Raynald Driez – Poème vachard

Femme pire
Fille d’un hideux rêve
Ma température est noire
Mon cou rouge monstrueux
Mes yeux deux plaies qui te regardent
Et mes veines sont des vaisseaux de guerre
L’encens me calme
Mais le vin embaume toutes mes résolutions 
Et me voilà broussaille et accroupi sur mon manuscrit
Déchirement, muraille de nuit
Vachard à mort
Femme puanteur femme cadavre
Tu peux me branler, ivre,
Ma propre faute c’est toi
Bras veine doigts sillons
Bouche perle chatte pédéraste 
Main bec hanche poisson savon
Corps paume  entailles terminaisons 
Tes yeux sont des tourteaux que je baise
Maux chéris, maux chéris
ta bouche est un poulet pourri
tes mots des cailloux acerbes
ton calme un mensonge désespéré 
Tes seins deux choses à arracher 
Et ton cul un monde mort 

Rédemptions Ordinaires (rencontre avec Frédérick Houdaer 2ème partie)

12998728_1090832557642890_2481657931114238954_nLe texte suivant est la retranscription de la deuxième partie de ma conversation lyonnaise avec le poète et éditeur Frédérick Houdaer (pour accéder à la première partie de cet entretien cliquez ICI). Avec sa drôlerie et sa pertinence habituelles, il nous y parle de Gilles Farcet et des poèmes de son dernier recueil publié sous le titre de Rédemptions ordinaires.

Frédéric Blanc : Tu viens de publier Rédemptions ordinaires, un recueil de poèmes signé Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : En même temps que le livre de Gilles, je publie aussi un recueil de Jean-Pierre Andrevon. A plus de 70 ans, Jean-Pierre compte parmi les très grands noms de la science-fiction française. Pas moins de 150 livres au compteur ! C’est une sorte de Stephen King français… Je suis très heureux que Gilles et Jean-Pierre nous aient envoyé leurs recueils. Je vois ça comme une validation du travail que nous avons effectué ces dernières années… Gilles et Jean-Pierre ce n’est pas du tout le même profil… A y regarder de plus près, on peut cependant leur trouver certaines ressemblances. Le fait que je les publie tous les deux a donc tout son sens.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Frédérick Houdaer : Il s’agit de deux écrivains atypiques. Leur œuvre détonne fortement frederick-houdaer-01dans le paysage littéraire français… Jean-Pierre Andrevon est un auteur de science fiction et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la science fiction n’est pas un genre très aimé en France. En général, le monde littéraire ne la prend pas très au sérieux. Pour être honnête, il n’y comprend strictement rien… La singularité de Gilles tient à d’autres raisons. Gilles est à cheval sur plusieurs champs éditoriaux. Ça, en France, c’est déjà un très mauvais point ! Pour aggraver encore son cas, Gilles se situe à la croisée du monde littéraire et du monde spirituel. En France, ce sont deux milieux qui ne se rencontrent pas, ou si peu… Avec sa pertinence habituelle, Roland Barthes avait dressé la liste des cinq tabous majeurs de notre société moderne : la mort, le sexe, la merde, Dieu… je m’aperçois que j’ai complètement oublié le cinquième… (silence)… Dieu, en France, c’est un énorme sujet de crispation… Christ and JohnUn objet de dégoût et de scandale… Comme la merde et le sexe… Ce n’est pas du tout vrai aux États-Unis. Là-bas, n’importe quel auteur, même profondément athée, peut prendre ce matériau à bras le corps. Il a la possibilité (l’autorisation!) de le traiter comme une question intime et pas seulement comme un fait de société. Il y aurait quelque chose d’indécent à faire la même chose en France… Il y a des écrivains français qui sont hyper coincés sur les questions spirituelles. Un peu comme on pouvait être coincé du cul au XIXème… Je suis très curieux de voir comment le livre de Gilles va être reçu. Il va forcément susciter quelques réactions très fortes. Gilles prend des risques sur ce coup là… Je ne sais pas s’il s’en rend vraiment compte… Rédemptions ordinaires… Rien que le titre ! Ça va faire grincer des dents… Certaines personnes n’auront même pas la curiosité d’ouvrir le livre. On va perdre des lecteurs, c’est sûr… (rires)…

Frédéric Blanc : Comment as-tu rencontré Gilles Farcet ?

