Ming Shan 明山

logoUn an après notre première interview (cliquez ICI), j’ai eu la grande joie de croiser à nouveau Fabrice Jordan à Paris. Ce nouvel entretien portera sur la construction, dans le village suisse de Bullet, d’un centre culturel taoïste baptisé Ming Shan. Cela fait cinq ans que Fabrice travaille à la mise en œuvre de ce projet unique en Europe. Les photos 2, 6 et 7 sont l’oeuvre de Cédric Bregnard.

Frédéric Blanc: Depuis 2011, tu te consacres donc corps et âme à la construction de Ming Shan, un centre dédié au taoïsme, à la culture chinoise, au dialogue interculturel et inter spirituel. Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à de te lancer dans un projet aussi improbable ?

Fabrice Jordan: Fonder et animer un lieu qui puisse servir au développement de l’humain est Ming Shan 10un désir que je porte en moi depuis très longtemps. J’y pensais déjà longtemps avant de rencontrer le taoïsme. Pour ce qui est de Ming Shan, notre intention de départ était de fonder un lieu qui permette de se relier à la dimension verticale. Dans notre esprit, il s’agit d’un lieu ressource, qui restera ouvert en permanence. On pourra y accéder à tout moment… Ming Shan sera comme un phare qui reste continuellement allumé d’un bout à l’autre de l’année. Nous avons également la motivation de mieux faire connaître la tradition Taoïste en Suisse et en Europe francophone. Le Taoïsme y est très présent tout en restant invisible en tant que tel. Il n’est souvent connu que par le biais deses branches (le Yang Sheng, le Tai Ji, le Yi Jing, le Ba Zi, la médecine chinoise traditionnelle, la diététique sans parler des textes classiques…), sans que celles-ci soient forcément reliées au tronc commun de la tradition taoïste. Peu de personnes prennent vraiment la mesure de sa profondeur et de son immense richesse. C’est l’une des raisons qui nous ont donné envie de fonder ce lieu. Nous voudrions pouvoir présenter les différentes facettes de la culture taoïste en un seul lieu.

F. B.: Dans quelles circonstances ce projet a-t-il vu le jour ?

Fabrice Jordan: Ce projet a vu lors d’une visite de mon maître en Suisse. Nous étions en train de parler de manière informelle sur ma terrasse lorsque cette idée nous est venue. Ce fut l’une de ces petites intuitions fulgurantes qui vous viennent en une fraction de seconde et qui demandent ensuite des années d’efforts pour être transposées dans le réel. Bon, mais là je ne te raconte que la surface des choses. La vérité c’est que j’ai l’impression que Ming Shan possède une vie et une volonté qui lui sont propres. J’ai le sentiment qu’il ou elle a envie de surgir de terre « ainsi, par lui-même ». Zi Ran 自然, naturellement, comme on dirait dans le taoïsme. Il ou elle a vraiment envie d’exister. Notre boulot consiste donc plutôt à déblayer tout ce qui pourrait faire obstacle à sa naissance et à créer ensuite l’espace nécessaire à sa croissance.

