. Ils constituent une mine de renseignements inépuisable pour tous ceux qui s’intéressent à Gurdjieff et, plus largement, pour tous ceux qui se sentent concernés par le travail spirituel. Eh bien, il se trouve que ce Charles Nott a fréquenté toute sa vie des écrivains et des artistes de premier plan. Il a bien connu des figures culturelles aussi incontournables qu’Ezra Pound, T.S. Eliott et Franck Loyd Wright. Là aussi, quelle que soit l’admiration qu’il leur voue, il est évident qu’à ses yeux, ces génies ne font pas le poids face à Gurdjieff en termes de maturité humaine et spirituelle. Nott se rendait bien compte que Gurdjieff ne possédait pas un très grand talent d’écrivain. Si ses écrits sont infiniment précieux, ils sont, d’un point de vue strictement littéraire, souvent lourds et confus. Mais sur le plan de l’être, Gurdijeff est hors catégorie… Nott évoque également longuement le philosophe Bertrand Russell dont il était très proche et avec qui il est quelque fois parti en vacances. Il observe qu’en dépit de son intelligence vertigineuse, Russell se comportait souvent comme un enfant. Bref, pour C.S. Nott, ces intellectuels brillantissimes ne représentent pas l’aboutissement de l’être humain. Hank se range dans la même catégorie que Gurdjieff. Il est l’archétype de la personne qui en impose par son être.

GURDJIEFF

Frédéric Blanc : Ce qui frappe à la lecture de ce nouveau livre c’est un souffle, une puissance d’écriture qui ne se retrouve dans aucun de tes ouvrages précédents. Ton écriture est plus dense tout en étant infiniment plus lâchée.

Gilles Farcet : Il ne m’appartient évidement pas de me prononcer sur les éventuelles qualités littéraires de ce livre. Certains y seront sensibles, d’autres non. Tout ce que je peux te dire, c’est que je n’ai pas écrit ce livre de la même manière dont j’ai écrit tous les autres. Mes livres précédents n’ont pas une grande prétention littéraire. Ce sont des biographies, des livres de témoignage et de rencontre. Comme j’aime l’écriture, j’ai toujours fait en sorte qu’ils aient une certaine tenue stylistique. On a pu dire de moi que j’étais une « plume » dans le domaine de la spiritualité. Il est vrai que de manière générale, les livres spirituels sont assez mal écrits. Ceux qui les commettent se sentent peut-être au-dessus de ce genre de considérations profanes… J’ai toujours eu à cœur que les miens fassent un peu exception à la règle. Le projet de ce livre, qui est en effet unique dans ma bibliographie, s’est imposé à moi d’une manière mystérieuse. Pour le mener à bien, j’ai été amené à expérimenter une démarche d’écriture qui m’était jusque là restée inconnue.

Frédéric Blanc : Tu m’intrigues. D’où t’es venue l’idée et le désir de ce livre ?

Gilles Farcet : Mais je n’en sais rien ! [Silence] La genèse de ce roman s’est déroulée exactement telle que je la raconte dans le livre. Cet épisode n’a pas été romancé ! (Rires) Il y a un peu plus de trois ans mon épouse et moi avons décidé de nous installer dans la Vienne. J’avais 56 ans à l’époque. Pour beaucoup de raisons, j’ai vécu ce déménagement comme un acte symbolique très chargé. Si mon installation dans cette maison correspond à un retour aux sources, elle est également l’occasion d’entamer une nouvelle phase de mon existence. Même s’il est permis d’espérer que je n’en sois pas encore à la phase finale , il n’en reste pas moins vrai que j’entre à présent dans la dernière partie de ma vie…

Frédéric Blanc : Pourrions-nous revenir à la genèse du livre…

Gilles Farcet : Oui ! (Rires) Peu de temps après notre arrivée dans ce lieu, peut-être le deuxième ou le troisième jour, je me suis donc posé dans une pièce et, pour une raison qui me reste inconnue, j’ai commencé à écrire. A ce moment-là quelque chose s’est imposé à moi. Je pourrais presque parler de « channeling » si cette pratique n’était pas à mes antipodes. Toujours est il que j’ai basculé dans un processus d’écriture très différent où la réflexion et la maîtrise entrent très peu en ligne de compte. Pour le coup, je me suis effectivement « lâché » en accueillant sans filtre tout ce qui venait. J’ai bien sûr relu après coup et corrigé certaines choses mais finalement assez peu. L’écriture de ce livre s’est faite de manière spontanée. Un vrai processus de lâcher prise.

Frédéric Blanc : Le gros défi qui attend tout écrivain qui boucle son manuscrit est la recherche d’un éditeur. Si tu es une figure bien connue du monde de l’édition spirituelle, tu ne bénéficies pas de la même notoriété auprès des éditeurs littéraires. Ton livre paraît au final chez maelstrÖm. Peux-tu nous raconter les circonstances de cette rencontre ?

Gilles Farcet : Je savais dès le départ qu’il était hors de question de publier ce livre aux éditions du Relié. Il fallait que je trouve un éditeur littéraire. Si je sais me montrer très patient sur le plan de l’essentiel, je ne le suis plus du tout dès qu’il s’agit de mes œuvres et de certains détails de la vie quotidienne. Quand j’ai fini un texte, je cherche à le faire publier immédiatement. Je n’ai aucune envie de passer des années à planifier, à manœuvrer et à faire jouer toutes mes relations pour lui assurer une audience maximale. Contrairement à ce que d’aucuns ont pu imaginer quand j’étais jeune, je ne suis pas du tout ce genre de personne… Même en tenant compte de la difficulté qu’il y a à se faire publier, j’ai abordé cette recherche avec confiance. J’étais sûr que ce livre allait trouver sa destination. Et comme beaucoup de choses essentielles dans mon existence, une solution a fini par s’imposer de manière aussi naturelle que mystérieuse. Il se trouve que dans un passé très lointain, j’avais vaguement croisé David Giannoni qui dirige les éditions maelstrÖm. Je lui ai donc écrit un mot. Il m’a répondu, a accepté de lire le texte et l’a trouvé à son goût. Nous nous sommes rencontrés dans la foulée et il a publié le livre. Voilà ! Ça devait se faire. J’ai une vision très irrationnelle de ce genre de choses. Le livre n’a bien entendu pas fait la une des magazines littéraires francophones. Mais il existe. Il vit sa vie et a commencé à trouver son public. J’ai notamment eu la surprise de le voir citer de manière très élogieuse dans les pages d’une sorte d’anthologie critique de la Beat Generation. Son auteur consacre plusieurs paragraphes au livre en disant qu’il continue la tradition de la littérature beat francophone. Il m’assimile à des auteurs comme Michel Bulteau et Serge Pey. Cela m’honore énormément. Parfait ! (Rires) J’ajoute que le roman a figuré parmi les sept finalistes d’un prix littéraire belge et a également été retenu dans une autre sélection.

maelstom_logo

Frédéric Blanc : Pourquoi maelstrÖm ?

