« Nous les hommes…  » (Entretien avec Guillaume Darcq – 3ème partie)

DSC_5201 copieFrédéric Blanc: Parle-moi un peu du programme de vos séjours.

Guillaume Darcq: La durée des séjours varie de un à cinq jours. Pour le moment, nous n’organisons pas de séjours plus longs. L’invitation est simple. Il s’agit de «poser ses bagages» et de prendre du temps pour soi. Les activités que nous proposons sont fortes, mais elles n’ont rien d’extraordinaire. On organise quotidiennement des temps de parole où chacun peut partager ce qu’il a sur le coeur. On passe aussi énormément de temps en extérieur. On utilise beaucoup la marche, la respiration, l’éveil des sens. Ça facilite l’enracinement. On travaille pas mal le soir aussi… On organise des veillées. Ça nous permet de travailler avec le feu. La nuit est un espace dédié au chant, à la musique, à la communion…

F.B.: Vous chantez?

Guillaume Darcq: (rires) Ouais! On chante. Beaucoup! Pas besoin d’être chanteur pour participer. Chacun va peu à peu apprendre à libérer sa voix. On ne fait d’ailleurs pas que chanter. On danse aussi. Autour du feu! En fait, on utilise beaucoup les éléments dans notre travail. La terre, l’eau, le feu, l’air et l’espace… Cela permet aux personnes d’aller plus en profondeur, de se purifier… Les temps de parole sont précieux mais j’ai remarqué que la nature constitue toujours une grande aide. C’est pour ça qu’on utilise aussi l’outil de la sweat lodge. On y retrouve un condensé des quatre éléments.

F.B.: La sweat lodge?

Guillaume Darcq: Sweat lodge, c’est le mot anglais pour désigner la hutte de sudation. C’est l’un des plus anciens rituels Sweat2 copiede l’humanité. On en retrouve des traces dès le néolithique. Ce rite a été pratiqué dans toutes les cultures. On en trouve des traces en Sibérie, en Inde, en Europe, en Amérique du nord et du sud…

F.B.: En quoi consiste ce rituel?

Guillaume Darcq: Le rituel de la sweat lodge consiste à s’isoler à l’intérieur d’une hutte de branchages recouverte de couvertures. A l’intérieur, il fait complètement noir. Lorsque tous les participants sont entrés, on amène de grosses pierres qui ont été chauffées à blanc pendant des heures. Ces pierres sont placées au centre du cercle. Au cours du rituel, la personne qui conduit la sweat lodge va les asperger d’eau à intervalles assez réguliers.

F.B.: C’est toi qui conduit la sweat lodge?

Guillaume Darcq: Non. Jusqu’à maintenant, nos sweat lodge ont été conduites de main de maître par Jean Longeot. Jean a été initié à la conduite des sweat lodge par le chef Sioux Lakota Archi Fire Lam Dear qui lui a personnellement demandé de se consacrer à ce travail. Il est donc vraiment habilité à le faire. Une sweat lodge ne peut être conduite que par quelqu’un de très compétent. La sweat lodge est un rituel de purification vraiment très puissant. Il faut faire attention à ce que l’on fait.

F.B.: Un rituel de purification? C’est à dire?

P1040976Guillaume Darcq: C’est d’abord une purification physique. La sweat lodge c’est un sauna «puissance 10». C’est l’occasion de se débarrasser de toutes les toxines que l’on a accumulé. Mais ce rituel permet aussi un nettoyage plus subtil. Le fait que nous collions au protocole des indiens sioux lakota nous donne la possibilité d’accéder à une forme de «verticalité».

F.B.: Quelle est la nécessité de «coller» à un rituel sioux?

Guillaume Darcq: On souhaite utiliser un rituel authentique qui a fait ses preuves et qui nous relie à une tradition millénaire… On ne voulait pas se contenter d’une imitation new age à la con.

F.B.: Mais qu’est-ce que ce genre de rituel peut apporter à un français du XXIème siècle qui n’a qu’une très vague compréhension des cultures amérindiennes?

