Endtroducing… DJ Shadow

La pochette d’Endtroducing… n’attire guère le regard. La photo banale nous montre deux collectionneurs de disques occupés à passer au peigne fin les rayons interminables d’un supermarché du vinyle. Il ne fait aucun doute que le jeune Josh Davies s’est lui aussi adonné à cette passion. Il a probablement dû passer des heures dans ce même magasin à rechercher fiévreusement la perle rare.

Dès le milieu des années 80, Josh ne se contente plus d’accumuler passivement des milliers d’albums. Il veut donner une tournure plus créative à son obsession. Sous le pseudonyme de DJ Shadow, il commence à puiser dans son immense collection pour élaborer sa propre version du hip-hop. Cérébrales et résolument avant-gardistes ses maquettes attirent peu à peu l’attention des amateurs.

En 1996, l’artiste enregistre son premier album. Cela lui donne l’occasion d’effectuer un véritable saut quantique. Avec Endtroducing… DJ Shadow signe ni plus ni moins l’un des disques clefs du hip-hop.

Comme toutes les oeuvres novatrices, Endtroducing… viole allègrement les règles de base du genre dans lequel elle s’inscrit. DJ Shadow a par exemple l’extravagance de se passer complètement de rappeur. Du jamais vu dans un style musical qui accorde une telle importance aux textes. C’est un peu comme si l’on prétendait jouer du hard rock en faisant l’impasse sur le solo du guitariste.

Entièrement instrumental, Endtroducing… est ainsi le premier disque à mettre pleinement en valeur l’originalité spécifiquement musicale du hip-hop. Il nous permet de l’entendre d’une oreille entièrement neuve.

L’absence de «lyrics» permet à DJ Shadow de dissocier son art de la culture de la rue et des combats de la communauté afro américaine. Le rôle d’Endtroducing… à l’égard du hip-hop est assez semblable à celui que le Sgt Pepper’s des Beatles joua jadis pour le rock. Il le rend accessible à des publics qui lui étaient jusqu’alors hostiles ou indifférents.

Endtroducing… présente une autre particularité remarquable. Il est le premier disque de l’histoire a être entièrement composé de samples. Il est troublant de penser qu’une musique aussi singulière ne comporte pas la moindre note originale. Le studio d’enregistrement est devenu un instrument à part entière. Ce disque remet ainsi en cause le statut de l’auteur dans la musique populaire. On pourrait dire que la pop est désormais entré dans la postmodernité.

DJ Shadow a emprunté les éléments de son collage aux styles musicaux les plus divers. On y trouve des bribes de jazz, des bouffées de rock, des miettes de classique et des fragments de hip-hop. Le kaléidoscope sonore qui en résulte est cependant réalisé avec tant de finesse que ses sources sont méconnaissables.

Il convient enfin de remarquer que contrairement à beaucoup d’albums de hip-hop, Endtroducing… n’est pas dominé par la basse. La richesse de ses compositions est telle qu’il n’a pas besoin de recourir à ce genre de facilités pour retenir l’attention de l’auditeur.

Le disque s’ouvre sur une intro percutante et crépitante. DJ Shadow y vante ses propres mérites dans le style grandiloquent des «B-Boys».

Le temps de nous faire comprendre qu’il est le meilleur et il enchaîne déjà sur le morceau suivant. Building Steam With A Grain Of Salt s’ouvre sur des accords de piano dignes de figurer au générique d’un film noir. L’entrée d’un choeur de femmes aux voix spectrales désagréablement soutenu par un loop de batterie insistant achève de plomber l’ambiance. Le morceau finit heureusement par s’égarer vers des horizons plus psychédéliques.

Il n’en reste pas moins évident que DJ Shadow est un inconditionnel des films d’horreur. Les trois extraits de dialogues présents sur le disque sont tous empruntés au Prince des ténèbres de John Carpenter.

Cela ne l’empêche de faire preuve d’un humour pince sans rire. Sur Organ Donor, il fait groover les loops d’orgue en les associant à break beat de hip-hop aussi entraînant que subtil.

Annoncé par un crépitement de vieux vinyle, le morceau suivant, Why Hip-Hop Sucks In 1996, ne dure que 43 secondes. Une respiration bienvenue avant de poursuivre cet étrange et éprouvant voyage d’exploration sonore.

Endtroducing… est ce que l’on pourrait appeler un disque événement. Il est tout à fait inimitable. Y compris par son auteur.

Little Nameless Nemo