Mais où est le problème? – Compte rendu de lecture par Gilles Farcet

Gilles Farcet a publié ce « compte-rendu d’une lecture vive et encore chaude »  il y a une dizaine de jours sur sa page Facebook. La grande qualité de cet article m’incite à en rendre également la lecture accessible sur ce blog. 

22256864_1471099276305254_5024105572872819417_oEn lisant très attentivement Où est le problème, troisième et, dit -il, probablement dernier, livre publié par Daniel Morin , pour qui composer et publier un ouvrage est une entreprise à maints égards contre nature, j’ai eu beau chercher , je ne l’ai pas trouvé – le « problème ».

Dernier ou pas- ne jamais dire « fontaine » …- ce livre me parait le plus ramassé et le plus abouti des trois. 

Allons plus loin : ce petit livre (à peine plus de 150 pages) est un grand livre. Grand par la finesse de l’expression, l’acuité du propos qui tranche comme un diamant, la verticalité de la perspective qu’il martèle jusqu’à ce que le lecteur attentif en soit étourdi. 

Attention : les choses étant ce qu’elles sont, ce livre risque fort d’être rangé dans la catégorie des ouvrages que pondent régulièrement des « éveillés » bientôt aussi nombreux que des poules en batterie.. . « Eveillés » à propos desquels l’auteur a ce propos férocement lucide et, à mon sens, définitif : « chez certains, malgré un discours imparable, il y a toujours la notion d’un moi qui serait sorti d’affaire. Leurs prestations ne servent qu’à valider un moi d’enseignant ». 

Et en effet, le bijou intitulé Où est le problème ? n’a rien à voir avec cette morne production infligeant à un public peu discriminant une métaphysique d’autant plus prétentieuse qu’elle est la plupart du temps à deux sous. Il appartient à une toute autre catégorie , pas celle du toc mais des joyaux de rare facture. 

Car n’est pas simple qui veut. Beaucoup de discours aujourd’hui populaires dans la sphère dite « spirituelle » se bornent à seriner une affirmation , en général celle de la « non séparation » de manière curieusement linéaire, sans perspective ni profondeur, à la manière du médecin de Molière qui face au maux divers et variés de son patient ne sait que répéter « le poumon, le poumon vous dis-je ». 

A toute première vue, ce reproche pourrait très bien s’appliquer à ce livre d’un bout à l’autre axé sur un seul énoncé décliné pour ainsi dire à tous les temps et tous les modes. 

Mais alors d’où vient cette impression de vastitude, d’abîme vertigineux que ces mots font vibrer ? D’où jaillit ce parfum de subtilité alors même que l’auteur , tout compte fait, n’a pas grand chose à nous dire hormis une seule ? 

Simple, ce livre l’est. Mais il est tout sauf simpliste. 

Arnaud Desjardins – que Daniel, soit dit en passant et ainsi qu’il s’en explique brièvement, n’a pas du tout renié- aimait parfois à dire que les deux métaphysiciens du Bost (son premier ashram) n’avaient pas leur certificat d’étude… A la lecture de ces pages, on comprend pourquoi Arnaud pouvait qualifier son élève, ouvrier métallurgiste, de « métaphysicien » ( l’autre étant André Rochette). Daniel y a condensé l’essence de son approche, enlevant pour ainsi dire toute la graisse pour nous donner un bouquin rédigé au couteau, véritable « fleuron de discrimination ». Longue vie à Daniel, mais s’il lui fallait un testament spirituel, Ou est le problème? ferait très bien l’affaire, tant son « message » , terme impropre concernant un témoin qui ne se veut pas messie, y est en quelque sorte gravé. 

D’un certain point de vue, ce livre peut être considéré comme un lumineux commentaire d’une unique et désormais fameuse formule de Swami Prajnanpad : « Pas ce qui devrait être mais ce qui est ». « L’être humain », nous dit l’auteur, « n’a qu’un seul problème apparent, vouloir autre chose à la place de ce qui est là ». De cette proposition, il extrait une métaphysique qui éclaire la nature de ce qu’on appelle « l’ego », construction fantôme née de et entretenue par l’illusoire prétention à un moi possesseur, contrôleur et séparé. Cette métaphysique aboutit à une pratique consistant à débusquer dans l’instant la « demande d’impossibilité » afin de revenir à ce qui est, donc au Tout. On n’en dira pas plus ici, l’idée étant d’encourager à la lecture du livre et non de le paraphraser. 

