Trois modes de conscience

IMG_1114A une époque où il paraît naturel d’être chroniquement triste, fatigué et irritable, Alain Bayod manifeste une joie et une candeur des plus inhabituelles. Cet homme durement éprouvé par la maladie me semble infiniment plus vivant que beaucoup d’entre nous. Voilà qui incite à prêter une oreille attentive à son témoignage. Disciple de longue date d’Arnaud Desjardins, Alain a également été très proche de Douglas Harding dont l’approche a joué un rôle majeur dans son existence. Alain aborde la spiritualité avec une étonnante intelligence pratique. Son partage se nourrit de longues années d’expérimentations enthousiastes et de mise en pratique rigoureuse. D’où l’intérêt, la fraîcheur et l’originalité de sa parole. Premier d’une longue série, cet entretien est consacré aux trois modes de conscience accessibles à l’être humain. Je tiens à rassurer ceux qui seraient intimidés par cette formulation sibylline. Les choses ne tarderont pas à devenir très claires.

Frédéric Blanc : L’interview d’aujourd’hui portera sur ce que tu appelles les modes 1, 2 et 3. Peux-tu nous dire de quoi il s’agit ?

Alain Bayod : Cela fait maintenant plus de vingt ans que je m’intéresse à cette approche et cela continue à me passionner. J’ai une approche assez visuelle. Dans l’idéal, je préférerais donc en parler avec un paperboard et quelques marqueurs. Ces tableaux peuvent avoir une vraie valeur pédagogique. Mais aujourd’hui on va faire sans… Il est intéressant de noter que toutes les situations de notre existence peuvent être vécues de trois manières radicalement différentes. C’est une vérité tellement simple que l’on peut très facilement passer à côté. Beaucoup d’êtres humains ont vécu des vies riches et bien remplies sans jamais prendre conscience de ce dont je vais te parler… J’ai appelé ça les trois modes parce qu’à l’époque où je réfléchissais à ces questions, mes filles étaient scotchées à leur Gameboy. Quand il m’arrivait de jouer avec elles, elles se moquaient de moi en disant : « Pauvre papa, en mode 1, tu ne fais même pas les scores qu’on fait en mode 3 ! » Du coup, ça m’est resté.

F.B. : Commençons par le commencement. Parle-nous du « mode 1 ».

Alain Bayod : Le mode 1, c’est ce que l’on pourrait appeler le mode de la conscience sociale minimum. Lorsqu’on est en mode 1, on ne se fait pas spécialement remarquer. On se fond dans la masse. On est « socialement adapté ». Si on entre dans une boulangerie par exemple, il y a très peu de chance pour que l’on soit réellement présent. On ne pousse cependant pas l’inconscience jusqu’à demander de la viande ou du poisson. On est en pilotage automatique… Notons au passage qu’il est possible d’accomplir des actions très complexes en mode 1. Lorsque nous prenons notre toute première leçon de conduite, nous sommes dans un état de stress maximum. Il faut coordonner l’action des pieds et des mains, tenir compte de la signalisation, de la circulation… C’est des coups à prendre une vraie suée. Cette situation inhabituelle nous contraint à faire preuve d’une conscience un peu plus vaste. Mais dès que nous avons appris à conduire, l’habitude prend le relais et nous sommes capables de rouler en pleine ville en étant totalement absents ou peu s’en faut… Les maîtres de toutes les traditions nous ont mis en garde contre le fonctionnement en mode 1. Gurdjieff s’est montré particulièrement sévère à ce sujet. Quand il voulait se montrer poli, il disait que nous étions des « machines ». Quand il était plus direct, il nous comparait à des « tas de viande » et quand il était de mauvais poil, à des « tas de merde ». Le langage de Swâmi Prajnanpad n’était pas aussi fleuri mais il était tout aussi désagréable à entendre. Il disait que les gens qui vivent en mode 1 étaient des « non entités » et il qualifiait leur comportement de « totalement mécanique ». Le mode 1, c’est l’absence sans conscience. Quand nous sommes plongés dans cet état, nous ne sommes même pas en mesure de le savoir. Il n’y a tout simplement personne. C’est effrayant. Tout ce qui existe, c’est un ensemble de pulsions contradictoires qui nous poussent à parler et à gesticuler de façon aveugle et irresponsable. En mode 1, nous ne pouvons évidemment pas concevoir qu’il y ait une pratique. De toute manière, il n’y aurait personne pour mettre quoi que ce soit en pratique… Et tu sais ce qu’il y a de plus mystérieux dans le mode 1 ?

