Articles par workprojectassocies

WORK PROJECT ASSOCIES (WPA) est une association à but non lucratif dont l'objet est de favoriser la création et la diffusion d'oeuvres artistiques en soutenant la production de CD, de livres, de films, de photos etc. et en organisant des événements multiculturels pour les faire connaître.

L’Ange

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Un démon, transformé en ange de lumière, apparut un jour à l’un des frères et lui dit: « Je suis l’ange Gabriel qui t’a été envoyé. » Mais le frère répondit: « Réfléchissez bien : vous devez vous tromper de personne. Je n’ai rien fait pour mériter la visite d’un ange. » Aussitôt les apparitions démoniaques cessèrent.

Thomas Merton, Aphorismes des pères du désert (traduction: Marie Tadié)

 

House of cards

bookMon grand-père aimait à répéter que « ceux qui tapent le carton laissent leur cerveau au vestiaire. » Imbu des préjugés de son temps, cet intellectuel allemand n’éprouvait que mépris pour les jeux de cartes et les malheureux assez fous pour s’y adonner. J’ignore si la lecture du dernier livre de Marianne Costa aurait suffit à ébranler ses convictions. Elle l’aurait en tout cas aidé à replacer les choses dans une perspective plus vaste et plus juste. Brillant, érudit, passionné, Le Tarot pas à pas (Dervy, 2018) est l’un des ouvrages les plus sérieux sur l’histoire et les significations de ce drôle de jeu de cartes. Le caractère précieux de ce travail tient au parcours et à la personnalité uniques de son auteure. Ayant pratiqué la tarologie pendant un quart de siècle, Marianne associe une connaissance intime de cette discipline à une culture encyclopédique et des capacités d’analyse particulièrement fines et rigoureuses. 

Frédéric Blanc: De quelle manière le Tarot est-il entré dans ta vie?

d00055j02Marianne Costa: Au départ le Tarot était pour moi un simple jeu de société. « Taper le carton » a été l’une des passions de mon adolescence. Puis, vers 16/17 ans, j’ai commencé à fréquenter les librairies ésotériques. J’y ai découvert le Tarot de Marseille qui m’a ouvert d’autres perspectives… C’était une période difficile. Mes parents étaient en train de se séparer et ma mère, ne sachant à quel saint se vouer, m’avait offert un petit livre qui me permettait de lui tirer les cartes! Etant alors totalement identifiée à un rôle de « sauveur », j’ai accepté. Je l’ai fait d’autant plus volontiers que je me suis rapidement découvert des facilités dans ce domaine : je lisais les cartes à jouer communes, les Tarots en tout genre, des oracles un peu inquiétants… J’ai continué à bricoler comme ça jusqu’à l’âge de 20 ans. L’exercice d’interprétation des cartes me séduisait énormément. Cela ne m’empêchait pas de me sentir complètement perdue dans la jungle foisonnante des jeux et des grilles de lectures… Faute de point d’appui suffisamment convaincant, j’ai décidé un beau jour de rompre tout contact avec le monde de la cartomancie. J’étais d’autant plus désireuse de m’éloigner de cet univers que certains jeux émanaient une noirceur qui me rebutait de plus en plus. Je conservais malgré tout le désir très puissant de rencontrer un maître dans ce domaine. Je voulais aller au fond des choses… Ce désir s’est réalisé en 1997, lorsque j’ai assisté pour la première fois à l’un des tirages publics d’Alejandro Jodorowsky. En le regardant faire, j’ai eu un déclic. J’ai été immédiatement convaincue par son approche… Je sentais qu’il maîtrisait son sujet. Contrairement à tant d’autres, il savait de quoi il parlait. Je me souviens qu’il a désigné la carte du Chariot et dit à la consultante : “cette carte représente l’action dans le monde”, et j’ai su que c’était juste. Je me suis donc rapidement engagée auprès de lui. D’abord comme élève, puis, à notre grande surprise à tous les deux, nous nous sommes retrouvés en couple pratiquement du jour au lendemain. Même si nos routes se sont séparées (le couple s’est terminé en 2006 et notre collaboration active, en 2011), j’éprouve toujours une immense gratitude pour tout ce que m’a apporté Jodo. Je lui suis également reconnaissante pour tout ce que notre rupture m’a obligée à construire par la suite. En ce qui concerne le Tarot, Alejandro reste mon maître. C’est lui qui m’a initiée à cet art. Je lui dois d’être entrée dans cette tradition…

Frédéric Blanc: La publication en 2004 de La Voie du Tarot représente l’un des sommets de votre collaboration intellectuelle…

71ORCEL1QNLMarianne Costa: Ce livre, c’est un peu la thèse de doctorat à laquelle me prédisposaient mes études et que je  n’ai jamais faite dans le cadre de l’université. Lorsque j’ai entamé la rédaction de ce livre sur la base des documents existants de l’enseignement de Jodo, notre intention commune (car évidemment il m’a guidée et nous avons interagi pendant tout le processus d’écriture) était d’organiser la prodigieuse luxuriance de ces années de stages, conférences, articles etc. Nous voulions présenter ses idées de manière aussi exhaustive et structurée que possible. La matière de départ était tellement riche et baroque que cela représentait un gros défi… Au final, c’est une vraie réussite. Je le dis sans fausse modestie. C’est une somme qui a marqué son époque. Elle a révolutionné le petit monde du Tarot en inspirant une décennie de recherches et de publications.

Frédéric Blanc: Quinze ans après, tu publies Le Tarot pas à pas, un livre tout aussi dense et encyclopédique que le premier.

21Marianne Costa: Ce livre commence presque comme un roman. Je prends mes lecteurs par la main et les guide à travers l’histoire du Tarot. Je me penche sur ses significations et les différentes manières dont il a été utilisé. Je propose ensuite une série de questionnements approfondis sur plusieurs aspects de la pratique du Tarot : lecture et interprétation, mais aussi travail artistique, psychologique, jeux de rôles, méditation active, et tous les aspects graphiques et artistiques : redessiner les cartes, le colorier différemment de l’original, etc. J’ai pris soin de faire en sorte que ma réflexion reste ouverte. Je la laisse parfois volontairement en suspens, car je me suis aperçue que l’histoire du Tarot est pleine de trous, d’hypothèses, de mystères, et que ce serait une escroquerie intellectuelle d’affirmer une sorte de vérité originelle… Mes conclusions sont donc souvent provisoires et susceptibles d’être modifiées si de nouveaux éléments apparaissent. Il y a enfin l’aspect manuel. J’y explique la structure du jeu et l’ensemble des interprétations possibles des cartes. Je donne également des bases de pratique assez variées. Mais là encore, je me garde bien de fermer et de figer les choses en donnant, par exemple, une signification définitive à chaque carte… D’un certain point de vue, il s’agit d’un anti-manuel du Tarot. 

