Mais où est le problème? – Compte rendu de lecture par Gilles Farcet

Gilles Farcet a publié ce « compte-rendu d’une lecture vive et encore chaude »  il y a une dizaine de jours sur sa page Facebook. La grande qualité de cet article m’incite à en rendre également la lecture accessible sur ce blog. 

22256864_1471099276305254_5024105572872819417_oEn lisant très attentivement Où est le problème, troisième et, dit -il, probablement dernier, livre publié par Daniel Morin , pour qui composer et publier un ouvrage est une entreprise à maints égards contre nature, j’ai eu beau chercher , je ne l’ai pas trouvé – le « problème ».

Dernier ou pas- ne jamais dire « fontaine » …- ce livre me parait le plus ramassé et le plus abouti des trois. 

Allons plus loin : ce petit livre (à peine plus de 150 pages) est un grand livre. Grand par la finesse de l’expression, l’acuité du propos qui tranche comme un diamant, la verticalité de la perspective qu’il martèle jusqu’à ce que le lecteur attentif en soit étourdi. 

Attention : les choses étant ce qu’elles sont, ce livre risque fort d’être rangé dans la catégorie des ouvrages que pondent régulièrement des « éveillés » bientôt aussi nombreux que des poules en batterie.. . « Eveillés » à propos desquels l’auteur a ce propos férocement lucide et, à mon sens, définitif : « chez certains, malgré un discours imparable, il y a toujours la notion d’un moi qui serait sorti d’affaire. Leurs prestations ne servent qu’à valider un moi d’enseignant ». 

Et en effet, le bijou intitulé Où est le problème ? n’a rien à voir avec cette morne production infligeant à un public peu discriminant une métaphysique d’autant plus prétentieuse qu’elle est la plupart du temps à deux sous. Il appartient à une toute autre catégorie , pas celle du toc mais des joyaux de rare facture. 

Car n’est pas simple qui veut. Beaucoup de discours aujourd’hui populaires dans la sphère dite « spirituelle » se bornent à seriner une affirmation , en général celle de la « non séparation » de manière curieusement linéaire, sans perspective ni profondeur, à la manière du médecin de Molière qui face au maux divers et variés de son patient ne sait que répéter « le poumon, le poumon vous dis-je ». 

A toute première vue, ce reproche pourrait très bien s’appliquer à ce livre d’un bout à l’autre axé sur un seul énoncé décliné pour ainsi dire à tous les temps et tous les modes. 

Mais alors d’où vient cette impression de vastitude, d’abîme vertigineux que ces mots font vibrer ? D’où jaillit ce parfum de subtilité alors même que l’auteur , tout compte fait, n’a pas grand chose à nous dire hormis une seule ? 

Simple, ce livre l’est. Mais il est tout sauf simpliste. 

Arnaud Desjardins – que Daniel, soit dit en passant et ainsi qu’il s’en explique brièvement, n’a pas du tout renié- aimait parfois à dire que les deux métaphysiciens du Bost (son premier ashram) n’avaient pas leur certificat d’étude… A la lecture de ces pages, on comprend pourquoi Arnaud pouvait qualifier son élève, ouvrier métallurgiste, de « métaphysicien » ( l’autre étant André Rochette). Daniel y a condensé l’essence de son approche, enlevant pour ainsi dire toute la graisse pour nous donner un bouquin rédigé au couteau, véritable « fleuron de discrimination ». Longue vie à Daniel, mais s’il lui fallait un testament spirituel, Ou est le problème? ferait très bien l’affaire, tant son « message » , terme impropre concernant un témoin qui ne se veut pas messie, y est en quelque sorte gravé. 

D’un certain point de vue, ce livre peut être considéré comme un lumineux commentaire d’une unique et désormais fameuse formule de Swami Prajnanpad : « Pas ce qui devrait être mais ce qui est ». « L’être humain », nous dit l’auteur, « n’a qu’un seul problème apparent, vouloir autre chose à la place de ce qui est là ». De cette proposition, il extrait une métaphysique qui éclaire la nature de ce qu’on appelle « l’ego », construction fantôme née de et entretenue par l’illusoire prétention à un moi possesseur, contrôleur et séparé. Cette métaphysique aboutit à une pratique consistant à débusquer dans l’instant la « demande d’impossibilité » afin de revenir à ce qui est, donc au Tout. On n’en dira pas plus ici, l’idée étant d’encourager à la lecture du livre et non de le paraphraser. 

