La pornographie de l’éveil

Le 12 octobre dernier, notre ami Fabrice Jordan a publié ce post sur sa page Facebook. En le relisant aujourd’hui, je l’ai trouvé si pertinent que je n’ai pas résisté au plaisir de le partager sur ce blog. Bonne lecture!  

Je ne sais pas s’il y a un malentendu à propos de l’Eveil spirituel, mais ce qui est certain, c’est que les « éveillés » se font de plus en plus nombreux. Surtout, ils prennent l’habitude de faire savoir à un large public qu’ils le sont. Eveillés. Au travers de livres, de réseaux sociaux, de blogs et de vidéos et si possible avec une date précise, parce que vous comprenez, l’événement est marquant. Et il y a donc un avant et un après. Voilà bien un concept utilisé à toutes les sauces dans les milieux spirituels et dont la définition porte à de très nombreux quiproquos. Il est entendu que le concept est au-delà des mots et que toute formulation le réduit à une forme congrue, en définissant au final mieux ce qu’il n’est pas que ce qu’il pourrait être. Ceci étant dit, pour ceux qui se demanderaient ce que recouvre ce mot, il suffit de faire une recherche Wikipédia pour obtenir un certain nombre de définitions. Ce post ne concerne pas tant le concept lui-même que la manière avec laquelle les « éveillés » modernes et tout spécialement occidentaux se sont emparés du dit événement, en l’utilisant de manière nouvelle et très différente de son expression culturelle originelle.

Est-ce bien étonnant ? Pas du tout, quand on sait que l’esprit occidental raisonne en s’appuyant sur un paradigme rationnel, qui a besoin, à partir de l’expérience, d’isoler des concepts en en faisant des objets pour pouvoir les étudier. Bien que ce que l’on entend par « Eveil » soit avant tout une expérience vécue, l’occident n’a pas tardé à appliquer les mêmes méthodes de pensée le concernant et à en faire un objet. Ainsi, en peu de temps, l’Eveil est passé d’un état d’être incorporé, discret et profondément intime qui trouvait une place « comme ça, par soi-même » au niveau social, à un événement objet, datable, importé à la va-vite dans un contexte social occidental qui n’avait initialement aucune place dédiée à lui accorder (et qui n’en n’a toujours pas, à vrai dire).

Les tous premiers occidentaux à en avoir parlé ont d’abord été des témoins de ce qu’ils avaient vu en Inde, au Japon, au Tibet et plus rarement en Chine. Ils ont rencontré des maîtres et ils ont témoigné de ce qu’ils avaient vu : des sages vivants, dont il émanait quelque chose de très particulier. Au départ, personne n’aurait osé prétendre avoir atteint l’Eveil. Cependant, peu à peu, ces premiers pionniers ont continué à méditer, à appliquer les enseignements reçus, et il s’est peu à peu constitué une communauté de « maîtres » occidentaux de différentes traditions. Bien entendu, certains de ces enseignants et pratiquants ont expérimenté différents états de conscience et ont muri au fil du temps. Pourquoi certains d’entre eux ont choisi à un moment donné d’annoncer leur éveil est un mystère. Car en effet, il n’y a pas qu’un fait (l’éveil éventuellement vécu), mais bien un choix à en faire l’annonce, à le dater. Car combien d’événement intimes marquants vivons-nous que nous choisissons tout à fait consciemment de garder…intimes ? Est-il si courant par exemple de vivre un événement marquant, affectif, sexuel, cognitif, puis d’aller en parler ouvertement, par écrit, par oral ou en vidéo ? Pas tellement n’est-ce pas ? Pourtant, c’est bien ce qui se passe avec l’éveil. Une sorte d’impudeur totale, voire de pornographie dans certains cas, pour utiliser un terme initialement choquant mais en passe de devenir monnaie courante.

Personnellement, et cela n’engage que moi, je pense que certains de ces pionniers ont simplement été moins sages qu’ils ne l’auraient souhaité. On oublie que dans le monde de la spiritualité, il y a aussi compétition et besoin de reconnaissance. Je sais, personne ne se sent concerné, c’est toujours pour les autres, pour les autres écoles, et pour les autres maîtres. Mais soyons fous, admettons que cela puisse exister. Quel avantage à annoncer un éveil ? Le premier est d’assoir un statut. Malgré ce que disent à peu près tous les éveillés autoproclamés, l’éveil annoncé sépare. Donc fait apparaître au sein de la masse. Distingue. Mais oui. Il suffit de s’être promené dans un système où certains sont des éveillés et pas d’autres pour se rendre compte de l’ampleur du problème créé. Il est par ailleurs piquant de constater à quel point les éveillés auto-proclamés sont obligés de passer leur temps à expliquer pourquoi il ne se distinguent pas des autres alors qu’il leur aurait suffi de garder leur intimité pour eux-mêmes pour que le problème n’ait jamais existé.

Le deuxième avantage d’annoncer un éveil est de valider une méthode d’enseignement. L’éveil est alors comme le Jackpot du loto. « De tous les gagnants du loto, 100% avait joué » comme dit la pub. Oui, un Eveil dans une école ou une lignée fait bon genre et promet à ceux qui suivent la méthode d’heureux lendemains (oui, je sais, le présent, tout ça…). Dans les grandes personnalités liées à la spiritualité du siècle dernier, on trouve par exemple Jung ou Durkheim. Quand on a lu leurs écrits et qu’on a soi-même un minimum d’expérience introspective, on ne peut douter une seconde de la profondeur de leur travail, de leur introspection et de la qualité numineuse qu’ils ont expérimentée à de très nombreuses reprises. Pourtant, ces deux hommes n’ont jamais eu besoin de prétendre à l’éveil, à ma connaissance. Sur son lit de mort, Durkheim disait encore qu’il fallait « éviter de vouloir mourir en héros ». Quelle humanité et profondeur chez ces deux hommes ! Pouvons-nous vraiment penser qu’ils n’ont pas eu la grâce de l’éveil ? Qu’ils n’ont pas expérimentés chacun à leur manière les mêmes subtilités de Présence, du Un sans second que de nombreux maîtres éveillés ou auto-proclamés éveillés ?

A mon avis, ces deux hommes ont fait un choix. Le choix de ne pas faire de leur expérience un objet, le choix de garder intime une expérience intime, le choix de ne créer aucune espèce de barrière, même subtile, qui aurait pu les éloigner de leurs semblables. Le choix d’être ajustés dans leur société, tout en témoignant de la plus belle des manières de ce niveau subtil de la Réalité qui n’appartient spécifiquement à aucune culture, mais est le trésor de toutes.

Ils ont par ailleurs évité un autre écueil sur lequel s’encastrent bien des éveillés autoproclamés : celui d’être tellement certains d’avoir expérimenté l’Eveil avec un E majuscule. Comme s’il n’en était qu’un. Il est probable qu’il n’existe qu’une seule Réalité. Néanmoins, s’il y a bien un endroit où nous amène la rencontre avec le numineux, c’est le Mystère. Et le Mystère, c’est le toujours Ouvert. Quand je lis les récits de ces éveillés auto-proclamés, tellement sûrs de leur fait, si fermés dans leurs certitudes de l’avoir eu, l’éveil, et qu’il ne peut y en avoir qu’un, je me demande toujours où est passé le Mystère, l’Ouvert. Certaines de leurs descriptions de l’éveil m’étouffent littéralement tant elles sont fermées et remplies de certitudes. C’est pourquoi j’ai un respect immense pour Jung et Durkheim, pour ne citer que deux occidentaux contemporains. Leurs écrits, leurs récits, amènent sur des seuils sans jamais rien fermer et sans les séparer de nous. Alors, ami(e)s éveillé(e)s, par respect pour le principe même de l’expérience dont vous essayez de témoigner, rentrez vos quéquettes ! Fussent-elles éveillées. A n’en pas douter, votre ramage n’a nul besoin d’un plumage pour que nous sachions reconnaître le Phoenix à sa juste mesure, entre simplicité et mystère, s’il le mérite.

Enfin, de mon point de vue, l’Eveil n’a plus à être forcément au centre d’un enseignement spirituel moderne. Nous n’avons pas seulement besoin d’un état de conscience, mais de STRUCTURE de conscience pour reprendre les termes de Ken Wilber. Nous avons avant tout besoin de personnes, hommes et femmes, ayant acquis une maturité d’adulte suffisante pour embrasser à bras le corps la complexité du monde environnant. Seule cette maturité permet d’apporter des réponses adéquates à des interlocuteurs de plus en plus divers en raison de l’ouverture de notre monde et des chocs culturels inévitables qui en sont la conséquence. C’est cette maturité qui permettra une réponse par le cœur aux nombreux défis qui nous attendent. Si Eveil il y a, celui-ci devra trouver sa place au sein d’une telle structure de conscience. Au fond, un état de conscience vaste au service d’une structure de conscience ouverte et intégrative est l’avenir de la spiritualité. Mais la structure de conscience ne se travaille pas en méditation ou au travers d’états de conscience modifiés. C’est bien tout le défi actuel des voies spirituelles.

Fabrice Jordan

Ming Shan 明山

logoUn an après notre première interview (cliquez ICI), j’ai eu la grande joie de croiser à nouveau Fabrice Jordan à Paris. Ce nouvel entretien portera sur la construction, dans le village suisse de Bullet, d’un centre culturel taoïste baptisé Ming Shan. Cela fait cinq ans que Fabrice travaille à la mise en œuvre de ce projet unique en Europe. Les photos 2, 6 et 7 sont l’oeuvre de Cédric Bregnard.

Frédéric Blanc: Depuis 2011, tu te consacres donc corps et âme à la construction de Ming Shan, un centre dédié au taoïsme, à la culture chinoise, au dialogue interculturel et inter spirituel. Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à de te lancer dans un projet aussi improbable ?

