Philippe Blanchard – De Dieu à Dieu

10169418_803811472970370_7850539511895771391_nAncien élève de l’Ecole Normale Supérieure, Philippe Blanchard est un rédacteur et un traducteur émérite. Cet hédoniste savant et chaleureux est notamment l’auteur d’une très belle traduction de Flatland, le chef d’œuvre d’Edwin Abbott Abbott. Philippe ne se passionne pas seulement pour le vin, la bonne chère et les finesses du langage. Les questions spirituelles retiennent depuis longtemps son attention. Porteur de l’héritage de trois traditions, Philippe nous parle ici de la manière dont il intègre ces différentes identités.

Frédéric Blanc : Cher Philippe, peux-tu nous dire à quels courants spirituel tu te rattaches ?

Philippe Blanchard : J’ai trois identités spirituelles… Enfant, j’ai été baptisé. Le christianisme est ma première identité. A partir de la 8ème, j’aitrinité été scolarisé dans une école catholique où je suis resté jusqu’en terminale. Il m’en reste de très bons souvenirs. A cette époque, j’étais plutôt fervent. Adolescent, j’ai pris un peu mes distances. Je me souviens de Sartre décrivant dans Les Mots l’origine de son athéisme : il avait « vu » Dieu tomber du ciel comme une statue et s’enfoncer dans les profondeurs de la mer… J’avais très envie de vivre la même chose. Cela ne m’est évidement jamais arrivé… Il s’est même passé exactement le contraire ! En seconde j’ai traversé une période d’angoisses intenses parce que j’avais la conviction que j’étais appelé à devenir prêtre. Le problème, c’est que concomitamment à cet élan spirituel sont apparus des désirs beaucoup plus profanes… J’éprouvais un désir furieux d’être amoureux, de connaître des femmes… Ces deux aspirations s’excluaient mutuellement. Du moins c’est ce que je croyais à cette époque. Comme me l’a dit récemment mon rabbin : « Tu ne t’étais pas trompé de vocation, tu t’étais simplement trompé de religion. » C’est une façon de voir les choses (rires)…

F. B. : Pourrais-tu nous dire un mot de ta seconde identité spirituelle ?

Philippe Blanchard : Elle découle de mon éloignement par rapport à la première. Il s’agit, comme tu t’en doutes, de l’enseignement d’Arnaud Desjardins que j’ai rencontré au début des années 90. A cette époque, je traversais une période de grand désarroi… Je lorgnais vers une forme de tantrisme quand une amie, Sophie Bernier, pour ne pas la nommer, m’a fait découvrir le premier volume de A la recherche du Soi.

Arnaud-2Bmai-2B2008F. B. : Parle moi un peu de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.

Philippe Blanchard : Je trouve qu’on a du mal à nommer ce à quoi on appartient lorsque on est disciple d’Arnaud Desjardins et de Swami Prajnanpad. Il n’existe pas vraiment de terme pour ça. On n’est ni bouddhiste, ni hindouiste, ni adepte de la philosophie du Vedenta… Tout ce que je sais c’est que mon engagement à Hauteville a été long et assez fort… Je ne considère d’ailleurs pas que cette période soit terminée… Au début, le plus important pour moi, c’était que le chemin spirituel proposé par Arnaud se passait entièrement de la figure de Dieu. Ça m’enlevait une sacrée épine du pied. Dieu, c’est ce qui m’a toujours posé problème chez les catholiques…

F. B. : C’est quoi le problème avec Dieu ?

Philippe Blanchard : C’est un mot très chargé. Quand tu as été élevé chez les cathos, tu peux difficilement te débarrasser de l’image du vieux barbu perché sur sonGod and lovers nuage… Plus sérieusement, j’ai énormément de mal avec la notion d’un Dieu personnel… De mon point de vue, c’est juste absurde… Et je ne te parle même pas d’un Dieu qui s’incarne ! A mes yeux, cette figure du Dieu chrétien est aussi très liée à la rigidité du dogme et de l’institution… D’un point de vue plus émotionnel, je me représente toujours ce Dieu comme quelqu’un qui a des reproches à me faire. C’est comme s’Il m’en voulait encore de ne pas avoir répondu à son appel…

F. B. : Pour toi, Dieu est donc plutôt du côté du surmoi ?

Philippe Blanchard : Oui !

