Un petit air d’Armaguédon

Armaguédon2Armaguédon strip est un livre piège. Il commence mezza voce. Le lecteur éprouve ce plaisir si particulier à évoluer en terrain connu. Il y retrouve d’emblée certains des protagonistes et des situations archétypiques de la fiction moderne : une mère follement abusive, un fils aussi débraillé que désabusé et une sœur à la rage militante… Nous voilà partis pour une énième satyre grinçante de la vie familiale : Festen, le retour de la suite – 36ème épisode. Sauf qu’ici, les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu. Au fil des pages et des dérapages nous glissons imperceptiblement de la comédie à la tragédie. Loin de nous inciter au rire amer, ce livre finit par nous briser le cœur en nous amenant, l’air de rien, à côtoyer les abîmes. Amateurs de trash et cyniques endurcis s’abstenir.

FrédoFrédéric Blanc : Ce que je vais tenter est assez gonflé. Je vais t’interroger sur un livre dont je n’ai pas encore achevé la lecture. Le début m’a suffisamment bluffé pour que je n’ai pas envie de laisser passer l’occasion de t’interviewer. L’avantage, c’est que je ne risque pas de « spoiler » l’intrigue.

Frédérick Houdaer : No problème ! Je préfère avoir affaire à toi qu’à certains journalistes professionnels. Tu n’as même pas idée de ce qu’ils se permettent… Toi, tu n’as pas encore terminé le bouquin, mais j’ai été interviewé par des gusses qui n’ont jamais eu l’intention de le commencer ! Si tu veux des noms, je peux t’en donner… Il y a même quelques V.I.P. dans le tas…

F.B. : Ma première question sera anecdotique. En survolant la liste des ouvrages « du même auteur » qui figure en tête du livre, je constate qu’à une seule exception près tu n’as mentionné aucun de tes romans policiers. Or, c’est l’un des aspects originaux de ton parcours. Tu es le type qui est passé du polar à la poésie. N’est-ce pas dommage de le passer sous silence ?

Frédérick Houdaer : C’est délibéré de ma part.

F.B. : Certes, mais quelle est la raison de ce choix ?

l'Idiot2Frédérick Houdaer : Je l’ai fait parce que c’est mon droit le plus strict. Ce n’est pas du révisionnisme. Je n’essaie pas de dissimuler un passé inavouable… Mais le livre que tu as entre les mains ne représente pas simplement un titre de plus dans ma bibliographie. Armaguédon strip est un bouquin qui me tient sacrément à cœur… J’ai sans doute voulu saisir l’occasion pour resserrer un peu les choses et me concentrer sur l’essentiel… C’est une manière de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur et de me demander quelles ont été les étapes marquantes de mon parcours littéraire. J’ai choisi de garder l’ensemble de mes recueils de poèmes. Mais parmi les polars, je n’ai retenu que L’Idiot n°2 qui est le premier à avoir été publié au Serpent à plumes. En terme de nervosité d’écriture, il est d’ailleurs très proche d’Armaguédon strip. Je ne renie pas mes autres livres. Ils ont tous joué leur rôle. Je les ai écrit pour me prouver des choses… J’étais très jeune. Je voulais par exemple me prouver que je pouvais gagner de l’argent avec un livre. Ce genre de choses… Mais à l’arrivée, il est intéressant de noter que les livres qui comptent vraiment pour moi aujourd’hui ne sont pas ceux qui m’ont permis de gagner de l’argent.

F.B. : Autre remarque liminaire. Je relève au passage que ce roman qui tourne largement autour du thème de la fratrie est dédié à ton frère…

Armaguédon 4Frédérick Houdaer : Oui… Comme tu le sais, le livre est très largement inspiré de ma vie. Le cœur de l’histoire se base sur un vécu très personnel, un matériau brûlant… Je suis bien le fils d’une mère athée et de formation scientifique qui a brutalement basculé dans un mouvement sectaire alors que j’étais encore tout môme etc. Le fait de dédier ce travail à mon frère n’est donc ni neutre ni anodin… Le jour de la signature de mon contrat j’ai marché plusieurs heures dans Paris. Même si le manuscrit était achevé, je sentais qu’il y manquait encore quelque chose. C’est juste avant de rencontrer mon éditeur qu’il m’a paru évident que je devais le dédier à mon frère… Parce que nous avons en commun cette expérience qui s’appelle une enfance et que le roman en est largement nourri… C’est drôle, mais quand j’ai commencé à m’intéresser de manière sérieuse au thème de la fratrie je croyais que c’était un sujet archi-bâteau. Une histoire universelle, archétypale qui avait déjà été racontée des milliers de fois depuis Caïn et Abel. Mais quand je suis allé faire des recherches en bibliothèque, je me suis rapidement aperçu que ce n’était pas du tout le cas. Il y a des choses bien sûr. Pas mal d’études psychologiques, sociologiques… Mais en terme de volume, ça Armaguédon3ne peut pas se comparer à tout ce qui a été écrit à propos des relations mère/fils, père/fille etc. Pareil pour la littérature. On te cite les mêmes livres… Il restait donc énormément de choses à dire. La fratrie est d’ailleurs une question qui me fascine en dehors de toute préoccupation littéraire. Quand je rencontre des gens, je finis toujours par mettre la question sur la table. Est-ce qu’ils ont des frères, des sœurs ? Cela influence obligatoirement ton rapport au monde. Je me demande par exemple ce qu’un enfant unique peut comprendre à ces questions. Pas grand-chose probablement. Ce genre de relation lui est bien trop extraterrestre. Inversement les gens qui ont grandi entouré d’une ribambelle de frères et de sœurs auront certainement beaucoup du mal à se figurer ce que peut être l’expérience d’un enfant unique… D’une manière ou d’une autre, j’ai souvent tourné autour de ces thèmes dans mes livres. Ici, j’ai fait le choix de réduire la fratrie au strict minimum : un frère et une sœur…

F.B. : C’est la configuration dans laquelle tu as grandi ?

Frédérick Houdaer : Oui et non. Mes parents ont bien eu deux enfants mais ce sont deux garçons…

F.B. : Pourquoi avoir choisi de transformer l’un d’entre vous en fille ?

Frédérick Houdaer : Je l’ai fait pour des raisons purement littéraires. En termes d’enjeux relationnels, je trouvais que c’était plus riche, plus intéressant… C’est une décision de romancier. Je l’ai prise pour des raisons techniques. Je trouvais que ça me donnait plus de marche de manœuvre dans la narration. J’ai la chance d’être le père d’un garçon et d’une fille. Je suis donc bien placé pour savoir que ces deux configurations ne sont pas identiques [Silence] Beaucoup de lecteurs vont être tentés de m’identifier au narrateur… Je vais te faire une confidence. Si tu veux me chercher dans le roman, regarde plutôt du côté de la grande sœur. La ressemblance n’est évidement vraie que jusqu’à un certain point… D’abord, je ne suis pas une femme. Je ne suis pas non plus végan ou militant écologiste… Tu te doutes également qu’il y a un peu de moi dans chacun des trois personnages principaux de l’histoire. Il n’en reste pas moins que la sœur est le personnage que j’ai le plus investi…

F.B. : C’est curieux que tu me dises ça. Quand on connaît personnellement l’écrivain on a mécaniquement tendance à plaquer son visage sur le narrateur. Dans le cas de ce livre, j’ai rapidement constaté que ça ne fonctionnait pas…

Frédérick Houdaer : Super ! Quand tu liras la fin du roman, tu comprendras pourquoi je suis heureux que tu ne m’aies pas reconnu dans ce personnage…

F.B. : As-tu pris d’autres libertés par rapport à ton vécu ?