Fabrice Jordan: Fonder et animer un lieu qui puisse servir au développement de l’humain est Ming Shan 10un désir que je porte en moi depuis très longtemps. J’y pensais déjà longtemps avant de rencontrer le taoïsme. Pour ce qui est de Ming Shan, notre intention de départ était de fonder un lieu qui permette de se relier à la dimension verticale. Dans notre esprit, il s’agit d’un lieu ressource, qui restera ouvert en permanence. On pourra y accéder à tout moment… Ming Shan sera comme un phare qui reste continuellement allumé d’un bout à l’autre de l’année. Nous avons également la motivation de mieux faire connaître la tradition Taoïste en Suisse et en Europe francophone. Le Taoïsme y est très présent tout en restant invisible en tant que tel. Il n’est souvent connu que par le biais deses branches (le Yang Sheng, le Tai Ji, le Yi Jing, le Ba Zi, la médecine chinoise traditionnelle, la diététique sans parler des textes classiques…), sans que celles-ci soient forcément reliées au tronc commun de la tradition taoïste. Peu de personnes prennent vraiment la mesure de sa profondeur et de son immense richesse. C’est l’une des raisons qui nous ont donné envie de fonder ce lieu. Nous voudrions pouvoir présenter les différentes facettes de la culture taoïste en un seul lieu.

F. B.: Dans quelles circonstances ce projet a-t-il vu le jour ?

Fabrice Jordan: Ce projet a vu lors d’une visite de mon maître en Suisse. Nous étions en train de parler de manière informelle sur ma terrasse lorsque cette idée nous est venue. Ce fut l’une de ces petites intuitions fulgurantes qui vous viennent en une fraction de seconde et qui demandent ensuite des années d’efforts pour être transposées dans le réel. Bon, mais là je ne te raconte que la surface des choses. La vérité c’est que j’ai l’impression que Ming Shan possède une vie et une volonté qui lui sont propres. J’ai le sentiment qu’il ou elle a envie de surgir de terre « ainsi, par lui-même ». Zi Ran 自然, naturellement, comme on dirait dans le taoïsme. Il ou elle a vraiment envie d’exister. Notre boulot consiste donc plutôt à déblayer tout ce qui pourrait faire obstacle à sa naissance et à créer ensuite l’espace nécessaire à sa croissance.

F. B.: Pourquoi avoir baptisé votre centre Ming Shan ? Quelle est la signification de ce nom ?

Ming Shan 15Fabrice Jordan: Nous voulions que ce centre ait son nom propre, un peu comme une personne bien individuée, existant pour elle-même. Ming Shan doit être plus vaste que les individus qui l’aident à naître et dans une certaine mesure, indépendant d’eux. Nous avons choisi de lui donner un nom chinois parce qu’il nous semblait important d’assumer notre identité taoïste. Il nous fallait aussi un nom, qui malgré sa consonance chinoise, puisse se prononcer assez facilement dans toutes les langues. Ming Shan est un nom difficile à traduire. Les idéogrammes chinois ressemblent plus à des tableaux qu’à des lettres. Les personnes qui les voient vont toutes les comprendre de manière légèrement différente. Pour faire simple, Shan , c’est la montagne. La signification de l’idéogramme Ming est un peu plus complexe. Il renvoie simultanément au soleil (à gauche) et à la lune (à droite). Cela évoque d’emblée l’idée de lumière : une lumière qui n’est pas seulement claire et limpide, mais également plus sombre et mystérieuse. C’est ce que symbolise la lune par rapport au soleil. J’aime bien ça, car la volonté de ne développer que le côté lumineux me gonfle. Je trouve qu’une voie de croissance adulte doit également intégrer toutes les nuances de l’ombre… Si je cherche l’idéogramme Mingun dictionnaire chinois je vais trouver une quinzaine de traductions différentes. Elles pointent cependant toutes plus ou moins dans la même direction… C’est comme un regard qui observe la même chose sous des angles différents : lumière, clarté, vision, briller, éclairer, rayonner, éveil, discernement, intelligence, clairvoyance, œil, restaurer l’éclat de sa vertu naturelle, perception de l’imperceptible, monde des vivants par opposition au royaume des morts, etc. Ming est également le terme qui signifie « éveil » ou « illumination » en chinois. Comme tu peux le constater, il y aurait donc de nombreuses manières de traduire Ming Shan en français. Nous préférons ne pas le traduire et laisser l’énergie du nom agir par elle-même, sans passer par le mental.

F. B.: Peux-tu nous décrire Ming Shan un peu plus en détail ?

Fabrice Jordan: L’axe de Ming Shan, c’est le temple. Tout le reste va se structurer autour de lui. Le reste en question se compose de trois salles de pratique (dont la plus grande mesure environ 220 mètres carrés), d’une bibliothèque, d’une petite boutique qui proposera du matériel de pratique, d’un accueil, d’un cabinet médical et d’une cafétéria. Il y aura également un certain nombre de chambres. De quoi loger une trentaine de personnes sur place. Il y a par ailleurs une possibilité d’extension ultérieure. Tu as maintenant une idée de ce à quoi va ressembler le lieu. Le plus important est cependant de savoir ce que nous allons en faire. Personnellement, j’aimerais beaucoup que Ming Shan devienne un lieu de rayonnement et d’expérimentation… Un lieu qui permette de se relier à la dimension verticale tout en restant pleinement enraciné dans la dimension horizontale. Je pense que Ming Shan sera un lieu très créatif… Je l’espère en tout cas…

F. B.: Peux-tu nous donner une idée du genre d’activités qui y seront organisées ?

Fabrice Jordan: Contrairement à ce qui se passe dans la majorité des temples chinois, Ming 10306738_912431625491894_3628123993117202577_nShan ne sera pas centré autour de l’enseignement d’une seule lignée ou d’un maître en particulier. Notre intention est d’y présenter la tradition taoïste dans toute son ampleur, sa richesse et sa diversité. Nous aimerions ainsi présenter une pluralité de points de vue, parfois contradictoires entre eux, en laissant les gens qui fréquenteront les cours libres de se faire leur propre opinion. Cela implique forcément la présence de plusieurs maîtres, femmes et hommes, que nous ferons venir régulièrement de Chine. Chacun d’eux représentera une branche spécifique du taoïsme ou une lignée régionale ou familiale. Certains de ces maîtres seront des laïcs, d’autres seront issus de courants religieux. Nous sommes déjà entrés en contact avec une bonne partie des maîtres avec lesquels nous souhaitons travailler dans un premier temps. Notre réseau est donc en grande partie constitué.

F. B.: J’ai cru comprendre que Ming Shan serait également ouvert à des activités qui n’ont rien à voir avec le taoïsme.

Fabrice Jordan: Effectivement. Influencés par l’approche systémique, nous pensons qu’un système ne peut rester sain et vivant que s’il est ouvert vers l’extérieur et participe activement à des échanges. Nous allons consacrer 120 jours par an à des activités purement taoïstes. Certaines d’entre elles répondront à des besoins locaux et contemporains. Nous réservons par ailleurs 25 jours pour organiser des échanges avec d’autres écoles spirituelles. Le reste de l’année sera ouvert à d’autres partenariats. Nous aimerions intégrer des stages tournant autour de « l’horizontalité », comme la communication non violente, le Tarot, l’Imago, etc. Nous inviterons exclusivement des enseignants de premier plan qui sont représentatifs de leur technique ou de leur tradition. Il y aura également place pour des activités à caractère plus artistique. La continuité sera assurée par les activités du temple qui restera ouvert et continuera à fonctionner imperturbablement quoiqu’il arrive.

F. B.: Tu as parlé d’une bibliothèque. Quel rôle va-t-elle jouer dans vos activités ?

Fabrice Jordan: Parmi les parrains de Ming Shan se trouvent plusieurs universitaires très reconnus. Je pense en particulier à Catherine Despeux, à Vincent Goossaert, David Alexander Palmer ou encore à Fabrizio Pregadio. Avec leur aide, nous voudrions organiser des rencontres, des colloques internationaux et des séminaires. Nous envisageons également d’accueillir des étudiants en résidence. Ming Shan doit donc se doter d’une solide bibliothèque. Elle contiendra au minimum l’ensemble du canon taoïste. C’est déjà énorme ! Tout comme les trois monothéismes le taoïsme a ses propres livres sacrés. Mais alors que le judaïsme, le christianisme et islam se fondent sur un seul livre, le taoïsme se base sur un corpus de 5000 livres. Cela s’explique par le fait que le taoïsme est une spiritualité en mutation constante. C’est également une tradition qui a plus spontanément tendance à inclure qu’à exclure. Au fil des siècles, les taoïstes ont donc accepté d’intégrer dans leur canon les écrits de tous les maîtres authentiquement inspirés… La plupart de ces livres ne sont pas traduits en français. Dans quelques années, avec l’aide de la Fondation, nous aimerions créer une maison d’édition pour traduire et publier un certain nombre de ces textes de pratique. Certains sont magnifiques. Ils pourraient constituer des instruments de travail très utiles pour tous ceux qui souhaitent pénétrer plus profondément dans l’enseignement taoïste.

F. B.: C’est quoi cette histoire de cafétéria ?

Ming Shan 13Fabrice Jordan: Le temple fera office de Père symbolique. Pour mériter notre iso 9001 taoïste, il nous faut donc aussi une Mère symbolique. Figure-toi que je viens d’une famille italienne, où la dimension du partage s’est souvent concentrée autour d’une table et de différentes sortes de raviolis et autres polpette. La cafétéria appartiendra donc à cette dimension horizontale à laquelle nous souhaitons faire toute sa place. Ce sera un lieu de détente, avec une cheminée. Le soir on pourra se rassembler autour du feu. Il n’est pas impossible qu’on sorte de temps en temps une guitare… La fonction de la cafétéria sera d’équilibrer le sérieux et le silence du temple en apportant, avec beaucoup de cœur, une nourriture sur un plan plus physique. La cafétéria sera dirigée par une cuisinière très douée. Elle sait travailler les aliments non seulement dans leur aspect matériel mais aussi subtil ; je veux perler la dimension du Qi. La cafétéria pourra ainsi être au service du projet global de Ming Shan. Ses portes seront bien sûr ouvertes aux stagiaires mais aussi aux villageois et aux touristes qui en feront la demande. Je le répète, Ming Shan n’a pas vocation à être un lieu clos. Enfin, la diététique fait partie intégrante de l’enseignement taoïste. Comme nous allons y organiser des ateliers, la cafétéria servira ce type d’enseignement de manière très concrète. Elle nous pourra également nous fournir des ingrédients de pratique lors de certains séminaires spécifiques.