Par contre, il n’est peut être pas inutile d’envisager comment un tel livre sera inévitablement récupéré pour alimenter des oppositions. Par exemple entre approche dite « progressive » et voie parfois appelée « directe » – comme s’il existait des voies «indirectes » et par conséquent des gens assez crétins pour les emprunter… Comme toute démonstration nécessairement faite avec des mots et concepts, la sienne, à l’image de l’enfant sur la balançoire, appuie d’un côté pour mieux faire émerger l’autre côté. Là, on bute sur la limite de la transmission verbale qui ne saurait, quelle que soit sa subtilité, restituer le Tout ou le Réel dans son intégralité par essence insaisissable. Contrairement à ce que laissera supposer une lecture superficielle, Daniel ne récuse pas la réalité sur un certain plan d’une progression, pas plus qu’il ne récuse l’existence du « relatif » . Comme il le dit si bien « l’apparence fait partie de la totalité et en tant qu’êtres humains nous vivons dans l’apparence relative. Pourquoi la dévaloriser ? Simplement, il s’agit de ne pas la prendre pour une vérité absolue. »

Ce que Daniel dénonce, ce n’est pas la progression , c’est la croyance selon laquelle avant de pratiquer il faudrait progresser . Il ne nie pas qu’une compréhension puisse progresser dans le temps, mais insiste sur le fait que la vision de ce qui est ne saurait progresser. Toute son approche consiste non pas à exclure d’autres approches au nom de la sienne qui serait seule « vraie » mais à « renverser la perspective » afin de tirer le tapis sous les pieds de l’erreur par laquelle nous remettons la pratique à plus tard. Partir de la pratique (la vision de ce qui est par la mise en évidence de notre « demande d’impossibilité ») et non se préparer à pratiquer un jour, tel est son refrain qu’il chante sans que jamais on ne s’en lasse tant sa voix le module sur quantité de registres… Etant entendu, comme il le dit là encore si bien que « comprendre intellectuellement l’évidence ne suffit pas.Il faut l’intégrer, l’incorporer, pour ne plus douter ». 

Autrement dit, d’abord en revenir à l’évidence de ce qui est, ensuite l’intégrer dans le cadre de notre appréhension humaine où effectivement il y a – ou pas !- progression. 

Aussi la tentation d’ opposer son approche à une autre – lui dans le rôle de l’ « éveillé » diabolisant l’idée de progression, et l’autre (votre serviteur par exemple et entre autres … ) dans celui de l’obscurantiste traditionnel énonçant la possibilité d’ une progression, n’est elle que cela : une tentation … La tentation, comme chacun sait, n’a d’autre visée que celle de diviser … Diviser pour que règne … l’illusion, la souffrance ,la non pratique- comme on veut. 

A chaque enseignant sa vocation à laquelle il ne peut que se conformer, chacun – y compris sans doute ceux dont l’enseignement sert avant tout à valider un moi enseignant – n’étant qu’un pion sur le grand échiquier. La vocation de Daniel , ainsi qu’il l’énonce clairement, n’est pas, ou en tout cas plus , d’accompagner des personnes dans la durée mais de témoigner assez sporadiquement (il ne donne chaque année que quelques rares et courts séminaires) de cette approche qui s’impose à lui et qui, encore une fois, procède d’un renversement de perspective. 

Maintenant, et après le torrent d’éloges que je viens de déverser sur ce petit livre , est – ce à dire que l’ approche dont il est conducteur serait miraculeuse ? J’ai bien peur que non. S’il suffisait qu’un enseignant dénonce magistralement une erreur fondamentale pour que chacun, éclairé, change de suite de perspective, cela, comme on dit, se saurait … 

Non seulement ce livre ne fera pas de bruyants miracles – si jamais il en déclenche ils prendront place dans le silence- mais il donnera forcément lieu à des malentendus et détournements, comme nous en prévient l’auteur lui même dans son épilogue : « ce petit livre ne pourra pas échapper aux interprétations inévitables et conséquentes dues aux déviations de sens ». A bon entendeur … 

Tout comme tant et tant utilisent les enseignements apparemment « progressifs » – celui d’Arnaud Desjardins, par exemple- pour éviter la pratique en la remettant au futur, beaucoup vont utiliser, utilisent déjà, je le constate- la parole de Daniel pour plaquer une fausse compréhension sur un véritable évitement de leur réalité présente et donc, là aussi , court-circuiter la pratique au nom de son immédiateté… Ce qui soit dit en passant est tout de même fou, mais , « complexité, ton nom est mental ! » – Swami Prajnanpad.

