Le recueillement – l’art de cultiver une autre perspective

11222043_879618262120028_8702775933141681368_oLe premier numéro de la belle revue « Question de » figurait au nombre de mes lectures estivales. J’ai été tout particulièrement touché par un article de Gilles Farcet consacré au recueillement. Fort de mes nombreuses interrogations, je suis allé trouver son auteur pour approfondir le sujet. Le recueillement étant un acte, j’ai principalement cherché à obtenir des précisions pratiques. Sans être particulièrement technique, cet entretien ne s’égare donc pas dans d’inutiles considérations théoriques.

Titulaire d’un doctorat de lettres, Gilles Farcet est l’auteur d’une vingtaine de livres. Son œuvre comporte des essais, des ouvrages d’entretiens et des biographies. Il a exercé dans sa jeunesse les métiers de journaliste, d’éditeur et de producteur sur France Culture. Proche collaborateur d’Arnaud Desjardins, il consacre aujourd’hui le meilleur de son temps à transmettre ce qu’il a assimilé de son enseignement. Il le fait avec consécration, simplicité et intelligence. Gilles Farcet est l’une des rares personnes de ma connaissance qui ose véritablement penser par elle-même. N’assénant jamais de vérités définitives, il nous invite à réfléchir par nous-mêmes aux questions qu’il soulève. Le dialogue avec lui n’en est que plus passionnant.

Frédéric Blanc : Le thème du recueillement va constituer le fil conducteur de ce premier entretien. Je vais partir de l’article que tu as publié à ce sujet dans revue Question de. Ma lecture achoppe sur une première citation : « Pour moi, tout est là, pratiquer régulièrement la méditation constitue une aide précieuse mais elle n’est pas suffisante pour apprendre à méditer dans le courant de l’existence. ». Pourrais-tu développer ce point ?

Gilles Farcet : Sortis de leur contexte, je trouve mes propos un peu trop généraux. Je vais10614219_1657044651189971_7639654357476360925_n donc commencer par les nuancer. Je sais que certaines personnes pratiquent la méditation de manière très sérieuse. Je n’exclus pas du tout que cette pratique assidue contribue à leur apprendre « à méditer dans le cours de l’existence ». Ceci dit, ce que j’affirme dans cette phrase n’est pas faux pour autant. Cela correspond à une observation que j’ai souvent eu l’occasion de faire. D’abord sur moi-même bien sûr… Tout étant relatif par ailleurs, j’ai beaucoup pratiqué la méditation. Et ce depuis mon plus jeune âge… J’ai commencé cette pratique de manière sérieuse et régulière à l’âge de 18 ans. Je suis donc bien placé pour en mesurer les immenses mérites mais aussi les limites bien réelles. De part mon activité de transmetteur, j’ai bien sûr été amené à étendre mes observations à toutes les personnes qui se sont confiées à moi et que j’ai vu évoluer au cours des années… Le problème est que les choses sont souvent cloisonnées. Il y a la méditation d’un côté, la vie de l’autre et pas beaucoup de relations entre les deux… Une personne va s’astreindre à méditer quotidiennement. En soi, c’est déjà admirable ! C’est très loin d’être à la portée du premier venu… Cette personne se met donc à méditer avec la conviction qu’elle s’adonne à une pratique importante. Certains vont même se persuader que la méditation est LA pratique. Pour beaucoup de personnes ce positionnement peut présenter un danger. Celui de limiter leur pratique au temps que dure la méditation. Cela peut induire un divorce profond avec le courant de l’existence. Ces personnes ressemblent alors un peu aux chrétiens qui assistent de tout leur cœur à la messe du dimanche et se remettent ensuite à vivre de manière tout à fait ordinaire… Bien sûr, beaucoup de personnes témoignent du fait qu’une pratique régulière de la méditation change quelque chose, même de manière imperceptible, dans le courant de leur quotidien. C’est certainement vrai. Il n’en reste pas moins que je ne suis pas convaincu qu’une ou deux heures de méditation par jour (ce qui relève déjà de l’héroïsme) soient suffisantes pour opérer une transformation réelle et durable chez un être humain. Pour qu’elle soit fructueuse, la pratique de la méditation doit être suivie et complétée par une pratique spécifique prenant place dans le courant de l’existence. Cette pratique reprend les grandes lois de la méditation en les appliquant au domaine de l’action. Les choses seraient très différentes si nous étions des moines ou des contemplatifs consacrant quotidiennement dix ou douze heures à la méditation. Dans leur cas, la méditation devient le courant de l’existence. Pratiquée à ce niveau, la méditation peut produire toutes sortes de réactions et d’effets puissants chez le pratiquant… Je ne suis cependant pas convaincu que la vocation de l’être humain soit de « méditer ». Un être humain n’est pas fait pour rester assis en silence toute la journée. Sa vocation est d’agir, d’interagir, d’entrer en relation… De mon point de vue, la méditation n’est pas autre chose qu’une répétition générale de la pratique. C’est une mise en condition, un accordage de l’instrument. La méditation n’est pas la pratique elle-même.