Frédéric Blanc: Qu’est-ce qui justifie la sortie d’un nouveau livre sur le Tarot? Tout n’a-t-il pas déjà été dit sur le sujet?

Marianne 3Marianne Costa: Le Tarot est un domaine inépuisable. Il est par définition impossible d’en faire le tour. Ce nouveau livre fait le point sur quinze années de réflexions, d’enseignement, de recherche et de pratique. Depuis 2004, la manière dont je comprends et diffuse le Tarot a beaucoup changé. A l’époque, j’étais une sorte de “grande prêtresse” de l’école jodoroswskyenne, et bien sûr très fière de cette posture. Ce qu’il disait était pour moi paroles d’Évangile! Je peux être très dévotionnelle quand je m’y mets! (Rires) Mais une fois dissipé le choc initial du livre, les lecteurs ont commencé à me poser des questions de plus en plus pointues : « Jodo affirme que le Tarot a été crée par une confrérie de sages regroupant des représentants des trois grands monothéismes. Peux-tu nous dire sur quelles sources il s’appuie pour affirmer une telle chose? » Je devais bien avouer que j’en étais incapable. Je m’étais tellement absorbée dans l’étude et la contemplation des symboles spécifiques au Tarot de Jodorowsky que j’en avais oublié de faire mon boulot d’intellectuelle. J’étais comme une élève de yoga qui aurait rencontré un professeur particulièrement séduisant, original et charismatique. Après des années passées en vase clos avec lui à pratiquer sa version particulière du yoga, elle sort de sa bulle et découvre l’existence des Upanishad et de la Bhagavad-Gita… L’approche de Jodorowsky est infiniment précieuse et puissante. Elle s’inscrit cependant dans un contexte beaucoup plus large que j’avais négligé. Depuis, je l’ai étudié de manière approfondie.

Frédéric Blanc: Quel contexte?

Marianne Costa: Celui d’une certaine tradition du jeu de Tarot, qui s’est imposée sous le nom de “standard de Marseille”. Ce standard artisanal (dessins et symboliques relativement fixes) s’est constitué par strates, entre le XVème et le XVIIème siècle, et du point de vue commercial ce sont les jeux de Tarot des artisans français qui ont été les plus vendus à leur époque. Une forme artisanale s’impose par sa beauté intrinsèque et aussi par son utilité, comme la forme d’une guitare, par exemple : la classique, la flamenca, etc : ce sont des standards, des lois de fabrication que des générations de luthiers vont ensuite s’acharner à copier et perfectionner et personnaliser juste ce qu’il faut (ô le merveilleux Art Objectif de l’artisanat…) avec plus ou moins d’amour, de savoir-faire et de créativité. La succession de tous ces artisans constitue des lignées, qui renforcent l’existence d’une forme : celle de la guitare, celle du jeu de Tarot… En réinterprétant et en enrichissant le jeu, chaque maître cartier rend hommage à une tradition qu’il contribue à enrichir. C’est cette richesse que j’ai voulu présenter au grand public en décidant de commercialiser mon livre avec la réédition d’un Tarot ancien. En l’occurence celui de Pierre Madenié.

Frédéric Blanc: Pourquoi précisément ce jeu là?

f34d17d3c0f107c4574cc3722b376c57Marianne Costa: J’aime énormément ce jeu, les dessins sont délicats et forts en même temps et il émane de lui une sorte d’influx esthétique et de bienveillance auquel je suis très sensible. Chaque jeu de Tarot a une identité. Pour celui de Madenié, je me suis demandé s’il était directement porteur d’un influx spirituel. Il y a une hypothèse, peut-être une peu tirée par les cheveux mais que j’aime beaucoup : Madenié était le maître cartier du Duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV. Or le précepteur de ce jeune prince n’était autre que Fénelon qui fut un disciple fervent de Mme Guyon. C’est un détail. Il revêt cependant à mes yeux une importance énorme puisqu’il me permet de connecter le Tarot avec cette grande dame persécutée par Bossuet, qui fut embastillée de longues années et supporta les épreuves dans un état de béatitude qui ferait passer Martin Luther King pour un petit joueur. Son histoire m’a bouleversée. Mme Guyon a été la dernière grande mystique laïque produite par la culture française. Après elle, c’est le désert. Nous basculons définitivement dans l’âge de la raison raisonnante qui se poursuit jusqu’à nos jours. Pour te donner une idée de l’envergure de Mme Guyon, on pourrait la comparer à certains mystiques de l’Inde. Je n’en ai aucune preuve mais j’aime à croire que la Papesse du jeu de Pierre Madenié rend un hommage discret à cette femme remarquable. Cette possibilité n’a rien d’impossible puisque l’Impératrice de ce jeu est le portrait craché de l’Impératrice de l’époque (nous parlons évidemment du Saint Empire Romain Germanique), Wilhelmine-Amélie de Brünswick-Lunebourg. Si ce Tarot fait référence au monde du pouvoir politique, il n’y a pas de raison qu’il ne puisse pas comporter également un clin d’oeil à la vie spirituelle et intérieure…

Frédéric Blanc: La parution de La Voie du Tarot en 2004 avait elle aussi coïncidé avec celle d’un jeu. Je parle bien sûr du Tarot restauré (certains diraient recréé) par les soins d’Alexandro Jodorowsky et Philippe Camoin. A l’époque, les deux compères n’ont pas hésité à proclamer qu’ils étaient parvenus à « reconstituer le Tarot tel qu’il était à son origine » Depuis, de nombreuses voix se sont élevées pour mettre en doute cette prétention. As-tu une opinion à ce sujet?

Marianne Costa: Je ne crois plus aujourd’hui à la possibilité d’une restauration objective du Tarot. La démesure poétique d’un tel projet m’inspire certes beaucoup de sympathie. Il n’en reste pas moins que ce genre d’ambition relève du fantasme. C’est tout bonnement irréalisable.

Frédéric Blanc: Pourquoi?

