Et Dieu dans tout ça?

12006103_815678441880603_8232593493918062010_nCe deuxième entretien avec Gilles Farcet fait suite à celui consacré au recueillement (cliquez ICI pour y accéder). La conversation suivante a eu lieu au mois de décembre, dans le cadre chaleureux d’une maison perdue au fin fond de la campagne. L’atmosphère paisible et intériorisée qui présida à notre rencontre m’a donné l’idée d’effleurer quelques unes de ces questions insolubles qui continuent à fasciner et à diviser l’humanité. Il sera donc question ici de sujets aussi complexes que Dieu, l’Eternité, le Hasard ou l’Eveil. Gilles Farcet n’est ni philosophe ni théologien. Je le pousse donc souvent à s’aventurer malgré lui sur des terrains qui ne lui sont pas forcément familiers. A l’heure où chacun a volontiers tendance à jeter ses certitudes à la tête du voisin, il est peut-être utile de rappeler que ces échanges cordiaux et informels ne sont ni des cours magistraux ni des bulles pontificales. Leur vocation n’est pas de convertir qui que ce soit à quoi que ce soit. Ils constituent tout au plus une incitation à la réflexion personnelle. Et tant pis si nous sommes un peu déroutés au passage. « Le chemin c’est le trouble même », dit Swâmi Prajnânpad dans l’une de ses formules les moins citées.

Frédéric Blanc : Lors de notre dernier entretien tu as longuement parlé de ce que tu appelles « le plus grand ». J’aimerais revenir sur la signification que tu donnes à ce terme. C’est quoi le plus grand pour toi ?

Gilles Farcet : Pour être très honnête… Je n’en sais strictement rien. (rires) Le plus grand… c’est ce que nous ne pouvons pas comprendre. En fait, il nous est même impossible de le concevoir. Nos tentatives pour le nommer ou le définir sont inévitablement vouées à l’échec. La seule chose que nous pouvons dire au sujet du plus grand, c’est qu’il est plus grand que tout… Y compris les pauvres conceptions que nous pouvons nous faire à son sujet. C’est le « Le grand je ne sais pas » pour reprendre l’expression de Daniel Morin.

Frédéric Blanc : Comment peux-tu te mettre en présence de ce que tu ne peux pas concevoir ?

Hildegard_Bingen_Lucca_Liber_Divinorum_Operum_Man_Microcosm_Vision_2Gilles Farcet : C’est possible. Tu peux très bien rabattre le caquet à ton arrogance et te mettre en présence de l’inconnaissable. Spirituellement parlant, cette confrontation avec le mystère peut s’avérer très fertile. Je me souviens par exemple de nos cours de catéchisme. Le prêtre nous avait expliqué que Dieu était éternel. Autrement dit, qu’Il se situait en dehors des limites du temps et de la causalité. Il n’était pas né et n’allait pas mourir. C’était une définition très intrigante. Comme beaucoup d’enfants, j’ai fait de mon mieux pour essayer de comprendre de quoi il en retournait. A chacune de mes tentatives, je butais évidemment assez vite sur une impossibilité radicale. Je devais me rendre à l’évidence… Je ne pouvais pas me représenter l’éternité ce qui impliquait qu’il m’était impossible de concevoir Dieu. Je pouvais à la rigueur me représenter Dieu sous les traits d’un père infiniment bon. Je pouvais également voir le Christ comme un messager ou une incarnation de ce Dieu. Je m’apercevais en revanche qu’il m’était impossible de me représenter Dieu lui même. Il m’est difficile d’en parler de manière plus précise… Même en essayant de toutes mes forces, je me rendais compte que je ne pouvais pas penser l’éternité. L’absence de commencement, ça me dépassait complètement. C’était carrément incompréhensible. Mais, même lorsque je me focalisais uniquement sur Son absence de fin, je me rendais compte que j’en revenais toujours à des limites. Je me représentais cette absence de fin comme quelque chose de long, de très long, de plus en plus long… Dans mon esprit, cette durée infinie restait cependant toujours soumise à une limite. Il y a eu tout de même de brèves percées. A quelques rares moments, il m’est arrivé d’entrevoir ce que pourrait être ce temps sans limites… Autant dire une absence de temps… Ça m’a donné le vertige… Si elles sont restées inabouties, ces premières tentatives n’ont pas été pour autant infructueuses… Elles ont représenté mes premiers pas sur le chemin spirituel. D’un certain point de vue, les questions que je me posais alors sont indépassables… Je pourrais même dire que je ne suis jamais allé plus loin…