F.B. : Dis-moi…

Alain Bayod : C’est que l’on puisse en sortir ! Comment se fait-il que la présence puisse advenir au cœur de l’absence ? Il est impossible que ce soit un acte de volonté puisqu’il n’y a personne pour pouvoir ni même désirer sortir d’un état dont nous n’avons de toute façon pas du tout conscience. La réponse que je donne habituellement à cette question est que cette émergence de l’inconscience résulte de l’ensemble des moments de présence que nous avons pu vivre. Ces moments nous ont donné le goût et la mémoire de la présence. Cette réponse ne résout cependant pas le problème de la toute première fois. Pourquoi sommes nous sortis un jour du mode 1 ? Il est possible que la Conscience nous cherche, qu’elle cherche à se reconnaître elle-même à travers nous, au delà de notre croyance à un moi illusoire. Cela fait partie du mystère… Quoiqu’il en soit, à un moment, on s’aperçoit qu’il est possible d’être présent à soi-même, à l’autre et à la situation dans laquelle nous sommes engagés. Nous sommes alors passés en mode 2. Il est important de constater que le mode 2 est un mode progressif. Il y a de petits et de grands modes 2. Dans sa version la plus modeste existe une conscience minimale de moi, de l’autre et du contexte. C’est encore très confus mais il n’en reste pas moins qu’une lampe s’est allumée. Dans sa version la plus évoluée, le mode 2 représente la plus haute possibilité du mode relationnel chez un être humain. J’aime rapprocher les trois modes de ce que Swamiji appelait les quatre étapes : « moi seulement, moi et les autres, les autres et moi, les autres seulement. » Dans le « moi seulement » (que j’appelle mode 1) il n’est pas du tout question des autres : « les autres ? Quels autres ? » Le début du mode 2 correspond à l’étape : « moi et les autres ». C’est le début de ce que Yvan Amar appelait « la relation consciente ». Notre rapport au monde cesse d’être totalement aveugle et mécanique. Cette relation consciente peut être considérablement affinée. Par une intention délibérée et une pratique assidue, on peut passer du stade « moi et les autres » au stade « les autres et moi ». Et entre les deux, il y a évidement une grande différence. Mais tant qu’on est en mode 2, on n’aborde pas encore la dimension spirituelle. Le mode 2 est en effet le mode de l’affirmation du moi. J’ai conscience de moi et c’est à partir de ce point de vue égocentrique que je prends conscience de l’autre et de la situation. Le mode deux est ce que j’appelle un mode irréductiblement symétrique. J’utilise le mot « symétrie » parce que c’est celui qui m’a le plus impacté. Mais on pourrait très bien le remplacer par le mot « dualité ». Dans ce contexte, ces termes sont synonymes. Je suis donc en relation symétrique à l’autre. Moi, chose appelée Alain, suis en relation avec une chose appelée Frédéric. En mode 2, il est impossible de sortir de cette symétrie. Sauf peut-être quand on se trouve à la fine pointe du mode 2. Mais là, on est déjà très proche de la bascule. Le mode 2 est un mode extrêmement important. Swâmi Prajnanpad et Arnaud insistaient lourdement sur la nécessité de l’affirmation. Comme tu le sais, Swâmiji disait qu’il avait besoin « d’ego forts ». Le mode 2 est donc le mode où le moi va se déployer, se réparer, s’harmoniser. Tout le monde comprend bien que ce que je viens de décrire est déjà considérable. Si l’ensemble de l’humanité fonctionnait en mode 2 nous vivrions dans un monde totalement différent. Que de souffrances nous seraient épargnées ! Pour autant, j’insiste, le mode 2 n’est pas le mode spirituel. Les éléments essentiels de la Voie au sens large du terme, pas seulement l’adhyatma yoga de Swâmi Prajnanpad, ne rentrent pas dans la case du mode 2. C’est une vérité importante qui doit être très claire. Prenons par exemple la pratique de la vigilance dont Swâmiji avait l’habitude de dire qu’elle n’était pas seulement un élément central du chemin mais le chemin lui-même. Eh bien cette vigilance est tout simplement impossible en mode 2.

