Les Zoiseaux se cachent pour mourir

Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en viepeut on lire dans l’inoubliable éloge funèbre du maréchal de La Palice. En 1968, les Byrds se trouvent dans une situation très comparable. Miné par de féroces rivalités ce groupe exceptionnel bat sérieusement de l’aile. C’est pourtant dans cet état de quasi décomposition que les Byrds parviendront à enregistrer l’un de leur meilleurs albums.

L‘aventure avait débuté en 1965 par un tube irrésistible. Mr Tambourine Man (une reprise de Bob Dylan) avait brusquement propulsé les oisillons au rang de stars internationales. Certains allèrent jusqu’à voir en eux le pendant américain des Beatles. La cohésion humaine et artistique du groupe est alors exceptionnelle.

Trois ans plus tard, cette belle harmonie n’est plus qu’un lointain souvenir. L’enregistrement de The Notorious Byrd Brothers est l’occasion pour chacun de vider son sac. Le ton monte et les départs se succèdent. En l’espace de quelques mois, le quintette d’origine se réduit à un duo. Les rescapés de ces prises de bec homériques sont le guitariste Roger Mc Guinn et le bassiste Chris Hillman.

La pochette de l’album porte les traces de cette soudaine accélération du turn over. En lieu et place de David Crosby apparaît désormais un cheval noir dont les rênes sont fermement tenues en main par Roger McGuinn. Une manière comme une autre de rappeler qui est le chef…

Sur le plan créatif, le départ de David Crosby laisse un vide immense. Ses collègues s’efforcent tant bien que mal de le combler en faisant appel aux plus talentueux de leurs amis. Une armada de musiciens invités figurera ainsi sur The Notorious Byrd Brothers.

Hillman et Mc Guinn s’inspirent aussi largement du travail de producteur de Brian Wilson. Le Pet Sounds des Beach Boys est depuis deux ans l’un de leurs albums de chevet. Ils se mettent donc eux aussi à trafiquer indéfiniment les sonorités et à multiplier les bruitages inattendus.

Les Byrds innovent également sur le plan technique. Ils ont ainsi l’idée de connecter ensemble deux tables de mixage 8 pistes. A une époque où la majorité des groupes britanniques (y compris les Beatles) enregistrent encore sur des quatre pistes, c’est une petite révolution.

The Notorious Byrd Brothers se situe à la croisée de trois courants musicaux : la simplicité du folk, le raffinement de la pop et l’énergie échevelée du rock psychédélique. La synthèse réussie de ces trois styles rendra le disque populaire auprès de tous les amateurs de LSD et de cannabis. La musique des Byrds devient pour quelques années l’indispensable bande son de tout trip réussi.

Artificial Energy, la première chanson du disque, célèbre de manière très explicite les joies de la consommation d’amphétamines. La voix électroniquement déformée de Mc Guinn associée à une section de cuivres tout aussi synthétique et une ligne de piano fantomatique finirait par persuader l’auditeur le plus sobre qu’il est bel et bien sous l’influence dont ne sait quelle substance illégale.

Goin’ Back traite de l’enfance et de la perte de l’innocence. C’est l’une des thématiques récurrentes du rock n’ roll. Il n’y a pas là de quoi nous étonner. Surtout si l’on considère que cette musique s’adresse principalement à des adolescents. En reprenant cette chanson de Carole King, les Byrds témoignent de leur aptitude à s’approprier les univers musicaux les plus variés.

Si le style des Byrds, à base de guitares carillonnantes et d’harmonies vocales aguichantes, est immédiatement reconnaissable, le groupe sait aussi surprendre et déstabiliser son auditoire. Il le fait magistralement avec l’une de ses compositions originales, le très psychédélique Natural Harmony.

Draft Morning débute comme une chanson douce. La mélodie cristalline et captivante de son introduction accompagnerait à merveille n’importe quelle jérémiade sentimentaliste. Passé les premières secondes, l’auditeur doit se rendre à l’évidence. Draft Morning est tout compte fait une chanson politique. C’est une protestation virulente contre l’intervention américaine au Vietnam. Surgissant au milieu du morceau, des raffales de mitrailleuses et des trompettes menaçantes mettront d’ailleurs la puce à l’oreille aux moins anglophones des auditeurs. Draft Morning est l’oeuvre de David Crosby. Ce petit chef d’oevre d’élégance et de complexité musicale, nous prouve, s’il en était besoin, que le renvoi du gros guitariste moustachu était une erreur fatale.

Un quart d’heure après la sortie de The Notorious Byrd Brothers, les Byrds avaient cessé d’exister. Roger Mc Guinn continuera certes à utiliser le nom du groupe pour promouvoir ses projets solo mais la magie ne sera plus jamais au rendez-vous.

Little Nameless Nemo