Par contre, il n’est peut être pas inutile d’envisager comment un tel livre sera inévitablement récupéré pour alimenter des oppositions. Par exemple entre approche dite « progressive » et voie parfois appelée « directe » – comme s’il existait des voies «indirectes » et par conséquent des gens assez crétins pour les emprunter… Comme toute démonstration nécessairement faite avec des mots et concepts, la sienne, à l’image de l’enfant sur la balançoire, appuie d’un côté pour mieux faire émerger l’autre côté. Là, on bute sur la limite de la transmission verbale qui ne saurait, quelle que soit sa subtilité, restituer le Tout ou le Réel dans son intégralité par essence insaisissable. Contrairement à ce que laissera supposer une lecture superficielle, Daniel ne récuse pas la réalité sur un certain plan d’une progression, pas plus qu’il ne récuse l’existence du « relatif » . Comme il le dit si bien « l’apparence fait partie de la totalité et en tant qu’êtres humains nous vivons dans l’apparence relative. Pourquoi la dévaloriser ? Simplement, il s’agit de ne pas la prendre pour une vérité absolue. »

Ce que Daniel dénonce, ce n’est pas la progression , c’est la croyance selon laquelle avant de pratiquer il faudrait progresser . Il ne nie pas qu’une compréhension puisse progresser dans le temps, mais insiste sur le fait que la vision de ce qui est ne saurait progresser. Toute son approche consiste non pas à exclure d’autres approches au nom de la sienne qui serait seule « vraie » mais à « renverser la perspective » afin de tirer le tapis sous les pieds de l’erreur par laquelle nous remettons la pratique à plus tard. Partir de la pratique (la vision de ce qui est par la mise en évidence de notre « demande d’impossibilité ») et non se préparer à pratiquer un jour, tel est son refrain qu’il chante sans que jamais on ne s’en lasse tant sa voix le module sur quantité de registres… Etant entendu, comme il le dit là encore si bien que « comprendre intellectuellement l’évidence ne suffit pas.Il faut l’intégrer, l’incorporer, pour ne plus douter ». 

Autrement dit, d’abord en revenir à l’évidence de ce qui est, ensuite l’intégrer dans le cadre de notre appréhension humaine où effectivement il y a – ou pas !- progression. 

Aussi la tentation d’ opposer son approche à une autre – lui dans le rôle de l’ « éveillé » diabolisant l’idée de progression, et l’autre (votre serviteur par exemple et entre autres … ) dans celui de l’obscurantiste traditionnel énonçant la possibilité d’ une progression, n’est elle que cela : une tentation … La tentation, comme chacun sait, n’a d’autre visée que celle de diviser … Diviser pour que règne … l’illusion, la souffrance ,la non pratique- comme on veut. 

A chaque enseignant sa vocation à laquelle il ne peut que se conformer, chacun – y compris sans doute ceux dont l’enseignement sert avant tout à valider un moi enseignant – n’étant qu’un pion sur le grand échiquier. La vocation de Daniel , ainsi qu’il l’énonce clairement, n’est pas, ou en tout cas plus , d’accompagner des personnes dans la durée mais de témoigner assez sporadiquement (il ne donne chaque année que quelques rares et courts séminaires) de cette approche qui s’impose à lui et qui, encore une fois, procède d’un renversement de perspective. 