F.B. : Tu veux dire que l’on n’est pas vigilant lorsque l’on fait l’effort d’être conscient de soi, de l’autre et de la situation ?

Alain Bayod : Absolument. Ce que tu décris là, ce n’est pas de la vigilance mais de l’attention. Voici la définition qu’Arnaud donnait de la vigilance, ou « véritable vision » : « La véritable vision c’est la conscience simultanée du spectateur et du spectacle, de ce qui voit et de ce qui est vu, du vide et de la forme. » Avec la vigilance, on change totalement de mode et de monde… On passe du mode 2 au mode 3. Et entre les deux, il s’est passé quelque chose de déterminant. Notre vision du monde cesse d’être égocentrique. Nous appréhendons désormais les choses à partir d’un espace vide qui contient le tout ; qui est en quelque sorte plein de ce tout. Que l’on se rassure ! Ce changement radical de perspective n’a pas provoqué la disparition de notre cher moi. Nous avons simplement pris conscience qu’il n’est pas au centre et qu’il n’y a jamais été. Où est-il donc passé ? Il est tout simplement à sa place ; dans le film, avec tous les autres. Découvrir que là où nous avions fantasmé un moi se trouve en réalité un espace de présence, d’accueil et de conscience est ce qui permet la vigilance et l’amour.

F.B. : Est-ce que tu essaies de me dire qu’il n’y a pas d’amour possible en mode 2 ?

Alain Bayod : Tout à fait. [Silence] Tu sais, cela fait déjà un certain temps que j’ai fait la paix avec Alain. Ce n’est pas un mauvais gars. Il est gentil, habile, serviable, souriant… Par contre, en tant que moi séparé, il n’a aucune capacité d’amour… Cette affirmation mérite bien sûr d’être nuancée. Tu sais comme moi que les grecs anciens distinguaient trois grandes formes d’amour : Eros, Philia et Agapè (Caritas en latin). Chacune de ces formes d’amour correspond à l’un des modes de conscience que je suis en train de décrire : Éros pour le mode 1, Philia pour le mode 2 et Agapè pour le mode 3. L’amour inconditionnel, celui qui me permet d’être « un avec », « en communion avec » et que l’ensemble des traditions attribuent au sage, c’est Agapè. Eh bien, la chose nommée Alain ne peut pas éprouver cet Agapè. Ce n’est pas de la mauvaise volonté de sa part. Il n’a tout simplement pas été conçu pour ça. On pourrait dire que le moi est un mécanisme qui a été conçu pour la relation mais pas pour la communion. Celles et ceux qui sont familiers avec l’enseignement de Swâmiji et d’Arnaud usent et abusent volontiers de l’expression : « être un avec ». Mais si on réfléchit un instant au sens de cette phrase on s’aperçoit qu’il s’agit de la définition même du mode 3. En mode 3, la relation est asymétrique. Je ne rencontre plus l’autre avec le besoin compulsif de me dresser face à lui et de m’affirmer en tant que moi. Cette affirmation a déjà eu lieu en d’autres temps et en d’autres lieux. Je suis à présent capable d’être simplement présent et ouvert, vide, vaste, tout accueil.

F.B. : C’est le moment de poser la question essentielle : comment passe-t-on du mode 2 au mode 3 ? Et plus précisément, puisque nous avons défini le mode 2 comme celui de l’attention au monde…

Alain Bayod : De l’attention au monde ET à soi-même…

F.B. : Oui ! Puisque nous en sommes aux précisions, je saisis l’occasion de te demander d’éclaircir un autre point. Cette double attention du mode 2 ne constitue-t-elle pas déjà une manière de prendre simultanément conscience du spectacle et du spectateur ?

Alain Bayod : Non, le spectateur n’est pas une personne, le spectateur n’est pas moi. En mode 2, nous avons encore l’illusion que le moi est séparé du monde et nous pouvons le confondre avec le spectateur. En mode 3 subsiste simplement la conscience que le moi fait partie intégrante du spectacle.

