Something Else By The Kinks

Muswell Hill est un quartier paisible du nord de Londres. Dans les années 40 c’est l’un des bastions où prospère la middle class avec ses chapeaux melon, ses parapluies et ses théières. Il se situe à deux pas du parc de Hampstead Heath et à un saut de puce du vénérable cimetière de Highgate où Karl Marx dort son dernier sommeil. Si tout n’y est pas luxe, calme et volupté, rien n’y rappelle les côtés sombres et sordides de la capitale britannique.

C’est dans cette atmosphère préservée (certains diraient confinée) que les frères David et Raymond Davies virent le jour à trois années d’intervalle. Leur enfance se déroula dans l’une de ces modestes maisons pleines de charme qui s’étagent à flanc de colline. Il y connurent la quintessence du « british way of life« .

Galvanisé par le succès planétaire des Beatles, Dave fonde un groupe de rock en 1964. L’initiative n’a pas grand chose d’original. Dans un premier temps, leur musique ne se différencie guère de celle des innombrables orchestres de rhythm’n’blues qui pullulent au même moment. C’est l’exceptionnel talent musical de Ray (le frère cadet) qui finira par faire toute la différence.

Le groupe se baptise les « Kinks ». Le sens de ce nom n’est pas immédiatement limpide. De part sa prononciation, il rappelle l’obsession britannique pour la monarchie (King). Son orthographe en revanche rappelle l’adjectif «kinky» (tordu) qui sert à désigner de manière dépréciative l’ensemble des personnes sexuellement déviantes. L’idée est de souligner de manière malicieuse les liens existants entre l’étouffante pudibonderie victorienne et la vie sexuellement tourmentée de bien des sujets de sa gracieuse majesté.

Les Kinks sont sans conteste le plus « british » des groupes britanniques. Parolier de talent, Ray décrit la vie de ses compatriotes avec tendresse authentique et une lucidité sans complaisance. L’humour pince sans rire de ses textes fera grincer bien des dents.

A l’instar de tous les grands narrateurs, Ray Davies façonne notre perception du réel. Tout comme les romans de Charles Dickens, ses chansons ont incontestablement contribué à changer notre regard sur l’Angleterre. Paru en 1967, l’album Something Else est l’un des sommets de leur discographie.

Véritable tour de force émotionnel, Waterloo Sunset est le morceau le plus célèbre du disque. Deux amants se retrouvent le soir sur le pont de Londres. Ils contemplent ensemble la vue archi- célèbre qui s’offrent à leurs regards tandis que les derniers rayons du soleil se reflètent sur les flots troubles de la « dirty old river ». Un cliché me direz-vous. Certes, mais la scène est esquissée avec tant de délicatesse et d’innocence qu’elle nous émeut malgré nous .

Contrairement à des groupes comme les Beatles dont la période psychédélique est très influencée par le non sense de Lewis Caroll, les Kinks prennent le parti de s’en tenir au style de la chanson réaliste. Ils cherchent l’émerveillement dans la banalité de la vie ordinaire.

Autumn Almanac traite des petits plaisir du quotidien. « I like my football on a Saturday/ Roast beef on Sunday is alright/ I go to blackpool for my holiday/ Sit in the autumn sunlight ». David Watts traite des difficultés des homosexuels à s’intégrer dans une société encore largement intolérante et conservatrice. Harry Rag s’amuse des inconvénients de l’addiction au tabac.

Le bouleversant Two Sisters est une description à peine voilée des relations souvent explosives entre David et Ray. La jalousie dont il est question dans la chanson est celle que Dave éprouve à l’égard d’un jeune frère infiniment plus doué que lui.

C’est pourtant ensemble qu’il écrivirent Death Of A Clown une balade mélancolique et débraillée. Une vraie chanson à boire. Funny Face et Love Me Till The Sunshines sont signées du seul Dave. Il est malheureusement évident que la qualité de son écriture ne peut se comparer à celle de Ray.

En dépit de ces deux faux pas, Something Else est un classique. Contemporain du Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles et du Pet Sounds des Beach Boys, il marque l’apogée d’un genre et d’une époque.

Little Nameless Nemo