Frédéric Blanc : Je ne comprends toujours pas. Comment peux-tu être certain que cette dimension inconnaissable existe bel et bien puisque, par définition, tu es dans l’incapacité de l’appréhender.

hildegarde 2Gilles Farcet : En pratique, je ne peux avoir aucune certitude objective à ce sujet. Ce dont je te parle est une expérience éminemment subjective. La mystique, tout comme la poésie, sont des disciplines qui requièrent beaucoup de précision et de rigueur. Ni l’une ni l’autre ne relèvent cependant du domaine des sciences exactes. Lorsque l’on essaie d’en parler de manière objective, on verse rapidement dans le ridicule. On est sûr, en tout cas, de passer à côté de l’essentiel. Ce qu’on appelait autrefois les preuves de l’existence de Dieu sont rarement convaincantes… Il s’agit d’une certitude intérieure. Ce que je te dis ne repose sur aucune preuve objective. Je n’ai d’ailleurs aucune envie de t‘en apporter. Je conçois parfaitement qu’aux yeux d’un certain nombre de personnes, la pratique du recueillement, telle que je te l’ai décrite l’autre jour, relève de l’illusion. Quelqu’un pourrait tout à fait m’objecter qu’il s’agit simplement d’un conditionnement, d’une forme d’autosuggestion : « Tu places devant toi une photo de ton maître, une icône du Christ, une statue du Bouddha et, toi, parce que tu y crois, tu considères que ces objets te mettent en relation avec le plus grand. Mais en réalité, tu te trompes, tu t’illusionnes… »

Frédéric Blanc : Bon, mais au final tu dois bien avoir une forme de certitude puisque que tu choisis de te recueillir plutôt que d’aller boire un verre de rouge au bistrot du coin.

Gilles Farcet : Oui. J’ai une certitude intérieure… Une « conviction intime » comme on disait autrefois. Je pourrais bien sûr essayer de te convaincre de la justesse de mon point de vue, mais cela resterait très superficiel. Personne ne peut prendre appui sur les certitudes du voisin. Si le sujet t’intéresse vraiment, c’est à toi de faire l’effort de vérifier, par toi même et pour toi même, la valeur de la pratique que je décris…

Frédéric Blanc : La croyance en l’existence de Dieu (j’ose prononcer le gros mot !) ne relève cependant pas uniquement d’une pratique. Elle s’appuie essentiellement sur une forme de foi. Sur quoi repose la tienne ?

Gilles Farcet : Lorsque l’on aborde le domaine de la métaphysique, l’approche la plus percutante reste à mon avis celle des enfants. Ce sont eux qui posent les questions les plus honnêtes, les plus directes et les plus percutantes. Par exemple : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » En ce qui me concerne, la seule preuve possible de l’existence de Dieu c’est précisément qu’il y a quelque chose. Comment se fait-il que toi et moi soyons là, incarnés dans ces corps incroyablement complexes dont tous les aspects du fonctionnement restent une source d’émerveillement ? A lui seul, le cerveau est encore plus stupéfiant que tout le reste. La science n’a pas fini d’en explorer les énigmes…

Frédéric Blanc : Ne perdons pas le fil s’il te plaît. Tu étais en train de te demander pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien…

Gilles Farcet : C’est une question vertigineuse… Pourquoi l’être humain existe-t-il ? On peut bien sûrAdd. 11639 f.517 expliquer sa présence en recourant à la théorie de l’évolution. Très bien. Cela n’explique cependant pas pourquoi il existait au départ quelque chose susceptible d’évoluer… D’explications en explications on va finir par remonter jusqu’à ce fameux « Big Bang » dont j’ignore au passage s’il est aujourd’hui encore considéré comme une hypothèse valide par les scientifiques… Faute de mieux, nous allons nous en tenir là… Imaginons donc un instant qu’un scientifique de haut vol parvienne à expliquer les raisons qui ont conduits à ce Big Bang. Cela ne nous expliquerait toujours pas pourquoi les conditions de ce Big Bang ont été réunies… Dans l’avenir, l’être humain aura peut-être la capacité d’élucider des processus qui remontent de plus en plus loin dans le temps. Cela lui permettra de s’approcher très près de l’origine. Mais quelles que soient la force, la profondeur et la pertinence de ses explications, elles n’apporteront jamais de réponse satisfaisante à ce pourquoi. Pourquoi y a-t-il quelque chose? Et puis d’abord, qu’est-ce que quelque chose ? On est là face à un mystère insondable. La seule manière de se rapprocher de Dieu c’est de se mettre face à ce mystère avec toute la ferveur, l’innocence et la curiosité de l’enfance…

