ABSOLUTE BEGINNERS (Gilles Farcet présente La Part du Pauvre – 1ère partie)

« But we’re absolute beginners With eyes completely open But nervous all the same » (David Bowie)

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Quelques jours avant la sortie de L’âme de la ville, le premier album de La Part du Pauvre, je suis allé rencontrer Gilles Farcet, fondateur et guitariste soliste du groupe.

Frédéric Blanc: La Part du Pauvre. C’est intéressant comme nom de groupe. Pourquoi l’as-tu choisi?

Gilles Farcet: C’est un nom qui m’est venu spontanément à l’esprit. Je n’ai pas vraiment réfléchi à sa signification. Mais maintenant que tu me poses la question, je pense que ce nom fait probablement référence au concept de départ du groupe. Je m’explique. Au moment ou j’ai créé la Part du Pauvre (PdP pour les intimes), je jouais de la guitare au sein du Powerless Trio. Mes deux partenaires étaient des musiciens de formation classique. Ils avaient un très bon niveau. Il m’est aussi arrivé de jouer deux ou trois fois avec le groupe de rock Eyes Wide Open qui est lui aussi composé de très bons musiciens. Avec PdP, j’ai eu envie de monter un groupe auquel participeraient des personnes qui avaient envie de jouer de la musique mais qui n’avaient pas forcément une expérience ou une compétence très poussée dans ce domaine. Si l’on excepte Jean-Pierre, aucun d’entre nous n’avait réellement joué au sein d’un groupe dans le passé.

F.B.: Peux-tu me présenter rapidement tous les membres du groupe?

Gilles Farcet: Volontiers.

F.B.: Commençons par la base, la section rythmique.

Gilles Farcet: A la batterie nous avons Jean-Pierre Tingaud qui est par ailleurs un artiste de grand talent. Il est entre autre10497890_1439677846321998_8764780839325529005_o graveur, sculpteur et photographe. Comme je l’ai dit, Jean-Pierre est le seul d’entre nous à avoir joué dans un groupe avant les débuts de PdP. Il avait donc déjà une certaine idée de la manière dont fonctionne un groupe que ce soit sur le plan musical ou sur le plan humain. En tant que batteur il occupe une fonction essentielle. C’est lui qui donne et qui tient le rythme. De par son rôle et son expérience, Jean-Pierre contribue à donner une certaine assise musicale au groupe. La basse est tenue par Annie Bareil. Psychomotricienne de profession, elle s’est mise à la basse très peu de temps avant la naissance du groupe. De manière subjective je trouve que la basse est un instrument qui lui correspond très bien. Il colle vraiment à sa personnalité. J’aime la voir jouer… J’aime aussi l’écouter bien entendu! Annie a fait beaucoup de progrès depuis nos débuts. Elle donne maintenant, elle aussi, une assise rythmique au groupe. A la guitare rythmique c’est Ali Lham. Dans le civil, Ali est un artiste, un poète et un auteur compositeur de très grand talent. C’est aussi un personnage haut en couleur. Aujourd’hui si on écoute ses parties de guitare rythmique c’est à la fois très en place et très efficace. Son jeu est très créatif. Ali a une manière de jouer qui apporte vraiment quelque chose à l’ensemble. Je suis persuadé que PdP a été pour lui une excellente école d’écoute et de rigueur musicale.

F.B.: Passons maintenant aux chanteurs…

Gilles Farcet: Il y en a trois…

F.B.: Trois chanteurs lead? Ça fait pas un peu beaucoup?

10603945_1440306479592468_3691795632693322440_oGilles Farcet: C’est inhabituel, c’est vrai. Cela renvoie directement au nom du groupe et à son intention fondamentale. La Part du Pauvre est un groupe au sein duquel personne ne peut s’approprier «la part du riche». De par la configuration même du groupe les ego sont remis à leur place. Par exemple, le simple fait qu’il y ait trois chanteurs lead rabote un peu l’idée d’un chanteur (ou d’une chanteuse) vedette autour duquel serait structuré l’ensemble du groupe. Dans La Part du Pauvre, les trois chanteurs sont successivement mis en avant. Et quand ils ne chantent pas en lead, les chanteurs s’intègrent aux choeurs. C’est pareil pour les musiciens. La guitare solo est forcément un peu plus en avant mais pas tant que ça. Nous privilégions la cohérence d’ensemble des chansons.

F.B.: On passe aux présentations?

Gilles Farcet: Commençons par Fabien Meyer. Il travaille aujourd’hui comme directeur des ressources humaines d’une mairie de la région parisienne. C’est un homme généreux qui apporte une vibration intéressante pour le groupe. Fabien chante depuis longtemps. Il a une très belle voix qu’il a pris soin de travailler en prenant des cours de chant. Sur scène, Fabien a une vraie présence. Très intense. A mon sens, il doit encore apprendre à canaliser son immense énergie. Tout comme Jean-Pierre, Pascale Gruenberg est une artiste. Elle travaille aujourd’hui comme art-thérapeute. Pascale est une vraie chanteuse de blues et son grain de voix très particulier apporte quelque chose de fondamental à l’ensemble. Il y a enfin Morgane Farcet, ma fille aînée. Elle a 23 ans. C’est très jeune par rapport à la moyenne d’âge du groupe qui doit tourner autour de la cinquantaine. Certains sont un peu plus jeunes mais bon… Morgane suit maintenant des cours dans une école de chant. Au départ c’est ce que j’appellerais un talent naturel. Elle chante particulièrement bien… Elle est naturellement très en place. Cette facilité est même un peu écoeurante pour les autres… Elle est la dernière à avoir rejoint le groupe… Je crois qu’elle a fini par se prendre au jeu. Elle nous apporte d’une part la fraîcheur de sa jeunesse et d’autre part une voix puissante. Le tout est servi par une énergie considérable. Si chacun de ces trois chanteurs amène quelque chose de spécifique, leurs énergies sont également très complémentaires.

F.B.: Les choristes?

Gilles Farcet: Elles sont deux à assurer les choeurs de façon permanente. Johanna et Sylvia. Sylvia Nguyen est ingénieur informatique. Elle a longtemps joué du piano. Elle a donc plus de connaissances musicales théoriques que beaucoup de membres du groupe. Pendant trois ans, Sylvia a joué un rôle important dans la mise en place des choeurs. C’est vraiment pas évident, les choeurs. Sylvia s’est trouvée chargée de la tâche souvent ingrate d’essayer de leur donner un semblant de cohérence. Car il faut bien avouer qu’au départ, et pendant de nombreux mois, les choeurs de PdP ont été plutôt chaotiques. Il a fallu un long travail avant que cela commence à ressembler à quelque chose. Johanna Nedelkovitch travaille pour sa part dans une pharmacie. Elle n’avait jamais chanté avant de participer à La Part du Pauvre mais elle avait très envie de se lancer. Johanna a naturellement une belle voix. Une très belle présence sur scène aussi. Elle nous apporte son enthousiasme et sa fraîcheur.