F. B.: Pourquoi avoir baptisé votre centre Ming Shan ? Quelle est la signification de ce nom ?

Ming Shan 15Fabrice Jordan: Nous voulions que ce centre ait son nom propre, un peu comme une personne bien individuée, existant pour elle-même. Ming Shan doit être plus vaste que les individus qui l’aident à naître et dans une certaine mesure, indépendant d’eux. Nous avons choisi de lui donner un nom chinois parce qu’il nous semblait important d’assumer notre identité taoïste. Il nous fallait aussi un nom, qui malgré sa consonance chinoise, puisse se prononcer assez facilement dans toutes les langues. Ming Shan est un nom difficile à traduire. Les idéogrammes chinois ressemblent plus à des tableaux qu’à des lettres. Les personnes qui les voient vont toutes les comprendre de manière légèrement différente. Pour faire simple, Shan , c’est la montagne. La signification de l’idéogramme Ming est un peu plus complexe. Il renvoie simultanément au soleil (à gauche) et à la lune (à droite). Cela évoque d’emblée l’idée de lumière : une lumière qui n’est pas seulement claire et limpide, mais également plus sombre et mystérieuse. C’est ce que symbolise la lune par rapport au soleil. J’aime bien ça, car la volonté de ne développer que le côté lumineux me gonfle. Je trouve qu’une voie de croissance adulte doit également intégrer toutes les nuances de l’ombre… Si je cherche l’idéogramme Mingun dictionnaire chinois je vais trouver une quinzaine de traductions différentes. Elles pointent cependant toutes plus ou moins dans la même direction… C’est comme un regard qui observe la même chose sous des angles différents : lumière, clarté, vision, briller, éclairer, rayonner, éveil, discernement, intelligence, clairvoyance, œil, restaurer l’éclat de sa vertu naturelle, perception de l’imperceptible, monde des vivants par opposition au royaume des morts, etc. Ming est également le terme qui signifie « éveil » ou « illumination » en chinois. Comme tu peux le constater, il y aurait donc de nombreuses manières de traduire Ming Shan en français. Nous préférons ne pas le traduire et laisser l’énergie du nom agir par elle-même, sans passer par le mental.

F. B.: Peux-tu nous décrire Ming Shan un peu plus en détail ?

Fabrice Jordan: L’axe de Ming Shan, c’est le temple. Tout le reste va se structurer autour de lui. Le reste en question se compose de trois salles de pratique (dont la plus grande mesure environ 220 mètres carrés), d’une bibliothèque, d’une petite boutique qui proposera du matériel de pratique, d’un accueil, d’un cabinet médical et d’une cafétéria. Il y aura également un certain nombre de chambres. De quoi loger une trentaine de personnes sur place. Il y a par ailleurs une possibilité d’extension ultérieure. Tu as maintenant une idée de ce à quoi va ressembler le lieu. Le plus important est cependant de savoir ce que nous allons en faire. Personnellement, j’aimerais beaucoup que Ming Shan devienne un lieu de rayonnement et d’expérimentation… Un lieu qui permette de se relier à la dimension verticale tout en restant pleinement enraciné dans la dimension horizontale. Je pense que Ming Shan sera un lieu très créatif… Je l’espère en tout cas…

F. B.: Peux-tu nous donner une idée du genre d’activités qui y seront organisées ?

Fabrice Jordan: Contrairement à ce qui se passe dans la majorité des temples chinois, Ming 10306738_912431625491894_3628123993117202577_nShan ne sera pas centré autour de l’enseignement d’une seule lignée ou d’un maître en particulier. Notre intention est d’y présenter la tradition taoïste dans toute son ampleur, sa richesse et sa diversité. Nous aimerions ainsi présenter une pluralité de points de vue, parfois contradictoires entre eux, en laissant les gens qui fréquenteront les cours libres de se faire leur propre opinion. Cela implique forcément la présence de plusieurs maîtres, femmes et hommes, que nous ferons venir régulièrement de Chine. Chacun d’eux représentera une branche spécifique du taoïsme ou une lignée régionale ou familiale. Certains de ces maîtres seront des laïcs, d’autres seront issus de courants religieux. Nous sommes déjà entrés en contact avec une bonne partie des maîtres avec lesquels nous souhaitons travailler dans un premier temps. Notre réseau est donc en grande partie constitué.

