Articles par workprojectassocies

WORK PROJECT ASSOCIES (WPA) est une association à but non lucratif dont l'objet est de favoriser la création et la diffusion d'oeuvres artistiques en soutenant la production de CD, de livres, de films, de photos etc. et en organisant des événements multiculturels pour les faire connaître.

Christian Petit : du Zone System au Zen System

InstamaticChristian est peu porté à la frivolité. Son travail photographique est à l’image de son caractère : sensible, intègre et dépouillé. Fruits d’un travail minutieux et passionné, ses photos témoignent d’une quête de profondeur et d’authenticité. Dans un monde saturé d’images anecdotiques, les paysages de Christian détonnent par la qualité et l’intensité de la charge émotionnelle dont ils sont porteurs. On y décelle en filigrane la force bien réelle d’une présence et d’un regard. C’est tout juste s’ils ne relèvent pas de l’autoportrait. Plutôt introverti de nature, Christian a longtemps œuvré dans l’ombre. Je suis heureux qu’il en sorte aujourd’hui et souhaite que son travail connaisse une diffusion plus large.

PapillonsFrédéric Blanc : Cher Christian, peux-tu nous dire à quand remonte ta passion pour la photographie ?

Christian Petit : Mes premiers souvenirs associés à la photographie remontent très loin dans mon enfance. A cette époque, nous vivions à Lyon… Je me souviens que mon père possédait un Kodak Instamatic 255-X. Pour moi cet appareil représentait le summum de la beauté… Je n’avais évidemment pas le droit d’y toucher et encore moins de m’en servir… Mon père le sortait en de très rares occasions. Uniquement lorsque la famille recevait des personnes de marque… Il chargerait l’appareil avec une pellicule qui me paraissait presque aussi précieuse que l’appareil lui-même. Mon père n’a jamais photographié autre chose que ces réunions de famille. Cette activité revêtait toujours un caractère très solennel. Il nous faisait poser… Je me souviens qu’il m’arrivait de faire exprès de bouger. Je me demandais en effet de quelle manière l’appareil allait enregistrer le mouvement. Si je bougeais pendant la prise, allais-je continuer à bouger sur la photo ? J’ai fini par poser la question à mon père. Comme il n’était pas doué d’un grand sens de l’humour sa réponse a été assez cinglante…

Frédéric Blanc : Comment as-tu commencé à pratiquer ?

PyramideChristian Petit : Mon premier appareil sérieux m’a été offert par mon parrain. C’était un polaroid. L’immense avantage du polaroid c’est que le résultat est quasiment instantané. A l’époque, son gros inconvénient c’est que les pellicules étaient rares et chères. Je dépendais donc entièrement de la générosité et de la bonne volonté de mes parents. Leur largesse était assortie d’une obligation majeure : je n’étais pas libre de mes sujets. Mon activité de photographe devait se cantonner aux fêtes de familles. Il était hors de question que j’utilise cet appareil avec un peu plus de créativité ou de fantaisie. [Silence] Au collège et au lycée mon intérêt a fini par se détourner de la photo pour se fixer sur l’appareil photographique lui-même. Comme j’étais doué pour la physique, j’ai très logiquement commencé à me passionner pour l’optique et la mécanique. Je passais des heures, plongé dans des brochures et des catalogues publicitaires vantant les mérites de tel ou tel appareil. Je comparais et classais de manière méticuleuse les performances d’appareils que je n’avais de toute façon pas les moyens de m’offrir. Ces brochures étaient illustrées de photos magnifiques que je contemplais avec ravissement. Je me suis contenté de ça pendant des années. Je n’ai vraiment commencé à pratiquer la photographie de manière sérieuse qu’après avoir décroché mon diplôme d’ingénieur. J’avais 29 ans.

Frédéric Blanc : Sais-tu d’où te vient ton désir de photographie ?

Christian Petit : L’origine de ce désir est sans doute à chercher dans le plaisir avec lequel je contemplais les images magnifiques qui illustraient les brochures publicitaires dont j’étais si friand dans mon adolescence. De manière sans doute plus profonde, je pourrais évoquer la fascination que je j’éprouvais enfant à voir les épisodes de notre vie transformés en images brillantes et colorées. Ces photos me permettaient de me reconnecter à la qualité émotionnelle liée à certains lieux et à ce que nous y avions vécu. Je ne comprenais pas comment cela était possible. C’est peut-être ce mystère que j’essaie de percer en m’adonnant à la photographie.