Frédéric Blanc : L’absence de réponse à la question « pourquoi ? » pourrait peut-être s’expliquer par le fait que notre existence est le fruit d’un simple hasard…

Gilles Farcet : Tu sais, je suis un philosophe du dimanche… Tes questions me poussent à aborder des sujets que je maîtrise mal… Je veux bien jouer le jeu mais mes réponses risquent d’être très approximatives. Je te demande donc de ne pas leur accorder plus d’importance qu’elles ne le méritent… Ceci dit, si on réfléchit un peu on s’aperçoit vite que la notion de hasard ne peut se concevoir qu’en référence à une dimension plus vaste qui échappe à toute forme de contingence. Le hasard certes, mais par rapport à quoi ?

Frédéric Blanc : Etant encore moins philosophe que toi, je crains de ne pas te suivre. Les rapports entre le hasard et ce que tu appelles « une dimension plus vaste » sont-ils semblables à ceux qui existent entre le théisme et l’athéisme? Pour pouvoir se définir comme athée, une personne est obligée de se référer à Dieu. Elle doit commencer par admettre la notion de Dieu (theos) pour la nier ensuite à l’aide d’un « a » privatif bien senti.

hildegardeGilles Farcet : Tout à fait. A mon sens, « cette dimension plus vaste », fait partie des quelques notions fondamentales qui définissent le cadre à l’intérieur duquel pensent et agissent l’ensemble des êtres humains. Ces concepts se situent au cœur même du mystère de la nature humaine. Nous ne pouvons pas nous en affranchir. Qu’on le veuille ou non, ils demeurent pour nous un point de référence constant même s’il peut être implicite, voire complètement inconscient. A mon sens, les concepts de Bien et de Mal appartiennent, eux aussi, au petit nombre de ces notions fondamentales. Le contenu de ces concepts est évidemment très relatifs. Le sens que nous leur attribuons diffère selon les époques, les cultures, les classes sociales et même les individus. Lorsqu’il volait au secours des miséreux, Saint Vincent de Paul avait certainement l’intention de faire le « Bien ». Mais les islamistes radicaux qui ont massacré une centaine de parisiens au mois de novembre 2015 ont agit à partir de la même conviction. En construisant des colonies dans « les territoires occupés », les israéliens agissent conformément à leur compréhension du Bien. En résistant à ce qu’ils considèrent comme une invasion, les palestiniens agissent selon la leur. Il est, je pense, inutile de multiplier les exemples. Mais quelque soit le contenu que nous attribuons à cette notion, elle reste pour nous un point de repère indépassable. Elle préexiste à toutes nos actions… Pour les animaux, et pour beaucoup d’êtres humains qui ne sont pas beaucoup plus conscients qu’eux, le bien se confond tout bonnement avec l’agréable. Il n’est rien d’autre que la satisfaction de quelques besoins primordiaux.

Frédéric Blanc : Certains prétendent pourtant s’affranchir de la notion du Bien…

Gilles Farcet : Ils le prétendent en effet… Il n’en reste pas moins que c’est impossible. Ils peuvent tout au plus s’affranchir de la conception du Bien telle qu’elle leur a été transmise. Pour le meilleur ou pour le pire, nous avons la possibilité de nous inventer une conception nouvelle et plus ou moins personnelle du Bien.

Frédéric Blanc : Es-tu passé par une phase d’athéisme dans ta vie ?