Maintenant, et après le torrent d’éloges que je viens de déverser sur ce petit livre , est – ce à dire que l’ approche dont il est conducteur serait miraculeuse ? J’ai bien peur que non. S’il suffisait qu’un enseignant dénonce magistralement une erreur fondamentale pour que chacun, éclairé, change de suite de perspective, cela, comme on dit, se saurait … 

Non seulement ce livre ne fera pas de bruyants miracles – si jamais il en déclenche ils prendront place dans le silence- mais il donnera forcément lieu à des malentendus et détournements, comme nous en prévient l’auteur lui même dans son épilogue : « ce petit livre ne pourra pas échapper aux interprétations inévitables et conséquentes dues aux déviations de sens ». A bon entendeur … 

Tout comme tant et tant utilisent les enseignements apparemment « progressifs » – celui d’Arnaud Desjardins, par exemple- pour éviter la pratique en la remettant au futur, beaucoup vont utiliser, utilisent déjà, je le constate- la parole de Daniel pour plaquer une fausse compréhension sur un véritable évitement de leur réalité présente et donc, là aussi , court-circuiter la pratique au nom de son immédiateté… Ce qui soit dit en passant est tout de même fou, mais , « complexité, ton nom est mental ! » – Swami Prajnanpad.

Ce petit livre est il de mon point de vue « parfait » ? Non, bien sûr.

Ici et là je relève des passages qui à tort ou raison m’apparaissent moins convaincants. A titre d’exemple les quelques lignes que Daniel consacre à son rapport à la lignée et la dépendance que celle ci instaurerait me paraissent pour le coup quelque peu simplistes. 

Face à la « monomanie » – éclairée- de ce livre, on serait aussi en droit de poser une question : si Swami Prajnanpad ou/et Arnaud Desjardins n’avaient réellement qu’une seule chose à dire (« être un avec ») pourquoi se sont ils aussi tant épuisés à dire tout le reste ? Pourquoi se sont ils tant investis dans l’accompagnement des personnes dans la durée ? Par adaptation , sans doute, mais l’adaptation ne serait elle pas également l’un des synonymes d’ « être un avec » ? 

Mais ces quelques réserves n’en sont pas vraiment, dans la mesure où Daniel , encore une fois, ne prétend pas invalider d’autres approches et ce serait lui faire un bien mauvais procès que de le sous entendre. Je ne les formule que par un souci d’équilibrer ce qui pourrait sinon apparaître comme la manifestation d’un enthousiasme béat. Etant bien entendu que pour ma part je continuerai à m’inscrire dans une lignée et une sangha , à accompagner des personnes tout au long de l’année dans ce que j’appelle le LDI (le lien à durée indéterminée) , à constituer et animer un groupe ou sangha en tant que famille fonctionnelle et redoutable déclencheur de pratique, sans pour autant me sentir coupable d’entretenir une quelconque dépendance ou une illusion de progression qui compromettrait la pratique ici et maintenant. 

Tout cela n’étant qu’une manière de dire que tandis que Daniel sera Daniel, Gilles sera Gilles , Tartempion Tartempion et qu’il ne saurait en être autrement. C’est la merveille de la vie qui , pour être non séparée, n’en est pas moins un festival de différences. Et je n’ai pas fini de conseiller la lecture de ce livre. Tant il est vrai que les différences de point de vue appréhendées non pas à partir d’une intention de séparation mais d’ inclusion (qui ne veut pas dire confusion) enrichissent le pressentiment du Tout.

Je voudrais terminer sur une note encore un peu plus personnelle (au sens qu’elle m’engage ) : J’ai du faire la connaissance de Daniel il y a une trentaine d’années. 

Tous ceux qui ont fréquenté de près ou de loin Hauteville, l’ashram fondé par Arnaud Desjardins le savent, Daniel et moi avons plus tard et pendant plus de dix ans , ce qui tout de même n’est pas rien, été « collègues » en ce lieu – moi dans le rôle du tout jeune collaborateur ayant tout à apprendre, lui dans le rôle du grand ancien dont j’ai, je tiens à le dire, beaucoup appris. Durant toutes ces années, Daniel a donné sans se ménager , aux prix de grands sacrifices personnels pour lui et les siens, avec une ferveur et une force de conviction admirables. Il ne me parait pas tout à fait vain de s’en souvenir. 

Je ne prétends pas pour autant connaître Daniel. C’est un être humain à certains égards difficile à appréhender. Par contre, et je souhaite saisir cette occasion de le dire ici publiquement, je suis convaincu que Daniel n’a rien oublié et encore moins renié de ce qui a fait son parcours. Il a certes poursuivi son cheminement humain, avec ses tours et détours, ses vicissitudes , ses surprises propres à questionner ceux et celles qui avaient, plus ou moins lucidement et avec plus ou moins d’intégrité, tant investi en lui. 