13-2Marianne Costa: Une restauration objective est un oxymoron. Quand on se lance dans un travail de ce type, on est obligé de faire des choix qui seront forcément subjectifs. Ceux d’Alexandro ont été profondément influencés par sa nature d’artiste et sa culture remarquable de l’occultisme, et en particulier des interprétations occultistes de la Kabbale. Cette érudition vertigineuse a laissé des traces plus ou moins discrètes dans le dessin de toutes les cartes. Et puis il y a l’apport non négligeable de Philippe Camoin. C’est un homme extrêmement intuitif qui, à l’époque, était parfois sujet à des visions spontanées… Il est par exemple convaincu que la carte de la Lune représente le port de Marseille, et que la femme dansant dans la mandrole du Monde est une évocation directe de Marie-Madeleine… Leur univers à tous les deux est donc très présent dans cette restauration du Tarot, ce qui fait de Jodo et Camoin, tout simplement, deux interprètes de plus dans une longue lignée… En dépit de toute leur ferveur, ces deux passionnés n’ont donc pas pu faire autrement que d’imprégner leur version du Tarot de leurs préoccupations. Ce faisant, il n’ont d’ailleurs pas fait autre chose que les maîtres cartiers qui les ont précédés. Tous les artisans qui ont successivement reproduit le standard de Marseille y ont apporté leur patte. Impossible de faire autrement! Même les puristes n’échappent pas à la règle. Certains maîtres cartiers contemporains font un travail remarquable. Je pense à des gens comme Bertrand Saint-Guillain ou Yves Reynaud, Pablo Robledo ou le regretté Yoav Ben-Dov. Même s’ils n’ont pas l’auditoire large et la puissance de conviction d’un Jodo, ces artisans expriment eux aussi leur vision, de manière plus confidentielle et tout aussi subjective. Toute tentative de “restauration” du Tarot est selon moi plutôt une réinterprétation. Je m’apprête d’ailleurs à mettre en ligne, début ou mi-2020, un jeu “copyleft” en noir et blanc, qui ne sera certainement pas présenté comme une restauration mais bien comme une variation à l’intérieur de la riche histoire du Tarot. Cela me semble plus adéquat.

Frédéric Blanc: Après toutes ses années, quel jugement portes-tu sur la qualité du jeu de Jodo?

Marianne Costa: En dépit de ses inévitables limites, le jeu d’Alexandro est d’une qualité exceptionnelle. Il a été crée par un artiste authentique qui y a mis sa passion, son talent et cet amour éperdu du Tarot qui remonte aux premières années de son enfance. Je ne saurai donc que trop conseiller l’étude et l’usage de ce jeu. Sa contemplation assidue peut nous aider à éduquer notre regard. Sa palette très coloré (il y a onze couleurs dont le violet) est séduisante pour beaucoup de gens, et peut en fatiguer d’autres. C’est un jeu qui a beaucoup d’énergie et d’intensité.

Frédéric Blanc: A quoi tiennent les limites de ce jeu?

f1a514c0596fca3fca26bc430627beacMarianne Costa: Elles sont inséparables du contexte qui l’ont vu naître. Jodo et Camoin ont basé leur travail sur les connaissances de l’époque qui étaient loin d’être aussi riches que celles dont nous disposons aujourd’hui. Si l’on veut juger la qualité de leur travail, il faut se remettre dans le contexte des années 90. A l’époque, Internet en était à ses tous premiers balbutiements. Il ne suffisait pas d’aller en ligne pour pouvoir étudier les détails de tel ou tel jeu. Avoir accès à certains jeux anciens n’était pas une mince affaire. Cela impliquait souvent de longs et coûteux déplacements. La tarologie avait encore un petit côté Indiana Jones. Il y avait un prix à payer. Jodo et Camoin ont entrepris avec beaucoup de sincérité et de persévérance une entreprise à laquelle peu de gens avaient osé s’essayer avant eux. (Silence) N’oublions pas non plus que les possibilités techniques étaient incomparablement plus limitées que celles dont nous disposons aujourd’hui. Jodo et Camoin ont photographié les moules d’un certain nombre de Tarots anciens et les ont superposés sur Photoshop… L’usage de cet outil s’est tellement banalisé qu’on oublie qu’à l’époque, il tenait encore un peu de la science fiction… Je me souviens qu’Alejandro parlait avec éblouissement du fait que Philippe Camoin dessinait au stylet électronique.  À l’époque c’était le summum de la technologie, mais les applications graphiques ont tellement évolué en si peu de temps qu’il est aujourd’hui possible de faire un travail très fin, comme si l’on reproduisait numériquement dans ses moindre détails le moule initial en bois de poirier. Et dans vingt ans il y aura encore des progrès, c’est sûr !

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Photo: Mona Boitière

 Frédéric Blanc: Revenons maintenant à ton livre. Dans l’un de ses chapitres les plus prenants, tu t’interroges sur les enjeux d’une séance de tirage. Tu réfléchis au rôle de chacun des protagonistes impliqués dans la lecture. 

Marianne Costa: Ces questions importantes sont malheureusement trop rarement abordées. Alexandro les a traitées à ma demande dans la conclusion de La Voie du Tarot. Ayant été fortement marqué par le zen, Alexandro y assimile la lecture du Tarot à la cérémonie du thé. C’est une très belle métaphore qui rend bien compte de la finesse de sa pratique. A ses yeux, un tirage est presque un rituel. Alexandro insiste sur la nécessaire beauté et mesure des gestes. Il rappelle également que le consultant devrait être considéré comme un hôte. Au sens presque soufi et initiatique du terme… Dans mon nouveau livre, j’ai ressenti le besoin de reprendre et d’élargir ces questionnements. Je les aborde sous un angle différent: Pour quelles raisons décide-t-on d’aller se faire tirer les cartes? Comment allons nous choisir la personne que nous allons aller consulter? Que fait exactement cette personne quand elle nous lit le Tarot? Comment le lecteur et le consultant peuvent-ils influer sur la qualité de ce moment? Et, last but not least, comment le consultant se situe-t-il face à la réponse qui lui est donnée?

Frédéric Blanc: Où en es tu de tes réflexions?

Marianne Costa: C’est vaste comme question! Ma réponse serait trop complexe pour être résumée en quelques mots. J’ai déjà eu assez de mal à la faire tenir en un chapitre! (Rires)

Frédéric Blanc: Je vais donc te poser une question plus spécifique. Quelles sont les raisons qui poussent une personne à venir se faire tirer les cartes?