Frédéric Blanc : Ton père était-il un bon photographe ?

Christian Petit : Non… Honnêtement, je ne peux pas dire ça. Il n’utilisait d’ailleurs pas la photographie comme moyen d’expression. L’art en général ne l’a jamais beaucoup attiré. Je me souviens tout de même avoir été frappé par quelques-unes de ses photos de famille toutes simples. Elles constituent mes premiers souvenirs en la matière.

Frédéric Blanc : Et toi, comment t’es tu ouvert au monde de l’art ?

Christian Petit : Je ne sais plus trop. J’ai peu à peu cessé de me focaliser sur les performances des appareils pour m’intéresser davantage à la qualité des résultats que l’on pouvait en tirer Cela m’a amené à m’ouvrir à l’œuvre de certains photographes. Mon regard n’était plus seulement celui d’un technicien mais aussi celui d’un amateur d’art. Il est vrai qu’au début, je me suis plutôt intéressé à des photographes qui avaient une approche très technique de l’image. Des gens qui connaissaient et maîtrisaient à fond leur médium.

Frédéric Blanc : Qu’entends-tu par « approche technique » ?

ChateauChristian Petit : Ce que j’appelle un photographe « technique » est un photographe qui représente le monde tel qu’il est. C’est à dire de manière nette avec un maximum de finesse et de précision. C’est une approche qui porte une grande attention aux détails. Si on photographie un champ, le moindre brin d’herbe doit être visible. Y compris ceux qui poussent à l’ombre d’un arbre… Je dirais que c’est une approche quasi scientifique de la réalité. Je perçois un signal extérieur et je me demande comment faire en sorte de le reproduire d’une manière aussi fidèle et objective que possible. C’est vrai que dans ce type de démarche, l’intervention de l’être du photographe est nulle ou du moins extrêmement limitée. Mais à l’époque ce genre de questions ne m’intéressait pas du tout. Je confondais allègrement l’expression personnelle avec la maîtrise technique. A partir de là, je me suis efforcé d’acquérir une maîtrise aussi poussée que possible des différents aspects techniques de la photographie. Ma démarche était très influencée par ma formation d’ingénieur.

Frédéric Blanc : Puisque nous parlons de maîtrise, parle nous un peu de la manière dont tu as appris ton « métier » de photographe.

Christian Petit : J’ai commencé par me former dans une MJC avant de fréquenter plusieurs clubs photo. Le gros avantage que je trouvais à ce type de structures c’est qu’elles me donnaient accès à un laboratoire. L’inconvénient, c’est qu’elles ne m’offraient pas la possibilité de me former de façon sérieuse. Il n’y avait pas vraiment de prof. Les personnes qui nous formaient n’avaient pas une pratique photographique très convaincante. Elles se contentaient de nous transmettre une série de trucs et d’astuces plus ou moins approximatifs. Dans certains cas ces recettes fonctionnaient plutôt bien alors que dans d’autres elles donnaient des résultats carrément catastrophiques. J’ai fini par me lasser du caractère imprévisible de cette approche. Je pouvais travailler des après-midis entières pour me retrouver au final avec des photos dégueulasses. C’était très frustrant. En 2003, j’ai pris conscience qu’il me manquait des connaissances et une méthode structurante. C’est alors que je me suis décidé à effectuer un premier stage pour apprendre les bases du zone system. Je me suis rendu dans le sud de la France chez un photographe qui m’a initié de façon systématique à l’exposition et au développement du film. Nous utilisions le densitomètre ainsi que différents autres appareils de mesure qui m’étaient déjà familiers. Pauvre sur le plan artistique, ce stage s’est en revanche avéré très riche sur le plan technique. J’en suis sorti très enrichi. Toujours désireux de m’améliorer, j’ai par la suite encore approfondi mes connaissances en effectuant un stage d’une semaine chez le photographe américain John Sexton. Très célèbre aux Etats-Unis, John Sexton fut l’élève d’Ansel Adams. Il est l’un des grands représentants du courant photographique de la côte Ouest aux côtés de gens comme Brett Weston, Edward Weston, Ruth Bernhard, Michael Kenna… Ce technicien hors pair est considéré par les spécialistes comme étant l’une des références mondiales de la photographie en noir et blanc.