F.B. : La phrase que je viens de te citer est extraite d’un article consacré au recueillement. En te lisant, j’ai l’impression que tu opères une distinction très nette entre la méditation et le recueillement.

LBP_0247Gilles Farcet : C’est vrai… C’est une distinction qui m’est propre. Quand je dis ça, je ne veux pas dire que je sois le seul à la faire. Je veux simplement souligner que cette distinction est le fruit d’une réflexion personnelle. Ce n’est pas quelque chose que j’ai lu et emprunté à quelqu’un d’autre. Pas de manière consciente en tout cas… Qu’est-ce que la méditation ? C’est une discipline qui consiste d’abord à s’asseoir en adoptant une posture répondant à un certain nombre de règles plus ou moins strictes et précises. A partir de là, le pratiquant tente d’appliquer les positionnements intérieurs qui sont propres à cet exercice. Concrètement, je m’assieds dans la posture et je suis assailli par des pensées, des sensations et des émotions. Le jeu consiste à les accueillir, à les reconnaître pour ce qu’elles sont et à ne pas m’y attacher. « Ni refus ni appropriation » selon la formule consacrée. Je laisse venir, je laisse partir. Je laisse ce mouvement de surface circuler de manière aussi fluide que possible en essayant, dans la mesure du possible, de ne pas me confondre avec lui. Pour cela, je me sers des points d’appui que sont la posture et l’attention portée à la respiration. Soulignons au passage qu’il y a énormément à apprendre d’une posture obéissant à certaines lois… (silence)… En apparence, il existe beaucoup de formes de méditations différentes. Mais lorsqu’on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’elles obéissent toutes plus ou moins aux mêmes lois. Dans ma jeunesse, j’ai par exemple pratiqué une forme de méditation qui reposait sur la répétition d’un mantra. Avec le recul, je constate que cette forme obéissait exactement aux mêmes lois fondamentales que le zazen ou la méditation vipassana. Nous utilisions le mantra de la même manière que d’autres utilisent l’attention portée au souffle. Il s’agissait pour nous de ne pas nous attacher aux sensations, aux pensées et aux émotions pour revenir inlassablement à la répétition du mantra. On essayait de ne pas se crisper dessus tout en ne le perdant jamais de vue. Dans ce contexte, le mantra était simplement une autre forme de point d’appui…

F.B. : Qu’en est-il du recueillement ?

Gilles Farcet : Il y a quelques années, j’ai spontanément ressenti la nécessité d’expérimenter une autre forme d’assise silencieuse. Je l’ai baptisée le “recueillement”. Pour commencer, le recueillement a quelque chose de beaucoup moins technique que la méditation. C’est aussi une pratique beaucoup plus ouvertement religieuse voire mystique. Au cours du recueillement, je peux bien sûr me servir de la respiration comme point d’appui mais il ne s’agit pas de la finalité de cette pratique… Le recueillement consiste à se mettre dans une certaine disposition intérieure dans laquelle on se met intentionnellement en présence de ce que l’on pourrait appeler le « plus grand ». Je pourrais aussi utiliser le mot Dieu. Cultiver ce climat intérieur me permet de me relier à une perspective beaucoup plus vaste que ma perspective habituelle. Cette pratique me relie aussi à mon maître, au maître de mon maître et à toutes les influences spirituelles qui passent à travers eux… Cela me permet de rendre à chaque chose sa véritable valeur…

F.B. : Dirais-tu du recueillement ce que tu disais de la méditation, à savoir qu’il s’agit d’une « répétition générale de la pratique » ?