Frédérick Houdaer : J’ai d’abord rencontré Gilles Farcet à travers ses livres… Ça fait très Thoreaulongtemps maintenant… J’ai commencé par son essai sur Henry David Thoreau. Je suis tombé dessus un jour par hasard en écumant les rayons d’une bibliothèque municipale… Je dévore le livre aussi sec sans trop prêter attention au nom de son auteur… Dans la foulée, je lis un livre d’entretiens fabuleux avec Alejandro Jodorowsky et, un peu plus tard, je tombe sur une biographie passionnante de Thomas Merton… Toute une nourriture revigorante! C’est à ce moment là que je commence à entendre parler d’Hauteville (l’ashram d’Arnaud Desjardins). Je me précipite évidemment sur la biographie de cet Arnaud et découvre qu’elle a été écrite par un certain Gilles Farcet… C’est là que je réalise que ce nom m’est déjà familier… Je farfouille dans ma bibliothèque et commence à faire des liens… La relation que j’ai avec Gilles est donc très différente de celle que j’ai avec les autres auteurs du Pédalo Ivre. C’est la première fois que je publie un auteur avec qui j’entretiens un tel degré d’intimité… J’ai lu tous ses livres et, pour dire les choses simplement, je lui dois aussi beaucoup sur le plan humain… Mais que les choses soient claires ! En tant qu’éditeur, je garde mon cap. Si son manuscrit avait été mauvais, je ne l’aurais pas publié.

Frédéric Blanc : C’est toi qui est à l’initiative de ce recueil ?

Frédérick Houdaer : Non. Ce n’est pas moi qui suis allé draguer Gilles pour qu’il m’envoie des poèmes. Ces poèmes lui sont en quelque sorte tombés dessus. Il les a écrits de façon spontanée et rapide sous le coup de moments d’inspiration sporadiques. Il faut dire un mot de l’utilisation que Gilles a fait de Facebook. Il a utilisé ce réseau social pour tester l’impact de ses textes. Les réactions très positives qui ont accompagné chacune de ses publications l’ont encouragé à continuer. C’est en consultant sa page que j’en ai pris, moi aussi, connaissance pour la première fois… Au final Facebook aura joué un rôle important dans la gestation de ce recueil.

Frédéric Blanc : Parle-moi de la poésie de Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : La poésie de Gilles est généreuse, crue, sensible, provocatrice et intelligente. Elle ne craint pas la trivialité du quotidien tout en ne s’interdisant pas d’être profonde. Elle aborde la plupart des grands thèmes de l’expérience humaine : la vieillesse, la mort, la solitude, l’amitié, la trahison et… Dieu, bien entendu… Si le mot n’était pas tellement dévoyé, je dirais que la poésie de Gilles est profondément humaniste.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

GillesFrédérick Houdaer : La poésie de Gilles est incarnée. Pour qu’un texte soit bon, il faut que l’auteur s’investisse complètement dedans. On doit sentir que ce texte n’aurait pas pu être écrit par quelqu’un d’autre. C’est le cas des poèmes de Gilles. Il s’y donne tout entier… Ses textes s’enracinent dans son parcours. Ils sont en quelque sorte l’aboutissement de sa biographie… En apparence, Gilles a peut être rédigé certains de ses poèmes en dix minutes mais en réalité il ne lui aura fallu pas moins de cinquante sept ans et dix minutes pour les écrire. La poésie de Gilles est écrite à hauteur d’homme. Il s’y montre dans sa vérité. Il n’y a aucune pause, aucune prétention. Il ne joue ni au philosophe, ni au poète visionnaire… Ses poèmes sont désarmants de sincérité. C’est ce qui fait leur force… Parler de son expérience la plus intime est encore la meilleure manière de toucher un grand nombre de lecteurs. Les approches pseudo universalistes et les points de vue surplombants, c’est creux et ça emmerde tout le monde. Mais là encore, il faut oser. Il faut une certaine audace pour assumer une telle proximité avec soi-même.

Frédéric Blanc : Peux-tu développer ?

