LE TRAVAIL AVANCÉ COMMENCE QUAND ON EST HEUREUX – ÉVOCATION D’UN PARADOXE

13304943_1012471955501324_7684031028786755069_oCe texte a été posté le 14 décembre 2018 sur la page communauté de Gilles Farcet

Il y avait , quant au Travail dans sa dimension avancée, un paradoxe, un paradoxe peu envisagé.

Nombre d’êtres humains, et il n’y avait là rien que de naturel, venaient au Travail (ou à des versions édulcorées de ce dernier) dans l’espoir d’être moins malheureux, in fine plus heureux.

Le paradoxe si peu envisagé était que le Travail, dans sa phase préparatoire, laquelle phase préparatoire était susceptible de s’étendre sur des années, des décennies, voire de ne jamais aboutir, le Travail donc, pouvait en effet, sans garantie et si certaines conditions se voyaient réunies, amener certaines et certains à davantage de contentement, moins de malheur inutile, moins de vaine souffrance. Le Travail pouvait, en certains cas qui n’étaient somme toute pas si rares quand il y avait quelque persévérance et confiance, rapprocher l’humain de lui même et ainsi le rendre moins divisé, donc plus heureux.

Et le paradoxe, si peu envisagé, était que, cette phase préparatoire par bonheur accomplie, le Travail pouvait commencer dans sa phase que d’aucuns eussent appelée avancée mais qu’on eût tout aussi bien pu qualifier de spécifique. Le Travail dans ce qu’il avait de propre au seul Travail pouvait alors commencer, chez un sujet raisonnablement « heureux », non consommé au quotidien par ses divisions, non usé par ses refus et frustrations constantes.

Et cette phase là du Travail, si elle aboutissait bien, pourvu qu’elle soit poursuivie selon les conditions nécessaires, à la joie et à une radicale ouverture incluant le déchirement, cette phase là du Travail était celle qui bousculait, celle qui dérangeait au sens radical du terme : défaire un ordre établi pour en instaurer un nouveau dans les racines de la personne. Cette phase là du Travail s’attaquait à ce qui était parfois appelé la « stratégie de survie », le « trait principal ». De par sa dynamique, elle venait ébranler chez le sujet fraîchement « heureux » un « équilibre » si laborieusement trouvé. Elle exacerbait en apparence ses défauts, exposait ses faiblesses à la lumière crue, rendait flagrantes ses contradictions, transformait ses fuites en impasses, réduisait les poches d’air par lesquels le vieil homme respirait, murait toutes les issues.

C’était traditionnellement la phase pénible pour l’élève comme, à un certain degré, pour le maître. L’un et l’autre paraissaient ne plus se comprendre. C’était la phase ou l’élève, se saisissant des caractéristiques personnelles du maître, du moindre de ses maniérismes et autres idiosyncrasies qui sont le propre de l’humain, se défendait bec et ongles, les ongles se muant en griffes et le bec en crachoir à venin. Défendait ce qu’il prenait pour sa personne, à savoir sa vision qui n’était que pensée, ses positions qui n’étaient qu’émotions mais sur lesquelles il campait.

Une fois traversée, cette phase du travail cédait la place à la suivante, celle d’une reconstruction, laquelle se muait ensuite en construction, véritable édification. Ce qui émergeait de ces ruines, c’était toujours un serviteur, une personne apte à servir, de quelque manière que ce fut.

C’était un insigne privilège que d’en arriver là, à cette étape qui elle même n’était qu’ébauche au vu de l’ultime. Tout le monde voulait « être heureux », certes…

Oui, mais, cette deuxième phase du Travail, qui en voulait ? Qui y était disposé ? La tentation était si grande de s’arrêter avant qu’elle ne commence… 

Gilles Farcet