Gilles Farcet : Non… Je l’exprimerais de manière un peu différente… La méditation telleMontserrat_Vierge_Noire_Detail que je l’ai pratiquée peut être qualifiée de répétition générale de la pratique dans le sens ou elle est une tentative d’entrer en relation consciente avec ce qui est. « Ce qui est » étant le champ total de mon expérience ici et maintenant. Or, la même définition s’applique également à la pratique telle que nous la concevons dans la lignée de Swami Prajnanpad et d’Arnaud. Il n’y a donc fondamentalement aucune différence entre ce que l’on essaie de faire lorsque l’on est assis en lotus sur son zafu et ce que l’on essaie de faire lorsque l’on s’engueule avec sa femme ou l’un de ses collaborateurs. La seule chose qui change ce sont les conditions… Le recueillement c’est encore autre chose. Comme je l’ai dit, le recueillement n’est pas une technique. Il ne permet pas d’obtenir ceci ou cela. Le recueillement est l’intention gratuite de se mettre face au plus grand. C’est nettement moins concret et objectif que la méditation… Et puis, une telle pratique suppose nécessairement la croyance en l’existence d’un « plus grand ». Elle n’aurait évidemment aucun sens pour un athée ou un agnostique. Rien ne s’oppose à ce que la méditation soit pratiquée par des athées. Je sais par exemple que le philosophe André Comte-Sponville s’y est essayé avec profit. Je suppose que M. Comte-Sponville n’aurait fondamentalement rien à redire sur ce que je dis à propos de la méditation. Il serait en revanche beaucoup plus réservé, et c’est un euphémisme, à propos du recueillement ! La méditation n’implique pas l’adhésion à une idéologie spécifique. Athées, hindous, musulmans et chrétiens peuvent s’y adonner sans remettre en cause leurs cadres mentaux. En théorie, un communiste orthodoxe, si ça existe encore, pourrait pratiquer cet exercice dans le but de relever le défis de la lutte des classes de manière plus lucide et efficace. On peut également imaginer qu’un patron du Cac 40 puisse méditer pour mieux répondre aux exigences des actionnaires de son entreprise… La méditation et le recueillement répondent donc à deux besoins différents même si on pourrait m’objecter que, portée à un certain niveau, la pratique de la méditation rejoint le recueillement. J’ai entendu certaines personnes rapporter des expériences de méditation profonde où il ne s’agit plus simplement d’entrer en relation consciente avec ce qui est mais de se connecter avec la source même de l’être.

F.B. : Le recueillement et la méditation sont-ils complémentaires ?

12322466_1741941906033578_2379491885926620673_oGilles Farcet : Tout à fait. La méditation et le recueillement sont deux outils qui permettent chacun d’opérer ou de faciliter quelque chose de différent. On pourrait les comparer à un marteau et un tournevis. Quand tu bricoles, tu ne peux pas faire avec l’un ce que tu peux faire avec l’autre. Ils ont cependant tous deux leur utilité. J’insiste par contre sur le fait qu’ils ne te permettront pas de rénover entièrement une maison. Si tu te lances dans ce genre d’entreprise, tu auras besoin d’employer toute une gamme d’outils différents… Je m’excuse de prendre une comparaison aussi grossière, qui plus est puisée dans un domaine dans lequel je ne connais strictement rien…

F.B. : Tu conseilles souvent aux personnes avec lesquelles tu travailles de « se mettre en présence de leur intention ». Le recueillement est-il une manière de mettre en pratique cette formule ?