Frédérick Houdaer : En étant aussi honnête, Gilles court de vrais risques. Il ne se soucie aucunement de son image. Dans son recueil de poèmes, tout comme dans sa biographie, Gilles ne se fait aucun cadeau. Il a même tendance à insister lourdement sur les moments où il estime être en deçà de ce qui lui est demandé… J’aime ce travail de vérité… Au bout du compte, il est possible que la poésie ait plus à voir avec la vérité qu’avec la beauté. Désolé, je deviens grandiloquent… Je déteste ça mais pour cette fois j’assume… La poésie, ça consiste aussi à arracher les masques. Avec ce recueil, Gilles en arrache quelques-uns. Les siens et ceux des autres… Tout le monde ne lui dira pas forcément merci ! Je suis estomaqué par la crudité de certains de ses textes. Quand Gilles les a retravaillés, il n’en a pas atténué la violence. Au contraire…

Frédéric Blanc : Certains lecteurs reprochent à Gilles d’écrire des textes beaucoup trop longs. Que penses-tu de cette critique ?

Frédérick Houdaer : Gilles écrit effectivement des poèmes assez longs. C’est la forme qui est la plus spontanément en accord avec sa tournure d’esprit. S’il écrivait des haïkus 13247939_791433787665601_3612510676908583956_oou des sonnets, ça ne marcherait probablement pas aussi bien. Cette forme correspond également à la tradition poétique dans laquelle il s’inscrit. Je fais encore une fois référence à la poésie nord-américaine. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’une forme de poésie orale, elle peut être lue à voix haute. L’auteur partage son œuvre en direct avec quelques dizaines de personnes agglutinées dans un bar ou dans le sous sol d’une librairie… Il ne s’agit pas d’un fantasme ou d’une exagération exotique. Cette tradition reste encore très vivante aux États-Unis et au Québec… Ceci dit, je lui ai fait retravailler son manuscrit en profondeur. Ça veut dire qu’il a pas mal coupé. Comme le dit Stephen King, la deuxième version d’un texte, c’est la première moins 10 %. En l’occurrence, Gilles a coupé beaucoup plus que 10 %. Beaucoup d’auteurs ratent leur fin en la dépassant. Pendant ce travail, Gilles a été d’une humilité absolue. Il a tout de suite compris que ses textes gagneraient à être abrégés. Il ne lui a pas fallu longtemps pour anticiper les coupes nécessaires… Ce n’est pas forcément évident comme boulot. Je me souviens du jour où mon éditrice m’a demandé de couper toutes les citations qui figuraient en tête des chapitres de mon premier polar. Il m’a fallut un mois pour me décider à passer à l’acte. C’était une souffrance physique… Le travail de coupe fait partie intégrante du travail d’écriture. Quand on oublie de le faire, on est pas allé au bout.

Frédéric Blanc : D’autres reprochent à sa poésie de manquer précisément de poésie. Il ne ferait que répéter sur un mode mineur ce qu’il a déjà exprimé dans ses essais.

Sur-la-route-spirituellesFrédérick Houdaer : Je ne suis pas d’accord. Je crois que pour Gilles la forme poétique correspond à une vraie nécessité. « Une nécessité impérieuse » comme dirait l’autre… Quand Gilles a écrit son gros ouvrage technique sur l’enseignement d’Arnaud, je me suis demandé ce qu’il allait pouvoir écrire ensuite. Ce livre est tellement riche, tellement complet que cela aurait vraiment pu être son dernier livre. Il a enchaîné avec sa biographie. Là encore, je me suis demandé ce qui pourrait suivre. La réponse, c’est ce recueil de poèmes. Les sujets qu’il aborde dans ce recueil ne sont effectivement pas très différents de ceux qu’il aborde dans ces autres livres mais il les aborde sous un autre angle. C’est incontestablement l’un de ses livres les plus intimes. Ça pourrait s’intituler Mon coeur mis à nu. De mon point de vue, tous ses poèmes sonnent juste. A chaque fois que je remets le nez dans ce recueil, je me dit : « ouais ! ».

Frédéric Blanc : Gilles s’inscrit selon toi dans une tradition poétique nord-américaine. N’est-t-il pas risqué pour un auteur français de vouloir jouer au poète beat ?

