Emmanuelle Martin – La voix du coeur

« Listenig to that music I felt homesickness for a vanished world I was never a part of »

Emmanuelle Martin 1Autant l’avouer tout de suite. J’ai une grande admiration pour le talent et le parcours d’Emmanuelle Martin. A la voir si simple et souriante on ne prend pas immédiatement la mesure de son audace et de sa détermination. Partie à 19 ans vivre en Inde, elle a étudié pendant dix ans auprès de T.M. Krishna, l’une des sommités actuelles de la musique carnatique. Au terme d’un apprentissage qui ressemble beaucoup à une épreuve initiatique, cette jeune femme de 31 ans est aujourd’hui l’une des rares occidentales à avoir poussé aussi loin l’apprentissage du chant carnatique. Seul l’américain John B. Higgins était allé aussi loin en son temps. Mais ce qui m’impressionne peut-être le plus chez cette jeune femme c’est sa maturité. J’ai été conquis par son assurance, sa gentillesse et son absence de prétention. Je ne m’attendais pas nécessairement à cela de la part d’une artiste aussi accomplie.

Frédéric Blanc : Depuis plus de douze ans, tu consacres le meilleur de ton existence à l’étude du chant carnatique. Pourrais-tu commencer par nous définir en quelques mots ce qu’est le chant carnatique ?

Emmanuelle Martin :  En sanscrit, « musique carnatique » se dit : « Karnataka Sangeetham ». Une expression qui peut se traduire très simplement par : « musique de l’Inde du Sud ». La musique carnatique donne une place centrale au chant. Mais si l’on parle de « musique » carnatique et non de « chant » carnatique c’est que de nos jours le chanteur est très souvent accompagné par des instruments tels que le violon, les percussions (mridangam, ghatam, kanjira), la tampura etc. Le rôle de ces instruments est très important. J’aimerais finir en ajoutant que la musique carnatique est une musique très ancienne. Ses origines remontent au XIIème siècle.

F.B. : Y a-t-il autre chose que nous devrions savoir à propos de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Oui. Traditionnellement, la musique carnatique est une musique dévotionnelle voire carrément mystique. Elle est inséparable de la spiritualité hindoue. Les paroles de ces chants sont des poèmes qui célèbrent le divin sous la forme de certaines divinités du panthéon hindou. La musique et les paroles de ces chants ont été composées par des hommes très religieux. Par la suite, beaucoup d’entre eux ont même été considérés comme des saints. Chaque compositeur se voue à une divinité d’élection. Il va lui dédier la totalité ou la plus grande partie de son œuvre. Ces chants sont comme une conversation entre le dévot et son Dieu. C’est une manière pour lui de l’invoquer et d’exprimer le « languissement » qu’il éprouve à son égard.

F.B. : Tel que tu nous le décris, l’univers de la musique carnatique paraît se situer à des années lumières de celui d’une jeune française du XXIème siècle. Comment en es-tu venue à te prendre de passion pour cette musique ?

Emmanuelle Martin :  Si seulement je le savais ! (rires) Faute de mieux, je vais te répéter l’histoire que j’ai l’habitude de raconter à tous ceux qui me posent la même question… La première chose à savoir c’est que je viens d’une famille de musiciens professionnels. Mon père est hautboïste et ma mère violoncelliste. Il y a une trentaine d’années environ, à peu près au moment de ma naissance, mon père s’est pris de passion pour la musique carnatique. Arnaud Desjardins lui a donné les coordonnées de Savitri Nair, une grande spécialiste de la danse et de la musique indienne qui habite et travaille à Paris. Mon père a fini par rejoindre son groupe d’élèves au début des années 80. Il est par la suite devenu l’élève de Seetarama Sharma, un maître de musique résidant à Chennai (Madras). Aujourd’hui encore, mon père entretient un lien de cœur vivant et profond avec le monde de la musique carnatique.

F.B. : Tu as donc été bercée toute jeune par les classiques de la musique carnatique.

