Gilles Farcet: Assimiler la “doctrine” (extrait d’un livre en cours) 1

Le 10 mai Gilles Farcet a partagé ce texte sur sa page Facebook « Communauté » (Cliquez ICI pour y accéder). Cette mise au point fondamentale mérite d’être largement partagée. C’est ce qui me pousse à la republier aujourd’hui sur ce blog.

12006103_815678441880603_8232593493918062010_nUne première phase sur la voie, phase qui n’est pas toujours menée à bien, consiste à assimiler les fondements de ce qu’on pourrait appeler « l’enseignement » , la « doctrine » au sens traditionnel du terme. En faire l’économie expose à un risque de stagnation et de tâtonnements inutiles.

On m’objectera que je parle d’une assimilation de « l’enseignement » alors que Swami Prajnanpad lui même disait ne pas avoir pas d’ »enseignement » …

Il le disait en effet pour souligner qu’une parole dite à l’un ne s’applique pas à l’autre et qu’il n’existe pas d’ « enseignement » au sens d’une explication générale qui rendrait compte de tout une fois pour toutes. Cependant, nous disposons des précieuses formules de Swami Prajnanpad dont chacune a une valeur et une portée universelles. Par ailleurs, en rédigeant les trois tomes des Chemins de la Sagesse, Arnaud a mené à bien un travail de synthèse à partir de ce qu’il avait peu à peu assimilé au fil des entretiens avec son maître, travail que ce dernier a d’ailleurs loué quand Arnaud lui en a traduit certains passages. A la lecture des entretiens de Swamiji avec tel ou tel élève, transcrits à partir d’enregistrements, on constate qu’ il dit parfois quelque chose de très spécifique à l’élève en question à ce point là de son cheminement et qu’à d’autres moments il prend la peine de lui expliquer en détail un point qui a une valeur générale : par exemple ce qu’il entend par l’acceptation de ce qui est. Ce point , il l’expliquera de la même façon à un autre élève. On peut donc à mon sens parler de « doctrine » de Swamiji au sens de « dharma. »

En quoi est ce nécessaire de commencer par assimiler cette « doctrine » ?

Parce que faute de la connaître, au moins jusqu’à un certain point, on se retrouve dans la situation de quelqu’un qui prétendrait se rendre à un endroit inconnu de lui et pas facile à trouver sans avoir pris la peine de repérer le chemin, de regarder la carte … Sans GPS bien entendu ! Il n’y a malheureusement pas de GPS sur le chemin spirituel … Ou, s’il y en a un, le fait même de l’avoir à sa disposition est en soi le fruit d’un long chemin !

Il est donc nécessaire d’étudier un minimum afin d’avoir ce qu’on peut appeler « les bases », ne serait ce que le sens précis donné aux mots dans la terminologie propre à la voie, sous peine de contresens et de malentendus. Par exemple, qu’est ce qu’une « émotion » selon Swami Prajnanpad ? En quoi distingue -t-il « l’émotion » du « sentiment » , la « pensée » de la « vision » ? Qu’entend il exactement par « acceptation » ? Etc, etc … Je suis souvent frappé de constater que nombre de personnes se voulant engagées sur cette voie n’en possèdent pas les fondements théoriques.

Si je peux me permettre de me référer à ma propre expérience … Quand je suis arrivé au Bost pour la première fois, j’avais lu tous les livres d’Arnaud disponibles à l’époque – ceux de Swamiji , ou plutôt ceux composés à partir des paroles de Swamiji qui n’a lui même jamais écrit de livre, n’existaient pas encore. Je n’avais pas lu tous ces livres par intérêt intellectuel mais parce que je cherchais à comprendre comment pratiquer. Je ne lisais pas ces livres pour me distraire ou accumuler des informations ; je les lisais comme j’aurais lu un livre de recettes de cuisine ou une méthode de guitare : dans le but de cuisiner ou de jouer , là, en l’occurence , dans le but de mettre en pratique l’enseignement. A partir de mes lectures, j’ai entrepris de mettre l’enseignement en application avant même d’avoir physiquement rencontré Arnaud.