F.B. : Si nous travaillons de manière persistante à affiner notre attention au monde, à nous-même et à la situation nous est-il possible de basculer à un moment ou à un autre dans le mode 3 ?

Alain Bayod : Je pense que non. Pour basculer en mode 3, il faut introduire ce que Gurdjieff appelait un « choc additionnel ». Et ça, ça ne peut pas se décider. C’est du ressort de la Grâce. On est confronté à quelque chose de tellement puissant qu’on est obligé de lâcher prise. Dans mon cas, ce choc a pu prendre la forme de la maladie. Le basculement en mode 3 ne sera jamais le résultat d’une tension égocentrique mais celui d’un abandon, d’un lâcher prise.

F.B. : Un abandon de quoi ?

Alain Bayod : De la prétention ! La présence est un don. Elle a quelque chose de totalement et d’incompréhensiblement gratuit. On peut exprimer tout cela dans le langage très élaboré de la métaphysique. En ce qui me concerne, je préfère, utiliser des mots qui sont accessibles à un enfant de 10 ans. En tant qu’êtres humains, nous sommes programmés pour nous concevoir comme une chose, autrement dit, un objet limité et séparé. Cette programmation est nécessaire. Inévitable en tout cas. Inutile de la regretter ou de fantasmer un monde où les choses se passeraient différemment. Ce n’est pas nous qui avons fait les règles du jeu. Dans le monde tel qu’il est nous sommes condamnés à perdre la conscience de l’ouverture que nous avions enfants pour passer ensuite notre vie à essayer de la retrouver. Cela fait aussi partie du mystère de cette vie.

F.B. : J’ai bien compris que le basculement en mode 3 relève de la grâce. Mais je me souviens aussi que l’ensemble de l’enseignement de Swâmi Prajnanpad et d’Arnaud Desjardins repose sur le mot pratique. Qu’est-il donc possible de pratiquer pour nous ouvrir à la grâce de ce basculement en mode 3 ?

Alain Bayod : A une époque, je parlais beaucoup de ce que j’appelais « le doute identitaire ». Pour vivre l’expérience du mode 3, il est nécessaire de cultiver ce doute avec beaucoup de persévérance. On n’ira pas très loin si on se cramponne à la vision habituelle : « T’es qui toi ? Ben, j’suis moi ! Tu veux ma photo ? » Si on reste dans cette conviction il nous sera impossible d’investir suffisamment d’énergie dans la question : « Qui suis-je ? » Nous sommes tellement convaincus de savoir qui nous sommes. Vient le moment où il faut oser remettre nos croyances en question ; avoir le courage de prendre au sérieux les maîtres auxquels nous faisons par ailleurs tellement confiance. Il faut se demander avec beaucoup de gravité : mais de quoi parlent tous ces sages ? Que veulent-ils dire quand ils affirment que nous ne sommes pas ce que nous croyons être ? Il faut dresser l’oreille : « AH ??? Je ne suis pas ce que je crois être ? Mais je suis qui alors ? » Ce n’est plus une question philosophique mais une question existentielle ? Je me rappelle d’une réunion au cours de laquelle Arnaud avait très lourdement insisté sur ce thème. Je revois la manière dont il nous interpellait : « J’insiste, écoutez-moi ! Je vous le dis en vous regardant un par un : vous n’êtes pas ce que vous êtes persuadés d’être ! Tous vos problèmes, toutes vos souffrances viennent du fait que vous êtes ego centrés. Mais vous n’êtes pas ce petit être séparé et limité. Vous êtes la conscience libre, éternelle, infinie. » Quelque fois, il nous regardait avec intensité et nous demandait : « Vous y croyez à ça ? » Nous on se tortillait un peu gênés en marmonnant un truc du genre : « Ben… » À un moment donné il s’agit donc de faire preuve de ce que j’appellerai une curiosité essentielle. Qui suis-je vraiment ? Cette question ne doit pas nous laisser en paix. Il faut aussi admettre, et là on sort clairement de la pratique au sens volontariste du terme, que ce mode 3 ne peut pas se comprendre. Il est de l’ordre de la spontanéité, de la naïveté. Pour illustrer ce point, je prends toujours le même exemple parce que je le vis au moins une fois par an en Ardèche. Je veux parler de l’instant magique où, je m’aperçois qu’il commence à neiger. Je m’approche de la fenêtre, et pendant quelques secondes je me trouve dans les bonnes dispositions pour basculer de l’autre côté. Il n’y a plus de place pour l’intellect. C’est un moment de magie et d’émerveillement pendant lequel je suis débarrassé du moi. Ce n’est plus moi qui regarde, qui pense, qui ressens. Comme dit l’Inde, il y a alors une unité aussi brève que totale entre « ce qui est perçu, ce qui perçoit et le fait de percevoir ».