F.B.: Et pour finir, un mot sur le guitariste soliste?

Gilles Farcet: C’est vrai que je ne me suis pas cité… En tant que soliste mon rôle n’est pas tellement de me lancer dans des solos interminables. Je complète plutôt la rythmique d’Ali en y ajoutant des notes, des rifs, et parfois de brefs solos.57ff2-gillesfarcetguitareNotre but est de recréer cet alliage tellement efficace de deux guitares complémentaires que j’apprécie chez beaucoup de groupes de blues rock. La meilleure illustration de ce style se trouve bien entendu chez les Rolling Stones. Là encore, l’idée est que personne ne tire durablement la couverture à soi, même si par moment l’un ou l’autre se trouve forcément mis en avant. La guitare solo peut par moment prendre beaucoup de place mais PdP n’est pas un groupe construit autour du guitariste soliste. Pendant que j’y suis je voudrais évoquer l’aide considérable que nous apportent les membres de l’association WPA. Je pense notamment au rôle précieux joué par Nicolas et Alexandre dans l’organisation de nos concerts. Je pense aussi à Hervé qui s’est occupé de faire imprimer les t-shirts et les affiches ou à Guillaume qui va filmer certaines de nos prestations. Chacun à sa place apporte sa pierre à l’édifice.

F.B.: En t’écoutant, je constate quand même que beaucoup de membres du groupe avaient déjà fait de la musique dans le passé. Ça ne colle pas tout à fait avec votre image de grands débutants…

Gilles Farcet: Certes. Mais comme je l’ai dit au début, la grande majorité d’entre nous n’avait jamais joué au sein d’un groupe. Et ça fait tout de même une sacrée différence. Prenons l’exemple d’Ali. C’est un auteur compositeur de grand talent. Avant d’intégrer La Part du Pauvre il s’accompagnait déjà depuis longtemps à la guitare acoustique. Il en jouait plutôt bien. Mais lors des premières répétitions de PdP il était totalement perdu. Il n’avait aucune expérience de la guitare électrique rock et, dans ce contexte, c’est à peine s’il parvenait à plaquer deux accords en rythme. Il a dû en quelque sorte réapprendre à jouer de la guitare pour s’adapter aux exigences très spécifiques de la rythmique rock. Mais Ali est extrêmement doué sur le plan musical. Il a une excellente oreille. Cela lui a permis de faire des progrès fulgurants. Cette PdPremarque vaut aussi pour les choeurs. Malgré le talent réel de chaque chanteur et de chaque choriste il a fallut beaucoup de temps et de travail pour leur apprendre à chanter à l’unisson. Pendant longtemps c’était assez nul. Choristes et chanteurs ont dû faire toute une démarche pour comprendre qu’ils étaient là pour servir les morceaux et non pour se mettre en avant. J’avais moi aussi de gros progrès à faire. J’avais bien sûr appris beaucoup de choses en me produisant en concert avec le Powerless Trio. Mais c’était tout de même très différent. Le Powerless Trio était une formation acoustique qui n’interprétait pas du tout la même style de musique que celui de PdP. Cela ne vous prépare pas vraiment à jouer de la guitare électrique dans un groupe de 9 personnes qui comprend une basse, une batterie, une guitare rythmique et plusieurs chanteurs et choristes. Il faut ajouter que lorsque j’ai formé La Part du Pauvre je venais tout juste de reprendre la guitare électrique. J’ai dû m’y remettre un ou deux mois avant la première répétition de PdP. Au départ c’était donc un projet hautement improbable… A ces difficultés purement musicales vient s’ajouter une complication supplémentaire: celle de gérer un groupe de 9 membres. Et comme chacun peut s’en douter, plus un groupe est nombreux et plus il devient complexe à gérer. 9 personnes, ça fait 9 ego, 9 mondes différents… Mais cette dimension faisait partie du défi un peu fou du départ. J’ai senti de lancer un projet dans lequel je pourrais intégrer un maximum de gens. Ça n’était pas du tout une démarche rationnelle. J’ai simplement senti de rassembler tous ces gens très différents. Je savais qu’il y aurait forcément des crispations et des frottements et qu’au final tout cela serait intégré à l’alchimie d’ensemble. C’est un truc de fous cette histoire… Il faut pas trop réfléchir.

IT’S ONLY ROCK AND ROLL BUT I LIKE IT (Gilles Farcet présente La Part du Pauvre – 2ème partie)

« Just let me hear some of that Rock and roll music, Any old way you choose it » (Chuck Berry)

PdP-p.1-tshirt-1901b-C copieFrédéric Blanc: La Part du Pauvre n’existe que depuis trois ans et en dépit de toutes les difficultés que tu viens de m’énumérer vous venez de sortir un album cohérent et d’une indéniable qualité musicale. Comment avez-vous fait pour passer en si peu de temps d’un niveau de grands débutants à celui de bons amateurs?

Gilles Farcet: C’est une bonne question. Moi-même, quand j’écoute l’album, je trouve ça un peu miraculeux. Je ne prétends évidement pas que cet album soit génial mais je pense pouvoir affirmer en toute objectivité qu’il tient vraiment la route. Les quelques personnes compétentes qui l’ont écouté sont d’accord avec moi sur ce point. En anglais on appellerait ça une «object lesson». Autrement dit, un enseignement objectif qui nous montre tout ce que l’on peut réaliser si on a une intention claire et que l’on s’y tient. Nous nous sommes accrochés contre doutes, vents et marrées. Il y a eu beaucoup de moments difficiles. Lors de certaines répétitions notre musique faisait vraiment mal à entendre. C’était catastrophique. Comme je l’ai dit, nous étions tous en phase d’apprentissage… Mais au final, le résultat est là… Et il ne faut pas s’imaginer non plus que nous ayons énormément répété. Tous les membres du groupe ont des vies assez chargées. Moi le premier. Nous avions donc quantitativement assez peu de temps à consacrer à ce projet. Nous avons dû répéter en moyenne une fois par mois pendant deux ou trois heures. Pour un groupe de gens inexpérimentés ce n’est vraiment pas beaucoup!

F.B.: Vois-tu un facteur déterminant qui puisse expliquer cette réussite?

