Pascale Gruenberg : l’émergence d’une vocation

« Je vous invite maintenant à passer la main à la main » Lily Jattiot

DSCF2199Pascale Gruenberg est une femme profondément sensible et chaleureuse. Comme beaucoup, elle s’est longtemps cherchée sur le plan professionnel. A l’âge où d’autres commencent à rêver à la retraite, elle trouve enfin sa vocation. En l’écoutant parler de sa formation d’art thérapeute et des ateliers qu’elle anime, j’ai le sentiment très net que ce nouveau métier constitue l’aboutissement logique de tout son parcours. Cette activité lui offre en effet la possibilité de tirer avantage de l’ensemble de ses expériences passées. Le puzzle se met en place et prend sens.

Frédéric Blanc : Pour commencer, nous allons parler un peu de ton parcours. Dans quelles circonstances as-tu commencé à t’intéresser à l’art ?

P.G.1Pascale Gruenberg : Les arts plastiques ont toujours fait partie intégrante de mon univers… J’ai hérité ça de ma mère… Sans être une artiste professionnelle, elle a peint toute sa vie… Je me rappelle très bien de l’odeur d’essence de térébenthine qui imprégnait l’air de la chambre où elle avait l’habitude de travailler. C’est l’un des souvenirs agréables de mon enfance. Pour moi, la création artistique était donc quelque chose de familier, de familial… J’ai commencé à me l’approprier quand j’étais enfant. Je bricolais, je bidouillais… J’aimais beaucoup le modelage. Je me souviens que je fabriquais de petits personnages à l’aide de branches, de feuilles et de brindilles. Plus tard, j’ai voulu en faire un métier. J’ai donc préparé le concours d’entrée de toutes les grandes écoles : les Arts déco, les Arts Appliqués etc. Au final, j’ai été reçu aux Beaux Arts de Paris.

F.B. : Quel souvenir gardes-tu de ton passage aux Beaux Arts ?

Pascale Gruenberg : Je ne garde pas un très bon souvenir de cette période. Je me suis rapidement aperçue que l’enseignement dispensé aux Beaux Arts ne me convenait pas. C’était beaucoup trop vaste, trop riche, trop foisonnant. Ça partait littéralement dans tous les sens. A cette époque, je n’avais pas la structure intérieure nécessaire pour fonctionner dans un monde aussi ouvert. Je manquais trop d’autonomie… Je n’ai évidemment pas tenu très longtemps. Je suis partie après une année. Ça reste un regret.

F.B. : Comment as-tu rebondi ?

P.G.9Pascale Gruenberg : J’ai continué à peindre avec un groupe d’amis que j’avais rencontré lors de mon année préparatoire. On formait un genre de collectif. On peignait sur du bois tissé. C’est un matériau assez original… Nos productions se situaient entre la déco et la peinture. On peignait beaucoup de trompe l’œil. Des fenêtres s’ouvrant sur des paysages oniriques. Ce genre de choses… Ça s’inspirait un peu du surréalisme. Comme nos créations accrochaient le regard, on s’est mis dans l’idée de les vendre. Ça tournait plutôt bien… Cette période a pris fin lorsque j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari. Nous avons rapidement eu des enfants. Trois garçons… J’ai donc provisoirement mis mes activités artistiques de côté. J’étais bien trop occupée par ailleurs (rires)…

F.B. : A quel moment as-tu renoué avec la peinture ?

Pascale Gruenberg : J’ai repris la peinture à trente ans. J’ai décidé de me focaliser sur la peinture décorative. J’avais besoin d’utiliser mon savoir faire pour réaliser des projets pratiques. Suite à une formation technique, j’ai été amenée à faire de la peinture murale sur différents chantiers de décoration. J’ai travaillé dans des lieux publics, des boutiques, des restaurants et chez beaucoup de particuliers. Il m’est aussi arrivé de travailler pour des salles de théâtre. C’est de loin ce que j’ai préféré. Le travail était varié, on bossait en équipe, l’atmosphère était chaleureuse…

F.B. : Comment es-tu finalement passé de la peinture décorative à l’art thérapie ?

P.G.10Pascale Gruenberg : Est arrivé un moment où j’ai commencé à fatiguer physiquement. C’est dur la peinture murale ! Tu passes souvent ta journée à te contorsionner dans tout les sens. Au bout de quelques années j’ai commencé à sentir que ça faisait trop… Et puis le trompe l’œil ne faisait plus vraiment recette… Bref, les conditions étaient mûres pour que je passe à autre chose… Il y a eu un temps de gestation. Après coup je pourrais dire que je voulais m’investir dans une activité qui fasse à la fois appel à mes qualifications plastiques et à tout ce que j’avais pu apprendre au cours d’une thérapie jungienne approfondie. J’ai réalisé que je voulais continuer à faire la même chose mais en passant à un niveau plus profond. Je voulais passer de l’harmonisation de l’habitat extérieur à l’harmonisation de l’espace intérieur. A l’époque, je n’avais jamais entendu parler d’art thérapie. Quand j’ai découvert ce domaine, ça a été une évidence. Je me suis dis : c’est ça ma voie.