Gilles Farcet : C’est simple : il s’agit d’une excellente maison d’édition. Qui plus est, elle est l’une des rares dans le monde francophone a avoir un lien profond et authentique avec la Beat Generation. Lawrence Ferlinghetti a été l’un de ses parrains ! C’était donc tout compte fait un choix idéal.

Frédéric Blanc : Peux-tu nous parler de la relation de travail que tu as noué avec maelstrÖm ?

Gilles Farcet : Tu as raison de m’interroger sur ce point. Le rôle de maelstrÖm dans l’élaboration du texte définitif mérite d’être souligné. J’ai été très impressionné par la qualité de l’accompagnement dont j’ai bénéficié. David Giannoni m’a assigné deux lecteurs passionnés avec lesquels il m’a été possible de mener un fructueux travail de collaboration. Cristiana Panella et Benjamin Porquier se sont tous deux pris d’amour pour ce manuscrit. Ils y ont consacré énormément de temps et d’énergie. Dans un premier temps nous avons échangé par mail. Ils m’ont chacun envoyé quantité d’observations et de suggestions précieuses. Je suis ensuite allé les retrouver à Bruxelles où nous avons travaillé une journée entière, crayon et texte en main. Nous avons revu le manuscrit quasiment paragraphe par paragraphe. Ils m’ont suggéré de changer certaines choses : un mot par-ci, une phrase par là. J’ai fait certaines coupures et de légers ajouts. Nous avons énormément discuté. Je n’étais pas toujours d’accord avec eux mais j’ai toujours tenu compte de leur avis. J’ai été très nourri par l’amour qu’ils ont mis dans leur travail. On aurait dit qu’ils s’occupaient d’un enfant. Il se sont vraiment mis au service de ce texte. Ils ont travaillé de manière totalement désintéressée. Sans ego. A aucun moment je n’ai senti qu’ils cherchaient à s’approprier le texte. Leur seul but était d’aboutir au meilleur livre possible. Au final ça a été une très belle rencontre.

Frédéric Blanc : Tu dis de ton dernier recueil de poèmes…

Gilles Farcet : Qui est aussi mon premier…

Frédéric Blanc : Non. Tout jeune homme tu as publié à compte d’auteur une plaquette intitulée Détails de la grande image et dans les années 80 tu as publié un recueil intitulé L’aube de l’autre. Techniquement Rédemptions ordinaires est donc ton troisième recueil…

Gilles Farcet : Ah oui ! (Rires)

Frédéric Blanc : Tu dis donc de ton dernier recueil de poèmes qu’il est un livre d’enseignement. En est-il de même pour ce roman ?

Gilles Farcet : La grande affaire de ma vie n’est pas d’être un écrivain. Aujourd’hui je suis avant tout un instructeur spirituel c’est-à-dire le serviteur d’une tradition, d’une lignée, d’une pratique. Le plus important pour moi est d’accompagner au mieux de mes capacités des personnes en quête de maturation humaine et spirituelle. J’espère que les textes de Rédemptions ordinaires possèdent une certaine dimension poétique. Mais là n’est pas leur visée essentielle. Sous couvert de poésie ces textes abordent de manière frontale des thèmes que j’ai pu traiter de manière beaucoup moins tranchée, charnelle et intime dans des livres d’enseignement. C’est également le cas de La joie qui avance chancelante le long de la rue.

Frédéric Blanc : Le fait de dévoiler de manière vulnérable une partie de ta vie intérieure a donc valeur d’enseignement ?

Gilles Farcet : Non. Ce qui a valeur d’enseignement ce n’est pas mon expérience intime en elle même mais ce qu’elle peut contenir d’objectif au sens gurdjievien du terme. Écrire de manière plus personnelle et vulnérable me permet paradoxalement d’accéder parfois à une dimension de lucidité objective. Mon écriture cesse alors de refléter uniquement les opinions et la sensibilité d’un individu pour dire quelque chose de l’humain.

Frédéric Blanc : Revenons au livre. Tu nous as dit que tu n’avais pas déployé des trésors de stratégie pour planifier sa publication. Comment vois-tu son destin ?

Gilles Farcet : Encore une fois, le plus important pour moi est que je sois allé au bout du projet. Le livre existe. Il a été publié de manière remarquable par une maison d’édition qui lui correspond. A partir de là, cela m’échappe complètement. Mon ami Frédérick Houdaer m’a répété à plusieurs reprises que ce roman avait toutes les qualités pour devenir un « livre culte ». C’est possible. Personnellement, je n’en sais rien. Mais pourquoi pas ? Il se peut également qu’il soit complètement oublié dans dix ans. En fait c’est impossible à savoir. Ce qui m’importe, en revanche, c’est que ce livre ait d’ores et déjà eu un impact profond et positif sur la vie de certaines personnes. Le reste, je m’en fous. Je ne ressens plus la pulsion de me fabriquer une pseudo éternité au travers de mes écrits ou de quoi que ce soit d’autre. Cela me ferait évidement très plaisir que ce livre continue à être lu longtemps après ma mort même si par définition je ne serai plus là pour profiter de cette gloire posthume. Pas au sens habituel du terme en tout cas… Livre culte ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce livre est un ovni.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

Gilles Farcet : Eh bien tout d’abord, je ne sais vraiment pas d’où il est venu. J’étais sérieux quand je parlais de « Channeling ». Ce livre, je ne l’ai pas vu venir. Il est apparu dans mon ciel par surprise. En le voyant prendre forme, je me suis senti comme un type qui sort un matin dans son jardin et se trouve nez à nez avec une soucoupe volante.