Gilles Farcet: Notre succès vient du fait que j’avais dès le début une vision très précise du style musical que je voulais donner au groupe. Cela nous a évité de perdre beaucoup d’énergie en débats stériles. Nous avons pu nous concentrer entièrement sur la musique. Pour qu’un groupe ait une chance de réussir, il faut que l’un de ses membres prenne sur lui de définir un cap et d’en être le garant. Il se trouve qu’au sein de PdP, c’est moi qui assume ce rôle. Quand j’ai fondé le groupe, j’ai expliqué clairement à tous les membres pressentis que La Part du Pauvre serait une dictature éclairée. C’était une sorte de contrat. A eux de voir s’ils voulaient participer à l’aventure dans ces conditions. Soyons clairs, je ne m’attribue pas du tout la qualité du résultat auquel nous sommes parvenus. Cet album est entièrement une oeuvre collective. Nous avons travaillé tous les morceaux ensemble. Chacun y a mis sa patte. Il est cependant essentiel qu’il y ait une direction claire, une identité arrêtée, une vision à long terme. Cela n’exclut pas la création collective. Bien au contraire! Ma conviction est que la création collective devient de plus en plus possible au fur et à mesure qu’un groupe trouve son identité. C’est très clair avec PdP. Maintenant que nous avons enregistré cet album, nos répétitions prennent un tour différent. Nous avons appris à nous écouter. Nous pouvons vraiment commencer à créer collectivement. Et ce, même sur la base d’une composition que j’apporte au départ.

F.B.: Si je comprends bien, c’est toi qui écris et composes l’essentiel du répertoire de PdP.

Gilles Farcet: Toutes nos compositions sont signées La Part du Pauvre. En pratique il est cependant vrai que jusqu’à présent c’est moi qui ai fourni la totalité des paroles et des musiques (originales ou non). A l’avenir, je serais sincèrement ravi si tel ou tel membre du groupe nous soumettait des idées de chansons. Il faut bien sûr que ces morceaux restent dans l’esprit du groupe. Le grand danger c’est la dispersion. Ce qui fait aussi la force (d’ailleurs toute relative) de notre album c’est son homogénéité. Tous les styles que nous abordons sur le disque sont parfaitement compatibles entre eux. L’auditeur n’a jamais l’impression que nous faisons de grands écarts entre des univers musicaux radicalement différents.

F.B.: Justement, peux-tu nous dire quel est le style musical de PdP?

10548674_1436745443281905_6228014716352553396_oGilles Farcet: Notre identité musicale est en gros celle d’un groupe de rock blues basique. Ce choix renvoie là aussi au nom du groupe (La Part du Pauvre). De toute façon on n’avait pas les moyens de faire compliqué…

F.B.: Y-a-t-il d’autres raisons qui expliquent ce choix?

Gilles Farcet: Ça n’est pas très mystérieux. Il se trouve que j’ai un amour de longue date pour le blues, le rock, voire le rockabilly «basique». Entre parenthèses, je me suis aperçu que ce type de musique est somme toute assez difficile à interpréter. Cela n’a bien sûr rien à voir avec le jazz ou des musiques techniquement plus complexes… Mais au final, jouer un rock ou un blues qui soit parfaitement en place demande un véritable apprentissage. C’est loin d’être à la portée du premier venu. Le rock vise une efficacité maximale au travers d’une très grande économie de moyens.

F.B.: Pourquoi écrire des paroles en français?

Gilles Farcet: Parce que les paroles sont importantes. Il faut donc qu’elles puissent être facilement comprises. S’ils n’ont jamais la prétention de délivrer un message, les textes disent par contre quelque chose d’une démarche, d’un certain type de préoccupations… Je crois que sur la page Facebook du groupe, nous avons écrit une phrase du style: «On peut conjuguer twist et angoisses métaphysiques, rock et préoccupations existentielles.» Je ne saurais mieux dire. J’étais très attiré par l’idée de monter un groupe qui interpréterait des chansons dont les paroles posséderaient une certaine originalité alors que la musique serait complètement prévisible. Mon idée c’est que dans chaque morceau de PdP on reconnaisse immédiatement tous les clichés volontairement assumés d’un certain style. A l’écoute de quelques-unes de nos chansons, l’auditeur va immédiatement reconnaître tous les plans archi classiques d’un certain style de blues rock à la Eric Clapton période Cream. D’autres chansons sont construites sur les structures stéréotypées du rockabilly ou du rock n’ roll façon Chuck Berry. C’est la raison pour laquelle il est précisé sur la pochette de l’album que notre musique est puisée dans ce que j’appelle «la grande base de données». Même nos propres compositions n’ont rien d’original… Il y a quelque chose de charmant dans le fait de pouvoir s’abandonner à une écoute confortable parce que connue d’avance… L’une des références consciemment assumée de PdP c’est le groupe français Au Bonheur des dames. Je me suis inspiré de la manière dont ces très bons musiciens jouaient déjà dans les années 70 sur un second degré par rapport à un style de musique qui datait plutôt des années 50 ou 60.

F.B.: C’est tout de même assez différent. Au Bonheur des dames était un groupe essentiellement satirique dont les paroles ont toutes une tonalité joyeusement délirantes. Ça n’est pas le cas des vôtres. Je pense en particulier à celles du Blues du blindé…

Gilles Farcet: Le blues du Blindé… Ah oui… Ça n’est effectivement pas très drôle… La chanson décrit la manière dont10498078_1436744943281955_2150688958321151885_o chacun peut se fermer, se couper entièrement de toute forme de vulnérabilité, en arriver à arborer un masque et à traverser l’existence sans rien apprendre. Oui, c’est un texte assez terrible… Cela dit beaucoup de textes du blues classique sont tout aussi cruels et déchirants.

F.B.: Est-ce que Pascal Pourré a joué un rôle déterminant dans l’enregistrement de votre album? Quel est exactement son rôle dans les progrès de PdP?

Gilles Farcet: Pascal Pourré est intervenu uniquement au moment de l’enregistrement de l’album. Avant cela, il n’a jamais eu aucun contact avec PdP. J’ai fait appel à Pascal parce que d’une part c’est un grand ami; une personne dont je me sens proche. D’autre part, j’avais déjà enregistré trois albums avec lui… Nous avions donc déjà une certaine expérience de travail ensemble… Pascal est un excellent guitariste. Plus largement, c’est aussi un musicien hors pair qui a suivi une formation musicale extrêmement poussée. Il se situe donc aux antipodes de PdP. C’est quelqu’un qui en une demi-heure est capable de vous écrire un arrangements de cordes sur un coin de table. Il a de plus une fraîcheur qui n’est pas facile à trouver chez un musicien de ce niveau là. En dépit de sa science et de ses immenses compétences musicales, il conserve une innocence d’écoute et continue à prendre plaisir à jouer et à écouter une musique simple et basique. Pascal n’est pas du genre à vouloir tout compliquer. C’est une qualité rare. Je lui ai donc demandé d’enregistrer, de produire, et de réaliser notre album. Je tiens cependant à préciser qu’il n’a pas fait office d’arrangeur. Tous les arrangements que l’on entend sur l’album sont l’oeuvre de La Part du Pauvre. Nous avons enregistré nos chansons quasiment en live au stade où elles en étaient arrivées à ce moment là. On a fait trois prises en moyenne pour chaque morceau. Quatre au grand maximum. Il y a eu très peu de raccords, et aucun morceau n’a été réarrangé par Pascal. Son rôle a surtout consisté à nous accompagner et à nous soutenir pendant la durée, d’ailleurs très courte, de l’enregistrement. Il a ensuite effectué un superbe travail de mixage et de mastering.

