David Bowie – Low

Sale temps pour les rock stars. La grande faucheuse les a visiblement dans le collimateur. Après Lemmy Kilmister c’est au tour de David Bowie de tirer sa révérence. Elle fait dans l’écclectisme la salope. On ne saurait en effet imaginer deux artistes plus différents. Lemmy était du genre prolo et monolithique. Il a fini par imposer son groupe en refusant obstinément de faire la moindre concession. Pas question pour lui de tenir compte des exigences de l’industrie musicale, des goûts du moment ou du principe de réalité… Pendant quarante ans, Motörhead a joué la même musique, a porté les mêmes fringues, s’est adonné aux mêmes frasques et a utilisé le même logo affligeant… Hésitant entre le grandiose et le grand-guignolesque ce groupe fit preuve d’une générosité et d’un héroïsme peu commun.

David Bowie est aux antipodes de cet univers de bière, de motos et de poitrines surdimensionnées. Tout comme Bob Dylan, David Bowie a fondé sa carrière sur le changement. Doué d’un génie et d’un sens du calcul évident, il est parvenu à épouser toutes les modes sans jamais se perdre de vue. Dès le début des années 70, ses apparitions flamboyantes fascinent la critique et le public européen.

Entre science fiction et music-hall des personnages comme Major Tom, Ziggy Stardust ou le Thin White Duke renouvellent en profondeur le monde du rock. En 1975, l’album Young Americans lui ouvre les portes de l’Amérique. David est alors au sommet de sa carrière. Sa vie privée, en revanche, est un désastre. Jeune divorcé, il sombre dans la cocaïne, l’ésotérisme et la folie des grandeurs. C’est alors que lui vient l’idée lumineuse de quitter Los Angeles pour Berlin.

C’est dans l’atmosphère dramatique de la capitale allemande que David Bowie entreprend l’un des changements de cap les plus radicaux de sa longue carrière. Accompagné d’Iggy Pop, il fait chaque nuit la tournée des Night-club, des cabarets et des bars gay. Il s’imprègne de la détresse de cette ville sinistrée qui devient à ses yeux le symbole d’un monde en perdition. Son contact quotidien avec la souffrance, la solitude et l’angoisse lui inspire des chansons dont le style glaçant tranche radicalement avec le glam-rock de ses débuts. De quoi scandaliser les fans et désespérer Billancourt.

Avec Low, David Bowie tombe le masque pour la première fois. L’album possède une dimension explicitement autobiographique. Le disque se scinde bizarrement en deux parties strictement étanches l’une à l’autre. La face A se compose uniquement de chansons tandis que la face B est exclusivement instrumentale. Selon l’auteur lui-même, ce cloisonnement est le reflet de son état psychique. Passant sans transition de la pulsion maniaque au laisser-aller le plus total, Bowie perd le contrôle de sa vie et se voit sombrer lucidement dans la folie. A quelques mètres du mur, l’artiste tente tant bien que mal de faire face à ses divisions intérieures.

Sound And Vision est l’un des sommets de la face A. Ce petit chef d’œuvre d’inventivité musicale continue à me ravir après un bon millier d’écoutes. Bowie y évoque son mal être en des termes simples et précis. Tous ceux qui ont connu ce genre de passages à vide s’y reconnaîtront sans peine.

Breaking Glass est de la même veine. Cette très courte chanson (102 secondes à peine) décrit la terreur sans nom qui accompagne les accès de folie.

Les instrumentaux de la face B sont s’inspirent directement du son de Kraftwerk dont Bowie tentera en vain de s’assurer la collaboration. Il réussira en revanche à embarquer Brian Eno et Robert Fripp dans l’aventure.

A New Career In A Town sonne comme le mot d’ordre d’une forme toute personnelle d’art thérapie. Bowie prend appui sur sa créativité musicale pour faciliter une renaissance intime et professionnelle. Weeping Wall est une allusion transparente au mur de Berlin. Subterraneans se veut une description sonore du secteur soviétique de la ville.

S’il ruine encore un peu plus sa santé et ne s’avére pas très convainquant sur le plan commercial, le séjour allemand de Bowie s’avére en revanche très fructueux sur le plan artistique. Le chanteur en tirera la matière de trois albums. Après Low (1977), Heroes (1977) et Lodger (1979) viendront compléter ce la critique intitule aujourd’hui sa Trilogie Berlinoise. On connaît la suite. Rentré à New York en 1980, il enregistre avec Ashes To Ashes un best seller planétaire qui lui permettra de relancer une nouvelle fois sa carrière.

Dans les années 90 Low et Heroes seront sublimés par le compositeur Philip Glass. Comme l’a récemment écrit un journaliste, « L’actualité de Low restera brûlante tant que des hommes mèneront des existences déchirées dans des villes inhumaines. » Si le ton grandiloquent de cette phrase frise franchement le ridicule, je suis assez d’accord sur le fond.

Little Nameless Nemo