Frédéric Blanc : Est-ce la première fois que tu vis ce genre de chose ?

Gilles Farcet : Oui et non. J’avais déjà eu quelques éclairs qui m’ont inspiré une poignée textes courts. La plupart sont restés inédits même s’il m’arrive d’en poster certains sur ma page Facebook. Mais jusqu’à ce livre, cela se limitait à de brèves fulgurances. Des fragments…

Frédéric Blanc : Crois-tu que tu écriras d’autres textes de la même veine ?

Gilles Farcet : Peut-être… Je n’en sais rien. J’ai un sentiment curieux à propos de ce roman. D’un côté, ce livre me donne l’impression d’être absolument unique dans le sens où rien de ce que j’ai écrit ou de ce que j’écrirai ne lui ressemblera jamais. Et en même temps, je sens paradoxalement que j’ai découvert une certaine longueur d’ondes sur laquelle il serait possible de me rebrancher si je le sentais nécessaire et approprié… Mais à l’heure actuelle ça n’est pas le cas.

Frédéric Blanc : Tu es en train de ma dire que tu pourrais avoir accès à une source d’inspiration littéraire mais que tu refuses de l’exploiter ?

Gilles Farcet : Hou-là, ne nous emballons pas ! Il est tout à fait possible que je me trompe et que cette source d’inspiration se soit tarie à jamais. En écrivant ce livre, j’ai cependant eu le sentiment d’entrevoir un canal. Et j’ai également la certitude qu’il ne m’est pas demandé d’exploiter tout de suite. J’ai d’autres choses plus importantes à faire. Mais si Dieu me prête longue vie (et lucidité!) il n’est pas exclu que j’écrive encore un ou deux autres textes de la même veine. Il y aurait par exemple un livre à écrire sur ma relation à Arnaud Desjardins. Je pense que je porte en moi un livre assez déjanté sur ma relation à mon maître spirituel. Quand j’emploie le mot « déjanté », je ne veux pas du tout dire que j’aurais des révélations négatives à faire à propos de cet homme. Bien au contraire ! Ce serait un livre à la « gloire » de ce maître et de la relation qui m’unit à lui. J’entrevois un livre d’un ton complètement inédit, en tout cas dans ce milieu. Cela me permettrait d’évoquer des aspects de cette relation dont il m’est quasiment impossible de parler et ce, même avec des élèves très proches de ce maître. Bon, ce n’est pas un projet auquel je m’attellerai avant un certain temps. On a le temps de voir venir !

Frédéric Blanc : En t’entendant parler, je suis surpris du détachement tranquille dont tu fais preuve à l’égard de tes activités littéraires. Pour beaucoup d’Européens, l’art en général et la littérature en particulier ont quasiment acquis un statut de religion. Beaucoup d’auteurs s’identifient massivement à cette activité propre à leur conférer un statut spécial, à leur yeux comme tout comme à ceux des autres…

Gilles Farcet : Comme je l’ai déjà laissé entendre au cours de cet entretien, mes valeurs sont ailleurs. En dépit de l’amour profond que j’éprouve pour la littérature et la poésie, celles-ci sont loin de constituer pour moi la valeur suprême. Comme tu le vois, j’ai ici une bibliothèque bien remplie, même si elle est finalement assez réduite pour un homme de mon âge qui a eu la chance de faire beaucoup de rencontres. J’y conserve précieusement, je pourrais dire pieusement, un certain nombre d’ouvrages d’auteurs que j’ai aimés et que j’ai parfois approchés. Je n’ai pas l’intention de m’en séparer. Mais si quelqu’un me disait : vous pouvez aller passer une heure dans l’appartement parisien de Monsieur Gurdjieff en échange des dix livres les plus précieux de votre bibliothèque, je les donnerais sans hésiter. Il se trouve que j’ai pu aller me recueillir dans le sanctuaire de M. Gurdjieff sans avoir à faire ce sacrifice. Mais s’il l’avait fallu je n’aurais pas tergiversé. A mes yeux, la valeur suprême, c’est l’être humain capable de témoigner d’une maturité humaine et spirituelle. L’être humain parvenu à la cristallisation d’un sujet responsable et en relation avec le plus grand. Ces êtres humains, je ne les situe pas tous sur le même plan. Yogi Ramsuratkumar n’est pas au même niveau que Monsieur Gurdjieff qui à son tour ne se place pas dans la même catégorie qu’Arnaud Desjardins ou Yvan Amar. Leurs réalisations pointent cependant dans la même direction. Pour finir, je vais te raconter une histoire que tu m’as sans doute déjà entendu répéter bien souvent. Il y a bien longtemps, je devais avoir autour de trente ans, Arnaud Desjardins m’a demandé ce que je voulais être à cinquante ans. Il m’avait cité des noms d’écrivains et de journalistes célèbres à cette époque. Ces gens incarnaient-ils l’accomplissement de mes idéaux ? Sans hésiter, j’avais alors répondu à Arnaud : « A cinquante ans, je veux être Karlfried Graf Dürkheim. » J’avais cité Dürckheim en tant qu’archétype : une figure d’occidental témoignant d’une maturité humaine et spirituelle remarquable. J’aurais tout aussi bien pu citer une figure équivalente même s’il est vrai que j’ai une profonde admiration pour le Graf. En tout cas, la « sagesse » incarnée dans le monde constitue plus que jamais mon unique point de visée.

Gilles Farcet: Assimiler la “doctrine” (extrait d’un livre en cours) 1

Le 10 mai Gilles Farcet a partagé ce texte sur sa page Facebook « Communauté » (Cliquez ICI pour y accéder). Cette mise au point fondamentale mérite d’être largement partagée. C’est ce qui me pousse à la republier aujourd’hui sur ce blog.

