Philippe Delorme: En route pour la joie

Ce qui m’inspire le plus chez Philippe, c’est sa détermination à ne pas en rester à la surface des choses. En dépit de ses peurs et de ses névroses, il a toujours eu le courage d’aller au bout des expériences qui lui tenaient à coeur. On a encore rien trouvé de mieux pour grandir.

«Je ne peux pas penser à ma vie sans ressentir un profond sentiment de gratitude… J’ai tellement reçu! Le pire, c’est que je n’ai pas vraiment eu l’impression de choisir… Ça s’est fait comme ça… Un peu par hasard… Quand j’y repense, j’ai presque envie de me prosterner… Je ne serai jamais assez reconnaissant pour tout ce qui m’a été donné…» C’est par ces mots que Philippe Delorme conclut les trois heures d’entretien qui nous ont été nécessaires pour préparer ce portrait. Si l’on me demandait pourquoi j’ai choisi de m’intéresser plus particulièrement à son parcours, je n’aurais pas à chercher plus loin ma réponse.

Une enfance africaine

Tout commence en Algérie. Nous sommes en 1957. Cela fait déjà trois ans que les «événements» ensanglantent le pays. Même si Philippe et sa famille ont la chance de ne pas être aux premières loges, la menace n’en est pas moins réelle. Enlèvements, assassinats et exécutions politiques sont monnaie courante. La ferme où il grandit, vaste et riche propriété de 7000 hectares, doit être défendue contre les attaques. Philippe se souvient en particulier d’une tour, sorte de donjon, dont les murs de la cage d’escalier sont littéralement tapissés d’armes. Bref, l’ambiance n’est franchement pas à la détente… Si la famille Delorme ne déplore aucun mort lors de ce conflit, les accords d’Evian la précipitent, comme tant d’autres, dans la ruine la plus absolue. Se sentant trahi par sa patrie, le père de Philippe n’envisage pour rien au monde d’aller vivre et travailler en métropole. Même si le destin prend un malin plaisir à l’y ramener périodiquement, il trouvera toujours le moyen de repartir vers des contrées plus lointaines…et plus dangereuses. C’est à ce père baroudeur que Philippe doit de passer la plus grande partie de son enfance d’abord au Gabon puis à Madagascar. Ce n’est qu’à 15 ans qu’il regagnera définitivement la Métropole.

Le bardo de Villeneuve-Saint-Georges

L’adolescence de Philippe aura comme décor l’une de ces désolantes cités dortoir de la région parisienne qui tiennent plus du terrain vague que de la ville proprement dite. Il s’agit dès lors de survivre. Cheveux longs, mobylette, blouson de skaï noir et nunchaku, Philippe arbore sans grande conviction la panoplie du parfait petit loubard. Histoire d’épater les copains, il crapote un peu. «Des Gauloises!» se souvient-il en riant. Il écoute les Who, Led Zeppelin et Deep Purple. L’été, Philippe passe ses vacances a errer dans le centre commercial de Belle Epine… L’horizon paraît définitivement bouché… Mais un beau jour, au détour d’un couloir du lycée Fenelon…

La croisée des chemins

Elle s’appelle Nathalie. Elle est en terminale. Lui en math sup. Philippe n’a pas besoin de me raconter. Je n’ai qu’à regarder son sourire pour comprendre. Avec Nathalie, c’est la vie qui entre dans son existence. Lui, l’enfant de la guerre et de l’exil, apprend doucement à connaître autre chose que la peur et le danger. Ce petit bout de femme pétillant d’intelligence et de grâce a fait dérailler le train du karma.

¡Underground!

