Peter Gabriel – troisième partie

Le rock progressif est aussi peu ma tasse de thé que le heavy metal. C’est un genre prétentieux, grandiloquent et terriblement conventionnel. On ferait mieux d’appeler ça «le rock pompier». Quant aux «opéras rock», ce ne sont en général rien de plus que des comédies musicales mal ficelées. West Side Story avec des guitares électriques en plus et l’indéniable talent de Leonard Bernstein en moins. Pas de quoi se relever la nuit.

Il existe bien sûr des exceptions. The Lamb Lies Down On Broadway en est une. Ce double album constitue de toute évidence l’un des sommets créatifs de la carrière de Genesis. Pour Peter Gabriel, c’est l’album de la maturité artistique. Après des années de tâtonnements bucoliques, il a enfin trouvé sa forme. Plus noire, plus cérébrale et plus directe. Il n’est donc guère étonnant de le voir quitter Genesis moins d’un an après la sortie du disque.

Les albums solo de Peter Gabriel voient le chanteur s’ouvrir à une grande variété d’influences. Leur style hétérogène et aventureux emprunte autant aux expérimentations des compositeurs d’avant-garde et de musiques électroniques qu’aux traditions musicales africaines et sud-américaines.

Ses quatre premiers disques sont dépourvus de titre. Sobrement numérotés de I à IV. Ils doivent être écoutés comme les différents chapitres d’un work in progress.

Si elles forment un tout cohérent, chacune de ces «étapes» possède néanmoins son originalité propre. C’est tout particulièrement le cas du troisième volume.

D’une beauté saisissante, la pochette de l’album n’a pas uniquement une fonction décorative. Elle est lourde de sens et contribue de manière importante à la manière dont l’auditeur va interpréter le contenu du disque. On y voit le visage du chanteur en train de fondre comme la cire d’une bougie allumée depuis trop longtemps. Cette image évoque la folie et la dissolution de la personnalité qui en résulte. Elle vaudra à l’album d’être baptisé le Melting Album (« l’album qui fond« ) par les fans.

Les modestes bénéfices de l’album précédent avaient permis à Peter Gabriel de faire l’acquisition d’un beau corps de ferme dans les environs de la ville de Bath. Il s’y fit aménager un home studio rudimentaire. Au fil des années et des succès cette installation embryonnaire deviendra sous le nom de Real World, l’un des plus beaux studios d’Angleterre.

En attendant, le fait de posséder son propre studio donne à Peter Gabriel la possibilité d’utiliser des techniques très novatrices pour l’époque. Celles-ci vont exercer une influence majeure sur le son du Melting Album. Le musicien reste en cela fidèle à l’esprit d’expérimentation qui fait le charme et l’intérêt de la pop britannique depuis les Beatles.

Peter Gabriel est ainsi l’un des tous premiers à faire usage d’une boîte à rythmes. C’est autour d’elle que se structure le très accrocheur I Don’t Remember.

En utilisant un synthétiseur Fairlight-CMI (ancêtre des échantillonneurs), Peter Gabriel s’approprie une invention encore plus révolutionnaire. Il en fait par exemple usage dans No Self Control où il sample un joueur de marimba (une forme de xylophone très répandue en Afrique et en Amérique du Sud). Son utilisation la plus marquante se remarque sur Biko où Peter Gabriel utilise des chants et des percussions funèbres d’Afrique du Sud. Cet hommage à Steve Biko, militant noir antiapartheid reste l’une «protest song» les plus célèbres de Peter Gabriel. Elle lui apportera son lot de critiques et d’ennuis.

Lead A Normal Life est une charge contre le conformisme social. Family Snapshot se penche sur les ruminations intérieures d’un terroriste. La chanson s’inspire des déclarations d’un certain Arthur Bremmer qui tenta d’assanier le gouverneur de l’Alabama en 1972.

Comparant la guerre à une émission de télévision très populaire, Games Without Frontiers met en lumière les aspects infantiles et aberrants de cette étrange activité sociale.

Lorsque Peter Gabriel eut achevé le Melting Album, sa maison de disque refusa catégoriquement de le publier. Il s’agissait selon elle d’un suicide commercial. Si l’on songe à la tournure que devait prendre la carrière de Peter Gabriel dans les années 80, ce pronostic alarmiste a de quoi faire sourire. Le fait est que les responsables de l’industrie musicale ne brillent que rarement par leur discernement.

Little Nameless Nemo