Ce petit livre est il de mon point de vue « parfait » ? Non, bien sûr.

Ici et là je relève des passages qui à tort ou raison m’apparaissent moins convaincants. A titre d’exemple les quelques lignes que Daniel consacre à son rapport à la lignée et la dépendance que celle ci instaurerait me paraissent pour le coup quelque peu simplistes. 

Face à la « monomanie » – éclairée- de ce livre, on serait aussi en droit de poser une question : si Swami Prajnanpad ou/et Arnaud Desjardins n’avaient réellement qu’une seule chose à dire (« être un avec ») pourquoi se sont ils aussi tant épuisés à dire tout le reste ? Pourquoi se sont ils tant investis dans l’accompagnement des personnes dans la durée ? Par adaptation , sans doute, mais l’adaptation ne serait elle pas également l’un des synonymes d’ « être un avec » ? 

Mais ces quelques réserves n’en sont pas vraiment, dans la mesure où Daniel , encore une fois, ne prétend pas invalider d’autres approches et ce serait lui faire un bien mauvais procès que de le sous entendre. Je ne les formule que par un souci d’équilibrer ce qui pourrait sinon apparaître comme la manifestation d’un enthousiasme béat. Etant bien entendu que pour ma part je continuerai à m’inscrire dans une lignée et une sangha , à accompagner des personnes tout au long de l’année dans ce que j’appelle le LDI (le lien à durée indéterminée) , à constituer et animer un groupe ou sangha en tant que famille fonctionnelle et redoutable déclencheur de pratique, sans pour autant me sentir coupable d’entretenir une quelconque dépendance ou une illusion de progression qui compromettrait la pratique ici et maintenant. 

Tout cela n’étant qu’une manière de dire que tandis que Daniel sera Daniel, Gilles sera Gilles , Tartempion Tartempion et qu’il ne saurait en être autrement. C’est la merveille de la vie qui , pour être non séparée, n’en est pas moins un festival de différences. Et je n’ai pas fini de conseiller la lecture de ce livre. Tant il est vrai que les différences de point de vue appréhendées non pas à partir d’une intention de séparation mais d’ inclusion (qui ne veut pas dire confusion) enrichissent le pressentiment du Tout.

Je voudrais terminer sur une note encore un peu plus personnelle (au sens qu’elle m’engage ) : J’ai du faire la connaissance de Daniel il y a une trentaine d’années. 

Tous ceux qui ont fréquenté de près ou de loin Hauteville, l’ashram fondé par Arnaud Desjardins le savent, Daniel et moi avons plus tard et pendant plus de dix ans , ce qui tout de même n’est pas rien, été « collègues » en ce lieu – moi dans le rôle du tout jeune collaborateur ayant tout à apprendre, lui dans le rôle du grand ancien dont j’ai, je tiens à le dire, beaucoup appris. Durant toutes ces années, Daniel a donné sans se ménager , aux prix de grands sacrifices personnels pour lui et les siens, avec une ferveur et une force de conviction admirables. Il ne me parait pas tout à fait vain de s’en souvenir. 

Je ne prétends pas pour autant connaître Daniel. C’est un être humain à certains égards difficile à appréhender. Par contre, et je souhaite saisir cette occasion de le dire ici publiquement, je suis convaincu que Daniel n’a rien oublié et encore moins renié de ce qui a fait son parcours. Il a certes poursuivi son cheminement humain, avec ses tours et détours, ses vicissitudes , ses surprises propres à questionner ceux et celles qui avaient, plus ou moins lucidement et avec plus ou moins d’intégrité, tant investi en lui. 

Ayant pour ma part et comme je viens de le dire beaucoup appris de lui mais ne l’ayant jamais placé sur je ne sais quel pesant piédestal, entre autres celui du « successeur désigné» si confortable pour nos envies de concession à perpétuité, je ne me suis du coup jamais senti porté à déboulonner une statue qui ne me concernait pas tant que cela, même s’il m’est à l’époque arrivé de me sentir un peu écrasé sous son ampleur. 