12006103_815678441880603_8232593493918062010_nUne première phase sur la voie, phase qui n’est pas toujours menée à bien, consiste à assimiler les fondements de ce qu’on pourrait appeler « l’enseignement » , la « doctrine » au sens traditionnel du terme. En faire l’économie expose à un risque de stagnation et de tâtonnements inutiles.

On m’objectera que je parle d’une assimilation de « l’enseignement » alors que Swami Prajnanpad lui même disait ne pas avoir pas d’ »enseignement » …

Il le disait en effet pour souligner qu’une parole dite à l’un ne s’applique pas à l’autre et qu’il n’existe pas d’ « enseignement » au sens d’une explication générale qui rendrait compte de tout une fois pour toutes. Cependant, nous disposons des précieuses formules de Swami Prajnanpad dont chacune a une valeur et une portée universelles. Par ailleurs, en rédigeant les trois tomes des Chemins de la Sagesse, Arnaud a mené à bien un travail de synthèse à partir de ce qu’il avait peu à peu assimilé au fil des entretiens avec son maître, travail que ce dernier a d’ailleurs loué quand Arnaud lui en a traduit certains passages. A la lecture des entretiens de Swamiji avec tel ou tel élève, transcrits à partir d’enregistrements, on constate qu’ il dit parfois quelque chose de très spécifique à l’élève en question à ce point là de son cheminement et qu’à d’autres moments il prend la peine de lui expliquer en détail un point qui a une valeur générale : par exemple ce qu’il entend par l’acceptation de ce qui est. Ce point , il l’expliquera de la même façon à un autre élève. On peut donc à mon sens parler de « doctrine » de Swamiji au sens de « dharma. »

En quoi est ce nécessaire de commencer par assimiler cette « doctrine » ?

Parce que faute de la connaître, au moins jusqu’à un certain point, on se retrouve dans la situation de quelqu’un qui prétendrait se rendre à un endroit inconnu de lui et pas facile à trouver sans avoir pris la peine de repérer le chemin, de regarder la carte … Sans GPS bien entendu ! Il n’y a malheureusement pas de GPS sur le chemin spirituel … Ou, s’il y en a un, le fait même de l’avoir à sa disposition est en soi le fruit d’un long chemin !

Il est donc nécessaire d’étudier un minimum afin d’avoir ce qu’on peut appeler « les bases », ne serait ce que le sens précis donné aux mots dans la terminologie propre à la voie, sous peine de contresens et de malentendus. Par exemple, qu’est ce qu’une « émotion » selon Swami Prajnanpad ? En quoi distingue -t-il « l’émotion » du « sentiment » , la « pensée » de la « vision » ? Qu’entend il exactement par « acceptation » ? Etc, etc … Je suis souvent frappé de constater que nombre de personnes se voulant engagées sur cette voie n’en possèdent pas les fondements théoriques.

Si je peux me permettre de me référer à ma propre expérience … Quand je suis arrivé au Bost pour la première fois, j’avais lu tous les livres d’Arnaud disponibles à l’époque – ceux de Swamiji , ou plutôt ceux composés à partir des paroles de Swamiji qui n’a lui même jamais écrit de livre, n’existaient pas encore. Je n’avais pas lu tous ces livres par intérêt intellectuel mais parce que je cherchais à comprendre comment pratiquer. Je ne lisais pas ces livres pour me distraire ou accumuler des informations ; je les lisais comme j’aurais lu un livre de recettes de cuisine ou une méthode de guitare : dans le but de cuisiner ou de jouer , là, en l’occurence , dans le but de mettre en pratique l’enseignement. A partir de mes lectures, j’ai entrepris de mettre l’enseignement en application avant même d’avoir physiquement rencontré Arnaud.

Nombre de gens tendent à exposer leurs problèmes, les situations et dilemmes auxquels il se trouvent confrontés .. Ils attendent des instructeurs une réponse, un éclairage, un conseil, mais souvent sans pratique ou tentative de pratique préalable. Un peu comme un élève guitariste qui ne pratiquerait jamais la guitare entre deux cours mais poserait sans arrêt quantité de questions au professeur. Et quand l’instructeur leur propose une pratique, il n’est pas rare qu’ils le regardent avec des yeux ronds … Comme s’ils ne cherchaient pas une pratique mais qu’on leur donne la solution à leur « problème ».

Il y a donc bien selon moi une phase, qui peut être mélangée à d’autres – ce n’est pas nécessairement phase un puis deux …- ou l’élève sérieux va assimiler la pratique, ses fondements, s’attacher à comprendre des notions de base, dissiper des confusions intellectuelles. Pas pour le plaisir de réfléchir encore une fois mais dans une intention pratique, comme un voyageur cherche à distinguer le nord du sud.

Certes, ce que je dis là s’applique aux enseignements tel que celui que j’ai moi même suivi, ceux qui se fondent sur une « doctrine »… Mais c’est le cas de la quasi totalité des enseignements traditionnels ! La doctrine ou « dharma » peut être plus ou moins complexe, très élaborée comme dans le bouddhisme tibétain et ses diverses écoles ou réduite à quelques notions fondamentales comme dans le zen- ou du moins le zen tel qu’on se le représente car il existe en fait quantité de traités et exposés doctrinaux issus de ce courant … Ensuite, chaque maître ou instructeur va naturellement présenter sa version du dharma, à partir du moment où il ne s’agit plus seulement pour lui d’une doctrine mais d’une expérience vivante. Certains génies, comme Shankara ( 788 ? – 820 ?)ou Swami Prajnanpad, vont éclairer d’un jour nouveau un enseignement traditionnel, comme un Mozart ou un Hendrix éclairent d’un jour nouveau la tradition musicale dans laquelle ils s’inscrivent, la font pour ainsi dire avancer. D’autres vont juste en transmettre une version incarnée qui, en elle même, ne renouvellera pas la doctrine mais n’en sera pas moins potentiellement transformatrice pour leurs élèves.