Nombre de gens tendent à exposer leurs problèmes, les situations et dilemmes auxquels il se trouvent confrontés .. Ils attendent des instructeurs une réponse, un éclairage, un conseil, mais souvent sans pratique ou tentative de pratique préalable. Un peu comme un élève guitariste qui ne pratiquerait jamais la guitare entre deux cours mais poserait sans arrêt quantité de questions au professeur. Et quand l’instructeur leur propose une pratique, il n’est pas rare qu’ils le regardent avec des yeux ronds … Comme s’ils ne cherchaient pas une pratique mais qu’on leur donne la solution à leur « problème ».

Il y a donc bien selon moi une phase, qui peut être mélangée à d’autres – ce n’est pas nécessairement phase un puis deux …- ou l’élève sérieux va assimiler la pratique, ses fondements, s’attacher à comprendre des notions de base, dissiper des confusions intellectuelles. Pas pour le plaisir de réfléchir encore une fois mais dans une intention pratique, comme un voyageur cherche à distinguer le nord du sud.

Certes, ce que je dis là s’applique aux enseignements tel que celui que j’ai moi même suivi, ceux qui se fondent sur une « doctrine »… Mais c’est le cas de la quasi totalité des enseignements traditionnels ! La doctrine ou « dharma » peut être plus ou moins complexe, très élaborée comme dans le bouddhisme tibétain et ses diverses écoles ou réduite à quelques notions fondamentales comme dans le zen- ou du moins le zen tel qu’on se le représente car il existe en fait quantité de traités et exposés doctrinaux issus de ce courant … Ensuite, chaque maître ou instructeur va naturellement présenter sa version du dharma, à partir du moment où il ne s’agit plus seulement pour lui d’une doctrine mais d’une expérience vivante. Certains génies, comme Shankara ( 788 ? – 820 ?)ou Swami Prajnanpad, vont éclairer d’un jour nouveau un enseignement traditionnel, comme un Mozart ou un Hendrix éclairent d’un jour nouveau la tradition musicale dans laquelle ils s’inscrivent, la font pour ainsi dire avancer. D’autres vont juste en transmettre une version incarnée qui, en elle même, ne renouvellera pas la doctrine mais n’en sera pas moins potentiellement transformatrice pour leurs élèves.

Et, comme nous l’avons dit, certains maîtres qui n’ont pas particulièrement vocation d’instructeurs se borneront – façon de parler- à émaner la grâce. On se souviendra d’eux pour leur rayonnement, même si quelques unes de leurs paroles pourront être transcrites.

La phase d’assimilation du dharma peut d’abord s’effectuer par la lecture très active des livres l’ exposant . Par lecture active, j’entends, comme je l’ai dit précédemment, une lecture en vue de « faire », de mettre en pratique , comme on lit une méthode , un manuel, un mode d’emploi …

Il est vrai que nous ne pouvons pas comprendre ce qui est écrit par delà le degré de compréhension auquel nous nous trouvons … L’impact de la lecture reste donc limité.

J’ai lu pour la première fois A la recherche du Soi il y a près de quarante ans. A l’époque , j’ai bien « compris » ce qu’Arnaud y expose. Je suppose que j’aurais même été capable de faire un exposé ou une conférence sur le sujet… Cependant, ma compréhension, pour l’essentiel intellectuelle, était fort limitée. Elle ne m’a pas permis de pleinement mettre en pratique. Par contre, elle m’a permis de commencer de suite à pratiquer…. Voilà qui est très important ! Car si je ne me mets pas en route, je ne risque pas d’avancer …

Or, c’est en mettant en pratique ce que l’on a compris que l’on en vient à comprendre davantage , au fur et à mesure.