Frédérick Houdaer : Oui, beaucoup ! Même s’il est autobiographique, Armaguédon strip est un roman. Ce n’est pas un simple récit dont je me serais contenté de changer quelques détails ici ou là. Je me suis donc donné la peine de construire de véritables personnages de roman… J’ai par exemple trouvé intéressant de mettre en scène des personnages plus jeunes que moi… Là aussi, ça m’a donné plus de liberté de manœuvre. Certains journalistes qui ne me connaissaient pas m’avaient spontanément donné l’âge du narrateur. Ils étaient plutôt déçus en voyant débarquer un type de 48 balais. Un vieux ! Ça m’a fait rire. Ça veut quand même dire que j’ai réussi quelque chose…

F.B. : Et pourquoi avoir choisi un dessinateur de bande dessinée comme narrateur ? Généralement les écrivains adorent mettre en scène des écrivains…

Frédérick Houdaer : Ça n’est pas mon cas. Je ne voulais surtout pas tomber dans cette coquetterie. Il n’empêche que j’avais besoin d’un personnage d’artiste qui bosse à domicile. J’ai choisi d’en faire un auteur de bande dessinée parce que c’est un milieu que je connais bien et que je voulais un roman très visuel. Gamin, je rêvais d’ailleurs d’être dessinateur de BD! Je ne colle pas à la réalité mais je n’hésite pas à m’en servir…

F.B. : Entrons maintenant dans le vif du sujet. Quelle est l’histoire de ce livre ?

Pascal Garnier

Pascal Garnier

Frédérick Houdaer : C’est une histoire très simple à résumer… Quand j’ai commencé à le rédiger en 2015, cela faisait déjà plus de dix ans que des écrivains comme Pascal Garnier ou Pierre Autin-Grenier me tannaient pour que je l’écrive. A chaque fois qu’ils m’entendaient parler de mon enfance ils me disaient : « Mais qu’est-ce que tu perds ton temps à écrire un petit polar de plus. C’est à ça que tu dois te colleter ! C’est ça que tu dois écrire ! » Comme je les aime et les respecte infiniment, je prenais leurs conseils très au sérieux. Il n’empêche que je n’arrivais pas à m’y mettre… Il m’aura fallu dix ans pour ça… J’ai occupé toutes ces

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Pierre Autin-Grenier

années à me casser la tête pour savoir s’il valait mieux que j’écrive un roman ou un récit. Au final je suis parvenu à me positionner de façon très clair. Pour répéter une dernière fois ce que je te serine depuis le début, Armaguédon strip est un roman. Le livre est très construit même si le début peut laisser penser qu’il s’agit d’une chronique un peu bordélique et rentre dedans. Chaque épisode amène le suivant et tous convergent vers la fin. La mécanique se dévoile seulement dans les dernières pages du livre…

F.B. : Pourquoi avoir finalement préféré le roman au récit ? Est-ce par pudeur ? Par peur d’affronter directement un passé trop douloureux ?

Frédérick Houdaer : Pas du tout. Opter pour le roman n’était pas une façon de jouer au petit malin ou de noyer le poisson… Je n’ai pas cherché à me protéger derrière le masque de la fiction. C’est même tout le contraire. Je sais qu’en choisissant le récit, j’aurais manqué d’audace… Je pense que je me serais très vite arrêté. Je n’aurais pas trouvé le courage de franchir certaines limites. Aujourd’hui, je vois très bien la forme qu’aurait pu prendre ce récit. Un livre de fragments proche de ce que font des auteurs comme Fabienne Swiatly ou Jane Sautière. Dans le genre propre sur la page, ça aurait été très bien. Le roman me donnait la liberté d’écrire au-delà des marges. Il m’a permis d’aller jusqu’au bout de quelque chose…

F.B. : Plongé dans ta réflexion sur les mérites comparés du récit et du roman tu sembles avoir totalement négligé une troisième option : la poésie. Vu ton parcours, cela paraissait même être le choix le plus évident. Rappelons tout de même qu’à partir du début des années 2000, tu t’es consacré de manière passionnée et exclusive à la poésie.

Frédérick Houdaer : Justement ! J’avais envie de revenir au roman. Cela faisait trop longtemps que je n’en avais plus écrit. J’avais un besoin quasi physique de narration…

Ginsberg photo 1F.B. : Je ne vais pas t’apprendre que poésie et narration ne s’excluent pas. Le hasard fait que je suis justement en train de relire le Kaddish de Ginsberg…

Frédérick Houdaer : Tu lis Kaddish en même temps que mon roman ! C’est hallucinant ça. J’adore Kaddisch. C’est un texte magnifique qui est extrêmement important pour moi. Je l’ai lu à de multiples reprises et compte bien le relire à l’avenir… D’un certain point de vue on peut dire que mon bouquin se situe aux antipodes du poème de Ginsberg. J’aurais pu l’intituler L’Anti Kaddish. Je trouve génial que tu lises les deux ensemble… Maintenant que j’y pense, il serait intéressant de les vendre ensemble sous blister.

F.B. : Tu dis que tu aurais pu intituler ton roman L’Anti-kaddisch. Peux-tu développer ce point ? Quels sont les liens entre les deux livres ? Qu’est-ce qui les différencie radicalement ?

KaddishFrédérick Houdaer : Le point commun entre les deux livres, c’est évidemment la mère. La mère, sa folie, son héritage empoisonné… Ce mélange inextricable d’amour et de haine qui peut circuler entre une mère et son fils et qui se prolonge parfois bien au-delà de la mort… Mais les ressemblances entre les deux livres s’arrêtent là. Armaguédon strip n’est pas vraiment un livre sur la folie de la mère, même si celle-ci reste centrale et omniprésente. Ce qui m’a intéressé ce sont les enfants. Comment assimilent-t-ils cet héritage commun ? Comment font-ils pour vivre malgré tout et ne pas basculer dans la folie et dans la mort ? [Silence] Kaddisch est un chant poétique remarquable qui court de manière torrentielle sur plusieurs dizaines de pages. Armaguédon strip est un roman réaliste, prosaïque, construit de manière très structurée. Sa rédaction ne fut accompagnée d’aucune prise de substances illicites. A l’exception des quelques fragments où je donne à entendre le monologue intérieur de la mère, la langue de mon livre n’est pas poétique. Il s’agit là aussi d’un choix délibéré. J’ai voulu proposer un roman fluide et facile d’accès.