Frédérick Houdaer : Gilles ne joue pas du tout à l’amerloque ! Ce serait ridicule et ça n’aurait effectivement aucune chance de fonctionner. Certains écrivains français l’ont magistralement prouvé… (rires)… S’il a de très profondes affinités avec la littérature nord américaine, Gilles est très à l’aise pour assumer sa condition d’écrivain frenchy.

Frédéric Blanc : Quelles sont selon toi les principales influences de Gilles ?

Frédérick Houdaer : Dans le courte biographie de Gilles qui figure en quatrième de couverture, tu trouves quelques noms : Jodorowsky, Allen Ginsberg, Arnaud Desjardins… Si tu mélanges déjà ces trois là, tu n’es pas loin d’obtenir ce recueil. Ce livre n’est cependant pas du tout un exercice de style. Gilles a pleinement assimilé ses influences.

Frédéric Blanc : Quel est le poème du recueil que tu préfères ?

Frédérick Houdaer : Le poème que je préfère dans ce recueil est un texte tout simple que JourdainGilles consacre à sa maison de famille. Il l’a paradoxalement intitulé Neuve. C’est un texte relativement court. Deux pages et demie. Ce n’est pas le plus spectaculaire du recueil. Mais s’il n’y en avait qu’un, ce serait celui-là… Je considère que Neuve est le cœur du recueil. Ce n’est évidement pas un hasard s’il est situé au milieu du livre. Ça dit beaucoup de choses sur ce que Gilles vit en ce moment. Actuellement, ce qui se passe de plus important pour lui se situe là, autour de cette maison. Ce n’était peut-être pas encore le cas il y a seulement dix ans et ce ne le sera peut être plus dans quelques années… Mais pour le moment c’est là que ça se passe. Pour ceux qui connaissent la maison en question, ça va paraître évident. Quand à ceux qui sont très loin de tout ça, ils peuvent le deviner en étant un tout petit peu attentifs. Pour la quatrième de couverture j’ai bien sûr choisis un extrait de Neuve. Ce texte énonce un programme. C’est à la fois un constat et un programme :

« Les jeux d’autrefois ont repris

Ils ont seulement mûri

Les ancêtres se réjouissent

Les paysages s’offrent

Le village s’ouvre

La vieille demeure s’éprouve neuve »

jusqu'à l'os

Raynald Driez – L’enfant hurle

L'enfant hurle

L’enfant hurle

Sanglant enfant sans possible sommeil

Rouge face sans odeur, celui,

Quand les enfants n’ont pas d’âge,

Qui cri les veilles de mémoire nocturne

En mille consonnes,

Il beugle un nombre de cris, le libertin enfant,

Hallucinant !

Sa précoce dépression

Enfin mienne

De cordons et de toute chair

Sa précoce dépression

Toute fraîche

Mamelon bébé

Comme un bois vert

Hurle

Fraîchement

Comme un bois vert dans la rosée

L’enfant hurle

Fraîchement

C’est un homard rouge qui sort de la mer

_ Comme elle doit être bonne ta peau salé_

L’enfant hurle

A Dinard il hurle

Dans le ventre de sa mère

Et dans son appartement

Il hurle

Il hurle en buvant

Il hurle deux yeux exorbités

Il hurle le mendiant

Il hurle sa vie de chair

Sa naissance qui plie

Il hurlera des nues en céramique

Il hurlera sa vie entière

_ Mais pour le moment tu t’ignores_

Il hurlera des vierges défoncées

Dans des tons baveux

Putain le mec il sort de terre

Des cranes en or pâle et en bleu

Des palettes de femmes chamottes à hurler

_ En bloc _

Mais pas dans son appartement

D’où il vient

Mais pas dans son appartement car

C’est de là qu’il peut hurler

Pardon my French

LPI 7

« Que trouvons-nous derrière ce vilain titre en anglais ? Des histoires de pigeons (humains & animaux). Un solstice d’hiver. Une télé sans le son. Plein de scènes de café. Paul Gégauff et Bertrand Cantat. Des rêves érotiques qui font à peine bander. Dan Fante et Ezra Pound. Playmobils & Legos. Un tueur professionnel qui s’essaye au dessin. Une terrasse en Saône-et-Loire. Un magicien « vu à la tévé » incapable de réussir le moindre tour de passe-passe. Des femmes & des lectures (nombreuses). Des souvenirs de prison, de stade & de ferry. Un méchant petit poème sur Jean-Pierre Siméon. N’en jetez plus… » F.H.