Marianne Costa: J’incline aujourd’hui à penser que c’est le désir de trouver un mentor.

Frédéric Blanc: Et en qui s’incarne ce mentor? Dans le lecteur ou le jeu de carte?

Marianne Costa: Ni l’un ni l’autre et les deux à la fois! (Rires) Il est faux de prétendre que le lecteur est un ignorant qui laisse parler les cartes à sa place. Mais il serait tout aussi erroné d’affirmer que le Tarot se réduit à n’être qu’un ensemble inerte d’images imprimées au travers desquelles s’exprimerait mon inspiration ou ma fantaisie du moment. Une lecture du Tarot est toujours une interaction entre le jeu et le lecteur.

Frédéric Blanc: C’est à dire?

Marianne Costa: L’architecture du Tarot est très rigoureuse. Son langage précis représente un point d’appui solide sur lequel je peux étayer ma lecture. Si cette colonne vertébrale reste toujours suffisamment souple pour me laisser une certaine liberté, elle ne laisse cependant jamais place au caprice.

Frédéric Blanc: Revenons à cette histoire de mentor…

A06Marianne Costa: Lors d’une lecture de Tarot, la présence d’un guide plus averti s’avère indispensable : une personne qui soit à la fois avertie de la structure du tarot pour “traduire” les cartes, mais qui fasse aussi office de miroir impartial et d’interlocuteur pour que la personne qui consulte obtienne une réponse satisfaisante. Il faut donc se débrouiller pour que cette dimension du “mentor” soit présente d’une manière ou d’une autre. Ainsi que je l’ai dit, le lecteur de Tarot est, en fait, incapable d’assumer pleinement ce rôle, car le mentor est la voie de la sagesse, et nous ne sommes pas 100% sages! Quels que soient notre talents et notre maturité, il reste des scories. Mais nous pouvons nous rendre disponible à cette dimension de sagesse présente en chacun de nous, lecteur et consultant y compris, et faire en sorte que la séance se déroule sous ses auspices. J’utilise le mot mentor, mais il en existe beaucoup d’autres susceptibles de désigner cette dimension. On peut parler de Dieu, de la Vie, du Tout. Le Tarot est franchement déiste. On le constate à chaque carte ou presque. Cela ne nous oblige pas forcément à parler de Dieu dans une lecture, puisque la lecture est au service du consultant : la formulation la plus utile et la plus acceptable pour le consultant est toujours la meilleure. Mais la dimension du Plus Vaste est, pour moi, toujours présente dans une lecture de Tarot : sortir les cartes est un appel à la synchronicité, au Grand Inconscient, à la magie du réel, à l’intention de découvrir la meilleure réponse, celle qui nous rapproche de notre humanité.

Frédéric Blanc: Comment définirais-tu rôle du lecteur?

lookup rougeMarianne Costa: Là encore, il y aurait énormément de choses à dire… Trop… Je vais forcément rester à la surface… Pour faire court, je dirais que le lecteur se met au service du consultant. Pour cela, il doit être capable de s’observer lui-même. Durant toute la séance, il porte une attention extrêmement fine à ses réactions et à ses jugements. Il veille à ne pas se laisser emporter par ses pulsions: peur, agressivité, velléités de séduction ou de domination… Un ou une tarologue digne de ce nom se soumet à un cahier des charges strict et exigeant, dont il ou elle définit à l’avance les principes, et qu’il ou elle ajuste au fur et à mesure de son cheminement. Cette discipline lui permet d’influer très directement sur la qualité de la séance. Certaines personnes utilisent des rituels très visibles, comme d’allumer une bougie ou de prier avant une séance, d’autres, comme moi, ont un attirail de pratiques intérieures invisibles mais destinées à rendre l’atmosphère la plus recueillie possible… Cette déontologie présente un autre avantage collatéral, c’est qu’elle nous sauve de l’ennui et de la routine. Chaque tirage est passionnant, parce qu’il devient un moment de méditation, d’observation de soi, de découverte de l’humain…

Frédéric Blanc: Ma question précédente était un peu trop abstraite. Permets-moi de la personnaliser… Peux-tu nous parler de quelques-uns des aspects importants de ta pratique?

Marianne Costa: L’une des dimensions importantes de ma fonction consiste à aider le consultant à reformuler sa question afin qu’elle soit la plus juste possible. Un tirage peut nous donner l’occasion de retrouver notre axe et de nous connecter (même de manière momentanée) à notre sagesse intrinsèque (ce que bouddhistes et hindous appellent la prajña). Il m’est arrivé de lire les cartes à des personnes qui ne me posaient pas la question qu’elles portaient mais celle qui leur était imposée par le Surmoi. Je me souviens par exemple d’un homme qui prétendait être venue me consulter pour savoir comment se réconcilier avec ses frères et soeurs. J’ai senti que ce n’était pas sa vraie demande. Comme j’ai pour principe de toujours laisser le consultant souverain dans sa lecture, j’ai fait en sorte de l’accompagner de mon mieux dans son questionnement apparent tout en ne manquant pas une occasion de lui donner des indices susceptibles de l’orienter vers ce que je ressentais comme sa véritable problématique.

Frédéric Blanc: Quelle était-elle?

Marianne Costa: Je la formulerai de la manière suivante: « Qui suis-je? Qu’est-ce qui reste de moi si je ne suis plus celui qui a pour mission de faire régner l’ordre et l’harmonie au sein de ma fratrie? »

Frédéric Blanc: Tu défends une conception très exigeante du Tarot. J’imagine qu’elle n’est pas partagée par tous les consultants. Un certain nombre d’entre eux se contenteraient certainement de réponses toutes faites…