F.B. : Revenons à la longue période de gestation qui a précédé la rédaction du livre. Dix ans pour oser écrire un livre, c’est un peu long tout de même. Tu n’es pourtant pas du genre à procrastiner…

13247939_791433787665601_3612510676908583956_oFrédérick Houdaer : Cela vient sans doute du fait que j’ai compris dès le départ que ce livre n’était pas anodin. En le rédigeant, j’étais conscient que les choses ne seraient plus pareilles après… Pour tout te dire, j’ai même pensé qu’il pouvait s’agir de mon dernier livre. La suite s’est rapidement chargée de prouver que c’était faux. Mais sur le coup, ce ressenti s’est imposé de manière très convaincante. [Silence] Je ne pense pas que j’aurais pu accélérer le processus. Même si j’ai mis dix ans à me mettre au travail, j’ai le sentiment d’avoir écrit ce livre juste au moment opportun. Il fallait que ça se passe cette année là. D’un point de vue purement technique, j’aurais sans doute pu l’écrire dix ans plus tôt. Sauf que ce n’était pas encore mûr. Je l’aurais écrit avec trop d’amertume et j’aurais sans doute été hanté par le désir de le réécrire. Un an plus tard, l’état physique et psychique de ma mère s’étant gravement détérioré, je n’aurais plus osé l’écrire… Bref, contre toute apparence il semble que j’ai saisi le bon créneau. Dès que je me suis mis ai travail, les choses sont d’ailleurs allées très vite. J’ai torché l’affaire en quelques mois. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti porté par une nécessité. Un sentiment d’urgence.

F.B. : Comment expliques-tu ce sentiment d’urgence ?

houdaer_origFrédérick Houdaer : C’est en partie explicable par l’âge. J’ai écrit ce bouquin à 46 ans. J’en ai 48 aujourd’hui… Contrairement à certains, la perspective d’avoir bientôt un demi siècle au compteur ne me laisse pas indifférent. Vieillir, ça n’a jamais été très évident pour moi. Chaque anniversaire, chaque premier de l’an, c’est le même malaise… Alors autant utiliser ces peurs de manière constructive… Je suis très conscient de ne plus avoir une plage de temps infinie pour me déployer. Mais au lieu de me freiner, ça m’aide à aller de l’avant… A presque cinquante ans, je me dis : « heureusement que ce bouquin existe ! » Si ce n’était pas le cas, j’ignore dans quel état je serais pour affronter cette date butoir. On peut bien sûr trouver ça dérisoire… Après tout, c’est rien qu’un bouquin de plus dans la vitrine des librairies. Rien qu’au mois de janvier, il y en a trois cents qui sortent ! C’est le genre de raisonnement qui a l’air intelligent mais qui au fond est complètement bidon… Quoi qu’on en dise, on a tous des choses importantes à accomplir dans la vie. Si quelqu’un sent par exemple qu’il porte en lui de composer une chanson, il doit le faire même s’il existe déjà des milliards d’autres chansons du même type. Si par paresse ou peur du ridicule je ne fais pas ce que j’ai à faire, je passe à côté de quelque chose de fondamental. Je me dis donc : « heureusement que ce bouquin existe ! ».

F.B. : Que se passerait-il si ce n’était pas le cas ?

Frédérick Houdaer : [Silence] Il y aurait certainement péril en la demeure… Pour dire les choses crûment, j’ai écrit ce bouquin pour ne pas mourir, ne pas devenir fou. C’est ce genre de raisons toutes simples qui nous donnent le courage d’accomplir des choses valables… Si ce livre n’existait pas aujourd’hui, je serais dans un état de demande beaucoup plus compulsif. Ayant fait ce que je portais de faire, je peux être un peu plus dans l’écoute. Oui, sur un certain plan, cela me permet d’être beaucoup plus serein. Détendu.

F.B. : Même si tu en as fait une habitude, ça ne doit tout de même pas être évident de passer comme ça d’un genre à l’autre, d’un milieu à l’autre…

André Hardellet

André Hardellet

Frédérick Houdaer : Écrire ce livre constituait clairement une prise de risque. En treize ans de bons et loyaux services, j’avais fini par me faire une petite place dans le milieu de la poésie. Personne ne s’attendait à ce que je revienne au roman… Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je n’avais pas d’éditeur… Et comme si ça ne suffisait pas, le livre devenait de plus en plus dérangeant à mesure qu’il progressait. Est arrivé un moment où je me suis même demandé si j’arriverais à le faire publier un jour… Il y a beaucoup d’éditeurs auxquels je n’ai même pas pris la peine de soumettre le manuscrit. Je savais qu’ils l’auraient refusé direct. Il y a aujourd’hui un formatage très strict du roman. Il ne faut pas que ça dépasse. Je pourrais te montrer dans ta bibliothèque tous les bouquins qui ne seraient plus publiables aujourd’hui… Comme le disait Jérôme Leroy, l’œuvre d’un écrivain comme André Hardellet ne ferait plus scandale aujourd’hui parce qu’elle ne serait tout simplement pas publiée.

F.B. : D’accord, je n’ai pas terminé le livre, mais j’en suis tout de même à la page 132… A ce stade de ma lecture, je dirais qu’il s’agit d’un livre fort qui aborde de manière frontale des questions dérangeantes. Le livre est cependant trop sensible et intelligent pour susciter le rejet. Je ne vois pas ce qui pourrait justifier un scandale ou une censure…

La lectriceFrédérick Houdaer : On ne s’en rend pas forcément compte immédiatement mais Armaguédon strip est un ouvrage extrêmement violent. C’est le genre de nourriture très épicée qui t’arrache vraiment la gorge à la fin… Tu auras certainement une opinion un peu différente du livre quand tu en auras terminé la lecture. Soyons francs ; la fin est totalement inacceptable. Surtout dans le contexte actuel… En osant publier un truc pareil, je craignais d’être blacklisté. Ce n’est pas de la parano de ma part… Je sais comment ça fonctionne. Je sais qui pond les papiers, et je vois très bien ce qui passe et ce qui ne passe pas… [Silence] Cette fin n’a rien de préméditée… Je n’ai pas cherché un effet. Elle s’est simplement imposée à moi alors que j’avais déjà rédigé le premier tiers du livre. En dépit de sa monstruosité, cette conclusion était tellement évidente que je n’avais pas le choix. Je devais aller jusqu’au bout… Quand j’ai compris où allait le livre, ça m’a fait un choc. Je n’étais même pas certain d’avoir suffisamment de cran pour l’écrire. Ça aussi ça m’a surpris… Je ne pensais pas être un frileux du côté de l’écriture. Ce livre est venu me prouver que ma témérité avait certaines limites… C’est peut être pour cela que j’ai mis autant de temps à l’écrire. Il faut parfois un certain temps pour s’autoriser une forme de passage à l’acte…

F.B. : Je ne doute pas que je changerai d’avis après avoir pris connaissance de la fin. Tu ne m’enlèveras cependant pas de l’idée qu’il s’agit d’un livre sensible et nuancé. Même le personnage de la mère n’est pas caricatural. Il y avait pourtant là matière à faire un portrait à charge…

Frédérick Houdaer : Tu as raison, malgré toute sa violence, Armaguédon strip n’est pas un livre de règlement de compte. En tout cas pas avec la mère… Certains lecteurs ont même trouvé qu’il y avait là une façon tordue et paradoxale de lui rendre hommage… C’était impossible de faire autrement. Tu ne peux pas écrire sur des personnages sans avoir un minimum d’empathie avec eux… Au final, c’est le narrateur qui m’aura donné le plus de mal. Sa relation malsaine aux femmes et son égoïsme sans complexes sont carrément pénibles.

F.B. : Si tu ne règles effectivement pas tes comptes avec ta mère, peut-être en profites-tu pour te venger un peu des témoins de Jéhovah ? Tu n’en brosses pas un portrait très flatteur. Certains critiques ont même vu dans ton livre une charge virulente contre la religion. Est-ce le cas ?