Ayant pour ma part et comme je viens de le dire beaucoup appris de lui mais ne l’ayant jamais placé sur je ne sais quel pesant piédestal, entre autres celui du « successeur désigné» si confortable pour nos envies de concession à perpétuité, je ne me suis du coup jamais senti porté à déboulonner une statue qui ne me concernait pas tant que cela, même s’il m’est à l’époque arrivé de me sentir un peu écrasé sous son ampleur. 

A la lecture de son livre je n’ai en ce qui me concerne rien décelé qui me semble contraire ou en opposition avec la perspective dont nous sommes issus sur le plan de notre « chemin », celle transmise par Swami Prajnanpad, puis par Arnaud. Eut ce été le cas que ce n’aurait pas non plus été un « problème » – sinon au nom d’une orthodoxie en elle-même contestable. Mais le fait est que selon moi , ce ne l’est pas. Tout au plus des différences d’angle d’attaque et d’expression. Le moins qu’on puisse faire quand même dès lors qu’on aspire à l’au delà des mots étant de ne pas s’arrêter aux seuls mots… 

Quand, donc, tout est dit, Daniel témoigne de ce qu’il connaît, sachant que « connaitre c’est être », selon Swamiji. 

C’est une démarche à respecter et pas à interpréter. Arnaud Desjardins n’est plus là pour approuver ou non mon propos mais mon petit doigt ose me dire qu’ il ne me démentirait pas et se serait à bien des égards régalé à la lecture de ce livre. 

Je vous le demande alors : Où est le problème ? 

PS : la belle préface de Bruno Solt, restituant opportunément et avec talent le parcours et la figure de Daniel mérite d’être mentionnée.

Gilles Farcet

Vie quotidienne du pouvoir

Vie quotidienne du pouvoir

Vie Quotidienne du Pouvoir , un chemin vers l’autonomie, de Lily Jattiot
Bon, j’ai posté récemment quelques bonnes – pour l’instant pas de mauvaises mais s’il y en a je les posterai aussi !- critiques sur La Joie qui avance chancelante le long de la rue.. C’est le moment de s’intéresser à un livre d’un tout autre genre, celui de la psychanalyste jungienne et formatrice Lili Jattiot, Vie Quotidienne du Pouvoir (Accarias- l’Originel). C’est à mon sens un livre important , utile et remarquable, rien de moins. Important, parce qu’il traite d’un sujet par lequel chacun est concerné. Que nous le voulions ou non, nous avons tous au moins un peu de pouvoir, ne serait que sur nos enfants, notre voisin, nos animaux de compagnie … Parfois nous exerçons une autorité , somme dépositaires d’une responsabilité, et donc d’un pouvoir. Souvent aussi, nous nous sentons soumis à divers pouvoirs et le vivons plus ou bien ou mal. Le pouvoir donc est un élément incontournable de notre existence. Utile, ce livre, parce qu’il expose de manière très claire les mécanismes et lois de l’exercice du pouvoir, comment ça fonctionne, pourquoi ça « marche » ou ne « marche » pas, dans ses divers domaines d’application – pouvoir parental, au sein du couple, de l’entreprise, pouvoir thérapeutique, spirituel … Important parce qu’il réhabilite le pouvoir, nous rappelle sa nécessité et son inévitabilité. Toute la question étant celle de l’intégrité, ou non, de son exercice. Dans une culture de plus en plus dominée par les blessures infantiles, qui prétend, contre le réel, rejeter le pouvoir et légitime ce rejet en brandissant les abus, hélas eux bien réels, il est important de se livrer à une réflexion rigoureuse et sereine sur le pouvoir et ses pratiques, ses ressorts, ses mécanismes, ses enjeux et ses écueils. L’auteur a su ici synthétiser ce qu’elle a appris en plusieurs décennies d’écoute, d’observation et d’analyse des pratiques du pouvoir. Cela donne un livre de référence qui peut aussi faire office de jauge, pour soi même et les autres : le pouvoir que j’exerce ou auquel je suis de fait soumis est il un pouvoir justement exercé, au service de l’ensemble, de ce qui le fonde et le légitime ? A mettre,comme on dit, entre toutes les mains. Reste évidemment à mettre tout cela en pratique… Gilles Farcet