F. B.: Et que vient faire un cabinet médical dans un centre spirituel ?

Fabrice Jordan: Comme tous les autres arts évoqués plus haut, la médecine traditionnelle chinoise puise ses racines dans le taoïsme. Il est donc naturel qu’elle trouve une place dans notre centre. Comme tu le sais, le Taoïsme ne fait pas de séparation entre le corps et l’esprit ni entre le domaine de la santé et le domaine spirituel. A ses yeux, chacun de ces domaines dépend dans une certaine mesure de l’autre. Disposer d’un cabinet médical nous permettra d’aider nos visiteurs et nos stagiaires de manière plus globale. Cela permettra également à certains maîtres d’exposer des enseignements dans un cadre adéquat. Je pense particulièrement à ceux qui tournent autour du soin. Nous serons ainsi en mesure de proposer à chacun des entretiens spirituels, des soins médicaux, une pratique physique ainsi qu’une diététique appropriée. Ce cabinet médical est aussi une occasion pour nous de mieux nous intégrer à la vie de la commune. Si la nécessité s’en fait sentir, nous prévoyons en effet de donner quelques consultations de médecine générale aux habitants du village.

F. B.: Nous avons jusqu’ici parlé du projet. Où en êtes-vous de sa réalisation ? Avez-vous déjà commencé à construire ?

Fabrice Jordan: Non, nous n’avons pas encore commencé à construire. A l’heure où nous Ming Shan 2parlons, le financement est assuré. Nous avons obtenu un grand soutien de la commune et de la région. Nous en sommes à l’étape ultime avant le feu vert : présenter le projet aux politiques du canton pour être sûr que le projet entre dans le cadre légal et puisse également servir la population en termes de santé publique et de prévention. Cela peut sembler du temps perdu à certains, mais nous avons déployés beaucoup d’efforts pour constituer un réseau local, en plus de notre réseau chinois. Nous voulons pouvoir être compris et accepté localement. Cela demande du temps bien sûr, mais nous pensons qu’à long terme, ce travail servira Ming Shan, même s’il entraîne une inertie initiale.

F. B.: Les autorités suisses soutiennent votre projet ???

Fabrice Jordan: J’ai moi-même du mal à y croire ! Ming Shan est tellement atypique que nous avons mis longtemps avant de les contacter. Contre toute attente, les autorités régionales se sont montrées très intéressées par le projet. Elles ont réalisé que l’existence de ce centre pourrait s’avérer bénéfique pour l’ensemble de la région. Le village dans lequel va s’élever notre centre est l’une de ces futures anciennes stations de ski de moyenne altitude qui souffrent de l’absence de neige. Il doit s’inventer un nouvel avenir. La région, quant à elle, reçoit chaque année une quinzaine de délégations d’hommes d’affaires chinois à la recherche d’un terrain pour y installer leur entreprise. Au final, la plupart vont s’installer sur les bords du lac Léman, qui est une région plus attractive. Le fait d’avoir un centre comme le nôtre à proximité pourrait changer la donne pour la région en lui donnant une carte affective à jouer. Les chinois se montrent très sensibles à leur culture et aux services qu’un lieu tel que Ming Shan peut leur offrir localement. C’est la raison pour laquelle les autorités de la région soutiennent notre projet. C’est une « win-win situation ». Chacune des parties en présence a un intérêt différent mais il finit par converger avec celui des autres.

F. B.: Qu’en est-il des habitants du village ? Savez-vous ce qu’ils pensent de votre venue ?

Ming Shan 1Fabrice Jordan: Nous n’avons évidemment pas eu l’occasion de nous entretenir avec chacun des habitants du village mais je peux affirmer que le projet est globalement bien perçu par la population locale. Nous en avons même eu une confirmation assez spectaculaire. En Suisse, quand on dépose les plans de construction d’un bâtiment à la mairie on procède à ce qu’on appelle « une mise à l’enquête ». Pendant un mois, tous les habitants de la commune peuvent consulter tes plans et faire opposition au projet. Ming Shan est un très gros chantier. Mis bout à bout, les plans de l’édifice font 75 mètres de long… Nous demandions des dérogations exceptionnelles par rapport au règlement communal. En dépit de tout cela nous n’avons pas eu la moindre opposition. Notre architecte en rigole encore. La dernière fois que je l’ai vu, il me disait : « à chaque fois que je construis un chalet ou une petite maison j’ai au minimum deux ou trois oppositions. Et vous, vous vous pointez avec cet incroyable projet de temple taoïste et personne ne trouve rien à y redire. C’est vraiment incroyable ! » (rires)

F. B.: Profondément enracinée dans la culture chinoise, la tradition Taoïste reste incompréhensible à la plupart des occidentaux. Penses-tu vraiment qu’une initiative comme Ming Shan soit susceptible d’intéresser beaucoup de monde ?

Fabrice Jordan: Si nous voulons diffuser le taoïsme en Occident nous allons effectivement Ming Shan 11devoir faire un gros effort de traduction et d’adaptation. Nous devrons bien sûr présenter la tradition pour ce qu’elle est mais nous devrons également être capables de l’utiliser pour répondre à des besoins contemporains en faisant attention à ne pas la dénaturer. Le rôle de Ming Shan est précisément de bâtir des ponts entre deux cultures très différentes. Cette démarche nécessaire est cependant périlleuse. A trop vouloir adapter une tradition on peut finir par la trahir. Nous réfléchirons à ces questions épineuses avec tous les maîtres taoïstes que nous allons recevoir. Je pense cependant que la période actuelle est particulièrement favorable à l’émergence du taoïsme. L’éclosion du bouddhisme en Occident dans les années 60/70 a coïncidé avec la transition d’une forme de société traditionnelle vers une société rationnelle. Le bouddhisme, par exemple, a parfaitement répondu aux besoins de cette nouvelle forme de rapport au monde. Nous sommes aujourd’hui en train de buter sur les limites et les excès de la rationalité. Nous assistons au passage d’un paradigme rationaliste, matérialiste et individualiste à une vision plus globale et collective comme le montre le grand succès du film « Demain ». En raison de son esprit profondément systémique, le taoïsme est très adapté à ce nouveau contexte. Il peut nous aider à relever les grands défis auxquels nous avons à faire face aujourd’hui. Prenons un exemple : malgré tous les apports de la modernité et de la pensée rationnelle, l’égalité homme/femme n’est toujours pas acquise dans notre société. On peut notamment le constater par le fait que, dans les entreprises, les femmes continuent en moyenne à être payées environ 20% de moins que leurs collègues masculins. Or le taoïsme est justement une spiritualité fondée sur l’équilibre du masculin et du féminin (en termes symboliques, du yin et du yang). L’idée générale véhiculée par le modèle taoïste c’est que féminin et masculin sont totalement égaux tout en étant pas équivalents. Il y a l’idée d’une complémentarité et d’une interdépendance mais sans mélange des genres. L’étude approfondie des implications de ce concept pourtant si galvaudé permettrait de sortir de l’ornière de cette lutte incessante qui oppose les reliques du patriarcat à des mouvements féministes indispensables mais souvent réactifs et donc peu constructifs. Le tout étant vécu le plus souvent dans une énergie animale au détriment du développement de l’Humain, sans même parler de spiritualité…Ceci est théorique bien sûr, mais dans la réalité, la plus haute autorité spirituelle du taoïsme est actuellement une femme. Il y a donc une adéquation entre le modèle et sa manifestation, sachant bien entendu que les hommes ne sont pas mis sur le carreau. Le taoïsme a également beaucoup de choses à nous apprendre en matière Ming Shan 7d’écologie. Je ne pense pas être très original en disant que l’exploitation non régulée des ressources naturelles et la pollution sous toutes ses formes constituent aujourd’hui un problème majeur pour l’ensemble de l’humanité. Si nous n’y apportons pas de réponse, nous ne serons bientôt plus là pour en débattre. Il se trouve que cette thématique est présente dans le taoïsme depuis des millénaires. Elle y est abordée de manière souple, douce et non militante. Le taoïsme fait prendre conscience au pratiquant de ses rapports à la nature et par extension à sa Nature. Il lui enseigne qu’il est impossible d’atteindre une harmonie complète du paysage intérieur en faisant fi du paysage extérieur. Le taoïsme parle évidemment d’une écologie qui dépasse le cadre de ce que l’on nomme écologie dans le cadre politique. Il en englobe néanmoins la définition. Enfin, et c’est peut-être le plus important, le taoïsme remet les gens dans leurs corps. Ce faisant, il rétablit un équilibre global de la personne qui se répercute inévitablement dans sa manière d’interagir avec son environnement au sens large du terme. Le taoïsme est donc une spiritualité adaptée à notre époque. Je suis convaincu qu’au cours des cinquante prochaines années, il connaîtra une diffusion très large. Cela ne signifie évidemment pas que sa valeur intrinsèque soit supérieure à celle des autres courants spirituels. C’est simplement une question de timing. Il viendra aussi un temps où le message du taoïsme sera moins nécessaire aux conditions du moment, et nous verrons alors l’émergence, espérons-le, d’une autre spiritualité capable de répondre à ces conditions. Ce sera peut-être un christianisme renouvelé ou réinsufflé, va savoir ! Ce que nous faisons aujourd’hui aurait été impossible il y a seulement dix ans. La valeur du taoïsme était pourtant la même. Seul le contexte lui était moins favorable.