Armaguédon6Frédérick Houdaer : Non. Je ne pense vraiment pas avoir écrit un livre anti religieux. Mon bouquin parle des dégâts causés par l’intégrisme. Mais l’intégrisme n’est pas obligatoirement de nature religieuse. Il peut être également politique… En te parlant, je pense à une amie dont le père était un communiste de la tendance dure. Cela pouvait se manifester jusque dans de petits détails. Il interdisait par exemple à sa fille de boire du Coca-Cola à la maison… Ça peut paraître anecdotique. On peut en sourire. Il n’empêche que ça laisse des traces… Je me souviens de notre première rencontre. Plus elle me parlait et plus je me sentais en terrain connu. Je me suis même demandé si ses parents n’étaient pas témoins de Jéhovah ! Au-delà de leur forme de surface, tous les rigorismes excessifs se ressemblent. Ils laissent des marques identiques chez les gens. Ceux qui ont été exposés à ce type d’éducation peuvent se reconnaître entre eux. [Silence] Les problématiques religieuses semblent en tout cas me travailler. Elles ont inopinément ressurgi dans mon nouveau roman… Contrairement à Armaguédon strip où l’Ancien Testament est omniprésent, j’ai tenu à ce que celui-ci ne comporte aucune référence religieuse explicite. En surface, c’est donc une histoire tout à fait profane. J’ai cependant compris il y a quelques jours que la clef de ce récit était théologique. Je peux te dire qu’en découvrant ça, je faisais pas trop le malin…

F.B. : Tu parlais tout à l’heure de ta peur d’être blacklisté. Cela fait maintenant quelques semaines que ton livre est sorti. La réalité est-elle venue confirmer tes craintes ?

Frédérick Houdaer : Pas pour l’instant en tout cas. Je suis même très agréablement surpris par l’accueil réservé au livre. Dans l’ensemble, les premiers papiers sont favorables.

F.B. : Qu’en est-il de ton éditeur ?

logo_dilettante_bon_doc2010_-_copieFrédérick Houdaer : Le moins que l’on puisse dire, c’est que j’en suis très heureux… Le Dilettante est un très bon éditeur. Son catalogue est solide… J’apprécie les choix éditoriaux de Dominique Gaultier. Son courage aussi… Tu te doutes bien que le livre n’a pas immédiatement fait l’unanimité au sein de l’équipe. C’est lui qui l’a défendu en interne. Il m’a bien proposé quelques corrections mais il n’a jamais essayé d’en affadir le contenu. Il ne m’a par exemple pas demandé de changer une seule ligne de la fin. Il peut pinailler sur certaines choses mais c’est tout le contraire d’un censeur.

F.B. : Tu es toi-même un éditeur qui a l’habitude d’aider les poètes que tu édites au Pédalo Ivre à retravailler leur manuscrit. Comment as-tu vécu ce changement de rôle ?

Frédérick Houdaer : Très bien. Les pistes de réécriture proposées par Dominique Gaultier étant très pertinentes, le dialogue a immédiatement été fructueux. Pour te parler cuisine, il m’a notamment suggéré de prolonger la fin. Cela m’a donné l’opportunité d’écrire un chapitre supplémentaire qui apporte vraiment quelque chose à l’ensemble. Il m’a également proposé de resserrer le livre autour du point de vue du narrateur. A l’origine, l’ouvrage était beaucoup plus choral. Il était bâti sur trois voix. Celles du narrateur et de la mère ouvraient le bal. Celle de la sœur venait se joindre à elles dans la deuxième partie à travers des extraits de son journal intime… La perte de cette troisième voix déséquilibre un peu le livre mais lui donne aussi plus de force.

Fredérick-Houdaer

Vie quotidienne du pouvoir

Vie quotidienne du pouvoir

Vie Quotidienne du Pouvoir , un chemin vers l’autonomie, de Lily Jattiot
Bon, j’ai posté récemment quelques bonnes – pour l’instant pas de mauvaises mais s’il y en a je les posterai aussi !- critiques sur La Joie qui avance chancelante le long de la rue.. C’est le moment de s’intéresser à un livre d’un tout autre genre, celui de la psychanalyste jungienne et formatrice Lili Jattiot, Vie Quotidienne du Pouvoir (Accarias- l’Originel). C’est à mon sens un livre important , utile et remarquable, rien de moins. Important, parce qu’il traite d’un sujet par lequel chacun est concerné. Que nous le voulions ou non, nous avons tous au moins un peu de pouvoir, ne serait que sur nos enfants, notre voisin, nos animaux de compagnie … Parfois nous exerçons une autorité , somme dépositaires d’une responsabilité, et donc d’un pouvoir. Souvent aussi, nous nous sentons soumis à divers pouvoirs et le vivons plus ou bien ou mal. Le pouvoir donc est un élément incontournable de notre existence. Utile, ce livre, parce qu’il expose de manière très claire les mécanismes et lois de l’exercice du pouvoir, comment ça fonctionne, pourquoi ça « marche » ou ne « marche » pas, dans ses divers domaines d’application – pouvoir parental, au sein du couple, de l’entreprise, pouvoir thérapeutique, spirituel … Important parce qu’il réhabilite le pouvoir, nous rappelle sa nécessité et son inévitabilité. Toute la question étant celle de l’intégrité, ou non, de son exercice. Dans une culture de plus en plus dominée par les blessures infantiles, qui prétend, contre le réel, rejeter le pouvoir et légitime ce rejet en brandissant les abus, hélas eux bien réels, il est important de se livrer à une réflexion rigoureuse et sereine sur le pouvoir et ses pratiques, ses ressorts, ses mécanismes, ses enjeux et ses écueils. L’auteur a su ici synthétiser ce qu’elle a appris en plusieurs décennies d’écoute, d’observation et d’analyse des pratiques du pouvoir. Cela donne un livre de référence qui peut aussi faire office de jauge, pour soi même et les autres : le pouvoir que j’exerce ou auquel je suis de fait soumis est il un pouvoir justement exercé, au service de l’ensemble, de ce qui le fonde et le légitime ? A mettre,comme on dit, entre toutes les mains. Reste évidemment à mettre tout cela en pratique… Gilles Farcet

Rédemptions Ordinaires (rencontre avec Frédérick Houdaer 2ème partie)

12998728_1090832557642890_2481657931114238954_nLe texte suivant est la retranscription de la deuxième partie de ma conversation lyonnaise avec le poète et éditeur Frédérick Houdaer (pour accéder à la première partie de cet entretien cliquez ICI). Avec sa drôlerie et sa pertinence habituelles, il nous y parle de Gilles Farcet et des poèmes de son dernier recueil publié sous le titre de Rédemptions ordinaires.