A13Marianne Costa: Si un consultant me demande une réponse toute faite, ma responsabilité est de le ramener sur terre en lui signalant que je ne l’ai pas. Alejandro était très prudent à cet égard. Quand il lisait le Tarot au café, il se laissait la liberté de ne pas systématiquement donner de réponse définitive au consultant. Comme les tirages étaient gratuits, il pouvait se permettre de lui conseiller de revenir le voir à un moment plus opportun… Il arrive aussi que les cartes restent muettes. Au moment du tirage, la personne peut être tellement confuse que cela brouille momentanément toute possibilité d’interprétation car les cartes ne font état que de cette confusion. Dans ces cas là, il est important de ne pas essayer de répondre coûte que coûte. Le mieux est de laisser reposer et de réessayer une autre fois. Après, s’il existe des cartomanciens capables de fournir des réponses clef en main et de lire l’avenir, je trouve ça super! S’ils ne font de mal à personne, je leur tire même mon chapeau. Lorsque j’étais encore la Jeanne d’Arc du Tarot de Jodorowsky j’aurais été beaucoup plus intolérante. (Rires) Aujourd’hui, je suis tranquille avec ce que je fais et je ne ressens plus le besoin de convertir les autres à la bonne parole. Je me contente de cultiver mon petit espace à moi. Un potager en biodynamie. (Silence) Cela fait d’ailleurs longtemps que j’ai cessé de donner des consultations régulières. Lorsqu’il m’arrive encore de faire des lectures, je reçois plutôt des gens qui essaient sérieusement de prendre la responsabilité de leur vie. Cela inclut des personnes qui s’inscrivent sur un chemin spirituel ou qui s’impliquent dans une démarche thérapeutique. S’y ajoutent évidemment ceux qui étudient le Tarot avec moi. (Silence) J’applique souvent le principe de la donation libre. En choisissant de ne recevoir qu’un certain public, je réduis le risque de me faire arnaquer. Ceux qui essaient tant bien que mal de mettre un peu d’ordre dans leurs existences auront en effet tendance à faire une donation décente. De cette manière, je me respecte moi-même. Je pourrais également faire écho à ce que disent beaucoup de psychanalystes: le fait de payer un certain prix responsabilise le consultant. Il renforce son investissement dans la lecture et donc la valeur qu’il lui accorde. Et par ailleurs, j’ai enseigné pendant des années et donc, j’ai d’excellents collègues qui sont mes anciens élèves. Je réfère souvent les gens en demande de consultation vers ces collègues et amis.

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Photo: Mona Boitière

 Frédéric Blanc: Pour beaucoup de nos contemporains, les tirages de Tarot sont une aberration. Ils s’indignent en particulier à la pensée que l’on puisse attendre des réponses sérieuses de quelque chose d’aussi trivial qu’un jeu de cartes.

2-LA-PAPESSEMarianne Costa: Je commencerai par faire remarquer que contrairement à une opinion très répandue, les jeux ne sont ni frivoles ni inoffensifs. Beaucoup possèdent même une profondeur insoupçonnée. Il est par exemple possible de faire remonter le football à un jeu aztèque qui avait pour vocation de décrire la course du soleil dans le monde visible et dans l’inframonde. Il ne s’agit pas d’un exemple isolé. Un certain nombre d’universitaires se penchent par exemple sur la dimension initiatique des échecs ou du jeu de l’oie… Même si nous n’en sommes pas conscients, nous avons tendance à nous passionner pour les jeux qui font sens. Une grande partie de leur intérêt vient de ce qu’ils nous offrent la représentation la plus juste et la plus complète possible de l’univers dans lequel nous vivons… Il est également possible de réinterpréter un jeu afin d’en enrichir la signification. Un maître spirituel contemporain comme Lee Lozowick a ainsi utilisé le bridge comme exercice d’attention au sein de son école. Pour ses élèves, chaque partie pouvait ainsi devenir une opportunité d’en apprendre plus sur eux-mêmes et sur les autres: Avec qui ai-je tendance à créer des alliances? De quelle manière suis-je affecté par la victoire ou la défaite? Le fait qu’il y ait ou non un enjeu financier a-t-il un impact sur ma manière de jouer? Mon plaisir s’en trouve-t-il augmenté ou diminué? Je n’ai pas besoin de développer davantage… Insérées dans un certain contexte, des activités qui nous semblaient tout au plus distrayantes acquièrent une signification et une importance nouvelle.

Frédéric Blanc: N’importe quel jeu peut-il être utilisé pour devenir le point d’appui d’un travail sur la conscience?

Marianne Costa: Pas tout à fait… Le jeu en question doit posséder pour cela deux caractéristiques de base. Il doit d’abord avoir une dimension « traditionnelle ». Cela signifie simplement qu’il doit être suffisamment ancien pour avoir accompagné plusieurs générations de joueurs, et ne pas être une sorte de roman individuel, le produit du mental d’une personne en particulier, aussi fascinant soit-il. Il doit ensuite posséder une structure suffisamment élaborée pour offrir des combinaisons mathématiques et relationnelles suffisamment complexes pour être intéressantes. Nous retrouvons là les critères de ce que G.I. Gurdjieff appelle l’Art Objectif, calculé pour produire certains effets et libre des caprices tyranniques de l’ego.

Frédéric Blanc: Cela ne me dit toujours pas pourquoi le Tarot peut nous aider à résoudre nos problèmes?

Marianne Costa: J’avoue que je n’ai encore trouvé aucune réponse à ta question. La seule chose dont je sois certaine c’est que ça marche ! Après 25 ans de pratique, je reste toujours aussi stupéfaite de la profondeur de dialogue que le Tarot permet d’engager avec le consultant. La question de savoir pourquoi, reste un mystère.

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Frédéric Blanc: J’aimerais que nous nous penchions à présent sur les cartes elles-mêmes. Tout d’abord que savons-nous de l’origine des jeux de cartes en général et du Tarot en particulier?

T12Marianne Costa: L’origine des jeux de cartes reste incertaine. La plupart des historiens s’accordent aujourd’hui à dire qu’il s’agit d’une création du monde arabo-musulman au sens large. On évoque l’Arménie, la Syrie, et les Mamelouks d’Egypte (les couleurs du jeu de carte contiennent des références à leurs arts martiaux : le sabre, qui devient l’épée et le pique, et les bâtons de polo, qui deviennent les suites de bâton ou trèfle)… En ce qui concerne le Tarot, les historiens affirment qu’il dériverait du jeu de cartes commun, avec l’ajout d’une suite spécifique : celle des atouts. Cette innovation décisive (une suite dont n’importe quelle carte peut battre toutes celles des quatre autres couleurs) explique l’engouement dont le Tarot va faire l’objet à partir du XVème siècle. En permettant de créer de nouvelles combinaisons, l’atout rend la partie infiniment plus intéressante. Le joueur n’est plus enfermé dans le sempiternel conflit opposant quatre royaumes ennemis et dans une hiérarchie rigide où la figure du Roi est toujours certaine de l’emporter. L’introduction de l’atout ouvre de nouvelles perspectives. Les choses deviennent plus complexes, plus instables, plus intéressantes… J’aime à penser que le principe de l’atout, qui émerge à la fin du Moyen Âge au sein d’une société à la fois très philosophique et profondément religieuse, repose sur une interrogation mystique: Quelle dimension en nous est susceptible de vaincre toutes les autres? Il n’est donc peut-être pas absurde de penser que dès l’origine le Tarot était une façon de jouer avec le chemin spirituel… J’évoque d’ailleurs dans mon livre une hypothèse d’Idries Shah qui voit dans le Tarot actuel la déformation d’un jeu de cartes crée par un maître soufi dans le but d’instruire ses élèves. J’aime cette proposition mais suis incapable de la justifier. Au cours de mes recherches, j’ai cependant trouvé un certain nombre d’éléments qui pourraient aller dans son sens.