F. B.: J’ai cru comprendre que Ming Shan serait également ouvert à des activités qui n’ont rien à voir avec le taoïsme.

Fabrice Jordan: Effectivement. Influencés par l’approche systémique, nous pensons qu’un système ne peut rester sain et vivant que s’il est ouvert vers l’extérieur et participe activement à des échanges. Nous allons consacrer 120 jours par an à des activités purement taoïstes. Certaines d’entre elles répondront à des besoins locaux et contemporains. Nous réservons par ailleurs 25 jours pour organiser des échanges avec d’autres écoles spirituelles. Le reste de l’année sera ouvert à d’autres partenariats. Nous aimerions intégrer des stages tournant autour de « l’horizontalité », comme la communication non violente, le Tarot, l’Imago, etc. Nous inviterons exclusivement des enseignants de premier plan qui sont représentatifs de leur technique ou de leur tradition. Il y aura également place pour des activités à caractère plus artistique. La continuité sera assurée par les activités du temple qui restera ouvert et continuera à fonctionner imperturbablement quoiqu’il arrive.

F. B.: Tu as parlé d’une bibliothèque. Quel rôle va-t-elle jouer dans vos activités ?

Fabrice Jordan: Parmi les parrains de Ming Shan se trouvent plusieurs universitaires très reconnus. Je pense en particulier à Catherine Despeux, à Vincent Goossaert, David Alexander Palmer ou encore à Fabrizio Pregadio. Avec leur aide, nous voudrions organiser des rencontres, des colloques internationaux et des séminaires. Nous envisageons également d’accueillir des étudiants en résidence. Ming Shan doit donc se doter d’une solide bibliothèque. Elle contiendra au minimum l’ensemble du canon taoïste. C’est déjà énorme ! Tout comme les trois monothéismes le taoïsme a ses propres livres sacrés. Mais alors que le judaïsme, le christianisme et islam se fondent sur un seul livre, le taoïsme se base sur un corpus de 5000 livres. Cela s’explique par le fait que le taoïsme est une spiritualité en mutation constante. C’est également une tradition qui a plus spontanément tendance à inclure qu’à exclure. Au fil des siècles, les taoïstes ont donc accepté d’intégrer dans leur canon les écrits de tous les maîtres authentiquement inspirés… La plupart de ces livres ne sont pas traduits en français. Dans quelques années, avec l’aide de la Fondation, nous aimerions créer une maison d’édition pour traduire et publier un certain nombre de ces textes de pratique. Certains sont magnifiques. Ils pourraient constituer des instruments de travail très utiles pour tous ceux qui souhaitent pénétrer plus profondément dans l’enseignement taoïste.

F. B.: C’est quoi cette histoire de cafétéria ?

Ming Shan 13Fabrice Jordan: Le temple fera office de Père symbolique. Pour mériter notre iso 9001 taoïste, il nous faut donc aussi une Mère symbolique. Figure-toi que je viens d’une famille italienne, où la dimension du partage s’est souvent concentrée autour d’une table et de différentes sortes de raviolis et autres polpette. La cafétéria appartiendra donc à cette dimension horizontale à laquelle nous souhaitons faire toute sa place. Ce sera un lieu de détente, avec une cheminée. Le soir on pourra se rassembler autour du feu. Il n’est pas impossible qu’on sorte de temps en temps une guitare… La fonction de la cafétéria sera d’équilibrer le sérieux et le silence du temple en apportant, avec beaucoup de cœur, une nourriture sur un plan plus physique. La cafétéria sera dirigée par une cuisinière très douée. Elle sait travailler les aliments non seulement dans leur aspect matériel mais aussi subtil ; je veux perler la dimension du Qi. La cafétéria pourra ainsi être au service du projet global de Ming Shan. Ses portes seront bien sûr ouvertes aux stagiaires mais aussi aux villageois et aux touristes qui en feront la demande. Je le répète, Ming Shan n’a pas vocation à être un lieu clos. Enfin, la diététique fait partie intégrante de l’enseignement taoïste. Comme nous allons y organiser des ateliers, la cafétéria servira ce type d’enseignement de manière très concrète. Elle nous pourra également nous fournir des ingrédients de pratique lors de certains séminaires spécifiques.