F. B. : Parle moi encore un peu de ta rencontre avec Arnaud Desjardins et Hauteville. Qu’est-ce qui t’a particulièrement plu ?

Philippe Blanchard : Ma rencontre avec la spiritualité « athée » d’Hauteville a répondu pour moi à un besoin très profond. En outre, lors des premières assemblées générales j’ai ressenti très fortement la dimension ecclésiale de la sangha. Je n’avais jamais ressenti cette dimension de fraternité à l’église.

F. B. : Qu’est-ce qui t’a poussé à aller séjourner dans un centre comme Hauteville ?

Philippe Blanchard : Quand je suis arrivé à Hauteville j’avais le sentiment de vivre les choses de manière peu consciente. Il arrivait souvent qu’on me dise : à tel moment tu as dit ça, tu as fait ça… et je ne m’étais juste rendu compte de rien. Mon désir de changement a d’abord pris la forme d’une crainte d’un désir de ne plus être pris à défaut. Une de mes premières aspirations « spirituelles » a donc été de vivre de manière plus vigilante, plus adulte… Je ne voulais plus vivre dans un emportement permanent… 15 ans après, je me sens plus centré, plus présent. Je pense aussi faire preuve d’une ouverture d’esprit et de cœur beaucoup plus grande.

Torah_ScrollF. B. : Quelle est ta troisième identité spirituelle?

Philippe Blanchard : Je suis juif. La découverte de cette identité remonte à l’année de mes 15 ans. C’est à cet âge que j’ai appris que ma mère était juive. Je n’en avais rien su jusque là.

F. B. : Ça a dû être une sacrée surprise. Quel rapport as-tu entretenu avec cette identité inattendue ?

Philippe Blanchard : Au début, je ne savais pas trop quoi en faire. Je ne savais pas trop quoi en faire. Cette graine a germé en moi au fil du temps jusqu’à ce que je ressente le besoin de me faire reconnaître comme juif. Cela relevait un peu de la posture. C’est facile de dire qu’on est à moitié juif quand on s’appelle Philippe Blanchard. Quand je suis rentré à Normale Sup, j’ai commencé à jouer de cette posture. Je me suis d’ailleurs fait rabattre mon caquet par mon copain André Laks. Il venait d’une famille de juifs polonais très pratiquants qui avait fui les pogroms. Pour lui, qui avait été élevé dans le judaïsme dès sa plus tendre enfance, mes prétentions juives relevaient tout au plus du folklore. Au fond de moi, je savais cependant que ce n’était pas vrai… Il est vrai que j’ai mis beaucoup de temps à me mettre au clair avec ça… Le judaïsme me vient de ma mère et le catholicisme de mon père. Dans mon enfance, l‘une de ces deux identités a été amplement nourrie, reconnue et cultivée tandis que l’autre a été laissée complètement en jachère. Au départ, en revenant vers mes racines juives, j’avais le désir de réparer le tort qui avait été commis à l’égard de l’une des traditions dont je suis issu.