Guillaume Darcq: Prenons mon cas par exemple. Il se trouve que j’ai été attiré très jeune par ce rituel. Je ne connaissais pas grand chose aux indiens mais je ressentais fortement le besoin d’être plus directement en contact avec la terre, avec le feu, avec l’eau… avec mon propre corps. Qu’est-ce qui donne envie à un parisien d’aller au hammam ou au sauna? Il veut tout simplement se faire du bien, se nettoyer, se détendre, se reposer… Avec la hutte de sudation c’est encore plus fort… Lorsqu’on rentre dans la hutte, c’est un peu comme si on retournait dans le ventre de sa mère. Et lorsqu’on ressort, on a vraiment le sentiment d’une nouvelle naissance. C’est puissant. On rampe dans la boue jusqu’au feu extérieur et on reste allongé là, épuisé, face contre terre… A ce moment là on est incroyablement vivant! Pendant le rituel, on se liquéfie, on laisse partir tout ce qui est superflu…

F.B.: Ça dépasse de très loin ce que le parisien lambda va chercher au sauna…

Guillaume Darcq: C’est sûr… (rires)… Mais peut être qu’inconsciemment il est à la recherche de ce genre d’expérience.hom feu En sortant de la hutte, on se sent bien… On expérimente une forme rare de légèreté… Je n’en reviens toujours pas qu’il soit possible de vivre des expériences aussi puissantes en utilisant simplement quelques morceaux de bois, des pierres chauffées à blanc et un peu d’eau. C’est beau. Ça me touche en profondeur.

F.B.: Sans entrer dans les détails des autres activités que vous proposez, peux-tu m’en résumer l’état d’esprit?

Guillaume Darcq: Je dirai qu’il s’agit à chaque fois de s’aventurer dans des zones dangereuses… Le but c’est d’arriver à repousser un petit peu ses limites actuelles même si on le fait avec la peur au ventre et même si on n’avance que de quelques millimètres. Le défi, c’est de le faire en étant pleinement soi-même. En te parlant de ça, je pense en particulier à un homme qui vient de faire un séjour avec nous à Karma Ling. Quand il parle, il prend tout le temps dont il a besoin. Il sait qu’il est lent, qu’il va être long et que certains vont s’impatienter. Mais il y va de façon calme et déterminé et ses témoignages sont toujours très poignants. On sent que ce qu’il dit vient de loin. Un jour, lors d’une marche, le groupe a dû traverser un torrent en passant sur des troncs d’arbres enneigés… Nous avons chacun traversé à notre rythme. A un moment, l’homme dont je te parle s’est retrouvé bloqué. Il ne pouvait ni avancer ni reculer. Il a surmonté la difficulté d’une manière qui lui ressemble beaucoup. Il s’est posé, il s’est détendu et il a commencé par attendre tranquillement. J’ai quelques photos où on le voit posé sur ce tronc d’arbre. C’est extraordinaire! On dirait un koala. Petit à petit, il s’est apaisé et a trouvé le moyen de repartir. C’était un beau moment… Voilà, ça résume un peu ce qu’on veut faire…

F.B.: Une dernière question pour clore cet entretien. Pourquoi choisissez-vous toujours d’organiser vos stages dans des lieux sacrés?

ret KL 2014:gum.7+ copieGuillaume Darcq: C’est simple, ça nous booste. Ce genre de lieux créent un cadre à l’intérieur duquel beaucoup de choses vont être possibles. Ça rejoint le thème des nourritures d’impression si souvent abordé par Arnaud Desjardins. Il est nécessaire que le lieu soit beau. Si je le voulais, j’aurais la possibilité d’organiser des activités sur le littoral de la Manche. Il y a là un lieu intéressant pour camper. Mais ce n’est pas beau. C’est tout plat et très gris. C’est déprimant en fait… Pour travailler, nous avons besoin d’un lieu majestueux. Si le lieu est habité par des personnes qui cultivent un état d’esprit voisin du nôtre ça facilite encore les choses. C’est bien aussi que les lieux soient habités par des animaux un peu plus sauvages que des vaches et des poneys. Il arrive que la nature se fasse le miroir de ce qui se passe à l’intérieur de nous. C’est mystérieux. Un gars qui a partagé sur un point lors d’un temps de parole va faire, lors de la marche du lendemain, une rencontre qui va faire directement écho à son témoignage. Les choses se complètent, elles dansent ensemble pour aller appuyer précisément là où c’est nécessaire. Sans partir dans un trip ésotérique, il est clair que nous prenons une direction chamanique. Ceci dit, on tient quand même à rester très proche de notre vécu quotidien. On évitera par exemple de parler de l’esprit du grand bison blanc. On n’hésitera pas, en revanche, à parler de celui du cerf dont on voit les traces de pas dans la neige. Lors d’un précédent séjour, l’un d’entre nous a eu le darshan d’une horde de sangliers. Bon, là, cette année, tout ce qu’on a vu c’est un lapin courir dans la neige. C’est bien aussi… (rires).