Frédéric Blanc: Tu nous donnes un exemple?

Marianne Costa: Certains amis ont attiré mon attention sur l’existence des tsakalis tibétaines. Bien qu’elles ressemblent aux cartes à jouer chinoises, il est clair qu’elles ont dès le départ été conçues pour un tout autre usage. Ce sont des cartes initiatiques que les maîtres donnaient à leurs disciples afin qu’ils s’en servent de support d’apprentissage et de méditation. Insérées dans des autels portatifs, elles pouvaient accompagner les moines dans leurs pèlerinages. Le British Museum en possède quelques séries qui remontent au XVème siècle…

Frédéric Blanc: En quoi l’existence de ces cartes te paraît-elle susceptible de confirmer l’hypothèse d’Idries Shah?

Marianne Costa: Il n’est pas impossible que vers le XVème siècle, dans ce grand melting pot culturel qui s’étendait de la Chine au Moyen Orient en passant par le Tibet, l’Afghanistan, l’Inde et la Perse, un maître soufi soit entré en contact avec des éléments de la tradition tibétaine et qu’il ait décidé de les adapter à sa propre pratique. Mais, encore une fois, rien ne permet de l’affirmer avec certitude.

Frédéric Blanc: Parfait. Passons rapidement à un autre sujet. Je t’ai entendu dire que le Tarot était porteur d’une « vision humaniste et poétique. » Qu’entends-tu exactement par là?

Marianne Costa: Le Tarot est un instrument qui réunit toutes les qualités nécessaires pour être assimilable par les psychologies humaniste et transpersonnelle. Cette compatibilité tient sans doute au fait que ce jeu est l’émanation d’une époque où psychologie et spiritualité faisaient bon ménage. La suite des arcanes majeurs peut être lue comme le parcours d’une âme vers son accomplissement ultime. En ce sens, l’humanisme de la Renaissance entre, aujourd’hui, en résonance avec la psychologie humaniste. Ils invitent tous deux à un cheminement progressif vers le développement de tous les potentiels de l’humain.

Frédéric Blanc: D’accord, mais la poésie dans tout ça?

81+bnI+hSNLMarianne Costa: Le Tarot a depuis longtemps partie liée avec la poésie. Les étapes cruciales de son développement présentent d’étonnants parallèles avec l’histoire de la littérature occidentale. Par exemple, les triomphes du Tarot (c’est le nom qui avait initialement été donné aux atouts) font écho au fameux recueil de Pétrarque, I trionfi, où le poète expose les six “stations” que l’amour de Laure révèle en lui : triomphe de l’amour amoureux, puis de la chasteté (Laure le refuse), de la mort, etc, jusqu’à l’éternité. Ce long poème a été un best-seller de la Renaissance, abondamment illustré, avec une iconographie très similaire à certains atouts du Tarot comme l’Amoureux, la Mort, le Jugement… La diffusion du jeu en France est contemporaine du grand mouvement de la poésie pétrarquiste (la Pléiade, avec Ronsard, du Bellay et surtout Maurice Scève) et du développement des livres d’emblèmes, où l’image, le mot, parfois le chiffre et la “morale” sont réunis dans un seul ensemble graphique. Or, la carte du Tarot se présente elle aussi comme la combinaison d’un numéro, d’une image et d’une courte devise. Au XIXème siècle, la réinvention du Tarot par l’occultisme coïncide avec l’émergence de l’école symboliste et la croyance que tout  élément du Réel résonne avec un ou plusieurs autres, comme dans le fameux poème “Les Correspondances” de Baudelaire. Le Tarot passionnera ensuite les surréalistes avant d’intriguer Italo Calvino qui, dans un exercice digne des recherches de l’OULIPO, l’utilisera comme une machine à produire de la narration avec son fameux ouvrage Le château des destins croisés. Au fil des siècles, l’histoire Tarot se tisse avec celle des mouvements poétiques dont il est contemporain. D’une manière plus fondamentale, si on prend la notion de “poésie” dans un sens plus surréaliste, de “beauté accidentelle ou intentionnelle”, je dirais que la beauté constitue l’une des dimensions essentielle de ce jeu. Beaucoup de gens sont attirés vers le Tarot pour des raisons purement esthétiques. Ce sentiment de beauté a des racines très profonds : l’essence même du Tarot est fondée sur des lois d’harmonie, sur un résumé de l’expression allégorique et symbolique de son époque… Jodorowsky, avec son art inégalé de la formule, le considérait comme une “encyclopédie de symboles” ou une “cathédrale nomade”.

Photo: Mona Boitière

 Frédéric Blanc: J’aimerais maintenant que nous mettions encore un peu plus les mains dans le cambouis et que nous examinions en détail cet objet étrange qu’est le Tarot. Que peux-tu nous en dire?