Fort de cette nouvelle sécurité affective Philippe peut commencer à se déployer. Etudiant joyeux et turbulent il ne manque jamais une occasion de faire le mariole. Qu’il s’agisse de participer à une bataille de lances à incendie dans les dortoirs ou de faire une incursion nocturne dans un pensionnat de jeunes filles, il est de toutes les initiatives merveilleusement stupides qui peuvent germer dans un cerveau d’étudiant. Un soir un camarade lui propose de descendre avec lui dans les catacombes. Philippe se prend immédiatement de passion pour ce Paris souterrain qui entre en résonance avec les aspects plus sombres de sa personnalité. Il s’empresse d’en dresser la carte. Ces centaines de kilomètres de galeries deviennent pour les cinq années à venir «son terrain de jeu aventureux». Inconditionnel de Donjons & Dragons, il a l’idée d’y organiser des parties de jeux de rôle grandeur nature. Il se lance dans la fabrication de costumes, de décors… de monstres. L’initiative a du succès et Philippe se retrouve bientôt à la tête d’une association de 50 personnes. Cette petite communauté est très vivante. Les parties se succèdent à un rythme infernal. Rétrospectivement, Philippe s’étonne de la quantité d’énergie colossale qu’il est parvenu à déployer à cette époque. Il faut tout de même se souvenir qu’en parallèle de cette débauche de jeux, de rires, et de fêtes il poursuit sérieusement des études d’ingénieur qu’il mènera jusqu’en doctorat. Puisque nous n’y reviendrons plus par la suite, autant profiter de l’occasion pour préciser que Philippe effectuera l’ensemble de sa carrière dans l’informatique. Après avoir débuté dans le domaine de la modélisation aéronautique, il travaille aujourd’hui dans celui de l’image de synthèse.

DJ RLZ (pour Raye Le Zinc)

Son engouement pour le jeu de rôle lui passe aussi subitement qu’il lui était venu. «A cette époque je fonctionnais un peu comme un interrupteur. On/Off. Les nuances c’était pas trop mon truc». Du jour au lendemain, Philippe se désintéresse donc complètement des dragons, des trésors et… des souterrains. Il vient de renouer avec une passion infiniment plus profonde. La musique tient depuis longtemps une place importante dans sa vie. Son amitié avec Dominique et Grégoire, deux luthiers du quartier de Pigalle le décide à sauter le pas. Ne sachant pas encore jouer d’un instrument il décide de devenir DJ. A son habitude, Philippe met un point d’honneur à ne pas vivre les choses à moitié. Il s’achète «tout le matosdes pros». Le voici bientôt équipé d’un ampli, de deux platines, de quatre enceintes, et d’un equalizer graphique. A quoi s’ajoute encore une collection de 5000 vinyles. C’est lourd mais Philippe a la foi. Il passe des heures à chercher de nouveaux disques à construire ses sets, à soigner ces transitions… Du travail d’orfèvre. Son enthousiasme maniaque porte ses fruits et Philippe finit par se faire un nom dans le milieu de la nuit parisienne. De l’Usine Ephémère aux squats de la goutte d’or en passant par le Palace et les salons hyper bourgeois de Versailles il anime un grand nombre de soirées importantes. L’occasion pour lui de s’enrichir au contact de gens très différents, de consommer quelques substances plus ou moins illicites et de faire ses dernières erreurs de jeunesse. Cette période prendra fin tout aussi brutalement que la précédente. Une nuit, alors qu’il peine à remonter tout son matériel chez lui, il est soudain pris de lassitude. Ça y est, il a fait le tour de l’expérience. Il peut définitivement tourner la page.

Je cherche l’or du temps

Cette décision s’impose avec d’autant plus d’évidence qu’il est désormais père d’une petite fille. Pour Philippe, la paternité est un émerveillement dont il ne s’est toujours pas remis. Si l’on excepte sa rencontre avec Nathalie, la naissance de ces trois enfants est sans doute ce qui aura le plus profondément contribué à lui ouvrir le coeur. Homme de passion, Philippe ne saurait cependant vivre longtemps sans s’enthousiasmer pour quelque-chose. A la musique succède l’ésotérisme. Il s’intéresse plus particulièrement à l’alchimie et troque son matériel de DJ contre d’énigmatiques grimoires qu’il dévore avidement. Ses lectures frénétiques finissent par l’orienter vers l’enseignement de Gurdjieff. Puis, c’est la découverte des livres et de la personne d’Arnaud Desjardins. Aujourd’hui, la seule «alchimie» pratiquée par Philippe consiste à émerger le plus souvent possible du monde de la peur et de la fermeture pour s’établir dans celui de la confiance.