Frédéric Blanc : Avant de continuer, j’aimerais te demander de nous préciser ce qu’est le zone system.

Place d'AnglesChristian Petit : Le zone system est une méthode de planification de l’exposition et du développement du film qui permet maîtriser les rapports existants entre l’objet photographié et son rendu photographique. On peut en quelque sorte prévisualiser l’image finale au moment de la prise de vue. C’est une technique très puissante qui a exercé une influence majeure sur la pratique de la photographie. Elle est très utilisée par les héritiers d’Ansel Adams. [Silence] Lorsque je contemple, par exemple, un paysage magnifique, je me demande comment je vais procéder pour en reproduire la beauté sur papier. Cela n’a rien d’évident car il faut tenir compte d’un très grand nombre de paramètres. Et face à ce problème, notre œil ne va pas être notre allié. L’œil humain possède en effet une puissance qui fait défaut à tous les capteurs argentiques ou numériques. Il est par exemple capable de percevoir sans aucune difficulté des écarts de luminosité considérables. Sur la place qui nous fait face, il y a des immeubles éclairés de manière frontale par la lumière du soleil alors que d’autres sont plongés dans l’ombre. Nous distinguons sans problème la totalité des nuances de cette scène. Mais si je veux en retranscrire la richesse sur film puis sur papier je vais devoir me livrer à un travail infiniment plus complexe qu’on ne le pense. Le zone system a été inventé pour nous faciliter la tâche. Il permet au photographe d’utiliser au mieux tous les outils dont il dispose.

Frédéric Blanc : Revenons au stage que tu as effectué chez John Sexton. Cela a dû être un grand moment pour toi. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Christian Petit : Les stages de John Sexton ressemblaient un peu à des cours magistraux. Nous le regardions mettre en œuvre des techniques sans qu’il nous les fasse appliquer dans la foulée. Ces stages n’offraient donc pas la possibilité d’une intégration par la pratique. L’apprentissage empirique de ces techniques était entièrement laissé à notre responsabilité. Ceux qui voulaient les maîtriser devaient s’en donner les moyens et travailler dur à la maison. Au cours de cette semaine très dense, John Sexton nous a dévoilé une très large panoplie de techniques dont plusieurs étaient alors encore totalement inconnues en France. Il y en avait tellement que je n’ai commencé à pratiquer certaines d’entre d’elles que tout récemment. Il y en aussi que je n’essaierai jamais de mettre en pratique car elles ne correspondent pas chez moi à un besoin particulier.

Frédéric Blanc : As-tu eu l’occasion de revoir John Sexton par la suite ?

Christian Petit : Oui. Mon premier stage avec John Sexton ayant pleinement répondu à mes attentes, j’ai décidé d’en effectuer un deuxième. Celui-ci ne s’est pas du tout déroulé comme prévu. Je n’en ai pas retiré ce que j’en attendais. Au lieu d’en revenir comblé, je suis rentré déçu et blessé.

Frédéric Blanc : Blessé ?

Christian Petit : Comme les autres participants du stage, j’avais apporté quelques photographies pour les soumettre au regard de l’instructeur. Le style de certaines d’entre elles était encore très proche de celui de Sexton alors que d’autres, plus personnelles, s’en éloignaient de manière plus ou moins prononcée. Les premières ont été très bien accueillies alors que les secondes ont reçues un accueil beaucoup plus critique. C’est ce manque d’ouverture qui m’a blessé. J’ai senti qu’une part de mon travail et de mon être n’avait pas été reconnue. Le fait que Sexton soit une référence incontournable dans son domaine a rendu cette blessure d’autant plus cuisante… Au final, ce second stage m’aura tout de même mis sur une piste décisive. Il faut savoir que les photographes ont l’habitude de s’échanger leurs photos. Les murs de la maison de John Sexton étaient donc couverts par les chefs d’œuvres de ses nombreux amis. Un vrai musée… Lors de ce dernier séjour, j’ai repéré une petite photo très différente de toutes les autres. Elle représentait une vitre givrée laissant filtrer la lumière du soleil levant. Son esthétique différait beaucoup de celle du maître des lieux. Je me suis empressé de lui demander qui avait pris cette photo. Il m’a répondu : « Paul Caponigro ».