F. B.: Quels sont vos rapports avec le gouvernement chinois ?

Fabrice Jordan: Pour des raisons pratiques évidentes, les autorités chinoises sont un élément dont nous avons à tenir compte. A un niveau plus profond, il serait incohérent de vouloir créer un centre intégratif qui exclue d’emblée certains éléments du tableau. Ceci dit, nous sommes fidèles à nos valeurs et il n’est pas question de faire de la politique à Ming Shan.

F. B.: Il me paraît difficile de croire que le gouvernement chinois ne va pas essayer d’influer sur la programmation de votre centre. Il est par exemple peu probable qu’il vous laisse inviter des lamas tibétains.

Fabrice Jordan: Tu soulèves là un point important. La garantie de notre indépendance résideMing Shan 5 dans le fait que le financement du centre va être exclusivement suisse. Il n’est pas impossible que nous recevions ponctuellement des donations de la part de certains temples chinois mais nous ne toucherons aucune aide du gouvernement chinois. Ming Shan est une initiative strictement privée. Nous nous sentirons donc libre d’inviter des représentants de toutes les traditions spirituelles y compris des maîtres tibétains. Le bouddhisme tibétain est une tradition passionnante. Ceci dit, je pense qu’il y a une manière d’inviter les gens sans en faire un acte de militantisme agressif. Si nous le faisons, nous le ferons de manière simple et naturelle. Sans créer de vagues inutiles, mais en assumant également nos choix le cas échéant. A l’heure actuelle, nos relations avec les fonctionnaires de l’ambassade de Chine en Suisse sont bonnes, mais il n’y a pas de contact régulier. Comme avec tous nos autres partenaires, nous avons fait en sorte de nous présenter, d’expliquer le projet. Je crois qu’ils ont compris l’intérêt qu’ils pouvaient tirer de notre initiative. Aujourd’hui, beaucoup d’occidentaux ne connaissent la Chine qu’au travers de son aspect économique. On la voit donc souvent comme un ennemi particulièrement puissant et menaçant. Elle peut faire peur. En faisant connaître un visage plus profond et apaisant de la Chine, nous servons donc ses intérêts, mais sans jamais avoir particulièrement cherché à plaire à ses dirigeants. De notre côté nous avons besoin d’être si possible en bons termes avec l’administration chinoise pour pouvoir faire venir régulièrement des maîtres en occident et donc servir le taoïsme. Comme je l’ai dit, Ming Shan est un projet intégratif, qui vise à créer des ponts. Il ne suffit pas de poser un beau discours, il faut aussi pouvoir montrer la cohérence de ce discours et son adéquation avec nos actes et comportements. Il est très facile de s’entendre avec des gens avec qui on s’entend déjà… C’est beaucoup plus difficile de se comprendre quand les différences culturelles, parfois très profondes, s’interposent en créant un filtre qui rend les rapports difficiles. On le voit de manière cruelle aujourd’hui. Pas besoin de détailler je pense. Notre rôle est précisément de tisser des ponts pour apprendre à nous connaître et diminuer nos peurs. Si nous ne le faisons pas, que ce soit en esquivant la relation ou pour des raisons idéologiques, nous ne remplissons pas notre rôle. Nous n’avons pas l’intention d’esquiver quoi que ce soit.

F. B.: A l’époque de la révolution culturelle, les taoïstes faisaient partie des cibles privilégiées du régime. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Ming Shan 12Fabrice Jordan: La Chine est aujourd’hui l’une des premières puissances du monde. Leur extraordinaire essor économique a eu un gros impact sur la situation politique du pays. Les chinois commencent à retrouver une forme de fierté nationale. Ils osent à nouveau assumer leur héritage culturel. Ils s’emploient à restaurer et à valoriser leur patrimoine. Les taoïstes et les bouddhistes sont actuellement très bien vus par le gouvernement. Il leur accorde régulièrement des subventions pour restaurer ou entretenir leurs temples. Récemment, on a même vu plusieurs ministres aller se prosterner devant des statues d’Immortels taoïstes. Ce n’est pas banal, surtout si l’on se souvient qu’ils appartiennent à un gouvernement qui, en théorie, reste communiste. Il ne faut cependant pas être naïf. Les autorités chinoises ont toujours eu très peur des grands mouvements de masse. Ils vont donc avoir tendance à encourager tout ce qui peut favoriser l’harmonie entre les individus et les groupes. Leur bienveillance pour le taoïsme relève donc aussi du pragmatisme. C’est une attitude très chinoise. Ceci dit, d’après ce que j’en sais, le gouvernement ne se mêle pas trop de la vie des temples. Il entretient d’étroites relations avec les associations faîtières du taoïsme mais, au fond, chaque temple gère ses affaires comme il l’entend.

F. B.: Passons à un sujet plus personnel. Peux-tu nous parler de la manière dont tu vis la construction de Ming Shan ?

Fabrice Jordan: Selon le taoïsme, construire un temple est la meilleure manière d’améliorer Ming Shan 14ton karma ou plutôt d’obtenir un « crédit karma » confortable. Je n’ai pas tout de suite compris le sens de cette phrase. Je trouvais ça plutôt amusant. Après cinq ans d’implication dans ce projet, je me rends mieux compte de quoi il retourne ! Ming Shan n’est pas juste un bâtiment qui sort de terre. A différents niveaux, ce projet met en œuvre des énergies très puissantes qu’il faut pouvoir accueillir et transformer… Pour commencer, un projet aussi important fait naître énormément de jalousies. A partir du moment où l’existence de ce lieu devient plus concrète chacun se demande comme il va se situer par rapport à lui. Le porteur du projet semble occuper une place privilégiée et ceux qui sont momentanément situés un peu plus en périphérie peuvent se sentir mis à l’écart. Je ne parle même pas de ceux qui ont ou avaient l’intention de construire quelque chose de similaire… Volontairement ou non, les gens ne voient souvent que la partie immergée de l’iceberg. Ce qu’elles préfèrent ne pas savoir, c’est qu’il y a énormément de travail derrière un tel projet… Des milliers d’heures de bénévolat. Le porteur du projet doit également assumer tous les échecs . Il est en première ligne et s’expose directement aux critiques et aux projections. Diriger la construction de Ming Shan m’a souvent obligé à sortir Fabricede ma zone de confort et à gérer au mieux des projections d’une force incroyable… Ming Shan est pour moi une formidable opportunité de voir et d’intégrer mon ombre. C’est un appel intarissable à la pratique. En ce sens, il est heureux que ce projet mette si longtemps à se réaliser. Ces années d’efforts ont été un temps de maturation et de transformation indispensable. Si l’on m’avait catapulté il y a cinq ans à la tête de Ming Shan ça aurait été une véritable catastrophe. Je n’étais pas prêt. En fin de compte, toutes les emmerdes, tous les retards, tous les échecs mais aussi toutes les chances et les bénédictions que nous avons rencontrés en chemin ont été porteurs d’un enseignement. De ce point de vue-là, le premier semestre 2015 a été particulièrement gratiné. Nous avons enchaîné emmerdes sur emmerdes sur emmerdes. Ça ne s’arrêtait plus. Je n’ai jamais été aussi en colère que pendant cette période… Nous avons heureusement su utiliser ces événements pour en tirer des leçons. La situation est actuellement beaucoup plus cool. L’équipe a une énergie très constructive. Profitons de l’accalmie ! En fait, faire émerger un centre comme Ming Shan est en soi un processus alchimique. J’espère que les épreuves que nous avons traversées seront utiles aux personnes qui fréquenteront notre centre. Ming Shan est un maître puissant et exigeant. Tous ceux qui participent à sa construction sont brassés de manière intense. La seule manière d’y répondre de manière constructive est de garder son axe et de purifier son cœur.

F. B.: J’imagine que Ming Shan a dû également avoir un impact non négligeable sur ta vie personnelle ?

Fabrice Jordan: Oui, Ming Shan a remodelé le paysage de mes relations « horizontales » de Ming Shan 8manière assez importante. En fait, ce genre d’engagement t’oblige à une certaine solitude. C’est difficile à décrire mais c’est comme ça que je le sens. Ce n’est pas forcément une solitude morbide et je ne sais même pas si on peut réellement parler de solitude. Mais quand on se met au service d’un tel projet, on est obligé de rendre des comptes et d’interagir avec des dimensions plus vastes que celles qui nous sont uniquement transmises par nos 5 sens. Cela implique parfois des décisions qui ne font pas plaisir à tout le monde, et qui ne peuvent pas toujours être expliquées rationnellement. Il faut donc être à même d’absorber un certain nombre de réactions de son entourage. Y compris des clashs et des départs quand il le faut. C’est un bon test pour la pratique. Je précise néanmoins que je me fie autant au comité de « sages » qui m’entoure, me soutient et me critique quand il le faut, qu’à cette autre dimension que je viens d’évoquer. L’équilibre des deux me semble le meilleur garde-fou contre les dérives de toutes sortes.

F. B.: Une fois que Ming Shan sera achevé, quel sera ton rôle au sein de ce centre ?

Fabrice Jordan: C’est une question à laquelle je ne peux pas encore répondre avec certitude. Pour le moment, je suis le bulldozer qui ouvre la voie, le gars un peu inconscient qui marche devant avec son bâton de pèlerin. J’ignore ce qui se passera ensuite… Je laisse les choses se faire. Je vais certainement travailler dans le cabinet médical. Il est également probable que j’aurai un rôle à jouer dans la gestion du lieu et la coordination des enseignements. Je fais confiance au destin. Lorsqu’il sera temps de décider, je prendrai la place la plus naturelle, et surtout celle qui peut le mieux servir le projet. Je suis de toute façon persuadé que les choses s’imposeront naturellement, par elles-mêmes, le moment venu. « Zi Ran ». En attendant, je ne me pose pas vraiment la question…

Ming Shan project

Fabrice Jordan -Conversation sur le TAO 道

道 

«So let us not talk falsely now, the hour is getting late» (Bob Dylan)

Fabrice Jordan est le suisse parfait. iPhone dans une main, mousse au chocolat dans l’autre, il est fiable, précis et posé.

