Leçon de ténèbres

William Oldham n’a décidément pas la tête de l’emploi. Taillé à la serpe, son visage n’est pas celui d’un futur dieu du rock. La beauté difficile de ses traits conviendrait beaucoup mieux à un marin, un repris de justice ou un poète maudit. C’est le genre de détail insignifiant qui peut ruiner une carrière. Peu sensible aux sirènes de la célébrité, le jeune Will s’en accommode pourtant avec sérénité. Il prend même un malin plaisir à brouiller les pistes en changeant compulsivement le nom de son groupe. Celui-ci se baptisera successivement The Palace Brothers, Palace, Palace Music, Palace Songs, Days In The Wake etc.

En dépit de tous ses efforts, Oldham finit tout de même par être repéré. Ce n’est certes pas la gloire mais le guitariste misanthrope peut désormais compter sur un solide noyau de fans. Impossible de savoir si cela lui fait plaisir.

Publié en 1993, There Is No One What Will Take Care Of You est le premier d’une longue série d’albums énigmatiques et émouvants.

En 1997, Oldham trouve enfin son pseudonyme le plus durable. Il sera désormais Bonnie « Prince » Billy.

Les chansons d’Oldham racontent des histoires étranges et sinistres. Il y est question de folie, d’abandon, d’inceste et de morts prématurées… On y croise des personnages désaxés, rongés par la culpabilité et le désespoir.

Ces textes gais chics et entraînants sont interprétés avec sobriété sur un fond de musique folk et country. Légèrement éraillée, la voix d’Oldham est parfois fausse. Il lui arrive aussi de manquer de puissance. Le musicien assume tranquillement ses imperfections vocales. Au grand dam de sa maison de disque, il refuse obstinément que sa voix soit retravaillée en studio. A l’ère du tout digital, son chant a quelque chose de dérangeant. Il faut remonter aux enregistrements de blues des années 30 pour retrouver la même vulnérabilité. Un truc à vous donner la chair de poule.

I See A Darkness paraît en 1999. Plus accessible que ses nombreux prédécesseurs, cet album consacre définitivement le succès d’Oldham. Alors qu’on le compare à lui, Leonard Cohen répond laconiquement : « Oldham est sans égal ». Un an plus tard, Johnny Cash lui rend hommage à son tour en reprenant magnifiquement la chanson titre de l’album.

I See A Darkness illustre bien le style d’écriture d’Oldham. C’est une ode minimaliste à l’amitié virile. L’orchestration est squelettique. Le rythme sautillant de la musique forme un contraste bizarre avec la gravité du texte. Puis Oldham se met à chanter. Sa voix est douce, presque hésitante. On a un peu l’impression d’entendre une fanfare de l’armée du salut. « Well I hope that some day, buddy / We have peace in our lives / Together or apart / Alone or with our wives… » La fin de la chanson s’éclaire d’une furtive lueur d’espoir. « Did you know how much I love you / Is a hope that somehow you / Can save me from this darkness »

Le reste de l’album est à peine plus gai. Il suffit, pour s’en rendre compte, de lire la liste des titres : Another Day Full Of Dread, Death To Everyone, Black… La musique d’Oldham ne se contente cependant pas d’être désespérée. Elle est également merveilleusement belle. Loin d’être amères, ses chansons sont pleines d’humanité et de compassion . On reçoit chacune d’elles comme une accolade chaleureuse.

Little Nameless Nemo