Jean-Louis Accarias : Un passeur d’essentiel

photo-jlaCela fait déjà de nombreuses années que je connais les Editions Accarias-L’Originel. J’apprécie la qualité et l’exigence exemplaires de leur catalogue. Je reste également admiratif devant l’audace et la persévérance de leur fondateur. Consacrer sa vie à éditer de grands textes spirituels est un pari qui en aurait fait hésiter plus d’un. C’est parce que Jean-Louis Accarias a su aller à l’encontre du bon sens ordinaire que le public francophone a désormais accès à un vaste corpus de textes décapants et radicaux. La richesse et la générosité de ce parcours méritait bien une interview.

Frédéric Blanc : Les éditions l’Originel se sont spécialisées dans la publication de livres spirituels. A quel âge as-tu commencé à t’intéresser à ces questions ?

Jean-Louis Accarias : Il y a longtemps… Je dirais que tout a commencé à l’adolescence… Je lisais déjà shiva-advaitaénormément à l’époque… Je me souviens que vers l’âge de 17 ans je suis tombé sur Amour et connaissance d’Alan Watts… Ce livre a joué pour moi un rôle essentiel. Il m’a permis de mettre enfin des mots sur mes intuitions d’enfant… Tout môme, je devais avoir entre 8 et 10 ans, j’ai compris, j’ai vu que la vie « ce n’était pas ça »… J’avais le sentiment très net qu’il devait y avoir « autre chose »… J’aurais cependant été bien en peine de dire quoi… En lisant Alan Watts, j’ai compris que mes intuitions d’enfant étaient quelque chose de vrai. Pour moi, cette lecture tient plus de la reconnaissance que de la révélation… Alan, ce n’était pas juste un vulgarisateur de génie. C’était un homme qui savait de quoi il parlait. Il était évident qu’il avait vécu quelque chose de profond… Une sorte de bascule… Par la suite, j’ai élargi mon horizon. Je me suis intéressé à des auteurs très différents… Krishnamurti bien sûr, mais aussi Gurdjieff ou René Guénon… Cette ouverture tout azimuts se reflétera par la suite dans la ligne éditoriale de L’Originel, d’autant plus que nous étions plusieurs à animer cette revue, chacun avec sa sensibilité et ses idées.

F.B. : Tu ne t’es pas contenté de lire. Tu as également beaucoup voyagé. Je crois savoir que tu as été tout particulièrement marqué par tes séjours en Inde.

oshoJean-Louis Accarias : Oui. Mon premier voyage en Inde remonte au début des années 70. C’était en 1973 ou en 1974. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Rajneesh (on l’appelle aujourd’hui Osho). Ce sera mon premier maître. Cette rencontre m’a bouleversé. A mes yeux, Rajneesh incarnait la sagesse de l’Inde traditionnelle telle que j’avais pu l’entrevoir dans les pages de la Bhagavad-Gita ou des Upanishads et une ouverture au monde moderne, à cette liberté qui soufflait après mai 68. J’ai été complètement convaincu par l’homme et son enseignement. Je me suis immédiatement investi dans la pratique qu’il proposait. Rajneesh avait un côté très rebelle. Ça s’accordait bien avec mon côté anarchiste et libertaire. Il était très critique à l’égard des institutions sociales et religieuses. Il aimait parler de « Zorba le Bouddha » : réconcilier la vie des sens et la sagesse. C’est auprès de lui que j’ai vécu mes premières grandes expériences spirituelles.

F.B. : Te considères-tu toujours comme un disciple de Rajneesh ?

Jean-Louis Accarias : Non. Je ne le renie cependant pas du tout. L’homme et l’enseignement qu’il dispensait restent toujours valables à mes yeux. Je me suis éloigné de Rajneesh au moment où son enseignement est devenu très à la mode. Son ashram était fréquenté par des centaines de gens et il était devenu impossible de nouer une relation personnelle et directe avec lui.

F.B. : En quelle année as-tu fondé les Editions de L’Originel ?