Médecin généraliste et acupuncteur, il se passionne pour le Tai Ji qu’il pratique et enseigne depuis de très nombreuses années. Profondément engagé dans le Taoïsme, il est aujourd’hui l’un des élèves de l’enseignant chinois Liu Yuan Tong, disciple de la 19ème génération Longmen Quanzhen.

Ouvert d’esprit, Fabrice préside l’association Transverse dont l’un des buts est de favoriser le dialogue entre différentes traditions spirituelles. C’est dans le cadre de l’un des séminaires organisés par cette association que j’eus l’occasion de le rencontrer pour la première fois. J’ai immédiatement été séduit par son intelligence, sa gentillesse et son bon sens. Fabrice est en outre doté d’une qualité rare: son rire sonne juste. A lui seul, ce détail aurait déjà suffi à éveiller mon intérêt et ma sympathie.

Aussi serviable qu’à son habitude, Fabrice a immédiatement accepté ma demande d’interview. Restait à trouver le moyen de caser ce nouveau rendez-vous dans son agenda si chargé… Le mieux était sans doute que je me débrouille pour le rejoindre brièvement en Suisse cet été. Nous aviserions le moment venu…

Il y a dix jours, mon cher ami Philippe et moi sommes joyeusement attablés à la terrasse du Baron Rouge. Nous y dégustons un excellent vin blanc en profitant d’un beau soleil. C’est alors que je reçois un mail de Fabrice. Il est de passage à Paris et a un créneau à me proposer. Je peux le rejoindre à 21h45.

Cette opportunité m’effraie autant qu’elle me ravit A ce stade, je n’ai même pas encore commencé à réfléchir aux questions que je pourrais lui poser…

L’échange suivant s’apparente donc davantage à une conversation à bâtons rompus qu’à une interview proprement dite. L’heure tardive nous dispensant des mondanités, j’ai formulé mes questions de manière franche et directe. Je n’ai jamais eu pour but de contredire mon interlocuteur. J’ai seulement essayé de le pousser un peu dans ses retranchements afin de le forcer à clarifier et à approfondir encore son propos.

(N.B. Fabrice me précise que le mot Tao devrait normalement s’écrire Dao. Pour ne pas compliquer les choses, nous avons cependant choisi de conserver l’orthographe la plus habituelle.)

Toutes les photos illustrant cet article sont l’oeuvre de Cédric Bregnard

Frédéric Blanc: Comme je te l’ai dit, je n’ai strictement rien préparé. Je ne sais absolument pas quelles sont les questions que je vais te poser…

Fabrice Jordan: C’est très bien! (rires)

F.B.: Ben, moi ça ne me rassure pas du tout (rires)… Je te propose de commencer par une question très simple. Comment en es-tu venu à t’intéresser au Taoïsme?

Fabrice Jordan: D’un point de vue purement formel, je dirais que j’ai rencontré le Taoïsme le jour où j’ai rencontré mon maître. Ça s’est passé lors d’un voyage en Chine que j’ai effectué en 2007. Je suis rentré dans ce temple et là, j’ai eu une espèce de coup de foudre pour cet homme… C’était un coup de foudre réciproque… Une rencontre, quoi. D’un autre côté, j’avais déjà rencontré le Taoïsme depuis belle lurette. Je ne m’en étais simplement pas rendu compte. Je faisais du Taoïsme comme M. Jourdain de la prose… Le Taoïsme est présent en Occident depuis le début des années 80. Comme la plupart des gens ne sont en contact qu’avec l’une de ses branches, ils ne l’identifient pas en tant que tel. Il n’en reste pas moins que ceux qui pratiquent le Tai Ji, le Qi Gong, le Feng Shui mais aussi l’acupuncture ou la médecine chinoise, pratiquent une discipline profondément ancrée dans le Taoïsme. Je pourrais donc aussi te répondre que j’ai rencontré le Taoïsme quand j’avais 20 ans… C’était en 1991. J’ai tout de suite accroché… J’ai pratiqué le Tai Ji et une forme occidentalisée de méditation taoïste pendant près de 17 ans. Aussi étonnant que cela puisse paraître, je n’ai jamais vraiment soupçonné l’origine de ces pratiques avant ce fameux voyage en Chine. C’est alors que je me suis rendu compte que ces enseignements étaient reliés à un corpus spirituel très vaste et très ancien que l’on nomme le Taoïsme.

F.B.: 17 ans de pratique! Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’investir à ce point dans le Tai Ji?

Fabrice Jordan: C’est difficile de répondre à cette question (grand sourire). C’est un peu comme quand tu tombes amoureux. Tu sais clairement ce que tu veux mais si on te demande pourquoi tu le veux tu n’es pas vraiment capable de répondre… Ce qui est sûr, c’est que j’aime beaucoup cette pratique. Elle me correspond beaucoup… J’ai spontanément tendance à entrer en relation avec le monde de manière kinesthésique. C’est sans doute ça qui m’a attiré vers le Taoïsme. C’est une spiritualité très intuitive, très corporelle. J’avais besoin de ça. De manière plus simple, je pourrais aussi te répondre que je pratique le Tai Ji parce que cela me fait plaisir. C’est une pratique très agréable.

F.B.: Tu dis que tu entres en relation avec le monde de manière kinesthésique. Est-ce que tu peux m’en dire un peu plus?

Fabrice Jordan: Bien sûr… Je remarque que je suis très sensible à la façon dont les gens se tiennent… à leur manière de bouger, d’évoluer dans l’espace… Si je veux essayer de comprendre quelqu’un, je vais d’abord observer la manière dont il se déplace. Pour moi c’est beaucoup plus important que ce que la personne peut dire ou même faire. C’est une manière plus directe d’entrer en rapport avec les gens et les choses et cela m’apporte plus d’informations qu’une approche purement intellectuelle.

F.B.: Tu as employé tout à l’heure deux expressions très fortes. Tu parles de «coup de foudre» pour décrire la rencontre avec ton maître spirituel et lorsque tu évoques ta découverte du Tai Ji, tu dis que tu en es tombé «amoureux».

Fabrice Jordan: Bon… (rires)… C’est vrai que j’utilise assez volontiers ce vocabulaire. Les gens qui ne me connaissent pas trop ont l’impression que je suis plutôt quelqu’un de calme, de posé… En réalité, je suis quelqu’un de très passionné. Si je regarde les grandes décisions que j’ai prises dans ma vie, je vois une série de coups de foudre. Ce sont toujours des évidences du coeur qui m’ont aidé à avancer, pas des réflexions interminables. Ma rencontre avec le Tai Ji ne fait pas exception à la règle. Je suis tombé sur un livre dans une librairie de Lausanne. Je venais alors de quitter un premier instructeur de karaté qui enseignait des techniques de Ki à la manière de Morihei Ueshiba, le grand maître d’aïkido. A ce moment-là, il était vital pour moi d’approfondir ce que j’avais appris. J’ai donc dévoré ce bouquin. Pour moi, ce livre a été une révélation, un immense coup de foudre. J’ai immédiatement écrit à l’auteur pour en savoir plus… (rires)… Je ne suis pas un tiède… Je crois que c’est une qualité qui plaît aux instructeurs. Ceux qui ont quelque chose à transmettre ont besoin de rencontrer des gens qui se passionnent pour ce qu’ils enseignent. Ils ont besoin de sentir chez leurs élèves ce que Swami Prajnanpad aurait appelé une «impérieuse nécessité». C’est une belle expression. Elle traduit bien ce que je ressens quand je rencontre une chose qui me passionne. Alors quand j’en parle, j’ai tendance à employer un vocabulaire qui vient du coeur… (sourire).

F.B.: (silence) Pourrais-tu revenir sur les circonstances dans lesquelles tu as rencontré ton maître spirituel? J’ai pas très bien compris… Tu étais en Chine, tu es rentré dans un temple… Mais qu’est-ce que tu foutais en Chine?

Fabrice Jordan: (rires)… Lorsque j’ai décidé de faire ce voyage en Chine, je venais de quitter un deuxième instructeur de Tai Ji. Je m’étais beaucoup investi dans son école puisque j’y avais enseigné le TaiJi et la méditation pendant une quinzaine d’années. J’avais peu à peu gravi les échelons de la hiérarchie interne… J’ai fini par quitter l’école parce qu’elle ne correspondait plus à mes besoins et qu’elle ne répondait pas aux questions de plus en plus lancinantes qui étaient devenues les miennes. A un moment donné, j’étais trop en porte-à-faux avec le système… Je n’avais plus d’autres solutions que de le quitter… En partant, je me suis interrogé sur ce que j’avais appris pendant ces quinze ans. J’ai commencé à faire des recherches sur les maîtres qui avaient formé l’instructeur de cette école. J’ai retrouvé des gens… je suis allé les interroger… Cette quête a duré environ six mois. C’était presque devenu obsessionnel… Je voulais comprendre quelle était l’origine des pratiques que j’avais apprises et enseignées… Petit à petit, j’ai compris que tous ces enseignements faisaient vraiment partie intégrante du Taoïsme. Il m’a paru alors évident que je devais me rendre en Chine… Je me suis donc inscrit à un voyage organisé… Ça n’était pas si anodin que ça comme voyage… Il durait trois semaines et il n’y avait que des visites de temples prévues au programme… Nous sommes allés visiter des temples bouddhistes, des temples tibétains, quelques temples taoïstes… C’est en arrivant dans l’un d’eux, celui de Maître Liu, que j’ai enfin compris pourquoi j’avais entrepris ce voyage. J’étais parti en suivant une intuition… cette «impérieuse nécessité» dont nous parlions à l’instant… J’aurais été bien en peine de l’expliquer lors de mon départ… C’est au moment où je me suis trouvé en présence de Maître Liu que j’ai enfin compris ce qui se passait… C’est devenu une évidence.

F.B.: Au moment où tu rencontres Maître Liu tu as déjà une très longue pratique du Tai-chi derrière toi. Penses-tu que cela ait joué dans la qualité de cette rencontre?