Vallée de l'Anglin forêtFrédéric Blanc : Je crois savoir que ce monsieur Caponigro va jouer un rôle décisif dans l’évolution de ta pratique photographique…

Christian Petit : Oui. Quand John Sexton mentionne le nom de Paul Caponigro, je ne sais strictement rien à son sujet. Je suis cependant tellement impressionné par cette photo que, de retour en France, je m’empresse de chercher toutes les informations disponibles sur cet homme. Je commence par acheter un livre, puis deux, puis trois… Je suis sidéré. Bouleversé. Les photographies de cet artiste m’amènent à entrer en contact avec ma propre profondeur. Rien ne m’avait jamais touché de manière aussi intime. La beauté qui se dégage du travail de Paul Caponigro dépasse les préoccupations purement esthétiques. Cela va bien au-delà de l’art, de la photo, de la beauté… Techniquement, son travail est étonnant. Il pulvérise toutes les règles de l’esthétique classique. En regardant encore et encore ses photos, il me devient évident que ce gars-là s’est libéré de tous les diktats techniques. Il n’y a pas une de ses photos qui ressemble à l’autre. Il est tout le temps en train d’inventer, d’innover… Plus je m’intéresse à lui et plus j’ai envie d’en apprendre davantage.

Frédéric Blanc : Les choses ne vont pas tarder à prendre une tournure plus personnelle…

Christian Petit : En effet. Peu de temps après, je traverse un moment de crise. Je suis chez moi, un livre de Caponigro ouvert sous les yeux… Je suis en proie à une terrible frustration. Je me sens complètement coincé dans ma pratique photographique et me demande désespérément comment je vais pouvoir m’en sortir. Dans un moment d’inspiration, je décide alors d’écrire à Caponigro. Je lui résume mon parcours et lui explique dans quel genre d’impasse je me trouve. Je lui demande des conseils pour m’en sortir. Dois-je encore apprendre de nouvelles techniques, effectuer de nouveaux stages… J’accompagne mon courrier de quelques photos que j’estime être révélatrices de mon travail. Je lui demande également où il me serait possible de me procurer l’une de ses photos qui me touche tout particulièrement. Après avoir envoyé ce courrier, je me sens en paix. Je n’ai pas à proprement parlé progressé dans ma pratique de la photographie mais j’ai la certitude que cet acte contribue à dénouer quelque chose. Quelques semaines après mon épouse m’appelle sur mon lieu de travail pour me dire de ne pas revenir trop tard. Quelque chose qui m’attend à la maison. A mon retour, je trouve une grande enveloppe cartonnée en provenance des États-Unis. Il s’agit de la réponse de Paul Caponigro. A l’intérieur, se trouve l’un de ses livres (de mémoire il s’agit de The voice of the print). Il me l’a gentiment dédicacé. Il y a également un long courrier tapé à la machine à écrire (Caponigro est réfractaire à tout ce qui touche aux nouvelles technologies. Il n’a ni ordinateur ni de connexion internet. C’est un choix de vie.) ainsi qu’un « inspirering gift » : un tirage grand format de la photo que je lui avais demandé. C’est un déluge de cadeaux. Je suis bouleversé par cette générosité gratuite et spontanée.

Frédéric Blanc : Que dit son courrier ?

BoulotsChristian Petit : Je me serais spontanément attendu à ce qu’il me conseille d’effectuer quelques stages supplémentaires afin de perfectionner encore ma technique et d’accumuler davantage de connaissances. Mais Caponigro me prend complètement à rebrousse-poil. Il me dit que je n’ai plus besoin de stage et qu’à en juger d’après mon travail, ma maîtrise technique est largement suffisante. Il ajoute même avec un brin d’ironie : « Je vois que vous connaissez le fameux zone system. » Il me félicite, me dit que je me suis visiblement donné les moyens d’acquérir des bases solides et ajoute qu’il est maintenant temps d’explorer une autre voie. Le premier conseil qu’il me donne, c’est d’aimer mes matériaux : aimez votre appareil, le papier dont vous vous servez, les produits chimiques que vous utilisez etc. Pour faire court, le premier conseil de Caponigro c’est d’aimer. Sa deuxième recommandation c’est de revenir vers moi. Il me recommande également de m’intéresser à d’autres arts, d’écouter de la musique classique etc. Il conclut en disant : « Faites cela et peut-être qu’au bout d’un certain temps ce que vous avez au fond de vous finira par trouver une manière de s’exprimer ». J’ai suivi ses conseils. Je me suis intéressé à d’autres arts et j’ai commencé à pratiquer autrement. Avec le temps, je peux dire que ses conseils se sont avérés très justes. J’ai clairement franchi une étape. Ma rencontre avec Paul Caponigro a donc été décisive. C’est une très belle personne. En m’intéressant de plus près à sa biographie, j’ai découvert que dans les années 50, il avait fait partie des groupes Gurdjieff. C’est donc quelqu’un qui est animé par une réelle recherche intime. Suite à ce premier contact épistolaire, nous avons continué à nous écrire un peu. Avec le temps, nos échanges se sont espacés. J’ai reçu encore quelques cadeaux de sa part. Actuellement nous ne sommes plus en contact mais, et c’est le plus important, sa présence continue à être vivante dans ma vie et ma pratique photographique.