F.B.: Au risque de me répéter, je dois avouer que je suis impressionné par votre audace. Malgré des moyens somme toute limités vous êtes parvenus en un temps record à enregistrer un disque drôle, percutant et souvent profondément émouvant…

Gilles Farcet: «L’important n’est pas de toujours penser mais d’oser» Cette citation est tirée du texte de l’une de nos chansons précisément intitulée «La part du pauvre». Notre hymne en quelque sorte. C’est un morceau très second degré où le groupe se présente avec humour et honnêteté: bien sûr on n’est pas de grandes pointures musicales mais on s’amuse bien et on prend plaisir à se produire et à être ensemble… Cette démarche nous ramène un peu aux origines du rock. On l’oublie souvent aujourd’hui mais la majorité des grands groupes fondateurs du rock étaient au départ composés de gens qui ne connaissaient strictement rien à la musique. A cette époque il n’existait encore ni méthode ni professeur pour vous apprendre à jouer de la guitare électrique. Des gens comme John Lennon, Keith Richards, ou Eric Clapton ont tout appris à l’oreille en réécoutant indéfiniment les mêmes vieux vinyls. Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’ils étaient animés par un feu sacré. L’action. La mise en pratique dans le relatif. Les Beatles ont appris leur art en jouant nuit après nuit après nuit…. Après s’être produit des milliers de fois à Hambourg, Liverpool et ailleurs, ils étaient devenus une excellente formation de rock qui était prête à enregistrer. Ma conviction est que ni le blues ni le rock n’auraient jamais vu le jour s’il n’avait existé que de grands musiciens torturés qui avant de se décider à jouer une note s’étaient demandés s’ils avaient le niveau, s’ils étaient prêts, s’ils avaient le droit d’oser… A sa bien faible mesure, la Part du Pauvre renoue avec cet esprit des origines. Lorsque je dois composer un solo par exemple, je ne perds pas de temps à me poser des cas de conscience inutiles… J’essaie simplement de voir quel est le type de solo qui va le mieux s’intégrer à la chanson. J’écoute ce qu’ont fait George Harrison ou Mick Taylor sur tel ou tel morceau. J’essaie de reproduire leur solo, je l’étudie et je m’en inspire pour trouver une idée un peu originale et efficace.

F.B.: Quelles sont vos ambitions pour l’avenir?

Gilles Farcet: Nous n’avons aucune ambition. Par contre nous avons une intention très claire. Nous voulons cultiver une PdP-affiche-1901bdynamique Pour se faire, il faut se produire régulièrement en public. Compte tenu que nous avons tous des vies bien remplies, nous ne donnerons cette année qu’une dizaine de concerts à droite et à gauche. Il y a deux semaines nous nous sommes produits dans le Poitou. Bientôt nous jouerons à Clermont-Ferrand, puis à Lyon, enfin à Paris. Notre but est de rencontrer un public plus varié qui dépasse le seul cadre de nos «fans» habituels. Nos concerts seront ouverts à tous. Ils seront annoncés par voie d’affiche. Nous allons jouer devant des publics d’inconnus qui ignorent tout de nous et viendront nous voir comme ils seraient venus voir n’importe quel groupe de rock. Notre intention pour cette année est donc de cultiver cette dynamique de groupe: voyager ensemble, jouer ensemble, installer et remballer le matériel ensemble etc.. Cette dynamique implique aussi toutes les personnes qui nous accueillent sur place ainsi que les «roadies» de WPA: Alexandre, Nicolas, Frédérique Meillan etc. A terme, je souhaiterais que nous organisions carrément une petite tournée de quinze jours ou d’un mois… Je veux que nous fassions l’expérience de sillonner la France en continu. Mais à priori ce n’est pas pour tout de suite…

F.B.: Y-a-t-il une autre album en perspective?

Gilles Farcet: Oui. Le robinet de ma créativité est assez ouvert en ce moment. Je pourrais presque dire que j’ai déjà dans mes tiroirs la totalité du deuxième album de La Part du Pauvre. On verra ça d’ici un ou deux ans. Pour l’instant l’intention c’est de jouer, de jouer et de jouer encore. Nous allons partager le travail accompli.

RÊVES, MYTHES & ARCHÉTYPES (entretien avec LILY JATTIOT – 2ème partie)

Le 24 janvier 2014, Lily Jattiot, psychanalyste et thérapeute jungienne au talent et à l’expérience hors du commun publiait aux éditions Accarias son deuxième livre intitulé Sagesse du féminin. Dans la seconde partie de cet entretien, je l’interroge sur la dimension symbolique qui, pour n’être pas directement perceptible par nos cinq sens, n’en constitue pas moins un ordre de réalité à part entière.

Frédéric Blanc: Un autre détail me chiffonne. Dans ton livre, pour illustrer l’idée selon laquelle le monde des images, des rêves et des récits fabuleux peut constituer un accès pertinent et performant au réel, tu parles de l’utilisation efficace qu’en fait la publicité. Mais le fait que le marketing utilise avec succès ces archétypes pour nous manipuler prouve simplement que les dits archétypes existent de manière active dans nos esprits. Cela ne démontre en rien qu’ils permettent de comprendre quelque chose au monde extérieur.

Lily Jattiot: C’est juste… Le fait que les grandes images archétypales de l’inconscient soient utilisées de manière efficace par le marketing dans le but cynique de faire de nous des «consommateurs enchantés» ne suffit pas à démontrer que celles-ci constituent un accès pertinent au réel… Tout à fait… Là où je commence à en apporter vraiment la preuve c’est en analysant le sens profond des mythes, des contes et des rêves. Lorsque l’on se penche attentivement sur la signification des images d’un rêve on est émerveillé par la précision redoutable avec laquelle celles-ci nous parlent du réel… Ces images souvent déroutantes sont en fait l’expression d’une intelligence aigue qui vient avertir le rêveur de certains aspects de la réalité qu’il a oubliés et dans lesquels il risque de se prendre les pieds comme dans un tapis. J’ai maintenant suffisamment d’expérience pour pouvoir affirmer que les rêves ne sont pas simplement une fabulation gratuite et bienfaisante qui rééquilibre la psyché en permettant un accomplissement illusoire du désir. Les rêves sont autrement plus riches et utiles que cela. Il s’agit ni plus ni moins d’avertissements concernant des aspects de la réalité que le rêveur a perçus sans s’apercevoir qu’il les avait perçus. J’ai conscience que ce genre de propos ne sont pas très habituels… Même venant de la part d’une psychanalyste…

FB: Si le contenu des rêves est aussi précieux que tu l’affirmes, comment expliques-tu qu’ils soient si peu utilisés. Il me semble que la plupart des êtres humains vivent sans se douter une seconde de la valeur de cette activité si particulière de l’esprit. On les étonnerait beaucoup en leur affirmant que ce tissus d’images saugrenues et incohérentes constitue un langage.