F. B. : En quoi consiste ce sentiment « d’appartenance au judaïsme »?

Philippe Blanchard : Le sentiment d’appartenance au judaïsme est difficile à définir… Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? (silence) C‘est vraiment très compliqué… IlTorah1 est difficile d’éprouver un sentiment d’appartenance au catholicisme. On est catholique ou on ne l’est pas. En ce sens, le catholicisme est une religion et non une culture. Le sentiment d’appartenance au judaïsme peut prendre mille formes différentes. Tu peux être croyant orthodoxe, croyant libéral, vaguement croyant et vaguement pratiquant… Tu peux même continuer à fréquenter la synagogue en n’étant ni croyant ni pratiquant… L’appartenance au judaïsme n’est pas binaire. En tant que juif, il est dit que tu appartiens au peuple d’Israël. C’est un peuple qui est uni par une tradition, une histoire et une langue commune. C’est un peuple qui est uni par la référence à un texte commun. C’est un peuple qui est uni par une culture du questionnement de ce texte. Le judaïsme ne t’oblige pas à croire mais il t’incite fortement à étudier. Étudier la Torah, c’est l’interpréter. Pourquoi un texte aussi ancien que la Torah est-il toujours vivant aujourd’hui ? Parce que de génération en génération chaque juif l’interprète et a le droit de l’interpréter de manière personnelle. Il n’existe pas de dogme dans le judaïsme. A l’occasion du shabbat, la drasha (c’est à dire le commentaire) du texte biblique n’est pas forcément faite par le rabbin. Elle peut être effectuée par n’importe quel fidèle. Chacun est encouragé à penser par lui-même.

F. B. : Les antisémites fantasment volontiers les juifs comme une race à part. Ce point de vue racial m’a toujours paru atterrant. Quelle n’a donc pas été ma surprise de découvrir un jour que beaucoup de juifs considèrent que le simple fait d’avoir une mère juive suffit à faire de vous un juif.

torah3Philippe Blanchard : Tu as raison de soutenir qu’il n’y a pas de « race juive » mais il est également vrai que le judaïsme se transmet par la mère. Oui, il est clair qu’il n’y a pas de race juive. Les biologistes sont d’ailleurs en train de remettre en cause la notion même de race. On ne peut pas imaginer de notion plus absurde que celle d’une race française. Les juifs eux-mêmes ne se considèrent pas comme une race à part. La Bible est très claire à ce sujet. Lorsqu’elle affirme qu’Adam et Eve sont les parents de l’humanité, elle proclame l’unicité de cette humanité. Nous venons tous de la même source. Le deuxième point, c’est la question de la transmission. Dans la Bible, on ne trouve pas de trace de transmission par la mère. Cette matrilinéarité a été codifiée dans le Talmud, peut-être à la suite des persécutions romaines, par compassion pour les femmes victimes de viols. Cela dit, les juifs ont été de tous temps soumis à des persécutions. Leur culture a failli disparaître à plusieurs reprises. Dans ces conditions, la question de la transmission prend une importance cruciale. On sait avec certitude que l’enfant d’une mère juive est juif. Comme tu le sais, la mère est toujours certaine et le père parfois douteux. Toutefois, le judaïsme libéral reconnaît comme juif tout enfant né de mère ou de père juif, s’il a été élevé dans le judaïsme et/ou affirme sa volonté d’y appartenir. Comme le dit Amos Oz dans un très joli livre intitulé Juif par les mots, « Est juive toute personne qui est assez cinglée pour vouloir se revendiquer comme juive à l’époque actuelle ».

F. B. : Où en es-tu aujourd’hui avec cette identité juive?

Philippe Blanchard : Cette identité juive s’est beaucoup clarifiée avec le temps. Elle consiste en un lien avec le divin. Un divin qui ne prend pas la forme d’un Dieu personnalisé. Tu remarqueras déjà que ce Dieu est dépourvu de nom. Le tétragramme (YHWH) n’est pas prononçable. Dieu est certes appelé Adonaï mais il ne s’agit pas d’un nom propre. Ce mot signifie simplement « Seigneur ».

F. B. : Pour quelqu’un qui ne voulait plus de Dieu, tu es servi! YHWH a beau rester anonyme, il n’en domine pas moins tout l’Ancien testament de sa présence écrasante. Pourquoi la religion juive est-elle à tes yeux tellement plus supportable que le catholicisme ?