Frédéric Blanc : Peux-tu nous dire en quoi il a influencé cette dernière ?

Christian Petit : La rencontre avec Paul Caponigro a eu pour effet de me détendre. Je ne suis plus aussi maniaque. Dans l’ensemble, je suis beaucoup moins obsédé par l’aspect technique de ma pratique. L’ai-je pour autant mis à la poubelle ? Certainement pas. Par contre, j’en relativise très fortement l’importance. Je mets la technique au service d’une intention artistique. Je n’en fais plus le cœur de l’affaire. Je suis moins crispé… Je n’essaie plus de passer en force. Si je sens que la relation que j’entretiens avec mon matériel tourne au rapport de force, j’arrête tout de suite. Je sais qu’il n’en sortira rien de bon… Dans le meilleur des cas, la photo sera techniquement bonne mais ce qu’elle communiquera sera froid et stérile. Dans l’ensemble, ma pratique de la photographie est devenue beaucoup plus joyeuse. Désormais, je ne suis plus seulement photographe lorsque je travaille dans mon labo ou que je me sers de mon appareil. Je peux tout aussi bien être « photographe » lorsque j’écoute un disque ou que j’assiste à un bon spectacle. Le mot « photographe » me sert dorénavant à désigner la part la plus sensible et la plus créative de mon être. Je la nourris de toutes sortes de nourritures artistiques. Elle grandit et s’approfondit en dehors d’une pratique strictement photographique. On peut dire que je fais dorénavant feu de tout bois.

Le LouvreFrédéric Blanc : Tu dis que tu n’essaies plus de passer en force. La pratique de tout art implique cependant de surmonter l’inévitable résistance des matériaux que l’artiste essaie de travailler. Comment viens-tu à bout de cette résistance ?

Christian Petit : Dans mon expérience, il n’y a pas résistance mais résonance. Je vais te répondre en ingénieur. A partir du moment où je me cale sur la bonne fréquence et j’entre en harmonie avec la vibration de mon appareil, de la scène que je photographie, de la chimie et du papier que j’utilise en laboratoire alors tout devient fluide et le résultat s’obtient avec une facilité déconcertante. Cette absence d’obstacle peut même finir par devenir franchement dérangeante. Mon éducation ne m’y a pas préparé ! Je vais avoir tendance à me dire qu’un résultat obtenu avec si peu d’effort n’a aucune valeur. J’ai été élevé dans l’idée que je dois souffrir pour obtenir ce que je veux.

Frédéric Blanc : Et qu’est-ce qui se passe dans le cas où tu ne parviens pas à te caler sur la bonne fréquence ?

Christian Petit : Bon, d’accord, les choses ne sont pas toujours aussi faciles. Parfois je dois ajouter un peu d’huile de coude pour arriver à un résultat satisfaisant. C’est vrai que dans ces cas-là, je suis confronté à la résistance du matériau. Mais dorénavant j’ai tendance à le vivre sur un fond de détente. Et puis, dès que le travail devient trop pénible, j’arrête. Pour moi, cette résistance est un signe. Si elle devient trop forte, je sais que je vais m’épuiser pour un résultat décevant. Dans ces moments là, j’ai appris à m’incliner. Ce n’est tout simplement pas le jour. Je peux alors commencer à travailler sur une autre photo ou sortir carrément du laboratoire pour passer à autre chose. [Silence] L’une des choses les plus importantes que j’ai apprises ces dernières années c’est que les obstacles sont liés à mon état intérieur. Pendant longtemps, j’étais persuadé du contraire. J’avais pris l’habitude de pester contre mon agrandisseur, la mauvaise qualité de la chimie ou du papier… [Silence] Cela ne signifie pas pour autant que le matériel soit dépourvu d’importance. Je sais par exemple qu’il y a des appareils avec lesquels je me sens beaucoup mieux. Sur le papier, ce ne sont pas forcément les plus performants mais je travaille mieux avec parce qu’ils me correspondent plus. En choisissant mon matériel avec soin, j’essaie de diminuer la résistance que tu évoquais. J’opte pour des matériaux que je connais bien et qu’il m’est facile d’aimer. De cette manière je peux arriver à un maximum de résonance et un minimum de résistance.