Jean-Louis Accarias : Au départ l’Originel n’était pas une maison d’édition mais une revue. Je l’ai fondé couv-eclats-de-silenceen 1977 avec l’aide de quelques amis. Le sous-titre avait une connotation un peu guénonienne : « Revue des sciences traditionnelles »… Nous avons rencontré un succès d’estime. C’était la première publication qui parlait régulièrement de Tai chi, de yoga, de Vedanta, de philosophie bouddhiste etc. En revanche sur le plan commercial et financier ça a été un désastre… Nous nous étions lancés dans l’aventure sans la moindre expérience. Nous ne nous sommes pas du tout préoccupés de marketing… Nous pensions qu’il suffisait que la revue soit intéressante pour qu’elle se vende… Cette aventure a tout de même duré deux ans… Après je me suis tourné vers l’édition. C’était en 1981.

F.B. : As-tu abordé cette nouvelle carrière avec un peu plus de « professionnalisme » que la précédente?

Jean-Louis Accarias : J’y ai mis la même passion… Tu sais, je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je n’ai jamais essayé de me projeter dans le futur… Toute cette aventure s’est faite au coup par coup… Un livre à la fois, un instant après l’autre… Pas de plan mais une direction. Ça fait plus 35 ans et près de 200 livres que ça dure… Les débuts n’ont évidement pas été faciles. Les premières années, je ne publiais souvent que quelques livres par an. La maison était déficitaire… Je n’avais pas un tempérament de commercial. Pour ne rien arranger, j’avais choisi de ne publier que des livres qui me plaisaient et qui me semblaient justes. Mes goûts ne coïncidaient pas forcément avec ceux du public… De mon côté, il y avait une grande exigence. Les choses ont commencé à bouger quand j’ai édité les premiers livres du maître indien Svâmi Prajnânpad…

F.B. : D’où te vient ta vocation d’éditeur ?

osho2Jean-Louis Accarias : Partager représentait pour moi une nécessité absolue. Je voulais transmettre ce que j’avais reçu au cours des lectures, des voyages et des rencontres que j’avais pu faire… Mon premier long séjour en Inde m’avait donné une certitude sur que j’appelais à l’époque : « la grande aventure de l’être ». Et ces séjours à l’ashram de Rajneesh avaient provoqués de grands moments de compréhension, des expériences fortes, des aperçus sur ce que j’étais vraiment… Je voulais toucher le plus grand nombre de gens possible… J’avais un ego très fort mais aussi très généreux… (rires)… Je n’aurais pas pu me contenter de travailler dans une librairie de quartier (bien que j’aime beaucoup les librairies). Je sais que certains grands soufis ont occupé des emplois très modestes. Ils étaient cordonniers ou possédaient une petite échoppe. J’aspirais à autre chose… J’avais également besoin de créer. Pour moi, le livre c’était parfait… J’aimais que mon travail aboutisse à la naissance d’un objet tangible. C’était très important à mes yeux… Le livre, surtout quand il traite de thématiques spirituelles, est un objet paradoxal. C’est un objet limité dont le contenu renvoie à une réalité sans limites…

F.B. : Quelles étaient tes ambitions de jeune éditeur ?

Jean-Louis Accarias : L’une de mes premières grandes ambitions c’était de sortir la spiritualité de son ghetto. Dans les années 70, les livres de spiritualité se vendaient dans quelques rares librairies poussiéreuses, fréquentées par une poignée de spécialistes… Mon but était de reconnecter la spiritualité au quotidien… Je voulais montrer au public que la spiritualité c’était la vie même… Je n’ai pas changé d’avis à ce sujet. Je suis un peu attristé de constater que la notoriété de Accarias-l’Originel reste limitée à un petit cercle de connaisseurs. Il existe certains auteurs qui arrivent à toucher un public plus vaste. Dans l’ensemble, ils restent tout de même rares.

F.B. : Sur quels critères choisis-tu tes auteurs ?