Emmanuelle Martin : Non. Pas du tout. Je ne suis pas tombée tout bébé dans l’univers de laEmmanuelle Martin 2 musique carnatique… C’était présent, bien sûr, mais pas plus que ça. Je dois préciser qu’enfant, je n’avais pas d’attirance particulière pour la musique indienne. Le chant carnatique m’était assez insupportable. Quand mon père en écoutait, je le suppliais d’éteindre cette musique « horrible ». (rires) Mes réactions de rejet pouvaient être très violentes. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je réagissais comme ça. Tout ce que je sais, c’est que cette musique faisait lever en moi beaucoup de peurs et de colère. C’était viscéral. En même temps, quand j’entendais la tampura, je me sentais touchée d’une manière que je ne comprenais pas trop. J’essayais de l’étouffer un peu mais c’était indéniable. A l’époque, j’étais fascinée par le flamenco. J’aimais également beaucoup la musique tzigane ou gipsy. J’écoutais aussi du blues… Mais le flamenco ça a vraiment été mon rêve…

F.B. : A quel âge as-tu commencé ton apprentissage de la musique ?

Emmanuelle Martin : Comme je l’ai dis, je viens d’une famille de musiciens… J’ai donc commencé à jouer de la musique très jeune. J’ai dû commencer le piano à l’âge de quatre ans. Le chant a toujours été ma vraie passion. Petite fille, je chantais du matin au soir… Ça commençait parfois au réveil. J’ouvrais les yeux et je chantais à tue-tête (rires). Il m’arrivait aussi souvent d’improviser.

F.B. : Quels styles de chant as-tu étudié ?

Emmanuelle Martin : Enfant, j’ai fait beaucoup de chant lyrique. J’ai longtemps fait partie de la maîtrise de l’Opéra de Nantes. Adolescente, je me suis cherchée. J’ai chanté avec des amis dans des groupes… Quand j’ai pris des cours de flamenco à Paris, j’en ai aussi profité pour m’initier un peu au chant indien traditionnel. Juste histoire de voir… Mais à l’époque, ça n’a pas pris… J’étais une ado très révoltée et je ne voulais surtout pas faire comme mon père… (rires)

F.B. : Comment en es-tu finalement venue à étudier le chant carnatique ?

Emmanuelle Martin : Quand mon père étudiait auprès de Seetarama Sharma, il s’était lié d’amitié avec un très jeune élève du nom de T.M. Krishna. A dix ans, c’était une sorte d’enfant prodige. Il était brillant et incroyablement doué pour la musique. En 2004, Krishna est venu passer une semaine de vacances chez nous. Mon père a alors énormément insisté pour que je prenne au moins un cours de chant avec lui. Il s’est donné beaucoup de mal pour me faire prendre conscience que Krishna était devenu un très grand musicien et qu’il serait stupide de laisser passer cette opportunité. Moi, ça ne m’intéressait pas ! Plus mon père insistait et plus je lui résistais. (rires) Au bout de quelques jours, j’ai fini par me rendre à l’évidence. Dès que Krishna ouvrait la bouche, je sentais que mon attention se focalisait entièrement sur lui. J’étais littéralement fascinée par sa présence. Je me souviens que je rentrais exprès du lycée pendant la pause de midi pour l’entendre parler dix minutes. Si j’avais de la chance, il se mettait à chanter… Finalement, j’ai accepté de prendre un cours avec lui. Je ne le faisais plus pour faire plaisir à mon père mais parce que cela s’imposait à moi.

F.B. : Comment s’est déroulé ce premier cours ?

Emmanuelle Martin : Oh, très simplement. Krishna m’a demandé d’interpréter un morceau simple, un truc pour débutants… J’ai commencé à le chanter d’une petite voix doucereuse car pour moi, la musique carnatique était un genre doux et apaisant. Soporifique… Au bout de deux notes, Krishna m’a fait taire. Il dit : « Mais qu’est-ce que tu fais ? Je t’ai entendu t’engueuler ce matin avec ta mère dans l’escalier. Tu étais au troisième étage et elle au rez-de-chaussée. Je suis donc bien placé pour savoir que tu as beaucoup plus de coffre que ça ! Alors ne te pose pas de questions. Ouvre simplement la bouche et chante ! » Il a réussi à m’ouvrir la voix. Il m’a montré que je pouvais monter dans les aigus sans passer en voix de tête. Ça a été une révélation. Je me suis dis que si la musique carnatique pouvait s’interpréter avec cette voix là alors ça changeait tout ! Les choses se sont encore précisées après le deuxième cours.