F. B.: Et que vient faire un cabinet médical dans un centre spirituel ?

Fabrice Jordan: Comme tous les autres arts évoqués plus haut, la médecine traditionnelle chinoise puise ses racines dans le taoïsme. Il est donc naturel qu’elle trouve une place dans notre centre. Comme tu le sais, le Taoïsme ne fait pas de séparation entre le corps et l’esprit ni entre le domaine de la santé et le domaine spirituel. A ses yeux, chacun de ces domaines dépend dans une certaine mesure de l’autre. Disposer d’un cabinet médical nous permettra d’aider nos visiteurs et nos stagiaires de manière plus globale. Cela permettra également à certains maîtres d’exposer des enseignements dans un cadre adéquat. Je pense particulièrement à ceux qui tournent autour du soin. Nous serons ainsi en mesure de proposer à chacun des entretiens spirituels, des soins médicaux, une pratique physique ainsi qu’une diététique appropriée. Ce cabinet médical est aussi une occasion pour nous de mieux nous intégrer à la vie de la commune. Si la nécessité s’en fait sentir, nous prévoyons en effet de donner quelques consultations de médecine générale aux habitants du village.

F. B.: Nous avons jusqu’ici parlé du projet. Où en êtes-vous de sa réalisation ? Avez-vous déjà commencé à construire ?

Fabrice Jordan: Non, nous n’avons pas encore commencé à construire. A l’heure où nous Ming Shan 2parlons, le financement est assuré. Nous avons obtenu un grand soutien de la commune et de la région. Nous en sommes à l’étape ultime avant le feu vert : présenter le projet aux politiques du canton pour être sûr que le projet entre dans le cadre légal et puisse également servir la population en termes de santé publique et de prévention. Cela peut sembler du temps perdu à certains, mais nous avons déployés beaucoup d’efforts pour constituer un réseau local, en plus de notre réseau chinois. Nous voulons pouvoir être compris et accepté localement. Cela demande du temps bien sûr, mais nous pensons qu’à long terme, ce travail servira Ming Shan, même s’il entraîne une inertie initiale.

F. B.: Les autorités suisses soutiennent votre projet ???

Fabrice Jordan: J’ai moi-même du mal à y croire ! Ming Shan est tellement atypique que nous avons mis longtemps avant de les contacter. Contre toute attente, les autorités régionales se sont montrées très intéressées par le projet. Elles ont réalisé que l’existence de ce centre pourrait s’avérer bénéfique pour l’ensemble de la région. Le village dans lequel va s’élever notre centre est l’une de ces futures anciennes stations de ski de moyenne altitude qui souffrent de l’absence de neige. Il doit s’inventer un nouvel avenir. La région, quant à elle, reçoit chaque année une quinzaine de délégations d’hommes d’affaires chinois à la recherche d’un terrain pour y installer leur entreprise. Au final, la plupart vont s’installer sur les bords du lac Léman, qui est une région plus attractive. Le fait d’avoir un centre comme le nôtre à proximité pourrait changer la donne pour la région en lui donnant une carte affective à jouer. Les chinois se montrent très sensibles à leur culture et aux services qu’un lieu tel que Ming Shan peut leur offrir localement. C’est la raison pour laquelle les autorités de la région soutiennent notre projet. C’est une « win-win situation ». Chacune des parties en présence a un intérêt différent mais il finit par converger avec celui des autres.