Lust For Live

Si l’homme que j’ai devant moi bataille toujours contre certains de ses vieux démons, il est visiblement apaisé et se montre capable de bonté et de générosité. Il fait partie de ces rares êtres humains qui ont vraiment appris quelque chose de ce qu’ils ont vécu. Voilà qui me fait vraiment envie. A 57 ans, Philippe est étonnamment jeune de coeur et d’esprit. Son rythme de vie est d’ailleurs plus intense que jamais. Directeur Recherche & Développement au sein des studios Illumination Mac Guff, il partage le plus précieux de son temps entre la pratique de la basse et celle du tai-chi-chuan. Découvert il y a 13 ans sous la direction experte de Patrick Nogier, le tai-chi est aux yeux de Philippe bien plus qu’un sport. C’est un art sacré qui imprègne aujourd’hui jusqu’aux plus simples de ses gestes quotidiens. A la demande de son professeur, il a commencé, depuis 2009, à en enseigner à son tour les fondements. Mis entre parenthèse durant ses années de recherche «ésotériques», l’amour de la musique a heureusement fini par refaire surface dans sa vie. Ce n’est plus en tant que DJ mais en tant que musicien à part entière que Philippe se tient aujourd’hui sur scène. S’il joue principalement avec le groupe de «rock groove» EWO, il lui arrive également d’accompagner Ali Lham sur scène. Toujours aussi énergique et insatiable, il a même cédé à la tentation de monter un groupe avec ses collègues de bureau… En voilà un qui n’est décidément pas prêt de s’arrêter.

DJ White

NEVERMIND THE BOLLOCKS… HERE COMES SANDRINE LAMOINE

«What does it matter to ya?

When ya got a job to do

Ya got to do it well»

Paul Mc Cartney (Live And Let Die)

Riche et complexe, la personnalité de Sandrine Lamoine ne se laisse que difficilement résumer. Si l’intensité est à coup sûr le trait dominant de ce tempérament de feu, on aurait cependant tort de vouloir l’y réduire. Son caractère est infiniment plus nuancé qu’il n’y paraît et, même après quelques années de fréquentation régulière, on se surprend à découvrir des aspects d’elle dont on n’avait jusqu’alors à peine soupçonné l’existence. Vue de l’extérieur, Sandrine est avant tout une guerrière, une femme d’action impressionnante qui discerne clairement ses objectifs et se met au travail avec une détermination sans faille. Cette amazone a la rage de vaincre fermement chevillée au corps. Mais pour celui qui prend la peine de voir au-delà de sa timidité et de ses maladresses de tigre effarouché, elle apparaîtra sous son vrai jour; celui d’une femme au coeur pur, pleine de chaleur et d’humour.

Sandrine naît dans un foyer où la musique est omniprésente. Son père voue à cet art un amour où la ferveur se mêle à l’exigence. Exceptionnellement ouvert et éclectique dans ses goûts, il s’intéresse à tous les styles de musiques: slave, arabe, asiatique, africaine, sud américaine sans oublier la grande tradition classique européenne et même le rock and roll. La richesse et la variété de ces influences constituent pour la petite fille un terreau affectif particulièrement riche dont elle se nourrit pour grandir. Cette brûlante passion paternelle orientera le cours de son existence de manière profonde et durable.

La gamine est visiblement précoce. Et indépendante avec ça. Dans le secret de sa chambre, elle nourrit des idées bien à elle. A l’âge où la plupart des enfants répondent d’un simple haussement d’épaules aux questions relatives à leur futur métier, Sandrine a déjà des certitudes bien arrêtées: elle ambitionne d’abord une carrière de danseuse avant de bifurquer, le moment venu, vers le métier d’ostéopathe. Inutile, je pense, de préciser que l’avenir ratifiera docilement cette vision de son avenir.