68771468982d15276104098eb56fac33Marianne Costa: Comme le savent probablement tous nos lecteurs, le jeu du Tarot comporte soixante dix huit cartes. On les divise traditionnellement en deux groupes distincts que le XIXème siècle a respectivement baptisé arcanes « majeurs » et « mineurs ». Les Arcanes majeurs ou atouts sont des cartes énigmatiques au symbolisme très prolixe, très belles, et les plus connues du jeu. Elles sont aussi les plus utilisées dans les tirages. Au nombre de vingt-deux (numérotées de I à XXI, avec une carte sans numéro qu’on appelle le Mat dans le Tarot de Marseille, ou l’Excuse dans le tarot à jouer), elles s’organisent en une suite cohérente qui ouvre des possibilités presque infinies de lectures. Une de mes grilles d’interprétation préférées est que l’ensemble figurerait un pèlerinage, au cours duquel le Mat (une sorte de bouffon-vagabond qui présente aussi de nombreuses similitudes avec Saint Roch) commence par traverser dix cartes symbolisant les différentes couches de la société (L’Impératrice, Le Pape etc.). Comme pour le Chemin de Compostelle, on part “de chez soi”, c’est à dire du monde connu, visible, qui commence au seuil de notre porte. Au milieu du voyage, l’Arcane X (la Roue de Fortune) représente une sorte de frontière entre le monde connu et le monde inconnu : nous pénétrons dans un univers surnaturel et allégorique qui commence avec La Force (une femme tenant les mâchoires d’un lion, allégorie de la Vertu Cardinale du même nom, mais associée aussi à Sainte Blandine) qui sera suivie d’une série de cartes représentant tour à tour un pendu, un squelette, un ange, un diable, une tour qui explose, une femme nue arrosant la rivière sous les étoiles, puis la Lune, le Soleil… Bref, des rencontres et des paysages qui dépassent le cadre de l’expérience ordinaire. Ces nouvelles aventures conduisent le pèlerin à la culmination qu’est l’arcane XX (Le Jugement). On y voit l’ange de l’Apocalypse présider à la résurrection des morts. Le Monde (Arcane XXI) représente le terme du voyage. Rappelant à la fois une dakini tibétaine et les images du Christ en majesté, une femme y danse mystérieusement au centre d’une mandrole flanquée de quatre gardiens. Ce pèlerinage, ce cheminement, est selon moi un modèle de toutes les situations intérieures ou extérieures qu’il nous sera demandé d’embrasser, d’accepter, de voir et de reconnaître au cours de l’existence. Le principe de l’Arcane Majeur, c’est le Oui intérieur, ce geste de la conscience qui accepte totalement chacune des situations dans lesquelles nous sommes impliqués. Selon ce point de vue, ces cartes nous demandent de nous situer au niveau où seuls l’être, la conscience et la béatitude nous séparent encore de la totalité. Si nous admettons ce point de vue, notre lecture des arcanes majeures s’en trouve à jamais transformée. Même des cartes inquiétantes comme le Pendu (XII) ou l’Arcane sans nom (XIII) changent de signification. Leur contenu reste le même mais le contexte dans lequel il s’inscrit change radicalement. (Silence) Pour donner un exemple concret et remarquable de cet horizon dont je parle, on pourrait évoquer Arnaud Desjardins qui,  dans son ashram d’Hauteville, a animé les méditations matinales jusqu’à un âge avancé. Il a un jour confié à l’un de ses proches que, l’âge venant, le fait de se lever ainsi aux aurores représentait une véritable torture pour son corps. En cela son expérience ressemble à celle de millions de personnes dont l’organisme accuse le coup d’une vie très active. Le vécu d’Arnaud se distingue pourtant par un détail: il était totalement en communion avec les souffrances de son corps vieillissant. A tel point que celles-ci ne l’empêchaient pas d’être parfaitement heureux et en paix. Je crois que c’est vers cet horizon que pointent les lames des arcanes majeures.

Frédéric Blanc: Qu’en est-il des arcanes mineures?

fullsizeoutput_4Marianne Costa: Sont désignées sous ce nom les cinquante-six cartes restantes. Elles sont divisées en quatre suites: les Deniers, les Bâtons, les Coupes et les Epées. Chacune de ces suites est elle-même subdivisée en une série de cartes numérotées de I à X et en un ensemble de quatre figures (Valet/Roi/Reine/Cavalier). Jodorowsky part du principe que chacune de ces suites représente un domaine d’action ou une spécificité de l’être humain, et pour citer une formule qui lui est chère,   « si ce n’est pas vrai, c’est tout de même sacrément bien trouvé! » Selon lui, le royaume des Deniers est celui de la matière. Cette suite de cartes nous parle de nos besoins concrets et quotidiens: l’argent, la nourriture, la santé corporelle… Mais aussi l’espace et le temps. D’un point de vue du Travail sur soi, les Deniers nous renvoient à la voie du Sentir telle que l’enseignait Luis Ansa, ou encore au Zen, que ce soit dans l’assise ou dans la vie quotidienne. Ils pointent vers le corps comme possible porte initiatique. Pour reprendre la terminologie de G.I.G. Gurdjieff, je dirais que le royaume des Bâtons correspond au centre instinctif et moteur. C’est le domaine du souffle et de l’énergie vitale. Plus largement c’est aussi celui de la sexualité et de la créativité. La couleur des Bâtons est donc en rapport avec le désir, la frustration, le pouvoir et l’impuissance. Comme tu peux le constater, cela couvre un domaine très vaste. Pour résumer, les Bâtons c’est la vie animée alors que les Deniers c’est la vie tout court. Le royaume des Coupes correspond grosso modo à ce que M.Gurdjieff appelle les centres émotionnels inférieur et supérieur de l’homme. C’est le réceptacle de toutes nos empreintes émotionnelles et mentales. C’est la force qui préside à nos aveuglements et à nos illusions. Mais c’est également là, cachée parmi nos peurs, et nos colères que se situe la porte du coeur. Le royaume des Coupes est l’enfer qu’il faut traverser avant d’arriver à la paix qui dépasse toute compréhension. Et puis il y a le royaume des Epées… C’est celui du verbe. Gurdjieff parlerait des centres intellectuels inférieur et supérieur. La suite des Épées illustre la nécessité de se forger des opinions, d’apprendre à communiquer. Il est en effet impossible de passer directement de l’incapacité de parler à la connaissance de la vérité sous sa forme non verbale. Entre ces deux extrémités se situe tout le processus de maturation de l’enfant qui apprend à articuler sa pensée au fur et à mesure qu’il commence à maîtriser une langue. Cette croissance passe forcément par le mensonge et l’erreur. Mais quand ses opinions sont suffisamment élaborées et affirmées, le jeune adulte peut commencer à les laisser derrière lui pour se diriger vers une forme d’intelligence plus objective. Tout au bout du chemin, la parole peut enfin céder la place au silence et à la certitude intérieure. C’est ce qui est exprimé dans le VIII d’Epées. Dans la carte suivante, l’épée se fracture. C’est le moment où la vérité de la parole prononcée a moins d’importance que l’acceptation totale du monde de l’autre tel qu’il se manifeste ici et maintenant. Tout ce que je te dis sur ces cartes concerne leur versant positif, fluide, qui va dans le sens de la vie. Mais il existe aussi une possibilité de lecture des cartes “stagnantes”, anti-vie, dans le refus : c’est l’aspect du Tarot où au lieu de contempler l’horizon du développement possible de l’être humain, nous nous consacrons à ce que Gurdjieff appelait “l’étude de la prison”. Ces deux aspects du Tarot, fluide et stagnant, sont utiles et très complémentaires. Tout l’art consiste à les tisser ensemble lorsqu’on lit les cartes pour quelqu’un ou pour soi-même… Voilà, on a fait le tour des quatre couleurs du Tarot.

