La pornographie de l’éveil

Le 12 octobre dernier, notre ami Fabrice Jordan a publié ce post sur sa page Facebook. En le relisant aujourd’hui, je l’ai trouvé si pertinent que je n’ai pas résisté au plaisir de le partager sur ce blog. Bonne lecture!  

Je ne sais pas s’il y a un malentendu à propos de l’Eveil spirituel, mais ce qui est certain, c’est que les « éveillés » se font de plus en plus nombreux. Surtout, ils prennent l’habitude de faire savoir à un large public qu’ils le sont. Eveillés. Au travers de livres, de réseaux sociaux, de blogs et de vidéos et si possible avec une date précise, parce que vous comprenez, l’événement est marquant. Et il y a donc un avant et un après. Voilà bien un concept utilisé à toutes les sauces dans les milieux spirituels et dont la définition porte à de très nombreux quiproquos. Il est entendu que le concept est au-delà des mots et que toute formulation le réduit à une forme congrue, en définissant au final mieux ce qu’il n’est pas que ce qu’il pourrait être. Ceci étant dit, pour ceux qui se demanderaient ce que recouvre ce mot, il suffit de faire une recherche Wikipédia pour obtenir un certain nombre de définitions. Ce post ne concerne pas tant le concept lui-même que la manière avec laquelle les « éveillés » modernes et tout spécialement occidentaux se sont emparés du dit événement, en l’utilisant de manière nouvelle et très différente de son expression culturelle originelle.

Est-ce bien étonnant ? Pas du tout, quand on sait que l’esprit occidental raisonne en s’appuyant sur un paradigme rationnel, qui a besoin, à partir de l’expérience, d’isoler des concepts en en faisant des objets pour pouvoir les étudier. Bien que ce que l’on entend par « Eveil » soit avant tout une expérience vécue, l’occident n’a pas tardé à appliquer les mêmes méthodes de pensée le concernant et à en faire un objet. Ainsi, en peu de temps, l’Eveil est passé d’un état d’être incorporé, discret et profondément intime qui trouvait une place « comme ça, par soi-même » au niveau social, à un événement objet, datable, importé à la va-vite dans un contexte social occidental qui n’avait initialement aucune place dédiée à lui accorder (et qui n’en n’a toujours pas, à vrai dire).

Les tous premiers occidentaux à en avoir parlé ont d’abord été des témoins de ce qu’ils avaient vu en Inde, au Japon, au Tibet et plus rarement en Chine. Ils ont rencontré des maîtres et ils ont témoigné de ce qu’ils avaient vu : des sages vivants, dont il émanait quelque chose de très particulier. Au départ, personne n’aurait osé prétendre avoir atteint l’Eveil. Cependant, peu à peu, ces premiers pionniers ont continué à méditer, à appliquer les enseignements reçus, et il s’est peu à peu constitué une communauté de « maîtres » occidentaux de différentes traditions. Bien entendu, certains de ces enseignants et pratiquants ont expérimenté différents états de conscience et ont muri au fil du temps. Pourquoi certains d’entre eux ont choisi à un moment donné d’annoncer leur éveil est un mystère. Car en effet, il n’y a pas qu’un fait (l’éveil éventuellement vécu), mais bien un choix à en faire l’annonce, à le dater. Car combien d’événement intimes marquants vivons-nous que nous choisissons tout à fait consciemment de garder…intimes ? Est-il si courant par exemple de vivre un événement marquant, affectif, sexuel, cognitif, puis d’aller en parler ouvertement, par écrit, par oral ou en vidéo ? Pas tellement n’est-ce pas ? Pourtant, c’est bien ce qui se passe avec l’éveil. Une sorte d’impudeur totale, voire de pornographie dans certains cas, pour utiliser un terme initialement choquant mais en passe de devenir monnaie courante.

Personnellement, et cela n’engage que moi, je pense que certains de ces pionniers ont simplement été moins sages qu’ils ne l’auraient souhaité. On oublie que dans le monde de la spiritualité, il y a aussi compétition et besoin de reconnaissance. Je sais, personne ne se sent concerné, c’est toujours pour les autres, pour les autres écoles, et pour les autres maîtres. Mais soyons fous, admettons que cela puisse exister. Quel avantage à annoncer un éveil ? Le premier est d’assoir un statut. Malgré ce que disent à peu près tous les éveillés autoproclamés, l’éveil annoncé sépare. Donc fait apparaître au sein de la masse. Distingue. Mais oui. Il suffit de s’être promené dans un système où certains sont des éveillés et pas d’autres pour se rendre compte de l’ampleur du problème créé. Il est par ailleurs piquant de constater à quel point les éveillés auto-proclamés sont obligés de passer leur temps à expliquer pourquoi il ne se distinguent pas des autres alors qu’il leur aurait suffi de garder leur intimité pour eux-mêmes pour que le problème n’ait jamais existé.