Et, comme nous l’avons dit, certains maîtres qui n’ont pas particulièrement vocation d’instructeurs se borneront – façon de parler- à émaner la grâce. On se souviendra d’eux pour leur rayonnement, même si quelques unes de leurs paroles pourront être transcrites.

La phase d’assimilation du dharma peut d’abord s’effectuer par la lecture très active des livres l’ exposant . Par lecture active, j’entends, comme je l’ai dit précédemment, une lecture en vue de « faire », de mettre en pratique , comme on lit une méthode , un manuel, un mode d’emploi …

Il est vrai que nous ne pouvons pas comprendre ce qui est écrit par delà le degré de compréhension auquel nous nous trouvons … L’impact de la lecture reste donc limité.

J’ai lu pour la première fois A la recherche du Soi il y a près de quarante ans. A l’époque , j’ai bien « compris » ce qu’Arnaud y expose. Je suppose que j’aurais même été capable de faire un exposé ou une conférence sur le sujet… Cependant, ma compréhension, pour l’essentiel intellectuelle, était fort limitée. Elle ne m’a pas permis de pleinement mettre en pratique. Par contre, elle m’a permis de commencer de suite à pratiquer…. Voilà qui est très important ! Car si je ne me mets pas en route, je ne risque pas d’avancer …

Or, c’est en mettant en pratique ce que l’on a compris que l’on en vient à comprendre davantage , au fur et à mesure.

Une formule de Swamiji dit : « vivez ce que vous connaissez et vous connaitrez davantage ». Si j’ai compris ne serait ce qu’une infime portion de la mise en pratique possible mais que je m’y exerce avec assiduité, je vais franchir un cap à partir duquel j’en viendrai naturellement à comprendre davantage, donc à pratiquer davantage … C’est le cercle vertueux de la pratique.

Aujourd’hui, quand je relis A la Recherche du Soi ou reviens aux formules de Swamiji que je connais aussi depuis des décennies, j’y trouve une substance autre. J’en ai un degré de compréhension qui ne m’était pas accessible autrefois. C’est bien la raison pour laquelle l’enseignement est inépuisable. On ne le connait pas tant qu’on ne « l’est « pas. « Connaitre c’est être » « La voie », m’a dit un jour Arnaud, c’est quelques formules que vous connaissez depuis longtemps et par lesquelles , un jour, vous êtes foudroyé ». Une même formule peut , quarante ans après , prendre un sens inconnu. Je l’ai aussi entendu raconter être un jour rentré dans sa hutte émerveillé d’un entretien avec Swamiji et avoir aussitôt noté avec des étoiles dans les yeux la formule « ici et maintenant » … Le propos de cette histoire, c’est bien évidemment qu’ Arnaud connaissait la dite expression depuis bien longtemps. Mais l’avait il encore réellement entendue ? Je suppose que ce jour là, il a commencé à passer d’une compréhension de surface (« oui bien sûr il s’agit d’être ici et maintenant, dans l’instant présent ») à une connaissance « êtrique » comme aurait dit Gurdjieff.

Dangers de la dispersion

Il est donc nécessaire de faire du dharma, de l’enseignement, un constant objet d’étude, sans dispersion. J’insiste sur ce piège de la dispersion qui me semble très répandu.

J’ai à ce sujet un avis assez radical : quand on a trouvé sa voie, son maître, son instructeur, il importe , sans faire preuve de fermeture, de se concentrer sur cette voie spécifique. Si l’on suit une certaine méthode de guitare pour jouer dans un certain style, ce n’est pas une bonne idée de commencer à piocher en même temps dans une autre approchant l’instrument selon un angle d’attaque différent. Du moins tant que l’on n’a pas complètement assimilé la première méthode …

En ce qui me concerne, à partir du moment où j’ai rencontré Arnaud et considéré que là était ma voie, j’ai relativement peu lu en matière de spiritualité. J’ai naturellement beaucoup étudié ses livres , ainsi que certains – pas tous car il y en aujourd’hui une quantité impressionnante- des livres élaborés à partir de lettres ou entretiens de Swamiji … J’ai aussi lu des livres pour ainsi dire « cousins », au contenu proche : Gurdjieff, Durkcheim … Mais très peu de livres théoriques. Par contre j’ai beaucoup lu , et continue à lire quand j’en découvre, des livres traitant de la relation maître disciple à partir d’une expérience vécue, des témoignages, ou des biographies de maîtres de toutes traditions. Ces lectures restent pour moi une nourriture importante. Lire un témoignage, l’histoire d’un maître, d’un disciple , c’est un peu comme avoir un darshan …

Mais sinon, à quoi bon lire un livre ou se trouve exposés les principes d’ une pratique autre que celle que j’entends suivre ? Encore une fois c’est comme se mettre à compulser une méthode de guitare flamenco alors qu’on est plongé dans l’apprentissage de la guitare blues. Cela ne peut que disperser, au mieux nourrir une curiosité.

C’est pourquoi la vision de personnes lisant des livres sur la pratique de la méditation tibétaine dans la bibliothèque de Hauteville m’a toujours surpris…

Car l’important n’est pas d’ingurgiter mais d’assimiler. En voyant ces personnes dont je savais que beaucoup avaient déjà bien du mal à assimiler les bases de l’enseignement qu’ils entendaient suivre, j’avais l’impression de voir des personnes se livrer à une sorte de « grande bouffe » …Mais peut être suis je un peu intransigeant sur ce point…

Gilles Farcet

Mais où est le problème? – Compte rendu de lecture par Gilles Farcet

Gilles Farcet a publié ce « compte-rendu d’une lecture vive et encore chaude »  il y a une dizaine de jours sur sa page Facebook. La grande qualité de cet article m’incite à en rendre également la lecture accessible sur ce blog. 

22256864_1471099276305254_5024105572872819417_oEn lisant très attentivement Où est le problème, troisième et, dit -il, probablement dernier, livre publié par Daniel Morin , pour qui composer et publier un ouvrage est une entreprise à maints égards contre nature, j’ai eu beau chercher , je ne l’ai pas trouvé – le « problème ».

Dernier ou pas- ne jamais dire « fontaine » …- ce livre me parait le plus ramassé et le plus abouti des trois. 