Philippe Blanchard : Le Dieu du judaïsme n’a rien à avoir avec celui du catholicisme. Il nous a donné deux choses fondamentales. La première c’est l’interdiction du cultetorah 5 des idoles et la deuxième c’est la loi. Il n’exige pas que nous ayons foi en lui. Il nous demande simplement de mettre sa loi en pratique. Il ne nous demande donc pas de croire mais de faire. Dans le meilleur des cas, le Dieu du judaïsme est le Dieu de la pratique. Dans le pire des cas, il est le Dieu de la discussion sans fin pour savoir s’il faut par exemple laisser passer une heure, trois heures ou six heures entre le moment où tu bois du lait et celui où tu manges de la viande. La loi peut engendrer le meilleur comme le pire. Il y a dans le judaïsme une dimension chicanière que je trouve insupportable. Mais on y trouve aussi une dimension éthique que je trouve extraordinaire. Le judaïsme est aussi une religion de l’étude. Comme tu t’en doutes, cette dimension me convient à merveille. Ce n’est pas une étude aride. C’est une étude qui réunit l’esprit et le cœur. Le judaïsme est aussi une religion de la joie. Les fêtes qui ponctuent l’année judaïque sont de grands moments de joie. On danse, on chante, on jette des bonbons en l’air… Les enfants se précipitent pour les attraper… C’est une religion profondément humaine. Notre rabbin nous demandait l’autre jour ce qui différencie une synagogue d’une église. La réponse, humoristique, bien sûr, c’est que dans une synagogue, il y a des toilettes. Pourquoi ? Parce que la synagogue n’est pas seulement un lieu de prière. C’est aussi un lieu d’études et de convivialité. En hébreu, l’un des mots que l’on utilise pour désigner la synagogue, c’est « beth knesset ». Autrement dit, la maison de la réunion.

torah2F. B. : Comment est-ce que le judaïsme s’articule pour toi avec l’enseignement d’Arnaud Desjardins?

Philippe Blanchard : Je considère que le judaïsme et l’enseignement d’Arnaud sont des voies parallèles. Il y a entre elles une similarité et une complémentarité. Commençons par ce qui est complémentaire. Le judaïsme nourrit mon besoin de rituel. J’aime ce moment où à Kipour le chef de famille étend son talith afin d’offrir un refuge aux membres de sa famille et à toutes les personnes esseulées de la communauté. J’aime aussi chanter le Shema Israël « Ecoute Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un » De ce point de vue, le yoga de la connaissance tel qu’il nous a été transmis par Swami Prajnanpad et Arnaud Desjardins est, pour moi, un peu sec. Par ailleurs, il y a énormément de similarités entre le judaïsme et l’enseignement d’Arnaud. Dans le judaïsme, il y a par exemple ce qu’on appelle des bénédictions. En théorie, cent par jour ! Ce sont à la fois des gestes de remerciement et des rappels à la vigilance. Dieu a donné le monde à l’homme pour qu’il le parachève : il y a pour moi une similarité forte entre réparer le monde (le tikoun olam) dans le judaïsme et contribuer à sa guérison dans l’enseignement d’Arnaud. Ce ne sont là que quelques exemples…

F. B. : Un mot de conclusion ?

Philippe Blanchard : Je conclurais en disant que je suis vraiment le produit de trois identités. Il y a d’abord le catholicisme même si je me suis détaché. Il atorah_scroll profondément marqué mon enfance et m’a laissé un certain nombre de concepts auxquels je dois toujours me confronter aujourd’hui : la rédemption, le péché originel, l’immortalité de l’âme etc. Je dois ma deuxième identité à l’enseignement d’Arnaud. Cet enseignement m’a considérablement fait grandir même si je m’interroge aujourd’hui sur cette promesse d’éveil qui me semble définitivement hors de ma portée. Mon identité juive est semblable à un ruisseau qui n’a cessé de grossir au fil des années. Aujourd’hui le judaïsme m’apporte beaucoup de bonheur. Pour moi, le christianisme a été synonyme de ferveur mais jamais de bonheur. L’enseignement d’Arnaud a été synonyme de fraternité. Le judaïsme est synonyme de joie.

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