F.B. : C’est à dire ?

12800190_1673498149555637_8649329146754242393_nEmmanuelle Martin : Après ce deuxième cours, Krishna s’est attardé pour admirer la très belle collection de tampuras de mon père. Il a pris l’une des plus belles et a commencé à jouer. Moi, j’étais fatiguée. J’en avais franchement marre. Je n’avais pas envie de m’éterniser. J’avais cours le lendemain matin et le bac n’était pas très loin… Je trépignais, debout, prête à partir au premier signal tandis que Krishna était assis et jouait la tampura comme s’il avait l’éternité devant lui. Puis il s’est mis à chanter. A ce moment là, il s’est produit comme un déclic. C’était une sensation physique… Je sais pas trop comment en parler… En tout cas, j’ai compris qu’il fallait que je reste et que, pour une fois, je mette un peu en sourdine mon personnage d’ado révoltée… Krishna continuait à chanter. Ce que j’ai ressenti en l’écoutant était tout simplement incroyable. Je n’avais jamais rien éprouvé de semblable auparavant. Les seules expériences qui pouvaient s’en rapprocher, c’étaient les moments, qu’enfant, j’avais passés auprès d’Arnaud Desjardins ou, plus tard, et de manière encore plus intense, ceux que j’ai passés en compagnie de Lee Lozowick. Mais là, c’était encore plus fort. Une véritable explosion ! J’ai commencé à pleurer. D’abord quelques larmes pudiques. Mon père était avec nous dans la pièce et je n’allais tout de même pas me monter vulnérable devant lui… Alors je m’essuyais discrètement les yeux en me cachant comme je pouvais… (rires)… Et puis c’est devenu incontrôlable. J’ai dû aller chercher le rouleau de sopalin parce que je pleurais comme une madeleine…

F.B. : Qu’est-ce qui te touchait tellement à ce moment là ?

Emmanuelle Martin : Difficile à dire… Krishna n’a pas chanté longtemps. Quarante minutes à tout casser. Il était à deux mètres de moi. Il ne chantait aucun morceau en particulier. Il improvisait dans différents ragas. A ce moment là, il n’était pas du tout en représentation. Il ne portait aucune tenue particulière. Il était simple, naturel, sans aucun artifice. Krishna est quelqu’un de très talentueux. Il a énormément de charisme. Au début, j’étais donc en admiration devant LUI. Je pensais : « mais qu’est ce qu’IL chante bien ». Au bout d’un moment, la musique a pris totalement le dessus. J’avais l’impression que Krishna s’était effacé en tant qu’interprète. Il ne restait plus que la musique. Krishna se laissait traverser par la musique. On avait basculé dans un domaine totalement différent. Ce soir là, j’ai entendu la musique comme je ne l’avais jamais entendue avant. C’est comme si je découvrais son vrai visage. Je faisais l’expérience de la beauté pure. C’est à ce moment là que j’ai commencé à aimer la musique carnatique. Je n’avais plus le choix.

F.B. : C’est là que tu as pris ta décision ?

Emmanuelle Martin : Entendre Krishna chanter ce soir là a été une ouverture extraordinaire. C’est tout simplement le moment le plus important de ma vie. J’ai eu du mal à mettre des mots dessus… Je me souviens avoir fait plusieurs dessins pour essayer d’expliquer à mon père ce que j’avais vraiment vécu. Tout ce que je peux te dire aujourd’hui, c’est que pour la première fois de ma vie, j’étais absolument certaine de quelque chose. Cela faisait déjà quelques années que je me demandais ce que j’allais faire après le bac. Est-ce que j’allais faire de la musique, des études de lettres ou tout autre chose ? Je pouvais aussi commencer par voyager un peu… Ce soir là, j’ai su que la seule chose que j’avais à faire était d’aller à la source de cet art. J’avais trouvé mon maître. J’allais me donner totalement à l’apprentissage de la musique carnatique. Tout le reste allait nécessairement suivre. C’était vraiment la confiance absolue. J’ai vécu les mois suivants dans une joie parfaite. Je me sentais vivante. Tout était clair, facile… J’avais l’impression que mon esprit était ouvert à 360 degrés.