Allons plus loin : ce petit livre (à peine plus de 150 pages) est un grand livre. Grand par la finesse de l’expression, l’acuité du propos qui tranche comme un diamant, la verticalité de la perspective qu’il martèle jusqu’à ce que le lecteur attentif en soit étourdi. 

Attention : les choses étant ce qu’elles sont, ce livre risque fort d’être rangé dans la catégorie des ouvrages que pondent régulièrement des « éveillés » bientôt aussi nombreux que des poules en batterie.. . « Eveillés » à propos desquels l’auteur a ce propos férocement lucide et, à mon sens, définitif : « chez certains, malgré un discours imparable, il y a toujours la notion d’un moi qui serait sorti d’affaire. Leurs prestations ne servent qu’à valider un moi d’enseignant ». 

Et en effet, le bijou intitulé Où est le problème ? n’a rien à voir avec cette morne production infligeant à un public peu discriminant une métaphysique d’autant plus prétentieuse qu’elle est la plupart du temps à deux sous. Il appartient à une toute autre catégorie , pas celle du toc mais des joyaux de rare facture. 

Car n’est pas simple qui veut. Beaucoup de discours aujourd’hui populaires dans la sphère dite « spirituelle » se bornent à seriner une affirmation , en général celle de la « non séparation » de manière curieusement linéaire, sans perspective ni profondeur, à la manière du médecin de Molière qui face au maux divers et variés de son patient ne sait que répéter « le poumon, le poumon vous dis-je ». 

A toute première vue, ce reproche pourrait très bien s’appliquer à ce livre d’un bout à l’autre axé sur un seul énoncé décliné pour ainsi dire à tous les temps et tous les modes. 

Mais alors d’où vient cette impression de vastitude, d’abîme vertigineux que ces mots font vibrer ? D’où jaillit ce parfum de subtilité alors même que l’auteur , tout compte fait, n’a pas grand chose à nous dire hormis une seule ? 

Simple, ce livre l’est. Mais il est tout sauf simpliste. 

Arnaud Desjardins – que Daniel, soit dit en passant et ainsi qu’il s’en explique brièvement, n’a pas du tout renié- aimait parfois à dire que les deux métaphysiciens du Bost (son premier ashram) n’avaient pas leur certificat d’étude… A la lecture de ces pages, on comprend pourquoi Arnaud pouvait qualifier son élève, ouvrier métallurgiste, de « métaphysicien » ( l’autre étant André Rochette). Daniel y a condensé l’essence de son approche, enlevant pour ainsi dire toute la graisse pour nous donner un bouquin rédigé au couteau, véritable « fleuron de discrimination ». Longue vie à Daniel, mais s’il lui fallait un testament spirituel, Ou est le problème? ferait très bien l’affaire, tant son « message » , terme impropre concernant un témoin qui ne se veut pas messie, y est en quelque sorte gravé. 

D’un certain point de vue, ce livre peut être considéré comme un lumineux commentaire d’une unique et désormais fameuse formule de Swami Prajnanpad : « Pas ce qui devrait être mais ce qui est ». « L’être humain », nous dit l’auteur, « n’a qu’un seul problème apparent, vouloir autre chose à la place de ce qui est là ». De cette proposition, il extrait une métaphysique qui éclaire la nature de ce qu’on appelle « l’ego », construction fantôme née de et entretenue par l’illusoire prétention à un moi possesseur, contrôleur et séparé. Cette métaphysique aboutit à une pratique consistant à débusquer dans l’instant la « demande d’impossibilité » afin de revenir à ce qui est, donc au Tout. On n’en dira pas plus ici, l’idée étant d’encourager à la lecture du livre et non de le paraphraser. 

Par contre, il n’est peut être pas inutile d’envisager comment un tel livre sera inévitablement récupéré pour alimenter des oppositions. Par exemple entre approche dite « progressive » et voie parfois appelée « directe » – comme s’il existait des voies «indirectes » et par conséquent des gens assez crétins pour les emprunter… Comme toute démonstration nécessairement faite avec des mots et concepts, la sienne, à l’image de l’enfant sur la balançoire, appuie d’un côté pour mieux faire émerger l’autre côté. Là, on bute sur la limite de la transmission verbale qui ne saurait, quelle que soit sa subtilité, restituer le Tout ou le Réel dans son intégralité par essence insaisissable. Contrairement à ce que laissera supposer une lecture superficielle, Daniel ne récuse pas la réalité sur un certain plan d’une progression, pas plus qu’il ne récuse l’existence du « relatif » . Comme il le dit si bien « l’apparence fait partie de la totalité et en tant qu’êtres humains nous vivons dans l’apparence relative. Pourquoi la dévaloriser ? Simplement, il s’agit de ne pas la prendre pour une vérité absolue. »

Ce que Daniel dénonce, ce n’est pas la progression , c’est la croyance selon laquelle avant de pratiquer il faudrait progresser . Il ne nie pas qu’une compréhension puisse progresser dans le temps, mais insiste sur le fait que la vision de ce qui est ne saurait progresser. Toute son approche consiste non pas à exclure d’autres approches au nom de la sienne qui serait seule « vraie » mais à « renverser la perspective » afin de tirer le tapis sous les pieds de l’erreur par laquelle nous remettons la pratique à plus tard. Partir de la pratique (la vision de ce qui est par la mise en évidence de notre « demande d’impossibilité ») et non se préparer à pratiquer un jour, tel est son refrain qu’il chante sans que jamais on ne s’en lasse tant sa voix le module sur quantité de registres… Etant entendu, comme il le dit là encore si bien que « comprendre intellectuellement l’évidence ne suffit pas.Il faut l’intégrer, l’incorporer, pour ne plus douter ». 

Autrement dit, d’abord en revenir à l’évidence de ce qui est, ensuite l’intégrer dans le cadre de notre appréhension humaine où effectivement il y a – ou pas !- progression. 