Lily Jattiot: Tu sais, je pense que la valeur des rêves est beaucoup plus largement reconnue que tu sembles le croire. Et cela fait très longtemps que cela dure… Depuis l’antiquité, les dirigeants politiques ont l’habitude de faire très attention à leurs rêves lorsqu’ils doivent prendre une décision importante. Beaucoup d’entre eux faisaient d’ailleurs régulièrement appel aux services de personnes habilitées à déchiffrer leurs rêves. La Bible nous raconte l’histoire de Pharaon qui demande à Joseph de lui expliquer des rêves particulièrement effrayants et incompréhensibles dans le but de l’aider à prendre certaines décisions politiques. C’était également vrai chez les grecs qui se rendaient à Delphes pour consulter la Pythie. La réponse symbolique de la Pythie était ensuite traduite en termes rationnels par des interprètes de manière à ce que ses conseils puissent être compris et utilisés de manière concrète par ceux qui étaient venus la consulter Cela fait donc très longtemps que les êtres humains ont reconnu la valeur de cette intelligence non rationnelle que je qualifie de féminine. Mais notre monde actuel a choisi de lui tourner le dos et de la ranger du côté des superstitions et des inepties. Et ceux qui sentent la nécessité de s’en servir quand même, le font en douce; un peu comme on a une maîtresse cachée… Mais nous sommes loin d’être aussi rationnels que nous voulons bien l’affirmer…Tu sais, parmi les personnes qui m’ont finalement beaucoup appris, j’avais une amie cartomancienne. Et elle me confiait que parmi sa clientèle figuraient beaucoup de psychiatres, de politiciens et de dirigeants d’entreprise etc. Même si cette vérité est soigneusement occultée, de nombreuses personnes continuent à recourir à une intelligence non rationnelle pour se diriger dans l’existence.

FB: En t’écoutant parler je réalise pleinement ce que cette forme d’intelligence peut avoir de perturbant voire de totalement choquant pour un esprit qui fonctionne de manière un tant soit peu «raisonnable» Je comprends mieux ce que Freud a essayé de faire. Il a voulu prendre en compte cet aspect là de la réalité tout en s’efforçant de le formuler de manière logique. S’il l’avait formulé de manière plus directe, il n’aurait eu aucune chance d’être écouté.

Lily Jattiot: Absolument, et c’est pourquoi Freud ou Lacan sont beaucoup mieux compris en France que Jung qui laissait délibérément les choses en l’état. La logique est profondément dérangée par ces phénomènes là. Cela est particulièrement vrai pour les occidentaux. Nous ne sommes plus très à l’aise avec cette forme particulière d’intelligence. Nous avons beaucoup perdu dans ce domaine. Notre système scolaire nous encourage dès notre plus jeune âge à développer nos facultés logiques et à négliger les autres. En Afrique ou en Inde la situation est complètement différente… Au Moyen-Age, les gens étaient parfaitement à l’aise avec la lecture symbolique . Ils lisaient les vitraux comme nous lisons un livre. Ils en comprenaient tous les détails. Mais nous avons perdu cette forme d’intelligence. Ou plus exactement, nous l’avons refoulée et le refoulé ne nous met jamais à l’aise… Ce que tu dis de Freud est vrai. Il a tenté vaille que vaille de redonner une place à cette dimension. Mais vu le contexte culturel dans lequel il évoluait, il n’envisageait pas d’exprimer ses théories autrement qu’en utilisant le langage logique et scientifique de son époque… Les détracteurs contemporains de Freud disent que sa démarche n’est pas scientifique… Mais c’était tout simplement impossible. Les vérités découvertes par l’intelligence de type féminin ne se laissent pas entièrement traduire dans le langage logique de l’intelligence de type masculin. Et vice et versa… Mais quand tu pousses ces deux approches vraiment très loin, elles finissent par se rejoindre. Les scientifiques de génie finissent toujours par déboucher sur une lecture poétique du monde. Le problème de beaucoup de gens c’est qu’ils ne poussent pas les choses assez loin. Ils ne sont ni complètement rationnels ni complètement irrationnels. Il démarrent un raisonnement de façon logique et se perdent plus ou moins rapidement en route. Vanter les mérites de l’intelligence de type féminin ne m’empêche pas de m’intéresser de près à la logique. C’est une discipline qui m’intéresse beaucoup. Un raisonnement logique poussé jusqu’au bout, de façon propre et rigoureuse, demande un travail exigeant. Une telle démarche est très utile; elle permet de démonter des croyances irrationnelles, de dissiper des absurdités, de mettre en lumière la mécanique cachée de certains jeux de pouvoirs. Ce que beaucoup de gens ignorent c’est que l’intelligence de type féminin est tout aussi précieuse et que son maniement requiert un effort tout aussi poussé quoique de nature différente. L’analyse des symboles contenus dans un rêve demande une culture, une pratique et une écoute. Cela n’est pas à la portée du premier venu.

FB: Ailleurs, tu affirmes que la dimension symbolique est un ordre de réalité qui existe avec autant de force que la réalité concrète et tangible. Je ne saisis pas très bien ce que tu entends par là…

Lily Jattiot: Dans notre monde rationnel, pragmatique et efficace nous devrions théoriquement être en mesure d’éviter les conflits et les guerres en dialoguant de manière constructive les uns avec les autres. Or nous voyons bien que ce n’est pas le cas. Notre technologie et nos institutions ne nous empêchent pas d’agir de manière incohérente et contre productive. C’est que la réalité psychique résiste. C’est pareil, quand une personne vient voir un psychanalyste. Si la dimension rationnelle était suffisante ce dernier écouterait son patient pendant quelques séances puis il lui exposerait ses conclusions et la personne serait guérie. Ce qui fait obstacle à ce scénario idéal, c’est que nous nous cognons contre une réalité d’un autre ordre qui résiste sacrément. La réalité psychique est capable d’offrir une sacrée résistance à nos entreprises. Il faut vraiment apprendre à travailler cette matière là. Et cela prend des années avant d’y parvenir.

FB: Peux-tu me donner un dernier exemple concret de la manière dont fonctionne cet ordre de réalité?