F.B. : Je suppose qu’après ça tu es partie directement rejoindre T.M. Krishna en Inde ?

Emmanuelle Martin : Quasiment. J’ai d’abord passé mon bac puis je suis partie en Inde au mois11012425_1640900012815451_608642128017612515_n d’août. En compagnie de deux grandes amies, j’ai commencé par effectuer un pèlerinage qui nous a amené à sillonner le pays sur les traces d’Arnaud Desjardins. J’ai débarquée à Chennai (Madras) en septembre. Je ne savais pas du tout comment les choses allaient se passer. Je savais simplement que j’allais désormais me consacrer corps et âme à la musique carnatique. Après 6 mois, j’ai profité d’une absence de mon prof pour rentrer quelques temps en France. Quand je suis revenue en Inde, il était clair que j’allais m’y installer pour un bon bout de temps. Je me suis immédiatement mise à la recherche d’un appartement, j’ai commencé à acheter des meubles… Au final, je suis restée 10 ans. Comme Krishna voyageait souvent aux Etats-Unis, je rentrais en France une à deux fois par an pour quelques semaines… Au cours de mon apprentissage, il y a aussi eu quelques moments très difficiles. J’ai donc fait quelques poses imprévues. Je me disais : « Bon, là je prends trois semaines et je rentre me ressourcer en France. » Dans l’ensemble ces dix ans ont tout de même été une période d’immersion totale dans la culture indienne.

F.B. : L’Inde est un pays très différent de la France. Par bien des aspects, sa culture nous reste incompréhensible. Le fait de s’y installer doit être un sacré dépaysement. Comment s’est passée ton insertion ?

Emmanuelle Martin : C’est vrai…L’Inde est un monde vraiment à part… C’est très différent de l’Occident… Pour une française, ça n’est pas évident de s’y intégrer. J’ai cependant eu de la chance… J’ai découvert le pays relativement jeune. La première fois que je suis allée là bas, j’avais quinze ans. Quand j’ai décidé de m’y installer j’en avais 19. A cet âge, j’étais encore assez ouverte… malléable… Ce qui m’a beaucoup facilité les choses, c’est qu’à cette époque Krishna devait avoir 27 ou 28 ans. C’est particulièrement jeune pour un prof… Son milieu social d’origine a également eu son importance. Krishna est un brahmane. Il appartient une classe sociale élevée. Il y a longtemps que sa famille est en lien avec l’Occident… Lui même habite dans une grande ville et se produit régulièrement partout dans le monde… Tout ça m’a grandement aidée. Ce n’est pas comme si j’étais allée étudier auprès d’un vieux maître obscur habitant dans un minuscule village complètement coupé du monde…

F.B. : Comment as-tu été acceptée par les autres élèves de T.M. Krishna ?

Emmanuelle Martin : Avec les autres élèves ça a été une aventure… (rires)… Les difficultés auxquelles j’ai été confrontée étaient principalement d’ordre relationnelles. Elles prenaient racine dans la différence radicale qui sépare la mentalité indienne de la mentalité occidentale… A certains moments, on ne se comprenait vraiment pas… Les indiens ont par exemple une manière très différente de gérer les conflits. En bonne française, dès que je sentais une tension, j’allais voir les personnes concernées et je leur disais : « Bon, il y a quelque chose qui ne va pas. Est-ce que vous voulez qu’on en parle ? » Et eux, ils ouvraient de grands yeux. Ils ne voyaient pas de quoi je voulais qu’on parle. Quand il y a un problème, on se contente de ne pas en parler. On ne s’adresse plus la parole pendant des jours, des semaines ou des mois. Et puis un jour, la tension disparaît d’elle même (rires)… Bon et puis il y a les jalousies et les rivalités qui surgissent toujours entre les élèves d’un maître charismatique. Cela m’a parfois beaucoup fait souffrir. Il faut s’imaginer que là bas, Krishna, sa famille et ses élèves représentaient la totalité de mon monde. Mais ce genre de frictions sont inévitables dès qu’on cesse de se protéger en restant à l’extérieur. J’ai choisi de plonger dans le bain et je ne le regrette pas. Aujourd’hui tous ces gens sont un peu comme ma famille.

