Les Beach Boys assurent comme des bêtes

Contrairement aux Beatles et aux Rolling Stones, les Beach Boys n’ont jamais été foutu de gérer leur image. La pochette lamentable de Pet Sounds reste sans doute l’illustration la plus choquante de cette incompétence. Il y a un tel contraste entre la subtilité de la musique et la photo idiote qui fut mise en avant que le résultat en devient presque comique. Un bijou de surréalisme involontaire.

Un mot à propos du titre qui risque d’être mal compris par les francophones. Contrairement à ce que pourraient suggérer certains esprits malicieux, Pet Sounds n’est pas un hymne à la gloire de l’aérophagie. A mon sens, la traduction la plus satisfaisante de ce titre serait : Le carnaval des animaux.

Lorsque l’on parle de Pet Sounds, il est difficile d’éviter les superlatifs. En plus d’être LE chef d’œuvre des Beach Boys, ce disque est un classique increvable du rock. Avec le Revolver des Beatles, Pet Sounds est aussi l’un des albums charnière qui inaugura le bref âge d’or de la pop music (On situe généralement cette époque entre 1966 et 1969. Certains optimistes béats veulent à toute force la voir se prolonger jusqu’en 1971).

Pet Sounds regorge d’innovations et fut une source d’inspiration inépuisable pour tous les musiciens de la période. L’album incita les groupes à réévaluer le rôle joué par la batterie et les percussions. Il les encouragea aussi à expérimenter des changements d’accords et de tonalités inhabituels. Il leur montra enfin le parti esthétique que l’on pouvait tirer des bruitages et autres effets sonores bizarroïdes. George Martin est catégorique. Sans Pet Sounds, les Beatles n’auraient jamais pu enregistrer Sgt. Pepper.

Pet Sounds eut une autre conséquence positive. Sa qualité inhabituelle contribua à accroître le niveau d’exigence du public. Après la sortie de cet album, les groupes ne pourraient plus se contenter de bricoler un album à partir de deux ou trois tubes et d’une demi douzaine de titres « bouche-trous ». Pet Sounds est l’un des premiers albums cohérents de la pop music.

Sa qualité est d’autant plus remarquable qu’elle est l’œuvre d’un tout jeune homme. Brian Wilson, le leader et le compositeur du groupe, est à peine âgé de 23 ans au moment de l’enregistrement du disque. Ce galopin timide et adipeux a déjà un très beau palmarès à son actif. Auteur de onze albums, il a réussi à surmonter deux dépressions nerveuses.

Même si elles peuvent être d’une écoute très agréable, il faut avouer que ses chansons de jeunesse sont tout de même très stéréotypées. Il n’y est question que de belles blondes se prélassant au soleil tandis que de jeunes surfeurs bodybuildés font les kékés au volant de bolides surpuissants. Rien de très passionnant.

Fort de cette expérience, Brian se sent néanmoins prêt pour autre chose. Laissant les Beach Boys partir en tournée sans lui, il s’enferme deux mois en studio. Il inaugure à cette occasion une collaboration avec le parolier Tony Asher. Les textes des Beach Boys vont enfin être à la hauteur de leur musique.

La collaboration entre Wilson et Asher est fluide. Le duo écrit God Only Knows en l’espace d’une demie heure. C’est la première fois que le mot Dieu est employé dans le cadre d’une chanson pop. Dans l’Amérique du milieu des années 60 cela fait toute une histoire. Certains sujets sont encore tabous. Un an plus tard, les fondamentalistes de la Bible Belt manqueront de lyncher John Lennon qui avait commis l’imprudence d’affirmer que les Beatles étaient dorénavant plus célèbres que le Christ.

Lorsque les Beach Boys rentrent de tournée, l’album est pratiquement écrit. Affirmer qu’ils ne sont pas contents est un euphémisme. Leur seule ambition est de cartonner au hit parade, de brasser du fric et d’emballer un maximum de nanas. Et voilà que ce fou de Brian se découvre des ambitions artistiques. C’est mauvais pour le business…

Pour couronner le tout, Brian s’est mis en tête de les faire travailler. Ce n’est plus du perfectionnisme, c’est de la dictature. L’ensemble de l’équipe est priée d’être au taquet.

Sous l’impulsion de Brian, les Beach Boys se transforment en groupe de studio. Les séances d’enregistrement expédiées à la va vite entre deux tournées hold-up appartiennent désormais au passé.

Brian travaille et retravaille ses chansons avec un enthousiasme et une patience de monomaniaque. Il n’arrête pas de modifier les arrangements vocaux et de vouloir changer le mixage des chansons déjà enregistrées : « Eh les gars, et si on mettait la batterie un peu plus en avant sur celle-là ? J’ai aussi des doutes à propos du clavecin… Vous ne le trouvez pas un peu trop discret ? » Epuisés et dépassés, les gars en question laissent faire.

Si Pet Sounds n’est pas un « concept album » au sens strict du terme, les dix chansons qui le composent n’en racontent pas moins une histoire. Elles retracent l’éducation sentimentale par laquelle doivent passer tous les adolescents. Chaque morceau est consacré à l’une des étapes de cette carte du tendre.

Wouldn’t It Be Nice fait parler un garçon. Il exprime avec ferveur le désir de s’endormir et de se réveiller dans les bras de celle qu’il aime. Le disque s’achève sur Caroline No. Une jeune femme y évoque les expériences douloureuses qui l’on fait mûrir.

Entre les deux, l’album égrène quelques perles comme la reprise très réussie du classique Sloop John B., ou la sublime rengaine I Know There Is An Answer. Cette dernière chanson devait à l’origine s’intituler Hang On To Your Ego (Accroche toi à ton ego). C’était sans doute pousser le bouchon un peu trop loin. Les membres du groupe insistèrent lourdement pour que Brian et Asher trouvent un texte et un titre moins excentriques.

La sortie de Pet Sounds donna à Brian Wilson l’occasion de savourer son quart d’heure de gloire. Le Capitole n’est cependant pas loin de la roche tarpéienne. Moins de six mois après son triomphe Brian, incapable de donner une suite à son chef d’œuvre, sombrait dans la folie. Son calvaire devait durer quarante ans.

Pour remercier Brian d’avoir cité Son Nom dans l’une de ses chansons, Dieu finira tout de même par faire un geste. En 2004, le compositeur trouva le courage et les appuis humains nécessaires pour enregistrer la suite de Pet Sounds. Ce sera Smile. Un autre chef d’œuvre. C’est con, mais une histoire qui se termine bien ça fait toujours plaisir.

Little Nameless Nemo