Frédéric Blanc : Tu viens de publier Rédemptions ordinaires, un recueil de poèmes signé Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : En même temps que le livre de Gilles, je publie aussi un recueil de Jean-Pierre Andrevon. A plus de 70 ans, Jean-Pierre compte parmi les très grands noms de la science-fiction française. Pas moins de 150 livres au compteur ! C’est une sorte de Stephen King français… Je suis très heureux que Gilles et Jean-Pierre nous aient envoyé leurs recueils. Je vois ça comme une validation du travail que nous avons effectué ces dernières années… Gilles et Jean-Pierre ce n’est pas du tout le même profil… A y regarder de plus près, on peut cependant leur trouver certaines ressemblances. Le fait que je les publie tous les deux a donc tout son sens.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Frédérick Houdaer : Il s’agit de deux écrivains atypiques. Leur œuvre détonne fortement frederick-houdaer-01dans le paysage littéraire français… Jean-Pierre Andrevon est un auteur de science fiction et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la science fiction n’est pas un genre très aimé en France. En général, le monde littéraire ne la prend pas très au sérieux. Pour être honnête, il n’y comprend strictement rien… La singularité de Gilles tient à d’autres raisons. Gilles est à cheval sur plusieurs champs éditoriaux. Ça, en France, c’est déjà un très mauvais point ! Pour aggraver encore son cas, Gilles se situe à la croisée du monde littéraire et du monde spirituel. En France, ce sont deux milieux qui ne se rencontrent pas, ou si peu… Avec sa pertinence habituelle, Roland Barthes avait dressé la liste des cinq tabous majeurs de notre société moderne : la mort, le sexe, la merde, Dieu… je m’aperçois que j’ai complètement oublié le cinquième… (silence)… Dieu, en France, c’est un énorme sujet de crispation… Christ and JohnUn objet de dégoût et de scandale… Comme la merde et le sexe… Ce n’est pas du tout vrai aux États-Unis. Là-bas, n’importe quel auteur, même profondément athée, peut prendre ce matériau à bras le corps. Il a la possibilité (l’autorisation!) de le traiter comme une question intime et pas seulement comme un fait de société. Il y aurait quelque chose d’indécent à faire la même chose en France… Il y a des écrivains français qui sont hyper coincés sur les questions spirituelles. Un peu comme on pouvait être coincé du cul au XIXème… Je suis très curieux de voir comment le livre de Gilles va être reçu. Il va forcément susciter quelques réactions très fortes. Gilles prend des risques sur ce coup là… Je ne sais pas s’il s’en rend vraiment compte… Rédemptions ordinaires… Rien que le titre ! Ça va faire grincer des dents… Certaines personnes n’auront même pas la curiosité d’ouvrir le livre. On va perdre des lecteurs, c’est sûr… (rires)…

Frédéric Blanc : Comment as-tu rencontré Gilles Farcet ?

Frédérick Houdaer : J’ai d’abord rencontré Gilles Farcet à travers ses livres… Ça fait très Thoreaulongtemps maintenant… J’ai commencé par son essai sur Henry David Thoreau. Je suis tombé dessus un jour par hasard en écumant les rayons d’une bibliothèque municipale… Je dévore le livre aussi sec sans trop prêter attention au nom de son auteur… Dans la foulée, je lis un livre d’entretiens fabuleux avec Alejandro Jodorowsky et, un peu plus tard, je tombe sur une biographie passionnante de Thomas Merton… Toute une nourriture revigorante! C’est à ce moment là que je commence à entendre parler d’Hauteville (l’ashram d’Arnaud Desjardins). Je me précipite évidemment sur la biographie de cet Arnaud et découvre qu’elle a été écrite par un certain Gilles Farcet… C’est là que je réalise que ce nom m’est déjà familier… Je farfouille dans ma bibliothèque et commence à faire des liens… La relation que j’ai avec Gilles est donc très différente de celle que j’ai avec les autres auteurs du Pédalo Ivre. C’est la première fois que je publie un auteur avec qui j’entretiens un tel degré d’intimité… J’ai lu tous ses livres et, pour dire les choses simplement, je lui dois aussi beaucoup sur le plan humain… Mais que les choses soient claires ! En tant qu’éditeur, je garde mon cap. Si son manuscrit avait été mauvais, je ne l’aurais pas publié.

Frédéric Blanc : C’est toi qui est à l’initiative de ce recueil ?

Frédérick Houdaer : Non. Ce n’est pas moi qui suis allé draguer Gilles pour qu’il m’envoie des poèmes. Ces poèmes lui sont en quelque sorte tombés dessus. Il les a écrits de façon spontanée et rapide sous le coup de moments d’inspiration sporadiques. Il faut dire un mot de l’utilisation que Gilles a fait de Facebook. Il a utilisé ce réseau social pour tester l’impact de ses textes. Les réactions très positives qui ont accompagné chacune de ses publications l’ont encouragé à continuer. C’est en consultant sa page que j’en ai pris, moi aussi, connaissance pour la première fois… Au final Facebook aura joué un rôle important dans la gestation de ce recueil.

Frédéric Blanc : Parle-moi de la poésie de Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : La poésie de Gilles est généreuse, crue, sensible, provocatrice et intelligente. Elle ne craint pas la trivialité du quotidien tout en ne s’interdisant pas d’être profonde. Elle aborde la plupart des grands thèmes de l’expérience humaine : la vieillesse, la mort, la solitude, l’amitié, la trahison et… Dieu, bien entendu… Si le mot n’était pas tellement dévoyé, je dirais que la poésie de Gilles est profondément humaniste.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

GillesFrédérick Houdaer : La poésie de Gilles est incarnée. Pour qu’un texte soit bon, il faut que l’auteur s’investisse complètement dedans. On doit sentir que ce texte n’aurait pas pu être écrit par quelqu’un d’autre. C’est le cas des poèmes de Gilles. Il s’y donne tout entier… Ses textes s’enracinent dans son parcours. Ils sont en quelque sorte l’aboutissement de sa biographie… En apparence, Gilles a peut être rédigé certains de ses poèmes en dix minutes mais en réalité il ne lui aura fallu pas moins de cinquante sept ans et dix minutes pour les écrire. La poésie de Gilles est écrite à hauteur d’homme. Il s’y montre dans sa vérité. Il n’y a aucune pause, aucune prétention. Il ne joue ni au philosophe, ni au poète visionnaire… Ses poèmes sont désarmants de sincérité. C’est ce qui fait leur force… Parler de son expérience la plus intime est encore la meilleure manière de toucher un grand nombre de lecteurs. Les approches pseudo universalistes et les points de vue surplombants, c’est creux et ça emmerde tout le monde. Mais là encore, il faut oser. Il faut une certaine audace pour assumer une telle proximité avec soi-même.

Frédéric Blanc : Peux-tu développer ?

Frédérick Houdaer : En étant aussi honnête, Gilles court de vrais risques. Il ne se soucie aucunement de son image. Dans son recueil de poèmes, tout comme dans sa biographie, Gilles ne se fait aucun cadeau. Il a même tendance à insister lourdement sur les moments où il estime être en deçà de ce qui lui est demandé… J’aime ce travail de vérité… Au bout du compte, il est possible que la poésie ait plus à voir avec la vérité qu’avec la beauté. Désolé, je deviens grandiloquent… Je déteste ça mais pour cette fois j’assume… La poésie, ça consiste aussi à arracher les masques. Avec ce recueil, Gilles en arrache quelques-uns. Les siens et ceux des autres… Tout le monde ne lui dira pas forcément merci ! Je suis estomaqué par la crudité de certains de ses textes. Quand Gilles les a retravaillés, il n’en a pas atténué la violence. Au contraire…

Frédéric Blanc : Certains lecteurs reprochent à Gilles d’écrire des textes beaucoup trop longs. Que penses-tu de cette critique ?