F.B. : Je me souviens de t’avoir entendu dire que la découverte du mode 3 était le début et non l’aboutissement du chemin. Je trouve ce point de vue passionnant et inhabituel. Beaucoup de chercheurs spirituels ont en effet l’habitude d’envisager « l’Éveil » comme l’aboutissement du chemin.

Alain Bayod : Oui. [Silence] Je sais que certains sont dérangés par cette manière d’envisager les choses. Je vais donc essayer de nuancer quelque peu mon propos. En théorie, il est tout à fait possible que cette découverte préalable ne soit pas nécessaire. Je peux tout à fait admettre qu’un certain nombre de pratiques, qu’il s’agisse d’ascèses basées sur le service, la dévotion, le discernement, puissent, dans des conditions extrêmement favorables, amener le lâcher prise dont nous parlons. C’était évidemment aussi le cas de cette incroyable alchimie psychocorporelle qu’était le hatha-yoga de l’antiquité indienne. C’est possible… Mais cela ne correspond en rien à mon expérience personnelle. Il y a maintenant plus de trente ans que j’accompagne des gens sur ce chemin et force est de constater que le fait de travailler exclusivement sur nos processus mentaux et émotionnels (donc de rester en mode 2) ne nous mène pas à ce doute identitaire qui est la condition sine qua non du basculement dans le mode 3. Ce qui me confirme dans cette idée, c’est que l’enseignement de Swamiji se base sur quatre piliers. On va s’épargner les mots sanskrits :

  1. La science du Vedanta

  2. La destruction du mental

  3. La purification de l’inconscient

  4. L’érosion des désirs

J’ai ma propre traduction de ces quatre piliers. Je le traduits le premier pilier par : « Au fait, de quoi s’agit-il ? De la possibilité de découvrir ma nature divine et d’en faire l’expérience. » OK. Passons maintenant au pilier numéro deux : « Comment vais-je y arriver ? Par la destruction du mental. » En un sens tout est dit. Pourquoi avons-nous besoin des piliers trois et quatre ? Parce que, sauf cas exceptionnel, et là, je pense à des êtres de la trempe de Ramana Maharshi, la découverte n’est pas l’établissement. Mais cette découverte, pour incomplète et éphémère qu’elle soit est indispensable. On ne peut pas intégrer quelque chose que l’on n’a pas découvert. Cet « éveil » initial va être oublié plus ou moins rapidement. Tout le chemin va ensuite consister à y revenir de manière inlassable à chaque fois qu’on le perdra à nouveau de vue. J’insiste sur un point important : le fait d’avoir vécu ce premier éveil ne nous dispense pas d’accomplir notre boulot d’êtres humains. Éveil ou pas il faudra bien tenter de réaliser les quelques grands désirs incontournables que nous portons en nous et s’armer de patience et de courage pour défaire ce que l’Inde appelle si joliment « les nœuds du cœur ». Mais quelle que soit l’ampleur du travail à réaliser, rien ne nous empêche de nous intéresser dès maintenant à la dimension spirituelle. Arnaud répétait souvent une formule qui m’a beaucoup frappé : « Pas quand, pas si, maintenant ! » La possibilité spirituelle nous est accessible à tout moment. La pratique authentique est une pratique en croix, pas une pratique en angle. Comme disait Daniel Morin : « Le spirituel quand et le spirituel si, c’est le spirituel jamais ! »

F.B. : Les maîtres tibétains parlent beaucoup des « moyens habiles » qu’ils utilisent pour accéder à ce qu’ils appellent la véritable nature de l’esprit. Quels sont ceux dont tu as fait le plus souvent usage dans le cadre de ta pratique ?

