Gilles Farcet – Courses de Noël

A l’approche de Noël

Le super marché

Est un super endroit

Pour prier

De toutes façons, le choix est simple :

Prier ou s’énerver

S’énerver contre cette horde de consommateurs harassés

Par l’épreuve annuelle des courses de Noël

M’énerver contre moi-même

Parce que j’en suis, de cette horde

Je n’y ai pas échappé

Ma considérable culture, n’est ce pas ,

Les livres dont je suis l’auteur

Et qui ne sont pas en vente au supermarché

(moi et ma notoriété de niche … nous pondrons un best seller

le jour où la Grande Distribution se convertira)

Ma haute singularité

La profondeur de mes préoccupations

Et autres babioles clignotantes

Accrochées à ce moi qui perd ses feuilles

Rien de tout cela ne m’est du moindre secours

En cette heure solennelle

Des courses de Noël

Si bien que me voilà

Fantôme affamé comme un autre

Cerné de blocs de foie gras

Acculé entre légions de champagnes

Et murailles de bûches

Je considère d’ un œil torve les fromages empaquetés

Et manœuvre à grand peine un caddie

Déjà à moitié rempli

J’évite de justesse

Un couple de vieillards hagards

Me ramasse en pleine face l’aboiement (« laisse moi faire s’il te plait ! »)

D’un homme chauve et ventru

A sa femme transie de crainte

A proximité des surgelés

Je tente le tout pour le tout et fonce droit sur les papillotes

« Pas de noël sans papillotes » , j’ai retenu l’injonction de mes filles

Je me venge en me saisissant des plus fines, des plus chères

Joyeux Noël ! joyeux Noël !

Me clame Leclerc en lettres rouges

Saint Emilion en promotion

Me vient l’image saugrenue

De l’un de mes auteurs de prédilection

Et néanmoins ami occasionnel

Je ne l’imagine pas dans la fosse commune des courses de Noël

Il est vrai qu’il vit seul, sans enfants ni famille

Et que je ne l’envie pas

Pour autant que j’admire son style

Et son indépendance d’esprit.

Allez, je suis content

De déambuler en cette cathédrale

Pleine à ras bords de païens mal attifés

Poussant d’une mine lasse

Leurs hottes chargées de veaux gras

Cap sur les caisses

Files résignées d’organismes corps – esprit

Arc-boutés vers tout à l’heure

Vers la délivrance, la paix

Qui n’adviendront jamais

Tant que le divin enfant

N’aura pas poussé en nous son premier cri

Oui , le choix est limpide

S’énerver ou prier

Contre ou pour les mêmes

Nous tous

Qui , que nous nous en souvenions ou non

nous évertuons à commémorer

une plus qu’improbable naissance

A l’approche de Noël

Le super marché

Est un super endroit

Pour prier