Frédérick Houdaer : Gilles écrit effectivement des poèmes assez longs. C’est la forme qui est la plus spontanément en accord avec sa tournure d’esprit. S’il écrivait des haïkus 13247939_791433787665601_3612510676908583956_oou des sonnets, ça ne marcherait probablement pas aussi bien. Cette forme correspond également à la tradition poétique dans laquelle il s’inscrit. Je fais encore une fois référence à la poésie nord-américaine. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’une forme de poésie orale, elle peut être lue à voix haute. L’auteur partage son œuvre en direct avec quelques dizaines de personnes agglutinées dans un bar ou dans le sous sol d’une librairie… Il ne s’agit pas d’un fantasme ou d’une exagération exotique. Cette tradition reste encore très vivante aux États-Unis et au Québec… Ceci dit, je lui ai fait retravailler son manuscrit en profondeur. Ça veut dire qu’il a pas mal coupé. Comme le dit Stephen King, la deuxième version d’un texte, c’est la première moins 10 %. En l’occurrence, Gilles a coupé beaucoup plus que 10 %. Beaucoup d’auteurs ratent leur fin en la dépassant. Pendant ce travail, Gilles a été d’une humilité absolue. Il a tout de suite compris que ses textes gagneraient à être abrégés. Il ne lui a pas fallu longtemps pour anticiper les coupes nécessaires… Ce n’est pas forcément évident comme boulot. Je me souviens du jour où mon éditrice m’a demandé de couper toutes les citations qui figuraient en tête des chapitres de mon premier polar. Il m’a fallut un mois pour me décider à passer à l’acte. C’était une souffrance physique… Le travail de coupe fait partie intégrante du travail d’écriture. Quand on oublie de le faire, on est pas allé au bout.

Frédéric Blanc : D’autres reprochent à sa poésie de manquer précisément de poésie. Il ne ferait que répéter sur un mode mineur ce qu’il a déjà exprimé dans ses essais.

Sur-la-route-spirituellesFrédérick Houdaer : Je ne suis pas d’accord. Je crois que pour Gilles la forme poétique correspond à une vraie nécessité. « Une nécessité impérieuse » comme dirait l’autre… Quand Gilles a écrit son gros ouvrage technique sur l’enseignement d’Arnaud, je me suis demandé ce qu’il allait pouvoir écrire ensuite. Ce livre est tellement riche, tellement complet que cela aurait vraiment pu être son dernier livre. Il a enchaîné avec sa biographie. Là encore, je me suis demandé ce qui pourrait suivre. La réponse, c’est ce recueil de poèmes. Les sujets qu’il aborde dans ce recueil ne sont effectivement pas très différents de ceux qu’il aborde dans ces autres livres mais il les aborde sous un autre angle. C’est incontestablement l’un de ses livres les plus intimes. Ça pourrait s’intituler Mon coeur mis à nu. De mon point de vue, tous ses poèmes sonnent juste. A chaque fois que je remets le nez dans ce recueil, je me dit : « ouais ! ».

Frédéric Blanc : Gilles s’inscrit selon toi dans une tradition poétique nord-américaine. N’est-t-il pas risqué pour un auteur français de vouloir jouer au poète beat ?

Frédérick Houdaer : Gilles ne joue pas du tout à l’amerloque ! Ce serait ridicule et ça n’aurait effectivement aucune chance de fonctionner. Certains écrivains français l’ont magistralement prouvé… (rires)… S’il a de très profondes affinités avec la littérature nord américaine, Gilles est très à l’aise pour assumer sa condition d’écrivain frenchy.

Frédéric Blanc : Quelles sont selon toi les principales influences de Gilles ?

Frédérick Houdaer : Dans le courte biographie de Gilles qui figure en quatrième de couverture, tu trouves quelques noms : Jodorowsky, Allen Ginsberg, Arnaud Desjardins… Si tu mélanges déjà ces trois là, tu n’es pas loin d’obtenir ce recueil. Ce livre n’est cependant pas du tout un exercice de style. Gilles a pleinement assimilé ses influences.

Frédéric Blanc : Quel est le poème du recueil que tu préfères ?

Frédérick Houdaer : Le poème que je préfère dans ce recueil est un texte tout simple que JourdainGilles consacre à sa maison de famille. Il l’a paradoxalement intitulé Neuve. C’est un texte relativement court. Deux pages et demie. Ce n’est pas le plus spectaculaire du recueil. Mais s’il n’y en avait qu’un, ce serait celui-là… Je considère que Neuve est le cœur du recueil. Ce n’est évidement pas un hasard s’il est situé au milieu du livre. Ça dit beaucoup de choses sur ce que Gilles vit en ce moment. Actuellement, ce qui se passe de plus important pour lui se situe là, autour de cette maison. Ce n’était peut-être pas encore le cas il y a seulement dix ans et ce ne le sera peut être plus dans quelques années… Mais pour le moment c’est là que ça se passe. Pour ceux qui connaissent la maison en question, ça va paraître évident. Quand à ceux qui sont très loin de tout ça, ils peuvent le deviner en étant un tout petit peu attentifs. Pour la quatrième de couverture j’ai bien sûr choisis un extrait de Neuve. Ce texte énonce un programme. C’est à la fois un constat et un programme :

« Les jeux d’autrefois ont repris

Ils ont seulement mûri

Les ancêtres se réjouissent

Les paysages s’offrent

Le village s’ouvre

La vieille demeure s’éprouve neuve »

jusqu'à l'os

Pardon my French

LPI 7

« Que trouvons-nous derrière ce vilain titre en anglais ? Des histoires de pigeons (humains & animaux). Un solstice d’hiver. Une télé sans le son. Plein de scènes de café. Paul Gégauff et Bertrand Cantat. Des rêves érotiques qui font à peine bander. Dan Fante et Ezra Pound. Playmobils & Legos. Un tueur professionnel qui s’essaye au dessin. Une terrasse en Saône-et-Loire. Un magicien « vu à la tévé » incapable de réussir le moindre tour de passe-passe. Des femmes & des lectures (nombreuses). Des souvenirs de prison, de stade & de ferry. Un méchant petit poème sur Jean-Pierre Siméon. N’en jetez plus… » F.H.

 Quelques critiques :

« Un niveau d’anglais très pauvre. Un français guère meilleur. » (Renaud Camus)

 « Niveau lyrisme : zéro. Ni souffle, ni écharpe. » (André Velter)

 « (…) J’aime les losers, mais il y a des limites. » (Marc Lambron – académicien rock)

Rencontre avec Frédérick Houdaer

LPI 10La récente publication aux Éditions du Pédalo Ivre de Rédemptions ordinaires, le dernier livre de Gilles Farcet, m’a donné envie de prendre le train pour Lyon afin d’y rencontrer son éditeur. L’occasion pour moi de passer quelques heures chaleureuses en compagnie de Frédérick Houdaer, le directeur de la collection poésie. Poète, auteur de polars, lecteur vorace hanté par les œuvres de Richard Brautigan, de Céline, de Bukowski ou de Tristan Corbière, Frédérick est aussi le créateur d’un Cabaret Poétique qui accueille mensuellement une centaine de personnes. Un véritable exploit si l’on songe aux tirages confidentiels des poètes contemporains. Dans la première partie de cet entretien, il sera question du métier d’éditeur, de l’état de la poésie française et de la différence radicale qui sépare un poème d’un discours… Comme toute première partie qui se respecte, celle-ci est suivie d’une seconde. Cliquez ICI pour y accéder.

Frédéric Blanc: Cher Frédérick, peux tu te présenter en quelques mots ?

Frédérick Houdaer: Avant d’être un écrivain ou un éditeur, je suis et reste un lecteur…

F.B. : En tant que lecteur, quels sont tes goûts littéraires ?

