Pablo et Harry Haller

Où il est question du saxophoniste Pablo, d’un loup des steppes nommé Harry Haller, du shimmy, du one-step, de la musique de Mozart et de Haydn, de comparaisons et de jugements de valeurs et de la joie de jouer et d’être en vie

-Bon, bon. Mais alors qu’est-ce qui compte?

-Ce qui compte monsieur Haller, c’est de faire de la musique, d’en faire tant qu’on peut, de toutes ses forces. Cela seul compte, monsieur. Si j’ai en tête le oeuvres complètes de Bach et de Haydn et si je peux en dire les choses les plus intelligentes, ça ne sert encore à personne. Mais si prenant mon saxophone, je joue un shimmy entraînant, le shimmy peut être bon ou mauvais, il fera quand même plaisir aux gens, il leur mettra des fourmis dans les jambes, il allumera leur sang. Il n’y a que cela qui compte. Regardez donc une fois dans un dancing tous les visages au moment où la musique reprend après un entracte: les yeux brillent, les jambes frémissent, les figures s’épanouissent! C’est pour cela qu’on fait de la musique.

-Très bien, monsieur Pablo. Mais il n’y a pas que la musique sensuelle, il y a la musique spirituelle. il n’y a pas que la musique qui résonne au moment actuel, mais il y a la musique immortelle qui continue à vivre, même quand elle s’est tue. Quelqu’un peut être couché tout seul dans son lit et éveiller mentalement une mélodie de la Flûte enchantée ou de la Passion selon saint Matthieu, alors la musique vibre sans qu’un seul homme joue d’une flûte ou d’un violon.

-Mais oui, monsieur Haller. Yearning et Valencia, eux aussi sont reproduits silencieusement toutes les nuits par bien des gens solitaires et rêveurs; la plus pauvre petite dactylo dans son bureau fredonne mentalement le dernier one-step et en rythme l’accompagnement en tapant à la machine. Ils ont tous raison, ces gens solitaires, laissons-leur cette musique muette, que ce soit Yearning, La Flûte enchantée ou Valencia. Mais cette mélodie solitaire où la prennent-ils? Il la prennent chez nous, les musiciens; elle doit d’abord être jouée et entendue, il faut l’avoir dans le sang avant de pouvoir en rêver et la réentendre dans son coin isolé.

-D’accord, dis-je froidement. Cependant il n’est pas possible de mettre Mozart et le dernier fox-trot au même niveau. Et ce n’est pas la même chose de jouer aux gens de la musique divine ou immortelle ou des rengaines populaires.»

Dès que Pablo s’aperçut que l’émotion me coupait la voix, il prit son visage caressant, me serra tendrement le bras et donna à sa voix une incroyable douceur.

«Ah! mon cher monsieur, vous avez sûrement raison avec vos niveaux. je ne m’oppose certes pas à ce que vous placiez Mozart et Haydn et Valencia sur des plans différents, comme il vous plaira. Moi, ça m’est tellement égal, je n’ai pas à établir ces niveaux, on ne me le demande pas. Mozart sera peut-être encore joué dans un sièle et Valencia ne le sera plus dans deux ans. Je crois que nous pouvons tout bonnement abandonner cela au bon Dieu; il est juste et il a en main la durée de toutes nos vies, comme celle de chaque valse et de chaque fox-trot. il fera sûrement pour le mieux. Mais nous autres musiciens, nous devons faire notre tâche et notre devoir: nous devons jouer ce qu’on nous demande à l’instant et le jouer aussi bien que possible.»

En soupirant, je renonçai à mes efforts. Pas moyen de venir à bout de cet homme.

Hermann Hesse – Le loup des steppes (traduction de Juliette Pary)