F. B.: Qu’en est-il des habitants du village ? Savez-vous ce qu’ils pensent de votre venue ?

Ming Shan 1Fabrice Jordan: Nous n’avons évidemment pas eu l’occasion de nous entretenir avec chacun des habitants du village mais je peux affirmer que le projet est globalement bien perçu par la population locale. Nous en avons même eu une confirmation assez spectaculaire. En Suisse, quand on dépose les plans de construction d’un bâtiment à la mairie on procède à ce qu’on appelle « une mise à l’enquête ». Pendant un mois, tous les habitants de la commune peuvent consulter tes plans et faire opposition au projet. Ming Shan est un très gros chantier. Mis bout à bout, les plans de l’édifice font 75 mètres de long… Nous demandions des dérogations exceptionnelles par rapport au règlement communal. En dépit de tout cela nous n’avons pas eu la moindre opposition. Notre architecte en rigole encore. La dernière fois que je l’ai vu, il me disait : « à chaque fois que je construis un chalet ou une petite maison j’ai au minimum deux ou trois oppositions. Et vous, vous vous pointez avec cet incroyable projet de temple taoïste et personne ne trouve rien à y redire. C’est vraiment incroyable ! » (rires)

F. B.: Profondément enracinée dans la culture chinoise, la tradition Taoïste reste incompréhensible à la plupart des occidentaux. Penses-tu vraiment qu’une initiative comme Ming Shan soit susceptible d’intéresser beaucoup de monde ?

Fabrice Jordan: Si nous voulons diffuser le taoïsme en Occident nous allons effectivement Ming Shan 11devoir faire un gros effort de traduction et d’adaptation. Nous devrons bien sûr présenter la tradition pour ce qu’elle est mais nous devrons également être capables de l’utiliser pour répondre à des besoins contemporains en faisant attention à ne pas la dénaturer. Le rôle de Ming Shan est précisément de bâtir des ponts entre deux cultures très différentes. Cette démarche nécessaire est cependant périlleuse. A trop vouloir adapter une tradition on peut finir par la trahir. Nous réfléchirons à ces questions épineuses avec tous les maîtres taoïstes que nous allons recevoir. Je pense cependant que la période actuelle est particulièrement favorable à l’émergence du taoïsme. L’éclosion du bouddhisme en Occident dans les années 60/70 a coïncidé avec la transition d’une forme de société traditionnelle vers une société rationnelle. Le bouddhisme, par exemple, a parfaitement répondu aux besoins de cette nouvelle forme de rapport au monde. Nous sommes aujourd’hui en train de buter sur les limites et les excès de la rationalité. Nous assistons au passage d’un paradigme rationaliste, matérialiste et individualiste à une vision plus globale et collective comme le montre le grand succès du film « Demain ». En raison de son esprit profondément systémique, le taoïsme est très adapté à ce nouveau contexte. Il peut nous aider à relever les grands défis auxquels nous avons à faire face aujourd’hui. Prenons un exemple : malgré tous les apports de la modernité et de la pensée rationnelle, l’égalité homme/femme n’est toujours pas acquise dans notre société. On peut notamment le constater par le fait que, dans les entreprises, les femmes continuent en moyenne à être payées environ 20% de moins que leurs collègues masculins. Or le taoïsme est justement une spiritualité fondée sur l’équilibre du masculin et du féminin (en termes symboliques, du yin et du yang). L’idée générale véhiculée par le modèle taoïste c’est que féminin et masculin sont totalement égaux tout en étant pas équivalents. Il y a l’idée d’une complémentarité et d’une interdépendance mais sans mélange des genres. L’étude approfondie des implications de ce concept pourtant si galvaudé permettrait de sortir de l’ornière de cette lutte incessante qui oppose les reliques du patriarcat à des mouvements féministes indispensables mais souvent réactifs et donc peu constructifs. Le tout étant vécu le plus souvent dans une énergie animale au détriment du développement de l’Humain, sans même parler de spiritualité…Ceci est théorique bien sûr, mais dans la réalité, la plus haute autorité spirituelle du taoïsme est actuellement une femme. Il y a donc une adéquation entre le modèle et sa manifestation, sachant bien entendu que les hommes ne sont pas mis sur le carreau. Le taoïsme a également beaucoup de choses à nous apprendre en matière Ming Shan 7d’écologie. Je ne pense pas être très original en disant que l’exploitation non régulée des ressources naturelles et la pollution sous toutes ses formes constituent aujourd’hui un problème majeur pour l’ensemble de l’humanité. Si nous n’y apportons pas de réponse, nous ne serons bientôt plus là pour en débattre. Il se trouve que cette thématique est présente dans le taoïsme depuis des millénaires. Elle y est abordée de manière souple, douce et non militante. Le taoïsme fait prendre conscience au pratiquant de ses rapports à la nature et par extension à sa Nature. Il lui enseigne qu’il est impossible d’atteindre une harmonie complète du paysage intérieur en faisant fi du paysage extérieur. Le taoïsme parle évidemment d’une écologie qui dépasse le cadre de ce que l’on nomme écologie dans le cadre politique. Il en englobe néanmoins la définition. Enfin, et c’est peut-être le plus important, le taoïsme remet les gens dans leurs corps. Ce faisant, il rétablit un équilibre global de la personne qui se répercute inévitablement dans sa manière d’interagir avec son environnement au sens large du terme. Le taoïsme est donc une spiritualité adaptée à notre époque. Je suis convaincu qu’au cours des cinquante prochaines années, il connaîtra une diffusion très large. Cela ne signifie évidemment pas que sa valeur intrinsèque soit supérieure à celle des autres courants spirituels. C’est simplement une question de timing. Il viendra aussi un temps où le message du taoïsme sera moins nécessaire aux conditions du moment, et nous verrons alors l’émergence, espérons-le, d’une autre spiritualité capable de répondre à ces conditions. Ce sera peut-être un christianisme renouvelé ou réinsufflé, va savoir ! Ce que nous faisons aujourd’hui aurait été impossible il y a seulement dix ans. La valeur du taoïsme était pourtant la même. Seul le contexte lui était moins favorable.

