Être & Savoir

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GURDJIEFFLe développement de l’homme, disait-il, s’opère selon deux lignes : “savoir” et “être”. Pour que l’évolution se fasse correctement, les deux lignes doivent s’avancer ensemble, parallèles l’une à l’autre et se soutenant l’une l’autre. Si la ligne du savoir dépasse trop celle de l’être, ou si la ligne de l’être dépasse trop celle du savoir, le développement de l’homme ne peut se faire régulièrement ; tôt ou tard, il doit s’arrêter.

Les gens saisissent ce qu’il faut entendre par “savoir”. Ils reconnaissent la possibilité de différents niveaux de savoir: ils comprennent que le savoir peut être plus ou moins élevé, c’est-à-dire de plus ou moins bonne qualité. Mais cette compréhension, ils ne l’appliquent pas à l’être. Pour eux, l’être désigne simplement “l’existence”, qu’ils opposent à la “non-existence”. Ils ne comprennent pas que l’être peut se situer à des niveaux très différents et comporter diverses catégories. Prenez, par exemple, l’être d’un minéral et l’être d’une plante. Ce sont deux êtres différents. L’être d’une plante et celui d’un animal, ce sont aussi deux êtres différents. L’être d’un animal et celui d’un homme, également. Mais deux hommes peuvent différer dans leur être plus encore qu’un minéral et un animal. C’est exactement ce que les gens ne saisissent pas. Ils ne comprennent pas que le savoir dépend de l’être. Et non seulement ils ne le comprennent pas, mais ils ne veulent pas le comprendre. Dans la civilisation occidentale tout particulièrement, il est admis qu’un homme peut posséder un vaste savoir, qu’il peut être par exemple un savant éminent, l’auteur de grandes découvertes, un homme qui fait progresser la science, et qu’en même temps il peut être, et a le droit d’être, un pauvre petit homme égoïste, ergoteur, mesquin, envieux, vaniteux, naïf et distrait. On semble considérer ici qu’un professeur doit oublier partout son parapluie. Et cependant, c’est la son être. Mais on estime en Occident que le savoir d’un homme ne dépend pas de son être. Les gens accordent la plus grande valeur au savoir, mais ils ne savent pas accorder à l’être une valeur égale et ils n’ont pas honte au niveau inférieur de leur être. Ils ne comprennent même pas ce que cela veut dire. Personne ne comprend que le degré ;du savoir d’un homme est fonction du degré de son être.

Lorsque le savoir surclasse l’être par trop, il devient théorique, abstrait, inapplicable à la vie ; il peut même devenir nocif parce que, au lieu de servir la vie et d’aider les gens dans leur lutte contre les difficultés qui les assaillent, un tel savoir commence à tout compliquer ; dès lors, il ne peut plus apporter que de nouvelles difficultés, de nouveaux troubles et toutes sortes de calamités, qui n’existaient pas auparavant.

La raison en est que le savoir qui n’est pas en harmonie avec l’être ne peut jamais être assez grand ou, pour mieux dire, suffisamment qualifié pour les besoins réels de l’homme. Ce sera le savoir d’une chose, lié à l’ignorance d’une autre ; ce sera le savoir du détail, lié à l’ignorance du tout : le savoir de la forme, ignorant de l’essence.

Une telle prépondérance du savoir sur l’être peut être constatée dans la culture actuelle. L’idée de la valeur et de l’importance du niveau de l’être a été complètement oubliée. On ne sait plus que le niveau du savoir est déterminé par le niveau de l’être. En fait, à chaque niveau d’être correspondent certaines possibilités de savoir bien définies. Dans les limites d’un “être” donné, la qualité du savoir ne peut pas être changée, et l’accumulation des informations d’une seule et même nature, à l’intérieur de ces limites, demeure la seule possibilité. Un changement dans la nature du savoir est impossible sans un changement dans la nature de l’être.

Pris en soi, l’être d’un homme présente de multiples aspects. Celui de l’homme moderne se caractérise surtout par l’absence d’unité en lui-même et de la moindre de ces propriétés qu’il lui plaît spécialement de s’attribuer: la “conscience lucide”, la “libre volonté”, un “Ego permanent” ou “Moi”, et la “capacité de faire”. Oui, si étonnant que cela puisse vous paraître, je vous dirai que le trait principal de l’être d’un homme moderne, celui qui explique tout ce qui lui manque, c’est le sommeil.

L’homme moderne vit dans le sommeil. Né dans le sommeil, il meurt dans le sommeil. Du sommeil, de sa signification et de son rôle dans la vie, nous parlerons plus tard. À présent, réfléchissez seulement à ceci : que peut savoir un homme qui dort ? Si vous y pensez, en vous rappelant en même temps que le sommeil est le trait principal de notre être, aussitôt il deviendra pour vous évident qu’un homme, s’il veut réellement savoir, doit réfléchir avant tout aux façons de s’éveiller, c’est-à-dire de changer son être.

L’être extérieur de l’homme a beaucoup de côtés différents : activité ou passivité ; véracité ou mauvaise foi ; sincérité ou fausseté ; courage, lâcheté ; contrôle de soi, dévergondage ; irritabilité, égoïsme, disposition au sacrifice, orgueil, vanité, suffisance, assiduité, paresse, sens moral, dépravation; tous ces traits, et beaucoup d’autres, composent l’être d’un homme.

Mais tout cela chez l’homme est entièrement mécanique. S’il ment, cela signifie qu’il ne peut pas s’empêcher de mentir. S’il dit la vérité, cela signifie qu’il ne peut pas s’empêcher de dire la vérité — et il en est ainsi de tout. Tout arrive ; un homme ne peut rien faire, ni intérieurement, ni extérieurement.

Il y a cependant des limites. En règle générale, l’être de l’homme moderne est d’une qualité très inférieure. D’une qualité si inférieure parfois qu’il n’y a pas de changement possible pour lui. Il faut ne jamais l’oublier. Ceux dont l’être peut encore être changé peuvent s’estimer heureux. Il y en a tant qui sont définitivement des malades, des machines cassées dont il n’y a plus rien à faire. C’est l’énorme majorité. Rares sont les hommes qui peuvent recevoir le vrai savoir ; si vous y réfléchissez, vous comprendrez pourquoi les autres ne le peuvent pas : leur être s’y oppose.

En général, l’équilibre de l’être et du savoir est même plus important qu’un développement séparé de l’un ou de l’autre. Car un développement séparé de l’être ou du savoir n’est désirable en aucune façon. Bien que ce soit précisément ce développement unilatéral qui semble attirer plus spécialement les gens.

Lorsque le savoir l’emporte sur l’être, l’homme sait, mais il n’a pas le pouvoir de faire. C’est un savoir inutile. Inversement, lorsque l’être l’emporte sur le savoir, l’homme a le pouvoir de faire, mais il ne sait pas quoi faire. Ainsi l’être qu’il a acquis ne peut lui servir à rien, et tous ses efforts ont été inutiles.

Dans l’histoire de l’humanité, nous trouvons de nombreux exemples de civilisations entières qui périrent soit parce que leur savoir surclassait leur être, soit parce que leur être surclassait leur savoir.

À quoi aboutissent un développement unilatéral du savoir et un développement unilatéral de l’être ? demanda l’un des auditeurs. Le développement de la ligne du savoir sans un développement correspondant de la ligne de l’être, répondit G., donne un faible Yogi, je veux dire un homme qui sait beaucoup, mais ne peut rien faire, un homme qui ne comprend pas (il accentua ces mots) ce qu’il sait, un homme sans appréciation, je veux dire : incapable d’évaluer les différences entre un genre de savoir et un autre. Et le développement de la ligne de l’être sans un développement correspondant du savoir donne le stupide Saint. C’est un homme qui peut faire beaucoup, mais il ne sait pas quoi faire, ni avec quoi ; et, s’il fait quelque chose, il agit en esclave de ses sentiments subjectifs qui le peuvent égarer et lui faire commettre de graves erreurs, c’est-à- dire, en fait, le contraire de ce qu’il veut. Dans l’un et l’autre cas, par conséquent, tant le faible Yogi que le stupide Saint arrivent à un point mort. Ils sont devenus incapables de tout développement ultérieur.

Pour saisir cette distinction et, d’une manière générale, la différence de nature du savoir et de l’être, et leur interdépendance, il est indispensable de comprendre le rapport du savoir et de l’être, pris ensemble, avec la compréhension. Le savoir est une chose, la compréhension en est une autre. Mais les gens confondent souvent ces deux idées, ou bien ils ne volent pas nettement où est la différence.

Le savoir par lui-même ne donne pas de compréhension. Et la compréhension ne saurait être augmentée par un accroissement du seul savoir. La compréhension dépend de la relation du savoir à l’être. La compréhension résulte de la conjonction du savoir et de l’être. Par conséquent l’être et le savoir ne doivent pas trop diverger, autrement la compréhension s’avèrerait fort éloignée de l’un et de l’autre. Nous l’avons dit, la relation du savoir à l’être ne change pas du fait d’un simple accroissement du savoir. Elle change seulement lorsque l’être grandit parallèlement au savoir. En d’autres termes, la compréhension ne grandit qu’en fonction du développement de l’être.

Avec leur pensée ordinaire, les gens ne distinguent pas entre savoir et compréhension. Ils pensent que si l’on sait davantage, on doit comprendre davantage. C’est pourquoi ils accumulent le savoir ou ce qu’ils appellent ainsi, mais ils ne savent pas comment on accumule la compréhension et ils ne s’en soucient pas.

P. D. Ouspensky, Fragments d’un enseignement inconnu

Dialoguer

Platon 2« Un vrai dialogue n’est possible que si l’on veut vraiment dialoguer. Grâce à cet accord entre interlocuteurs, renouvelé à chaque étape de de la discussion, ce n’est pas l’un des interlocuteurs qui impose sa vérité à l’autre ; bien au contraire, le dialogue leur apprend à se mettre à la place de l’autre, donc à dépasser leur propre point de vue. Grâce à leur effort sincère, les interlocuteurs découvrent par eux-mêmes, et en eux-mêmes, une vérité indépendante d’eux, dans la mesure où ils se soumettent à une autorité supérieure, le logos. Comme dans toute philosophie antique, la philosophie consiste ici dans le mouvement par lequel l’individu se transcende dans quelque chose qui le dépasse, pour Platon, dans le logos, dans le discours qui implique une exigence de rationalité et d’universalité. D’ailleurs ce logos ne représente pas une sorte de savoir absolu ; il s’agit en fait de l’accord qui s’établit entre des interlocuteurs qui sont amenés à admettre en commun certaines positions, accord dans lequel ceux-ci dépassent leurs points de vue particuliers. » 

Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique?

Le cas étrange de Mister Hank et du Docteur Farcet

Photo_portrait_Gilles_Farcet_le_24-09-2016_à_17.49_-2Gilles Farcet est intensément vivant. Il appartient à cette catégorie d’êtres humains qui ne se contentent pas de vieillir mais continuent tout au long de leur existence à muer et à grandir. Ce faisant, il semble se rapprocher toujours plus du noyau essentiel de sa personnalité. Au fil des années, j’ai ainsi vu se révéler un homme d’une originalité et d’une authenticité presque inquiétante. Cette liberté croissante se reflète désormais dans son écriture. Dans ses deux derniers livres, Gilles a trouvé une voix qui n’appartient qu’à lui. Jaillie des profondeurs de son intimité, cette voix simple et mystérieuse est celle de son âme. Elle le contient tout entier et le dépasse infiniment. Cette voix sans âge est celle de Hank Warshavsky, le héros improbable de La joie qui avance chancelante le long de la rue. Celle que chantait Jim Morrison au détour de l’une de ses dernières chansons : « I am an old bluesman / and I hope that you understand / I’ve been singing the blues ever since the world began. »

la-joie-qui-avance-chancelante-le-long-de-la-rue-gilles-farcet-image-1402x2048Frédéric Blanc : Pour peu qu’il soit distrait, le lecteur peut facilement avoir l’impression que La joie qui avance en chancelant le long de la rue est un livre d’interviews comparable à ceux que tu as écrits en collaboration avec Stephen Jourdain ou Alexandro Jodorowski. Ceux qui sont un peu plus attentifs remarqueront cependant la mention « roman » sur la couverture. Qu’en est-il exactement ? Hank est-il un homme réel ou un personnage de fiction ?

Gilles Farcet : Je dirais que Hank lui-même n’aurait pas souhaité que l’on réponde frontalement à cette question. Je vais donc respecter ses vœux et…

Frédéric Blanc : Excuse-moi de t’interrompre mais ta façon de répondre implique tout de même que Hank existe indépendamment de toi…

Gilles Farcet : Hank existe indépendamment de moi. Ça, c’est un fait. [Silence] La réponse à ta question est loin d’être aussi simple qu’il y paraît parce qu’elle touche à la relation entre « réalité » et « fiction ». Cette question fait depuis longtemps l’objet d’un intense débat philosophique et littéraire : comment définir les rapports existants entre ces deux pôles ? Quelle est, par exemple, la nature de la relation qu’un écrivain entretient avec ses personnages ? Pour reprendre l’exemple emblématique entre tous : peut-on affirmer que Mme Bovary existe indépendamment de Flaubert ? Je ne me compare évidement pas à Flaubert. Je me réfère uniquement à lui pour illustrer ce questionnement… De par leur nature largement autobiographique, les romans de Jack Kerouac contribuent à brouiller encore un peu plus les frontières. On sait par exemple que le personnage de Dean Moriarty s’inspire très largement de Neal Cassady. Dean Moriarty peut-il pour autant se réduire à une simple copie de Neal Cassidy ? Lequel des deux est le plus réel ? Le personnage qui a marqué des millions de lecteurs ou l’homme relativement obscur mais qui a effectivement foulé le sol de cette planète ? Cette incertitude s’étend également aux lieux. Pour les lecteurs de Proust, Combray est beaucoup plus « réel » qu’Illiers. A tel point que le village d’Illiers a d’ailleurs fini par être rebaptisé Illiers-Combray. Dans ce cas, c’est la « réalité » qui s’est pliée à la « fiction ». Je vais aller plus loin. Pour des raisons chronologiques évidentes, je n’ai jamais rencontré l’écrivain Henry David Thoreau. L’importance et la réalité du rôle qu’il a joué dans ma vie égale, voire surpasse, celui de certaines personnes que j’ai effectivement eu l’occasion de rencontrer en chair et en os. On me répondra sans doute que Thoreau a vraiment existé et que de nombreuses preuves sont là pour en témoigner. Cela m’est égal. [Silence] On pourrait après tout très bien imaginer que Thoreau ne soit lui aussi qu’un personnage de fiction. Walden pourrait être une sorte de gag littéraire ; l’œuvre parodique d’un écrivain qui aurait imaginé l’histoire improbable d’un type parti vivre au fin fond de la forêt… Quelle importance ? Cela ne changerait rien au rôle déterminant que ce livre a joué dans ma vie. La même chose vaut d’ailleurs pour le Christ et les Evangiles.

ThoreauFrédéric Blanc : Il y a quelques années, tu as écrit une autobiographie intitulée : Sur la route spirituelle. Tu y réfléchis longuement sur les expériences et les rencontres qui ont marqué ton existence. Ayant lu les deux livres, j’ai le sentiment que ton roman nous permet d’entrer bien plus profondément dans ton intimité que ta biographie.

Gilles Farcet : Je dirais que c’est très perceptif de ta part. C’est tout à fait exact. Sur la route spirituelle est un livre dont le propos était de retracer un parcours en centrant le récit sur un certain nombre de rencontres fondamentales. Je consacre par exemple tout un chapitre à Yvan Amar. J’y raconte la manière dont je l’ai rencontré, j’esquisse son portait et décrit l’impact qu’il a eu sur ma vie. Ce livre est une alternance de récits et de réflexions générales inspirées par ma biographie. Je commence par exemple par raconter mon expérience des lyings avant de réfléchir sur le travail sur l’inconscient. D’un certain point de vue ce n’est effectivement pas un livre très intime. Je parle abondamment de ma vie mais sans dévoiler grand-chose de mon intimité. Il en va tout autrement dans ce roman. Hank est une voix qui exprime à sa manière des choses dont Gilles ne parlera jamais ou en tout cas pas de cette façon. Ce livre est une fenêtre sur mon intimité la plus profonde.

Frédéric Blanc : Même s’il est en lien étroit avec un certain nombre d’écrivains de la Beat Generation, Hank n’est pas à proprement parlé un poète. Et pourtant, tu commences le livre que tu lui consacres par une saisissante réflexion sur la poésie. Pourquoi ?