Aussi la tentation d’ opposer son approche à une autre – lui dans le rôle de l’ « éveillé » diabolisant l’idée de progression, et l’autre (votre serviteur par exemple et entre autres … ) dans celui de l’obscurantiste traditionnel énonçant la possibilité d’ une progression, n’est elle que cela : une tentation … La tentation, comme chacun sait, n’a d’autre visée que celle de diviser … Diviser pour que règne … l’illusion, la souffrance ,la non pratique- comme on veut. 

A chaque enseignant sa vocation à laquelle il ne peut que se conformer, chacun – y compris sans doute ceux dont l’enseignement sert avant tout à valider un moi enseignant – n’étant qu’un pion sur le grand échiquier. La vocation de Daniel , ainsi qu’il l’énonce clairement, n’est pas, ou en tout cas plus , d’accompagner des personnes dans la durée mais de témoigner assez sporadiquement (il ne donne chaque année que quelques rares et courts séminaires) de cette approche qui s’impose à lui et qui, encore une fois, procède d’un renversement de perspective. 

Maintenant, et après le torrent d’éloges que je viens de déverser sur ce petit livre , est – ce à dire que l’ approche dont il est conducteur serait miraculeuse ? J’ai bien peur que non. S’il suffisait qu’un enseignant dénonce magistralement une erreur fondamentale pour que chacun, éclairé, change de suite de perspective, cela, comme on dit, se saurait … 

Non seulement ce livre ne fera pas de bruyants miracles – si jamais il en déclenche ils prendront place dans le silence- mais il donnera forcément lieu à des malentendus et détournements, comme nous en prévient l’auteur lui même dans son épilogue : « ce petit livre ne pourra pas échapper aux interprétations inévitables et conséquentes dues aux déviations de sens ». A bon entendeur … 

Tout comme tant et tant utilisent les enseignements apparemment « progressifs » – celui d’Arnaud Desjardins, par exemple- pour éviter la pratique en la remettant au futur, beaucoup vont utiliser, utilisent déjà, je le constate- la parole de Daniel pour plaquer une fausse compréhension sur un véritable évitement de leur réalité présente et donc, là aussi , court-circuiter la pratique au nom de son immédiateté… Ce qui soit dit en passant est tout de même fou, mais , « complexité, ton nom est mental ! » – Swami Prajnanpad.

Ce petit livre est il de mon point de vue « parfait » ? Non, bien sûr.

Ici et là je relève des passages qui à tort ou raison m’apparaissent moins convaincants. A titre d’exemple les quelques lignes que Daniel consacre à son rapport à la lignée et la dépendance que celle ci instaurerait me paraissent pour le coup quelque peu simplistes. 

Face à la « monomanie » – éclairée- de ce livre, on serait aussi en droit de poser une question : si Swami Prajnanpad ou/et Arnaud Desjardins n’avaient réellement qu’une seule chose à dire (« être un avec ») pourquoi se sont ils aussi tant épuisés à dire tout le reste ? Pourquoi se sont ils tant investis dans l’accompagnement des personnes dans la durée ? Par adaptation , sans doute, mais l’adaptation ne serait elle pas également l’un des synonymes d’ « être un avec » ? 

Mais ces quelques réserves n’en sont pas vraiment, dans la mesure où Daniel , encore une fois, ne prétend pas invalider d’autres approches et ce serait lui faire un bien mauvais procès que de le sous entendre. Je ne les formule que par un souci d’équilibrer ce qui pourrait sinon apparaître comme la manifestation d’un enthousiasme béat. Etant bien entendu que pour ma part je continuerai à m’inscrire dans une lignée et une sangha , à accompagner des personnes tout au long de l’année dans ce que j’appelle le LDI (le lien à durée indéterminée) , à constituer et animer un groupe ou sangha en tant que famille fonctionnelle et redoutable déclencheur de pratique, sans pour autant me sentir coupable d’entretenir une quelconque dépendance ou une illusion de progression qui compromettrait la pratique ici et maintenant. 

Tout cela n’étant qu’une manière de dire que tandis que Daniel sera Daniel, Gilles sera Gilles , Tartempion Tartempion et qu’il ne saurait en être autrement. C’est la merveille de la vie qui , pour être non séparée, n’en est pas moins un festival de différences. Et je n’ai pas fini de conseiller la lecture de ce livre. Tant il est vrai que les différences de point de vue appréhendées non pas à partir d’une intention de séparation mais d’ inclusion (qui ne veut pas dire confusion) enrichissent le pressentiment du Tout.

Je voudrais terminer sur une note encore un peu plus personnelle (au sens qu’elle m’engage ) : J’ai du faire la connaissance de Daniel il y a une trentaine d’années. 

Tous ceux qui ont fréquenté de près ou de loin Hauteville, l’ashram fondé par Arnaud Desjardins le savent, Daniel et moi avons plus tard et pendant plus de dix ans , ce qui tout de même n’est pas rien, été « collègues » en ce lieu – moi dans le rôle du tout jeune collaborateur ayant tout à apprendre, lui dans le rôle du grand ancien dont j’ai, je tiens à le dire, beaucoup appris. Durant toutes ces années, Daniel a donné sans se ménager , aux prix de grands sacrifices personnels pour lui et les siens, avec une ferveur et une force de conviction admirables. Il ne me parait pas tout à fait vain de s’en souvenir. 

Je ne prétends pas pour autant connaître Daniel. C’est un être humain à certains égards difficile à appréhender. Par contre, et je souhaite saisir cette occasion de le dire ici publiquement, je suis convaincu que Daniel n’a rien oublié et encore moins renié de ce qui a fait son parcours. Il a certes poursuivi son cheminement humain, avec ses tours et détours, ses vicissitudes , ses surprises propres à questionner ceux et celles qui avaient, plus ou moins lucidement et avec plus ou moins d’intégrité, tant investi en lui. 

Ayant pour ma part et comme je viens de le dire beaucoup appris de lui mais ne l’ayant jamais placé sur je ne sais quel pesant piédestal, entre autres celui du « successeur désigné» si confortable pour nos envies de concession à perpétuité, je ne me suis du coup jamais senti porté à déboulonner une statue qui ne me concernait pas tant que cela, même s’il m’est à l’époque arrivé de me sentir un peu écrasé sous son ampleur. 