Lily Jattiot: Prenons l’exemple d’un petit garçon qui est terrorisé parce qu’il y a des monstres sous son lit. Son père lui dit: vient, on regarde, on va voir sous le lit. Il allume la lumière et montre à son fils qu’il n’y a aucun monstre caché sous le lit. L’enfant se recouche. Il a vu par lui même qu’il n’y avait aucune créature dangereuse dans sa chambre. La peur des monstres ne l’a cependant pas quitté. Et d’un certaine manière, il a raison. Il y a effectivement des monstres cachés quelque part. Mais au lieu d’être sous son lit, ils peuplent sa psyché. L’enfant est en train de se confronter à des «monstres» intérieurs qui symbolisent une certaine dynamique psychique… Et si on s’obstine à lui affirmer que ces monstres n’existent pas, l’enfant est mal. Parce que lui sait bien que ces monstres existent. Et ce n’est pas parce qu’il est fou, c’est parce qu’il parle de son monde intérieur qui a sa propre logique, sa propre loi, sa propre réalité. Cette réalité là résiste à toutes nos tentatives rationnelles pour l’évacuer. Il y a des énergies à l’oeuvre qui échappent à la raison. Et pour parler de ces énergies, un certain registre symbolique est beaucoup plus adapté et permet à la personne d’approcher d’autres part d’elle même qui autrement l’effraient trop pour être acceptées et intégrées. Et c’est dans cette mesure que l’on peut dire que des personnages de fiction comme Harry Potter ou Gandalf le Gris parlent d’une certaine réalité. Ces figures nous permettent d’accepter et d’intégrer certains aspects de la réalité comme les épreuves, les deuils, les échecs etc. Nous comprenons au travers des histoires dans lesquelles ils apparaissent que ce sont là des données inévitables de l’existence humaine et qu’il nous est impossible de ne pas les rencontrer. Un enfant qui n’a pas de monstres ça n’existe pas. Un bel enfant tout propre qui n’a jamais de monstres est complètement névrosé.

FB: De toute façon étant complètement névrosé, cet enfant est nécessairement en proie aux monstres.

Lily Jattiot: Oui! Tout à fait. De la même manière que quelqu’un qui n’a pas d’ombre n’existe pas. Cette ombre fait partie d’un autre type de réalité. Il y a de multiples niveaux de réalité, y compris sur le plan physique. La mécanique quantique nous apprend qu’il existe des niveaux de réalité où des particules disparaissent avant de réapparaître. Ces particules peuvent également se situer à deux endroit en même temps… Et puis il y a l’univers et l’envers de l’univers: les trous noirs. Même si nous ne les comprenons pas vraiment, ces affirmations étonnantes sont souvent plus crédibles à nos yeux parce qu’elles émanent de scientifiques à qui notre culture accorde une confiance quasi religieuse. Il est temps de comprendre que ce qui est vrai sur le plan physique l’est aussi sur le plan psychique.

MASCULIN / FÉMININ (entretien avec LILY JATTIOT – 1ère partie)

Le 24 janvier 2014, Lily Jattiot, psychanalyste et thérapeute jungienne au talent et à l’expérience hors du commun, publiait aux éditions Accarias son deuxième livre intitulé Sagesse du féminin. Elle y examine les raisons pour lesquelles notre monde moderne en est arrivé à nier férocement cette forme d’intelligence non rationnelle que l’on nomme le sentiment. Elle réfléchit aux conséquences funestes d’un tel refoulement et nous invite à cultiver à nouveau cette aptitude fondamentale au lien. Elle affirme surtout avec insistance que cette faculté, que l’on s’est longtemps plu à considérer comme étant l’apanage exclusif des femmes, est en réalité accessible à l’ensemble du genre humain sans distinction de sexe. Interpellé par cette lecture passionnante, je suis allé rencontrer Lily pour lui poser quelques questions complémentaires. Elle a très gentiment accepté d’y répondre.

Frédéric Blanc: Qu’est-ce qui, à ce stade de ton parcours, t’a donné envie d’écrire un livre sur la sagesse du féminin?

Lily Jattiot: C’est une question qui me préoccupe depuis l’enfance… Elle s’origine très loin dans ma façon de penser les choses, de penser le monde et de me penser moi-même… J’ai commencé à écrire et à publier des livres assez tard dans ma vie. J’avais besoin de temps pour observer, réfléchir et laisser mûrir mes idées… La question du rapport entre l’intelligence de type masculin et l’intelligence de type féminin qui est au coeur de mon dernier livre est particulièrement complexe. Il m’a donc fallu passer par un long travail de maturation pour comprendre de quoi il en retourne puis pour parvenir à énoncer clairement mes intuitions. J’ai abordé la question sous plusieurs angles différents. J’ai enrichi ma réflexion en m’appuyant d’abord sur mon expérience de psychanalyste mais aussi sur le témoignage de personnes que je côtoie dans la vie de tous les jours. Il a fallu que cela se clarifie avec le temps… Formuler de manière limpide une idée complexe demande beaucoup de temps et de patience. Après trente ou quarante ans de réflexion et d’expérience on peut même parvenir à la condenser en une phrase.

FB: Que veux tu dire quand tu affirmes que cette question s’origine très loin dans ton enfance?

Lily Jattiot: Nous étions sept enfants dans ma famille. Cinq garçons et deux filles. Les gars étaient donc clairement en majorité… J’ai cependant eu de la chance car aux yeux de mon père c’était avantageux d’être une fille. Spontanément, il s’entendait plus facilement avec ses filles qu’avec ses garçons. D’ailleurs, d’un certain point de vue, ma soeur et moi avons eu une vie plus facile que nos frères. Enfant, je trouvais un peu mystérieux que mon père ait autant d’affinité avec ses filles. Cela m’a sensibilisée d’entrée de jeu au fait qu’il y avait chez mon père un aspect féminin avec lequel il était pleinement à son aise. Mon père était un homme de sentiment. C’était un artiste. Il était instituteur mais c’était aussi un peintre. Il faisait ça quand il pouvait. Il peignait de très belles aquarelles. Je lui ai toujours connu ce double visage. C’était d’un côté un homme plein de force et d’autorité qui assumait avec talent des rôles traditionnellement dévolus au masculin: père de famille, directeur d’école, secrétaire de mairie… D’un autre côté, il manifestait une sensibilité de type féminin qui pour n’être pas très apparente n’en était pas moins très profonde et très expressive. Et alors que de l’extérieur on pouvait le considérer comme étant d’abord très masculin, je pense pour ma part qu’il était en réalité principalement féminin…

FB: …Et comment en es-tu venue à en tirer des conclusions plus générales?

Lily Jattiot: Bon ça, si tu veux, c’est mon terreau de départ. Au fur et à mesure que j’ai grandi et que j’ai commencé à entrer dans la vie active j’ai remarqué que la société nous poussait fortement à nous identifier à une image stéréotypée de notre identité sexuelle. Les hommes aussi bien que les femmes sont incités à se conformer à des rôles, des métiers et des comportements convenus. J’ai vu énormément de personnes se faire coincer d’une manière ou d’une autre par ces puissants archétypes. Beaucoup d’hommes se croient obligés de manifester un masculin musclé et agressif tandis de très nombreuses femmes s’enferment dans des fonctions, des tâches, des comportements, des manières de se présenter que nous avons pris l’habitude de qualifier de féminines. Comme j’ai eu d’entrée de jeu la chance de ne pas être prise là dedans, j’ai vu qu’il y avait là une espèce de prison collective qui enfermait aussi bien le masculin que le féminin… Et puis j’ai vu aussi qu’il y avait une grosse injustice dans la manière dont nous valorisons une certaine forme d’intelligence, une certaine façon de se servir de sa tête et d’appréhender le monde. Alors que la logique est considérée comme valable, objective et sérieuse, le sentiment, lui, est encore et toujours sujet à caution. Cet état de fait qui pour beaucoup semblait aller de soi m’était incompréhensible. Je me suis donc mise en travail intérieur et extérieur pour arriver à rendre tout cela cohérent.