 Quelques critiques :

« Un niveau d’anglais très pauvre. Un français guère meilleur. » (Renaud Camus)

 « Niveau lyrisme : zéro. Ni souffle, ni écharpe. » (André Velter)

 « (…) J’aime les losers, mais il y a des limites. » (Marc Lambron – académicien rock)

Rencontre avec Frédérick Houdaer

LPI 10La récente publication aux Éditions du Pédalo Ivre de Rédemptions ordinaires, le dernier livre de Gilles Farcet, m’a donné envie de prendre le train pour Lyon afin d’y rencontrer son éditeur. L’occasion pour moi de passer quelques heures chaleureuses en compagnie de Frédérick Houdaer, le directeur de la collection poésie. Poète, auteur de polars, lecteur vorace hanté par les œuvres de Richard Brautigan, de Céline, de Bukowski ou de Tristan Corbière, Frédérick est aussi le créateur d’un Cabaret Poétique qui accueille mensuellement une centaine de personnes. Un véritable exploit si l’on songe aux tirages confidentiels des poètes contemporains. Dans la première partie de cet entretien, il sera question du métier d’éditeur, de l’état de la poésie française et de la différence radicale qui sépare un poème d’un discours… Comme toute première partie qui se respecte, celle-ci est suivie d’une seconde. Cliquez ICI pour y accéder.

Frédéric Blanc: Cher Frédérick, peux tu te présenter en quelques mots ?

Frédérick Houdaer: Avant d’être un écrivain ou un éditeur, je suis et reste un lecteur…

F.B. : En tant que lecteur, quels sont tes goûts littéraires ?

Frédérick Houdaer: En matière de lecture, je suis boulimique et omnivore… Éclectique si tuLe pédalo Ivre 3 veux. Quand j’ai commencé à lire de la poésie, je me suis très vite intéressé à toutes les familles de poètes. Il n’est, par exemple, pas rare que je lise Charles Bukowski et Philippe Jaccottet dans la même journée. Beaucoup de journalistes à qui j’ai dit ça ont cru que c’était une boutade. Pas du tout ! Je profite même de cette interview pour dire que j’aime beaucoup Philippe Jaccottet. Même s’il n’a, à priori, pas le profil pour me plaire, j’ai énormément de respect pour son travail de traducteur et de poète. Je l’ai d’ailleurs croisé l’autre jour sur le marché de Grignan. J’avais complètement oublié qu’il habitait là. Je venais acheter des olives. Lui, il regardait les poireaux… Ça m’a fait un choc de le voir soudain devant moi. Voilà, tu as ton scoop. J’ai fait mon coming-out à propos de Jaccottet.