Le deuxième avantage d’annoncer un éveil est de valider une méthode d’enseignement. L’éveil est alors comme le Jackpot du loto. « De tous les gagnants du loto, 100% avait joué » comme dit la pub. Oui, un Eveil dans une école ou une lignée fait bon genre et promet à ceux qui suivent la méthode d’heureux lendemains (oui, je sais, le présent, tout ça…). Dans les grandes personnalités liées à la spiritualité du siècle dernier, on trouve par exemple Jung ou Durkheim. Quand on a lu leurs écrits et qu’on a soi-même un minimum d’expérience introspective, on ne peut douter une seconde de la profondeur de leur travail, de leur introspection et de la qualité numineuse qu’ils ont expérimentée à de très nombreuses reprises. Pourtant, ces deux hommes n’ont jamais eu besoin de prétendre à l’éveil, à ma connaissance. Sur son lit de mort, Durkheim disait encore qu’il fallait « éviter de vouloir mourir en héros ». Quelle humanité et profondeur chez ces deux hommes ! Pouvons-nous vraiment penser qu’ils n’ont pas eu la grâce de l’éveil ? Qu’ils n’ont pas expérimentés chacun à leur manière les mêmes subtilités de Présence, du Un sans second que de nombreux maîtres éveillés ou auto-proclamés éveillés ?

A mon avis, ces deux hommes ont fait un choix. Le choix de ne pas faire de leur expérience un objet, le choix de garder intime une expérience intime, le choix de ne créer aucune espèce de barrière, même subtile, qui aurait pu les éloigner de leurs semblables. Le choix d’être ajustés dans leur société, tout en témoignant de la plus belle des manières de ce niveau subtil de la Réalité qui n’appartient spécifiquement à aucune culture, mais est le trésor de toutes.

Ils ont par ailleurs évité un autre écueil sur lequel s’encastrent bien des éveillés autoproclamés : celui d’être tellement certains d’avoir expérimenté l’Eveil avec un E majuscule. Comme s’il n’en était qu’un. Il est probable qu’il n’existe qu’une seule Réalité. Néanmoins, s’il y a bien un endroit où nous amène la rencontre avec le numineux, c’est le Mystère. Et le Mystère, c’est le toujours Ouvert. Quand je lis les récits de ces éveillés auto-proclamés, tellement sûrs de leur fait, si fermés dans leurs certitudes de l’avoir eu, l’éveil, et qu’il ne peut y en avoir qu’un, je me demande toujours où est passé le Mystère, l’Ouvert. Certaines de leurs descriptions de l’éveil m’étouffent littéralement tant elles sont fermées et remplies de certitudes. C’est pourquoi j’ai un respect immense pour Jung et Durkheim, pour ne citer que deux occidentaux contemporains. Leurs écrits, leurs récits, amènent sur des seuils sans jamais rien fermer et sans les séparer de nous. Alors, ami(e)s éveillé(e)s, par respect pour le principe même de l’expérience dont vous essayez de témoigner, rentrez vos quéquettes ! Fussent-elles éveillées. A n’en pas douter, votre ramage n’a nul besoin d’un plumage pour que nous sachions reconnaître le Phoenix à sa juste mesure, entre simplicité et mystère, s’il le mérite.

Enfin, de mon point de vue, l’Eveil n’a plus à être forcément au centre d’un enseignement spirituel moderne. Nous n’avons pas seulement besoin d’un état de conscience, mais de STRUCTURE de conscience pour reprendre les termes de Ken Wilber. Nous avons avant tout besoin de personnes, hommes et femmes, ayant acquis une maturité d’adulte suffisante pour embrasser à bras le corps la complexité du monde environnant. Seule cette maturité permet d’apporter des réponses adéquates à des interlocuteurs de plus en plus divers en raison de l’ouverture de notre monde et des chocs culturels inévitables qui en sont la conséquence. C’est cette maturité qui permettra une réponse par le cœur aux nombreux défis qui nous attendent. Si Eveil il y a, celui-ci devra trouver sa place au sein d’une telle structure de conscience. Au fond, un état de conscience vaste au service d’une structure de conscience ouverte et intégrative est l’avenir de la spiritualité. Mais la structure de conscience ne se travaille pas en méditation ou au travers d’états de conscience modifiés. C’est bien tout le défi actuel des voies spirituelles.

Fabrice Jordan