F.B. : Une évidence ? Pourrais-tu nous décrire un peu plus en détails le moment où tu as enfin trouvé ta vocation ?

Pascale Gruenberg : Ce projet n’est pas le fruit d’une réflexion rationnelle… L’idée m’est venue à l’improviste… J’étais en train de peindre lorsque m’est venu l’envie d’aider les enfants à travers les arts plastiques… Ça a surgit du fond de l’inconscient comme une petite bulle venue du fond de l’eau. Cette envie était en quelque sorte déposée en moi. Elle correspondait à vécu d’enfant… Cette prise de conscience a été précédée par un rêve simple et éloquent. Je me tiens près d’un puits. Un bébé émerge à la surface de l’eau. Je lui tends la main et le prend dans mes bras. Tel que je le ressens, le bébé symbolise le projet émergeant du fond l’inconscient. Ma main représente le conscient qui s’en saisit. Ce rêve a été très soutenant.

F.B. : Que veux-tu dire quand tu affirmes que « quelque chose était déjà déposé en toi? »

Pascale Gruenberg : Dans mon enfance, j’avais déjà pratiquée une forme d’art thérapie. A l’âge de huit ans environ, j’ai arrêté de parler à l’école. Ma mère m’a alors emmenée consulter un psychologue. Je me souviens qu’il me faisait faire beaucoup de pâte à modeler. Ce travail s’est avéré très positif. Il m’a permis de débloquer quelque chose… J’avais complètement oublié cette expérience pourtant fondamentale. C’est elle qui a validé mon intuition.

F.B. : Peux-tu me dire quelques mots sur la formation que as-tu suivie ?

P.G.5Pascale Gruenberg : J’ai commencé par suivre un premier cursus de médiation artistique. Suite à ce premier cycle de deux ans, j’ai trouvé un premier emploi en MJC. J’animais des ateliers créatifs de forme très libre. Ce n’était pas le genre de cours où les enfants apprennent à dessiner. Ce n’était pas un enseignement didactique. Les enfants acquéraient un savoir-faire en expérimentant. J’essayais de mettre en place un espace de récréation au sein duquel les enfants pouvaient se détendre, respirer et jouer. Je ne leur demandais pas de faire du beau ou du bien… L’objectif c’était de faire du vrai… Winicott en parle très bien. Il appelle ça « l’espace transitionnel ». Il s’agit d’un espace de repos psychique situé à mi chemin entre le monde intérieur et le monde extérieur. Un espace de jeu où les enfants ont la possibilité de symboliser et de construire sans exigence de résultat. C’est malheureusement de plus en plus rare. La pression des parents, de l’école et de la société réduit dramatiquement cet espace de rêverie et de déambulation gratuite. Dans la foulée, j’ai également commencé à travailler pour l’association Les Toiles. Je suis intervenue pendant une année sur « La péniche du cœur ». Elle est amarrée P.G.7à deux pas de la gare d’Austerlitz. J’y côtoyais des hommes en grande difficulté sociale. Il pouvait s’agir de SDF, de sans papiers ou de personnes à la dérive suite à un licenciement ou un divorce… Dans ce cadre, j’animais un atelier d’art plastique. Sur un plan strictement thérapeutique, ça restait très modeste. Dans le cas de pathologies lourdes, l’art thérapie doit toujours s’insèrer dans un protocole de soins plus large. Ce n’était pas du tout le cas ici… Je crois tout de même que cet atelier apportait quelque chose à ceux qui y participaient. Ça leur ouvrait un espace de détente intérieure. Pour certains de ces hommes c’était même leur tout premier contact avec le monde de l’art. Beaucoup n’avaient plus touché un pinceau depuis la maternelle… Ça leur redonnait un peu confiance en eux. Ils découvraient qu’ils étaient capables de faire preuve de créativité. Certains se surprenaient eux-mêmes…

F.B. : Où en es-tu aujourd’hui ?

Pascale Gruenberg : J’ai terminé la deuxième partie du cursus. J’aborde la rédaction du mémoire. Je le soutiendrai à la fin de l’année. Par ailleurs, en septembre, je démarre un atelier dans un réseau d’oncologie.