Gilles Farcet : Pas tout à fait… (silence)… Dans le recueillement, il s’agit effectivement de se mettre en présence de son intention mais en ayant conscience que cette intention n’a de sens que par rapport à notre relation au plus grand… Je ne me recueille pas pour être plus efficace ou mieux dans ma peau. En pratique, le recueillement me permet effectivement de mieux accomplir mon travail d’instructeur spirituel… Grâce à cette pratique, je deviens un meilleur instrument de conscience et de compassion. Mais là encore, je ne perds pas de vue que la conscience et la compassion (les deux vont toujours ensemble) ont leur source exclusive dans « le plus grand »… En Dieu si tu veux… La compassion ne peut pas prendre sa source dans le cœur limité d’un être humain. Elle ne peut émaner que d’un cœur d’homme purifié, de plus en plus ouvert et transparent à Dieu. « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice… » . Dans le recueillement, il s’agit vraiment d’adopter une perspective dévotionnelle et mystique. Cette pratique n’a rien d’utilitaire ou de matérialiste. Au risque d’être lourd, je répète que cette pratique n’a de sens que pour les personnes douées d’une sensibilité religieuse. Je ne la conseillerais pas aux autres. En ce qui me concerne, j’assume tranquillement mes dispositions mystiques.

F.B. : Si tu assumes tranquillement ces dispositions pourquoi t’obstines-tu à parler du « plus grand » et non de Dieu ?

Gilles Farcet : Je le fais par égard pour toutes les personnes que le mot Dieu pourrait22708_1660743657486737_1428146924667801798_n rebuter ou choquer. Pour beaucoup de gens, le mot Dieu a des connotations tellement négatives qu’il en devient inaudible. Comme mon intention n’est pas de m’adresser uniquement à des catholiques ou à des musulmans convaincus, je prends des précautions. Je ménage les susceptibilités. Je fais en sorte de désamorcer les associations mécaniques. En entendant parler du « plus grand », on ne pense pas immédiatement au vieux barbu irascible trônant sur son nuage. C’est une manière plus neutre d’évoquer ce qui incorpore tout. Je ne suis pas du tout philosophe, mais je me rappelle avoir lu autrefois un texte du philosophe allemand Karl Jaspers dans lequel il utilisait le mot « l’englobant » (das Umgreifende). Je ne me souviens pas avec exactitude du sens que Jaspers donnait à ce mot, ma lecture de ses livres est assez lointaine. Quoiqu’il en soit, le mot me parle. Je pourrais très bien le reprendre à mon compte. « Dieu », « l’englobant », « le tout incorporant », « le plus grand », « le grand je ne sais pas »… Au final, ce ne sont que des mots. L’important est ce vers quoi ils pointent.

F.B. : Venons-en maintenant à la pratique du recueillement. Peux-tu nous dire en quoi elle consiste ?

Gilles Farcet : Pour commencer, la pratique du recueillement nécessite l’existence d’un espace qui lui soit spécifiquement consacré. Le prélude de cette pratique consiste à installer un autel dans son lieu de vie. La taille de cet espace varie selon la place dont on dispose. Certaines personnes vivent dans de grandes maisons et peuvent y consacrer une pièce entière. C’est le cas de la maison dans laquelle nous nous entretenons. D’autres vivent dans des appartements exigus et ne peuvent y consacrer que quelques mètres carrés quand ce n’est pas un coin minuscule de leur chambre ou de leur salon.

F.B. : Le recueillement peut donc exclusivement se pratiquer dans un espace qui lui est spécialement dédié ?

Gilles Farcet : Tout dépend là encore du sens que l’on donne au mot recueillement… Si l’on entend simplement par là le fait de se centrer, de revenir à soi-même, à la présence, c’est possible n’importe où. « Tout endroit est un endroit pour être » répétait Swami Prajnanpad. Il est possible d’être vigilant dans une rame de métro bondée, en circulant dans les rayons d’un supermarché ou en patientant au feu rouge. Par contre, la pratique du recueillement telle que je l’ai définie plus haut, nécessite effectivement un sanctuaire.

F.B. : Quelle est l’utilité pratique de ce sanctuaire ?