A la lecture de son livre je n’ai en ce qui me concerne rien décelé qui me semble contraire ou en opposition avec la perspective dont nous sommes issus sur le plan de notre « chemin », celle transmise par Swami Prajnanpad, puis par Arnaud. Eut ce été le cas que ce n’aurait pas non plus été un « problème » – sinon au nom d’une orthodoxie en elle-même contestable. Mais le fait est que selon moi , ce ne l’est pas. Tout au plus des différences d’angle d’attaque et d’expression. Le moins qu’on puisse faire quand même dès lors qu’on aspire à l’au delà des mots étant de ne pas s’arrêter aux seuls mots… 

Quand, donc, tout est dit, Daniel témoigne de ce qu’il connaît, sachant que « connaitre c’est être », selon Swamiji. 

C’est une démarche à respecter et pas à interpréter. Arnaud Desjardins n’est plus là pour approuver ou non mon propos mais mon petit doigt ose me dire qu’ il ne me démentirait pas et se serait à bien des égards régalé à la lecture de ce livre. 

Je vous le demande alors : Où est le problème ? 

PS : la belle préface de Bruno Solt, restituant opportunément et avec talent le parcours et la figure de Daniel mérite d’être mentionnée.

Gilles Farcet

La pornographie de l’éveil

Le 12 octobre dernier, notre ami Fabrice Jordan a publié ce post sur sa page Facebook. En le relisant aujourd’hui, je l’ai trouvé si pertinent que je n’ai pas résisté au plaisir de le partager sur ce blog. Bonne lecture!  

Je ne sais pas s’il y a un malentendu à propos de l’Eveil spirituel, mais ce qui est certain, c’est que les « éveillés » se font de plus en plus nombreux. Surtout, ils prennent l’habitude de faire savoir à un large public qu’ils le sont. Eveillés. Au travers de livres, de réseaux sociaux, de blogs et de vidéos et si possible avec une date précise, parce que vous comprenez, l’événement est marquant. Et il y a donc un avant et un après. Voilà bien un concept utilisé à toutes les sauces dans les milieux spirituels et dont la définition porte à de très nombreux quiproquos. Il est entendu que le concept est au-delà des mots et que toute formulation le réduit à une forme congrue, en définissant au final mieux ce qu’il n’est pas que ce qu’il pourrait être. Ceci étant dit, pour ceux qui se demanderaient ce que recouvre ce mot, il suffit de faire une recherche Wikipédia pour obtenir un certain nombre de définitions. Ce post ne concerne pas tant le concept lui-même que la manière avec laquelle les « éveillés » modernes et tout spécialement occidentaux se sont emparés du dit événement, en l’utilisant de manière nouvelle et très différente de son expression culturelle originelle.

Est-ce bien étonnant ? Pas du tout, quand on sait que l’esprit occidental raisonne en s’appuyant sur un paradigme rationnel, qui a besoin, à partir de l’expérience, d’isoler des concepts en en faisant des objets pour pouvoir les étudier. Bien que ce que l’on entend par « Eveil » soit avant tout une expérience vécue, l’occident n’a pas tardé à appliquer les mêmes méthodes de pensée le concernant et à en faire un objet. Ainsi, en peu de temps, l’Eveil est passé d’un état d’être incorporé, discret et profondément intime qui trouvait une place « comme ça, par soi-même » au niveau social, à un événement objet, datable, importé à la va-vite dans un contexte social occidental qui n’avait initialement aucune place dédiée à lui accorder (et qui n’en n’a toujours pas, à vrai dire).

Les tous premiers occidentaux à en avoir parlé ont d’abord été des témoins de ce qu’ils avaient vu en Inde, au Japon, au Tibet et plus rarement en Chine. Ils ont rencontré des maîtres et ils ont témoigné de ce qu’ils avaient vu : des sages vivants, dont il émanait quelque chose de très particulier. Au départ, personne n’aurait osé prétendre avoir atteint l’Eveil. Cependant, peu à peu, ces premiers pionniers ont continué à méditer, à appliquer les enseignements reçus, et il s’est peu à peu constitué une communauté de « maîtres » occidentaux de différentes traditions. Bien entendu, certains de ces enseignants et pratiquants ont expérimenté différents états de conscience et ont muri au fil du temps. Pourquoi certains d’entre eux ont choisi à un moment donné d’annoncer leur éveil est un mystère. Car en effet, il n’y a pas qu’un fait (l’éveil éventuellement vécu), mais bien un choix à en faire l’annonce, à le dater. Car combien d’événement intimes marquants vivons-nous que nous choisissons tout à fait consciemment de garder…intimes ? Est-il si courant par exemple de vivre un événement marquant, affectif, sexuel, cognitif, puis d’aller en parler ouvertement, par écrit, par oral ou en vidéo ? Pas tellement n’est-ce pas ? Pourtant, c’est bien ce qui se passe avec l’éveil. Une sorte d’impudeur totale, voire de pornographie dans certains cas, pour utiliser un terme initialement choquant mais en passe de devenir monnaie courante.