Frédérick Houdaer: En matière de lecture, je suis boulimique et omnivore… Éclectique si tuLe pédalo Ivre 3 veux. Quand j’ai commencé à lire de la poésie, je me suis très vite intéressé à toutes les familles de poètes. Il n’est, par exemple, pas rare que je lise Charles Bukowski et Philippe Jaccottet dans la même journée. Beaucoup de journalistes à qui j’ai dit ça ont cru que c’était une boutade. Pas du tout ! Je profite même de cette interview pour dire que j’aime beaucoup Philippe Jaccottet. Même s’il n’a, à priori, pas le profil pour me plaire, j’ai énormément de respect pour son travail de traducteur et de poète. Je l’ai d’ailleurs croisé l’autre jour sur le marché de Grignan. J’avais complètement oublié qu’il habitait là. Je venais acheter des olives. Lui, il regardait les poireaux… Ça m’a fait un choc de le voir soudain devant moi. Voilà, tu as ton scoop. J’ai fait mon coming-out à propos de Jaccottet.

F.B. : Dis-moi un peu quel genre d’écrivain tu es…

Le pédalo Ivre 6Frédérick Houdaer: En tant qu’écrivain, j’appartiens à la famille des autodidactes… Ce mot ne désigne pas forcément quelqu’un qui n’a jamais posé son cul sur les bancs de l’université. Cela veut simplement dire qu’on a pas fait d’études littéraires… Beaucoup de mes auteurs favoris sont dans ce cas. Un certain nombre d’entre eux ont été médecin. C’est le cas de Rabelais, de Tchekov, de Céline bien sûr… Gilles Farcet a eu un cursus beaucoup plus classique. Heureusement, pour lui (et pour nous!), il a très vite dérapé… Je suis devenu auteur de polar à 29 ans. J’ai publié une petite dizaine de romans chez des éditeurs très variés. Ça va du Serpent à Plumes, dans un genre très littéraire, à Gérard de Villiers dans un genre… très différent… Et puis j’ai changé de cap. Ça s’est passé il y a une grosse dizaine d’années, à la faveur d’une résidence d’auteur à Montréal… J’ai soudain basculé dans la poésie. C’était inattendu. Je n’avais jamais pratiqué ce genre. J’avais toujours lu de la poésie, sans en écrire. Même à l’adolescence ! Quand j’avais 16 ans, je n’écrivais pas de mauvais poèmes mais de mauvais romans… Il a suffit d’une matinée pour tout bouleverser. Tout ce que j’écris depuis résulte des choix que j’ai faits à ce moment là. En tant que poète, je me suis par exemple promis d’employer un vocabulaire assez pauvre. Paradoxalement beaucoup plus pauvre que celui que j’employais dans mes polars… Je me suis également posé des questions concernant la présence ou l’absence de titre, de ponctuation, de retour à la ligne… Ce sont des questions simples mais auxquelles il faut apporter des réponses précises. Pour être auteur, il faut commencer par faire des choix. Mon premier recueil (celui que j’ai écrit à Montréal) a été publié assez rapidement. Le livre a reçu un bon accueil. L’effet de surprise. J’étais « l’auteur de polars qui écrivait de la poésie »… Bon, les années passent, les recueils se suivent. Sans la moindre subvention, je finis par créer un cabaret poétique à Lyon qui réunit cent personnes tous les mois. Un vrai succès. En parallèle, je me lance dans l’édition. Je commence par diriger une collection de romans francophones chez un petit éditeur avant de me voir offrir la possibilité de créer une collection poésie aux éditions du Pédalo Ivre.

F.B. : Justement, parles-moi un peu des Éditions du Pédalo Ivre…

Le pédalo Ivre 4Frédérick Houdaer: Les Editions du Pédalo Ivre ont été fondées il y a quatre ou cinq ans par mon ami Jean-Marc Luquet. Au départ, il ne s’agit pas du tout une maison d’édition littéraire. Avant que Jean-Marc ne me propose d’héberger une collection de poésie, Le Pédalo Ivre publiait exclusivement des ouvrages sur la décroissance et la désindustrialisation… J’ai fait le coucou dans le Pédalo Ivre. Le coucou est rapidement devenu très gros. Maintenant il prend pas mal de place ! (rires) Concrètement cela veut dire que la maison est beaucoup plus connue pour sa collection de poésie (une quinzaine de titres en trois ans, c’est plutôt pas mal. Merci Jean-Marc !) que pour ses publications à thématique sociale et économique. Aujourd’hui, notre collection de poésie est très repérée. Cet engouement m’étonne un peu… Je dirais que la « notoriété » dont elle bénéficie est disproportionnée par rapport à sa taille réelle.

F.B. : Quelles qualités faut-il posséder pour être un bon éditeur ?

Frédérick Houdaer: Pour s’occuper d’une maison de poésie, il faut commencer par avoir une LPI7vraie ligne éditoriale. Autrement dit une vision. Je m’excuse d’employer ce genre de grands mots. J’ai plutôt tendance à m’en méfier. Je vais essayer de ne de plus le refaire. Promis ! (rires) Ce que je veux dire, c’est qu’on ne dirige pas une collection de poésie pour publier les copains. Ça n’a aucun intérêt. Comme je le répète à tout bout de champ, être éditeur de poésie ça consiste à ne pas gagner un euro et à dire souvent « non » aux copains ou copines.

F.B. : Sur quels critères te bases-tu pour choisir les auteurs que tu publies au Pédalo Ivre ?

LPI8Frédérick Houdaer: Les auteurs que j’ai publiés au Pédalo Ivre ont un certain nombre de points communs. Ils partagent un certains nombre de références. Les noms de Richard Brautingan et de Charles Bukowski leurs sont par exemple extrêmement familiers. Stylistiquement parlant, ils appartiennent un peu à la même famille. La poésie qu’ils écrivent est en général assez narrative. Pour certains critiques c’est un gros mot ! Leurs poèmes osent raconter quelque chose. Ils prennent le lecteur à parti. Ils s’adressent à lui de manière directe, sensible et généreuse. Mon mètre étalon : la première phrase de Moby Dick: “Call me Ishmaël”. Ça, c’est une adresse au lecteur ! Il y a beaucoup de formes de poésie qui ne sont même pas faites pour être lues. Ce sont des jeux de langage artificiels à la limite de l’autisme qui ne s’adressent en aucune façon au lecteur. Ce mépris là, parce que j’appelle ça un mépris, n’a pas sa place au Pédalo Ivre… La poésie que nous publions fait également place à l’humour. Maintenant que j’y réfléchis, elle fait place à énormément de choses… J’aime la poésie qui ne s’interdit rien.

F.B. : En gros, tu publies des gens qui te ressemblent…

Frédérick Houdaer: Je sais que ça sonne comme un cliché, mais chaque livre que je publie est 12901550_975221302559723_8177066321039308510_oune aventure humaine. Chacun d’eux correspond à une vraie rencontre. Je ne veux plus travailler avec des poètes dont je trouverais le style brillant mais avec lesquels je n’aurais pas envie de boire un café… C’est arrivé une ou deux fois. C’est fini. Au départ, je ne prenais pas forcément la peine de rencontrer tous les auteurs que je publiais. J’ai totalement changé d’avis. Comme je l’ai dit, ce travail ne me fait pas gagner un euro. Je veux au moins qu’il ait du sens. Je ne m’attends pas forcément à nouer une grande histoire d’amitié avec chacun de « mes » auteurs. Il faut cependant que nous ayons un minimum d’affinités… (silence)… Le Pédalo Ivre me donne la possibilité de réunir une famille d’auteurs dans une espèce de petite auberge espagnole. Le résultat est intéressant, cohérent. Je crois qu’il y a des personnes qui aiment vraiment le Pédalo Ivre et d’autres qui le détestent. Le plus beau, c’est que c’est réciproque. La vie est tout de même bien faite, non ?