Gilles Farcet : La vocation du sanctuaire est d’appeler au recueillement. De part sa seule600px-Le_Mans_-_Cathedrale_St_Julien_CV_01-e1452458728251-570x404 existence, le sanctuaire nous invite à une certaine disposition intérieure. Cette fonction d’appel est la raison d’être de tous les sanctuaires… Il y a aujourd’hui encore quelques églises qui remplissent efficacement cette fonction. Il peut parfois s’agir de simples églises de campagne ou de quartier que tu visites lors d’une promenade. Lorsque tu y entres, tu te sens immédiatement appelé. Il règne en ces lieux une atmosphère, un climat qui t’invite à l’intériorisation. Il y a malheureusement beaucoup d’églises dans lesquelles tu ne sens absolument rien. Et il y a encore plus d’églises qui sont tout simplement fermées ce qui est une absurdité. La seule fonction des églises est de fournir à chacun la possibilité de se recueillir à tout moment. Leur vocation est donc de rester ouvertes jour et nuit. Si on les ferme, on les prive tout simplement de leur raison d’être. Cela devient des lieux morts qui, en tant que tels, sont tôt ou tard voués à la destruction. Certaines églises contiennent bien sûr des trésors qu’il faut protéger… On peut comprendre les raisons matérielles qui poussent à une telle prudence. Mais on pourrait se demander s’il est vraiment utile de s’acharner à préserver les richesses contenues dans une église qui n’incite plus personne à se recueillir ?

F.B. : Tu as utilisé plusieurs fois le verbe « appeler ». Je ne suis pas sûr de bien comprendre le sens que tu lui donne dans ce contexte.

Gilles Farcet : Ça n’est pas compliqué. Je vais te l’expliquer à l’aide d’une image très profane. C’est l’été. Le soleil brille dans un ciel sans nuages. Il fait très chaud. Tu arrives dans un hôtel qui dispose d’une vaste piscine. Il y a des transats, des tas gens en maillot de bain et des serveurs qui circulent en portant des plateaux de cocktails. Eh bien, on peut dire que tu te sens « appelé » à te détendre, à enfiler ton maillot et à plonger dans la piscine. Si tu étais ailleurs, en train de travailler dans un bureau ou de marcher dans la rue, tu désirerais certainement qu’il fasse un peu plus frais mais tu n’aurais pas forcément ce type d’envie. De même, le fait de créer un sanctuaire chez soi présente l’avantage de t’exposer quotidiennement à la tentation de l’intériorité. Je peux t’en parler d’expérience. A chaque fois que je passe devant notre espace de recueillement, je me sens littéralement appelé, incité à me brancher sur une autre longueur d’ondes.

F.B. : J’ai compris (sourire). Comment va se présenter cet espace de recueillement ?

Gilles Farcet : Cela va bien sûr dépendre de chacun… L’idée est de placer dans cet espace des objets inspirants. Des objets qui pourront servir de support, de point d’appui à ma pratique. Autrefois on appelait cela des objets de dévotion. La nature de ces objets varie selon le parcours et la sensibilité de chacun. L’important est que ces objets fassent sens pour moi. Si on a par exemple beaucoup appris auprès d’un maître particulier, il peut simplement s’agir d’une photo de ce maître. On peut également utiliser des objets d’art sacré. Un chrétien y placera une icône, une belle reproduction de la Vierge à l’enfant ou un sacré coeur. D’autres vont se sentir plus inspirés par une belle statue de Bouddha. Pour ma part, j’y place toujours une bougie. La présence de la lumière est importante. Pour des raisons pratiques autant que symboliques… Ce que je te dis là n’a rien d’original. L’utilisation de ces différents éléments est connu depuis des millénaires. Elle se retrouve sous une forme ou sous une autre dans beaucoup de religions et de traditions spirituelles : Le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme, le taoïsme… En Occident, de très nombreux chrétiens ont orné leur chambre d’un crucifix ou d’une icône dont la présence leur servait de rappel.

F.B. : Comment se déroule la pratique du recueillement ?