Gilles Farcet : Le livre s’ouvre effectivement par cette tirade de Hank sur la nature et le rôle du poète. Mais la définition que Hank donne de ce terme n’est pas tout à fait celle à laquelle nous sommes habitués. Les êtres humains que Hank qualifie de poètes ne sont pas ceux qui écrivent et produisent une œuvre littéraire plus ou moins orginale. Ce sont ceux qui, petit à petit, sont passés de l’autre côté du miroir. Ce que décrit Hank, c’est le voyant au sens rimbaldien du terme. Un être humain qui est allé au bout d’un certain processus de maturation et d’apprentissage. On pourrait employer le mot d’initiation au sens large. Ce « poète » est celui qui a franchi une sorte de frontière subtile, invisible et qui est prêt à en témoigner.

Frédéric Blanc : Ce travail de maturation humaine n’est pas (ou plus) une qualité que nous cherchons en priorité chez nos écrivains. Nous mettons plutôt l’accent sur le développement exclusif de leurs qualités stylistiques et intellectuelles. Pour peu qu’ils soient doués, certains en viennent d’ailleurs à produire des textes qui excèdent parfois considérablement leur qualité d’être. Cela peut donner lieu à quelques déconvenues. Nous avons tous entendus parler de lecteurs qui ont été terriblement déçus par la rencontre de l’un de leurs auteurs favoris…

C.S. Nott

Gilles Farcet : C’est vrai. Beaucoup vont d’ailleurs considérer que cela n’a aucune importance. Ils te répondraient que la littérature n’a pas et ne peut avoir d’autre objet qu’elle même. Peu importe que Rimbaud ait eu tel ou tel défaut humain. L’important est qu’il nous ait légué ses textes qui continuent, génération après génération, à bouleverser de nouveaux lecteurs. Je connais bien toute cette rhétorique et, d’un certain point de vue, je peux même y souscrire. Mais tout est une question d’échelle de valeur… Comme tu le sais, j’ai eu le privilège de pouvoir approcher d’un peu près quelques grands écrivains. Même si j’ai beaucoup admiré leur créativité et leur puissance intellectuelle, je les ai souvent trouvés moins impressionnants que des personnes, certes infiniment moins talentueuses, mais dont l’être avait acquis une densité et une profondeur remarquable. Encore une fois, il n’y a pas de place pour la comparaison et le jugement. Chacun est à sa place [Silence] Je ne t’apprendrai rien en te disant que je me passionne pour la vie et l’œuvre de Monsieur Gurdjieff. Je suis en train de lire et de relire les deux magnifiques livres de mémoire que lui a consacré Charles Stanley Nott . Ce sont des témoignages passionnants. Ils constituent une mine de renseignements inépuisable pour tous ceux qui s’intéressent à Gurdjieff et, plus largement, pour tous ceux qui se sentent concernés par le travail spirituel. Eh bien, il se trouve que ce Charles Nott a fréquenté toute sa vie des écrivains et des artistes de premier plan. Il a bien connu des figures culturelles aussi incontournables qu’Ezra Pound, T.S. Eliott et Franck Loyd Wright. Là aussi, quelle que soit l’admiration qu’il leur voue, il est évident qu’à ses yeux, ces génies ne font pas le poids face à Gurdjieff en termes de maturité humaine et spirituelle. Nott se rendait bien compte que Gurdjieff ne possédait pas un très grand talent d’écrivain. Si ses écrits sont infiniment précieux, ils sont, d’un point de vue strictement littéraire, souvent lourds et confus. Mais sur le plan de l’être, Gurdijeff est hors catégorie… Nott évoque également longuement le philosophe Bertrand Russell dont il était très proche et avec qui il est quelque fois parti en vacances. Il observe qu’en dépit de son intelligence vertigineuse, Russell se comportait souvent comme un enfant. Bref, pour C.S. Nott, ces intellectuels brillantissimes ne représentent pas l’aboutissement de l’être humain. Hank se range dans la même catégorie que Gurdjieff. Il est l’archétype de la personne qui en impose par son être.

GURDJIEFF

Frédéric Blanc : Ce qui frappe à la lecture de ce nouveau livre c’est un souffle, une puissance d’écriture qui ne se retrouve dans aucun de tes ouvrages précédents. Ton écriture est plus dense tout en étant infiniment plus lâchée.

Gilles Farcet : Il ne m’appartient évidement pas de me prononcer sur les éventuelles qualités littéraires de ce livre. Certains y seront sensibles, d’autres non. Tout ce que je peux te dire, c’est que je n’ai pas écrit ce livre de la même manière dont j’ai écrit tous les autres. Mes livres précédents n’ont pas une grande prétention littéraire. Ce sont des biographies, des livres de témoignage et de rencontre. Comme j’aime l’écriture, j’ai toujours fait en sorte qu’ils aient une certaine tenue stylistique. On a pu dire de moi que j’étais une « plume » dans le domaine de la spiritualité. Il est vrai que de manière générale, les livres spirituels sont assez mal écrits. Ceux qui les commettent se sentent peut-être au-dessus de ce genre de considérations profanes… J’ai toujours eu à cœur que les miens fassent un peu exception à la règle. Le projet de ce livre, qui est en effet unique dans ma bibliographie, s’est imposé à moi d’une manière mystérieuse. Pour le mener à bien, j’ai été amené à expérimenter une démarche d’écriture qui m’était jusque là restée inconnue.

Frédéric Blanc : Tu m’intrigues. D’où t’es venue l’idée et le désir de ce livre ?

Gilles Farcet : Mais je n’en sais rien ! [Silence] La genèse de ce roman s’est déroulée exactement telle que je la raconte dans le livre. Cet épisode n’a pas été romancé ! (Rires) Il y a un peu plus de trois ans mon épouse et moi avons décidé de nous installer dans la Vienne. J’avais 56 ans à l’époque. Pour beaucoup de raisons, j’ai vécu ce déménagement comme un acte symbolique très chargé. Si mon installation dans cette maison correspond à un retour aux sources, elle est également l’occasion d’entamer une nouvelle phase de mon existence. Même s’il est permis d’espérer que je n’en sois pas encore à la phase finale , il n’en reste pas moins vrai que j’entre à présent dans la dernière partie de ma vie…

Frédéric Blanc : Pourrions-nous revenir à la genèse du livre…

Gilles Farcet : Oui ! (Rires) Peu de temps après notre arrivée dans ce lieu, peut-être le deuxième ou le troisième jour, je me suis donc posé dans une pièce et, pour une raison qui me reste inconnue, j’ai commencé à écrire. A ce moment-là quelque chose s’est imposé à moi. Je pourrais presque parler de « channeling » si cette pratique n’était pas à mes antipodes. Toujours est il que j’ai basculé dans un processus d’écriture très différent où la réflexion et la maîtrise entrent très peu en ligne de compte. Pour le coup, je me suis effectivement « lâché » en accueillant sans filtre tout ce qui venait. J’ai bien sûr relu après coup et corrigé certaines choses mais finalement assez peu. L’écriture de ce livre s’est faite de manière spontanée. Un vrai processus de lâcher prise.

Frédéric Blanc : Le gros défi qui attend tout écrivain qui boucle son manuscrit est la recherche d’un éditeur. Si tu es une figure bien connue du monde de l’édition spirituelle, tu ne bénéficies pas de la même notoriété auprès des éditeurs littéraires. Ton livre paraît au final chez maelstrÖm. Peux-tu nous raconter les circonstances de cette rencontre ?

Gilles Farcet : Je savais dès le départ qu’il était hors de question de publier ce livre aux éditions du Relié. Il fallait que je trouve un éditeur littéraire. Si je sais me montrer très patient sur le plan de l’essentiel, je ne le suis plus du tout dès qu’il s’agit de mes œuvres et de certains détails de la vie quotidienne. Quand j’ai fini un texte, je cherche à le faire publier immédiatement. Je n’ai aucune envie de passer des années à planifier, à manœuvrer et à faire jouer toutes mes relations pour lui assurer une audience maximale. Contrairement à ce que d’aucuns ont pu imaginer quand j’étais jeune, je ne suis pas du tout ce genre de personne… Même en tenant compte de la difficulté qu’il y a à se faire publier, j’ai abordé cette recherche avec confiance. J’étais sûr que ce livre allait trouver sa destination. Et comme beaucoup de choses essentielles dans mon existence, une solution a fini par s’imposer de manière aussi naturelle que mystérieuse. Il se trouve que dans un passé très lointain, j’avais vaguement croisé David Giannoni qui dirige les éditions maelstrÖm. Je lui ai donc écrit un mot. Il m’a répondu, a accepté de lire le texte et l’a trouvé à son goût. Nous nous sommes rencontrés dans la foulée et il a publié le livre. Voilà ! Ça devait se faire. J’ai une vision très irrationnelle de ce genre de choses. Le livre n’a bien entendu pas fait la une des magazines littéraires francophones. Mais il existe. Il vit sa vie et a commencé à trouver son public. J’ai notamment eu la surprise de le voir citer de manière très élogieuse dans les pages d’une sorte d’anthologie critique de la Beat Generation. Son auteur consacre plusieurs paragraphes au livre en disant qu’il continue la tradition de la littérature beat francophone. Il m’assimile à des auteurs comme Michel Bulteau et Serge Pey. Cela m’honore énormément. Parfait ! (Rires) J’ajoute que le roman a figuré parmi les sept finalistes d’un prix littéraire belge et a également été retenu dans une autre sélection.

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Frédéric Blanc : Pourquoi maelstrÖm ?

Gilles Farcet : C’est simple : il s’agit d’une excellente maison d’édition. Qui plus est, elle est l’une des rares dans le monde francophone a avoir un lien profond et authentique avec la Beat Generation. Lawrence Ferlinghetti a été l’un de ses parrains ! C’était donc tout compte fait un choix idéal.

Frédéric Blanc : Peux-tu nous parler de la relation de travail que tu as noué avec maelstrÖm ?

Gilles Farcet : Tu as raison de m’interroger sur ce point. Le rôle de maelstrÖm dans l’élaboration du texte définitif mérite d’être souligné. J’ai été très impressionné par la qualité de l’accompagnement dont j’ai bénéficié. David Giannoni m’a assigné deux lecteurs passionnés avec lesquels il m’a été possible de mener un fructueux travail de collaboration. Cristiana Panella et Benjamin Porquier se sont tous deux pris d’amour pour ce manuscrit. Ils y ont consacré énormément de temps et d’énergie. Dans un premier temps nous avons échangé par mail. Ils m’ont chacun envoyé quantité d’observations et de suggestions précieuses. Je suis ensuite allé les retrouver à Bruxelles où nous avons travaillé une journée entière, crayon et texte en main. Nous avons revu le manuscrit quasiment paragraphe par paragraphe. Ils m’ont suggéré de changer certaines choses : un mot par-ci, une phrase par là. J’ai fait certaines coupures et de légers ajouts. Nous avons énormément discuté. Je n’étais pas toujours d’accord avec eux mais j’ai toujours tenu compte de leur avis. J’ai été très nourri par l’amour qu’ils ont mis dans leur travail. On aurait dit qu’ils s’occupaient d’un enfant. Il se sont vraiment mis au service de ce texte. Ils ont travaillé de manière totalement désintéressée. Sans ego. A aucun moment je n’ai senti qu’ils cherchaient à s’approprier le texte. Leur seul but était d’aboutir au meilleur livre possible. Au final ça a été une très belle rencontre.

Frédéric Blanc : Tu dis de ton dernier recueil de poèmes…

Gilles Farcet : Qui est aussi mon premier…

Frédéric Blanc : Non. Tout jeune homme tu as publié à compte d’auteur une plaquette intitulée Détails de la grande image et dans les années 80 tu as publié un recueil intitulé L’aube de l’autre. Techniquement Rédemptions ordinaires est donc ton troisième recueil…

Gilles Farcet : Ah oui ! (Rires)

Frédéric Blanc : Tu dis donc de ton dernier recueil de poèmes qu’il est un livre d’enseignement. En est-il de même pour ce roman ?

Gilles Farcet : La grande affaire de ma vie n’est pas d’être un écrivain. Aujourd’hui je suis avant tout un instructeur spirituel c’est-à-dire le serviteur d’une tradition, d’une lignée, d’une pratique. Le plus important pour moi est d’accompagner au mieux de mes capacités des personnes en quête de maturation humaine et spirituelle. J’espère que les textes de Rédemptions ordinaires possèdent une certaine dimension poétique. Mais là n’est pas leur visée essentielle. Sous couvert de poésie ces textes abordent de manière frontale des thèmes que j’ai pu traiter de manière beaucoup moins tranchée, charnelle et intime dans des livres d’enseignement. C’est également le cas de La joie qui avance chancelante le long de la rue.

Frédéric Blanc : Le fait de dévoiler de manière vulnérable une partie de ta vie intérieure a donc valeur d’enseignement ?

Gilles Farcet : Non. Ce qui a valeur d’enseignement ce n’est pas mon expérience intime en elle même mais ce qu’elle peut contenir d’objectif au sens gurdjievien du terme. Écrire de manière plus personnelle et vulnérable me permet paradoxalement d’accéder parfois à une dimension de lucidité objective. Mon écriture cesse alors de refléter uniquement les opinions et la sensibilité d’un individu pour dire quelque chose de l’humain.

Frédéric Blanc : Revenons au livre. Tu nous as dit que tu n’avais pas déployé des trésors de stratégie pour planifier sa publication. Comment vois-tu son destin ?

Gilles Farcet : Encore une fois, le plus important pour moi est que je sois allé au bout du projet. Le livre existe. Il a été publié de manière remarquable par une maison d’édition qui lui correspond. A partir de là, cela m’échappe complètement. Mon ami Frédérick Houdaer m’a répété à plusieurs reprises que ce roman avait toutes les qualités pour devenir un « livre culte ». C’est possible. Personnellement, je n’en sais rien. Mais pourquoi pas ? Il se peut également qu’il soit complètement oublié dans dix ans. En fait c’est impossible à savoir. Ce qui m’importe, en revanche, c’est que ce livre ait d’ores et déjà eu un impact profond et positif sur la vie de certaines personnes. Le reste, je m’en fous. Je ne ressens plus la pulsion de me fabriquer une pseudo éternité au travers de mes écrits ou de quoi que ce soit d’autre. Cela me ferait évidement très plaisir que ce livre continue à être lu longtemps après ma mort même si par définition je ne serai plus là pour profiter de cette gloire posthume. Pas au sens habituel du terme en tout cas… Livre culte ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce livre est un ovni.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

Gilles Farcet : Eh bien tout d’abord, je ne sais vraiment pas d’où il est venu. J’étais sérieux quand je parlais de « Channeling ». Ce livre, je ne l’ai pas vu venir. Il est apparu dans mon ciel par surprise. En le voyant prendre forme, je me suis senti comme un type qui sort un matin dans son jardin et se trouve nez à nez avec une soucoupe volante.

Frédéric Blanc : Est-ce la première fois que tu vis ce genre de chose ?

Gilles Farcet : Oui et non. J’avais déjà eu quelques éclairs qui m’ont inspiré une poignée textes courts. La plupart sont restés inédits même s’il m’arrive d’en poster certains sur ma page Facebook. Mais jusqu’à ce livre, cela se limitait à de brèves fulgurances. Des fragments…

Frédéric Blanc : Crois-tu que tu écriras d’autres textes de la même veine ?

Gilles Farcet : Peut-être… Je n’en sais rien. J’ai un sentiment curieux à propos de ce roman. D’un côté, ce livre me donne l’impression d’être absolument unique dans le sens où rien de ce que j’ai écrit ou de ce que j’écrirai ne lui ressemblera jamais. Et en même temps, je sens paradoxalement que j’ai découvert une certaine longueur d’ondes sur laquelle il serait possible de me rebrancher si je le sentais nécessaire et approprié… Mais à l’heure actuelle ça n’est pas le cas.

Frédéric Blanc : Tu es en train de ma dire que tu pourrais avoir accès à une source d’inspiration littéraire mais que tu refuses de l’exploiter ?

Gilles Farcet : Hou-là, ne nous emballons pas ! Il est tout à fait possible que je me trompe et que cette source d’inspiration se soit tarie à jamais. En écrivant ce livre, j’ai cependant eu le sentiment d’entrevoir un canal. Et j’ai également la certitude qu’il ne m’est pas demandé d’exploiter tout de suite. J’ai d’autres choses plus importantes à faire. Mais si Dieu me prête longue vie (et lucidité!) il n’est pas exclu que j’écrive encore un ou deux autres textes de la même veine. Il y aurait par exemple un livre à écrire sur ma relation à Arnaud Desjardins. Je pense que je porte en moi un livre assez déjanté sur ma relation à mon maître spirituel. Quand j’emploie le mot « déjanté », je ne veux pas du tout dire que j’aurais des révélations négatives à faire à propos de cet homme. Bien au contraire ! Ce serait un livre à la « gloire » de ce maître et de la relation qui m’unit à lui. J’entrevois un livre d’un ton complètement inédit, en tout cas dans ce milieu. Cela me permettrait d’évoquer des aspects de cette relation dont il m’est quasiment impossible de parler et ce, même avec des élèves très proches de ce maître. Bon, ce n’est pas un projet auquel je m’attellerai avant un certain temps. On a le temps de voir venir !

