The Fall – Hex Enduction Hour

Les compositions erratiques de Mark Edward Smith ont ceci de captivant qu’elles transcendent tous les critères d’évaluation habituels. Sont-elles « commerciales » ou « underground » ? Platement « banales » ou puissamment « originales » ? « Bonnes » ou « mauvaises » ? The Fall est l’un des rares groupes à propos duquel je ne suis jamais parvenu à me faire une opinion définitive. Je n’arrête pas de changer d’avis à leur sujet. A l’écoute de certaines de leurs chansons, je me surprends même à être simultanément de deux avis contradictoires. La seule chose qu’il me reste à faire est d’éclater de rire. Tout bien considéré, The Fall n’est peut-être rien de plus qu’une mauvaise blague.

Crée en 1977, The Fall (le nom du groupe fait évidement allusion au célèbre roman d’Albert Camus) survit à l’essoufflement programmé du Punk. Poursuivant une carrière improbable, le groupe continue à enregistrer avec un enthousiasme intact une flopée de disques aussi inécoutables qu’inimitables.

The Fall est une formation volatile, déconcertante et, pour tout dire, profondément énervante. Le groupe est par exemple dépourvu de style musical clairement identifiable. Il semble même prendre un malin plaisir à changer de registre tous les deux ou trois albums. Comme il aborde tous ces genres de manière éminemment personnelle on peut tout de même affirmer que ses « chansons » sont immédiatement reconnaissables. S’il fallait absolument leur coller une étiquette, je choisirais celle de l’art brut.

Parler de groupe en ce qui concerne The Fall est déjà un abus de langage. Avec ses changements de personnel constants, le groupe semble avoir été créé dans l’unique but d’illustrer le concept bouddhiste de l’impermanence : « Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ». La voix assourdissante et plaintive de Mark Edward Smith est l’unique fil rouge d’une discographie anarchique et surabondante. Le chanteur le confirme à sa manière : « A partir du moment où tu m’entends chanter, tu être sûr que tu écoutes un album des Fall… Même si c’est ta grand-mère qui m’accompagne aux percussions. »

Mark Edward Smith n’est pas un révolté. Il ne s’indigne pas. Il se contente de ne prendre absolument rien au sérieux. La désinvolture considérée comme l’un des beaux arts. La grosse industrie du rock « mainstream » est à ses yeux aussi risible que le petit monde des puristes du rock alternatif. Les conventions étriquées de la bourgeoise ne lui inspirent pas plus de respect que l’ignorance et la vulgarité du prolétariat. Pour tonitruantes qu’elles soient, ses positions politiques ne sont pas faciles à cerner. Adversaire acharné de feu Margaret Thatcher, il n’hésite pas à critiquer l’URSS en des termes que n’aurait pas désavoués la dame de fer : « Les communistes sont directement responsables du fait que des millions de gens mènent une existence de merde. Allez donc faire un tour en Union Soviétique si vous ne me croyez pas… C’est absolument dégueulasse… Tout est à mourir d’ennui… Ces cons ont réussi à transformer leur putain de pays en une gigantesque banlieue dortoir. Au point où on en est, la seule chose à faire serait de leur balancer une bombe atomique sur le coin de la gueule. Je sais, ça a l’air un peu radical comme solution mais, honnêtement, je ne vois pas trop ce qu’on pourrait faire d’autre… »

La carrière de Mark Edward Smith doit énormément au soutient indéfectible de John Peel, le disc jockey mythique de la BBC. Ce dernier s’est arrangé pour promouvoir son groupe fétiche en toute occasion.

Hex Enduction Hour est l’un des albums les plus aboutis et les plus accessibles jamais enregistré par les Fall. A cette époque la musique du groupe est dominée par deux guitares désaccordées, deux batteries arythmiques et une basse omniprésente. Le résultat a au moins le mérite de retenir l’attention.

Première chanson de l’album, The Classical, est un morceau pleine d’entrain qui vous casse les oreilles avec l’obstination d’un marteau piqueur. Selon Smith, The Winter raconte l’histoire d’un enfant fou mais doué de pouvoirs paranormaux . Un jour, ce charmant bambin choisit de s’emparer de l’esprit d’un vieux prisonnier alcoolique… Hip Priest est un portrait de l’artiste en prêtre pervers et manipulateur. L’atmosphère pleine de menace et d’angoisse du morceau retient l’attention des producteurs du Silence des agneaux. Ils s’empressent de l’inclure dans la bande son du film.

And This day est un morceau particulièrement éprouvant. Long de seize minutes, il peut être considéré comme une sorte de rite initiatique proposé aux fans les plus endurcis du groupe. C’est un peu comme si Smith leur demandait : « Jusqu’où allez vous accepter de me suivre dans mon délire ? A quel moment allez-vous craquer ? »

Ceux qui auront surmonté l’épreuve seront récompensés par Lie Dream Of A Casino. On retrouve là le style rude, hypnotique et sans fioritures du groupe.

Entièrement recouverte de gribouillages dégueulasses, la pochette de Hex Enduction Hour ressemble un peu aux murs d’un squat sinistré. Lors de la sortie de l’album, les disquaires britanniques s’en émurent tellement qu’ils refusèrent tout simplement de mettre l’album en vitrine.

Le responsable de ce design déplorable n’est autre que Smith lui-même. Interrogé à ce sujet par un journaliste, il répondit : « J’aime quand la couverture d’un album reflète fidèlement ce qui se passe à l’intérieur. »

Little Nameless Nemo