Gilles Farcet : Non, je n’ai jamais été athée. Cette sensibilité m’est complètement étrangère. Quand on me parle d’athéisme, je suis comme quelqu’un qui aurait toujours vécu dans les paysages verdoyants de la vallée de l’Anglin et à qui on décrirait les vastes étendues sablonneuses et surchauffées du désert. Il peut s’imaginer de quoi il s’agit mais il ne le comprend pas vraiment. Je n’avais jamais réfléchi à sujet avant que tu me poses la question… En te parlant, je me rends compte que je n’ai aucun repère par rapport à ça.

Frédéric Blanc : Quelle est ta position vis à vis de l’athéisme ?

Gilles Farcet : Live and let live. (rires) Tout dépend d’ailleurs de quel athéisme on parle. Il s’agit d’un phénomène complexe. De même qu’il y a christianisme et christianisme, il y a athéisme et athéisme. Il existe une forme d’athéisme éclairé pour lequel j’ai le plus grand respect. C’est une position philosophique profonde, honnête et courageuse. Elle peut être assumée avec beaucoup de noblesse. Pour ma part, je préfère de très loin la compagnie d’un noble athée à celle chrétien crétin ou d’un bouddhiste bouché et fanatique. J’ai en revanche nettement moins d’affinités avec les variantes plus grossières de l’athéisme. 

Frédéric Blanc : Tu te situes dans la lignée du maître indien Swâmi Prajnânpad qui a parfois eu des mots très durs à l’égard du sentiment religieux et de la morale qui en découle. Le philosophe français André Comte-Sponville est même allé jusqu’à le dépeindre sous les traits d’un sage athée.

Svami-PrajnanpadGilles Farcet : Considérer Swâmi Prajnânpad comme un athée constitue à mon sens une interprétation hâtive et abusive. C’est oublier un peu vite qu’il était un religieux hindou. Comme son nom l’indique, Swâmi Prajnânpad était un swâmi, c’est à dire un ascète ayant « renoncé au monde » et prononcé un certain nombre de vœux très précis… Swâmi Prajnânpad n’est d’ailleurs pas son nom de baptême. C’est son nom de religieux. C’est quasiment l’équivalent de « Frère Jean de la Croix » ou de « Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus »… Les swamis se distinguent du reste de la population en portant une robe orange tout comme les moines chrétiens portent une robe de bure. Swâmi Prajnânpad n’a jamais quitté la sienne. Au sens propre comme au sens figuré, il ne s’est donc jamais défroqué. Jusqu’à sa mort, il est resté scrupuleusement fidèle à ses vœux. Après tout, il aurait très bien pu se dire : « Tout ça ce sont des superstitions. La seule raison qui m’a poussé à devenir swami est que je suis né dans une famille de brahmanes très religieux. Quand j’ai prononcé mes vœux, je pensais sincèrement que c’était la seule manière de progresser spirituellement. Après avoir lu Freud et réfléchi à la question, je me rends compte que je me suis lourdement trompé. C’est décidé, je jette ma robe aux orties ! » Swâmi Prajnânpad avait un tel sens de sa dignité qu’il n’aurait pas toléré de vivre dans le mensonge… On pourrait également ajouter que Swâmi Prajnânpad attachait une très grande importance aux écritures traditionnelles hindoues qu’il citait régulièrement de mémoire. Il s’est également référé toute sa vie à certaines notions de l’hindouisme classique. Il allait même jusqu’à accorder un certain crédit à ce que les occidentaux appellent abusivement « la réincarnation »… Là où je rejoins totalement André Conte-Sponville, c’est lorsqu’il souligne à quel point Swâmi Prajnânpad s’était affranchi des stéréotypes moraux et intellectuels de l’hindouisme traditionnel. En tant que maître spirituel, il s’est donné beaucoup de mal pour arracher ses élèves à une religiosité primaire et empreinte de superstitions. Le chemin spirituel qu’il propose est très éloigné d’une voie dévotionnelle. Il n’a jamais incité ses élèves à adhérer à un crédo. Bien au contraire. Il les a fortement encouragé à observer, à réfléchir et à toujours vérifier par eux même la validité des directives qu’il leur donnait.

Frédéric Blanc : Nous sommes en effet assez loin d’une conception traditionnelle de la vie religieuse. Un certain nombre de catholiques, de juifs ou de musulmans ne se reconnaîtraient pas dans cette description. Le moment est donc venu de te poser une question dont la réponse pourrait ne pas être aussi évidente qu’elle en a l’air. C’est quoi la recherche spirituelle ?