68242_2493305749992_683272534_nGilles Farcet : Pour pratiquer le recueillement, je m’assieds face aux supports que je me suis choisis et je commence par les contempler. Comme je l’ai dit, il peut s’agir indifféremment de la photo d’un maître spirituel, de la statue d’un bouddha ou de la reproduction d’une Vierge du XIIème, du XIIIème ou du XIVème siècle. C’est à dire d’une sculpture obéissant à certains canons d’art sacré… Le fait de concentrer mon attention sur ce support va m’enseigner quelque chose. A ce propos, il est intéressant que je ne fasse spontanément aucune différence entre la photo d’un maître spirituel authentique qui a pu être prise hier et une icône dont l’orignal a pu être peint il y a plusieurs siècles. Je considère que la photo d’un maître spirituel authentique s’apparente à une œuvre d’art sacrée. Encore faut-il que la photo ait été prise alors que le maître en question se trouve dans une certaine disposition intérieure… Je ne parle évidement pas d’une photo triviale où le voit en train de se curer le nez ou de manger un plat de nouilles… Et si je me mets en présence de cette photo ou de toute autre œuvre d’art sacrée authentique, celle-ci va me transmettre quelque chose. Il m’arrive par exemple régulièrement de contempler un bouddha en albâtre entouré de deux moines en prière. C’est une antiquité birmane. Si je porte mon attention sur ces trois sculptures et que je les regarde en étant tout simplement réceptif, cela va m’apprendre quelque chose à propos de la dignité intrinsèque de tout être humain.

F.B. : Le recueillement tel que tu l’entends nécessite donc d’abord d’entrer en relation avec une représentation…

Gilles Farcet : Oui. Comme je te l’ai dit, cela n’a rien d’original. Cette pratique remonte à la plus haute antiquité . La plupart des sanctuaires sont fondés sur ce principe. Les églises catholiques regorgent de statues et de tableaux avec lesquels nous pouvons entrer en relation. Ce sont des représentation du Christ, de la Vierge ou des saints. Entrer en relation avec ces représentations a un impact certain sur notre météo intime… Il est évidement nécessaire que ces représentations aient un sens pour moi. Si une personne qui ignore tout du christianisme entre dans une église elle ne va rien voir ou ressentir de spécial… Encore que… En tant que chrétien ayant reçu une certaine éducation, je sais parfaitement ce que représente la statue d’une Vierge à l’enfant ou un tableau représentant la sainte famille. N’étant pas bouddhiste et n’ayant pas spécialement étudié la tradition du tantrayana tibétain, j’ignore ce que peuvent signifier les personnages et les symboles représentés sur une thangka. Je ne peux pas raconter une histoire à partir de ce que je vois. Et pourtant, j’observe que même si je n’ai pas la culture nécessaire pour les comprendre, ces images suffisent en elles-mêmes à induire chez moi un climat d’intériorité. D’une certaine façon, toute œuvre d’art sacrée véritable dépasse le cadre de la culture qui l’a produite. Elle transmet quelque chose d’universel.

F.B. : Peux-tu développer ce point ?

Gilles Farcet : Je ne suis en rien qualifié pour discuter sérieusement d’art sacré. Ce que je1462572_10153469549124615_8588650092121753076_o peux t’en dire est purement subjectif. Récemment, je me trouvais en Espagne et j’ai eu l’occasion d’admirer dans un musée des Vierges du XIIème et du XIIIème siècle. Ce qui m’a beaucoup intéressé, c’est que d’une certaine manière je ne voyais pas de différence fondamentale entre ces Vierges médiévales et le bouddha birman dont je te parlais tout à l’heure. Par delà les différences culturelles qui les séparent en surface, ces œuvres obéissent aux mêmes canons. J’ai été très frappé de constater que leur énergie, leur émanation propre, était la même. Chacune à sa manière, ces œuvres nous parlent de verticalité, de profondeur. N’étant pas un spécialiste de l’art sacré, je suis incapable de développer davantage. Je maintiens cependant qu’il y a une parenté étroite entre une thangka tibétaine traditionnelle et une icône peinte selon les règles de l’art. C’est particulièrement frappant en ce qui concerne le regard des personnages représentés.