F.B. : Être étudiante à plus de cinquante ans ça n’est tout de même pas rien…

Pascale Gruenberg : Ça n’a effectivement rien d’évident… Je me sens complètement décalée par rapport aux gens de mon âge. Ils sont tous plus ou moins en fin de carrière. Ils n’arrêtent pas de parler de retraite alors que moi je fini tout juste mes études. Je commencerai à travailler sérieusement l’année prochaine. Heureusement, l’art thérapie est une discipline dans laquelle on se bonifie avec l’âge. On peut exercer longtemps…

F.B. : J’ai cru comprendre que tu animais déjà un atelier ?

Pascale Gruenberg : Oui. Dès que l’on a terminé le premier cursus, on est habilité à animer des ateliers. A l’heure actuelle, je ne me présente pas comme art thérapeute mais comme médiatrice artistique. Mon atelier s’adresse à toute personne qui désire se relier à elle-même par le biais des arts plastiques.

F.B. : A quel public s’adressent tes ateliers ?

P.G.4Pascale Gruenberg : Pour le moment, je ne reçois que des adultes. Il s’agit de personnes bien intégrées socialement et qui ne souffrent d’aucune pathologie psychique sérieuse. Ce sont surtout des personnes qui une sensibilité à l’art. Ces gens ont également un autre point commun. Ils sont tous intéressés par une forme ou une autre de développement personnel. Ils ressentent tous une nécessité de prendre un temps pour eux. Un moment libre de toute de toute contrainte de résultat, d’efficacité, de performance. On retrouve l’espace transitionnel de Winnicott dont je t’ai déjà parlé.

F.B. : En quoi le fait de se confronter avec la matière peut-il avoir une répercussion sur la psyché ?

Pascale Gruenberg : Un matériau est régi par des lois propres inhérentes à sa structure et à sa composition. A chaque matériau correspondent des potentialités propres de malléabilité et de résistance. Ces propriétés deviennent hautement signifiantes dans les expériences que vivent les personnes. Dans sa relation avec le matériau, le sujet ressens que celui-ci le porte, l’accompagne ou au contraire fait résistance à ses tentatives d’expression. Cette confrontation est le lieu de transfert sur la matière. Prenons l’exemple de l’argile. Certaines personnes vont la trouver chaude, douce, agréable tandis que d’autres vont la ressentir comme froide, collante, sans forme voire carrément dégoûtante. Chacun projette donc son monde intérieur sur ce matériau. L’argile est un bon exemple. C’est un matériau franchement archaïque. Son contact peut être vécu comme très régressif. A travers le toucher (l’haptique), elle nous connecte à nos tous premiers ressentis sensoriels.

F.B. : N’importe quelle activité artistique peut-elle être thérapeutique ?

Pascale Gruenberg : Tu fais bien de poser la question. En soi, le fait de peindre ou de modeler de la glaise n’a rien de thérapeutique. Cela peut aider à décharger un monde intérieur envahissant… Si l’expression soulage elle ne soigne pas. L’art thérapie inscrit l’expression dans un processus progressif qui fait évoluer la forme créée et remet l’énergie psychique en mouvement. La dimension thérapeutique d’un travail d’art thérapie est également liée au dispositif symbolisant mis en place.

F.B. : Qu’est-ce que tu entends exactement par « dispositif symbolisant» ?

P.G.3Pascale Gruenberg : Quand on parle de dispositif symbolisant, on pense évidement en premier lieu à la relation transférentielle avec l’accompagnant. Ça ne s’arrête cependant pas là. Ce dispositif inclus aussi l’ensemble des conditions proposées aux participants. Elles sont importantes car elles leur offrent la possibilité de symboliser des « éprouvés psychiques » non intégrés. On commence par définir un cadre spacio-temporel et certaines règles de bienveillance à l’égard de soi-même et des autres. On continue par une proposition de matière comme la peinture, l’argile, l’encre, le papier mâché etc. Il peut également s’agir d’une proposition de technique : l’estampe, le pochoir, le collage, la mise en volume… La manière dont chacun vivra ces propositions dépend essentiellement de son monde intérieur. Chacun rencontrera des problèmes qui lui sont spécifiques et trouvera des solutions qui n’appartiennent qu’à lui. L’art thérapeute doit être à même de repérer les blocages, les impasses, les mouvements évolutifs. De séance en séance il proposera à la personne d’effectuer un petit pas en avant… ou de côté… Le chemin se fait dans « le mine de rien ». Il peut parfois s’écouler des mois sans que rien ne bouge… Et puis un beau jour, une personne qui refusait telle technique va brusquement demander à la travailler. Une autre va décider de changer de format ou d’aborder la couleur etc.