Gilles Farcet : Voilà une bonne question. Beaucoup de personnes qui se disent intéressées par la spiritualité seraient bien en peine d’y répondre de manière satisfaisante. Lorsqu’on les interroge à ce sujet, leurs explications sont en général assez vagues quand elles ne sont pas carrément confuses. Ceux qui répondent clairement se contentent en général de réciter avec plus ou moins de conviction et d’intelligence qu’elles ont lu ou entendu. Je ne le sais que trop bien. Cela a été mon cas pendant de nombreuses années. Il m’a fallu plusieurs décennies de pratique et d’engagement assidus avant de pouvoir répondre à cette question de manière précise et personnelle. Lorsque l’on s’engage sur un chemin spirituel, le plus sage est de commencer par admettre qu’on ne sait pas de quoi on parle et qu’il est indispensable de préciser le sens des mots que l’on utilise.

Frédéric Blanc : Nous allons y aller pas à pas alors. Commençons par le commencement. Qu’est-ce qui pousse certaines personnes à s’intéresser à la spiritualité ?

Christos_AcheiropoietosGilles Farcet : D’après ma propre expérience et ce que je peux pressentir de celle des autres, les raisons pour lesquelles nous sommes attirées par un chemin spirituel restent en fin de compte assez mystérieuses. Je ne crois pas que l’on puisse vraiment les expliquer de manière rationnelle. Pourquoi au sein d’une famille quelqu’un est-t-il touché par la dimension spirituelle alors qu’elle laisse tous les autres de marbre ? On peut bien sûr avancer des explications psychologiques, y voire une forme de névrose… Certains aspects de cette analyse sont évidemment très pertinents. Je ne pense cependant pas qu’elle suffise à rendre compte de tout ce qui se passe. Pour parler encore de moi, je me souviens avoir été tout enfant bouleversé par la figure du Christ. Autant la plupart des textes de l’ancien testament me laissaient indifférents, autant j’étais touché par la lecture des évangiles où l’on voit un maître vivre et porter témoignage à des disciples. Mais pourquoi ai-je été durablement touché alors que beaucoup de mes petits camarades ne l’ont pas été où ne le sont pas restés ? Au départ, il y a donc une sorte d’appel assez vague mais bien réel. Cette aspiration peut se focaliser sur une figure comme celle du Christ ou, comme aujourd’hui, sur l’aspiration à expérimenter un état spécial.

Frédéric Blanc : Un état spécial ?

Gilles Farcet : Pour beaucoup de nos contemporains, la recherche spirituelle est associée à possibilité d’atteindre un état spécial que l’on a pris l’habitude de nommer « éveil » ou « illumination ».

Frédéric Blanc : Et en quoi consisterait cet « éveil » ?

Gilles Farcet : Ceux qui font profession de gloser à ce sujet s’accordent en général à dire que cet état diffère radicalement de notre condition ordinaire. Beaucoup se le représentent comme un état de sérénité parfaite assez proche de ce que Romain Rolland appelait un « sentiment océanique ». Ils prétendent que nous nous éveillons à notre « nature essentielle » ce qui nous conduirait à réaliser que, loin d’être limités à notre corps physique, nous sommes en réalité le Soi infini… Comme je l’ai dit, cela reste assez vague et ne mange pas de pain. Quand nous parlons de l’éveil, nous sommes comme des enfants qui affirment : « Quand je serai grand, je serai pompier, astronaute ou président de la république… » Un enfant a conscience d’être un enfant. Il a conscience que l’univers des enfants diffère radicalement de celui des adultes mais il ne sait pas précisément en quoi. Comme nous le savons tous d’après nos propres souvenirs, un enfant a une représentation confuse quand ce n’est pas tout à fait erronée et fantasmatique du monde des adultes. Nos idées à propos de l’éveil ne sont pas beaucoup plus claires que ça… Il y a aussi autre chose. Beaucoup de ceux qui s’intéressent à cet éveil ont plus ou moins consciemment l’aspiration à devenir extraordinaires. Ils parlent constamment de non séparation mais se rêvent comme quelqu’un de tout à fait à part. Ils veulent être le type ou la nana génial qui a définitivement résolu les problèmes fondamentaux de l’existence. Ils s’imaginent en général sous les traits d’un sage connu et reconnu. Un enseignant juché sur une estrade prêchant à des disciples béats et dévoués. Il est rare que l’on se projette sur la figure du saint anonyme et méprisé. C’est déjà nettement moins intéressant pour l’ego.

