Iggy Pop & The Stooges – Raw Power

Iggy Pop est l’incarnation magnifique du corps électrique chanté par Walt Withman. Rock and roll animal a la constitution étonnante, il a survécu à des excès qui furent fatals à nombre de ses collègues. Ses performances sont sauvages et torrides. Elles suscitent chez le spectateur autant de fascination que d’effroi. On n’avait pas vu quelque chose d’aussi scandaleux depuis les concerts du jeune Elvis Presley. Mais alors que le King est mort obèse à 42 ans dans sa villa ultra kitsch de nouveau riche, l’iguane continue, à près de 70 ans a enchaîner les tournées. Dans l’un de ses sketchs, le chanteur et performeur Henry Rollins raconte de façon hilarante comment il n’a cessé de se faire voler la vedette par cet irritant arrière grand-père du punk.

En compagnie des Stooges, (Les Larbins) Iggy Pop s’est donné beaucoup de mal pour réintroduire le sens du danger dans le rock n’ roll. A la grande époque, chacun de ses concerts se voulait un flirt avec la mort. On le voyait arpenter la scène comme un lion en rut. Il exhibait crânement ses organes génitaux à grand renfort de mimiques extatiques et de contorsions épileptiques. Certains grands soirs, Iggy se lacérait férocement le torse à coups de couteau avant de se jeter tête la première dans la foule de ses fans déchaînés. On s’étonne qu’il soit toujours vivant.

Iggy Pop a évidement frôlé le pire en plusieurs occasions. Ce fut notamment le cas en juillet 1972. Sa consommation d’héroïne atteint alors des proportions alarmantes. Forcé de dissoudre les Stooges, il est mis en demeure de suivre sa première cure de désintoxication. A ce stade, la maison de disque des Stooges commence sérieusement à paniquer. Après avoir publié leurs deux premiers albums, elle se dépêche de rompre toute relation avec ces incontrôlables voyous. Excellents dans leur genre, les deux premiers disques des Stooges sont des classiques. Leur impact sera inversement proportionnel à leur succès commercial.

La situation est désespérée. Par son comportement erratique, Iggy Pop semble avoir définitivement ruiné ses dernières chances de faire carrière dans la musique. Dieu ne l’entend cependant pas de cette oreille. Il aime le rock n’ roll primitif des Stooges. Il est donc bien décidé à leur accorder une seconde chance. Enfreignant allègrement toutes les lois du réalisme et de la vraisemblance, il charge la superstar David Bowie de se porter au secours de cette bande de loosers désespérants. Ce dernier est alors au somment de sa carrière. Ayant jadis assisté à l’un des tout premiers concerts du groupe, Bowie en est sorti subjugué. Il décide de reconstituer les Stooges et fait de leur réussite une affaire personnelle.

Après leur avoir trouvé une nouvelle maison de disque, Bowie embarque Iggy et ses acolytes pour Londres. C’est là qu’ils travailleront à leur troisième album. David supervise personnellement les séances d’enregistrement.

Raw Power fait honneur à son titre. Sombre, agressif, assourdissant, c’est un disque étouffant qui ne laisse pour ainsi dire aucune place à l’auditeur. C’est une apocalypse musicale. Des chansons comme Search And Destroy, Penetration ou Death Trip véhiculent une rage meurtrière qui n’a guère d’équivalent dans le rock. Toute tentative pour écouter cet album in extenso devient assez vite éprouvante.

C’est sans doute cela qui poussa David Bowie a en nuancer quelque peu la brutalité au mixage. La qualité et la pertinence de son travail firent longtemps l’objet d’une controverse effrénée. On reprocha notamment au White Duke d’avoir mis exagérément en avant la voix et la guitare rendant presque inaudible la basse et de la batterie. Il faudra attendre 1997 et la réédition du disque en CD pour pouvoir entendre un mix plus conforme aux intentions originelles du groupe. Il n’est pas certain que le parti pris de David ait été si mauvais que cela.

Little Nameless Nemo