F.B. : Dis-moi un peu quel genre d’écrivain tu es…

Le pédalo Ivre 6Frédérick Houdaer: En tant qu’écrivain, j’appartiens à la famille des autodidactes… Ce mot ne désigne pas forcément quelqu’un qui n’a jamais posé son cul sur les bancs de l’université. Cela veut simplement dire qu’on a pas fait d’études littéraires… Beaucoup de mes auteurs favoris sont dans ce cas. Un certain nombre d’entre eux ont été médecin. C’est le cas de Rabelais, de Tchekov, de Céline bien sûr… Gilles Farcet a eu un cursus beaucoup plus classique. Heureusement, pour lui (et pour nous!), il a très vite dérapé… Je suis devenu auteur de polar à 29 ans. J’ai publié une petite dizaine de romans chez des éditeurs très variés. Ça va du Serpent à Plumes, dans un genre très littéraire, à Gérard de Villiers dans un genre… très différent… Et puis j’ai changé de cap. Ça s’est passé il y a une grosse dizaine d’années, à la faveur d’une résidence d’auteur à Montréal… J’ai soudain basculé dans la poésie. C’était inattendu. Je n’avais jamais pratiqué ce genre. J’avais toujours lu de la poésie, sans en écrire. Même à l’adolescence ! Quand j’avais 16 ans, je n’écrivais pas de mauvais poèmes mais de mauvais romans… Il a suffit d’une matinée pour tout bouleverser. Tout ce que j’écris depuis résulte des choix que j’ai faits à ce moment là. En tant que poète, je me suis par exemple promis d’employer un vocabulaire assez pauvre. Paradoxalement beaucoup plus pauvre que celui que j’employais dans mes polars… Je me suis également posé des questions concernant la présence ou l’absence de titre, de ponctuation, de retour à la ligne… Ce sont des questions simples mais auxquelles il faut apporter des réponses précises. Pour être auteur, il faut commencer par faire des choix. Mon premier recueil (celui que j’ai écrit à Montréal) a été publié assez rapidement. Le livre a reçu un bon accueil. L’effet de surprise. J’étais « l’auteur de polars qui écrivait de la poésie »… Bon, les années passent, les recueils se suivent. Sans la moindre subvention, je finis par créer un cabaret poétique à Lyon qui réunit cent personnes tous les mois. Un vrai succès. En parallèle, je me lance dans l’édition. Je commence par diriger une collection de romans francophones chez un petit éditeur avant de me voir offrir la possibilité de créer une collection poésie aux éditions du Pédalo Ivre.

F.B. : Justement, parles-moi un peu des Éditions du Pédalo Ivre…

Le pédalo Ivre 4Frédérick Houdaer: Les Editions du Pédalo Ivre ont été fondées il y a quatre ou cinq ans par mon ami Jean-Marc Luquet. Au départ, il ne s’agit pas du tout une maison d’édition littéraire. Avant que Jean-Marc ne me propose d’héberger une collection de poésie, Le Pédalo Ivre publiait exclusivement des ouvrages sur la décroissance et la désindustrialisation… J’ai fait le coucou dans le Pédalo Ivre. Le coucou est rapidement devenu très gros. Maintenant il prend pas mal de place ! (rires) Concrètement cela veut dire que la maison est beaucoup plus connue pour sa collection de poésie (une quinzaine de titres en trois ans, c’est plutôt pas mal. Merci Jean-Marc !) que pour ses publications à thématique sociale et économique. Aujourd’hui, notre collection de poésie est très repérée. Cet engouement m’étonne un peu… Je dirais que la « notoriété » dont elle bénéficie est disproportionnée par rapport à sa taille réelle.

F.B. : Quelles qualités faut-il posséder pour être un bon éditeur ?

Frédérick Houdaer: Pour s’occuper d’une maison de poésie, il faut commencer par avoir une LPI7vraie ligne éditoriale. Autrement dit une vision. Je m’excuse d’employer ce genre de grands mots. J’ai plutôt tendance à m’en méfier. Je vais essayer de ne de plus le refaire. Promis ! (rires) Ce que je veux dire, c’est qu’on ne dirige pas une collection de poésie pour publier les copains. Ça n’a aucun intérêt. Comme je le répète à tout bout de champ, être éditeur de poésie ça consiste à ne pas gagner un euro et à dire souvent « non » aux copains ou copines.

F.B. : Sur quels critères te bases-tu pour choisir les auteurs que tu publies au Pédalo Ivre ?

LPI8Frédérick Houdaer: Les auteurs que j’ai publiés au Pédalo Ivre ont un certain nombre de points communs. Ils partagent un certains nombre de références. Les noms de Richard Brautingan et de Charles Bukowski leurs sont par exemple extrêmement familiers. Stylistiquement parlant, ils appartiennent un peu à la même famille. La poésie qu’ils écrivent est en général assez narrative. Pour certains critiques c’est un gros mot ! Leurs poèmes osent raconter quelque chose. Ils prennent le lecteur à parti. Ils s’adressent à lui de manière directe, sensible et généreuse. Mon mètre étalon : la première phrase de Moby Dick: “Call me Ishmaël”. Ça, c’est une adresse au lecteur ! Il y a beaucoup de formes de poésie qui ne sont même pas faites pour être lues. Ce sont des jeux de langage artificiels à la limite de l’autisme qui ne s’adressent en aucune façon au lecteur. Ce mépris là, parce que j’appelle ça un mépris, n’a pas sa place au Pédalo Ivre… La poésie que nous publions fait également place à l’humour. Maintenant que j’y réfléchis, elle fait place à énormément de choses… J’aime la poésie qui ne s’interdit rien.