Alain Bayod : Les moyens habiles les plus simples se révèlent parfois les plus efficaces. Le silence, l’immobilité et la contemplation constituent ainsi de formidables portes d’accès vers le mode 3. Je reviens très souvent sur ce point. Ce n’est pas que je radote mais ça me paraît tellement important. Et puis on a pas trouvé tellement mieux. Ceci dit, j’ai pratiqué avec beaucoup de profit les exercices mis au point par Douglas Harding. Lors d’une émission récente (sur Baglis TV), tu m’as déjà interrogé sur le rôle décisif que cet homme a joué dans ma vie. Je peux affirmer sans exagération que la rencontre de Douglas a été déterminante pour moi. D’un point de vue ordinaire et spirituel, il y a eu un avant et un après. C’est grâce à Douglas que j’ai enfin pu accéder au mode 3. Le basculement s’est fait le premier novembre 1993 à 11h00 alors que ma tête se trouvait enfoncée dans l’une des extrémités d’un tube en papier. Les deux questions que Douglas nous a posées à ce moment résonnent encore à mes oreilles. Il nous a d’abord demandé « En vous basant sur votre expérience présente, combien de visages voyez vous dans le tube ? » avant d’enchaîner sur la question suivante : « Vous voyez le visage de l’ami qui vous fait face ? Que voyez-vous de votre côté du tube ? » Rien ! C’est là que l’évidence m’a sauté aux yeux. De mon côté, il n’y avait qu’un espace de présence et d’ouverture. [Silence] Douglas a inventé un nombre d’exercices considérables. Il faut dire qu’à partir de l’âge de 35/40ans, il a passé la plus grande partie de son temps à concevoir des méthodes de passage en mode 3. Ça a été sa passion et son génie. Pour ma part, surtout depuis la maladie, je pratique beaucoup la méditation couchée. Ce que le yoga appelle la « posture du cadavre ». C’est un exercice d’une simplicité redoutable. Il consiste tout simplement à s’allonger sur le sol, les yeux fermés et à rester immobile un certain temps. Je conseille toujours de faire durer l’exercice au moins une demie heure. Arnaud, qui aimait et pratiquait beaucoup cette posture y avait apporté un petit raffinement : il se bouchait également les oreilles. Si on reste lucide pendant la pratique, on s’apercevra d’une part que le seul fait de fermer les yeux suffit à abolir le monde des formes et d’autre part, que nous compensons immédiatement cette disparition à l’aide de la mémoire. Nous recréons par le souvenir la forme du corps devenu invisible. Cela nous permet de préserver notre croyance fondamentale : « Je suis MOI et seulement moi. Moi limité, séparé, fermé sur moi-même… » Par contre, si on lâche prise et que l’on accepte d’être dans l’évidence de l’instant présent, c’est l’ouverture immédiate. Quand on y pense, il est assez drôle que cet exercice soit si efficace puisque tout le monde est amené au moins une fois par jour à se coucher et à fermer les yeux. Comment se fait-il que plus de gens ne fassent pas l’expérience du mode 3 ? Cela vient sans doute du fait qu’il n’y a pas d’intention. C’est ça qui fait toute la différence.

F.B. : En dehors de la « posture du cadavre », as-tu recours à d’autres moyens habiles pour t’exercer à passer en mode 3 ?