Jean-Louis Accarias : Je me fie à mon ressenti… Quand je lis un texte, j’ai l’impression d’être capable de balshekarsentir s’il est juste c’est à dire s’il y a une cohérence entre l’être de l’auteur et son texte… Je me base aussi sur des critères plus objectifs… Comme j’ai énormément lu et que j’ai rencontré pas mal de gens, je sais rapidement si un livre apporte vraiment quelque chose de nouveau ou s’il se contente de reformuler de manière plus ou moins habile et originale des idées déjà connues… Un auteur n’a pas à être original mais il est important qu’il soit singulier… C’est très utile de lire beaucoup de mauvais manuscrits. Ça donne une base… (silence)… Je me méfie du « fantastique ». Je n’ai jamais publié un manuscrit dans lequel il est question d’anges ou de connexions astrales. Ce n’est pas très grave. D’autres sont là pour s’en occuper… Tous les livres que je publie témoignent d’une dimension verticale. Les auteurs qui m’intéressent ont, d’une manière ou d’une autre, expérimenté une percée, vécu un basculement… Ils ne se limitent pas à la dimension psychologique. Ils ont dépassé le point de vue de la personne.

F.B. : Ton choix se base-t-il également sur des critères littéraires ?

Jean-Louis Accarias : Je ne supporte pas les livres mal écrits… J’accorde donc beaucoup d’importance à la qualité du style. C’est la base. Cet aspect est malheureusement de plus en plus négligé aujourd’hui. C’est fou le nombre d’auteurs qui écrivent mal ! Ils ne font aucun effort… Or un livre mal écrit n’est jamais percutant. Les idées peuvent être bonnes mais si elles sont exprimées de manière brouillonne elles ne touchent pas le lecteur. C’est aussi simple que ça. Quand on lit beaucoup de manuscrits, on s’aperçoit d’ailleurs que les auteurs expriment très peu d’idées vraiment originales. Il est donc d’autant plus important de soigner la forme ! Lorsqu’elle est formulée de manière précise et inspirée, une idée peut avoir un impact très fort sur le lecteur. La compréhension cesse alors d’être purement mentale pour devenir plus intuitive et globale.

F.B. : Il n’y a pas que les auteurs qui sont en cause. Les traducteurs aussi… Beaucoup de livres de Lee Lozowick ont été par exemple effroyablement mal traduits. Cela les rend tout simplement illisibles en français.

tony-parsonsJean-Louis Accarias : C’est très dommage. Une mauvaise traduction peut effectivement rendre un bon livre illisible. Cela dit, il faut être indulgent. Un traducteur est amené à résoudre des problèmes très délicats. Au mois de juillet, j’ai publié un nouveau livre de Tony Parsons. Le texte est traduit par Philippe de Henning. C’est un très bon traducteur. Philippe a pris le parti de coller à l’anglais. Il préfère faire une faute de grammaire en français plutôt que de risquer d’être infidèle au texte original… Je ne suis pas toujours d’accord et nous avons souvent l’occasion de nous disputer. (rires) Je dois cependant avouer que ses arguments sont valables. Il me fait par exemple remarquer que le but de Tony Parsons est de nous faire sortir de notre logique habituelle. Or cette logique est également entretenu par le langage que nous employons. Pour penser et vivre différemment il faut donc parfois oser s’éloigner des conventions grammaticales et syntaxiques. Je le redis, le plus important pour moi, c’est la force et la vérité qui se dégagent d’un texte.

F.B. : Parmi tous les livres que tu as publié quel est ton préféré ?

Jean-Louis Accarias : La réponse à cette question n’a rien d’évident car je me suis toujours offert le luxe de ne publier que des auteurs que j’aime et qui ont une radicalité.

F.B. : S’il fallait tout de même en choisir un ?

photo-svamiji-2Jean-Louis Accarias : Dans ce cas, je choisirais sans doute L’Expérience de l’unité qui retranscrit les entretiens de Svâmi Prajnânpad et de l’un de ses disciples indiens. C’est un maître livre… Un texte d’une richesse inouïe. Ce livre pourrait justifier à lui seul ma vocation d’éditeur… L’Expérience de l’unité fut un chantier de longue haleine. Au départ, le livre se présentait sous la forme d’un manuscrit de 1000 pages. Pour finir, nous avons abouti à un pavé très dense de 500 pages. Quelque soit le domaine qu’il aborde, Svâmi Prajnânpad se montre étonnant de pertinence. C’est un interlocuteur d’une grande intelligence mais il est aussi exemplaire de patience et de bonté. S’il peut se montrer ferme, il n’est jamais dur ou dogmatique. Il fait preuve d’une ouverture incroyable. Je le trouve convaincant du début à la fin. Ce livre m’a valut un abondant courrier de lecteurs. Certains m’ont écrit que ce livre avait changé leur vie. C’est gratifiant. Je ne voudrais cependant pas que Svâmi Prajnânpad éclipse le reste de mes publications. Mon catalogue contient de nombreux autres auteurs importants, j’aimerai en citer deux.