Frédéric Blanc : En quoi ces sympathiques aspirations sont elles problématiques?

Gilles Farcet : Mettre exclusivement l’accent sur la recherche de ce genre d’expériences extraordinaires présente un grand nombre de dangers. Le principal d’entre eux est de confondre une expérience de cet ordre avec ce que l’on pourrait appeler une réalisation, autrement dit une intégration. Vivre une expérience d’éveil c’est finalement à la portée du premier venu. Ça peut vous arriver par hasard. Ça peut même vous tomber dessus contre votre gré.

Frédéric Blanc : Il ne faut quand même pas exagérer ! J’imagine au contraire que ce genre de chose est rarissime.

Gilles Farcet : Rien n’est moins sûr. Je suis certain que de nombreuses personnes ont vécu dansWish you were here (02-07-16) leur enfance ou leur adolescence des expériences d’ouverture à ce que j’appelle une dimension plus vaste. La plupart d’entre elles les oublient et passent à autre chose. Il faut dire que notre culture n’y attache pas d’importance particulière. Elle les tient même en grande suspicion. Ça n’incite guère les gens à en parler. Ils pourraient passer pour fous ou sérieusement inadaptés. La conséquence de ce rejet, est que la civilisation occidentale ne dispose plus des grilles d’analyse nécessaires pour nous permettre de comprendre et d’intégrer ce genre d’expérience. Faute de savoir quoi en faire, la plupart des gens préfèrent tout bonnement les oublier. Le climat intellectuel et affectif dans lequel nous vivons ne favorise pas non plus l’émergence de ce type d’état. On pourrait dire la même chose de nos conditions de vie. De ce point de vue là, nous sommes moins privilégiés que des hommes qui vivaient en contact constant avec les éléments et en meilleure harmonie avec les grands rythmes naturels. Ce type d’hommes était plus à même de se sentir réellement en communion avec l’univers.

Frédéric Blanc : Revenons à la question précédente. J’aimerais que tu précises la distinction que tu fais entre éveil et intégration.

Gilles Farcet : J’ai rencontré des personnes qui avaient vécu des expériences d’éveil bouleversantes. Leur témoignage était impressionnant et dans l’ensemble, elles étaient très convaincantes. Par moment, il m’est cependant arrivé de les voir fonctionner de manière égocentrique et maladroite. On pouvait donc légitimement se demander jusqu’à quel point elles avaient su intégrer leur expérience. En ce qui me concerne, je ne souscris pas du tout au discours selon lequel l’éveil n’aurait rien à voir avec le comportement quotidien de la personne. Son humanité ordinaire… C’est bien sûr un sujet très délicat. Il n’y a évidemment pas de norme morale universelle à laquelle tous les éveillés devraient se conformer. Mis à part quelques grands principes, la morale est un domaine très subjectif. Elle varie fortement selon les cultures et les époques. Ce qui allait de soit au Moyen Âge est devenu scandaleux de nos jours et vice versa. Selon leurs conditionnements culturels, des sages authentiques peuvent donc agir de manière très différente. La conduite du Christ ne ressemblait certainement pas à celle du Bouddha. Le Bouddha n’a pas chassé les marchands du temple ni traité ses adversaires de « sépulcres blanchis ». Ce n’était tout simplement pas le style de la maison. Ce qui est en revanche universel, c’est la compassion. Tous les êtres spirituels, qu’ils soient qualifiés de saints, de sages, d’éveillés, de réalisés vivants ont en commun d’être des personnes généreuses et compatissantes qui travaillent à dépasser leurs peurs et la vision exclusive de leur intérêt pour entrer en communion avec l’autre. Ils ont conscience qu’ils ne sont fondamentalement pas séparés de l’autre et que l’intérêt de leur prochain ne diffère pas du leur. Bref, ce qui compte ce n’est pas l’expérience de l’éveil mais son intégration. A moins qu’elles ne nous incitent à intensifier notre pratique, les expériences d’éveil sont dénuées d’importance réelle. Elles font partie de ce que le christianisme appelait autrefois les « consolations sensibles ».