Une formule de Swamiji dit : « vivez ce que vous connaissez et vous connaitrez davantage ». Si j’ai compris ne serait ce qu’une infime portion de la mise en pratique possible mais que je m’y exerce avec assiduité, je vais franchir un cap à partir duquel j’en viendrai naturellement à comprendre davantage, donc à pratiquer davantage … C’est le cercle vertueux de la pratique.

Aujourd’hui, quand je relis A la Recherche du Soi ou reviens aux formules de Swamiji que je connais aussi depuis des décennies, j’y trouve une substance autre. J’en ai un degré de compréhension qui ne m’était pas accessible autrefois. C’est bien la raison pour laquelle l’enseignement est inépuisable. On ne le connait pas tant qu’on ne « l’est « pas. « Connaitre c’est être » « La voie », m’a dit un jour Arnaud, c’est quelques formules que vous connaissez depuis longtemps et par lesquelles , un jour, vous êtes foudroyé ». Une même formule peut , quarante ans après , prendre un sens inconnu. Je l’ai aussi entendu raconter être un jour rentré dans sa hutte émerveillé d’un entretien avec Swamiji et avoir aussitôt noté avec des étoiles dans les yeux la formule « ici et maintenant » … Le propos de cette histoire, c’est bien évidemment qu’ Arnaud connaissait la dite expression depuis bien longtemps. Mais l’avait il encore réellement entendue ? Je suppose que ce jour là, il a commencé à passer d’une compréhension de surface (« oui bien sûr il s’agit d’être ici et maintenant, dans l’instant présent ») à une connaissance « êtrique » comme aurait dit Gurdjieff.

Dangers de la dispersion

Il est donc nécessaire de faire du dharma, de l’enseignement, un constant objet d’étude, sans dispersion. J’insiste sur ce piège de la dispersion qui me semble très répandu.

J’ai à ce sujet un avis assez radical : quand on a trouvé sa voie, son maître, son instructeur, il importe , sans faire preuve de fermeture, de se concentrer sur cette voie spécifique. Si l’on suit une certaine méthode de guitare pour jouer dans un certain style, ce n’est pas une bonne idée de commencer à piocher en même temps dans une autre approchant l’instrument selon un angle d’attaque différent. Du moins tant que l’on n’a pas complètement assimilé la première méthode …

En ce qui me concerne, à partir du moment où j’ai rencontré Arnaud et considéré que là était ma voie, j’ai relativement peu lu en matière de spiritualité. J’ai naturellement beaucoup étudié ses livres , ainsi que certains – pas tous car il y en aujourd’hui une quantité impressionnante- des livres élaborés à partir de lettres ou entretiens de Swamiji … J’ai aussi lu des livres pour ainsi dire « cousins », au contenu proche : Gurdjieff, Durkcheim … Mais très peu de livres théoriques. Par contre j’ai beaucoup lu , et continue à lire quand j’en découvre, des livres traitant de la relation maître disciple à partir d’une expérience vécue, des témoignages, ou des biographies de maîtres de toutes traditions. Ces lectures restent pour moi une nourriture importante. Lire un témoignage, l’histoire d’un maître, d’un disciple , c’est un peu comme avoir un darshan …

Mais sinon, à quoi bon lire un livre ou se trouve exposés les principes d’ une pratique autre que celle que j’entends suivre ? Encore une fois c’est comme se mettre à compulser une méthode de guitare flamenco alors qu’on est plongé dans l’apprentissage de la guitare blues. Cela ne peut que disperser, au mieux nourrir une curiosité.

C’est pourquoi la vision de personnes lisant des livres sur la pratique de la méditation tibétaine dans la bibliothèque de Hauteville m’a toujours surpris…

Car l’important n’est pas d’ingurgiter mais d’assimiler. En voyant ces personnes dont je savais que beaucoup avaient déjà bien du mal à assimiler les bases de l’enseignement qu’ils entendaient suivre, j’avais l’impression de voir des personnes se livrer à une sorte de « grande bouffe » …Mais peut être suis je un peu intransigeant sur ce point…

Gilles Farcet