Frédéric Blanc : En t’entendant parler, je suis surpris du détachement tranquille dont tu fais preuve à l’égard de tes activités littéraires. Pour beaucoup d’Européens, l’art en général et la littérature en particulier ont quasiment acquis un statut de religion. Beaucoup d’auteurs s’identifient massivement à cette activité propre à leur conférer un statut spécial, à leur yeux comme tout comme à ceux des autres…

Gilles Farcet : Comme je l’ai déjà laissé entendre au cours de cet entretien, mes valeurs sont ailleurs. En dépit de l’amour profond que j’éprouve pour la littérature et la poésie, celles-ci sont loin de constituer pour moi la valeur suprême. Comme tu le vois, j’ai ici une bibliothèque bien remplie, même si elle est finalement assez réduite pour un homme de mon âge qui a eu la chance de faire beaucoup de rencontres. J’y conserve précieusement, je pourrais dire pieusement, un certain nombre d’ouvrages d’auteurs que j’ai aimés et que j’ai parfois approchés. Je n’ai pas l’intention de m’en séparer. Mais si quelqu’un me disait : vous pouvez aller passer une heure dans l’appartement parisien de Monsieur Gurdjieff en échange des dix livres les plus précieux de votre bibliothèque, je les donnerais sans hésiter. Il se trouve que j’ai pu aller me recueillir dans le sanctuaire de M. Gurdjieff sans avoir à faire ce sacrifice. Mais s’il l’avait fallu je n’aurais pas tergiversé. A mes yeux, la valeur suprême, c’est l’être humain capable de témoigner d’une maturité humaine et spirituelle. L’être humain parvenu à la cristallisation d’un sujet responsable et en relation avec le plus grand. Ces êtres humains, je ne les situe pas tous sur le même plan. Yogi Ramsuratkumar n’est pas au même niveau que Monsieur Gurdjieff qui à son tour ne se place pas dans la même catégorie qu’Arnaud Desjardins ou Yvan Amar. Leurs réalisations pointent cependant dans la même direction. Pour finir, je vais te raconter une histoire que tu m’as sans doute déjà entendu répéter bien souvent. Il y a bien longtemps, je devais avoir autour de trente ans, Arnaud Desjardins m’a demandé ce que je voulais être à cinquante ans. Il m’avait cité des noms d’écrivains et de journalistes célèbres à cette époque. Ces gens incarnaient-ils l’accomplissement de mes idéaux ? Sans hésiter, j’avais alors répondu à Arnaud : « A cinquante ans, je veux être Karlfried Graf Dürkheim. » J’avais cité Dürckheim en tant qu’archétype : une figure d’occidental témoignant d’une maturité humaine et spirituelle remarquable. J’aurais tout aussi bien pu citer une figure équivalente même s’il est vrai que j’ai une profonde admiration pour le Graf. En tout cas, la « sagesse » incarnée dans le monde constitue plus que jamais mon unique point de visée.

Christian Petit : du Zone System au Zen System

Christian est peu porté à la frivolité. Son travail photographique est à l’image de son caractère : sensible, intègre et dépouillé. Fruits d’un travail minutieux et passionné, ses photos témoignent d’une quête de profondeur et d’authenticité. Dans un monde saturé d’images anecdotiques, les paysages de Christian détonnent par la qualité et l’intensité de la charge émotionnelle dont ils sont porteurs. On y décelle en filigrane la force bien réelle d’une présence et d’un regard. C’est tout juste s’ils ne relèvent pas de l’autoportrait. Plutôt introverti de nature, Christian a longtemps œuvré dans l’ombre. Je suis heureux qu’il en sorte aujourd’hui et souhaite que son travail connaisse une diffusion plus large.

Frédéric Blanc : Cher Christian, peux-tu nous dire à quand remonte ta passion pour la photographie ?

Christian Petit : Mes premiers souvenirs associés à la photographie remontent très loin dans mon enfance. A cette époque, nous vivions à Lyon… Je me souviens que mon père possédait un Kodak Instamatic 255-X. Pour moi cet appareil représentait le summum de la beauté… Je n’avais évidemment pas le droit d’y toucher et encore moins de m’en servir… Mon père le sortait en de très rares occasions. Uniquement lorsque la famille recevait des personnes de marque… Il chargerait l’appareil avec une pellicule qui me paraissait presque aussi précieuse que l’appareil lui-même. Mon père n’a jamais photographié autre chose que ces réunions de famille. Cette activité revêtait toujours un caractère très solennel. Il nous faisait poser… Je me souviens qu’il m’arrivait de faire exprès de bouger. Je me demandais en effet de quelle manière l’appareil allait enregistrer le mouvement. Si je bougeais pendant la prise, allais-je continuer à bouger sur la photo ? J’ai fini par poser la question à mon père. Comme il n’était pas doué d’un grand sens de l’humour sa réponse a été assez cinglante…

Frédéric Blanc : Comment as-tu commencé à pratiquer ?

Christian Petit : Mon premier appareil sérieux m’a été offert par mon parrain. C’était un polaroid. L’immense avantage du polaroid c’est que le résultat est quasiment instantané. A l’époque, son gros inconvénient c’est que les pellicules étaient rares et chères. Je dépendais donc entièrement de la générosité et de la bonne volonté de mes parents. Leur largesse était assortie d’une obligation majeure : je n’étais pas libre de mes sujets. Mon activité de photographe devait se cantonner aux fêtes de familles. Il était hors de question que j’utilise cet appareil avec un peu plus de créativité ou de fantaisie. [Silence] Au collège et au lycée mon intérêt a fini par se détourner de la photo pour se fixer sur l’appareil photographique lui-même. Comme j’étais doué pour la physique, j’ai très logiquement commencé à me passionner pour l’optique et la mécanique. Je passais des heures, plongé dans des brochures et des catalogues publicitaires vantant les mérites de tel ou tel appareil. Je comparais et classais de manière méticuleuse les performances d’appareils que je n’avais de toute façon pas les moyens de m’offrir. Ces brochures étaient illustrées de photos magnifiques que je contemplais avec ravissement. Je me suis contenté de ça pendant des années. Je n’ai vraiment commencé à pratiquer la photographie de manière sérieuse qu’après avoir décroché mon diplôme d’ingénieur. J’avais 29 ans.

Frédéric Blanc : Sais-tu d’où te vient ton désir de photographie ?

Christian Petit : L’origine de ce désir est sans doute à chercher dans le plaisir avec lequel je contemplais les images magnifiques qui illustraient les brochures publicitaires dont j’étais si friand dans mon adolescence. De manière sans doute plus profonde, je pourrais évoquer la fascination que je j’éprouvais enfant à voir les épisodes de notre vie transformés en images brillantes et colorées. Ces photos me permettaient de me reconnecter à la qualité émotionnelle liée à certains lieux et à ce que nous y avions vécu. Je ne comprenais pas comment cela était possible. C’est peut-être ce mystère que j’essaie de percer en m’adonnant à la photographie.

Frédéric Blanc : Ton père était-il un bon photographe ?

Christian Petit : Non… Honnêtement, je ne peux pas dire ça. Il n’utilisait d’ailleurs pas la photographie comme moyen d’expression. L’art en général ne l’a jamais beaucoup attiré. Je me souviens tout de même avoir été frappé par quelques-unes de ses photos de famille toutes simples. Elles constituent mes premiers souvenirs en la matière.

Frédéric Blanc : Et toi, comment t’es tu ouvert au monde de l’art ?

Christian Petit : Je ne sais plus trop. J’ai peu à peu cessé de me focaliser sur les performances des appareils pour m’intéresser davantage à la qualité des résultats que l’on pouvait en tirer Cela m’a amené à m’ouvrir à l’œuvre de certains photographes. Mon regard n’était plus seulement celui d’un technicien mais aussi celui d’un amateur d’art. Il est vrai qu’au début, je me suis plutôt intéressé à des photographes qui avaient une approche très technique de l’image. Des gens qui connaissaient et maîtrisaient à fond leur médium.

Frédéric Blanc : Qu’entends-tu par « approche technique » ?

Christian Petit : Ce que j’appelle un photographe « technique » est un photographe qui représente le monde tel qu’il est. C’est à dire de manière nette avec un maximum de finesse et de précision. C’est une approche qui porte une grande attention aux détails. Si on photographie un champ, le moindre brin d’herbe doit être visible. Y compris ceux qui poussent à l’ombre d’un arbre… Je dirais que c’est une approche quasi scientifique de la réalité. Je perçois un signal extérieur et je me demande comment faire en sorte de le reproduire d’une manière aussi fidèle et objective que possible. C’est vrai que dans ce type de démarche, l’intervention de l’être du photographe est nulle ou du moins extrêmement limitée. Mais à l’époque ce genre de questions ne m’intéressait pas du tout. Je confondais allègrement l’expression personnelle avec la maîtrise technique. A partir de là, je me suis efforcé d’acquérir une maîtrise aussi poussée que possible des différents aspects techniques de la photographie. Ma démarche était très influencée par ma formation d’ingénieur.

Frédéric Blanc : Puisque nous parlons de maîtrise, parle nous un peu de la manière dont tu as appris ton « métier » de photographe.

Christian Petit : J’ai commencé par me former dans une MJC avant de fréquenter plusieurs clubs photo. Le gros avantage que je trouvais à ce type de structures c’est qu’elles me donnaient accès à un laboratoire. L’inconvénient, c’est qu’elles ne m’offraient pas la possibilité de me former de façon sérieuse. Il n’y avait pas vraiment de prof. Les personnes qui nous formaient n’avaient pas une pratique photographique très convaincante. Elles se contentaient de nous transmettre une série de trucs et d’astuces plus ou moins approximatifs. Dans certains cas ces recettes fonctionnaient plutôt bien alors que dans d’autres elles donnaient des résultats carrément catastrophiques. J’ai fini par me lasser du caractère imprévisible de cette approche. Je pouvais travailler des après-midis entières pour me retrouver au final avec des photos dégueulasses. C’était très frustrant. En 2003, j’ai pris conscience qu’il me manquait des connaissances et une méthode structurante. C’est alors que je me suis décidé à effectuer un premier stage pour apprendre les bases du zone system. Je me suis rendu dans le sud de la France chez un photographe qui m’a initié de façon systématique à l’exposition et au développement du film. Nous utilisions le densitomètre ainsi que différents autres appareils de mesure qui m’étaient déjà familiers. Pauvre sur le plan artistique, ce stage s’est en revanche avéré très riche sur le plan technique. J’en suis sorti très enrichi. Toujours désireux de m’améliorer, j’ai par la suite encore approfondi mes connaissances en effectuant un stage d’une semaine chez le photographe américain John Sexton. Très célèbre aux Etats-Unis, John Sexton fut l’élève d’Ansel Adams. Il est l’un des grands représentants du courant photographique de la côte Ouest aux côtés de gens comme Brett Weston, Edward Weston, Ruth Bernhard, Michael Kenna… Ce technicien hors pair est considéré par les spécialistes comme étant l’une des références mondiales de la photographie en noir et blanc.

Frédéric Blanc : Avant de continuer, j’aimerais te demander de nous préciser ce qu’est le zone system.

Christian Petit : Le zone system est une méthode de planification de l’exposition et du développement du film qui permet maîtriser les rapports existants entre l’objet photographié et son rendu photographique. On peut en quelque sorte prévisualiser l’image finale au moment de la prise de vue. C’est une technique très puissante qui a exercé une influence majeure sur la pratique de la photographie. Elle est très utilisée par les héritiers d’Ansel Adams. [Silence] Lorsque je contemple, par exemple, un paysage magnifique, je me demande comment je vais procéder pour en reproduire la beauté sur papier. Cela n’a rien d’évident car il faut tenir compte d’un très grand nombre de paramètres. Et face à ce problème, notre œil ne va pas être notre allié. L’œil humain possède en effet une puissance qui fait défaut à tous les capteurs argentiques ou numériques. Il est par exemple capable de percevoir sans aucune difficulté des écarts de luminosité considérables. Sur la place qui nous fait face, il y a des immeubles éclairés de manière frontale par la lumière du soleil alors que d’autres sont plongés dans l’ombre. Nous distinguons sans problème la totalité des nuances de cette scène. Mais si je veux en retranscrire la richesse sur film puis sur papier je vais devoir me livrer à un travail infiniment plus complexe qu’on ne le pense. Le zone system a été inventé pour nous faciliter la tâche. Il permet au photographe d’utiliser au mieux tous les outils dont il dispose.

Frédéric Blanc : Revenons au stage que tu as effectué chez John Sexton. Cela a dû être un grand moment pour toi. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Christian Petit : Les stages de John Sexton ressemblaient un peu à des cours magistraux. Nous le regardions mettre en œuvre des techniques sans qu’il nous les fasse appliquer dans la foulée. Ces stages n’offraient donc pas la possibilité d’une intégration par la pratique. L’apprentissage empirique de ces techniques était entièrement laissé à notre responsabilité. Ceux qui voulaient les maîtriser devaient s’en donner les moyens et travailler dur à la maison. Au cours de cette semaine très dense, John Sexton nous a dévoilé une très large panoplie de techniques dont plusieurs étaient alors encore totalement inconnues en France. Il y en avait tellement que je n’ai commencé à pratiquer certaines d’entre d’elles que tout récemment. Il y en aussi que je n’essaierai jamais de mettre en pratique car elles ne correspondent pas chez moi à un besoin particulier.

Frédéric Blanc : As-tu eu l’occasion de revoir John Sexton par la suite ?

Christian Petit : Oui. Mon premier stage avec John Sexton ayant pleinement répondu à mes attentes, j’ai décidé d’en effectuer un deuxième. Celui-ci ne s’est pas du tout déroulé comme prévu. Je n’en ai pas retiré ce que j’en attendais. Au lieu d’en revenir comblé, je suis rentré déçu et blessé.

Frédéric Blanc : Blessé ?

Christian Petit : Comme les autres participants du stage, j’avais apporté quelques photographies pour les soumettre au regard de l’instructeur. Le style de certaines d’entre elles était encore très proche de celui de Sexton alors que d’autres, plus personnelles, s’en éloignaient de manière plus ou moins prononcée. Les premières ont été très bien accueillies alors que les secondes ont reçues un accueil beaucoup plus critique. C’est ce manque d’ouverture qui m’a blessé. J’ai senti qu’une part de mon travail et de mon être n’avait pas été reconnue. Le fait que Sexton soit une référence incontournable dans son domaine a rendu cette blessure d’autant plus cuisante… Au final, ce second stage m’aura tout de même mis sur une piste décisive. Il faut savoir que les photographes ont l’habitude de s’échanger leurs photos. Les murs de la maison de John Sexton étaient donc couverts par les chefs d’œuvres de ses nombreux amis. Un vrai musée… Lors de ce dernier séjour, j’ai repéré une petite photo très différente de toutes les autres. Elle représentait une vitre givrée laissant filtrer la lumière du soleil levant. Son esthétique différait beaucoup de celle du maître des lieux. Je me suis empressé de lui demander qui avait pris cette photo. Il m’a répondu : « Paul Caponigro ».

Frédéric Blanc : Je crois savoir que ce monsieur Caponigro va jouer un rôle décisif dans l’évolution de ta pratique photographique…

Christian Petit : Oui. Quand John Sexton mentionne le nom de Paul Caponigro, je ne sais strictement rien à son sujet. Je suis cependant tellement impressionné par cette photo que, de retour en France, je m’empresse de chercher toutes les informations disponibles sur cet homme. Je commence par acheter un livre, puis deux, puis trois… Je suis sidéré. Bouleversé. Les photographies de cet artiste m’amènent à entrer en contact avec ma propre profondeur. Rien ne m’avait jamais touché de manière aussi intime. La beauté qui se dégage du travail de Paul Caponigro dépasse les préoccupations purement esthétiques. Cela va bien au-delà de l’art, de la photo, de la beauté… Techniquement, son travail est étonnant. Il pulvérise toutes les règles de l’esthétique classique. En regardant encore et encore ses photos, il me devient évident que ce gars-là s’est libéré de tous les diktats techniques. Il n’y a pas une de ses photos qui ressemble à l’autre. Il est tout le temps en train d’inventer, d’innover… Plus je m’intéresse à lui et plus j’ai envie d’en apprendre davantage.