Gare de l'EstFrédéric Blanc : Quelle est aujourd’hui ta définition d’une photo réussie ?

Christian Petit : [Silence] Une photo réussie est une photo dont la contemplation nous connecte de façon intime à l’émotion que le photographe a ressenti devant un paysage, une personne, une lumière, une atmosphère… On pourrait dire que c’est la transmission réussie d’un ressenti. Pour ma part, j’ajouterai que c’est la transmission d’un ressenti qui élève. Certains photographes contemporains mettent un point d’honneur à mettre le spectateur mal à l’aise. Je ne suis personnellement pas favorable à ce genre de démarche. Elle se situe en tout cas aux antipodes de ma pratique. Je préfère photographier du positif. (Rires)

Frédéric Blanc : De ce point de vue, tu es assez proche de Swami Prajnanpad qui veut que l’art donne une haute idée de l’être humain…

Christian Petit : Tout à fait. Certains photographes parlent d’ailleurs de leur art en des termes très proches. Ansel Adams affirme par exemple s’être donné pour mission de témoigner de ce qu’il y a de « plus beau dans l’homme ». Pour lui la photographie doit élever celui qui la regarde.

Frédéric Blanc : As-tu des sujets de prédilection ? Tu nous as raconté que lors de tes débuts, tes parents t’avaient imposé le sujet des réunions de famille. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Christian Petit : J’aime les scènes familiales non imposées ! (Rires) En tant que père et mari, j’en prends évidement un nombre conséquent et le fais avec le plus grand plaisir ! Mon sujet de prédilection reste cependant le paysage. C’est le cas depuis le tout début ou presque.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Christian Petit : Cette pratique constitue un chemin vers moi-même. C’est difficile à expliquer en termes plus précis… Tout ce que je peux dire, c’est qu’à certains moments je constate une résonance entre ce que vois et ce que je ressens. Cette résonance n’est pas forcément d’ordre esthétique. Il s’agit plutôt d’une reconnaissance. L’enjeu est alors de capter la qualité émotionnelle de cet instant et de le fixer sur pellicule. J’ai plus de mal à ressentir ça en présence d’êtres humains… Il est cependant à noter que depuis quelques temps mes paysages se peuplent. C’est une tendance très récente. Pendant longtemps, j’ai considéré qu’un beau paysage était forcément vierge de toute présence humaine. Je change ! Je ne deviendrai cependant jamais un photographe de mariage professionnel. (Rires) Ce n’est pas ma forme.

Frédéric Blanc : Quelle serait ta forme de prédilection ?

Christian Petit : J’ai découvert récemment que j’aimais raconter des histoires à partir d’une succession d’images. Je suis donc en train d’explorer l’intérêt d’une nouvelle forme : celle de la série. En septembre, j’ai notamment réalisé une série consacrée à la rentrée des classes de ma fille. Comme elle changeait d’école, c’était un jour très important pour elle. J’ai réussi à capter plusieurs moments clefs de cette matinée spéciale. Je l’ai suivi de son réveil jusqu’au moment où elle est entrée dans sa nouvelle école. Certains de ces clichés ont capté la qualité émotionnelle particulière de cette matinée. En les regardant, j’en retrouve la saveur.

Frédéric Blanc : Qu’est-ce qui différencie la série du portrait ?

Christian Petit : La série diffère du portrait unique et statique en ce qu’elle me permet de raconter ou de suggérer une histoire. Elle dit quelque chose des liens qui existent entre les personnes. Cela m’intéresse énormément. J’apprécie le portrait mais je n’en ferai pas une pratique. Je ne m’imagine pas, par exemple, organiser une exposition de trente portraits. Je compte en revanche continuer à approfondir le paysage et la série.