Alain Bayod : Comme je passe une bonne partie de mes journées à entrer en relation avec d’autres gens, l’exercice le plus simple consiste, à chaque fois qu’une personne entre dans mon bureau, à vérifier que je ne suis pas en symétrie avec elle. Je peux voir qu’au-dessus de ses épaules, il y a une forme qui de toute évidence n’existe pas de mon côté. Il m’arrive d’oublier bien sûr. Mais ce n’est pas le cas maintenant. En te parlant, je vois ton visage, tes yeux, ta bouche, tes oreilles… Force est de constater que rien de tout cela n’existe de mon côté. Cette simple observation me reconnecte immédiatement avec cette fameuse bascule de novembre 93. Ce n’est pas seulement le souvenir de quelque chose qui s’est déroulé il y a 25 ans. C’est une expérience toujours vivante, toujours présente et toujours disponible pour peu que je sois vigilant. Voilà, ça c’est l’un des nombreux exercices possibles… Je vais cependant insister une nouvelle une fois sur les vertus de la « posture du cadavre ». Je ne peux pas concevoir d’exercice plus simple ni plus direct que de s’allonger en fermant les yeux et d’en tirer toutes les conséquences. Il faut cependant faire bien attention de ne pas confondre le moyen et le but. La « posture du cadavre » n’est pas une posture de relaxation. C’est un exercice qui utilise la relaxation dans le but d’effectuer un travail de désidentification radical. Comme son nom l’indique, il s’agit ni plus ni moins que d’un travail d’apprentissage de la mort. Tu imagines bien que les yogis d’il y a deux mille ou trois mille ans se foutaient éperdument de la relaxation. C’étaient des géants de l’alchimie énergétique pas des cadres stressés et surmenés. Aux yeux de ces ascètes, la relaxation n’était qu’un moyen pour mourir à eux-mêmes. Il s’agit d’un exercice éminemment spirituel.

F.B. : Le mode 3 est-il accessible à tous ?

Alain Bayod : En théorie oui. En pratique non. Il nous reste inaccessible tant qu’on a pas commencé à mettre son identité en doute. L’absence de ce doute constitue l’obstacle majeur au passage en mode 3. Quelque fois ça me ferait presque pleurer. Chez certaines personnes c’est tellement gros. Je vois la manière dont elles s’accrochent farouchement à ce qu’elles pensent, à ce qu’elles croient, à ce qu’elles craignent afin de ne surtout pas laisser le moindre doute quand à leur identité. Dans ces conditions, il n’y a pas de basculement possible. La réponse à ta question est donc oui et non… Mais peut-être est-il préférable de dire que cette expérience est accessible à tous et que ce n’est qu’une question de temps… Je me souviens avoir trouvé un jour devant la porte de mon bureau une bouteille de vin de grand prix. Renseignements pris, j’ai appris qu’elle avait été déposé là par un homme qui, sept ou huit ans auparavant, avait participé à l’un de mes groupes. Sur le coup, cette histoire de mode trois l’avait laissé très perplexe… Mais c’était tout de même resté dans un coin de sa tête. Un jour, ça lui est revenu et il a vu. Donc…

Corinne (intervenant du fond de la pièce) : La réponse à la question est oui !

Alain Bayod : Ma femme dit que la réponse est oui. La question est donc close !(rires) Les maîtres taoïstes disent qu’un jour surviendra ce qu’ils appellent « une silencieuse coïncidence. » C’est une expression qui m’a toujours touchée. J’ai attendu cette silencieuse coïncidence pendant 25 ans. Dans le cas de Corinne, ça lui est tombé dessus avant même qu’elle aie eu le temps de la désirer. Le monde est décidément injuste… et très mystérieux.

F.B. : Question suivante. Je continue à tourner autour du même thème comme un renard autour d’un poulailler. Pour nous occidentaux modernes, ce doute identitaire est un gros morceau à avaler. Cette possibilité ne nous effleure même pas l’esprit. Comment alimenter ce doute identitaire ? Autrement dit, comment commencer à mettre en cause ce qui a pour nous la force d’une évidence ?