F.B. : Comment as tu fait pour tenir dans les moments difficiles ?

Emmanuelle Martin : L’une des choses qui m’ont le plus aidées, c’est que je n’ai jamais douté de mon choix. A mes yeux, ma présence auprès de Krishna tenait de l’évidence. Je ne me suis jamais posé de questions à ce sujet. Je savais que j’étais à ma place. C’est ça qui m’a donné la force de surmonter toutes les difficultés qui se sont présentées… Pendant ces années, j’ai reçu un très grand soutient de la part de mes parents et de quelques amis dont je suis très proche. Je leur dois énormément. C’est particulièrement le cas de Lee Lozowick qui m’a toujours encouragé à poursuivre dans mon aventure. Il a joué un rôle essentiel à certains moments critiques où tout aurait pu s’arrêter ! La persévérance dont j’ai fait preuve à l’égard de cette pratique n’a pas toujours été comprise. Certaines personnes me demandaient parfois pourquoi je m’infligeais toues ces épreuves. Lee a toujours compris l’importance que cette musique avait pour moi. Dans mes moments de doutes, il me répondait toujours : « Yes… Just keep on going on !!!! »

F.B. : Pourrais-tu nous parler un peu des conditions dans lesquelles tu as étudié ?

Emmanuelle Martin: Auprès de Krishna, j’ai étudié la musique de manière traditionnelle. J’ai noué avec lui une véritable relation guru/shishya (maître/élève). En pratique cela veut dire que j’ai été totalement intégrée dans sa vie familiale. Même si j’avais mon propre appartement, j’étais avec lui et sa famille quasiment du matin au soir. En tout cas pendant les six ou sept premières années… J’accompagnais Krishna dans beaucoup de ses déplacements. Au bout d’un certain temps, la famille et les élèves de Krishna ont pris conscience que je n’étais pas là en touriste. J’ai donc cessé d’avoir un statut à part… Tout le monde s’est mis à me traiter comme une indienne, je veux dire l’une des leurs. D’un certain point de vue, c’était comme si notre différence culturelle, très palpable au début, disparaissait peu à peu au fil des années. Elle n’est maintenant plus qu’un lointain souvenir. Ils ne font plus de différence… Je peux dire que cela a été un cadeau très précieux parce que cela m’a permis de m’intégrer à leur milieu, à leur culture. J’ai vraiment pu vivre les choses de l’intérieur.

F.B. : Intéressons-nous maintenant à la musique en elle même. Tu nous as dis au début de cet entretien qu’à l’origine, la musique carnatique était une musique dévotionnelle. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Je précise ma question ; en Occident, l’œuvre d’un Jean-Sébastien Bach comporte une grande majorité de compositions religieuses. Aujourd’hui, ses cantates et ses passions sont cependant interprétées à l’intention d’un public qui s’intéresse presque exclusivement à leurs qualités esthétiques. En va-t-il de même pour le chant carnatique dans l’Inde contemporaine ?