F. B.: Quels sont vos rapports avec le gouvernement chinois ?

Fabrice Jordan: Pour des raisons pratiques évidentes, les autorités chinoises sont un élément dont nous avons à tenir compte. A un niveau plus profond, il serait incohérent de vouloir créer un centre intégratif qui exclue d’emblée certains éléments du tableau. Ceci dit, nous sommes fidèles à nos valeurs et il n’est pas question de faire de la politique à Ming Shan.

F. B.: Il me paraît difficile de croire que le gouvernement chinois ne va pas essayer d’influer sur la programmation de votre centre. Il est par exemple peu probable qu’il vous laisse inviter des lamas tibétains.

Fabrice Jordan: Tu soulèves là un point important. La garantie de notre indépendance résideMing Shan 5 dans le fait que le financement du centre va être exclusivement suisse. Il n’est pas impossible que nous recevions ponctuellement des donations de la part de certains temples chinois mais nous ne toucherons aucune aide du gouvernement chinois. Ming Shan est une initiative strictement privée. Nous nous sentirons donc libre d’inviter des représentants de toutes les traditions spirituelles y compris des maîtres tibétains. Le bouddhisme tibétain est une tradition passionnante. Ceci dit, je pense qu’il y a une manière d’inviter les gens sans en faire un acte de militantisme agressif. Si nous le faisons, nous le ferons de manière simple et naturelle. Sans créer de vagues inutiles, mais en assumant également nos choix le cas échéant. A l’heure actuelle, nos relations avec les fonctionnaires de l’ambassade de Chine en Suisse sont bonnes, mais il n’y a pas de contact régulier. Comme avec tous nos autres partenaires, nous avons fait en sorte de nous présenter, d’expliquer le projet. Je crois qu’ils ont compris l’intérêt qu’ils pouvaient tirer de notre initiative. Aujourd’hui, beaucoup d’occidentaux ne connaissent la Chine qu’au travers de son aspect économique. On la voit donc souvent comme un ennemi particulièrement puissant et menaçant. Elle peut faire peur. En faisant connaître un visage plus profond et apaisant de la Chine, nous servons donc ses intérêts, mais sans jamais avoir particulièrement cherché à plaire à ses dirigeants. De notre côté nous avons besoin d’être si possible en bons termes avec l’administration chinoise pour pouvoir faire venir régulièrement des maîtres en occident et donc servir le taoïsme. Comme je l’ai dit, Ming Shan est un projet intégratif, qui vise à créer des ponts. Il ne suffit pas de poser un beau discours, il faut aussi pouvoir montrer la cohérence de ce discours et son adéquation avec nos actes et comportements. Il est très facile de s’entendre avec des gens avec qui on s’entend déjà… C’est beaucoup plus difficile de se comprendre quand les différences culturelles, parfois très profondes, s’interposent en créant un filtre qui rend les rapports difficiles. On le voit de manière cruelle aujourd’hui. Pas besoin de détailler je pense. Notre rôle est précisément de tisser des ponts pour apprendre à nous connaître et diminuer nos peurs. Si nous ne le faisons pas, que ce soit en esquivant la relation ou pour des raisons idéologiques, nous ne remplissons pas notre rôle. Nous n’avons pas l’intention d’esquiver quoi que ce soit.