Frédéric Blanc : Les choses ne vont pas tarder à prendre une tournure plus personnelle…

Christian Petit : En effet. Peu de temps après, je traverse un moment de crise. Je suis chez moi, un livre de Caponigro ouvert sous les yeux… Je suis en proie à une terrible frustration. Je me sens complètement coincé dans ma pratique photographique et me demande désespérément comment je vais pouvoir m’en sortir. Dans un moment d’inspiration, je décide alors d’écrire à Caponigro. Je lui résume mon parcours et lui explique dans quel genre d’impasse je me trouve. Je lui demande des conseils pour m’en sortir. Dois-je encore apprendre de nouvelles techniques, effectuer de nouveaux stages… J’accompagne mon courrier de quelques photos que j’estime être révélatrices de mon travail. Je lui demande également où il me serait possible de me procurer l’une de ses photos qui me touche tout particulièrement. Après avoir envoyé ce courrier, je me sens en paix. Je n’ai pas à proprement parlé progressé dans ma pratique de la photographie mais j’ai la certitude que cet acte contribue à dénouer quelque chose. Quelques semaines après mon épouse m’appelle sur mon lieu de travail pour me dire de ne pas revenir trop tard. Quelque chose qui m’attend à la maison. A mon retour, je trouve une grande enveloppe cartonnée en provenance des États-Unis. Il s’agit de la réponse de Paul Caponigro. A l’intérieur, se trouve l’un de ses livres (de mémoire il s’agit de The voice of the print). Il me l’a gentiment dédicacé. Il y a également un long courrier tapé à la machine à écrire (Caponigro est réfractaire à tout ce qui touche aux nouvelles technologies. Il n’a ni ordinateur ni de connexion internet. C’est un choix de vie.) ainsi qu’un « inspirering gift » : un tirage grand format de la photo que je lui avais demandé. C’est un déluge de cadeaux. Je suis bouleversé par cette générosité gratuite et spontanée.

Frédéric Blanc : Que dit son courrier ?

Christian Petit : Je me serais spontanément attendu à ce qu’il me conseille d’effectuer quelques stages supplémentaires afin de perfectionner encore ma technique et d’accumuler davantage de connaissances. Mais Caponigro me prend complètement à rebrousse-poil. Il me dit que je n’ai plus besoin de stage et qu’à en juger d’après mon travail, ma maîtrise technique est largement suffisante. Il ajoute même avec un brin d’ironie : « Je vois que vous connaissez le fameux zone system. » Il me félicite, me dit que je me suis visiblement donné les moyens d’acquérir des bases solides et ajoute qu’il est maintenant temps d’explorer une autre voie. Le premier conseil qu’il me donne, c’est d’aimer mes matériaux : aimez votre appareil, le papier dont vous vous servez, les produits chimiques que vous utilisez etc. Pour faire court, le premier conseil de Caponigro c’est d’aimer. Sa deuxième recommandation c’est de revenir vers moi. Il me recommande également de m’intéresser à d’autres arts, d’écouter de la musique classique etc. Il conclut en disant : « Faites cela et peut-être qu’au bout d’un certain temps ce que vous avez au fond de vous finira par trouver une manière de s’exprimer ». J’ai suivi ses conseils. Je me suis intéressé à d’autres arts et j’ai commencé à pratiquer autrement. Avec le temps, je peux dire que ses conseils se sont avérés très justes. J’ai clairement franchi une étape. Ma rencontre avec Paul Caponigro a donc été décisive. C’est une très belle personne. En m’intéressant de plus près à sa biographie, j’ai découvert que dans les années 50, il avait fait partie des groupes Gurdjieff. C’est donc quelqu’un qui est animé par une réelle recherche intime. Suite à ce premier contact épistolaire, nous avons continué à nous écrire un peu. Avec le temps, nos échanges se sont espacés. J’ai reçu encore quelques cadeaux de sa part. Actuellement nous ne sommes plus en contact mais, et c’est le plus important, sa présence continue à être vivante dans ma vie et ma pratique photographique.

Frédéric Blanc : Peux-tu nous dire en quoi il a influencé cette dernière ?

Christian Petit : La rencontre avec Paul Caponigro a eu pour effet de me détendre. Je ne suis plus aussi maniaque. Dans l’ensemble, je suis beaucoup moins obsédé par l’aspect technique de ma pratique. L’ai-je pour autant mis à la poubelle ? Certainement pas. Par contre, j’en relativise très fortement l’importance. Je mets la technique au service d’une intention artistique. Je n’en fais plus le cœur de l’affaire. Je suis moins crispé… Je n’essaie plus de passer en force. Si je sens que la relation que j’entretiens avec mon matériel tourne au rapport de force, j’arrête tout de suite. Je sais qu’il n’en sortira rien de bon… Dans le meilleur des cas, la photo sera techniquement bonne mais ce qu’elle communiquera sera froid et stérile. Dans l’ensemble, ma pratique de la photographie est devenue beaucoup plus joyeuse. Désormais, je ne suis plus seulement photographe lorsque je travaille dans mon labo ou que je me sers de mon appareil. Je peux tout aussi bien être « photographe » lorsque j’écoute un disque ou que j’assiste à un bon spectacle. Le mot « photographe » me sert dorénavant à désigner la part la plus sensible et la plus créative de mon être. Je la nourris de toutes sortes de nourritures artistiques. Elle grandit et s’approfondit en dehors d’une pratique strictement photographique. On peut dire que je fais dorénavant feu de tout bois.

Frédéric Blanc : Tu dis que tu n’essaies plus de passer en force. La pratique de tout art implique cependant de surmonter l’inévitable résistance des matériaux que l’artiste essaie de travailler. Comment viens-tu à bout de cette résistance ?

Christian Petit : Dans mon expérience, il n’y a pas résistance mais résonance. Je vais te répondre en ingénieur. A partir du moment où je me cale sur la bonne fréquence et j’entre en harmonie avec la vibration de mon appareil, de la scène que je photographie, de la chimie et du papier que j’utilise en laboratoire alors tout devient fluide et le résultat s’obtient avec une facilité déconcertante. Cette absence d’obstacle peut même finir par devenir franchement dérangeante. Mon éducation ne m’y a pas préparé ! Je vais avoir tendance à me dire qu’un résultat obtenu avec si peu d’effort n’a aucune valeur. J’ai été élevé dans l’idée que je dois souffrir pour obtenir ce que je veux.

Frédéric Blanc : Et qu’est-ce qui se passe dans le cas où tu ne parviens pas à te caler sur la bonne fréquence ?

Christian Petit : Bon, d’accord, les choses ne sont pas toujours aussi faciles. Parfois je dois ajouter un peu d’huile de coude pour arriver à un résultat satisfaisant. C’est vrai que dans ces cas-là, je suis confronté à la résistance du matériau. Mais dorénavant j’ai tendance à le vivre sur un fond de détente. Et puis, dès que le travail devient trop pénible, j’arrête. Pour moi, cette résistance est un signe. Si elle devient trop forte, je sais que je vais m’épuiser pour un résultat décevant. Dans ces moments là, j’ai appris à m’incliner. Ce n’est tout simplement pas le jour. Je peux alors commencer à travailler sur une autre photo ou sortir carrément du laboratoire pour passer à autre chose. [Silence] L’une des choses les plus importantes que j’ai apprises ces dernières années c’est que les obstacles sont liés à mon état intérieur. Pendant longtemps, j’étais persuadé du contraire. J’avais pris l’habitude de pester contre mon agrandisseur, la mauvaise qualité de la chimie ou du papier… [Silence] Cela ne signifie pas pour autant que le matériel soit dépourvu d’importance. Je sais par exemple qu’il y a des appareils avec lesquels je me sens beaucoup mieux. Sur le papier, ce ne sont pas forcément les plus performants mais je travaille mieux avec parce qu’ils me correspondent plus. En choisissant mon matériel avec soin, j’essaie de diminuer la résistance que tu évoquais. J’opte pour des matériaux que je connais bien et qu’il m’est facile d’aimer. De cette manière je peux arriver à un maximum de résonance et un minimum de résistance.

Frédéric Blanc : Quelle est aujourd’hui ta définition d’une photo réussie ?

Christian Petit : [Silence] Une photo réussie est une photo dont la contemplation nous connecte de façon intime à l’émotion que le photographe a ressenti devant un paysage, une personne, une lumière, une atmosphère… On pourrait dire que c’est la transmission réussie d’un ressenti. Pour ma part, j’ajouterai que c’est la transmission d’un ressenti qui élève. Certains photographes contemporains mettent un point d’honneur à mettre le spectateur mal à l’aise. Je ne suis personnellement pas favorable à ce genre de démarche. Elle se situe en tout cas aux antipodes de ma pratique. Je préfère photographier du positif. (Rires)

Frédéric Blanc : De ce point de vue, tu es assez proche de Swami Prajnanpad qui veut que l’art donne une haute idée de l’être humain…

Christian Petit : Tout à fait. Certains photographes parlent d’ailleurs de leur art en des termes très proches. Ansel Adams affirme par exemple s’être donné pour mission de témoigner de ce qu’il y a de « plus beau dans l’homme ». Pour lui la photographie doit élever celui qui la regarde.

Frédéric Blanc : As-tu des sujets de prédilection ? Tu nous as raconté que lors de tes débuts, tes parents t’avaient imposé le sujet des réunions de famille. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Christian Petit : J’aime les scènes familiales non imposées ! (Rires) En tant que père et mari, j’en prends évidement un nombre conséquent et le fais avec le plus grand plaisir ! Mon sujet de prédilection reste cependant le paysage. C’est le cas depuis le tout début ou presque.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Christian Petit : Cette pratique constitue un chemin vers moi-même. C’est difficile à expliquer en termes plus précis… Tout ce que je peux dire, c’est qu’à certains moments je constate une résonance entre ce que vois et ce que je ressens. Cette résonance n’est pas forcément d’ordre esthétique. Il s’agit plutôt d’une reconnaissance. L’enjeu est alors de capter la qualité émotionnelle de cet instant et de le fixer sur pellicule. J’ai plus de mal à ressentir ça en présence d’êtres humains… Il est cependant à noter que depuis quelques temps mes paysages se peuplent. C’est une tendance très récente. Pendant longtemps, j’ai considéré qu’un beau paysage était forcément vierge de toute présence humaine. Je change ! Je ne deviendrai cependant jamais un photographe de mariage professionnel. (Rires) Ce n’est pas ma forme.

Frédéric Blanc : Quelle serait ta forme de prédilection ?

Christian Petit : J’ai découvert récemment que j’aimais raconter des histoires à partir d’une succession d’images. Je suis donc en train d’explorer l’intérêt d’une nouvelle forme : celle de la série. En septembre, j’ai notamment réalisé une série consacrée à la rentrée des classes de ma fille. Comme elle changeait d’école, c’était un jour très important pour elle. J’ai réussi à capter plusieurs moments clefs de cette matinée spéciale. Je l’ai suivi de son réveil jusqu’au moment où elle est entrée dans sa nouvelle école. Certains de ces clichés ont capté la qualité émotionnelle particulière de cette matinée. En les regardant, j’en retrouve la saveur.

Frédéric Blanc : Qu’est-ce qui différencie la série du portrait ?

Christian Petit : La série diffère du portrait unique et statique en ce qu’elle me permet de raconter ou de suggérer une histoire. Elle dit quelque chose des liens qui existent entre les personnes. Cela m’intéresse énormément. J’apprécie le portrait mais je n’en ferai pas une pratique. Je ne m’imagine pas, par exemple, organiser une exposition de trente portraits. Je compte en revanche continuer à approfondir le paysage et la série.

Frédéric Blanc : Nous réalisons cette interview à l’occasion de ta première exposition. Peut-être pourrais-tu dire quelques mots à propos de cet événement ?

Christian Petit : Cette exposition représente une étape importante dans ma vie. Si on en croit l’état civil, elle se déroulera alors que je vais entrer dans ma cinquantième année. Cet événement coïncide aussi avec une période de troubles et de transitions. L’année qui vient de s’écouler a été riche et secouante. Je suis en train de passer d’un mode de fonctionnement à un autre… Aujourd’hui, je ne me pose plus la question de savoir ce que je devrais photographier et comment je devrais le photographier. C’est sans doute le signe que je quitte peu à peu le monde de mes parents pour aller vers le mien. Et c’est ce monde que je prends le risque d’exposer et de montrer à mes amis. Tu te doutes bien que cela n’a pour moi rien d’anodin. Cette perspective m’a longtemps fait peur. D’autant plus que ma démarche de photographe n’a pas une visée exclusivement esthétique. Il s’agit toujours pour moi d’explorer un ressenti intime. Autant dire que je me mets vraiment à nu.

Frédéric Blanc : Comment as-tu choisi les photos que tu vas exposer ?

Christian Petit : J’ai hésité à exposer des photos retraçant l’ensemble de ma trajectoire. Après mûre réflexion, j’ai choisi de ne pas donner dans le genre de la rétrospective.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Christian Petit : Parce que ce n’était pas le plus important. Ce qui me tient à cœur c’est de montrer mes travaux les plus récents qui sont également ceux que j’aime le plus. Les photos qui seront exposées à La Pinsonnerie sont essentiellement des photos qui ont été prises fin 2017, début 2018. Elles appartiennent à deux séries. La première est consacrée aux paysages de la région d’Angles sur l’Anglin. La seconde se compose d’une série de prise de vue réalisées à Paris à l’occasion de ballades que nous avons faites ensemble. Ces deux séries ne sont pas disjointes. Elles se répondent mutuellement. On peut voir ces deux séries comme la trace de nos allées et venues entre Angles et Paris. Nous sommes un certain nombre à vivre ça. Ces deux mondes si différents possèdent chacun leur part de poésie. C’est ce dont je souhaitais témoigner.

Frédéric Blanc : Aimerais-tu ajouter quelque chose en guise de conclusion ?

Christian Petit : Oui. Il y a en effet un aspect que nous n’avons pas abordé et qui à mon avis est fondamental. Ma pratique photographique est certes un chemin profondément personnel. Un travail solitaire qui commence dans l’enfance et qui n’a cessé d’évoluer au gré de ma maturation intérieure. Je n’aurais cependant pas pu progresser dans ma pratique si je n’avais pas été accompagné. Je t’ai parlé du rôle joué central joué par Paul Caponigro. Il n’a pas été le seul, loin de là. Mon épouse figure au premier rang des personnes dont j’ai le plus reçu. Cela fait des années qu’elle me soutient fidèlement et ses retours ont joué un rôle considérable dans l’affinement de ma pratique. Elle est mon meilleur critique. Ses remarques sont parfois sans concession mais elles sont toujours constructives et bienveillantes. Lorsque j’étais trop obsédé par la perfection technique elle pouvait me dire quelque chose du genre : « Oui, c’est très joli mais ça ne transmet rien. » Ce n’était pas toujours facile à entendre mais au fond, je savais qu’elle avait raison. Elle m’aide à progresser, à dépasser mes limites. Ma pratique de la photo a également été largement influencé par la rencontre de la photographe Flore dont le travail m’inspire beaucoup. Je n’oublie pas bien-sûr l’accompagnement intime dont nous bénéficions ainsi que mes ballades avec toi. Parmi mes compagnons de route les plus chers figurent donc : Paul Caponigro, Flore, mon épouse, Gilles Farcet et Frédéric Blanc.

Jeux d’Ombre

« Je suis ce taon qui de tout le jour ne cesse jamais de vous réveiller (…) » (Platon –Apologie de Socrate)

Vie quotidienne du pouvoirPsychanalyste jungienne et formatrice en management, Lily Jattiot a commencé par vivre avant d’écrire. C’est sans doute ce qui fait la richesse de ses livres. Chacun d’eux est le fruit de plusieurs décennies d’écoute, d’observation et de réflexion. Son dernier ouvrage en date est paru en 2017 sous le titre de Vie quotidienne du pouvoir. Encore plus abouti que les précédents, ce livre somme mérite une attention toute particulière. Lily y aborde avec intelligence le sujet délicat, incontournable et souvent très douloureux des relations de pouvoir. Elle nous démontre de manière implacable que nous ne saurions échapper à la question. Loin de se cantonner aux sphères sociales et professionnelles, le pouvoir s’immisce jusque dans les domaines les plus intimes de nos vies. Inutile de se cacher derrière un idéalisme adolescent ou un anarchisme de pacotille. Le problème est que notre bonne volonté ne suffira pas. Nous ne sommes pas maîtres dans notre propre maison. Dans l’obscurité de notre psyché bouillonnent des forces inconnues qui menacent à tout instant de perturber la routine bien huilée de notre vie consciente… Même si les conceptions essentielles de la psychanalyse jungienne sont familières aux lecteurs de ce blog, j’ai considéré qu’il n’était pas inutile de demander à Lily Jattiot de revenir sur l’un des dynamismes les plus passionnants et les plus perturbants de notre psyché. Je veux parler de l’ombre.

Frédéric Blanc : Qu’est-ce que l’ombre ?