Fabrice Jordan: Très certainement. Je pense d’ailleurs que je n’aurais pas rencontré ce maître là en Chine si je n’avais pas eu ces 17 années de pratique à mon actif. Pendant très longtemps, je me suis inscrit dans une logique dont le but était d’apprendre toujours plus, d’essayer d’acquérir encore une technique de plus et de perfectionner celles que l’on maîtrisait déjà… Je n’irais pas jusqu’à dire que c’était une sorte de matérialisme spirituel mais quand même… Il faut être honnête… (silence)… A un moment donné, ce système m’a semblé vain… J’en suis arrivé à un point où je n’avais plus envie d’accumuler mais de me délester… C’est à ce moment-là que j’ai entrepris ce voyage en Chine. J’étais arrivé à un point de bascule et j’amorçais ma descente… Autrement dit, je commençais déjà à me délester de certaines choses… Je n’avais cependant pas encore reçu la confirmation que ce dépouillement était bien la suite du chemin… L’une des premières choses dont a parlé mon maître est une notion que dans le vocabulaire technique du taoïsme on appelle «le ciel antérieur» (先天) par opposition au «ciel postérieur» (后天)… Le but de toute la pratique taoïste est de retourner dans le ciel antérieur. Ce que les taoïstes nomment le ciel postérieur désigne le monde de la manifestation et de la dualité. C’est aussi l’ensemble des choses, grossières et subtiles, que l’on peut accumuler… Lorsque l’on commence à passer dans le ciel antérieur, cela devient un peu plus intangible… Il n’y a plus rien à toucher ou à accumuler… On assiste à nouveau à une sorte d’irruption du mystère dans la vie… Les propos de Maître Liu ont eu une immense résonance en moi. C’est comme s’il disait de manière très précise ce que je ressentais encore de manière confuse… De son côté, Maître Liu a clairement senti l’impact que son enseignement avait sur moi.

F.B.: (silence) Dois-t-on obligatoirement passer par le ciel postérieur avant de regagner le ciel antérieur ? Autrement dit, est-il obligatoire d’arriver à un certain niveau d’accumulation avant de commencer à se délester?

Fabrice Jordan: Fondamentalement, je pense qu’aucune étape n’est obligatoire. Ceci dit, certaines étapes sont tout de même courantes voire «normales». La plupart des pratiquants ont besoin de commencer par se construire une base solide pour grandir… Et bien entendu, cette base est d’abord matérielle. Pour avancer, ils doivent d’abord pouvoir sentir qu’ils ont acquis une certaine indépendance dans la vie, qu’ils subviennent à leur propres besoins et qu’ils sont capables de répondre de manière adéquate aux besoins des systèmes dans lesquels ils sont insérés. Au fond, c’est du bon sens… Cela évite que la spiritualité ne devienne une forme de fuite. Certains pratiquants qui se sentent dépassés par les exigences de leur vie matérielle ou relationnelle vont avoir tendance à aller valider des compétences beaucoup plus informelles, et souvent invérifiables, dans le domaine spirituel. Le passage par le «ciel postérieur» n’est donc pas obligatoire mais il est quand même plutôt habituel. (sourire) Il est évidemment plus facile de lâcher quelque chose que l’on a que quelque chose dont on a toujours été frustré. (silence) Dans le Taoïsme on parle traditionnellement de trois étapes principales qui sont celles du Jing (), du Qi () et du Shen ( ). La dernière étape, celle du Shen, relève du domaine de la conscience. La première, celle du Jing, est assez liée à la matière. Symboliquement, elle est située dans le bas du corps… Comment dire… Tout le monde comprend qu’un arbre majestueux a besoin d’avoir des racines profondes pour s’ancrer solidement dans le sol et grandir. Si tu négliges la dimension matérielle de l’existence, tu vas, à un moment ou un autre, te rendre compte que cela limite ta croissance dans des domaines plus subtils de ton existence…

F.B.: Puisqu’on en parle, quelle était ta situation matérielle au moment où tu as rencontré Maître Liu?

Fabrice Jordan: En 2007, j’étais déjà médecin. J’avais terminé l’ensemble de ma formation hospitalière y compris ma spécialisation en «médecine interne» (j’ignore si ce genre de terminologie existe en France). Je venais de quitter l’hôpital pour ouvrir un cabinet privé. D’un point de vue matériel, j’étais donc vraiment tranquille. C’est drôle quand j’y pense… Au moment de ma rencontre avec Maître Liu, je tenais vraiment la route sur le plan matériel, psychologique etc… J’avais l’impression de vraiment m’appartenir. Après avoir osé quitter mon école de Tai Ji, j’en étais arrivé à la conviction que je n’avais plus besoin de maître. Et c’est juste au moment où je me dis ça, que je rencontre pour la première fois un homme à qui je peux vraiment reconnaître une qualité de maître… Avant Maître Liu, j’avais déjà eu deux enseignants mais j’avais toujours gardé une certaine distance avec eux… J’avais toujours refusé de faire «entièrement reddition»… Je leur donnais peut-être 80 ou 85% de moi mais je m’arrangeais pour qu’une partie de moi reste inatteignable ou protégée… Je me gardais une porte de sortie pour déguerpir en cas de nécessité… C’est paradoxal…C’est au moment où je pense n’avoir plus besoin de maître que je deviens vraiment capable de faire «reddition complète» vis à vis de quelqu’un… Cela vient aussi du fait que c’est la première fois que je rencontre quelqu’un en qui je peux avoir une confiance complète… Avec Maître Liu, je ne me sens en danger nulle part…

F.B.: Peux-tu expliquer pour quelle raison tu arrives à lui faire confiance?

Fabrice Jordan: Je suis quelqu’un de particulièrement intuitif. J’ai la chance d’avoir une bonne boussole intérieure. C’est une qualité que j’ai héritée de ma mère. Je sens parfois les choses avant même de comprendre ce qui se joue réellement… Un pressentiment suffit à m’alarmer. Quand quelque chose n’est pas ajusté chez quelqu’un, je le décèle en général très vite. Je me suis donc toujours tenu sur mes gardes avec mes deux premiers instructeurs. La suite a confirmé que j’avais raison parce qu’il y a eu des dérives, des déviations de pratique importantes…Mais avec Maître Liu, j’ai confiance. Ce n’est pas pour cela que je dirais qu’il est parfait en tant qu’être humain. Je ne m’attends d’ailleurs plus à ce qu’un maître possède une telle qualité sur le plan existentiel. Ce qui me donne confiance c’est qu’il n’a pas besoin de moi… Maître Liu est un homme d’une grande bonté, qui se met vraiment à la disposition de ses élèves… Il n’a pas d’autre but que la croissance de ses disciples. J’ai aussi le sentiment qu’au fond, le fait que je sois là ou pas lui est égal. Ça peut paraître bizarre de dire ça, mais moi, ça me rassure beaucoup (rires). Ce qui est étonnant chez lui, c’est que tu ne peux pas vraiment entrer en conflit avec lui. Il n’offre aucune prise à ton agressivité… C’est comme si cela était immédiatement transformé en autre chose…

F.B.: Parlons un peu du Taoïsme en lui-même… C’est un peu ardu comme philosophie, non? Je me souviens d’avoir assisté il y a deux ans à un séminaire de Maître Liu en Suisse et de n’avoir strictement rien compris à ses explications. Pas un mot! Cela me rendait littéralement fou de rage… C’était très curieux parce qu’en même temps, je me rendais bien compte que Maître Liu est un pédagogue patient et plein de bonne volonté… Je me rendais surtout compte que j’avais à faire à un homme profondément bon… Mais ses explications sur l’alchimie interne et la culture de la perfection me passaient très largement au-dessus de la tête. Quand j’écoutais Arnaud Desjardins ou Lee Lozowick, j’avais au moins l’impression (ou l’illusion) de comprendre quelque chose… Mais là, RIEN. Cela m’a mis dans une colère noire. J’avais l’impression de devenir fou!

Fabrice Jordan: (rires) C’est vrai que le Taoïsme n’est pas une spiritualité très facile d’accès… Cela saute particulièrement aux yeux lorsque l’on s’engage dans le taoïsme «complet» et non dans l’une de ses formes occidentalisées… Il faut garder à l’esprit que le Taoïsme est issu d’une culture qui repose sur des paradigmes très différents de la nôtre. Notre pensée occidentale moderne est fondée sur Descartes, la philosophie du siècle des lumières et le rationalisme matérialiste du XXème. Les taoïstes ne partagent pas du tout cette culture-là et leur compréhension du réel diffère très nettement de la nôtre. Ils ne s’intéressent pas aux objets en eux-mêmes mais aux transformations incessantes de ces objets et aux relations qu’ils entretiennent entre eux. Le vocabulaire qu’ils ont forgé au fil des siècles est donc très différent du nôtre…Cette barrière de la langue constitue un obstacle réel qu’il ne faut pas sous-estimer… Mais comme tu l’as très bien dit, les écoles occidentales ont un problème inverse : quand Arnaud Desjardins enseigne, on peut avoir l’illusion de le comprendre facilement parce qu’il manie un langage et des concepts qui nous ont l’air familiers. On croit donc le comprendre alors qu’il parle d’une réalité qui nous est radicalement étrangère. Cette réalité est d’un autre ordre et se laisse très mal appréhender par les mots. Lorsque l’on se confronte au Taoïsme, les choses sont d’un abord plus compliqué, mais, sauf gros trouble cognitif, on sait que l’on ne comprend pas… Du coup, on est obligé de se brancher sur une autre forme d’écoute. D’un côté, on est contraint de s’interroger vraiment sur le sens des concepts qui nous sont présentés. D’un autre côté, on est obligé de mettre son intellect entre parenthèses. C’est particulièrement vrai lorsque l’on maîtrise très mal le chinois. Lorsque je suis en Chine, je n’ai pas toujours la possibilité d’obtenir une traduction intégrale des enseignements qui nous sont délivrés. Je suis donc obligé d’écouter avec le coeur. J’utilise également cette « énergie » que l’on connaît moins bien en Occident parce qu’elle a été plus ou moins refoulée par l’usage exclusif de l’intelligence rationnelle et que les chinois nomment le Qi. Le Qi véhicule des informations sous forme de vibrations subtiles, infraverbales… J’ai appris à le considérer comme une source d’informations aussi riche que le langage… Ce que je dis peut surprendre. C’est vrai que nous avons perdu l’habitude d’écouter le corps. Selon certains psychologues, l’être humain reçoit 65% des informations du monde extérieur de manière non verbale. Je me souviens d’une étude qui prouve que le champ magnétique du coeur est 5000 fois plus fort que celui du cerveau. Ceci explique que quand tu te trouves dans une voiture avec ta conjointe en colère, tu sens très bien le malaise, même si aucun mot n’est échangé…Les champs vibratoires du cœur interagissent en absence de tout langage. Cela explique aussi que même lorsque tu ne comprends rien verbalement à un enseignement tu peux tout de même percevoir les qualités et vibrations du coeur du maître et t’y relier. Tu reçois donc quand même une «information» mais elle n’est pas verbale. Elle est plutôt de type «vibratoire». Cette information peut être aussi agissante, sinon plus, qu’une information verbale. Il va de soi que tu seras un bien meilleur récepteur si tu n’es pas complètement barricadé sur le plan émotionnel ou bloqué dans ton intellect. (silence) Tu vois, je ne nie pas du tout l’obstacle que constitue la confrontation avec une langue et une culture qui nous sont radicalement étrangères. Mais cette barrière présente aussi quelques avantages paradoxaux…