F. B.: A l’époque de la révolution culturelle, les taoïstes faisaient partie des cibles privilégiées du régime. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Ming Shan 12Fabrice Jordan: La Chine est aujourd’hui l’une des premières puissances du monde. Leur extraordinaire essor économique a eu un gros impact sur la situation politique du pays. Les chinois commencent à retrouver une forme de fierté nationale. Ils osent à nouveau assumer leur héritage culturel. Ils s’emploient à restaurer et à valoriser leur patrimoine. Les taoïstes et les bouddhistes sont actuellement très bien vus par le gouvernement. Il leur accorde régulièrement des subventions pour restaurer ou entretenir leurs temples. Récemment, on a même vu plusieurs ministres aller se prosterner devant des statues d’Immortels taoïstes. Ce n’est pas banal, surtout si l’on se souvient qu’ils appartiennent à un gouvernement qui, en théorie, reste communiste. Il ne faut cependant pas être naïf. Les autorités chinoises ont toujours eu très peur des grands mouvements de masse. Ils vont donc avoir tendance à encourager tout ce qui peut favoriser l’harmonie entre les individus et les groupes. Leur bienveillance pour le taoïsme relève donc aussi du pragmatisme. C’est une attitude très chinoise. Ceci dit, d’après ce que j’en sais, le gouvernement ne se mêle pas trop de la vie des temples. Il entretient d’étroites relations avec les associations faîtières du taoïsme mais, au fond, chaque temple gère ses affaires comme il l’entend.