F.B. : En gros, tu publies des gens qui te ressemblent…

Frédérick Houdaer: Je sais que ça sonne comme un cliché, mais chaque livre que je publie est 12901550_975221302559723_8177066321039308510_oune aventure humaine. Chacun d’eux correspond à une vraie rencontre. Je ne veux plus travailler avec des poètes dont je trouverais le style brillant mais avec lesquels je n’aurais pas envie de boire un café… C’est arrivé une ou deux fois. C’est fini. Au départ, je ne prenais pas forcément la peine de rencontrer tous les auteurs que je publiais. J’ai totalement changé d’avis. Comme je l’ai dit, ce travail ne me fait pas gagner un euro. Je veux au moins qu’il ait du sens. Je ne m’attends pas forcément à nouer une grande histoire d’amitié avec chacun de « mes » auteurs. Il faut cependant que nous ayons un minimum d’affinités… (silence)… Le Pédalo Ivre me donne la possibilité de réunir une famille d’auteurs dans une espèce de petite auberge espagnole. Le résultat est intéressant, cohérent. Je crois qu’il y a des personnes qui aiment vraiment le Pédalo Ivre et d’autres qui le détestent. Le plus beau, c’est que c’est réciproque. La vie est tout de même bien faite, non ?

F.B. : Je vais oser une question tarte à la crème. C’est quoi la poésie ?

hqdefaultFrédérick Houdaer: C’est une question qu’on n’arrête pas de me poser. Des définitions, je pourrais t’en sortir au moins une dizaine… Des petites phrases futées qui claquent bien et qui t’en mettent plein la vue… Au final, la réponse qui m’a le plus marquée est celle de Serge Pey. Serge est un poète que j’admire énormément. Il était interrogé par un journaliste qui n’entendait strictement rien à la poésie. Serge était assez énervé et il était à deux doigts de mettre une claque au gars. Il lui a finalement répondu qu’au lieu d’essayer de lui expliquer ce qu’était la poésie, il allait lui dire ce qu’elle n’était pas. Ça tenait en une phrase : « La poésie c’est ni le bavardage, ni le discours. » Pour moi ça a été une révélation. C’est une définition à laquelle je reviens régulièrement.

F.B. : Le bavardage, je vois à peu près ce que c’est. Mais qu’est-ce tu appelles le discours ?

Frédérick Houdaer: C’est une question qui mérite vraiment d’être posée. Le discours est uneLPI mécanique qui tourne à vide. En lui même, le discours peut être intéressant. Il peut être au point. Certains sont même remarquables de subtilité. Il n’en reste pas moins qu’ils sont sans âme. Leurs auteurs ne s’y impliquent pas le moins du monde. Ils ne courent aucun risque. On pense bien entendu au discours politique. Mais c’est presque trop facile… Le discours politique, c’est la caricature de la caricature. On est dans la com pure. Personne n’est vraiment dupe. Le discours culturel est beaucoup plus insidieux. J’en ai pris conscience il y a quelques années lors d’une résidence d’auteur dans un musée d’art contemporain. Les œuvres présentées n’existaient pas vraiment en tant que telles. Elles reposaient exclusivement sur un discours. C’était exemplaire de fumisterie.

F.B. : Quel regard portes-tu sur la poésie française de ce début du XXIème siècle ?

LPI 7Frédérick Houdaer: Pour être franc, je crois que dans le domaine de la poésie, il y a tout à faire ou à refaire en France. Le petit, le tout petit milieu, de la poésie est actuellement noyauté par une clique de mandarins fadasses. Tant qu’ils resteront aux commandes, la poésie française continuera à sentir le renfermé. Comme le formule Whitman : « le cadavre continue d’obstruer le passage. » Dans la poésie officielle, il y a beaucoup de choses qui sont d’une tiédeur écœurante. Il y a encore quarante ou cinquante ans, les choses étaient très différentes. Si tu lis Les oiseaux Mohicans de Daniel Biga, un excellent recueil parut en 1969 (l’année de ma naissance!), tu hallucines. On est très très loin de tous ces poètes de la CAMIF qui font du sous-Eluard… sous eux. Il y a eu régression. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Nous manquons certainement pas de bons poètes aujourd’hui. Il y en a autant que dans les années 60. Alors ? Tout ce que je sais, c’est que depuis 30 ans l’université française à joué un sale rôle dans l’affaire.

