Sonic Youth – Daydream Nation

L’impact d’un bon album de rock ne tient pas uniquement à ses qualités musicales. L’originalité esthétique de la pochette et la pertinence du titre jouent un rôle non négligeable dans l’affaire. Simple histoire de marketing me direz vous. Oui, mais pas seulement. Le choix d’une image et d’un titre en disent parfois très long sur les intentions d’un groupe.

Le cinquième album de Sonic Youth s’intitule Daydream Nation. Minimaliste et intrigante, la pochette s’orne d’une bougie éclairant un fond flou et uniforme. Ce choix est d’autant plus significatif que leurs albums précédents portaient des titres franchement plus rock n’ roll comme Confusion Is Sex ou Bad Moon Rising. Le graphisme des pochettes était à l’avenant : visage crispé et déformé pour l’une, épouvantail incandescent pour l’autre. Pas de doute possible. Le public savait d’emblée à quoi s’en tenir.

Daydream Nation signale tout aussi clairement son originalité. Tout amateur d’art contemporain a immédiatement repéré que cette mystérieuse bougie est tiré d’une toile hyperréaliste du peintre allemand Gerhard Richter. Une façon pour le groupe de suggérer à l’auditeur que le groupe a su évoluer. Le disque qu’il est sur le point d’écouter ne se rattache pas plus au rock « mainstream » qu’au rock alternatif.

La première écoute peut s’avérer décevante. On entend surtout les guitares. Elles sont énormes, hurlantes et distordues. Rien que du bon vieux rock qui tache, en somme. Ceux qui sont allergiques au genre s’en tiendront là. Les plus curieux, s’apercevront cependant assez vite que sous ces apparences simplistes, chaque chanson possède une structure subtile et originale. Les climats sonores sont très travaillés et les textes sont étonnamment consistants.

Le titre de l’album fait évidement allusion à l’Amérique de la fin des années 80. Ce vieux filou de George Bush senior vient de remplacer cette vieille crapule de Ronald Reagan. La guerre froide va faire place au choc des civilisations.A chaque génération ses peurs et ses haines.

Daydream Nation peut se comprendre comme un commentaire de ces années de néo-libéralisme triomphant. C’est la bande son dissonante de cette idéologie cynique qui accélérera la macdonalisation généralisée du monde occidental.

Sonic Youth a l’intelligence de délaisser les slogans faciles et les mots d’ordre primaires. Ils se concentrent entièrement sur la musique. Résolument bruitistes, les membres de Sonic Youth élargissent radicalement les possibilités sonores de leurs instruments. A leurs oreilles, une guitare n’est jamais désaccordée. Ce que d’autres qualifieraient de fausses notes ne sont pour eux que des sons insolites dont il convient de tirer le meilleur parti esthétique. C’est une manière comme une autre de régénérer le rock.

Sonic Youth a également la particularité de ne pas avoir de chanteur « lead ». Les parties chantées sont réparties de manière équilibrée entre les différents membres du groupe.

Seul le batteur, Steve Shelley, reste muet. Véritable métronome vivant, il consacre tous ses efforts à poser le cadre rythmique impeccable à partir duquel ses collègues pourront improviser en toute liberté. Thurston Moore et Lee Ranaldo sont deux excellents guitaristes. Ambitieux et exigeants, ils ont l’immense vertu de ne pas se prendre pour des guitar heroes. La bassiste Kim Gordon complète puissamment le quatuor. Elle apporte à l’ensemble un son particulièrement riche, grave et chaleureux. On peut prendre la mesure de sa contribution sur Hey Joni.

Les autres morceaux phares de l’album sont l’hymne punk Teen Age Riot, le rock délibérément brouillon de Eric’s Trip ou le très lénifiant Providence.

La qualité principale de Daydream Nation est sa cohérence. Les morceaux s’enchaînent de manière fluide et pertinente. Long de quatorze morceaux, cet album n’est jamais gâché par aucune longueur. En soi, c’est déjà un exploi.

Le disque culmine sur un final de 14 minutes. Profondément déroutant, Trilogy, fait sans cesse passer l’auditeur du malaise à l’exaltation. Le silence qui suit la dernière note est chargé d’une inquiétante étrangeté. Daydream Nation n’est décidément pas une œuvre anodine. C’est à mes yeux ce qui fait toute sa valeur.

Little Nameless Nemo