La vierge noireLily Jattiot : L’ombre est une notion qui nous vient du psychanalyste suisse Carl Gustav Jung. Elle est inséparable de l’idée que le psychisme humain se compose d’une part consciente et d’une part inconsciente. Je dirais que l’ombre est la part de l’inconscient qui est en dynamique particulière. Elle s’approche de manière obstinée du seuil de la conscience. Elle s’adresse à elle dans le but de s’en faire reconnaître. Tant que nous n’avons pas intégré l’ombre, elle continuera à se manifester dans nos vies sous formes d’actes inconsidérés ou inexplicables. En apparence tout au moins… Si nous sommes attentifs, nous remarquerons que nous faisons beaucoup de choses sans bien savoir pourquoi. Eh bien, l’origine de ces actions mystérieuses est le plus souvent à chercher du côté de l’ombre.

Frédéric Blanc : L’ombre est-elle la seule partie de l’inconscient à être en dynamique ?

Lily Jattiot : Ce n’est pas exactement cela : l’inconscient est vivant, il est donc continuellement en dynamique. Les racines de l’inconscient individuel sont tellement profondes qu’elles plongent dans l’inconscient collectif. Aux yeux de la conscience, de très larges couches de cet inconscient peuvent donc sembler dormantes. L’ombre est la part de cette immensité psychique qui paraît « vouloir » se manifester. Elle est animée d’un mouvement spontané vers la conscience, la dynamique du Soi.

Frédéric Blanc : Tu parlais d’actes inconsidérés ou inexplicables. Pourrais-tu illustrer ton propos par un exemple ?

Lily Jattiot : Le moi a certaines intentions. Puisque mon dernier livre porte sur le pouvoir, imaginons un chef d’entreprise plein de bonne volonté. Il est sincèrement désireux d’être un bon manager : il va montrer une direction à son équipe, fixer des objectifs réalistes, tenir compte de l’avis de ses collaborateurs etc. Et puis, une fois en situation, se produisent toutes sortes de choses incompréhensibles. Ce qu’il dit ou fait ne correspond pas du tout à son objectif de départ. Sa main droite ne sait plus ce que fait sa main gauche…On reconnaît l’ombre à ces incohérences incompréhensibles et ce manque de lucidité flagrant qui donne l’impression que la personne a une langue de bois ou une langue bifide de serpent.

Frédéric Blanc : Comment expliquer cette incohérence ? D’où vient par exemple l’impuissance de ce chef d’entreprise à agir en conformité avec ses propres valeurs ?

Shadow 6Lily Jattiot : Les raisons peuvent être extrêmement diverses. Il est par exemple possible que cet homme ait une angoisse du résultat bien plus puissante qu’il ne se l’imagine. En théorie il est tout à fait prêt à déléguer des pouvoirs à ses collaborateurs. Mais dès que ceux-ci commencent à prendre trop d’initiatives et à privilégier des solutions différentes de celles qu’il avait envisagées, il commence à paniquer et se met à intervenir de manière intempestive et dirigiste. Il est également possible qu’il ait peur d’être dépassé. Comme cette peur s’origine dans une histoire personnelle dont il n’a pas conscience, il n’est plus maître de ses actes. Aussi, dès que l’un de ses collaborateurs commence à occuper un peu trop de place ou à être un peu trop brillant, il ne pourra pas s’empêcher d’essayer de le rabaisser ou de lui mettre des bâtons dans les roues. La liste de nos complexes est interminable… À ceux que je viens d’évoquer, je pourrais par exemple ajouter les personnes qui se sentent coupables de prendre le dessus ou qui ne se sentent pas assez légitimes pour donner des ordres. Sans parler de tous ceux qui ont peur du conflit. Leur obsession consiste à toujours arrondir les angles quitte à brouiller le message qu’ils veulent faire passer. Pas facile pour les collaborateurs qui hésiteront en permanence sur la ligne à suivre ! Il est important de garder en tête que même lorsque le mécanisme est énorme, il demeure totalement invisible pour la personne concernée.

Frédéric Blanc : Ce dont tu me parles ne me paraît pas bien méchant. Je suis certainement très naïf mais je me dis qu’il ne doit pas être difficile de s’avouer à soi-même que l’on reste très attaché à l’argent ou que l’on craint qu’un collaborateur plus jeune et talentueux nous fasse de l’ombre…

Good peopleLily Jattiot : C’est loin d’être aussi évident que tu sembles le croire. Beaucoup de personnes, même très intelligentes, ignorent tout des ressorts cachés de leurs comportements. Elles sont persuadées de se connaître en profondeur et n’arrivent pas à croire que leur vision puisse comporter des angles morts. C’est pourtant le lot commun de l’humanité. En chacun de nous existent des zones qui nous demeurent totalement inconnues. Nous avons tout intérêt à l’admettre et à commencer à les explorer. Si nous nous y refusons, nous continuerons à prendre des initiatives qui nous paraîtront incompréhensibles et dont nous ne serons pas prêts à assumer les conséquences. [Silence] Les situations de pouvoir sont particulièrement redoutables à cet égard. Elles viennent inévitablement réveiller les parts inconnues que nous portons en nous… Les dirigeants commettent généralement deux grands types d’erreurs. Les premiers pêchent par excès de présence. Ils veulent absolument tout contrôler et ne laissent aucune marge de manœuvre à leur collaborateurs. Les seconds font exactement l’inverse. Ils sont manquants. Au moment où il serait nécessaire de rappeler l’équipe à l’ordre et de redéfinir les objectifs, ils font défaut et se laissent déborder. Il arrive aussi qu’un dirigeant compense brutalement un excès par un autre. Un patron qui a fait preuve d’un laxisme excessif peut soudain piquer une colère homérique qui restera incompréhensible pour son équipe. Pour être efficaces, nos collaborateurs ont besoin de se sentir en terrain connu, c’est-à-dire de pouvoir anticiper nos comportements. Dans le cas contraire, cela peut représenter une vraie perte de sens pour eux. Il est donc essentiel de se laisser lire clairement. Et c’est là que l’ombre vient semer la pagaille.

Frédéric Blanc : Oui. J’imagine qu’il sera d’autant plus difficile de se laisser lire clairement si on ne sait pas se lire soi-même…

Lily Jattiot : Exactement.

Frédéric Blanc : Comment est-il possible de reconnaître notre ombre alors qu’elle constitue précisément notre angle mort ?

Shadow 12Lily Jattiot : Aussi surprenant que cela puisse paraître c’est l’ombre elle-même qui va nous y aider. Comme je l’ai dit au début de cet entretien, l’ombre n’a qu’un seul « objectif » : se faire reconnaître par la conscience. Elle va se débrouiller pour nous mettre dans des situations où elle aura toutes les chances d’apparaître en pleine lumière. Malheureusement pour nous les situations en question sont rarement confortables. Mais c’est le prix à payer pour apprendre quelque chose sur nous-mêmes. Nous devons ravaler notre orgueil et accepter de nous mettre à l’école de la vie. Autrement dit, il nous faut prêter une attention toute particulière aux erreurs que nous commettons et aux difficultés qui en découlent. On ne peut apprendre qu’en se trompant. Souvent, il nous faudra même multiplier les erreurs avant d’être en mesure d’en tirer une leçon. Le secret réside dans le rapport que nous entretenons avec nos échecs. Lorsque mon action n’a pas donné le résultat que j’espérais, je peux m’accabler et tenter de sauver la face à tout prix en dissimulant mon erreur aux yeux de mon entourage. Je peux aussi considérer cet échec comme une opportunité à progresser en essayant de comprendre où et pourquoi je me suis trompé. Le problème est que dans un monde où on n’a pas le droit à l’erreur, il va être très difficile d’apprendre. Cet idéalisme est très coûteux. Il nous enlève toute possibilité d’entrer en relation avec notre ombre et d’en intégrer le contenu… Notre ombre se comporte un peu à la manière de nos proches. Si nous nous montrons ouvert et accueillant à son égard, elle va nous apporter son énergie et va même compléter le travail du moi. Dans certaines circonstances, le soutient de l’ombre peut s’avérer décisif. En revanche, si nous faisons preuve d’hostilité à son égard et poussons la folie jusqu’à croire que nous avons le pouvoir de la contrôler, celle-ci va se révolter et nous allons finir par avoir de gros ennuis avec nous-même tout comme nous pouvons en avoir avec nos amis ou notre famille.

Frédéric Blanc : Pour résumer, nous pouvons reconnaître les manifestations de l’ombre en prêtant attention aux incohérences apparentes de notre comportement et aux situations difficiles qui en résultent. Existe-t-il d’autres moyens de savoir qu’elle est à l’œuvre ?

Shadow 5Lily Jattiot : Oui. L’ombre se manifeste souvent sous forme de projection. Un des moyens de reconnaître ce mécanisme consiste à passer en revue les personnes de notre entourage. Dès que nous constatons que l’une d’elles fait lever en nous une émotion d’une intensité disproportionnée comme la colère, le mépris, la haine, le dégoût ou bien, tout au contraire, la fascination, l’admiration, l’envie, nous pouvons être sûr que l’ombre est à l’œuvre. Aussi perturbantes que soient ces émotions, elles peuvent s’avérer précieuses. A condition de ne pas nous identifier à elles, nos émotions peuvent nous donner des indices éclairants sur notre vie intérieure. Nous pouvons les utiliser comme un radar. Elles nous permettent de détecter la présence de quelque chose là où nous étions persuadés qu’il n’y avait rien. Mais pour cela il faut d’abord que nous parvenions à assumer le fait que nos émotions nous appartiennent et parlent presque exclusivement de nous. Et ça, ce n’est pas gagné ! Ce n’est tellement « pas gagné » que les bureaux sont remplis de gens qui se détestent et se craignent mutuellement. Beaucoup d’entre nous en resterons à ce premier stade. Plutôt que de nous rendre à nous-mêmes nos détestations, nous préférons les projeter sur les patrons, les syndicalistes, les immigrés, les chômeurs etc.

Frédéric Blanc : Tu parles de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’ombre ? Quels sont les moyens pour y parvenir ?

Hugo2Lily Jattiot : Tu sais bien qu’il existe une multitude de manières d’apprivoiser nos démons intérieurs. La première étape consiste à avoir le courage de se faire aider. C’est une démarche qui n’est pas toujours évidente. Mais lorsque nous sentons que notre vie intérieure est devenue un champ de bataille et que nous sommes terrifiés à l’idée que tout explose, il est indispensable d’admettre que nous ne pourrons pas régler le problème par nous même et qu’il est temps de recourir à une aide extérieure. Nous avons tous besoin d’un confident capable de nous accueillir sans crainte et sans jugement. Nous pouvons bien sûr pratiquer l’introspection, écrire un journal intime ou parler aux murs de notre chambre mais le fait de se confier à une personne en chair et en os nous aide à nous connecter à nous même et à l’humanité. Que cela ne nous empêche cependant pas de recourir à toutes les techniques artistiques qui sont à notre disposition. Il est possible de dialoguer avec l’ombre en peignant, en chantant, en dansant, en écrivant etc. Dans le cas de la peinture par exemple un dialogue s’établit entre notre intention consciente, nos mains et la toile. En d’autres termes, l’art permet de créer un espace au sein duquel le moi et l’inconscient vont se rencontrer. Dans le meilleur des cas, ce rapprochement nous aidera à transformer un conflit explosif en en une dynamique créative. Au fond, c’est ça la visée du Soi. Quand le Soi va bien, il devient créateur. Et une psychanalyse réussie consiste précisément à créer un espace créateur. Un espace au sein duquel peut jaillir quelque chose de nouveau. D’autres espaces relationnels peuvent jouer un rôle similaire : l’amitié, la vie de couple… L’important est de ne pas rester seul, coupé de soi-même et des autres.

Frédéric Blanc : Les mots que tu emploies dans ton livre pour évoquer l’ombre sont dans l’ensemble assez peu engageants. Au cours de ma lecture, j’ai par exemple relevé les termes de « monstre », de « loup », de « diable » et de « dragon »… Voilà qui ne nous donne pas forcément envie de faire plus ample connaissance avec cette ombre et encore moins d’entrer en amitié avec elle…

Lily Jattiot : Ça dépend. Certaines personnes adorent les loups et d’autres prennent plaisir à fréquenter les dragons… Il est vrai que dans la symbolique universelle, l’ombre est souvent associée à tout ce qui nous fait peur et même terreur. Nous savons que ces objets de crainte sont confondus de manière presque automatique avec les « forces du mal ». Pour le moi, l’ombre représente avant tout ce qui lui est inconnu. S’il la considère comme une ennemie c’est d’abord parce qu’il a le sentiment qu’elle met son ordre en péril. Parce que l’ombre est puissante et incontrôlable, le moi la voit comme inhumaine et dévorante. Face à l’ombre, nous sommes comme des enfants effrayés par le noir.

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Frédéric Blanc : N’existe-t-il cependant pas une disproportion évidente entre la puissance des termes que tu utilises pour décrire l’ombre et les exemples très anodins que tu nous a donnés de ses manifestations ?

Shadow 8Lily Jattiot : Ces outrances de langage sont très fréquentes. Dès qu’un conflit éclate, nous avons tendance à diaboliser l’adversaire. Nous projetons sur lui nos fantasmes les plus délirants : il va « m’étouffer », me « tuer », me « dévorer ». Tu n’as qu’à écouter la manière dont les gens se racontent leurs journées de travail pour te rendre compte que ce genre d’exagérations est monnaie courante. [Silence] Le jour où nous aurons le courage et la lucidité suffisante pour reconnaître la nature réelle de nos peurs, nous pourrons considérer que nous avons accompli un sacré chemin… Lorsque nous parvenons à nommer notre peur, à dire par exemple : j’ai peur que telle ou telle personne prenne ma place, c’est que nous avons déjà commencé à l’apprivoiser. Notre peur reste monstrueuse tant qu’elle n’a pas été nommée. Je t’ai volontairement donné des exemples simples mais derrière chacun d’eux peut se cacher une réalité humaine extrêmement complexe et douloureuse. Pour certains, le simple fait de réussir à démêler tout cet écheveau de hontes et de non dits constitue un accomplissement héroïque. Mais à partir du moment où nos diables apparaissent en pleine lumière, ils se dégonflent souvent. Et on se demande effectivement pourquoi on en a fait tout un foin. Ce qui est proprement terrorisant c’est de se sentir agité par des forces dont on ignore totalement la nature. [Silence] Ceci dit, l’ombre est terrorisante à juste titre parce que les conséquences de notre inconscience crasse, qu’elle soit individuelle et surtout collective, sont gravissimes: nous en avons des preuves chaque jour!

Frédéric Blanc : Peut-on concevoir l’existence d’une ombre positive ?

Shadow 11Lily Jattiot : Tout à fait… Il existe, je le disais plus haut, des projections positives. Nos adorations sont des parts inconnues de nous-mêmes que nous reconnaissons chez les autres… En réalité l’ombre n’est ni positive ni négative. Nous refoulons l’ignoble autant que le sublime. Comme les contenus refoulés ont toujours subi une pression, ils auront plutôt tendance à remonter de façon négative mais cela ne signifie pas que l’ombre est unilatéralement mauvaise. Plutôt que l’ombre elle-même, c’est l’inconscience qui est inquiétante. L’ombre contient par exemple toutes les parts inaccomplies de nous mêmes. Tout ce que nous nous interdisons parce que nous n’osons pas imaginer que cela puisse nous appartenir. Très souvent, l’ombre contient également notre énergie spirituelle. Cela nous surprend beaucoup. L’énergie spirituelle trouve refuge dans l’ombre parce que nous ne lui laissons pas ou peu de place dans nos vies. L’ombre peut tout à fait être porteuse de la meilleure part de nous mêmes. Cette part peut d’ailleurs également inclure certains aspects que nous aurions trop rapidement tendance à taxer de « mauvais ». Je pense à la colère par exemple. La colère peut être très positive. Il est de saintes colères qui contribuent à faire bouger les choses. C’est la même chose pour l’agressivité. Comment une personne totalement dépourvue d’agressivité peut-elle se débrouiller dans la vie ? Comment va-t-elle faire pour se défendre ? Pour se faire respecter ?

Frédéric Blanc : C’est bête mais quand je pense « projection », je pense spontanément et exclusivement à des projections négatives. Je n’arrive pas vraiment à me résoudre à l’idée que nous puissions également refouler certains de nos aspects les plus positifs. Quelles formes prennent ces projections positives ?

Lily Jattiot : La forme la plus courante de la projection positive est celle de la fascination. Il est donc très intéressant de s’arrêter sur les gens qui nous fascinent. En tant que psychanalyste, j’ai très souvent travaillé avec des gens qui me disaient qu’ils étaient coupés de leurs désirs et avaient du mal a déterminer ce qu’ils voulaient faire dans la vie. Une des manières que j’ai trouvées pour sortir mes patients de cette impasse est de les faire parler des gens dont le talent ou le destin leur font envie. Cela les aide à se rapprocher de leur désir. Il est également intéressant de prêter attention à la jalousie. Ceux que nous jalousons sont toujours porteurs de quelque chose que nous sommes incapables de reconnaître en nous mêmes.