Personnellement, et cela n’engage que moi, je pense que certains de ces pionniers ont simplement été moins sages qu’ils ne l’auraient souhaité. On oublie que dans le monde de la spiritualité, il y a aussi compétition et besoin de reconnaissance. Je sais, personne ne se sent concerné, c’est toujours pour les autres, pour les autres écoles, et pour les autres maîtres. Mais soyons fous, admettons que cela puisse exister. Quel avantage à annoncer un éveil ? Le premier est d’assoir un statut. Malgré ce que disent à peu près tous les éveillés autoproclamés, l’éveil annoncé sépare. Donc fait apparaître au sein de la masse. Distingue. Mais oui. Il suffit de s’être promené dans un système où certains sont des éveillés et pas d’autres pour se rendre compte de l’ampleur du problème créé. Il est par ailleurs piquant de constater à quel point les éveillés auto-proclamés sont obligés de passer leur temps à expliquer pourquoi il ne se distinguent pas des autres alors qu’il leur aurait suffi de garder leur intimité pour eux-mêmes pour que le problème n’ait jamais existé.

Le deuxième avantage d’annoncer un éveil est de valider une méthode d’enseignement. L’éveil est alors comme le Jackpot du loto. « De tous les gagnants du loto, 100% avait joué » comme dit la pub. Oui, un Eveil dans une école ou une lignée fait bon genre et promet à ceux qui suivent la méthode d’heureux lendemains (oui, je sais, le présent, tout ça…). Dans les grandes personnalités liées à la spiritualité du siècle dernier, on trouve par exemple Jung ou Durkheim. Quand on a lu leurs écrits et qu’on a soi-même un minimum d’expérience introspective, on ne peut douter une seconde de la profondeur de leur travail, de leur introspection et de la qualité numineuse qu’ils ont expérimentée à de très nombreuses reprises. Pourtant, ces deux hommes n’ont jamais eu besoin de prétendre à l’éveil, à ma connaissance. Sur son lit de mort, Durkheim disait encore qu’il fallait « éviter de vouloir mourir en héros ». Quelle humanité et profondeur chez ces deux hommes ! Pouvons-nous vraiment penser qu’ils n’ont pas eu la grâce de l’éveil ? Qu’ils n’ont pas expérimentés chacun à leur manière les mêmes subtilités de Présence, du Un sans second que de nombreux maîtres éveillés ou auto-proclamés éveillés ?

A mon avis, ces deux hommes ont fait un choix. Le choix de ne pas faire de leur expérience un objet, le choix de garder intime une expérience intime, le choix de ne créer aucune espèce de barrière, même subtile, qui aurait pu les éloigner de leurs semblables. Le choix d’être ajustés dans leur société, tout en témoignant de la plus belle des manières de ce niveau subtil de la Réalité qui n’appartient spécifiquement à aucune culture, mais est le trésor de toutes.

Ils ont par ailleurs évité un autre écueil sur lequel s’encastrent bien des éveillés autoproclamés : celui d’être tellement certains d’avoir expérimenté l’Eveil avec un E majuscule. Comme s’il n’en était qu’un. Il est probable qu’il n’existe qu’une seule Réalité. Néanmoins, s’il y a bien un endroit où nous amène la rencontre avec le numineux, c’est le Mystère. Et le Mystère, c’est le toujours Ouvert. Quand je lis les récits de ces éveillés auto-proclamés, tellement sûrs de leur fait, si fermés dans leurs certitudes de l’avoir eu, l’éveil, et qu’il ne peut y en avoir qu’un, je me demande toujours où est passé le Mystère, l’Ouvert. Certaines de leurs descriptions de l’éveil m’étouffent littéralement tant elles sont fermées et remplies de certitudes. C’est pourquoi j’ai un respect immense pour Jung et Durkheim, pour ne citer que deux occidentaux contemporains. Leurs écrits, leurs récits, amènent sur des seuils sans jamais rien fermer et sans les séparer de nous. Alors, ami(e)s éveillé(e)s, par respect pour le principe même de l’expérience dont vous essayez de témoigner, rentrez vos quéquettes ! Fussent-elles éveillées. A n’en pas douter, votre ramage n’a nul besoin d’un plumage pour que nous sachions reconnaître le Phoenix à sa juste mesure, entre simplicité et mystère, s’il le mérite.