Même s’il correspond à un coup de coeur, le choix de la danse n’avait pourtant rien de très évident. Sandrine aborde cette discipline avec un handicap objectif. Mince et délicat, son corps n’est pas vraiment taillé pour les exigences quasi ascétiques d’une carrière de danseuse professionnelle. Elle se blessera d’ailleurs à de très nombreuses reprises. La force de Sandrine n’a cependant jamais résidé dans sa masse musculaire. Elle compense donc aisément sa relative faiblesse physique par une ferveur, une sensibilité et une puissance de travail d’autant plus efficaces qu’elles sont mises au service d’une intention claire. A force d’audace et de ténacité, Sandrine s’épanouira sept années durant dans l’univers de la danse contemporaine. Lorsqu’elle décidera de raccrocher les chaussons après un ultime accident, elle aura derrière elle un parcours si riche qu’elle tournera sans regrets cette belle page de sa vie.

Next step: l’ostéopathie. Sandrine est une intuitive. Son intelligence sent les choses plutôt qu’elle ne les analyse. C’est peu dire qu’elle n’est pas à l’aise avec les méthodes d’enseignement universitaire. Mais nous savons maintenant qu’elle ne se laisse guère arrêter par ce genre de difficultés. Après dix ans d’études, elle se paiera le luxe de sortir major de sa promotion. Elle rempilera même cinq ans plus tard pour une spécialisation de trois ans en ostéopathie équine.

Après avoir aussi longuement contrarié sa nature, Sandrine ressent le besoin de s’adonner à une activité qui lui corresponde davantage. C’est à ce moment que la musique refait surface dans sa vie. Ayant sérieusement commencé le chant à l’âge de 17 ans, Sandrine est dotée d’une voix puissante, d’une oreille précise et d’un sens du rythme viscéral. A ce stade de sa vie, elle sent qu’il lui faut déployer cet immense talent. Tout en continuant à développer son activité d’ostéopathe, elle se met à la recherche d’un moyen de relever ce défi. La vie répondra à cette demande en la catapultant à la tête d’un groupe de rock improbable nommé EWO (Eyes Wide Open pour les intimes). Constitué de musiciens aux parcours variés et aux cultures musicales en apparence irréconciliables, EWO connaît des débuts difficiles. Une vraie tour de Babel qui voit les incompréhensions se multiplier de part et d’autres. Pour la très professionnelle Sandrine, il est par exemple incompréhensible que ses nouveaux comparses rechignent à adopter la discipline de kamikaze qui lui a jusqu’ici tellement bien réussi.

Mais peu importe les pleurs et les grincements de dents, la belle aventure d’EWO est lancée et il n’appartient pas à ses protagonistes d’y mettre fin. De psychodrames en moments de grâce, les membres du groupe se découvrent, s’apprivoisent et finissent même, pente dangereuse et ô combien fatale, par commencer à s’aimer. Même si les rapports restent parfois explosifs, EWO fait désormais preuve d’une authentique cohésion humaine et musicale qui permet de plus en plus d’intégrer et de valoriser le talent de chacun.

Il y a quelques mois Sandrine se voit proposer de prendre part à un nouveau projet musical du nom d’Unisson. Elle y interprète en compagnie de Patricia Hoarau et de Gilles Farcet des morceaux tirées du répertoire des grands groupes de rock californien des années 60 et 70 (Crosby, Stills Nash & Young, Eagles, America etc.). Mélodiques et acoustiques, ces chansons lui permettent de manifester une douceur et une sensibilité qui constituent un contrepoint idéal à l’énergie rageuse qu’elle déploie au sein d’EWO.

Sur un plan plus personnel, Sandrine franchit également une étape décisive en satisfaisant un autre de ses besoins essentiels: quitter Paris pour aller habiter une grande partie de son temps en pleine campagne. Ayant payé un lourd tribut pour se conformer aux principales exigences de la société moderne, elle a dorénavant la possibilité de vivre une existence plus conforme à sa nature profonde. En lui donnant la possibilité de partir se ressourcer régulièrement loin de l’univers dévitalisant de la capitale, sa splendide maison de «Boisdichon» joue un rôle fondamental dans nouvel son équilibre de vie. Pour la première fois peut-être dans sa vie, Sandrine ne connaît pas la suite du film. Sans projet, ni programme définit, elle découvre le plaisir et le vertige de s’ouvrir à l’imprévu.

Friedrich Weiß