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Frédéric Blanc : En lisant ton livre, j’ai relevé beaucoup de phrases ou de formules particulièrement frappantes. Pour finir cette interview, je vais te demander d’en commenter quelques-unes pour nous. Commençons par la plus paradoxale : « l’ombre est en lien direct avec le Soi ».

Lily Jattiot : C’est un aspect que j’aborde très en détail dans mon premier livre. Je me contenterai donc de rappeler ici quelques points clefs. La dynamique de l’ombre prend sa source dans ce que C.G. Jung appelle le Soi. L’ombre est l’envoyée du Soi. Pour aller vite on peut dire que le Soi est l’archétype de la totalité. Il vise au déploiement de l’ensemble de nos potentialités. Hors, toutes les cultures favorisent le développement de certaines qualités au détriment de certaines autres. Ces dernières sont écrasées ou tout simplement laissées en friche. Elles ont alors tendances à s’enfoncer dans l’ombre. Le Soi fait en sorte qu’elles n’y restent pas. [Silence] C’est vrai qu’il est amusant de penser que les « diables », les « dragons » et autres « monstres » qui nous donnent tant de fil à retordre sont les envoyés du Soi… Si on va jusqu’au bout de cette logique paradoxale on peut même considérer tous les ennuis auxquels nous sommes confrontés comme des envoyés du Soi venus à nous pour nous donner l’opportunité de découvrir et de déployer des aspects encore inconnus de nous-mêmes. Cela peut réellement changer la manière dont nous abordons nos problèmes.

Frédéric Blanc : Je comprends bien que le Soi veuille entrer en contact avec nous mais n’aurait-il pas plus de chances d’être entendu s’il ne nous faisait pas systématiquement passer ses messages par l’intermédiaire de « diables ». Ne pourrait-il pas nous envoyer également quelques « anges » ?

Lily Jattiot : En fait il nous envoie les deux. Les « diables » voyagent toujours en compagnie des « anges » et vice versa. Tu sais bien que lorsque l’on traverse des épreuves, la vie nous apporte aussi les aides nécessaires pour les surmonter. Encore faut-il se donner les moyens de les voir et de les recevoir. C’est parfois difficile. Surtout quand nous sommes engloutis par la terreur. Notre attention se focalise alors exclusivement sur les aspects désespérants de la situation et nous nous fermons à la grâce. [Silence] Les « anges » aussi font partie de l’ombre. De temps en temps, ces esprits inconnus nous soufflent de bonnes actions dont nous sommes les premiers surpris. Je ne voulais voir personne. J’étais heureuse de rester seule et bien tranquille chez moi et voilà que je me sens poussée à accueillir cette personne en détresse… Il est à noter que l’ombre ne se manifeste pas simplement en nous. Quand l’énergie du soi est mobilisée, il peut y avoir des échos à l’extérieur. On appelle ça le « destin », le « hasard », la « chance » ou la « malchance ». Jung, pour sa part, y voyait des synchronicités. Ces coïncidences de sens impliquent que l’individu n’est pas une entité séparée qui existe indépendamment de tout le reste mais un être de relation qui est en résonance permanente avec l’ensemble du monde.

Totale Sonnenfinsternis

Frédéric Blanc : Page 145 je relève une autre passage tout aussi intéressant : « La psychose est une part de notre psychisme qui ne vit que pour elle-même et qui ne communique avec rien […] Aveugle et absurde, elle ne négocie pas, car elle ne voit rien d’autre qu’elle-même, et va jusqu’à détruire l’hôte qui l’abrite, indifférente même à sa propre mort. » Voilà une assertion tout bonnement terrifiante. Cette part psychotique existe-t-elle en chacun d’entre nous ?

Lily Jattiot : Oui.

Frédéric Blanc : La psychose est-elle un aspect de l’ombre où appartient-elle à un autre ordre de réalité ?

Lily Jattiot : Notre part psychotique ne se confond pas exactement avec l’ombre car contrairement à cette dernière elle n’est ni capable ni désireuse d’entrer en communication avec qui ou quoi que ce soit. La psychose représente ce que j’appelle « la faille du Soi ». Le Soi représentant la totalité de notre psychisme, il est inévitable qu’il englobe aussi son contraire.

Frédéric Blanc : Le Soi aurait-il une ombre ?

Lily Jattiot : Si tu veux… Nous autres humains sommes par essence des êtres de sens et de communication. En tant que tels, nous sommes en relation avec tout. Or, dans ce tout existent également le non sens et la non communication. Une part d’absurde à jamais non résolue. C’est vrai sur le plan individuel mais aussi sur le plan collectif. La démocratie qui est une société fondamentalement ouverte va inévitablement se heurter à des forces dont le seul projet est de la détruire. Nous n’avons pas d’autre choix que de composer avec ces idéologies. Il est illusoire d’espérer qu’elles vont un jour disparaître. L’humain comportera toujours sa part d’inhumain. Raconter autre chose me paraît irresponsable.

Frédéric Blanc : Tu affirmes que l’on peut entrer en amitié avec l’ombre. Pouvons-nous espérer nous réconcilier un jour avec notre part psychotique ?

Lily Jattiot : Non. On peut éprouver de la compassion pour cette part mais elle ne sera jamais payée en retour. Il ne faut pas espérer de « happy end ». Daniel Morin disait que la compassion est « l’amour impuissant ». Quels que soit l’ampleur de mes efforts, quelle que soit l’étendue de mes progrès, cette faille du Soi continuera à rester béante. Rien ne viendra jamais la combler. Il vaut mieux le savoir dès le départ. Cela va nous éviter quelques grosses erreurs.

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Frédéric Blanc : Une dernière question pour la route. Tu écris page 128 : « Plus notre savoir augmente et plus nous nous rendons compte que notre ignorance est grande […] Développer nos connaissances est aussi fréquenter notre ignorance qui, paradoxalement, grandit avec elles. » Est-ce la même chose dans le travail thérapeutique ?

Lily Jattiot : Je ne dirais pas ça comme ça. Je dirais que plus notre niveau de conscience augmente et plus nous réalisons l’étendue de notre inconscience. Plus je sais et plus je sais aussi que je ne sais pas. Dans ce cas là, il ne faut pas recourir à une logique classique du type : si l’un grandit l’autre rétrécit. On pourrait dire que l’ombre croit parce que l’ensemble croit.

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Gilles Farcet: Assimiler la “doctrine” (extrait d’un livre en cours) 1

Le 10 mai Gilles Farcet a partagé ce texte sur sa page Facebook « Communauté » (Cliquez ICI pour y accéder). Cette mise au point fondamentale mérite d’être largement partagée. C’est ce qui me pousse à la republier aujourd’hui sur ce blog.

12006103_815678441880603_8232593493918062010_nUne première phase sur la voie, phase qui n’est pas toujours menée à bien, consiste à assimiler les fondements de ce qu’on pourrait appeler « l’enseignement » , la « doctrine » au sens traditionnel du terme. En faire l’économie expose à un risque de stagnation et de tâtonnements inutiles.

On m’objectera que je parle d’une assimilation de « l’enseignement » alors que Swami Prajnanpad lui même disait ne pas avoir pas d’ »enseignement » …

Il le disait en effet pour souligner qu’une parole dite à l’un ne s’applique pas à l’autre et qu’il n’existe pas d’ « enseignement » au sens d’une explication générale qui rendrait compte de tout une fois pour toutes. Cependant, nous disposons des précieuses formules de Swami Prajnanpad dont chacune a une valeur et une portée universelles. Par ailleurs, en rédigeant les trois tomes des Chemins de la Sagesse, Arnaud a mené à bien un travail de synthèse à partir de ce qu’il avait peu à peu assimilé au fil des entretiens avec son maître, travail que ce dernier a d’ailleurs loué quand Arnaud lui en a traduit certains passages. A la lecture des entretiens de Swamiji avec tel ou tel élève, transcrits à partir d’enregistrements, on constate qu’ il dit parfois quelque chose de très spécifique à l’élève en question à ce point là de son cheminement et qu’à d’autres moments il prend la peine de lui expliquer en détail un point qui a une valeur générale : par exemple ce qu’il entend par l’acceptation de ce qui est. Ce point , il l’expliquera de la même façon à un autre élève. On peut donc à mon sens parler de « doctrine » de Swamiji au sens de « dharma. »

En quoi est ce nécessaire de commencer par assimiler cette « doctrine » ?

Parce que faute de la connaître, au moins jusqu’à un certain point, on se retrouve dans la situation de quelqu’un qui prétendrait se rendre à un endroit inconnu de lui et pas facile à trouver sans avoir pris la peine de repérer le chemin, de regarder la carte … Sans GPS bien entendu ! Il n’y a malheureusement pas de GPS sur le chemin spirituel … Ou, s’il y en a un, le fait même de l’avoir à sa disposition est en soi le fruit d’un long chemin !

Il est donc nécessaire d’étudier un minimum afin d’avoir ce qu’on peut appeler « les bases », ne serait ce que le sens précis donné aux mots dans la terminologie propre à la voie, sous peine de contresens et de malentendus. Par exemple, qu’est ce qu’une « émotion » selon Swami Prajnanpad ? En quoi distingue -t-il « l’émotion » du « sentiment » , la « pensée » de la « vision » ? Qu’entend il exactement par « acceptation » ? Etc, etc … Je suis souvent frappé de constater que nombre de personnes se voulant engagées sur cette voie n’en possèdent pas les fondements théoriques.

Si je peux me permettre de me référer à ma propre expérience … Quand je suis arrivé au Bost pour la première fois, j’avais lu tous les livres d’Arnaud disponibles à l’époque – ceux de Swamiji , ou plutôt ceux composés à partir des paroles de Swamiji qui n’a lui même jamais écrit de livre, n’existaient pas encore. Je n’avais pas lu tous ces livres par intérêt intellectuel mais parce que je cherchais à comprendre comment pratiquer. Je ne lisais pas ces livres pour me distraire ou accumuler des informations ; je les lisais comme j’aurais lu un livre de recettes de cuisine ou une méthode de guitare : dans le but de cuisiner ou de jouer , là, en l’occurence , dans le but de mettre en pratique l’enseignement. A partir de mes lectures, j’ai entrepris de mettre l’enseignement en application avant même d’avoir physiquement rencontré Arnaud.

Nombre de gens tendent à exposer leurs problèmes, les situations et dilemmes auxquels il se trouvent confrontés .. Ils attendent des instructeurs une réponse, un éclairage, un conseil, mais souvent sans pratique ou tentative de pratique préalable. Un peu comme un élève guitariste qui ne pratiquerait jamais la guitare entre deux cours mais poserait sans arrêt quantité de questions au professeur. Et quand l’instructeur leur propose une pratique, il n’est pas rare qu’ils le regardent avec des yeux ronds … Comme s’ils ne cherchaient pas une pratique mais qu’on leur donne la solution à leur « problème ».

Il y a donc bien selon moi une phase, qui peut être mélangée à d’autres – ce n’est pas nécessairement phase un puis deux …- ou l’élève sérieux va assimiler la pratique, ses fondements, s’attacher à comprendre des notions de base, dissiper des confusions intellectuelles. Pas pour le plaisir de réfléchir encore une fois mais dans une intention pratique, comme un voyageur cherche à distinguer le nord du sud.

Certes, ce que je dis là s’applique aux enseignements tel que celui que j’ai moi même suivi, ceux qui se fondent sur une « doctrine »… Mais c’est le cas de la quasi totalité des enseignements traditionnels ! La doctrine ou « dharma » peut être plus ou moins complexe, très élaborée comme dans le bouddhisme tibétain et ses diverses écoles ou réduite à quelques notions fondamentales comme dans le zen- ou du moins le zen tel qu’on se le représente car il existe en fait quantité de traités et exposés doctrinaux issus de ce courant … Ensuite, chaque maître ou instructeur va naturellement présenter sa version du dharma, à partir du moment où il ne s’agit plus seulement pour lui d’une doctrine mais d’une expérience vivante. Certains génies, comme Shankara ( 788 ? – 820 ?)ou Swami Prajnanpad, vont éclairer d’un jour nouveau un enseignement traditionnel, comme un Mozart ou un Hendrix éclairent d’un jour nouveau la tradition musicale dans laquelle ils s’inscrivent, la font pour ainsi dire avancer. D’autres vont juste en transmettre une version incarnée qui, en elle même, ne renouvellera pas la doctrine mais n’en sera pas moins potentiellement transformatrice pour leurs élèves.

Et, comme nous l’avons dit, certains maîtres qui n’ont pas particulièrement vocation d’instructeurs se borneront – façon de parler- à émaner la grâce. On se souviendra d’eux pour leur rayonnement, même si quelques unes de leurs paroles pourront être transcrites.

La phase d’assimilation du dharma peut d’abord s’effectuer par la lecture très active des livres l’ exposant . Par lecture active, j’entends, comme je l’ai dit précédemment, une lecture en vue de « faire », de mettre en pratique , comme on lit une méthode , un manuel, un mode d’emploi …

Il est vrai que nous ne pouvons pas comprendre ce qui est écrit par delà le degré de compréhension auquel nous nous trouvons … L’impact de la lecture reste donc limité.

J’ai lu pour la première fois A la recherche du Soi il y a près de quarante ans. A l’époque , j’ai bien « compris » ce qu’Arnaud y expose. Je suppose que j’aurais même été capable de faire un exposé ou une conférence sur le sujet… Cependant, ma compréhension, pour l’essentiel intellectuelle, était fort limitée. Elle ne m’a pas permis de pleinement mettre en pratique. Par contre, elle m’a permis de commencer de suite à pratiquer…. Voilà qui est très important ! Car si je ne me mets pas en route, je ne risque pas d’avancer …

Or, c’est en mettant en pratique ce que l’on a compris que l’on en vient à comprendre davantage , au fur et à mesure.

Une formule de Swamiji dit : « vivez ce que vous connaissez et vous connaitrez davantage ». Si j’ai compris ne serait ce qu’une infime portion de la mise en pratique possible mais que je m’y exerce avec assiduité, je vais franchir un cap à partir duquel j’en viendrai naturellement à comprendre davantage, donc à pratiquer davantage … C’est le cercle vertueux de la pratique.

Aujourd’hui, quand je relis A la Recherche du Soi ou reviens aux formules de Swamiji que je connais aussi depuis des décennies, j’y trouve une substance autre. J’en ai un degré de compréhension qui ne m’était pas accessible autrefois. C’est bien la raison pour laquelle l’enseignement est inépuisable. On ne le connait pas tant qu’on ne « l’est « pas. « Connaitre c’est être » « La voie », m’a dit un jour Arnaud, c’est quelques formules que vous connaissez depuis longtemps et par lesquelles , un jour, vous êtes foudroyé ». Une même formule peut , quarante ans après , prendre un sens inconnu. Je l’ai aussi entendu raconter être un jour rentré dans sa hutte émerveillé d’un entretien avec Swamiji et avoir aussitôt noté avec des étoiles dans les yeux la formule « ici et maintenant » … Le propos de cette histoire, c’est bien évidemment qu’ Arnaud connaissait la dite expression depuis bien longtemps. Mais l’avait il encore réellement entendue ? Je suppose que ce jour là, il a commencé à passer d’une compréhension de surface (« oui bien sûr il s’agit d’être ici et maintenant, dans l’instant présent ») à une connaissance « êtrique » comme aurait dit Gurdjieff.

Dangers de la dispersion

Il est donc nécessaire de faire du dharma, de l’enseignement, un constant objet d’étude, sans dispersion. J’insiste sur ce piège de la dispersion qui me semble très répandu.

J’ai à ce sujet un avis assez radical : quand on a trouvé sa voie, son maître, son instructeur, il importe , sans faire preuve de fermeture, de se concentrer sur cette voie spécifique. Si l’on suit une certaine méthode de guitare pour jouer dans un certain style, ce n’est pas une bonne idée de commencer à piocher en même temps dans une autre approchant l’instrument selon un angle d’attaque différent. Du moins tant que l’on n’a pas complètement assimilé la première méthode …

En ce qui me concerne, à partir du moment où j’ai rencontré Arnaud et considéré que là était ma voie, j’ai relativement peu lu en matière de spiritualité. J’ai naturellement beaucoup étudié ses livres , ainsi que certains – pas tous car il y en aujourd’hui une quantité impressionnante- des livres élaborés à partir de lettres ou entretiens de Swamiji … J’ai aussi lu des livres pour ainsi dire « cousins », au contenu proche : Gurdjieff, Durkcheim … Mais très peu de livres théoriques. Par contre j’ai beaucoup lu , et continue à lire quand j’en découvre, des livres traitant de la relation maître disciple à partir d’une expérience vécue, des témoignages, ou des biographies de maîtres de toutes traditions. Ces lectures restent pour moi une nourriture importante. Lire un témoignage, l’histoire d’un maître, d’un disciple , c’est un peu comme avoir un darshan …

Mais sinon, à quoi bon lire un livre ou se trouve exposés les principes d’ une pratique autre que celle que j’entends suivre ? Encore une fois c’est comme se mettre à compulser une méthode de guitare flamenco alors qu’on est plongé dans l’apprentissage de la guitare blues. Cela ne peut que disperser, au mieux nourrir une curiosité.