A la lecture de son livre je n’ai en ce qui me concerne rien décelé qui me semble contraire ou en opposition avec la perspective dont nous sommes issus sur le plan de notre « chemin », celle transmise par Swami Prajnanpad, puis par Arnaud. Eut ce été le cas que ce n’aurait pas non plus été un « problème » – sinon au nom d’une orthodoxie en elle-même contestable. Mais le fait est que selon moi , ce ne l’est pas. Tout au plus des différences d’angle d’attaque et d’expression. Le moins qu’on puisse faire quand même dès lors qu’on aspire à l’au delà des mots étant de ne pas s’arrêter aux seuls mots… 

Quand, donc, tout est dit, Daniel témoigne de ce qu’il connaît, sachant que « connaitre c’est être », selon Swamiji. 

C’est une démarche à respecter et pas à interpréter. Arnaud Desjardins n’est plus là pour approuver ou non mon propos mais mon petit doigt ose me dire qu’ il ne me démentirait pas et se serait à bien des égards régalé à la lecture de ce livre. 

Je vous le demande alors : Où est le problème ? 

PS : la belle préface de Bruno Solt, restituant opportunément et avec talent le parcours et la figure de Daniel mérite d’être mentionnée.

Gilles Farcet

Hank

Hank

La vie, man, la vie. Du jamais vu, je te le dis, de l’inédit jusqu’à aujourd’hui. Contemple et apprends, contemple et apprends. Tiens-toi tranquille et sache que la vie n’est que le bavardage de Dieu. Souvent, ce bavardage n’est que ça : du bavardage. Dieu divague, ou plutôt il semble divaguer. Il fait comme s’il divaguait, la canaille, ça fait partie de son éternel jeu de cache-cache. Un débit ininterrompu de situations, de collisions en apparence sans queue ni tête, de drames et de merveilles, parfois, entre surexcitation et abattement. Et puis il arrive que tout d’un coup, si tu regardes, si tu te tiens tranquille et que tu regardes calmement, la cohérence se fait jour. Le sens de ce discours selon toute apparence insensé se révèle et te foudroie. Le monde cesse d’être ce conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et qui ne signifie rien. Ou, plus précisément, il demeure un conte plein de bruit et de fureur, mais plein de silence et d’amour, aussi, dit par une incommensurable intelligence et dont le sens fulgurant échappe à toute appréhension rationnelle, mais qui est pourtant bien là, de toute éternité.”

Hank

Le défi d’Être (Réedition)

Denise, GillesExtrait de la réedition du Défi d’Etre (dialogues avec Denise Desjardins) aux éditions  Dervy Livres

Gilles Farcet: On a envie de vous demander : à quoi bon en passer par là ? Pourquoi ne pas vivre tranquille en laissant sommeiller les monstres qui dorment en nos profondeurs, puisque leur réveil provoque de tels bouleversements…

Denise Desjardins: Je vous répondrai que si monstres il y a, on ne vit pas tranquille ! Tout au plus réussit-on, en dépensant beaucoup d’énergie, à survivre avec ses démons, à se maintenir dans un pseudo- équilibre sans cesse menacé. On habite sur un volcan prêt à se rallumer, ou au sommet d’un immeuble susceptible de s’effondrer à la moindre secousse. Je n’appelle pas cela vivre… D’autant que, plus les années passent, plus l’édifice se fissure, et l’on ne se dirige pas vers un vieil âge et une mort paisibles. Par ailleurs, tout dépend de ce que l’on veut, de ce que l’on recherche. Je ne voyais pas en Svâmiji un psychanalyste ou un thérapeute, mais bien un gourou, un sage dispensant un enseignement métaphysique. Le lying s’intégrait dans une démarche globale de connaissance de soi et de recherche du Soi ; c’était un élément parmi d’autres de la quête de l’absolu. Je ne me considérais pas vraiment comme une femme soucieuse de guérir de sa névrose mais comme une apprentie-disciple d’un maître védantique, et c’est là toute la dif- férence. Je n’étais pas partie en Inde pour y dénicher un super psychanalyste, même si le lying a joué un rôle essentiel dans mon propre cheminement. toutes les traditions spirituelles enjoignent aux disciples d’affronter leurs démons et ne cachent pas que cette démarche comporte certains dangers. Comme le disait Svâmii : « Le chemin n’est pas pour le lâche. » Il faut assumer et payer le prix. Peut-être ai-je moi-même payé un prix très élevé… mais je ne le regrette pas. Oui, vraiment, je ne regrette pas d’avoir payé le prix de la vérité. J’ai rencontré et connu la vérité de mon être, et cela n’a pas de prix. Si c’était à refaire, je recommencerais. un cer- tain degré de liberté intérieure, le fait de ne plus subsister dans une attitude défensive ou de camouflage vis-à-vis de mes propres émotions, valaient bien cela.

le défi de l'être

Gilles Farcet – Ce qui souffre en toi

Ecoute écoute
écoute ce qui souffre en toi
Ecoute

N’attends pas d’être à terre
N’ attends pas l’avènement de ta déconfiture

Cale ton oreille au plus près
De ce qui souffre en toi
Au lieu de faire le fier

N’attends pas les grincements de dents
N’attends pas qu’on te jette au feu
Rabaisse ta prétention, je dis, rabaisse là

Oui je t’en prie, écoute
Ce qui en toi jamais ne s’est réconcilié
Ce qui veut en découdre
Redresser tous ces torts qui te furent infligés

Ecoute cette voix sans merci
Eprouve tout le poids de ce bras armé
Toujours tendu dans son effort
De disperser tes ennemis

N’attends pas de te voir démasqué
Sans t’ y être préparé

N’attends pas la honte
La peau à vif et cuisante
L’aperçu dévastateur
De ta stupidité faraude

Oui , ami, n’attends pas
L’envie de te foutre par la fenêtre
Quand tu te dis que tu ne vaux rien
N’attends pas, ami,
De crever comme chien

Ecoute
Non pas ce qui se plaint
Non, pas cela, mais bien

Ce qui souffre en toi

Cette voix là
T’indique le chemin
Cette voix là ne te trompe pas