F. B.: Passons à un sujet plus personnel. Peux-tu nous parler de la manière dont tu vis la construction de Ming Shan ?

Fabrice Jordan: Selon le taoïsme, construire un temple est la meilleure manière d’améliorer Ming Shan 14ton karma ou plutôt d’obtenir un « crédit karma » confortable. Je n’ai pas tout de suite compris le sens de cette phrase. Je trouvais ça plutôt amusant. Après cinq ans d’implication dans ce projet, je me rends mieux compte de quoi il retourne ! Ming Shan n’est pas juste un bâtiment qui sort de terre. A différents niveaux, ce projet met en œuvre des énergies très puissantes qu’il faut pouvoir accueillir et transformer… Pour commencer, un projet aussi important fait naître énormément de jalousies. A partir du moment où l’existence de ce lieu devient plus concrète chacun se demande comme il va se situer par rapport à lui. Le porteur du projet semble occuper une place privilégiée et ceux qui sont momentanément situés un peu plus en périphérie peuvent se sentir mis à l’écart. Je ne parle même pas de ceux qui ont ou avaient l’intention de construire quelque chose de similaire… Volontairement ou non, les gens ne voient souvent que la partie immergée de l’iceberg. Ce qu’elles préfèrent ne pas savoir, c’est qu’il y a énormément de travail derrière un tel projet… Des milliers d’heures de bénévolat. Le porteur du projet doit également assumer tous les échecs . Il est en première ligne et s’expose directement aux critiques et aux projections. Diriger la construction de Ming Shan m’a souvent obligé à sortir Fabricede ma zone de confort et à gérer au mieux des projections d’une force incroyable… Ming Shan est pour moi une formidable opportunité de voir et d’intégrer mon ombre. C’est un appel intarissable à la pratique. En ce sens, il est heureux que ce projet mette si longtemps à se réaliser. Ces années d’efforts ont été un temps de maturation et de transformation indispensable. Si l’on m’avait catapulté il y a cinq ans à la tête de Ming Shan ça aurait été une véritable catastrophe. Je n’étais pas prêt. En fin de compte, toutes les emmerdes, tous les retards, tous les échecs mais aussi toutes les chances et les bénédictions que nous avons rencontrés en chemin ont été porteurs d’un enseignement. De ce point de vue-là, le premier semestre 2015 a été particulièrement gratiné. Nous avons enchaîné emmerdes sur emmerdes sur emmerdes. Ça ne s’arrêtait plus. Je n’ai jamais été aussi en colère que pendant cette période… Nous avons heureusement su utiliser ces événements pour en tirer des leçons. La situation est actuellement beaucoup plus cool. L’équipe a une énergie très constructive. Profitons de l’accalmie ! En fait, faire émerger un centre comme Ming Shan est en soi un processus alchimique. J’espère que les épreuves que nous avons traversées seront utiles aux personnes qui fréquenteront notre centre. Ming Shan est un maître puissant et exigeant. Tous ceux qui participent à sa construction sont brassés de manière intense. La seule manière d’y répondre de manière constructive est de garder son axe et de purifier son cœur.

F. B.: J’imagine que Ming Shan a dû également avoir un impact non négligeable sur ta vie personnelle ?

Fabrice Jordan: Oui, Ming Shan a remodelé le paysage de mes relations « horizontales » de Ming Shan 8manière assez importante. En fait, ce genre d’engagement t’oblige à une certaine solitude. C’est difficile à décrire mais c’est comme ça que je le sens. Ce n’est pas forcément une solitude morbide et je ne sais même pas si on peut réellement parler de solitude. Mais quand on se met au service d’un tel projet, on est obligé de rendre des comptes et d’interagir avec des dimensions plus vastes que celles qui nous sont uniquement transmises par nos 5 sens. Cela implique parfois des décisions qui ne font pas plaisir à tout le monde, et qui ne peuvent pas toujours être expliquées rationnellement. Il faut donc être à même d’absorber un certain nombre de réactions de son entourage. Y compris des clashs et des départs quand il le faut. C’est un bon test pour la pratique. Je précise néanmoins que je me fie autant au comité de « sages » qui m’entoure, me soutient et me critique quand il le faut, qu’à cette autre dimension que je viens d’évoquer. L’équilibre des deux me semble le meilleur garde-fou contre les dérives de toutes sortes.

F. B.: Une fois que Ming Shan sera achevé, quel sera ton rôle au sein de ce centre ?

Fabrice Jordan: C’est une question à laquelle je ne peux pas encore répondre avec certitude. Pour le moment, je suis le bulldozer qui ouvre la voie, le gars un peu inconscient qui marche devant avec son bâton de pèlerin. J’ignore ce qui se passera ensuite… Je laisse les choses se faire. Je vais certainement travailler dans le cabinet médical. Il est également probable que j’aurai un rôle à jouer dans la gestion du lieu et la coordination des enseignements. Je fais confiance au destin. Lorsqu’il sera temps de décider, je prendrai la place la plus naturelle, et surtout celle qui peut le mieux servir le projet. Je suis de toute façon persuadé que les choses s’imposeront naturellement, par elles-mêmes, le moment venu. « Zi Ran ». En attendant, je ne me pose pas vraiment la question…

Ming Shan project