FB: Comment passes-tu de la notion d’intelligence (du masculin ou du féminin) à celle de sagesse?

Lily Jattiot: L’intelligence peut être définie comme une manière de se servir de son esprit dans le but de s’adapter à la réalité, de la saisir et de s’en servir. L’intelligence existe en lien avec la réalité. L’intelligence de type masculin entre en relation avec la réalité en organisant sa démarche de manière à aller vers le plus d’objectivité possible. Elle se met au dessus de ce qu’elle étudie, elle s’en éloigne pour mieux le voir. Son objectif est de dresser une carte mentale qui offre la plus grande cohérence possible avec le réel. Le féminin pour sa part, développe une intelligence du lien. Pour connaître la réalité, pour la saisir et s’y adapter l’intelligence de type féminin entre en lien avec la vie, avec les choses, les êtres. Elle entre en relation non pas objective mais subjective. Tout ce que la pensée scientifique évacue au maximum, la subjectivité par rapport à l’objet de sa recherche, est au contraire valorisé par le féminin. Et quand cette intelligence du lien se déploie complètement, elle devient sagesse. Directement.

FB: Est-ce que cela sous-entend que lorsque l’intelligence du masculin se déploie complètement elle ne devient pas sagesse?

Lily Jattiot: Pas forcément. Elle peut le devenir mais ce n’est pas systématique. Tu sais bien que le monde hyper rationnel de la recherche scientifique par exemple peut devenir fou dans son rapport avec la réalité. Entendons nous bien, cela arrive aussi à l’intelligence de type féminin. Je ne suis pas en train d’affirmer que cette dernière débouche automatiquement sur une forme de sagesse. Ce type d’intelligence peut être pervertie et n’être rien de plus qu’une habileté à manipuler les autres. L’intelligence du féminin, ne se transforme donc pas automatiquement en sagesse. J’aurais peut-être pu insister davantage sur l’ombre de l’intelligence féminine. Il y en a forcément une. Il me semble tout de même que je le dis à un endroit: la raison sans le coeur c’est une catastrophe mais le coeur sans la raison c’est aussi une catastrophe. Les deux doivent se compléter et se corriger… Mais enfin, le point sur lequel je voulais insister c’est que l’intelligence de type féminin lorsqu’elle se développe de manière saine peut déboucher directement sur une forme de sagesse.

FB: Question naïve: les femmes sont-t-elles naturellement douées d’une intelligence de type féminin et les hommes sont-t-ils naturellement doués d’une intelligence de type masculin?

Lily Jattiot: Bien sûr que non. L’intelligence, quelle que soit son type, n’a rien d’automatique. C’est une qualité qui se cultive. Tous les êtres humains viennent par exemple au monde avec une aptitude au langage. Mais cela ne suffit pas, il faut ensuite la travailler, la développer. Ce choix est entre les mains de chacun. Certains hommes peuvent être beaucoup plus doués que les femmes dans le domaine de l’intelligence de type féminine et réciproquement… Mais dans le monde où nous vivons, un homme doué d’une grande intelligence féminine ne le vit pas forcément très bien. Il faut une force peu commune pour se sentir à l’aise lorsque l’on s’est bâti à contre courant des stéréotypes ambiants.

FB: Si les deux formes d’intelligence sont à la disposition de tous les êtres humains sans distinction de sexe pourquoi les sexualiser? Pourquoi ne pas parler par exemple «d’esprit de finesse» et «d’esprit de géométrie».

Lily Jattiot: Je parle d’intelligence de type masculin et d’intelligence de type féminin car je pars de l’état de confusion dont nous avons parlé au début de cet entretien. Je pense qu’il y a encore aujourd’hui assez peu d’hommes à l’aise avec leur féminin et assez peu de femmes à l’aise avec leur masculin. Pour me faire comprendre je suis donc obligée de tenir compte donc de l’état des mentalités. Il est possible que dans 100 ou dans 200 ans il ne soit plus nécessaire de sexualiser ces deux formes d’intelligence. On pourra alors tout simplement parler de coeur et d’intellect. C’est exactement la même chose. Mais à l’heure actuelle cette sexualisation est toujours une nécessité. Je tiens à me situer dans notre monde tel qu’il est actuellement.

FB: Beaucoup de femmes entretiennent actuellement un fort ressentiment contre les hommes qu’elles tendent à accuser obstinément de tous les maux de la terre. N’as-tu pas peur en insistant tellement sur les qualités de l’intelligence de type féminin et les limites de l’intelligence de type masculin de contribuer encore à envenimer ce conflit?

Lily Jattiot: Bien sûr, si on traduit tout ce que je raconte dans la logique binaire du «ou bien ou bien», je suis simplement en train de casser la gueule du masculin au profit du féminin. Mais c’est précisément de cette logique là que je souhaite sortir. Tu peux prendre n’importe lequel de mes propos et le comprendre de façon sado-masochiste: avant il y avait le féminin qui était en dessous et le masculin au dessus et maintenant c’est l’inverse. Mais ce n’est bien entendu pas mon propos. Certains vont le comprendre de cette manière. C’est inévitable. Tant que l’on évolue dans le monde à deux dimensions du sado-masochisme, il y en a forcément un au dessus et un autre en dessous. Mais si j’insiste tellement sur l’exemple de Shéhérazade, l’héroïne des Milles et unes Nuits, c’est précisément parce qu’elle n’agit pas de cette manière avec son cornichon de mari. Elle ne le prend jamais de haut. Elle ne lui enlève rien et se contente simplement d’ajouter quelque chose à ce qui existe déjà. C’est uniquement grâce à cela qu’il peut s’ouvrir et s’adoucir. Mais nous sommes tellement habitués à penser de manière binaire que nous n’imaginons pas qu’une réforme puisse aboutir à autre chose qu’à un simplement retournement de la situation initiale. Mon livre n’est pas un plaidoyer pour la domination du féminin sur le masculin. Pas du tout. Ce serait un contresens. Mais c’est sûr qu’il y en a qui vont le comprendre comme ça. La logique du «et» ne peut pas se situer uniquement du côté du pôle féminin. Elle doit englober à la fois le féminin et le masculin sous peine de retomber dans un monde a deux dimensions du «ou bien ou bien». C’est alors qu’on entre dans le ternaire. Et ce n’est qu’à ce moment là que le sujet émerge et peut jouer un rôle. Dans le monde à trois dimensions, le sujet dispose à la fois de la dimension masculine ET de la dimension féminine. Il peut les utiliser alternativement selon ses besoins. Il peut aussi rééquilibrer l’une avec l’autre.