Alain Bayod : En tant que professeur de yoga, j’avais lu le Hatha Yoga Pradîkipâ. Sur les conseils d’Arnaud, j’ai également lu deux autres textes fondateurs du Hata yoga : le Shiva Samhita et le Gheranda Samhita qui sont des compilations d’enseignements très anciens. Les deux livres insistent sur l’importance fondamentale du darshan et du satsang. Autrement dit la nécessité de la fréquentation des sages et des saints. Si les « yogis professionnels » de l’Inde antique, accordaient une telle importance à ce genre de pratique, nous autres modernes devons prendre ce conseil très au sérieux. L’expérience m’a montré combien le darshan est précieux. Le mode 3 est extrêmement contagieux. Quand on est en présence d’un homme ou d’une femme qui vit en permanence sur ce mode, on est dans les meilleures conditions pour en faire soi-même l’expérience. Comme tout le reste, ce n’est pas garanti sur facture mais cela apporte tout de même une aide considérable… Ce qui peut également être très précieux, c’est de se plonger encore et encore dans les textes des maîtres. Je ne peux pas dire que ces lectures m’aient facilité le passage en mode 3. Elles m’ont en revanche aidé à valider l’expérience. [Silence] Vivre l’expérience n’est pas suffisant. Pour la goûter pleinement et commencer à l’intégrer, même de manière très modeste, il faut la valider. Pour ce faire, les textes des grands maîtres, de Ramana Maharshi à Maître Eckhart en passant par Saint Augustin et les maîtres tibétains m’ont été d’un secours extraordinaire. Si on les lit d’un œil averti, on s’aperçoit qu’ils ne parlent tous que de cette expérience fondamentale. La seule chose qui change d’une tradition à l’autre c’est le vocabulaire. Un shaman amérindien va parler de Wakatanka et un maître tibétain de la véritable nature de l’esprit. Pour celui qui a basculé, ne serait-ce qu’un instant en mode 3, les deux se réfèrent très clairement à la même présence qui est en même temps une absence. Voilà pour les aides. Comme je l’ai déjà dit, le reste dépend de la Grâce. Celle-ci va se manifester dans nos vies par des chocs. Ces chocs peuvent être qualifié de terribles ou de merveilleux. Nous pouvons expérimenter le mode 3 en croisant le regard d’un enfant, en écoutant une musique sublime ou lors d’un rapport sexuel particulièrement réussi. Mais ce choc peut également prendre la forme d’une maladie ou d’une nouvelle que nous qualifierions ordinairement de tragique. S’il nous est donné de lâcher prise, ce choc va nous faire découvrir que derrière le monde des formes, celui que l’on peut regarder et photographier, en existe un autre. C’est comme si il y avait deux plans et que l’on pouvait vivre simultanément dans les deux.

F.B. : Le mot de la fin ?

Alain Bayod : Quoi de mieux que de finir en répétant qu’il est indispensable d’accorder de plus en plus de place à la contemplation dans nos vies. Il est également très important de faire très attention aux nourritures d’impression que nous absorbons. Je conseillerais d’éviter autant que possible des nourritures que nous ressentons comme toxiques. Ce que certains appellent ou appelaient « la grande messe du 20h00 » est par exemple plus souvent une occasion de diversion que de conversion. Le monde contemporain nous offre une belle variété de nourritures. Certaines nous rapprochent du centre, d’autres nous en éloignent. A nous de faire les choix les plus appropriés.

F.B. : Quelle forme prend la contemplation dans ta vie quotidienne ?

Alain Bayod : Je pratique beaucoup l’observation du souffle. Clà aussi, c’est un exercice très simple qu’il est possible de pratiquer dans n’importe quelle circonstance. J’observe l’inspiration et l’expiration. L’inspiration est une naissance, l’expiration une mort. Si tu es attentif, tu remarques qu’entre les deux, se glisse un moment très particulier. C’est un moment de silence et d’immobilité. Ce moment d’absence est la seule réalité. L’inspire comme l’expire se déroulent dans le temps. Elle sont plus ou moins longues et profondes. Elles représentent le manifesté. Le moment dont je te parle, c’est le non manifesté. Swami Prajnanpad est très clair à ce sujet. Il disait que pour tout manifesté il y a un non manifesté et que c’est ce non manifesté qui est réel. En dehors de l’observation du souffle, la contemplation peut prendre la forme de la méditation. Qu’elle soit assise ou couchée, la méditation peut être décrite comme une fréquentation du silence et de l’immobilité. C’est l’opportunité de côtoyer Dieu… Dans notre contexte très matérialiste, cela peut paraître exagéré, mais c’est bien de cela dont il s’agit. Certains peuvent se servir de points d’appui comme la nature et la musique sacrée. Il y en a beaucoup d’autres… L’essentiel est toujours de pratiquer avec un cœur d’enfant. Je le répète, il est important de lâcher toute forme de prétention. Notamment celle de comprendre… A chaque fois que je lis les Évangiles, je suis frappé par l’insistance du Christ sur cet état d’innocence enfantine. Il en fait une condition sine qua non pour accéder à ce qu’il appelle le Royaume des Cieux. Pour notre plus grand malheur, nous avons un peu trop tendance à l’oublier.