12370804_1650001481905304_8572251375958155046_oEmmanuelle Martin : Exactement. Il faut cependant se souvenir que dans l’Inde d’aujourd’hui, l’hindouisme est beaucoup plus vivant que le christianisme en Europe. Ses rituels imprègnent toujours la vie quotidienne de nombreux indiens modernes. Cette influence se fait donc aussi sentir dans le domaine de la musique… Un certain nombre de jeunes musiciens avec lesquels je suis en contact, veulent cependant nier la dimension spirituelle du chant carnatique au profit de ses seules qualités esthétiques. Ils clament à tout bout de champ qu’il ne faut accorder aucune importance au sens des textes et que la musique carnatique n’a pas de liens véritables avec la religion hindoue. C’est très « fashion » comme prise de position. (silence)… Au début, je ne me préoccupais pas beaucoup du sens des textes. Mon maître me disait que je devais me concentrer sur la musique et que le reste finirait par suivre… C’est ce que j’ai fait. Cela m’était d’autant plus facile, qu’à l’époque, ces textes ne me parlaient pas vraiment. Petit à petit, les choses ont changé. J’ai commencé par prendre conscience que tel texte décrit précisément les attributs du dieu Ganesh par exemple et que tel autre est dédié à Sarasvati. Cela a contribué à une relation de plus en plus intime avec ces chants. Il m’arrive même de sentir de manière mystérieuse « la présence » de la divinité à laquelle ils sont dédiés. En 2010, j’ai rencontré un artiste d’un très grand talent qui se consacre en priorité à la représentation des grandes divinités du sud de l’Inde. Nous travaillons donc tous deux dans le même domaine : celui de l’art sacré et particulièrement celui du Tamilnadu. A ses yeux, ces dieux et ces déesses ne sont pas seulement des symboles ou de belles images. Elles sont bel et bien vivantes… A sa manière, il m’a aidée à approfondir la compréhension que j’ai de mon art. Même si la musique carnatique est extraordinairement riche et belle en elle-même, elle ne peut, selon moi, pas être uniquement considérée comme une musique esthétique. C’est une musique de prière et de méditation. Elle sera d’autant plus bouleversante si celui qui l’interprète est authentiquement en relation avec le divin. C’est bien sûr plus facile à dire qu’à faire ! (rires)

F.B. : Comment est-elle perçue en Inde ?

Emmanuelle Martin : J’ai l’impression qu’un certain sens du sacré est en train de se perdre en Inde. Aujourd’hui beaucoup de concerts ont lieu sur des scènes dont le fond est occupé par un grand écran sur lequel clignotent les logos des sponsors qui financent l’événement. Dans la salle, les gens parlent entre eux pendant le concert, ils lisent le journal, répondent au téléphone et n’arrêtent pas de se lever pour aller chercher ceci ou cela…

F.B. : Les paroles des chants que tu interprètes sont profondément ancrées dans la culture hindoue. Comment peuvent-elles toucher un public qui ignore souvent tout de cette religion ?

Emmanuelle Martin : C’est une bonne question… Je me la pose depuis longtemps… Je me la suis d’ailleurs à nouveau posée hier soir avant d’entrer sur scène… (rires)… La lecture d’un texte de Gurdjieff m’a beaucoup éclairée. Il y parle de ce qu’il appelle l’art objectif. Selon lui, certaines formes d’art sont objectives. Même si cet art est complètement étranger à ta culture, même si tu ne sais pas vraiment l’apprécier, le seul fait d’être en contact avec une œuvre de ce genre affecte ton être à un niveau très profond. Elle contribue subtilement à ta transformation. Elle t’aide à te tourner vers le divin. Ça ne m’empêche pas de me poser beaucoup de questions. J’ai parfois des moments de découragement. Je me dis : « à quoi bon ? » J’ai bien conscience que pour les occidentaux, la musique carnatique n’est pas facile d’accès. Depuis deux ans que je donne des concerts en Occident, je constate malgré tout que cette musique peut bouleverser des gens qui n’ont strictement aucun lien avec elle et qui ne connaissent rien à la culture qui l’a vue naître. Je réfléchis à la meilleure manière de communiquer l’essence de cette musique au public occidental. Je me demande en particulier comment partager le sens des textes. C’est une question qui me passionne. Pour l’instant je n’y ai pas encore apporté de réponse définitive. Je suis toujours en recherche…

