Bouffées de vie

P1010314_Carte_de_Paris_Vaugondy-1760_nord_Bonne-Nouvelle_reductwkLes quelques textes suivants datent de 2012. Ils sont extraits de mon journal et rapportent avec une fidélité toute subjective des observations que j’ai pu faire sur le vif.

« Ecrire c’est être attentif à la manière dont on vit » Peter Handke

Rue Saint Denis. Un groupe de prostituées palabre devant une entrée d’immeuble. L’une d’elles ne contient plus sa rage et se met à crier : « Les hommes, j’en ai plein l’cul ! Toujours à m’occuper de leurs bites ! J’en ai plein l’cul de leurs bites ! J’en ai plein l’cul, j’vous dis ! Toi, ma vieille, tu devrais arrêter d’te faire enculer », commente laconiquement l’une de ses collègues.

Au croisement de la rue Montorgueil et de la rue Tiquetone, ce fragment de conversation saisi au vol. « Y a pas à dire ! », déclare la jeune femme avec véhémence, « dans le domaine de l’intellectuel, on est pas tous égaux ! »

Elle est marchande d’armes et s’appelle Catherine. Lui, c’est Marc. Il travaille dans l’immobilier. Le dîner a lieu dans leur 200 m² de Neuilly. Le repas, raffiné au possible, nous est servi par une jeune femme du nom d’Aïcha. Je goûte moins la conversation qui tourne autour des obsessions du moment : l’immigration, les valeurs de la France et l’importance de son drapeau. Alors que l’un des convives élève la voix au sujet des boucheries halal, la maîtresse de maison s’inquiète : « Ne parlez donc pas aussi fort mon cher Paul, je crois que notre Aïcha est un peu arabe. »

Il est 20h00. La Biocoop est sur le point de fermer ses portes. Comme tous les samedis soirs, le magasin regorge encore de monde. Une vingtaine de personnes s’impatientent devant les trois caisses. L’atmosphère est tendue, l’agressivité à fleur de peau. Epaules crispées, regard vissé sur l’écran de l’ordinateur, j’expédie chaque client à une cadence infernale. Arrivent deux hommes. Cheveux gominés, Rollex au poignet, peau brûlée par les UV. Pendant que le premier commence à vider son panier, le second me prend violemment à partie. Les français sont insupportables de paresse ! , hurle-t-il. Ils refusent de faire le moindre effort. Ils saisissent chaque occasion de tirer au flanc. Mais les temps vont changer. Bientôt ces misérables clampins viendront se prosterner devant lui. Ils le supplieront de leur donner du travail. Lui, il leur rira au nez. Il leur crachera à la gueule. Il leur crachera à la gueule ! Il répète cela à plusieurs reprises tandis que sa voix monte désagréablement dans les aigus. Puis il s’arrête. Brutalement. Comme coupé dans son élan. Après m’avoir décoché un dernier regard assassin, il se dirige vers la sortie aussitôt imité par son ami. Ils laissent derrière eux une montagne d’achats non réglés.

M. Pierre, l’un de nos meilleurs clients, entame un brin de causette avec moi. La proximité du deuxième tour des élections présidentielles nous offre un sujet de conversation tout trouvé. « J’espère que vous allez bien voter », me lance-t-il avec un regard appuyé. « Il est urgent de faire barrage au rouges. » L’ayant poliment détrompé sur mon orientation politique, il s’indigne et me rétorque d’une voix où se mêlent le dépit et l’étonnement : « Je ne vous comprends pas ! Vous êtes pourtant beaucoup trop joli pour voter à gauche ! »

« C’est vraiment la misère ce taf », soupire ma collègue Vanessa en repliant sa fiche de paie. Puis, sur un ton de véhémence contenu : « J’ai tout de même trente ans ! Merde ! J’ai le droit de gagner ma vie proprement. Avec tout ce que je bosse ! » Un instant de silence et la voilà qui vocifère : « Je veux du fric ! Pourquoi est-ce qu’on ne veut pas me donner du fric ? » Vanessa retombe dans son apathie et poursuit son monologue à mi voix : « De tout de façon, je vais crever… seule… pauvre… moche… Personne ne va s’occuper de moi. Personne ne m’aime… Ce qu’il me faudrait, c’est un enfant… » Nouveau sursaut hystérique : « Du sperme ! Je veux du sperme ! Donnez moi du sperme ! »

Constatant que le personnel rechigne obstinément à suivre l’une de ses directives, Bénédicte, la responsable du magasin, s’écrie d’un air féroce : « Si ça continue comme ça, j’irai acheter une machine à déchiqueter les cerveaux ! »

Paisiblement installé à la terrasse de l’un des turcs de la rue du Faubourg Saint-Denis, j’achève mon dîner en profitant du spectacle des passants. L’homme me fait une profonde révérence et me tient à peu près ce discours : « Noble seigneur, veuillez excuser mon outrecuidance. Je viens à vous pour quémander quelques euros. J’ai grand faim et aimerais manger à mon tour. Si vous aviez l’amabilité de remplir ma bourse, vous grandiriez considérablement dans l’estime des hommes et des dieux. Vous seriez, que sais-je, Sire Poséidon en personne. » Vexé par mon refus, il s’éloigne en me lançant : « L’Olympe ne vous remercie pas mon petit monsieur ».

Place de l’Opéra. A cette époque, je travaille pour le compte d’une modeste compagnie de théâtre masqué. Au sein de cette structure microscopique, mes fonctions d’Assistant de Production englobent une variété de tâches si vertigineuses que j’ai coutume de dire que je m’occupe de tout sauf de monter sur scène. Ce matin là, la promotion de notre dernier spectacle, me conduit à distribuer des tracts dans les beaux quartiers. Pour frapper l’imagination des passants et renforcer l’impact de cette opération, le directeur de la troupe a décidé que je porterai un masque de comedia del arte. Après vingt minutes environ, alors que je commence tout juste à prendre un peu d’assurance, un individu d’âge mûr m’enjoint de déguerpir. Mon accoutrement le heurte et il tient à me faire savoir qu’il n’apprécie guère les médiocres plaisantins dans mon genre. Vexé, je me laisse aller à lui répondre sur le même ton. Il me saisit alors brutalement par le col de ma chemise. Alors qu’il entreprend de m’étrangler, il se met à hurler : « Au secours, on m’attaque ! »

Station Europe. C’est la foule amorphe des grands soirs. Sur le quai il fait désagréablement froid et humide. Nous sommes tous mornes, blafards et impatients. A son arrivée, le métro est immédiatement pris d’assaut. Je me case comme je peux aux côtés d’un homme en costume gris et chemise blanche impeccable. Attaché case dans une main, il brandit Libération de l’autre. Mon regard glisse sur cette silhouette sans histoire pour se poser sur ses pieds nus… Il a les pieds nus… Je le fixe incrédule me demandant un instant si je dois lui adresser la parole. Il descend gare Saint Lazare et se dirige le plus naturellement du monde vers les escalators.

FNAC des Halles. Nous sommes une bonne centaine à faire la queue aux caisses. Devant moi, une dame n’en finit plus de donner des conseils à une amie déprimée. « Lâche prise et prends les choses en main ! » finit-t-elle par s’écrier.

La scène se déroule dans l’un des innombrables cafés de la rue Montorgeuil. Au bar, une conversation politique dégénère en pugilat. Le barman en tient pour Nicolas Sarkozy tandis que son client s’est entiché de François Hollande. Au plus fort de leurs échanges, le barman assène cet argument massue : « Ce que j’aime chez Nicolas Sarkozy c’est qu’il réfléchit avant de penser. »

Frédéric E. Blanc