Frédéric Blanc: Tu ne me parles pas des « figures ».

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Marianne Costa:
Il y a deux écoles, celle du Tarot à jouer et l’école jodorowskyenne, dans la quelle je me situe. Quand on “tape le carton”, c’est assez simple, la hiérarchie des figures est plus ou moins celle de la famille traditionnelle. En termes de points, le Valet =1 (le frère cadet), le Cavalier = 2 (le frère aîné), la Reine = 3 (Maman, inférieure à Papa dans la conception patriarcale) et enfin le Roi = 4. La proposition révolutionnaire de Jodorowsky a été de situer le Cavalier à un niveau en quelque sorte supérieur au Roi et à la Reine, car il représente le possible dépassement des royaumes déjà connus. Le cavalier représente cette part de nous qui ose abandonner le connu pour se mettre en quête du tout autre. D’un point de vue historique, l’intuition de Jodo est très juste : du Moyen Âge à la Renaissance, le Cavalier est une figure initiatique fondamentale. C’est l’émissaire, le trait d’union entre deux mondes, et sur le plan intérieur la part de nous qui entreprend la pérégrination vers la Source… Le Chevalier dans la littérature médiévale est une figure paradoxale. Il est à la fois vainqueur et vaincu. S’il est défait sur le plan existentiel, il triomphe sur le plan spirituel. On peut presque en dire autant de tout maître spirituel. A commencer par le Christ… Dans une lecture initiatique du Tarot, le cavalier incarne la valeur suprême, celle du dépassement de la condition humaine. De ce point de vue, il est l’aboutissement du Valet. Ce dernier dépeint la figure du débutant. C’est le blanc-bec qui frétille à l’idée de se faire initier. L’apprenti débordant d’énergie et d’innocence mais qui est encore maladroit et encombré de lui-même. (Silence) Ma lecture du Roi et de la Reine diffère aujourd’hui de celle proposée par Jodorowsky. Je les visualise comme les aspects intérieurs (la Reine) et extérieur (le Roi) d’une même réalité. Le féminin est ésotérique-concave et le masculin exotérique-convexe. C’est la dimension initiatique du couple dont chacun des éléments ne fonctionne qu’en relation et en accord avec l’autre. Pour grandir, le valet doit s’élever entre ces deux forces complémentaires, si différentes dans leurs modalités. Il doit intégrer tour à tour les potentialités des pôles maternel et paternel avant de s’efforcer de les laisser derrière lui… De mon point de vue, les pôles masculin et féminin sont égaux et interdépendant. Cette lecture est le fruit d’une longues années consacrées à l’étude des différents Tarots du standard de Marseille. Elle a contribué à enrichir ma manière de comprendre et de lire le Tarot.

Frédéric Blanc: Si les arcanes majeures nous parlent de notre point de visée, quel est le message des arcanes mineurs?

Marianne Costa: Mon hypothèse c’est que le rôle des arcanes dits mineurs est d’attirer notre attention sur les étapes concrètes et précises du chemin que nous sommes en train de parcourir. Où en suis-je dans ma tête, mes projets? C’est l’Épée. Où en suis-je dans mes émotions, mon coeur? C’est la Coupe. Comment vont mon corps, mon sens de l’ordre ou du désordre, mes finance? C’est le Denier. Comment va mon désir? Que m’apprend la frustration? Comment est-ce que je gère mon énergie? Voilà le Bâton qui vient m’informer sur moi-même… Si nous sommes totalement unifiés dans nos tribulations, celles-ci peuvent se révéler fluides, voire joyeuses. En cas de résistance acharnée, nous entrons en état de stagnation, voire de régression, et la souffrance s’invite dans nos vie, la nôtre ou celle de nos proches… Ce constat est dépourvu de tout jugement moral. Les cartes nous invitent simplement à nous situer par rapport à notre vécu. Que m’est-il possible d’entreprendre pour m’unifier avec moi-même et ma situation présente?

Frédéric Blanc: Je te propose d’illustrer ton propos par un exemple…

b5d155f3ae7f92c64a848dc5f952bddeMarianne Costa: OK. Imagine que l’une des cartes que je tire soit le IV d’Epées. Nous avons vus que le royaume de l’Epée est celui du verbe et de l’intellect. Le chiffre IV représente quand à lui un niveau de stabilisation et de sécurité. Le IV d’Epée symbolise donc le moment où je suis capable de lire un mode d’emploi, de le comprendre et de l’appliquer. Je sais faire mes comptes, exprimer clairement mes besoins et faire des projets à moyen et long terme. Si ma dynamique est fluide, le Tarot me confirme que mon intellect est aiguisé et que je sais m’en servir pour mettre ma vie en ordre. Mais si mon énergie est stagnante, la carte m’indique que mes facultés tournent à vide. Pointilleuse, rationaliste, je passe mon temps à calculer, à corriger les autres, je refuse toute pensée qui ne rentre pas dans ma boîte étroite… Un IV d’Epées stagnant souligne également le risque d’une régression vers le III c’est à dire vers une pensée brouillonne, jaillissante mais bancale et potentiellement fanatique. C’est l’adolescent qui t’explique la vie sans se rendre compte que son expérience est limitée! J’espère que ce petit exemple pourra faire entrevoir l’immense richesse d’un outil qui combine le foisonnement d’un symbolisme percutant avec la rigueur structurante de la numérologie. Il illustre aussi la difficulté de l’exercice d’interprétation. Faute de pouvoir s’appuyer sur un catalogue stéréotypé de significations, l’interprète du jeu ne peut se reposer que sur son intuition, sa propre expérience, ses capacités d’écoute et d’observation de soi. Une lecture de Tarot se fait toujours en direct et sans filet. J’espère t’avoir fait entrevoir comment le Tarot peut devenir un outil d’introspection extraordinaire, susceptible d’être utilisé au service d’une démarche de psychologie transpersonnelle ou même d’une démarche spirituelle… Quel merveilleux développement pour ce qui n’était au départ, en apparence, qu’un jeu de société taxé par l’État et vilipendé par l’Église !

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