The Magnetic Fields – 69 Love Songs

69 Love Songs est sans doute l’album le plus long de l’histoire du rock. C’est également l’un des rares disques qui tient scrupuleusement les promesses de son titre. Paru en 1999, ce triple CD contient très exactement… soixante neuf chansons d’amour. L’ensemble est attribué à un groupe américain baptisé The Magnetic Fields (clin d’œil au livre d’André Breton et de Philippe Soupault). Derrière ce nom de guerre se cache en réalité un homme orchestre du nom de Stephin Merritt.

Chanteur, songwriter, producteur et multi-instrumentiste, Stephin est un esthète new-yorkais aussi raffiné que profondément névrosé. Son humour acerbe, sinistre et provocateur apporte au rock un accent inédit.

Enfant, Stephin se raccrocha à la musique comme à une planche de salut inespérée. Passionné au départ par les « girl groups » des années 60 (les Ronettes, les Shirelles…) ses goûts finissent par inclure à peu près tous les genres existants.

Doué d’une puissance de travail peu commune il compose très jeune une quantité impressionnante de chansons. Cette facilité l’incite à jouer simultanément au sein de plusieurs « formations » dont il est toujours plus ou moins le leader et l’unique musicien. Voilà qui facilite considérablement la gestion des conflits d’ego.

Les années 90 le voit ainsi se produire au sein des Future Bible Heroes, des 6THS ou des Gothic Archies. Il passe déjà sans difficulté de chansons sentimentales et subtiles à un rock brouillon et intello qui force volontiers sur les larsens et la saturation. Quelque soit le registre abordé, Merritt y apporte sa touche personnelle sous la forme de ce qu’il faut bien appeler un génie mélodique.

En dépit de ses talents évidents, Merritt peine longtemps à trouver un auditoire.

La sortie de 69 Love Songs change radicalement la donne. Les critiques de rock adorent et, pour une fois, le public partage massivement leur avis. Le jour de sa mise en vente, l’album est déjà en rupture de stock.

Il n’y a pas de quoi s’étonner. En dépit de son caractère loufoque et démesuré l’album est une réussite incontestable.

69 Love Songs parle d’amour… mais pas seulement. On pourrait même soutenir que le thème central de l’album n’est autre que la musique elle même. Au travers du genre emblématique de la chanson d’amour, Stephin Merritt aborde tous les styles de la musique populaire. Il s’autorise même en passant quelques détours par la musique savante (free jazz, musique d’avant garde…). Le disque peut s’écouter comme une véritable anthologie.

Loin d’être un exercice de style impersonnel, 69 Love Songs s’avère être une œuvre sincère, profonde et intimiste. A sa manière érudite et pince sans rire, Stephin y met véritablement son cœur à nu.

69 Love Songs est disque baroque. Stephin Merritt y laisse libre court à son goût pour les sonorités inattendues et les orchestrations bizarres. Il y recourt à une instrumentation hétéroclite. On peut entendre sur certains morceaux cohabiter un violoncelle, un ukulélé et une guitare électrique. Ce garnement de Merritt s’amuse énormément.

Long de plus de trois heures, 69 Love Songs est une œuvre infiniment trop touffue pour que l’on puisse répertorier et analyser les sources auxquelles il puise. Je me contenterai donc de le survoler et indiquer rapidement les chansons qui m’ont le plus marquées.

Yeah ! Oh Yeah ! est un pastiche réussi de Sonny & Cheer. Kiss Me Like You Mean It mélange le gospel et la country et oscille allègrement entre amour profane et amour sacré. The Night You Can’t Remember est une chanson réaliste qui raconte les tribulations sentimentales et sexuelles d’un marin alcoolique. Let’s Pretend We Are Bunny Rabbits célèbre avec fraîcheur et (fausse) innocence les joies d’une vie sexuelle débridée. Underwear chante les mérites des dessous chics. Fido Your Leash Is Too Long peut être au choix comprise comme une déclaration d’amour ironique aux représentants de la race canine ou une description métaphorique de la dépendance affective. Come Back From San Francisco est une agréable rengaine romantique tandis que No One Will Ever Love You est une analyse cruelle de la frustration amoureuse.

69 Love Songs propose également un morceau de free jazz (Love Is Like Jazz), une incursion dans la world music (World Love) et dans la musique élisabéthaine (For We Are The Kings Of The Boudoir). On y trouve aussi un sympathique pastiche de chanson punk (Punk Love), un beau détour par la musique folk (Wi’ Nae Bairn Ye’ll Me Beget) ainsi qu’un hommage à Philip Glass (Experimental Love Music).

Parmi les chansons incontournables de l’album figurent encore Sweet Lovin’ Man, une balade soul sirupeuse mais redoutablement bien troussée, un hymne de bastringue intitulé Washington D.C. et une chanson électropop : Long Forgotten Fairytale.

De part son thème et éclectisme échevelé 69 Love Songs est un album susceptible de toucher un très large public. Tout le monde peut y trouver son compte. C’est un disque monde. On peut s’y plonger et s’y perdre le temps d’une soirée, d’une semaine ou d’un mois.

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