Radiohead – Kid A

Si le rock est souvent la musique de la révolte, il est beaucoup plus rarement celle de l’audace. La rage tonitruante des débuts fait long feu. La plupart des groupes tombent alors dans la routine et rentabilisent bourgeoisement la recette de leurs premiers succès. L’esprit s’en est allé. Restent le goût du lucre et un sens du spectacle plus ou moins bien rodé.

Ceux qui évoluent encore le font souvent par opportunisme. Il s’agit, pour rester jeune, de coller à l’incessante fluctuation des modes.

Il existe cependant une poignée de téméraires qui n’hésitent pas à se réinventer. Certains poussent même le goût de l’aventure jusqu’à prendre une direction musicale absolument imprévisible. Ce risque est d’autant plus admirable lorsqu’il est pris par des artistes parvenus au sommet de la gloire.

Depuis le milieu des années 90, Radiohead surfe sur le succès. Son rock déchiré et introspectif est en phase avec la confusion des années «grunge». Cette première manière culminera en 1995 avec la publication d’un chef d’oeuvre. The Bends combine avec élégance dissonances rageuses et délicatesse musicale.

Dans son genre The Bends constitue un sommet indépassable. Beaucoup de critiques n’envisagent alors que deux scénarios possibles pour le suite: la dissolution brutale du groupe ou un fastidieux déclin fait de redites et d’auto-caricatures.

La sortie d’OK Computer en 1997 fera taire toutes ces mauvaises langues. Situé quelque part entre Can, Pink Floyd et les Beatles, ce nouvel album renouvelle en profondeur l’univers musical du groupe. Ses compositions oniriques et raffinées s’écoutent en boucle. Intentionnellement ou non, Radiohead vient tout simplement de réinventer la musique planante.

L’album suivant se ferra attendre trois longues années. La surprise des fans sera à la mesure de leur impatience. Bizarre, avant-gardiste et dominé par l’électronique, Kid A déstabilise nombre de ses auditeurs. Les inconditionnels peinent à reconnaître «leur» groupe.

Confronté à une panne d’inspiration très sévère, Thom Yorke, a en effet décidé de révolutionner le fonctionnement de Radiohead. Désireux de sortir des clichés du rock, il proscrit pendant des mois l’usage de la guitare au sein du groupe. On utilisera à la place des instruments électroniques du tout début du XXème siècle tel que le telharmonium, le theremin ou l’électrophon. Les musiciens sont également invités à travailler en deux sous-groupes complètement indépendants l’un de l’autre.

Pendant des mois, le groupe laisse libre cours à une créativité débridée et chaotique. On viole méthodiquement toutes les règles de composition, de production et d’enregistrement. Il n’est même plus question d’écrire des chansons. On travaille sur des atmosphères, des paysages sonores abstraits et déstructurés. Pour les textes, on recourra au cut-up et à l’écriture automatique.

Au final l’album est plus proche des oeuvres de John Coltrane, de Karlheinz Stockhausen ou d’Aphex Twin que de la «Britpop».

Idioteque séduit par sa rythmique entêtante . Dominé par une section de cuivre, The National Anthem swingue de manière étrange et dissonante. Sur How To Disappear Completely des parties de violons qui semblent tout droit sorti de l’oeuvre du compositeur d’avant garde Krzysztof Penderecki s’intègrent avec grâce dans une chanson folk. High-tech et synthétique à souhait, Morning Bell garde un étrange parfum de country-blues.

Chaque morceau est différent de celui qui le précède. Aucun ne ressemble vraiment à une chanson de rock. L’album a ainsi le mérite d’élargir l’horizon d’un public aux références esthétiques parfois très standardisées.

Avec Kid A, Radiohead ne se contente pas d’innover artistiquement. La stratégie marketing qui accompagne le lancement du disque est tout aussi inattendue que son contenu musical. Le groupe refuse obstinément de publier le moindre single. Il décide également de ne pas tourner de clips et n’accorde que de très rares interviews. Au grand désespoir de sa maison de disque, il choisit enfin de ne signer aucun contrat d’exclusivité avec les stations de radio.

Le meilleur reste encore à venir. Trois semaines avant sa sortie officielle, l’album peut être téléchargé gratuitement sur le site du groupe… Quand je vous parlais de prise de risque…

La suite est connue. Contrairement aux prévisions les plus pessimistes, pardon, réalistes, cet ovni se classa presque instantanément en tête des «charts». On aurait naturellement pu espérer qu’un tel exemple fasse des émules. Mais non.

Little Nameless Nemo