BRAD WARNER: ZEN, PUNK ROCK & SÉRIES B.

«All I want is the truth now
Just give me some truth»
John Lennon

Hardcore ZenBrad Warner s’est converti au rock longtemps avant d’entendre parler du bouddhisme et ce premier coup de coeur eût pour lui presque autant d’importance que le second. Bassiste au sein d’un combo de punk radical nommé ZERO DEFEX, il découvre dans cette culture un humour, une indépendance d’esprit et une exigence éthique qu’il continue encore à cultiver aujourd’hui. La plus sûre manière de rester fidèle au punk étant de s’en éloigner, le milieu des années 80 le verra s’orienter vers un rock psychédélique bizarre et décalé. Brad Warner est alors le membre unique du «groupe» DIMENTIA 13, nom sous lequel il enregistrera une série de cinq albums dont la réussite artistique n’est proportionnelle qu’à leur échec commercial retentissant. Tirant les conséquences de cet insuccès chronique, il choisit de s’expatrier au Japon où il finit par intégrer la société de production cinématographique Tsuburaya®. Fondée par le créateur de Godzilla, cette dernière réalise à la chaîne de délicieux films de science-fiction de série Z – le genre d’intrigues simplistes où des super-héros parfaitement ridicules s’obstinent à sauver le monde en boxant des monstres improbables dans de sommaires décors de carton pâte.

«Et le zen dans tout ça?» demanderait ce bon Jacques Chancel. Lorsqu’il arrive à Tokyo, Brad Warner pratique déjà assidûment le zazen depuis une bonne dizaine d’années. Ayant rencontré un instructeur de valeur en la personne de Tim Mc Carthy, il n’éprouve pas vraiment le besoin de chercher ailleurs. Durant les premières années de son séjour japonais, sa fréquentation des milieux bouddhistes se réduit donc à quelques visites de simple curiosité. C’est pourtant au cours de l’une d’entre elles qu’il aura la surprise de rencontrer celui qui deviendra son principal instructeur dans la voie du zen.

Disciple du fameux Kodo Sawaki (qui est également le maître de Taisen Deshimaru), Gudo Wafu Nishijima ne correspond en rien à l’image d’Epinal du moine zen. Ancien fonctionnaire au ministère des finances, il occupe alors ses journées à travailler pour une grande compagnie de cosmétique et sa passion pour les écrits de Dôgen voisine étrangement avec un intérêt poussé pour la biologie. Profondément ancré dans sa tradition, ce vieil homme de 82 ans est cependant capable de faire preuve d’une liberté de pensée et de parole qui bouscule même l’ancien punk iconoclaste qu’est Brad Warner. Japonais jusqu’au bout des ongles, Gudo Nishijima n’hésite par exemple pas à se montrer fort cavalier avec le protocole. En vue de sa prise de voeux monastiques, Brad Warner se doit de calligraphier les noms des différents maîtres de sa lignée sur un papier des plus précieux. Cette tâche, qui requiert une attention extrême, a valeur de rituel. Sans doute ému par la solennité des circonstances, la main de Brad dérape ce qui occasionne un pâté du plus mauvais effet. Consulté sur la conduite à tenir en pareil cas, Nishijima roshi se contente de recommander l’usage du tip-ex®. Une autre anecdote se montre encore plus éclairante à cet égard. Brad Warner contacte un jour son maître pour lui soumettre un problème délicat. Doit-il accepter de tenir une chronique régulière sur un site où de belles jeunes femmes tatouées s’exhibent en des tenues plus que légères? La question n’a rien d’anodin car une telle collaboration risque de choquer inutilement dans le petit milieu du zen. Et Nishijima de lui répondre laconiquement que tout ce qui met en valeur la beauté des femmes contribue aussi à rendre le monde meilleur.

Hardcore Zen, l’ouvrage dont j’avais résolu de vous parler avant de me laisser entraîner dans cette longue digression biographique a été publié en 2003 soit dix longues années après la rencontre de Nishijima. Premier livre écrit par Brad Warner, il mêle une réflexion décapante sur la pratique du zen avec de nombreux fragments autobiographiques. Triviales ou intimes, ces anecdotes contribuent à illustrer des réflexions théoriques qui n’auraient pas la même puissance si elles n’étaient pas incarnées dans la quotidien d’une vie moderne. Sous son apparence fantaisiste, Hardcore Zen expose avec une clarté saisissante les concepts fondamentaux du bouddhisme mahayanniste. Loin de nuire à la rigueur du propos, le ton familier et l’humour volontiers iconoclaste de l’auteur nous aident au contraire à surmonter les vertigineuses frontières culturelles et temporelles qui nous séparent des préoccupations d’un petit groupe d’ascètes indiens du Vème siècle avant notre ère. Avec son bagou branché de rocker archi cool et ses références culturelles atterrantes, Brad Warner réussi le tour de force de rendre vie et pertinence à ce qu’il y a de plus profondément universel dans le bouddhisme. Lorsqu’il décrit la puissance terrifiante qui se dégageait de son maître, il n’hésite pas à le comparer au fameux «performer» punk GG Allin qui avait pour habitude de terroriser son public par des agressions outrancière. Ce rapprochement incongru au premier abord crée une collision d’images et de références immédiatement éclairante. Dépouillant le zen de tout exotisme inutile, Hardcore Zen nous en livre une version contemporaine et percutante. Tout le sel de cette lecture vient du fait que ce livre a été silencieusement mûri pendant plus de vingt ans. Cela lui donne une densité qui fera parfois défaut aux ouvrages suivants. Hardcore Zen ne se contente pas d’être une étude, même brillante, sur le zen. Il est le témoignage honnête, habité et passionné d’un homme qui s’est investi corps et âme dans une recherche et qui nous livre les résultats d’une vie de réflexion, de doutes et de pratique. Ce que Brad Warner dit sur le zen n’a pas été copié dans un livre de Mircea Eliade ou de Karlfried von Dürkheim. Ce sont les affirmations de quelqu’un qui s’est donné la peine de voir et de vérifier par lui même. A l’instar d’un Swami Prajnanpad, Brad Warner place exclusivement la notion de sacré dans une recherche constante et sans concession de la vérité. Il nous montre par là que la spiritualité n’est en rien incompatible avec la culture occidentale moderne.

Pour une raison qui me reste incompréhensible aucun des livres de Brad Warner n’a encore été traduit en français. Les éditeurs sont prudents me dit-on. Les traductions coûtent cher et leur succès reste incertain. En ce qui concerne Brad Warner, je crains cependant que cette pusillanimité ne soit une regrettable une erreur. Son insolence et sa bonne humeur sont visiblement faits pour séduire un large public de lecteurs francophones. Il y a des best seller qui se perdent. Et des coups de pieds au cul aussi.

Mister White