C’est pourquoi la vision de personnes lisant des livres sur la pratique de la méditation tibétaine dans la bibliothèque de Hauteville m’a toujours surpris…

Car l’important n’est pas d’ingurgiter mais d’assimiler. En voyant ces personnes dont je savais que beaucoup avaient déjà bien du mal à assimiler les bases de l’enseignement qu’ils entendaient suivre, j’avais l’impression de voir des personnes se livrer à une sorte de « grande bouffe » …Mais peut être suis je un peu intransigeant sur ce point…

Gilles Farcet

Trois modes de conscience

IMG_1114A une époque où il paraît naturel d’être chroniquement triste, fatigué et irritable, Alain Bayod manifeste une joie et une candeur des plus inhabituelles. Cet homme durement éprouvé par la maladie me semble infiniment plus vivant que beaucoup d’entre nous. Voilà qui incite à prêter une oreille attentive à son témoignage. Disciple de longue date d’Arnaud Desjardins, Alain a également été très proche de Douglas Harding dont l’approche a joué un rôle majeur dans son existence. Alain aborde la spiritualité avec une étonnante intelligence pratique. Son partage se nourrit de longues années d’expérimentations enthousiastes et de mise en pratique rigoureuse. D’où l’intérêt, la fraîcheur et l’originalité de sa parole. Premier d’une longue série, cet entretien est consacré aux trois modes de conscience accessibles à l’être humain. Je tiens à rassurer ceux qui seraient intimidés par cette formulation sibylline. Les choses ne tarderont pas à devenir très claires.

Frédéric Blanc : L’interview d’aujourd’hui portera sur ce que tu appelles les modes 1, 2 et 3. Peux-tu nous dire de quoi il s’agit ?

Alain Bayod : Cela fait maintenant plus de vingt ans que je m’intéresse à cette approche et cela continue à me passionner. J’ai une approche assez visuelle. Dans l’idéal, je préférerais donc en parler avec un paperboard et quelques marqueurs. Ces tableaux peuvent avoir une vraie valeur pédagogique. Mais aujourd’hui on va faire sans… Il est intéressant de noter que toutes les situations de notre existence peuvent être vécues de trois manières radicalement différentes. C’est une vérité tellement simple que l’on peut très facilement passer à côté. Beaucoup d’êtres humains ont vécu des vies riches et bien remplies sans jamais prendre conscience de ce dont je vais te parler… J’ai appelé ça les trois modes parce qu’à l’époque où je réfléchissais à ces questions, mes filles étaient scotchées à leur Gameboy. Quand il m’arrivait de jouer avec elles, elles se moquaient de moi en disant : « Pauvre papa, en mode 1, tu ne fais même pas les scores qu’on fait en mode 3 ! » Du coup, ça m’est resté.

F.B. : Commençons par le commencement. Parle-nous du « mode 1 ».

Alain Bayod : Le mode 1, c’est ce que l’on pourrait appeler le mode de la conscience sociale minimum. Lorsqu’on est en mode 1, on ne se fait pas spécialement remarquer. On se fond dans la masse. On est « socialement adapté ». Si on entre dans une boulangerie par exemple, il y a très peu de chance pour que l’on soit réellement présent. On ne pousse cependant pas l’inconscience jusqu’à demander de la viande ou du poisson. On est en pilotage automatique… Notons au passage qu’il est possible d’accomplir des actions très complexes en mode 1. Lorsque nous prenons notre toute première leçon de conduite, nous sommes dans un état de stress maximum. Il faut coordonner l’action des pieds et des mains, tenir compte de la signalisation, de la circulation… C’est des coups à prendre une vraie suée. Cette situation inhabituelle nous contraint à faire preuve d’une conscience un peu plus vaste. Mais dès que nous avons appris à conduire, l’habitude prend le relais et nous sommes capables de rouler en pleine ville en étant totalement absents ou peu s’en faut… Les maîtres de toutes les traditions nous ont mis en garde contre le fonctionnement en mode 1. Gurdjieff s’est montré particulièrement sévère à ce sujet. Quand il voulait se montrer poli, il disait que nous étions des « machines ». Quand il était plus direct, il nous comparait à des « tas de viande » et quand il était de mauvais poil, à des « tas de merde ». Le langage de Swâmi Prajnanpad n’était pas aussi fleuri mais il était tout aussi désagréable à entendre. Il disait que les gens qui vivent en mode 1 étaient des « non entités » et il qualifiait leur comportement de « totalement mécanique ». Le mode 1, c’est l’absence sans conscience. Quand nous sommes plongés dans cet état, nous ne sommes même pas en mesure de le savoir. Il n’y a tout simplement personne. C’est effrayant. Tout ce qui existe, c’est un ensemble de pulsions contradictoires qui nous poussent à parler et à gesticuler de façon aveugle et irresponsable. En mode 1, nous ne pouvons évidemment pas concevoir qu’il y ait une pratique. De toute manière, il n’y aurait personne pour mettre quoi que ce soit en pratique… Et tu sais ce qu’il y a de plus mystérieux dans le mode 1 ?

F.B. : Dis-moi…

Alain Bayod : C’est que l’on puisse en sortir ! Comment se fait-il que la présence puisse advenir au cœur de l’absence ? Il est impossible que ce soit un acte de volonté puisqu’il n’y a personne pour pouvoir ni même désirer sortir d’un état dont nous n’avons de toute façon pas du tout conscience. La réponse que je donne habituellement à cette question est que cette émergence de l’inconscience résulte de l’ensemble des moments de présence que nous avons pu vivre. Ces moments nous ont donné le goût et la mémoire de la présence. Cette réponse ne résout cependant pas le problème de la toute première fois. Pourquoi sommes nous sortis un jour du mode 1 ? Il est possible que la Conscience nous cherche, qu’elle cherche à se reconnaître elle-même à travers nous, au delà de notre croyance à un moi illusoire. Cela fait partie du mystère… Quoiqu’il en soit, à un moment, on s’aperçoit qu’il est possible d’être présent à soi-même, à l’autre et à la situation dans laquelle nous sommes engagés. Nous sommes alors passés en mode 2. Il est important de constater que le mode 2 est un mode progressif. Il y a de petits et de grands modes 2. Dans sa version la plus modeste existe une conscience minimale de moi, de l’autre et du contexte. C’est encore très confus mais il n’en reste pas moins qu’une lampe s’est allumée. Dans sa version la plus évoluée, le mode 2 représente la plus haute possibilité du mode relationnel chez un être humain. J’aime rapprocher les trois modes de ce que Swamiji appelait les quatre étapes : « moi seulement, moi et les autres, les autres et moi, les autres seulement. » Dans le « moi seulement » (que j’appelle mode 1) il n’est pas du tout question des autres : « les autres ? Quels autres ? » Le début du mode 2 correspond à l’étape : « moi et les autres ». C’est le début de ce que Yvan Amar appelait « la relation consciente ». Notre rapport au monde cesse d’être totalement aveugle et mécanique. Cette relation consciente peut être considérablement affinée. Par une intention délibérée et une pratique assidue, on peut passer du stade « moi et les autres » au stade « les autres et moi ». Et entre les deux, il y a évidement une grande différence. Mais tant qu’on est en mode 2, on n’aborde pas encore la dimension spirituelle. Le mode 2 est en effet le mode de l’affirmation du moi. J’ai conscience de moi et c’est à partir de ce point de vue égocentrique que je prends conscience de l’autre et de la situation. Le mode deux est ce que j’appelle un mode irréductiblement symétrique. J’utilise le mot « symétrie » parce que c’est celui qui m’a le plus impacté. Mais on pourrait très bien le remplacer par le mot « dualité ». Dans ce contexte, ces termes sont synonymes. Je suis donc en relation symétrique à l’autre. Moi, chose appelée Alain, suis en relation avec une chose appelée Frédéric. En mode 2, il est impossible de sortir de cette symétrie. Sauf peut-être quand on se trouve à la fine pointe du mode 2. Mais là, on est déjà très proche de la bascule. Le mode 2 est un mode extrêmement important. Swâmi Prajnanpad et Arnaud insistaient lourdement sur la nécessité de l’affirmation. Comme tu le sais, Swâmiji disait qu’il avait besoin « d’ego forts ». Le mode 2 est donc le mode où le moi va se déployer, se réparer, s’harmoniser. Tout le monde comprend bien que ce que je viens de décrire est déjà considérable. Si l’ensemble de l’humanité fonctionnait en mode 2 nous vivrions dans un monde totalement différent. Que de souffrances nous seraient épargnées ! Pour autant, j’insiste, le mode 2 n’est pas le mode spirituel. Les éléments essentiels de la Voie au sens large du terme, pas seulement l’adhyatma yoga de Swâmi Prajnanpad, ne rentrent pas dans la case du mode 2. C’est une vérité importante qui doit être très claire. Prenons par exemple la pratique de la vigilance dont Swâmiji avait l’habitude de dire qu’elle n’était pas seulement un élément central du chemin mais le chemin lui-même. Eh bien cette vigilance est tout simplement impossible en mode 2.

F.B. : Tu veux dire que l’on n’est pas vigilant lorsque l’on fait l’effort d’être conscient de soi, de l’autre et de la situation ?

Alain Bayod : Absolument. Ce que tu décris là, ce n’est pas de la vigilance mais de l’attention. Voici la définition qu’Arnaud donnait de la vigilance, ou « véritable vision » : « La véritable vision c’est la conscience simultanée du spectateur et du spectacle, de ce qui voit et de ce qui est vu, du vide et de la forme. » Avec la vigilance, on change totalement de mode et de monde… On passe du mode 2 au mode 3. Et entre les deux, il s’est passé quelque chose de déterminant. Notre vision du monde cesse d’être égocentrique. Nous appréhendons désormais les choses à partir d’un espace vide qui contient le tout ; qui est en quelque sorte plein de ce tout. Que l’on se rassure ! Ce changement radical de perspective n’a pas provoqué la disparition de notre cher moi. Nous avons simplement pris conscience qu’il n’est pas au centre et qu’il n’y a jamais été. Où est-il donc passé ? Il est tout simplement à sa place ; dans le film, avec tous les autres. Découvrir que là où nous avions fantasmé un moi se trouve en réalité un espace de présence, d’accueil et de conscience est ce qui permet la vigilance et l’amour.

F.B. : Est-ce que tu essaies de me dire qu’il n’y a pas d’amour possible en mode 2 ?

Alain Bayod : Tout à fait. [Silence] Tu sais, cela fait déjà un certain temps que j’ai fait la paix avec Alain. Ce n’est pas un mauvais gars. Il est gentil, habile, serviable, souriant… Par contre, en tant que moi séparé, il n’a aucune capacité d’amour… Cette affirmation mérite bien sûr d’être nuancée. Tu sais comme moi que les grecs anciens distinguaient trois grandes formes d’amour : Eros, Philia et Agapè (Caritas en latin). Chacune de ces formes d’amour correspond à l’un des modes de conscience que je suis en train de décrire : Éros pour le mode 1, Philia pour le mode 2 et Agapè pour le mode 3. L’amour inconditionnel, celui qui me permet d’être « un avec », « en communion avec » et que l’ensemble des traditions attribuent au sage, c’est Agapè. Eh bien, la chose nommée Alain ne peut pas éprouver cet Agapè. Ce n’est pas de la mauvaise volonté de sa part. Il n’a tout simplement pas été conçu pour ça. On pourrait dire que le moi est un mécanisme qui a été conçu pour la relation mais pas pour la communion. Celles et ceux qui sont familiers avec l’enseignement de Swâmiji et d’Arnaud usent et abusent volontiers de l’expression : « être un avec ». Mais si on réfléchit un instant au sens de cette phrase on s’aperçoit qu’il s’agit de la définition même du mode 3. En mode 3, la relation est asymétrique. Je ne rencontre plus l’autre avec le besoin compulsif de me dresser face à lui et de m’affirmer en tant que moi. Cette affirmation a déjà eu lieu en d’autres temps et en d’autres lieux. Je suis à présent capable d’être simplement présent et ouvert, vide, vaste, tout accueil.

F.B. : C’est le moment de poser la question essentielle : comment passe-t-on du mode 2 au mode 3 ? Et plus précisément, puisque nous avons défini le mode 2 comme celui de l’attention au monde…

Alain Bayod : De l’attention au monde ET à soi-même…

F.B. : Oui ! Puisque nous en sommes aux précisions, je saisis l’occasion de te demander d’éclaircir un autre point. Cette double attention du mode 2 ne constitue-t-elle pas déjà une manière de prendre simultanément conscience du spectacle et du spectateur ?

Alain Bayod : Non, le spectateur n’est pas une personne, le spectateur n’est pas moi. En mode 2, nous avons encore l’illusion que le moi est séparé du monde et nous pouvons le confondre avec le spectateur. En mode 3 subsiste simplement la conscience que le moi fait partie intégrante du spectacle.

F.B. : Si nous travaillons de manière persistante à affiner notre attention au monde, à nous-même et à la situation nous est-il possible de basculer à un moment ou à un autre dans le mode 3 ?

Alain Bayod : Je pense que non. Pour basculer en mode 3, il faut introduire ce que Gurdjieff appelait un « choc additionnel ». Et ça, ça ne peut pas se décider. C’est du ressort de la Grâce. On est confronté à quelque chose de tellement puissant qu’on est obligé de lâcher prise. Dans mon cas, ce choc a pu prendre la forme de la maladie. Le basculement en mode 3 ne sera jamais le résultat d’une tension égocentrique mais celui d’un abandon, d’un lâcher prise.

F.B. : Un abandon de quoi ?

Alain Bayod : De la prétention ! La présence est un don. Elle a quelque chose de totalement et d’incompréhensiblement gratuit. On peut exprimer tout cela dans le langage très élaboré de la métaphysique. En ce qui me concerne, je préfère, utiliser des mots qui sont accessibles à un enfant de 10 ans. En tant qu’êtres humains, nous sommes programmés pour nous concevoir comme une chose, autrement dit, un objet limité et séparé. Cette programmation est nécessaire. Inévitable en tout cas. Inutile de la regretter ou de fantasmer un monde où les choses se passeraient différemment. Ce n’est pas nous qui avons fait les règles du jeu. Dans le monde tel qu’il est nous sommes condamnés à perdre la conscience de l’ouverture que nous avions enfants pour passer ensuite notre vie à essayer de la retrouver. Cela fait aussi partie du mystère de cette vie.

F.B. : J’ai bien compris que le basculement en mode 3 relève de la grâce. Mais je me souviens aussi que l’ensemble de l’enseignement de Swâmi Prajnanpad et d’Arnaud Desjardins repose sur le mot pratique. Qu’est-il donc possible de pratiquer pour nous ouvrir à la grâce de ce basculement en mode 3 ?

Alain Bayod : A une époque, je parlais beaucoup de ce que j’appelais « le doute identitaire ». Pour vivre l’expérience du mode 3, il est nécessaire de cultiver ce doute avec beaucoup de persévérance. On n’ira pas très loin si on se cramponne à la vision habituelle : « T’es qui toi ? Ben, j’suis moi ! Tu veux ma photo ? » Si on reste dans cette conviction il nous sera impossible d’investir suffisamment d’énergie dans la question : « Qui suis-je ? » Nous sommes tellement convaincus de savoir qui nous sommes. Vient le moment où il faut oser remettre nos croyances en question ; avoir le courage de prendre au sérieux les maîtres auxquels nous faisons par ailleurs tellement confiance. Il faut se demander avec beaucoup de gravité : mais de quoi parlent tous ces sages ? Que veulent-ils dire quand ils affirment que nous ne sommes pas ce que nous croyons être ? Il faut dresser l’oreille : « AH ??? Je ne suis pas ce que je crois être ? Mais je suis qui alors ? » Ce n’est plus une question philosophique mais une question existentielle ? Je me rappelle d’une réunion au cours de laquelle Arnaud avait très lourdement insisté sur ce thème. Je revois la manière dont il nous interpellait : « J’insiste, écoutez-moi ! Je vous le dis en vous regardant un par un : vous n’êtes pas ce que vous êtes persuadés d’être ! Tous vos problèmes, toutes vos souffrances viennent du fait que vous êtes ego centrés. Mais vous n’êtes pas ce petit être séparé et limité. Vous êtes la conscience libre, éternelle, infinie. » Quelque fois, il nous regardait avec intensité et nous demandait : « Vous y croyez à ça ? » Nous on se tortillait un peu gênés en marmonnant un truc du genre : « Ben… » À un moment donné il s’agit donc de faire preuve de ce que j’appellerai une curiosité essentielle. Qui suis-je vraiment ? Cette question ne doit pas nous laisser en paix. Il faut aussi admettre, et là on sort clairement de la pratique au sens volontariste du terme, que ce mode 3 ne peut pas se comprendre. Il est de l’ordre de la spontanéité, de la naïveté. Pour illustrer ce point, je prends toujours le même exemple parce que je le vis au moins une fois par an en Ardèche. Je veux parler de l’instant magique où, je m’aperçois qu’il commence à neiger. Je m’approche de la fenêtre, et pendant quelques secondes je me trouve dans les bonnes dispositions pour basculer de l’autre côté. Il n’y a plus de place pour l’intellect. C’est un moment de magie et d’émerveillement pendant lequel je suis débarrassé du moi. Ce n’est plus moi qui regarde, qui pense, qui ressens. Comme dit l’Inde, il y a alors une unité aussi brève que totale entre « ce qui est perçu, ce qui perçoit et le fait de percevoir ».