F.B. : C’est à dire ?

Frédérick Houdaer: Ce n’est pas un sujet sur lequel j’ai spécialement envie de m’attarder. hqdefault (1)Disons simplement que l’université française a prétendu que la création allait se faire exclusivement dans son sein… Elle est là l’escroquerie principale ! Au Québec, l’université n’a pas du tout la même politique. Elle permet à des autodidactes intégraux de venir enseigner dans ses murs. On n’imagine pas la Sorbonne demander à Jean Genet de donner des cours. Hubert Selby Jr., lui, a pu animer des ateliers dans une fac américaine… Mon rapport à la poésie a toujours été profondément démocratique. C’est peut être le seul domaine dans lequel je le suis vraiment. Il est évident que la poésie se fait dans la rue, dans les bars, les HLM et le métro… Je ne veux pas non plus tomber dans la démagogie. Nous sommes peut être tous des poètes mais nous ne sommes pas tous prêts à passer des milliers d’heures à gribouiller dans notre cuisine. En même temps, il n’est pas nécessaire d’avoir une agrégation ou un doctorat pour se lancer. « Just do it ! » C’est une phrase que j’ai souvent entendu de la part des poètes québecois.

F.B. : Revenons à la situation de la poésie dans la société actuelle. Comment expliques-tu son maigre succès ?

Les amours jaunes de Tristan Corbière par F. HoudaerFrédérick Houdaer: C’est vrai que la poésie est complètement sortie des écrans radars. Il faut voir jusqu’à quel point ! J’ai été journaliste. Je sais de quoi je parle ! Autrefois on parlait de poésie dans les grands journaux. Elle intéressait les critiques littéraires. Elle suscitait des enthousiasmes, des polémiques, des controverses… Elle était vraiment intégrée à la vie quotidienne. Aujourd’hui, c’est à peine si on en parle dans les revues spécialisées. L’une des raisons de cette désaffection, c’est qu’on ne peut pas gagner d’argent avec la poésie. Imposible de spéculer dessus. J’ai la chance de m’occuper d’un rendez-vous poétique qui attire beaucoup de monde. Ceci dit, on est obligé de garder un minimum d’intimité pour que ça marche. Pour moi, cent personnes c’est le maximum. Je ne pense pas qu’on pourrait faire la même chose dans un stade de foot.

F.B. : Tu te résous donc à rester dans un relatif anonymat ?

Frédérick Houdaer: Pas vraiment. Au fond, je suis très confiant dans l’avenir de la poésie. Je Frédéric Houadersuis convaincu que les habitudes de lecture vont changer et que dans dix ou quinze ans les recueils de poésie connaîtront un succès beaucoup plus importants. A mesure que les choses iront plus mal le besoin de poésie se fera plus pressant… Maintenant, c’est vrai qu’il y a tout un travail pédagogique à faire… C’est un très gros chantier. Beaucoup de gens ont totalement perdu contact avec la poésie. Certains en sont même venus à la haïr… Elle leur rappelle souvent des moments d’ennui mortel à l’école. Les quelques rares personnes qui ont eu la chance d’avoir de bons enseignants se sont la plupart du temps enkystées dans une certaine forme le plus souvent issue du XIXème siècle. Comme cette forme est parfaite et indépassable (Les fleurs du mal par exemple…), elles ne sont pas forcément prêtes à s’ouvrir à d’autres styles… Nous devons donc sensibiliser le public à notre travail. Bien sûr, si mes chers amis de la presse culturelle s’obstinent à passer la poésie sous silence on arrivera à rien. Idem pour les libraires. Beaucoup de librairies ne défendent pas du tout la poésie. Pire, ils n’en lisent pas !

N.B. Toutes les photos qui illustrent cet articles ont été piquées sur Google Image.

Le pédalo ivre 2