F.B. : Quelle est la différence entre l’art thérapie et une thérapie à support artistique?

Pascale Gruenberg : Le travail thérapeutique à support artistique met l’accent sur l’analyse de ce qui a été créé. Ce qui importe, c’est l’explication. Le dessin ou le modelage n’ont pas de valeur en eux-mêmes. Ils n’existent que pour être décryptés. On s’intéresse à ce que l’expression dit en amont. Dans l’art thérapie, en revanche, on s’intéresse à la création en elle-même. On est tourné vers l’aval. Mes échanges avec les élèves ne sont pas interprétatifs. Ils restent techniques et descriptifs. Je cherche toujours « l’équivocité » des mots. Je peux pointer qu’un dessin manque de racines mais je ne dirai jamais que la personne est coupée de son ressenti. J’utilise uniquement le vocabulaire de la plastique tel que « structurer », « dénuder », « faire corps », « envelopper », « déborder »… Compte tenu que nous nous trouvons dans un cadre thérapeutique, la personne va plus ou moins consciemment entendre ces mots de façon symbolique. C’est un dialogue souterrain qui s’adresse à la profondeur. Il arrive aussi que les participants comprennent les choses de manière spontanée et intuitive. Face à ses appréhensions plastiques, l’une de mes élèves s’est par exemple exclamée à plusieurs reprises « je me croyais beaucoup plus libre que ça  ».

F.B. : Si je comprends bien, le travail qui prend place au cours d’une séance est intérieur. Il ne repose pas sur tes analyses. Pourquoi dans ce cas, les gens ont-ils besoin de se déplacer pour participer à un atelier ? Ne peuvent-ils se contenter de dessiner tranquillement chez eux?

P.G.6Pascale Gruenberg : Le fait que les choses n’aient pas forcément besoin d’être expliquées n’implique pas que l’on puisse effectuer ce travail sans aide. Cela reviendrai à dire que l’on peut faire une psychanalyse en s’allongeant tout seul sur son canapé et en parlant au mur. Cela ne donnerait rien. Il manque un cadre et par dessus tout la présence vivante de l’autre. La relation. Il est nécessaire d’offrir aux personnes un espace d’accueil et de reconnaissance dans ce qu’elles montrent à voir. Accueillir sans jugements leurs maladresses, leurs hésitations et leurs doutes. Mon rôle consiste à accompagner et soutenir les personnes dans leurs productions, leurs réussites, leurs frustrations… Je suis là pour leur donner des conseils techniques. Je n’ai cependant pas d’attentes ou de projet les concernant… Je n’essaie pas de trouver des solutions plastiques à leur place (il est parfois difficile de résister à cette tentation), je n’interviens pas sur leur travail (parfois ça démange), et je fais en sorte d’être dans leur temporalité. Parfois, il faut aussi que je tienne face à leurs attaques. Pour qu’advienne un « je », il faut qu’il y ait un « tu ». On en revient à l’importance de la relation transférentielle…

F.B. : Parlons pour terminer de tes activités de plasticienne. L’art thérapie exerce-t-elle une influence sur ton travail personnel ?

Pascale Gruenberg : Pour commencer, l’art thérapie a réveillé chez moi l’envie de créer. Cette dimension avait totalement disparu après ma formation de peintre déco. Je ne peignais plus pour le plaisir… J’étais devenue une technicienne réalisant des produits… L’art thérapie a fait remonter ce désir à la surface. Elle a également influencé ma manière de peindre… Maintenant, quand je commence à peindre, je ne sais jamais ce que je vais faire… Je ne pars plus avec une idée en tête. J’essaie, j’expérimente, je triture la matière jusqu’à ce qu’une idée surgisse. J’ai inversé l’ordre du processus créatif. Je commence par le geste et je laisse émerger l’idée dans un deuxième temps.

F.B. : Est-ce qu’il t’arrive désormais de porter un regard d’art thérapeute sur tes propres créations ?

Pascale G. 1Pascale Gruenberg : Ça m’arrive. Je comprends mieux certains de mes choix… Le support par exemple. Je constate que je peins exclusivement sur du dur. L’explication rationnelle, c’est que je viens du mural et que j’ai été habituée à peindre sur des supports très fermes. Il y a une explication plus profonde… J’ai besoin d’un support qui a un minimum de répondant. Je n’ai jamais peins sur toile. Pour moi, il n’y a pas d’appui. C’est trop fragile, trop peu soutenant. J’utilise un panneau de bois sur lequel je peux m’appuyer pour frotter, gratter, graver ou même poncer… J’ai besoin qu’il tienne. Je relie évidemment cela à tout ce que j’ai appris sur moi.