F.B. : J’ai compris. Revenons au déroulement de la pratique.

Gilles Farcet : Oui (sourire)… Tu te places donc face au support de ton choix et tu te mets en quelque sorte à son école… Tu le laisses t’enseigner certaines choses, te brancher sur une certaine longueur d’ondes. En lui même, ce support ne possède évidement aucun pouvoir surnaturel. Affirmer le contraire serait de l’idolâtrie… Si tu es résolument dépourvu de dispositions pour le recueillement, si tu ne prends pas soin de cultiver cette attitude, il ne se passera rien de significatif. Il n’en reste pas moins que ce support constitue une aide indéniable… Ainsi que je l’ai déjà dis, le recueillement diffère de la méditation. La méditation est un exercice qui s’inscrit forcément dans le temps. Pour sa part, le temps de recueillement n’a pas besoin d’être très long. Il peut même être très court. Lorsque j’ai beaucoup de travail, il m’arrive de ne me recueillir que quelques minutes. La semaine dernière, nous animions un week-end de travail avec des élèves. A deux reprises, je suis allé dans la pièce de recueillement pour m’asseoir deux minutes. C’était suffisant pour me relier à une perspective plus vaste et me faire basculer dans un climat différent.

F.B. : A quoi occupes-tu concrètement ces deux minutes ?

Gilles Farcet : C’est très variable… Je choisis parfois de déposer consciemment une certaine préoccupation, un certain thème de mon existence aux pieds du plus grand. Je peux également évoquer le souvenir de personnes de ma connaissance, mortes ou vivantes. Dans un langage religieux on appellerait cela « prier » pour ses proches. Tu comprends qu’une telle démarche diffère grandement de la méditation…

F.B. : « Déposer une préoccupation aux pieds du plus grand » ? Peux-tu préciser ce que tu entends par là ?

11096439_1660743607486742_788628946487444341_oGilles Farcet : Il m’arrive comme tout le monde d’être préoccupé par telle ou telle situation ordinaire de l’existence. Emporté par mon inquiétude, je vais avoir mécaniquement tendance à lui accorder une importance exagérée. Cela va m’amener à perdre de vue toute espèce de perspective. Or, à l’heure où nous parlons, ma conviction est que tout se ramène à une question de perspective. C’est la base de la vie dite « spirituelle ». Dans le courant ordinaire de l’existence nous vivons trop souvent le nez dans le guidon. Nous ressassons sans fin telle préoccupation ou souci. Et même si nous réussissons à ne pas ruminer interminablement les mêmes pensées, nous les abordons sans recul. Sans vision. La conséquence d’un tel positionnement est que nous agissons sur la base d’une compréhension mesquine. Nous voyons exclusivement les choses par le petit bout de la lorgnette… J’insiste lourdement sur ce point. L’important est toujours de conserver une vision vaste des choses. Cela nous donne la possibilité de mettre notre préoccupation du moment en relation avec l’ensemble de notre situation. Le recueillement nous aide à faire un zoom arrière… « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu » disent nos amis musulmans. Or, lorsque nous nous laissons hypnotiser par nos problèmes du moment, nous en faisons ni plus ni moins un absolu. Le recueillement est là pour nous rappeler qu’il n’y a pas d’autre absolu que l’absolu. Et ça marche… KonKrètement, comme on dit aujourd’hui…(rires)… Après un moment de recueillement je constate bien souvent que je ne vois plus mes problèmes de la même manière. Quand aux personnes, la raison qui me pousse à « amener » consciemment certaines d’entre elles au sein de l’espace de recueillement est simple. Comme je l’ai dit, je prie pour elles. Là aussi, c’est vieux comme le monde. Que la personne soit vivante ou morte, malade ou en bonne santé, en situation d’échec ou de réussite n’a aucune importance. Je leur veux du bien et je les recommande au plus grand. Je ne formule aucun souhait, je les remets simplement entre ses mains.

F.B. : Tu évoquais la possibilité de cultiver ses dispositions pour le recueillement. Comment faut-il s’y prendre ?