F.B. : Je vais oser une question tarte à la crème. C’est quoi la poésie ?

hqdefaultFrédérick Houdaer: C’est une question qu’on n’arrête pas de me poser. Des définitions, je pourrais t’en sortir au moins une dizaine… Des petites phrases futées qui claquent bien et qui t’en mettent plein la vue… Au final, la réponse qui m’a le plus marquée est celle de Serge Pey. Serge est un poète que j’admire énormément. Il était interrogé par un journaliste qui n’entendait strictement rien à la poésie. Serge était assez énervé et il était à deux doigts de mettre une claque au gars. Il lui a finalement répondu qu’au lieu d’essayer de lui expliquer ce qu’était la poésie, il allait lui dire ce qu’elle n’était pas. Ça tenait en une phrase : « La poésie c’est ni le bavardage, ni le discours. » Pour moi ça a été une révélation. C’est une définition à laquelle je reviens régulièrement.

F.B. : Le bavardage, je vois à peu près ce que c’est. Mais qu’est-ce tu appelles le discours ?

Frédérick Houdaer: C’est une question qui mérite vraiment d’être posée. Le discours est uneLPI mécanique qui tourne à vide. En lui même, le discours peut être intéressant. Il peut être au point. Certains sont même remarquables de subtilité. Il n’en reste pas moins qu’ils sont sans âme. Leurs auteurs ne s’y impliquent pas le moins du monde. Ils ne courent aucun risque. On pense bien entendu au discours politique. Mais c’est presque trop facile… Le discours politique, c’est la caricature de la caricature. On est dans la com pure. Personne n’est vraiment dupe. Le discours culturel est beaucoup plus insidieux. J’en ai pris conscience il y a quelques années lors d’une résidence d’auteur dans un musée d’art contemporain. Les œuvres présentées n’existaient pas vraiment en tant que telles. Elles reposaient exclusivement sur un discours. C’était exemplaire de fumisterie.

F.B. : Quel regard portes-tu sur la poésie française de ce début du XXIème siècle ?

LPI 7Frédérick Houdaer: Pour être franc, je crois que dans le domaine de la poésie, il y a tout à faire ou à refaire en France. Le petit, le tout petit milieu, de la poésie est actuellement noyauté par une clique de mandarins fadasses. Tant qu’ils resteront aux commandes, la poésie française continuera à sentir le renfermé. Comme le formule Whitman : « le cadavre continue d’obstruer le passage. » Dans la poésie officielle, il y a beaucoup de choses qui sont d’une tiédeur écœurante. Il y a encore quarante ou cinquante ans, les choses étaient très différentes. Si tu lis Les oiseaux Mohicans de Daniel Biga, un excellent recueil parut en 1969 (l’année de ma naissance!), tu hallucines. On est très très loin de tous ces poètes de la CAMIF qui font du sous-Eluard… sous eux. Il y a eu régression. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Nous manquons certainement pas de bons poètes aujourd’hui. Il y en a autant que dans les années 60. Alors ? Tout ce que je sais, c’est que depuis 30 ans l’université française à joué un sale rôle dans l’affaire.

F.B. : C’est à dire ?

Frédérick Houdaer: Ce n’est pas un sujet sur lequel j’ai spécialement envie de m’attarder. hqdefault (1)Disons simplement que l’université française a prétendu que la création allait se faire exclusivement dans son sein… Elle est là l’escroquerie principale ! Au Québec, l’université n’a pas du tout la même politique. Elle permet à des autodidactes intégraux de venir enseigner dans ses murs. On n’imagine pas la Sorbonne demander à Jean Genet de donner des cours. Hubert Selby Jr., lui, a pu animer des ateliers dans une fac américaine… Mon rapport à la poésie a toujours été profondément démocratique. C’est peut être le seul domaine dans lequel je le suis vraiment. Il est évident que la poésie se fait dans la rue, dans les bars, les HLM et le métro… Je ne veux pas non plus tomber dans la démagogie. Nous sommes peut être tous des poètes mais nous ne sommes pas tous prêts à passer des milliers d’heures à gribouiller dans notre cuisine. En même temps, il n’est pas nécessaire d’avoir une agrégation ou un doctorat pour se lancer. « Just do it ! » C’est une phrase que j’ai souvent entendu de la part des poètes québecois.

F.B. : Revenons à la situation de la poésie dans la société actuelle. Comment expliques-tu son maigre succès ?

Les amours jaunes de Tristan Corbière par F. HoudaerFrédérick Houdaer: C’est vrai que la poésie est complètement sortie des écrans radars. Il faut voir jusqu’à quel point ! J’ai été journaliste. Je sais de quoi je parle ! Autrefois on parlait de poésie dans les grands journaux. Elle intéressait les critiques littéraires. Elle suscitait des enthousiasmes, des polémiques, des controverses… Elle était vraiment intégrée à la vie quotidienne. Aujourd’hui, c’est à peine si on en parle dans les revues spécialisées. L’une des raisons de cette désaffection, c’est qu’on ne peut pas gagner d’argent avec la poésie. Imposible de spéculer dessus. J’ai la chance de m’occuper d’un rendez-vous poétique qui attire beaucoup de monde. Ceci dit, on est obligé de garder un minimum d’intimité pour que ça marche. Pour moi, cent personnes c’est le maximum. Je ne pense pas qu’on pourrait faire la même chose dans un stade de foot.

F.B. : Tu te résous donc à rester dans un relatif anonymat ?

Frédérick Houdaer: Pas vraiment. Au fond, je suis très confiant dans l’avenir de la poésie. Je Frédéric Houadersuis convaincu que les habitudes de lecture vont changer et que dans dix ou quinze ans les recueils de poésie connaîtront un succès beaucoup plus importants. A mesure que les choses iront plus mal le besoin de poésie se fera plus pressant… Maintenant, c’est vrai qu’il y a tout un travail pédagogique à faire… C’est un très gros chantier. Beaucoup de gens ont totalement perdu contact avec la poésie. Certains en sont même venus à la haïr… Elle leur rappelle souvent des moments d’ennui mortel à l’école. Les quelques rares personnes qui ont eu la chance d’avoir de bons enseignants se sont la plupart du temps enkystées dans une certaine forme le plus souvent issue du XIXème siècle. Comme cette forme est parfaite et indépassable (Les fleurs du mal par exemple…), elles ne sont pas forcément prêtes à s’ouvrir à d’autres styles… Nous devons donc sensibiliser le public à notre travail. Bien sûr, si mes chers amis de la presse culturelle s’obstinent à passer la poésie sous silence on arrivera à rien. Idem pour les libraires. Beaucoup de librairies ne défendent pas du tout la poésie. Pire, ils n’en lisent pas !

N.B. Toutes les photos qui illustrent cet articles ont été piquées sur Google Image.

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