Enfin, de mon point de vue, l’Eveil n’a plus à être forcément au centre d’un enseignement spirituel moderne. Nous n’avons pas seulement besoin d’un état de conscience, mais de STRUCTURE de conscience pour reprendre les termes de Ken Wilber. Nous avons avant tout besoin de personnes, hommes et femmes, ayant acquis une maturité d’adulte suffisante pour embrasser à bras le corps la complexité du monde environnant. Seule cette maturité permet d’apporter des réponses adéquates à des interlocuteurs de plus en plus divers en raison de l’ouverture de notre monde et des chocs culturels inévitables qui en sont la conséquence. C’est cette maturité qui permettra une réponse par le cœur aux nombreux défis qui nous attendent. Si Eveil il y a, celui-ci devra trouver sa place au sein d’une telle structure de conscience. Au fond, un état de conscience vaste au service d’une structure de conscience ouverte et intégrative est l’avenir de la spiritualité. Mais la structure de conscience ne se travaille pas en méditation ou au travers d’états de conscience modifiés. C’est bien tout le défi actuel des voies spirituelles.

Fabrice Jordan

Vie quotidienne du pouvoir

Vie quotidienne du pouvoir

Vie Quotidienne du Pouvoir , un chemin vers l’autonomie, de Lily Jattiot
Bon, j’ai posté récemment quelques bonnes – pour l’instant pas de mauvaises mais s’il y en a je les posterai aussi !- critiques sur La Joie qui avance chancelante le long de la rue.. C’est le moment de s’intéresser à un livre d’un tout autre genre, celui de la psychanalyste jungienne et formatrice Lili Jattiot, Vie Quotidienne du Pouvoir (Accarias- l’Originel). C’est à mon sens un livre important , utile et remarquable, rien de moins. Important, parce qu’il traite d’un sujet par lequel chacun est concerné. Que nous le voulions ou non, nous avons tous au moins un peu de pouvoir, ne serait que sur nos enfants, notre voisin, nos animaux de compagnie … Parfois nous exerçons une autorité , somme dépositaires d’une responsabilité, et donc d’un pouvoir. Souvent aussi, nous nous sentons soumis à divers pouvoirs et le vivons plus ou bien ou mal. Le pouvoir donc est un élément incontournable de notre existence. Utile, ce livre, parce qu’il expose de manière très claire les mécanismes et lois de l’exercice du pouvoir, comment ça fonctionne, pourquoi ça « marche » ou ne « marche » pas, dans ses divers domaines d’application – pouvoir parental, au sein du couple, de l’entreprise, pouvoir thérapeutique, spirituel … Important parce qu’il réhabilite le pouvoir, nous rappelle sa nécessité et son inévitabilité. Toute la question étant celle de l’intégrité, ou non, de son exercice. Dans une culture de plus en plus dominée par les blessures infantiles, qui prétend, contre le réel, rejeter le pouvoir et légitime ce rejet en brandissant les abus, hélas eux bien réels, il est important de se livrer à une réflexion rigoureuse et sereine sur le pouvoir et ses pratiques, ses ressorts, ses mécanismes, ses enjeux et ses écueils. L’auteur a su ici synthétiser ce qu’elle a appris en plusieurs décennies d’écoute, d’observation et d’analyse des pratiques du pouvoir. Cela donne un livre de référence qui peut aussi faire office de jauge, pour soi même et les autres : le pouvoir que j’exerce ou auquel je suis de fait soumis est il un pouvoir justement exercé, au service de l’ensemble, de ce qui le fonde et le légitime ? A mettre,comme on dit, entre toutes les mains. Reste évidemment à mettre tout cela en pratique… Gilles Farcet