Gilles Farcet : Je le répète, personne n’est obligé de s’intéresser à cette approche. Le prosélytisme n’est pas dans mon tempérament. Il s’agit donc tout d’abord d’être sincèrement attiré par l’exercice. L’important est de ne surtout rien forcer. On peut cultiver cette disposition en s’exposant doucement à la pratique. On peut par exemple commencer par y consacrer deux minutes par jour (rires)…

F.B. : Je sais qu’il est conseillé de méditer quotidiennement à heures régulières. En va-t-il de même pour le recueillement ?

Gilles Farcet : Le recueillement peut être pratiqué n’important quand. C’est aussi ça que j’aime dans cette forme de pratique. Il peut être bien sûr très bénéfique de pratiquer à heures régulières. Cela peut aider à induire un certain climat. Mais je peux aussi sentir dans la journée le besoin ou l’inspiration d’aller me recueillir. Si j’en ai la possibilité et que je suis à proximité d’un sanctuaire, il n’y a aucune raison de m’en priver. J’ai cinq minutes, j’y vais !

F.B. : Le recueillement débute donc par la contemplation d’un objet inspirant qui prend parfois la forme d’une œuvre d’art. En quoi une telle contemplation diffère-t-elle d’une contemplation purement esthétique ? Un esthète pourrait-il atteindre le même état intérieur en contemplant un chef d’oeuvre signé par un maître comme Manet ou Picasso ?

12471342_1749614078599694_2320103104586374948_oGilles Farcet : Contempler une œuvre d’art est incontestablement une forme de méditation. Elle a été pratiquée depuis des temps très reculés. De mon point de vue, il existe effectivement une différence avec ce que je décris. D’une part, l’intention de celui qui s’y adonne n’est pas la même. D’autre part, le génie d’un peintre qui n’a pas d’intentions spécifiquement spirituelles véhicule certes quelque chose de très profond mais d’une nature sensiblement différente. Si je regarde une œuvre d’art très puissante, je ne ressens pas la même chose que devant certaines icônes ou certains bouddhas. Ce n’est tout simplement pas du même ordre… Ce que je dis là n’implique dans mon esprit aucune notion de supériorité ou d’infériorité… Je pourrais facilement illustrer ce point par la musique. J’aime tous les genres de musique. Il m’arrive certains jours d’écouter des morceaux dont les styles sont situés aux antipodes les uns des autres. Je peux aussi bien apprécier une chanson des Sex Pistols que du chant grégorien. Si choquant que cela puisse paraître, je ne considère pas qu’en soi le Dies Irae soit supérieur au God Save The Queen des Sex Pistols. Le chant grégorien est évidement beaucoup plus complexe. Il fait appel à des techniques musicales infiniment plus raffinées que celles utilisées par le punk. Mais les deux univers sont trop différents pour que l’on puisse les comparer. On ne peut pas dire que l’un soit supérieur à l’autre. Ça n’a pas de sens. Ces deux productions musicales n’ont pas du tout été composées dans le même état d’esprit. Pour enfoncer des portes ouvertes, on peut dire que les Sex Pistols jouent une musique qui exprime la rage et le désir de vivre éprouvés par des jeunes gens frustrés. Ils veulent cracher à la face du vieux monde. Leur musique est délibérément simpliste et agressive. Ça n’a d’ailleurs rien de négatif. Cette agressivité remplit une fonction. Le chant grégorien en remplit une autre. C’est une musique composée par des religieux en contemplation pour chanter le gloire de Dieu. C’est très différent. Selon mon humeur je vais écouter l’un ou l’autre de ces styles musicaux. Évidement, entre ces deux extrêmes, il existe toute une palette de style extrêmement nuancée. Donc, pour en revenir à notre exemple du début, un tableau de Picasso, véhicule quelque chose de très fort mais qui n’est en rien comparable à ce que peut exprimer une crucifixion du XIIème siècle. C’est différent et ce qui résultera de la contemplation de ces œuvres le sera aussi. (rires)

Cet entretien a une suite. Vous pourrez la lire ici-même dans un mois.

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