F.B. : Comment vois-tu l’avenir de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Chaque forme de musique est une entité vivante et intelligente. C’est particulièrement le cas de la musique carnatique. Elle vient du fond des âges. Alors que beaucoup d’autres styles musicaux ont péri au fil des siècles, le chant carnatique a toujours su s’adapter à de nouveaux environnements. Avant l’arrivée des colons anglais, les concerts de musique carnatique avaient lieu dans les temples. Ils pouvaient durer huit heures ou bien davantage. Pendant la période coloniale, la musique carnatique s’est adaptée aux goûts et aux cadres mentaux des Anglais. Elle était désormais écoutée dans des salles de concert tout comme les œuvres de Mozart, de Beethoven ou de Brahms. La durée des représentations a été réduite à environ deux heures et demie. Selon moi, ce nouveau format ne convient pas vraiment à la musique carnatique. Il lui a au moins permis de rester vivante. Peut-être que pour survivre dans le monde de demain, la musique carnatique devra se transformer encore plus radicalement. Je ne sais pas.

F.B. : A chaque fois que je t’ai vue en concert tu portais un sari. C’est très beau et ça te va très bien. N’as tu cependant pas peur que le public occidental perçoive cette tenue comme une sorte de déguisement exotique et que cela l’empêche de concentrer son attention sur l’essentiel ?

Emmanuelle Martin : Je me suis souvent posé la question en effet. Cet aspect me touche d’autant plus que j’ai toujours été agacée par les occidentaux qui se déguisent en indiens. Certains se donnent même beaucoup de mal… (rires)… En théorie, il serait tout à fait envisageable pour moi de jouer cette musique en jeans par exemple. Je l’ai fait lorsque j’ai brièvement travaillé avec le Workcenter de Jerzy Grotowsky et Thomas Richards. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai cependant choisi de rester en sari. A mes yeux, c’est simplement un costume de scène. Un peu comme le queue de pie pour les musiciens classiques… Cela pourrait changer…

F.B. : Après dix ans d’apprentissage intensif, comment es-tu perçue dans le monde de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Il faut savoir que dans le monde de la musique carnatique, et 12977078_1689806327924819_6116880821981918638_oparticulièrement a Chennai il y a une hiérarchie très stricte. Ça marche par paliers. Aujourd’hui, je suis encore dans le groupe des débutants. J’ai encore beaucoup de travail pour affiner et approfondir tous les aspects de mon art. En ce qui concerne la manière dont le public indien me perçoit c’est difficile à dire. Le mieux serait peut-être de leur demander… (rires)… Ce que je peux dire, c’est que pendant mes dix années d’apprentissage, j’ai eu très souvent l’occasion d’accompagner mon maître sur scène. Cela m’a donné l’opportunité de côtoyer les plus grands maestros de la musique carnatique. Toutes générations confondues. Un certain nombre d’Indiens peuvent donc avoir un à priori positif à mon égard… (silence)… Oui, je sens un certain respect de la part des indiens… D’un certain côté, ça les fascine que je sois blanche. Mais ça les rend aussi un peu dubitatifs… Je me souviens d’une femme qui m’a dit : « Tout est parfait. Le seul problème c’est ta couleur de peau. » Pour sa part, Krishna ne considère pas que mes origines soient un handicap. Il ne fait aucune différence entre ses autres élèves et moi… (silence)… Quand je chante, je suis très impliquée. Je pense que les indiens reconnaissent ma passion et mon investissement. Reste à savoir si je vais continuer à évoluer musicalement ou si je vais commencer à stagner parce que je ne pourrai pas dépasser certaines limites. C’est ça qui va vraiment faire la différence. Du moins c’est ce que je suppose.

F.B. : Une dernière question pratique pour finir. Nos lecteurs peuvent-ils se procurer un disque de toi ?

Emmanuelle Martin : Il y a quelques années, j’ai enregistré un premier disque en Arizona. Il est en cours de réédition. Je travaille à un deuxième projet.

Crédit photo: photos 1 & 2: Laurent Belmonte, photo n°: 5 Lola Casamitjana