F.B. : Lesquels ?

Jean-Louis Accarias : Stephen Jourdain et Tony Parsons. La découverte de Tony Parsons a été un éblouissement. Le premier livre que j’ai publié de lui s’intitule Ce qui est. C’est un livre phare, radical. A mes yeux il est aussi important que L’Expérience de l’unité. Arnaud Desjardins n’était pas de cet avis bien qu’il reconnaissait la valeur de Tony. Il m’avait écrit (je cite de mémoire) : « tout Tony tient dans Svâmi Prajnânpad mais pas l’inverse ».

F.B. : Qu’en est-il de Stephen Jourdain ?

stephen-jourdainJean-Louis Accarias : J’ai été l’éditeur de Steve durant les dix dernières années de sa vie. J’ai énormément aimé l’homme. Il était d’une originalité et d’une simplicité désarmantes. J’appréciais beaucoup qu’il ose parler d’éveil sans jamais recourir à une terminologie orientale. Il avait élaboré son propre langage. Sa parole était précise, directe, décapante. Poétique aussi…Il démontait très bien la mécanique humaine. Il nous invitait à « sortir du roman de notre vie »… Tout comme Rajneesh ou Svâmi Prajnânpad, Steve était un esprit libre. Ce qui me touche beaucoup. Mais j’ai publié beaucoup d’autres auteurs singuliers et attachants comme Daniel Morin et plein d’autres.

F.B. : Quelle est ta meilleure vente ?

Jean-Louis Accarias : C’est plus facile comme question ! (rires) A ce jour, ma meilleure vente reste De l’autre côté du désespoir. Il s’agit du livre qu’André Comte-Sponville a consacré à Svâmi Prajnânpad. Je crois qu’il s’est vendu à plus de 20 000 exemplaires. C’est mon seul vrai best seller ! J’ai découvert André Comte-Sponville à l’occasion d’une série d’émissions que France Culture avait consacrées à Svâmi Prajnânpad. J’ai beaucoup aimé ses interventions. J’ai eu alors l’idée de lui demander de préfacer l’un des volumes de la correspondance de Svâmiji. Je trouvais cette préface tellement bonne que quelques années plus tard je lui ai demandé de l’étoffer un peu. Je pensais qu’il se limiterait à rédiger une petite plaquette. Au final cela a donné un vrai livre. Je continue à le trouver excellent.

F.B. : As-tu aujourd’hui encore une ambition éditoriale qui te tient particulièrement à cœur ?

Jean-Louis Accarias : Comme je te l’ai dit, j’ai publié près de 200 livres et mon catalogue est couv-la-traversee-vers-lautre-riveuniquement composé d’auteurs que j’apprécie. Quand je le feuillette, il m’arrive d’être moi-même étonné par sa richesse. Je n’ai donc plus d’ambitions spéciales. Enfin ! Aujourd’hui, si ambition il y a, c’est de faire mieux connaître la non-dualité. L’advaïta décrit ce qui est. C’est la perspective la plus juste à mes yeux. Elle va directement à l’essentiel et pointe l’illusion de la séparation… (silence)… C’est drôle le rapport que j’ai avec ce catalogue. Je ne le ressens pas du tout comme une œuvre personnelle. Un peu, bien sûr mais surtout je suis très conscient du fait qu’il existe grâce aux auteurs et au travail de nombreuses personnes. Je ne suis que le point de confluence de leurs talents… Bref, je ne m’identifie pas au catalogue de mes livres. S’identifier à un catalogue de livres spirituels, ce serait tout de même le comble ! (rires)