F.B.: Si l’on veut s’impliquer profondément dans l’étude du Taoïsme, il faut donc apprendre le chinois?

Fabrice Jordan: Disons que cela relève d’une courtoisie élémentaire. La moindre des choses c’est d’essayer… Bien sûr, il ne faut pas nier la difficulté et rester cool avec soi-même… (rires)… Cultiver un certain sens de l’humour ne fait pas de mal… A titre personnel, il m’est tout simplement impensable de rencontrer un maître chinois et de ne pas faire l’effort d’apprendre sa langue… Je sais que c’est quelque chose que tout le monde n’est pas forcément en mesure de faire ou dont on peut ne pas sentir la nécessité… Encore une fois, il y a autant de voies que de pratiquants… De mon côté, je trouve l’apprentissage du chinois très nourrissant… L’étude des idéogrammes fait travailler le cerveau droit un peu à la manière de la musique… Je sens que ce travail sollicite des zones de mon cerveau auxquelles je n’aurais pas accès autrement et que cela m’ouvre de nouveaux horizons. (silence)… Mais bon, vous avez tout de même une chance énorme d’avoir accès à un enseignement en français. Le fait d’entrer en contact avec une école amie d’origine chinoise peut servir à vous rappeler cette évidence.

F.B.: Très juste. En ce qui me concerne, je ne mesure tout simplement pas ma chance…

Fabrice Jordan: C’est normal… Le poisson ne voit plus l’eau dans laquelle il a tellement l’habitude de nager… Imagine que pour voir mon maître, je suis obligé de fermer mon cabinet pour deux semaines au minimum, que je dois prendre l’avion et engager quelqu’un sur place pour me traduire ses propos… Au final c’est un investissement en temps, en argent et en énergie qui est assez énorme. Vous avez la chance de tout avoir à portée de main… Parfois c’est bien de s’en souvenir.

F.B.: (silence) Au fond, c’est quoi le but de tout ça?

Fabrice Jordan: Du Taoïsme?

F.B.: Oui, de la spiritualité en général… Pourquoi est-ce que tu te donnes tout ce mal?

Fabrice Jordan: Et toi? Tu sais pourquoi tu fais ça? (rires) On fait ça parce qu’on doit le faire. C’est tout. On le fait parce qu’on entend cet appel auquel on ne peut que répondre… Et puis ça rend la vie plus riche, plus dense, plus… vivante… Je n’aime pas donner de réponses trop précises et définitives à ce genre de questions. On risque de perdre le sens du mystère. C’est important de se remettre face au mystère… Si je m’en donnais vraiment la peine, je pourrais te donner mille explications astucieuses… mais la vérité c’est que je n’en sais rien… Je sais simplement que je dois le faire. (large sourire)

F.B.: En France nous sommes très suspicieux vis-à-vis de cette notion de mystère. Nous l’assimilons volontiers à de la mystification. L’irrationnel a mauvaise presse chez nous. Nous considérons qu’il s’agit d’une forme de stupidité ou en tout cas de paresse. Pour beaucoup de scientifiques par exemple, le fait de cultiver le sens du mystère sera vu comme un refus d’aller au fond des choses. On te dira que tu sacrifie la vérité objective à ton monde de fantasmes et l’on verra en toi un fanatique et un terroriste en puissance…

Fabrice Jordan: Oui… Ce n’est pas faux… à un certain niveau… Tout dépend bien entendu de ce que l’on entend par mystère. Si on qualifie de mystère toutes les parts d’ombre que l’on porte en soi et que l’on décrète que le mieux est de ne pas aller explorer ce «mystère» de trop près, il y a de toute évidence un problème de pratique… Tout pratiquant sérieux doit un jour ou l’autre aller se frotter à ses parts d’ombre. Il existe cependant un mystère d’un autre ordre auquel il est essentiel de s’ouvrir. Je ne sais pas comment l’exprimer… Je trouve que les gens qui ont peur de ce mystère s’accrochent à des paradigmes de pensée qui sont dépassés. Cela rejoint le conflit qui oppose la physique newtonienne à la physique quantique… Certaines certitudes qui semblent relever du bon sens sont battues en brèche dès que l’on va plus en profondeur. Aujourd’hui les physiciens quantiques se rendent compte que lorsqu’ils poussent leurs recherches au-delà d’un certain niveau ils accèdent à une zone de connaissance, ou de non connaissance, qu’ils appellent eux-mêmes «la réalité voilée». Au moment où ils arrivent à la fine pointe de la rationalité, le réel se dérobe… Cette impossibilité d’appréhender le réel n’est pas due à un défaut quantitatif de connaissances ou de moyens techniques… Ils butent simplement sur une impossibilité qualitative… Comme s’il était tout simplement dans la nature du réel de ne pas se laisser saisir… Cette constatation rejoint les affirmations des grands mystiques… (silence)… Se confronter au réel, au Réel avec une majuscule, c’est faire face au mystère… Ce qui ajoute à la confusion c’est que nous confondons souvent les pensées «pré rationnelles» et les pensées «post rationnelles». Le mystère dont je parle relève très clairement du «post rationnel». Ce mystère est accessible aux personnes qui ont complètement intégré le niveau de la pensée rationnelle. Elles sont alors en mesure de «dépasser» le rationalisme et d’avoir une vue de plus en plus systémique et intégrative de la vie. Elles peuvent à nouveau faire face au mystère sans perdre leur structure. Beaucoup de gens se situent cependant encore au stade de la pensée «pré rationnelle». Ces personnes sont potentiellement dangereuses. Ce sont elles qui vont être tentées de combattre pour faire triompher le dieu de leur famille ou de leur clan…

F.B.: Notre éducation d’occidentaux nous a habitué à opposer l’esprit au corps. Il s’agit pour nous de deux domaines tellement incompatibles qu’ils semblent s’exclurent mutuellement. Nous sommes d’ailleurs toujours tentés de nous débarrasser de l’un ou de l’autre. Beaucoup de catholiques ont voulu vivre leur foi aux dépends de leur corps, alors que les matérialistes mettent un point d’honneur à nier toute réalité spirituelle. Le Taoïsme pour sa part prend pleinement en compte ces deux réalités et se refuse à les séparer. L’importance qu’il accorde au corps nous étonne. Elle nous paraît même excessive. En écoutant parler Maître Liu, j’avais l’impression d’assister à une conférence sur la médecine chinoise. Je me demandais avec impatience quand nous allions enfin aborder les choses sérieuses… En fait, on ne les aborde jamais… Ou plutôt on en parle depuis le début mais le barbare occidental que je suis ne peut pas s’en rendre compte…

Fabrice Jordan: Tout à fait. Tu as bien résumé les paradigmes très différents sur lesquels se fondent ces deux pensées. Notre pensée est très dichotomique. Nous avons tendance à séparer radicalement l’âme du corps, l’esprit de la matière. Dans la pensée chinoise cette séparation est inconcevable. Le corps et l’esprit sont conçus comme deux réalités étroitement imbriquées l’une dans l’autre. Un chinois ne peut pas imaginer que l’on puisse mener une vie spirituelle intense et profonde en négligeant son corps. Si nous sommes attentifs à notre vécu nous pouvons sans peine vérifier la pertinence de ce point de vue. Notre condition physique a un impact important sur la qualité de notre pratique spirituelle. Je ne parle pas ici des très très grands sages qui deviennent une exception. Mais il faut avoir conscience de la catégorie dans laquelle nous boxons. Dans la nôtre, il suffit que nous dormions mal pour être beaucoup plus irritable. Si nous mangeons trop de sucre ou buvons trop d’alcool ou de café, nous aurons beaucoup plus de mal à faire preuve d’équanimité. Si nous sommes sérieusement malades c’est encore pire. Une douleur chronique a de grandes chances de nous rendre dépressifs. Dans l’imaginaire collectif occidental on aimerait avoir une «spiritualité propre», une pratique dégagée de toutes contingences matérielles… Dans la réalité, cette «spiritualité propre» n’existe pas… Le Taoïsme insiste fortement sur ce point. Comme le dit l’un de mes amis: «pour s’éveiller encore faut-il avoir bien dormi.» Je trouve qu’il a raison. L’attention au corps est essentielle. La pratique spirituelle est une entreprise particulièrement délicate… On ne peut pas se payer le luxe de compliquer encore les choses en négligeant le corps… Il va de soi que le Taoïsme ne considère pas le corps comme une fin en soi. Ce n’est pas non plus un culte obsessionnel de la santé ou d’une forme physique parfaite. Il l’utilise simplement comme un instrument auquel il faut porter attention. Cela lui redonne une place simplement naturelle au sein du corpus d’enseignement global… C’est la raison pour laquelle beaucoup de ses enseignements passent par le corps… Notre société moderne tellement intellectualisée gagnerait à redécouvrir ce corps qui est un corps «vécu» et non un corps «objet». Pour beaucoup d’occidentaux ce qui est en dessous du niveau du cou n’existe pas ou si peu… C’est probablement la raison pour laquelle ce qui est «en-dessous de la ceinture» refait irruption de manière si forte aujourd’hui. L’occidental vit un corps tronqué, dont une partie est d’abord refoulée avant de réapparaître par la bande de manière parfois violente comme tout ce qui est refoulé. Le Taoïsme commence par réintégrer la personne dans un corps complet et vécu avant de la réintégrer dans l’univers…

F.B.: Il y a autre chose qui scandalise les occidentaux dans le taoïsme. Vous ne semblez pas faire de distinction très nette entre l’individu et son environnement. Vous semblez croire par exemple qu’il suffit de changer un détail dans l’aménagement de votre habitation pour améliorer votre manière de fonctionner. Lorsque Maître Liu a rendu visite à l’un de nos amis commun il lui a conseillé de placer trois représentations de chèvres sur son bureau en prétendant que cela influencerait positivement sa créativité. En France, un tel conseil ne peut tout simplement pas être pris au sérieux.