F.B. : Je me souviens de t’avoir entendu dire que la découverte du mode 3 était le début et non l’aboutissement du chemin. Je trouve ce point de vue passionnant et inhabituel. Beaucoup de chercheurs spirituels ont en effet l’habitude d’envisager « l’Éveil » comme l’aboutissement du chemin.

Alain Bayod : Oui. [Silence] Je sais que certains sont dérangés par cette manière d’envisager les choses. Je vais donc essayer de nuancer quelque peu mon propos. En théorie, il est tout à fait possible que cette découverte préalable ne soit pas nécessaire. Je peux tout à fait admettre qu’un certain nombre de pratiques, qu’il s’agisse d’ascèses basées sur le service, la dévotion, le discernement, puissent, dans des conditions extrêmement favorables, amener le lâcher prise dont nous parlons. C’était évidemment aussi le cas de cette incroyable alchimie psychocorporelle qu’était le hatha-yoga de l’antiquité indienne. C’est possible… Mais cela ne correspond en rien à mon expérience personnelle. Il y a maintenant plus de trente ans que j’accompagne des gens sur ce chemin et force est de constater que le fait de travailler exclusivement sur nos processus mentaux et émotionnels (donc de rester en mode 2) ne nous mène pas à ce doute identitaire qui est la condition sine qua non du basculement dans le mode 3. Ce qui me confirme dans cette idée, c’est que l’enseignement de Swamiji se base sur quatre piliers. On va s’épargner les mots sanskrits :

  1. La science du Vedanta

  2. La destruction du mental

  3. La purification de l’inconscient

  4. L’érosion des désirs

J’ai ma propre traduction de ces quatre piliers. Je le traduits le premier pilier par : « Au fait, de quoi s’agit-il ? De la possibilité de découvrir ma nature divine et d’en faire l’expérience. » OK. Passons maintenant au pilier numéro deux : « Comment vais-je y arriver ? Par la destruction du mental. » En un sens tout est dit. Pourquoi avons-nous besoin des piliers trois et quatre ? Parce que, sauf cas exceptionnel, et là, je pense à des êtres de la trempe de Ramana Maharshi, la découverte n’est pas l’établissement. Mais cette découverte, pour incomplète et éphémère qu’elle soit est indispensable. On ne peut pas intégrer quelque chose que l’on n’a pas découvert. Cet « éveil » initial va être oublié plus ou moins rapidement. Tout le chemin va ensuite consister à y revenir de manière inlassable à chaque fois qu’on le perdra à nouveau de vue. J’insiste sur un point important : le fait d’avoir vécu ce premier éveil ne nous dispense pas d’accomplir notre boulot d’êtres humains. Éveil ou pas il faudra bien tenter de réaliser les quelques grands désirs incontournables que nous portons en nous et s’armer de patience et de courage pour défaire ce que l’Inde appelle si joliment « les nœuds du cœur ». Mais quelle que soit l’ampleur du travail à réaliser, rien ne nous empêche de nous intéresser dès maintenant à la dimension spirituelle. Arnaud répétait souvent une formule qui m’a beaucoup frappé : « Pas quand, pas si, maintenant ! » La possibilité spirituelle nous est accessible à tout moment. La pratique authentique est une pratique en croix, pas une pratique en angle. Comme disait Daniel Morin : « Le spirituel quand et le spirituel si, c’est le spirituel jamais ! »

F.B. : Les maîtres tibétains parlent beaucoup des « moyens habiles » qu’ils utilisent pour accéder à ce qu’ils appellent la véritable nature de l’esprit. Quels sont ceux dont tu as fait le plus souvent usage dans le cadre de ta pratique ?

Alain Bayod : Les moyens habiles les plus simples se révèlent parfois les plus efficaces. Le silence, l’immobilité et la contemplation constituent ainsi de formidables portes d’accès vers le mode 3. Je reviens très souvent sur ce point. Ce n’est pas que je radote mais ça me paraît tellement important. Et puis on a pas trouvé tellement mieux. Ceci dit, j’ai pratiqué avec beaucoup de profit les exercices mis au point par Douglas Harding. Lors d’une émission récente (sur Baglis TV), tu m’as déjà interrogé sur le rôle décisif que cet homme a joué dans ma vie. Je peux affirmer sans exagération que la rencontre de Douglas a été déterminante pour moi. D’un point de vue ordinaire et spirituel, il y a eu un avant et un après. C’est grâce à Douglas que j’ai enfin pu accéder au mode 3. Le basculement s’est fait le premier novembre 1993 à 11h00 alors que ma tête se trouvait enfoncée dans l’une des extrémités d’un tube en papier. Les deux questions que Douglas nous a posées à ce moment résonnent encore à mes oreilles. Il nous a d’abord demandé « En vous basant sur votre expérience présente, combien de visages voyez vous dans le tube ? » avant d’enchaîner sur la question suivante : « Vous voyez le visage de l’ami qui vous fait face ? Que voyez-vous de votre côté du tube ? » Rien ! C’est là que l’évidence m’a sauté aux yeux. De mon côté, il n’y avait qu’un espace de présence et d’ouverture. [Silence] Douglas a inventé un nombre d’exercices considérables. Il faut dire qu’à partir de l’âge de 35/40ans, il a passé la plus grande partie de son temps à concevoir des méthodes de passage en mode 3. Ça a été sa passion et son génie. Pour ma part, surtout depuis la maladie, je pratique beaucoup la méditation couchée. Ce que le yoga appelle la « posture du cadavre ». C’est un exercice d’une simplicité redoutable. Il consiste tout simplement à s’allonger sur le sol, les yeux fermés et à rester immobile un certain temps. Je conseille toujours de faire durer l’exercice au moins une demie heure. Arnaud, qui aimait et pratiquait beaucoup cette posture y avait apporté un petit raffinement : il se bouchait également les oreilles. Si on reste lucide pendant la pratique, on s’apercevra d’une part que le seul fait de fermer les yeux suffit à abolir le monde des formes et d’autre part, que nous compensons immédiatement cette disparition à l’aide de la mémoire. Nous recréons par le souvenir la forme du corps devenu invisible. Cela nous permet de préserver notre croyance fondamentale : « Je suis MOI et seulement moi. Moi limité, séparé, fermé sur moi-même… » Par contre, si on lâche prise et que l’on accepte d’être dans l’évidence de l’instant présent, c’est l’ouverture immédiate. Quand on y pense, il est assez drôle que cet exercice soit si efficace puisque tout le monde est amené au moins une fois par jour à se coucher et à fermer les yeux. Comment se fait-il que plus de gens ne fassent pas l’expérience du mode 3 ? Cela vient sans doute du fait qu’il n’y a pas d’intention. C’est ça qui fait toute la différence.

F.B. : En dehors de la « posture du cadavre », as-tu recours à d’autres moyens habiles pour t’exercer à passer en mode 3 ?

Alain Bayod : Comme je passe une bonne partie de mes journées à entrer en relation avec d’autres gens, l’exercice le plus simple consiste, à chaque fois qu’une personne entre dans mon bureau, à vérifier que je ne suis pas en symétrie avec elle. Je peux voir qu’au-dessus de ses épaules, il y a une forme qui de toute évidence n’existe pas de mon côté. Il m’arrive d’oublier bien sûr. Mais ce n’est pas le cas maintenant. En te parlant, je vois ton visage, tes yeux, ta bouche, tes oreilles… Force est de constater que rien de tout cela n’existe de mon côté. Cette simple observation me reconnecte immédiatement avec cette fameuse bascule de novembre 93. Ce n’est pas seulement le souvenir de quelque chose qui s’est déroulé il y a 25 ans. C’est une expérience toujours vivante, toujours présente et toujours disponible pour peu que je sois vigilant. Voilà, ça c’est l’un des nombreux exercices possibles… Je vais cependant insister une nouvelle une fois sur les vertus de la « posture du cadavre ». Je ne peux pas concevoir d’exercice plus simple ni plus direct que de s’allonger en fermant les yeux et d’en tirer toutes les conséquences. Il faut cependant faire bien attention de ne pas confondre le moyen et le but. La « posture du cadavre » n’est pas une posture de relaxation. C’est un exercice qui utilise la relaxation dans le but d’effectuer un travail de désidentification radical. Comme son nom l’indique, il s’agit ni plus ni moins que d’un travail d’apprentissage de la mort. Tu imagines bien que les yogis d’il y a deux mille ou trois mille ans se foutaient éperdument de la relaxation. C’étaient des géants de l’alchimie énergétique pas des cadres stressés et surmenés. Aux yeux de ces ascètes, la relaxation n’était qu’un moyen pour mourir à eux-mêmes. Il s’agit d’un exercice éminemment spirituel.

F.B. : Le mode 3 est-il accessible à tous ?

Alain Bayod : En théorie oui. En pratique non. Il nous reste inaccessible tant qu’on a pas commencé à mettre son identité en doute. L’absence de ce doute constitue l’obstacle majeur au passage en mode 3. Quelque fois ça me ferait presque pleurer. Chez certaines personnes c’est tellement gros. Je vois la manière dont elles s’accrochent farouchement à ce qu’elles pensent, à ce qu’elles croient, à ce qu’elles craignent afin de ne surtout pas laisser le moindre doute quand à leur identité. Dans ces conditions, il n’y a pas de basculement possible. La réponse à ta question est donc oui et non… Mais peut-être est-il préférable de dire que cette expérience est accessible à tous et que ce n’est qu’une question de temps… Je me souviens avoir trouvé un jour devant la porte de mon bureau une bouteille de vin de grand prix. Renseignements pris, j’ai appris qu’elle avait été déposé là par un homme qui, sept ou huit ans auparavant, avait participé à l’un de mes groupes. Sur le coup, cette histoire de mode trois l’avait laissé très perplexe… Mais c’était tout de même resté dans un coin de sa tête. Un jour, ça lui est revenu et il a vu. Donc…

Corinne (intervenant du fond de la pièce) : La réponse à la question est oui !

Alain Bayod : Ma femme dit que la réponse est oui. La question est donc close !(rires) Les maîtres taoïstes disent qu’un jour surviendra ce qu’ils appellent « une silencieuse coïncidence. » C’est une expression qui m’a toujours touchée. J’ai attendu cette silencieuse coïncidence pendant 25 ans. Dans le cas de Corinne, ça lui est tombé dessus avant même qu’elle aie eu le temps de la désirer. Le monde est décidément injuste… et très mystérieux.

F.B. : Question suivante. Je continue à tourner autour du même thème comme un renard autour d’un poulailler. Pour nous occidentaux modernes, ce doute identitaire est un gros morceau à avaler. Cette possibilité ne nous effleure même pas l’esprit. Comment alimenter ce doute identitaire ? Autrement dit, comment commencer à mettre en cause ce qui a pour nous la force d’une évidence ?

Alain Bayod : En tant que professeur de yoga, j’avais lu le Hatha Yoga Pradîkipâ. Sur les conseils d’Arnaud, j’ai également lu deux autres textes fondateurs du Hata yoga : le Shiva Samhita et le Gheranda Samhita qui sont des compilations d’enseignements très anciens. Les deux livres insistent sur l’importance fondamentale du darshan et du satsang. Autrement dit la nécessité de la fréquentation des sages et des saints. Si les « yogis professionnels » de l’Inde antique, accordaient une telle importance à ce genre de pratique, nous autres modernes devons prendre ce conseil très au sérieux. L’expérience m’a montré combien le darshan est précieux. Le mode 3 est extrêmement contagieux. Quand on est en présence d’un homme ou d’une femme qui vit en permanence sur ce mode, on est dans les meilleures conditions pour en faire soi-même l’expérience. Comme tout le reste, ce n’est pas garanti sur facture mais cela apporte tout de même une aide considérable… Ce qui peut également être très précieux, c’est de se plonger encore et encore dans les textes des maîtres. Je ne peux pas dire que ces lectures m’aient facilité le passage en mode 3. Elles m’ont en revanche aidé à valider l’expérience. [Silence] Vivre l’expérience n’est pas suffisant. Pour la goûter pleinement et commencer à l’intégrer, même de manière très modeste, il faut la valider. Pour ce faire, les textes des grands maîtres, de Ramana Maharshi à Maître Eckhart en passant par Saint Augustin et les maîtres tibétains m’ont été d’un secours extraordinaire. Si on les lit d’un œil averti, on s’aperçoit qu’ils ne parlent tous que de cette expérience fondamentale. La seule chose qui change d’une tradition à l’autre c’est le vocabulaire. Un shaman amérindien va parler de Wakatanka et un maître tibétain de la véritable nature de l’esprit. Pour celui qui a basculé, ne serait-ce qu’un instant en mode 3, les deux se réfèrent très clairement à la même présence qui est en même temps une absence. Voilà pour les aides. Comme je l’ai déjà dit, le reste dépend de la Grâce. Celle-ci va se manifester dans nos vies par des chocs. Ces chocs peuvent être qualifié de terribles ou de merveilleux. Nous pouvons expérimenter le mode 3 en croisant le regard d’un enfant, en écoutant une musique sublime ou lors d’un rapport sexuel particulièrement réussi. Mais ce choc peut également prendre la forme d’une maladie ou d’une nouvelle que nous qualifierions ordinairement de tragique. S’il nous est donné de lâcher prise, ce choc va nous faire découvrir que derrière le monde des formes, celui que l’on peut regarder et photographier, en existe un autre. C’est comme si il y avait deux plans et que l’on pouvait vivre simultanément dans les deux.

F.B. : Le mot de la fin ?

Alain Bayod : Quoi de mieux que de finir en répétant qu’il est indispensable d’accorder de plus en plus de place à la contemplation dans nos vies. Il est également très important de faire très attention aux nourritures d’impression que nous absorbons. Je conseillerais d’éviter autant que possible des nourritures que nous ressentons comme toxiques. Ce que certains appellent ou appelaient « la grande messe du 20h00 » est par exemple plus souvent une occasion de diversion que de conversion. Le monde contemporain nous offre une belle variété de nourritures. Certaines nous rapprochent du centre, d’autres nous en éloignent. A nous de faire les choix les plus appropriés.

F.B. : Quelle forme prend la contemplation dans ta vie quotidienne ?

Alain Bayod : Je pratique beaucoup l’observation du souffle. Clà aussi, c’est un exercice très simple qu’il est possible de pratiquer dans n’importe quelle circonstance. J’observe l’inspiration et l’expiration. L’inspiration est une naissance, l’expiration une mort. Si tu es attentif, tu remarques qu’entre les deux, se glisse un moment très particulier. C’est un moment de silence et d’immobilité. Ce moment d’absence est la seule réalité. L’inspire comme l’expire se déroulent dans le temps. Elle sont plus ou moins longues et profondes. Elles représentent le manifesté. Le moment dont je te parle, c’est le non manifesté. Swami Prajnanpad est très clair à ce sujet. Il disait que pour tout manifesté il y a un non manifesté et que c’est ce non manifesté qui est réel. En dehors de l’observation du souffle, la contemplation peut prendre la forme de la méditation. Qu’elle soit assise ou couchée, la méditation peut être décrite comme une fréquentation du silence et de l’immobilité. C’est l’opportunité de côtoyer Dieu… Dans notre contexte très matérialiste, cela peut paraître exagéré, mais c’est bien de cela dont il s’agit. Certains peuvent se servir de points d’appui comme la nature et la musique sacrée. Il y en a beaucoup d’autres… L’essentiel est toujours de pratiquer avec un cœur d’enfant. Je le répète, il est important de lâcher toute forme de prétention. Notamment celle de comprendre… A chaque fois que je lis les Évangiles, je suis frappé par l’insistance du Christ sur cet état d’innocence enfantine. Il en fait une condition sine qua non pour accéder à ce qu’il appelle le Royaume des Cieux. Pour notre plus grand malheur, nous avons un peu trop tendance à l’oublier.