Prairie pissenlitsFrédéric Blanc : Nous réalisons cette interview à l’occasion de ta première exposition. Peut-être pourrais-tu dire quelques mots à propos de cet événement ?

Christian Petit : Cette exposition représente une étape importante dans ma vie. Si on en croit l’état civil, elle se déroulera alors que je vais entrer dans ma cinquantième année. Cet événement coïncide aussi avec une période de troubles et de transitions. L’année qui vient de s’écouler a été riche et secouante. Je suis en train de passer d’un mode de fonctionnement à un autre… Aujourd’hui, je ne me pose plus la question de savoir ce que je devrais photographier et comment je devrais le photographier. C’est sans doute le signe que je quitte peu à peu le monde de mes parents pour aller vers le mien. Et c’est ce monde que je prends le risque d’exposer et de montrer à mes amis. Tu te doutes bien que cela n’a pour moi rien d’anodin. Cette perspective m’a longtemps fait peur. D’autant plus que ma démarche de photographe n’a pas une visée exclusivement esthétique. Il s’agit toujours pour moi d’explorer un ressenti intime. Autant dire que je me mets vraiment à nu.

Frédéric Blanc : Comment as-tu choisi les photos que tu vas exposer ?

Christian Petit : J’ai hésité à exposer des photos retraçant l’ensemble de ma trajectoire. Après mûre réflexion, j’ai choisi de ne pas donner dans le genre de la rétrospective.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Christian Petit : Parce que ce n’était pas le plus important. Ce qui me tient à cœur c’est de montrer mes travaux les plus récents qui sont également ceux que j’aime le plus. Les photos qui seront exposées à La Pinsonnerie sont essentiellement des photos qui ont été prises fin 2017, début 2018. Elles appartiennent à deux séries. La première est consacrée aux paysages de la région d’Angles sur l’Anglin. La seconde se compose d’une série de prise de vue réalisées à Paris à l’occasion de ballades que nous avons faites ensemble. Ces deux séries ne sont pas disjointes. Elles se répondent mutuellement. On peut voir ces deux séries comme la trace de nos allées et venues entre Angles et Paris. Nous sommes un certain nombre à vivre ça. Ces deux mondes si différents possèdent chacun leur part de poésie. C’est ce dont je souhaitais témoigner.

Frédéric Blanc : Aimerais-tu ajouter quelque chose en guise de conclusion ?

Christian Petit : Oui. Il y a en effet un aspect que nous n’avons pas abordé et qui à mon avis est fondamental. Ma pratique photographique est certes un chemin profondément personnel. Un travail solitaire qui commence dans l’enfance et qui n’a cessé d’évoluer au gré de ma maturation intérieure. Je n’aurais cependant pas pu progresser dans ma pratique si je n’avais pas été accompagné. Je t’ai parlé du rôle joué central joué par Paul Caponigro. Il n’a pas été le seul, loin de là. Mon épouse figure au premier rang des personnes dont j’ai le plus reçu. Cela fait des années qu’elle me soutient fidèlement et ses retours ont joué un rôle considérable dans l’affinement de ma pratique. Elle est mon meilleur critique. Ses remarques sont parfois sans concession mais elles sont toujours constructives et bienveillantes. Lorsque j’étais trop obsédé par la perfection technique elle pouvait me dire quelque chose du genre : « Oui, c’est très joli mais ça ne transmet rien. » Ce n’était pas toujours facile à entendre mais au fond, je savais qu’elle avait raison. Elle m’aide à progresser, à dépasser mes limites. Ma pratique de la photo a également été largement influencé par la rencontre de la photographe Flore dont le travail m’inspire beaucoup. Je n’oublie pas bien-sûr l’accompagnement intime dont nous bénéficions ainsi que mes ballades avec toi. Parmi mes compagnons de route les plus chers figurent donc : Paul Caponigro, Flore, mon épouse, Gilles Farcet et Frédéric Blanc.

Palais Royal

Just A Closer Walk With Thee

« La joie est l’essence de la vie. Une vie sans joie n’est pas une vie pour un être humain, c’est une vie d’animal ou plutôt une vie de brique et de pierre. Sans joie, le flux de la vie s’arrête et stage. Une vie humaine se reconnaît au flux d’énergie pure et spontanée qui porte avec lui la béatitude. »

Swami Prajnânpad