Fabrice Jordan: Pourquoi penses-tu qu’il n’existe aucun rapport entre toi et ce qui t’environne? C’est parce que tu as pris l’habitude de considérer les êtres et les choses comme séparées les uns des autres. Le but de la spiritualité, de toute spiritualité, est de prendre conscience des liens qui nous relient à tout le reste. Les chinois sont très pragmatiques. Le Taoïsme n’est pas seulement la création d’un petit groupe de lettrés. Beaucoup de grands pratiquants étaient de simples paysans. Ils ont appris à travailler avec l’espace et les rythmes de la nature. Ils ont fini par développer une sorte de science de l’espace et du temps. Ils ont acquis la conviction que l’aménagement d’un lieu influence l’existence de ceux qui l’occupent. C’est donc un aspect auquel ils accordent beaucoup d’attention. Pour mieux comprendre la pertinence de cette idée, tu peux faire une expérience toute simple. Mets ta chambre sens dessus dessous et après avoir foutu un bordel pas possible installe-toi au milieu de la pièce et vois ce que tu peux ressentir. Ensuite range la pièce. Fais les choses avec soin… Place les objets de telle manière que la pièce soit belle. Fais-toi plaisir… Lorsque tu as terminé, installe toi à nouveau au milieu de la pièce et tiens-toi à l’écoute de ton ressenti. Cela n’aura plus rien à voir avec ce que tu as pu sentir précédemment. Tu comprendras alors pourquoi les taoïstes accordent une telle importance à des choses qui peuvent à priori nous sembler sans intérêt. Nous interagissons avec les choses de manière beaucoup plus subtile et profonde que nous le croyons. Vu d’un point de vue rationnel tout cela ressemble bien-sûr à de la superstition quand ce n’est pas carrément de la manipulation. Je peux tout à fait comprendre ce point de vue. Pour une pensée étroitement rationnelle ce que je viens de dire est tout bonnement inacceptable.

F.B.: Tu parlais aussi du temps…

Fabrice Jordan: Oui, les chinois font également très attention au temps… Le Taoïsme est une sorte de «chrono spiritualité». Il ne suffit pas d’agir de manière juste, il faut également attendre le moment propice pour passer à l’acte. Poser une action juste au mauvais moment n’est pas une très bonne idée. Tant que les temps ne sont pas mûrs, il est préférable de ne rien faire. L’idée qu’il est parfois préférable de ne rien faire est difficile à accepter pour un occidental, toujours occupé et valorisé par l’action. (sourire)…

F.B.: OK. Je pense pouvoir admettre qu’une chambre en bordel puisse engendrer un grand malaise physique et psychologique. Je sais par expérience qu’une certaine forme de désordre a quelque chose de mortifère. Ce qui me gêne beaucoup en revanche, c’est cette dimension… symbolique. Pour en revenir à cette histoire de chèvres… J’avoue ne pas trop voir le rapport de cause à effet qui pourrait exister entre la présence de ces bestioles et le déploiement de facultés créatives…

Fabrice Jordan: (large sourire) Il est important de ne surtout pas refouler ce genre de réactions. Ce serait une erreur… Par contre il peut être intéressant de s’interroger sur des réactions aussi épidermiques… Ces pratiques nous paraissent exotiques… Je comprends qu’on puisse être sceptique… On craint de tomber entre les mains de charlatans… Mais est-ce une raison de ne pas se donner la peine d’observer, et de vérifier par soi-même, si les gens qui mettent en pratique de tels conseils en retirent des bénéfices? Pour cela, il faut naturellement exercer un certain discernement et être en présence d’un maître à priori digne de confiance. Je dois avouer que j’ai eu le même type de réaction que toi en arrivant en Chine. Puis j’ai appris à dépasser ce genre de réactions plutôt superficielles en prenant le risque de la mise en pratique. Je vais au bout de l’expérience et je vois ce qui se passe… (silence)… Je suis en train de lire le témoignage d’un occidental qui a vécu en Chine pendant quarante ans. C’est un homme vraiment très rationnel. Il a abordé ces pratiques avec beaucoup de scepticisme. Il avoue qu’il ne comprend toujours pas ce qui se passe mais qu’il est bien obligé de constater qu’il se passe quelque chose et que les effets de ces pratiques sont parfois ahurissants. La pensée occidentale se refuse à reconnaître la réalité d’un phénomène qu’elle est incapable d’expliquer. Il s’agit de l’une de ses limites les plus gênantes. C’est particulièrement vrai en médecine. Statistiquement parlant on est obligé de reconnaître l’efficacité de certains remèdes. Pourtant tant que l’on ne comprend pas exactement pourquoi ces produits fonctionnent, on se refuse à leur accorder le statut qu’ils mériteraient. Cela dit, si quelqu’un est vraiment allergique à ce genre de pratiques, rien ne l’oblige à les pratiquer. Le taoïsme est suffisamment vaste pour proposer d’autres types d’enseignements plus adaptés à la nature de tel ou tel pratiquant. Enfin, si on n’éprouve aucune affinité avec ce courant spirituel pourquoi insister? Il est important de respecter sa propre nature… On apprend toujours de manière plus efficace lorsque l’on prend plaisir à ce que l’on fait.

F.B.: (silence) Je cherche une question intelligente pour terminer cet entretien…

Fabrice Jordan: Tu sais, tu peux te planter… Tu n’auras qu’à couper au montage…(rires)

F.B.: Au fond, qu’est-ce qui est le plus important dans la pratique spirituelle?

Fabrice Jordan: En ce qui me concerne, je dirais que c’est ce que les taoïstes appellent la vacuité du coeur. En bon français on pourrait tout simplement parler de gentillesse. Je ne sais pas vraiment si c’est le plus important mais aujourd’hui, c’est ça que je cultive le plus… Les qualités du coeur… C’est à dire la capacité à être à l’écoute quand c’est nécessaire, à pouvoir accueillir ce qui vient avec bonté et disponibilité, à aider les gens quand c’est possible… il y a une formule taoïste qui dit: «remplir les ventres, vider les coeurs.» «Vider» le coeur ne signifie pas que l’on cherche à le dessécher… Il s’agit au contraire de l’assouplir, de le rendre malléable afin qu’il soit « vide », « vacant », apte à accueillir tout ce qui vient à nous et à y répondre de la manière la plus adaptée… La réponse aux épreuves de la vie émane du coeur. Voilà, c’est ma pratique principale…(silence)… Ces qualités de coeur sont très présentes chez mon maître. C’est un homme dont la simplicité et la bonté me font littéralement fondre. Les rapports que j’ai avec lui sont très simples, très directs… Quand je le côtoie en Chine j’ai amplement l’occasion d’observer la manière dont il se comporte avec ses compatriotes… Dans ce domaine, il me donne des leçons tous les jours… A mon avis, ces qualités de coeur ne peuvent se développer que par une sorte de polissage… Ce n’est pas quelque chose que l’on peut fabriquer ou acquérir à force d’efforts… Ces qualités sont le fruit d’un lâcher prise…

F.B.: Qu’est-ce que tu entends exactement par polissage?

Fabrice Jordan: Polissage? Hum… Ce n’est peut-être pas le bon mot… Si tu vois le fond d’un cours d’eau dont le lit est boueux, il faut faire attention à ne pas trop remuer la vase sous peine de rendre l’eau encore plus trouble… La pratique consiste à calmer le coeur pour qu’il redevienne limpide. Bon, c’est sûr, l’image est limitée… Je crois tout de même qu’elle pointe dans la bonne direction… Encore une fois, le plus important est d’avoir un coeur ouvert, capable d’être en lien avec les autres. L’un des dangers de la pratique spirituelle c’est de se réfugier dans sa tour d’ivoire et de commencer à regarder les autres de haut, parfois de manière très subtile… C’est un risque qui guette particulièrement les enseignants… Le but de la pratique c’est de redescendre dans la vallée, d’y vivre avec ses semblables, frères et sœurs de pratique, les mains dans la pâte, tout en restant relié subtilement au sommet de la montagne…Les taoïstes utiliseraient la métaphore de l’homme entre Ciel et Terre. C’est notre responsabilité de pratiquant de faire que le Ciel et la Terre se rencontrent et se fertilisent mutuellement.

Jyaleen – Non merci

Non content d’être médecin, de s’occuper de Qi Gong et de culture chinoise, notre ami FABRICE JORDAN se lance également dans la production musicale. Il faut avouer qu’il a un certain flair en la matière. Jyaleen, la jeune et talentueuse chanteuse suisse dont il encourage le talent, est déjà très connue dans son pays. Il ne serait pas étonnant qu’elle se fasse très vite remarquer en France.