Frédéric Blanc : Tu insistes beaucoup sur la compassion…

Yogi RamsuratkumarGilles Farcet : C’est vrai. La compassion est une vertu cardinale. Elle n’est d’ailleurs pas nécessairement associée à une croyance religieuse ou à une idéologie spirituelle. On peut faire preuve de beaucoup de compassion et de générosité par simple humanité. La référence à Dieu est donc loin d’être indispensable. Je suppose que les communistes de la grande époque, ceux qui avaient encore le cœur pur et les mains propres, étaient animés par une forme de compassion. C’étaient des gens sincères et courageux qui espéraient que le communisme ferait advenir une société plus juste d’où la misère serait absente et au sein de laquelle les hommes seraient enfin traités de manière équitable. Beaucoup étaient prêts à donner leur vie pour cet idéal. Certains l’ont fait… Je suppose que les sentiments qui les animaient n’étaient pas très éloignés de ceux que pouvaient éprouver à la même époque des bouddhistes sincères ou des chrétiens authentiques. Les uns comme les autres avaient en commun le désir de servir quelque chose de plus vaste que leurs personnes. Au fond, ils n’étaient séparés que par des références idéologiques radicalement incompatibles… Ceci dit, on peut tout de même pointer que toute compassion suppose nécessairement un certain dépassement de l’égocentrisme et du sens de la séparation. Pourquoi éprouverais-je de la compassion pour des êtres dont je me sens radicalement séparé ? Pourquoi me sentirais-je poussé à leur vouloir du bien ou simplement à les comprendre et à entrer en communion avec leur souffrance ? Qu’on le veuille ou non, la compassion présuppose l’existence d’une dimension qui dépasse mon égocentrisme ordinaire. Quelque chose de plus vaste que mes plaisirs, mes soucis et mes préoccupations. En ce sens, je dirais que la compassion est la pratique essentielle de toute spiritualité authentique. C’est pour ça que j’ai tendance à en reparler à tout bout de champ.

Frédéric Blanc : Je terminerai cet entretien sur une question pratique. Quelle est la première condition à remplir pour s’engager sur un chemin spirituel authentique ?

Gilles Farcet : Les questions pratiques sont celles que je préfère. (rires) A mon sens, la première gurdjieff-2chose à faire est de prendre conscience du fait que je ne suis pas libre. Pour mettre un enseignement en pratique, je dois d’abord être convaincu que je suis totalement déterminé et manipulé par toute une série de mécanismes implacables qui peuvent s’enraciner dans mon enfance mais qui en réalité vont bien au-delà. La mécanicité et la tendance à l’égocentrisme font partie de la nature humaine. C’est ce que le christianisme appelait « le péché originel ». A leur manière, Gurdjieff et Swâmi Prajnânpad insistent beaucoup sur cette réalité. L’être humain n’est rien d’autre qu’une machine. Il croit avoir la possibilité de « faire » alors qu’en réalité ses actions sont totalement mécaniques. Elles sont le produit d’un jeu d’actions et de réactions. Prendre réellement conscience de ce que Gurdjieff appelait « l’horreur de la situation » est un premier éveil. Je m’éveille à ma condition de prisonnier. Je prends conscience que ce n’est pas moi qui agit. Je suis entièrement manipulé par mes conditionnements. « Like a puppet » disait Swâmi Prajnânpad. Untel s’apercevra qu’il est toujours obligé de parader, de monopoliser la conversation. Un autre se rendra compte qu’il se met systématiquement en retrait. Un troisième prendra conscience de sa susceptibilité maladive ou de sa crainte de se voir rejeté… Cette prise de conscience est la première étape du chemin spirituel. C’est elle qui va vraiment nous pousser à nous mettre en route. Cela passe par une certaine connaissance de soi. Il faut se familiariser avec la manière dont nous fonctionnons sur différents plans : physique, émotionnel, intellectuel… Sur la base de cette connaissance on pourra ensuite mettre en pratique certains exercices destinés à nous faire peu à peu émerger de notre prison. Tant que nous n’avons pas conscience de notre mécanicité, nous ne pouvons évidemment rien mettre en pratique. Une personne qui se croit libre, ne passera pas ses journées à élaborer des plans d’évasion.

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